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19.10.2026 à 16:06

À Okinawa, deux quotidiens locaux au cœur de la contestation de la présence des bases américaines

César Castellvi, Sociologue, maître de conférences en études japonaises, Université Paris Cité
À Okinawa, deux quotidiens locaux dénoncent les bases américaines, nourrissent les mobilisations et transmettent une mémoire de la guerre différente du récit national japonais.
Texte intégral (2799 mots)

L’ESSENTIEL

  • À Okinawa, au Japon, les deux grands quotidiens locaux se distinguent des médias nationaux par leur couverture critique de la présence militaire états-unienne.

  • La presse locale contribue aux mobilisations contre les bases militaires, en fédérant des revendications diverses et en faisant émerger une conscience collective propre à l’archipel.

  • Les deux journaux entretiennent une mémoire singulière de la guerre, qui relie les violences de l’armée impériale japonaise à celles des militaires américains et contraste avec le récit national dominant.


Alors que la présence américaine dans l’archipel japonais s’est peu à peu effacée de l’espace public à partir des années 1960, l’archipel d’Okinawa, dont la rétrocession aux autorités japonaises ne date que de 1972, se trouve dans une situation particulière. Son territoire accueille près de 70 % des bases stationnées au Japon, ainsi que leurs 30 000 soldats.

Cette région où vivent environ 1,2 % des quelque 123 millions de Japonais, périphérique du point de vue de Tokyo, mais centrale dans l’espace stratégique est-asiatique, a récemment été au cœur de deux événements importants : l’élection, en septembre dernier, d’un conservateur soutenu par la première ministre Takaichi Sanae au poste de gouverneur du département ; et l’arrestation, au début du mois d’octobre, d’un militaire américain stationné dans l’une des nombreuses bases de l’île principale, soupçonné du meurtre d’une habitante de la région.

Ces deux événements illustrent les tensions entre les objectifs stratégiques du gouvernement japonais et les préoccupations de la population locale. Ils mettent également en lumière les différences de traitement de l’actualité entre les médias nationaux, principalement basés à Tokyo, et la presse d’Okinawa. Ces divergences, qui font depuis longtemps l’objet de débats, interrogent la place accordée aux préoccupations des habitants de l’archipel dans l’espace médiatique japonais. Pour mieux les comprendre, il convient de revenir sur l’histoire et les particularités de la presse locale.

Une histoire singulière

Avec le département de Fukushima, Okinawa est l’un des deux seuls départements japonais à être couvert par deux quotidiens.

L’apparition de la presse écrite à Okinawa est indissociable de l’histoire des relations entre cette région périphérique et le pouvoir central japonais. En effet, avant son rattachement à l’empire japonais en 1879, le royaume des Ryūkyū restait un territoire indépendant du reste de l’archipel. Il était proche du fief japonais de Satsuma, tout en continuant de payer un tribut à la Chine des Qing.

Cette carte montre à quel point l’archipel d’Okinawa est isolé du reste du Japon. Encyclopædia Britannica

La fondation du Ryūkyū Shinpō remonte à 1893, à une époque où la presse est envisagée comme un instrument d’intégration du nouveau département à l’ensemble national.

Le second grand quotidien local, l’Okinawa Times, est fondé en 1948. Il présente ainsi la particularité d’être né après la Seconde Guerre mondiale, contrairement à la plupart des grands journaux japonais contemporains, dont les origines remontent à l’avant-guerre. Aujourd’hui, à l’instar de son aîné, le Ryūkyū Shinpō, l’Okinawa Times défend une ligne éditoriale pacifiste et critique à l’égard de la présence militaire américaine dans l’archipel. Depuis sa création, le journal s’est notamment illustré par de nombreux scoops révélant les conséquences néfastes des activités militaires sur la population locale.

Quand le fossé se creuse entre médias locaux et nationaux

Jusqu’au milieu des années 1960, la presse locale fait l’objet d’une censure stricte de la part de l’administration militaire américaine. Selon Gushiken Katsuya, ancien journaliste de la chaîne de télévision locale Ryūkyū Asahi Broadcasting, cette expérience reste profondément ancrée dans la mémoire collective des journalistes d’Okinawa. Leur situation contraste avec celle des médias de Tokyo, libérés plus tôt de cette contrainte avec la fin de la censure institutionnelle imposée par les forces d’occupation.

Aujourd’hui, les deux grands quotidiens du département, bien que concurrents dans leur couverture de l’actualité locale, partagent une même ligne éditoriale critique à l’égard de la présence militaire américaine et accordent une place centrale à la surveillance des activités des bases. La couverture régulière des nuisances subies par la population, en particulier des violences commises par des militaires américains, fait ainsi partie intégrante de la culture journalistique d’Okinawa.

L’éloignement géographique des bases américaines et leur concentration à Okinawa constituent l’une des explications des différences de traitement de l’actualité entre la presse locale et les médias nationaux. Des événements qui font la une des journaux d’Okinawa ne figurent parfois qu’en troisième ou quatrième position dans les journaux télévisés nationaux, quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. Du côté des médias de Tokyo, la disparition progressive des bases américaines du Japon métropolitain a contribué à faire de la présence militaire américaine un sujet plus lointain.

La distance géographique n’explique toutefois pas tout. Gushiken Katsuya souligne notamment que, au cours des années 2010, les tensions croissantes entre le gouvernement d’Abe Shinzō et les médias libéraux ont conduit certains de ceux-ci à accorder davantage d’attention aux revendications des habitants d’Okinawa. Pour autant, alors que les difficultés quotidiennes engendrées par la présence des bases militaires font partie de l’actualité régulièrement couverte par les médias locaux, les grands médias nationaux tendent à ne s’intéresser à la situation des habitants qu’à l’occasion d’événements particulièrement marquants, tels que des accidents ou des actes de violence ayant fait des victimes.

La presse locale, moteur des mobilisations « anti-base »

La presse d’Okinawa ne se contente pas d’informer la population sur les problèmes posés par les bases américaines. Le politiste Yamakoshi Shūzō s’est intéressé au rôle que jouent les deux grands quotidiens locaux dans le mouvement social d’opposition aux bases militaires depuis les années 1970. Il rappelle que le sentiment d’opposition aux bases a connu d’importantes variations au fil du temps et que les intérêts de la population sont loin d’être homogènes. Lorsque survient une affaire particulièrement grave comme le meurtre d’un habitant d’Okinawa par un militaire américain, la presse locale joue alors un rôle important dans la mobilisation d’une large partie de la population.

Le chercheur met en évidence ce phénomène à partir du cas du viol par trois GI’s d’une fillette de 12 ans en 1995, événement à l’origine du plus important mouvement de contestation qu’ait connu l’île depuis sa rétrocession au Japon en 1972. Son analyse montre comment les éditoriaux publiés par les deux quotidiens évoluent progressivement, passant de la dénonciation du crime commis par les militaires américains à une critique plus générale de la présence militaire américaine à Okinawa, puis à une remise en question des relations entre le Japon et les États-Unis, pour finalement déboucher sur une réflexion plus large sur les relations historiques entre Okinawa et le Japon.

L’auteur de cette photo publiée sur X en novembre 2025 s’étonne, lors d’un séjour à Naha, principale ville de la préfecture d’Okinawa, de ne trouver, dans les kiosques locaux, que le Ryūkyū Shinpō, l’Okinawa Times et le Nikkei (principal quotidien économique du Japon), mais pas le Sankei Shimbun et le Yomiuri Shimbun, deux des grands quotidiens généralistes du pays. @rk751118/X

En agrégeant des revendications diverses, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō jouent un rôle central dans l’émergence d’une conscience collective fondée sur le sentiment d’un destin commun partagé par l’ensemble des habitants d’Okinawa. Ils contribuent à la construction d’un « nous », en donnant une expression commune aux préoccupations d’une population aux intérêts pourtant hétérogènes. C’est en ce sens que les deux quotidiens ne se contentent donc pas de rendre compte de la contestation, mais participent activement à sa construction.

Le rôle de la presse dans la transmission de la mémoire de la guerre

Au-delà de la partie visible des réactions médiatique aux diverses formes de violence qui touchent régulièrement Okinawa, le rôle de la presse est également celui de vecteur de transmission de la mémoire de la guerre. Ōishi Yutaka, professeur à l’Université de Keiō, s’est intéressé aux différences de traitement de la mémoire qui persistent aujourd’hui entre la presse nationale et les quotidiens d’Okinawa, en partant du cas des commémorations du « jour du souvenir » (irei no hi) organisé le 23 juin de chaque année depuis 1965.

Contrairement au 15 août, célébré au Japon métropolitain comme une date marquant la scission entre la guerre et l’après-guerre, le 23 juin, jour de commémoration de la bataille d’Okinawa, ne symbolise pas une rupture aussi nette. D’une part, parce qu’Okinawa est restée sous occupation américaine bien plus longtemps que le reste du Japon, mais aussi parce que la présence des bases militaires américaines s’inscrit dans la continuité de celle de l’armée impériale japonaise, stationnée sur l’île jusqu’à l’été 1945.

À travers leurs séries d’articles et leurs éditoriaux, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō rappellent les liens qui unissent la bataille d’Okinawa, les violences commises par l’armée japonaise pendant la guerre et celles perpétrées par les militaires américains après 1945. Ils soulignent également la contradiction entre les principes pacifistes inscrits dans la Constitution japonaise de 1946 et le poids de la présence militaire américaine supporté par Okinawa, qui contribue à rendre possible le maintien de ces principes à l’échelle nationale.

Ce travail de mémoire contraste avec le récit historique dominant dans les médias nationaux. Dans ces derniers, la guerre est principalement présentée comme un événement du passé dont le Japon aurait été la victime, notamment à travers la place centrale accordée aux bombardements atomiques dans les commémorations. La question des bases américaines est, quant à elle, essentiellement abordée sous l’angle de la sécurité nationale. À Okinawa, en revanche, la distinction entre la guerre et l’après-guerre est beaucoup moins nette : l’archipel apparaît comme une double victime, à la fois des États-Unis et du Japon. Selon le politiste, ces divergences se sont accentuées au fil du temps, donnant lieu à deux trajectoires mémorielles qui n’ont cessé de s’éloigner.

La singularité de la presse d’Okinawa ne tient donc pas seulement à sa couverture de la présence militaire américaine. En participant aux mobilisations collectives et à la transmission d’une mémoire historique propre à l’archipel, les deux grands quotidiens locaux contribuent à faire entendre les préoccupations d’une population dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec les priorités nationales.

The Conversation

César Castellvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.10.2026 à 16:02

L’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin : pourquoi ces micro-États si riches utilisent l’euro

Charbel Cordahi, Professeur de Finance & Economie, GEM
Les quatre micro-États utilisent l’euro et frappent leurs propres pièces nationales, sans être formellement membres de l’Union européenne ni de la zone euro.
Texte intégral (2188 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin utilisent l’euro sans être formellement membres de la zone euro.

  • L’euro des micro-États ne sert pas qu’aux collectionneurs. Il permet à ces pays de profiter des avantages économiques de l’Union européenne tout en gardant leurs symboles nationaux.

  • En échange, ces quatre pays doivent respecter une partie des règles fixées par l’UE.


Au cœur de l’Europe se trouvent quatre micro-États : l’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin. Quatre États richissimes perchés sur des rochers ou des montagnes. Quatre systèmes politiques qui ont en commun l’euro.

Revenons aux définitions. Un micro-État est un État souverain caractérisé par une très faible population et une petite superficie. Il doit réunir les critères associés à l’existence d’un État en droit international : une population permanente, un territoire défini, un gouvernement et des relations avec les autres États, conformément à l’article 1 de la Convention de Montevideo de 1933.

Alors, pourquoi ces États riches ne battent-ils pas leur propre monnaie et préfèrent-ils intégrer l’euro sans même être membres de la zone euro ?

Explications.

Qui sont ces micro-États ?

L’Andorre, nichée dans les Pyrénées entre la France et l’Espagne, compte 87 000 habitants. Son économie, largement tournée vers le tourisme, affiche un PIB par habitant supérieur à 41 000 euros.

Monaco, « le Rocher » sur la Méditerranée enclavé dans le territoire français, rassemble 39 000 habitants et détient l’un des PIB par habitant les plus élevés au monde, supérieur à 257 000 euros, grâce notamment à la finance, à l’immobilier de luxe et au tourisme haut de gamme.

Saint-Marin est enclavé en Italie et considéré comme la plus ancienne république du monde. La Sérénissime compte 34 000 habitants avec un PIB par habitant proche de 55 000 euros. Son économie repose sur l’industrie, le tourisme, la banque et les activités philatéliques et numismatiques.

Enfin, le Vatican, au cœur de Rome, est le plus petit État du monde, avec moins de 900 habitants. Son économie est fondée sur les musées, les dons des fidèles, les placements financiers et la vente de timbres, monnaies et publications. Logiquement, le Saint-Siège ne dispose pas de PIB par habitant officiel.

Carte des micro-États européens : l’Andorre à gauche, Monaco au centre, le Liechtenstein en haut, Saint-Marin à droite et le Vatican en bas. Wikimedia

Un autre exemple de micro-État riche intégré à une autre économie est le Liechtenstein, qui utilise le franc suisse comme monnaie officielle depuis 1921. Il est intégré à la zone monétaire suisse depuis 1980, tout en conservant sa souveraineté monétaire.

Accord avec leurs « États parrains »

En vertu des accords monétaires entre l’Union européenne et la Principauté d’Andorre, la Principauté de Monaco, la République de Saint-Marin et l’État de la Cité du Vatican, entrés en vigueur entre 2010 et 2012, ces micro-États utilisent l’euro comme monnaie officielle. Ils émettent une quantité limitée de pièces en euros portant leurs propres faces nationales : les armoiries d’Andorre, le Prince Albert II à Monaco, le Palais public de Saint-Marin ou encore les effigies des papes sur les pièces du Vatican en sont quelques exemples.

Monaco, Saint-Marin et le Vatican sont intégrés de facto à l’espace Schengen grâce à leurs accords avec la France ou l’Italie. Andorre, en revanche, n’est pas membre de l’espace Schengen et maintient des contrôles à ses frontières avec la France et l’Espagne.

Plus complexe : leur relation aux institutions monétaires. Ces quatre états ne disposent pas de leur propre institut d’émission monétaire, mais ils sont soumis au cadre monétaire européen. Pourtant, ils ne dépendent pas directement de la Banque centrale européenne vu qu’ils ne font pas partie de l’Eurosystème, l’autorité monétaire de la zone euro.

Des ateliers monétaires

Par conséquent, leurs pièces sont frappées dans les ateliers monétaires des États voisins. Les pièces en euros d’Andorre sont frappées à Pessac en France, et à Madrid en Espagne, tandis que celles de Monaco sont fabriquées à Pessac par la Monnaie de Paris. Les pièces de Saint-Marin et du Vatican sont, quant à elles, frappées à Rome par l’Institut polygraphique et la Monnaie de l’État italien.

Pour Monaco, le plafond annuel est indexé sur le volume de pièces émises par la France, selon un rapport de 1 à 1 500. À Saint-Marin, la valeur nominale maximale autorisée s’élève à 1,994 million d’euros par an, tandis que celle du Vatican est plafonnée à 2 300 000 euros annuels.

L’encadrement strict du volume des émissions monétaires par l’Union européenne vise à préserver l’équilibre de la masse monétaire au sein de la zone euro. À l’échelle de la zone euro, le volume cumulé d’euros émis par les micro-États représente moins de 0,001 % de la valeur faciale totale en circulation. L’impact de ces pièces sur l’inflation ou le bilan de la Banque centrale européenne est donc nul.

L’euro au service de la souveraineté

En leur permettant d’utiliser officiellement l’euro, l’Union européenne reconnaît la souveraineté des quatre États qui, voyant leurs symboles figurer sur une monnaie ayant cours dans toute la zone euro, affirment leur statut d’États indépendants.

L’usage de l’euro facilite les échanges avec les pays voisins. Il supprime les coûts de conversion monétaire et simplifie les dépenses des touristes et les transactions commerciales. C’est un avantage essentiel pour de petites économies très intégrées à leur environnement européen.

Par exemple, en 2024, 70 % des produits importés par Andorre venaient de France et d’Espagne, qui représentaient également 65 % de ses exportations de marchandises.

Même si l’euro n’est pas la seule raison pour laquelle les investisseurs choisissent ces territoires, son utilisation permet d’éviter les risques de change et de renforcer la confiance des investisseurs, car ces micro-États appliquent les règles européennes en matière bancaire et financière. Ainsi, le total de dépôts et titres de la clientèle de Monaco pèse 180 milliards d’euros à fin 2025.

Appétit des collectionneurs

Ces accords présentent un intérêt économique de… collectionneurs.

La faiblesse de leurs volumes d’émission leur confère une rareté particulière, ce qui les rend très prisées des collectionneurs.

Les coffrets officiels peuvent générer des recettes importantes, en particulier pour le Vatican et Saint-Marin, où la numismatique et la philatélie occupent une place notable. Ainsi, au Vatican, une pièce de monnaie en or d’une valeur faciale de 200 euros, millésime 2025, en qualité Belle Épreuve (BE), est proposée à 5 470 euros.

En 2025, la division spécialisée de Poste San Marino a généré un chiffre d’affaires global de 11,2 millions d’euros et un bénéfice net de 1,36 million d’euros.

Le contrôle des paradis fiscaux

Du côté de l’Union européenne, ces accords monétaires présentent plusieurs avantages.

En échange du droit d’utiliser officiellement l’euro, les quatre micro-États ont dû rapprocher leur législation financière des règles européennes. Cela a notamment conduit à une réduction progressive du secret bancaire. Les banques d’Andorre, Monaco et Saint-Marin sont désormais tenues de transmettre des informations sur les comptes de leurs clients étrangers aux autorités fiscales concernées.


À lire aussi : Blanchiment d’argent : l’Europe passe (enfin) à l’action


Plus largement, l’adoption de l’euro a servi de levier pour inciter les micro-États à se conformer aux standards internationaux, à renforcer la coopération contre l’évasion fiscale et la sécurité des paiements. Ils concernent notamment ceux du Groupe d’action financière (Gafi), un organisme chargé de lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

L’euro donne également à l’Union européenne un moyen de pression lorsque les règles financières ne sont pas respectées. En 2010, la Banque d’Italie a bloqué 23 millions d’euros liés à la Banque du Vatican en raison de transferts jugés suspects. En 2013, elle a également suspendu les paiements par carte au Vatican pendant plusieurs semaines. Sous cette pression, le Saint-Siège a accepté davantage de contrôles et renforcé la transparence de sa banque. Plusieurs milliers de comptes suspects ont ensuite été fermés.

L’Andorre illustre également le pouvoir de pression de l’euro. Dès 2002, le pays utilisait déjà l’euro après l’abandon du franc et de la peseta. Pourtant, l’Union européenne, représentée par la Commission européenne, a refusé pendant près de dix ans de signer un accord monétaire officiel. Elle demandait à l’Andorre de réduire le secret bancaire et d’accepter l’échange automatique d’informations fiscales. L’accord a finalement été signé en 2011, et les premières pièces en euro d’Andorre ont été mises en circulation en 2014.

The Conversation

Charbel Cordahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

18.10.2026 à 08:54

Au Liban, le sexe transactionnel comme stratégie de survie

Larine Fahed, Assistante de recherche, Département de médecine familiale, American University of Beirut
Jinan Usta, Professeur de spécialité clinique, Département de médecine familiale, American University of Beirut
Monica Adhiambo Onyango, Clinical Associate Professor, Global Health, Boston University
Shirin Heidari, Chercheuse senior, Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)
Quand stabilité et protection font défaut, les personnes déplacées, plongées dans une situation précaire, n’ont parfois d’autre choix que de recourir au travail sexuel.
Texte intégral (2488 mots)

L’ESSENTIEL

  • Selon les autorités libanaises, près de 760 000 personnes ont été déplacées depuis le retour de la guerre en mars 2026, principalement dans le sud du pays et dans la banlieue sud de Beyrouth.

  • Le conflit se conjugue aux crises politiques et économiques préexistantes, aggravant encore la vulnérabilité de ces personnes. Dans ce contexte, le recours au sexe transactionnel apparaît pour certaines d’entre elles comme un moyen d’assurer leur survie.

  • Dans le cadre du Liminality Research Consortium, des chercheurs ont collectivement mené une étude pour dépasser les tabous entourant cette réalité afin d’étudier les conditions de vie et les expériences de ces personnes.


Les discussions autour du sexe transactionnel (ST) suscitent souvent des réactions polarisées dans le débat public, mais les expériences vécues par les personnes concernées sont d’habitude reléguées au second plan. Pourtant, l’examen de leurs parcours, souvent complexes et échappant aux grilles d’analyse traditionnelles, est d’un grand intérêt pour aborder cette problématique.

La formule « sexe transactionnel » désigne l’ensemble des activités sexuelles prodiguées en échange de bénéfices matériels ou immatériels. Notre recherche a permis d’identifier différents types de relations sexuelles transactionnelles, dont le travail du sexe (prostitution). Les relations sexuelles transactionnelles constituent un terme générique qui englobe le travail du sexe, les mariages de convenance, les relations intimes transactionnelles et les rapports sexuels transactionnels.

Notre étude menée en 2022 au Liban, ainsi qu’en Turquie, en Grèce, en Jordanie et en Suisse, confirme que le ST est une pratique courante au sein de populations vulnérables, notamment parmi les personnes réfugiées – terme utilisé dans cet article sans référence au statut juridique et désignant de façon générale les personnes migrantes et déplacées de force, y compris les demandeurs d’asile et les personnes en situation assimilable à celle des réfugiés au sens de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés –, les personnes en situation de précarité socio-économique et les personnes aux identités de genre et d’orientation sexuelle diverses : 69 % des 261 participants à cette étude ont déclaré avoir observé ou vécu le ST.

Des facteurs de vulnérabilité multiples

Le recours au ST est façonné par de nombreux facteurs. Tout d’abord, la nécessité, pour les personnes réfugiées, et spécialement pour les femmes, de se garantir une forme de protection tout au long du parcours migratoire – un parcours durant lequel elles sont souvent exposées à des risques d’abus physiques et sexuels.

Un expert interrogé dans le cadre d’un entretien qualitatif pour notre étude estime que « la grande majorité des [filles] ont subi une exploitation sexuelle durant leur parcours » et disait « connaître à peine une fille qui n’ait vécu cela ». Certaines femmes réfugiées peuvent être amenées à offrir des faveurs sexuelles à des passeurs, des gardes-frontières ou des policiers afin de faciliter le franchissement des frontières, de faire face à des conditions de campement dangereuses ou de protéger leurs enfants.

Pour se protéger du harcèlement sexuel et des violences exercées par des hommes durant leur déplacement, d’autres femmes voyageant seules s’arrangent avec un homme, parfois en se faisant passer pour un couple, ou en se mariant de manière arrangée avant le départ.

Une femme réfugiée explique que ces stratégies sont souvent motivées par la peur : « Elles proposent à un homme de faire semblant d’être mariés pour que les autres les laissent tranquilles. » Afin d’éviter d’avoir à recourir à ces stratégies, des passeurs recommandent parfois aux femmes voyageant seules d’aider les mères et de porter certains de leurs enfants pour « donner l’impression qu’elles étaient mariées et les protéger des voleurs ou des agresseurs sur la route ».

Un autre facteur majeur est la précarité financière. La situation est particulièrement critique au Liban, où l’accumulation des crises politiques et économiques, ainsi que des guerres, continue de fragiliser les populations réfugiées et locales les plus exposées. Le Liban accueille déjà plus de 1,4 million de réfugiés de diverses nationalités, dans des situations de vulnérabilité variables. Pour ces groupes, les opportunités de travail restent limitées en raison des restrictions juridiques ou de la stigmatisation sociale : « Il n’y a que trois options : le sexe, la drogue ou le vol. Ce sont les choix qui s’offrent aux personnes gays et trans. »

Pour beaucoup, cette situation est aggravée par les obstacles à l’accès au logement. Pourtant, l’installation ne met pas fin aux difficultés : nombre d’entre eux se retrouvent dans des espaces exigus, souvent surpeuplés et dans des conditions de vie précaires : « Venez me voir, vous me direz d’aller vivre dans une tente sous le soleil, ce serait bien mieux ! »

Dans certains cas, cette vulnérabilité est exploitée pour exiger des relations sexuelles en échange d’un hébergement. Comme le résume une femme libanaise à propos d’une autre personne : « Soit elle paie le loyer, soit elle couche avec le propriétaire. »

Dans ce contexte difficile, certaines personnes réfugiées ou locales recourent aussi à des relations ou des mariages arrangés ou de convenance, souvent pour accéder à un statut légal ou à une forme de stabilité économique. C’est le cas d’une femme qui « a épousé un homme aisé afin qu’il puisse assumer les dépenses du foyer et soutenir sa famille ». Bien que ces arrangements soient fréquents et normalisés, ils sont parfois décrits comme inégalitaires et marqués par des dynamiques d’abus.

Le sexe transactionnel, un choix pour composer avec les contraintes

Le ST représente non seulement une stratégie de survie, mais aussi, parfois, une façon de prendre en main son avenir :

« J’ai pris cette décision pour construire mon avenir et améliorer ma vie. J’ai donc eu recours au travail du sexe. »

D’autres témoignages évoquent des formes de ST plus organisées. Il y a l’exemple d’un homme libanais qui « a transformé sa maison en bordel » où des hommes et des femmes travaillaient. En outre, plusieurs participants d’autres entretiens suggèrent que des personnes, elles-mêmes en situation de précarité, facilitaient le travail du sexe pour d’autres personnes appartenant à des groupes vulnérables.

Comme l’explique une femme trans interrogée : « Je mets des clients en contact avec d’autres femmes et, si elles acceptent d’y aller, elles me donnent une part de leurs gains. » Bien que le recours au ST puisse déjà accroître la vulnérabilité aux violences et à l’exploitation, l’implication dans les réseaux de prostitution illicite plus organisés peut davantage exposer au risque de traite.

Quand la guerre impose des stratégies de survie

Par ailleurs, la guerre de 2024 au Liban, ravivée en 2026, a entraîné le déplacement interne répété de plus d’un million de résidents, aggravant des conditions de vie déjà précaires. La surpopulation dans les abris collectifs, la flambée des loyers et la perte des moyens de subsistance ont davantage réduit l’accès aux besoins essentiels.

Le cessez-le-feu actuellement en vigueur et la signature de l’accord-cadre entre le Liban et Israël en juin 2026 n’ont que très peu contribué à atténuer la crise humanitaire, d’autant que ces textes ont été quasi immédiatement violés. Au mois de septembre 2026, 329 686 personnes demeurent déplacées à travers le Liban.

Cette réalité ressort de témoignages préliminaires récents recueillis au Liban auprès de personnes réfugiées dans le cadre d’une étude de suivi, actuellement en cours, de nos travaux de 2022. Maysam (nom modifié), une réfugiée transgenre originaire d’Irak, a raconté avoir été contrainte de quitter sans préavis l’appartement qu’elle louait, afin de laisser la place à la famille du propriétaire déplacée par la guerre. En effet, les personnes réfugiées en situation irrégulière ne disposent généralement pas de contrats de location leur garantissant des droits et une protection.

Confrontée au risque de se retrouver sans abri et donc à un risque accru de violences liées à son identité de genre, Maysam a échangé des faveurs sexuelles contre un hébergement. Bien que cette solution lui ait offert une sécurité temporaire, elle rapporte avoir été exposée au VIH durant cette période et devoir désormais composer avec ce diagnostic.

Ainsi, beaucoup paient un lourd tribut pour survivre, alors que l’accès aux services de santé, aux recours juridiques et à la protection de l’État reste limité.

Loin d’être un cas isolé, l’histoire de Maysam reflète une réalité vécue actuellement par de nombreuses personnes en situation de vulnérabilité au Liban.

Tandis que le pays continue d’être bombardé et que des villages entiers sont détruits et occupés, l’incertitude augmente. L’armée israélienne poursuit toujours son avancée dans les territoires situés au sud du fleuve Litani, qu’elle qualifie de « zone tampon », et même, dernièrement, au nord de celle-ci. Même à l’issue de l’accord-cadre, plus de 500 000 personnes demeurent déplacées à travers le Liban. Beaucoup d’entre elles n’ont pas de logement dans lequel retourner et ne disposent pas des conditions matérielles nécessaires pour reconstruire leur vie.

« Le Flash Appeal pour le Liban », lancé par les Nations unies, n’a jusqu’à présent mobilisé que 51,3 % des fonds nécessaires pour répondre aux besoins liés aux déplacements internes massifs et aux dommages infligés aux infrastructures, dans un contexte global déjà marqué par de fortes réductions de l’aide humanitaire. Face à cette réalité, le recours aux stratégies de survie, comme le ST, pourrait augmenter chez les populations les plus exposées au Liban.

Ces récits mettent en évidence la diversité des facteurs structurels et des expériences multiformes liés au ST. Cependant, le discours social et médical de l’entourage des personnes concernées sur ce sujet manque souvent de nuance : « Les gens vous jugent, sans chercher à comprendre pourquoi », nous a confié une personne enquêtée. Les attitudes des prestataires de soins et des acteurs humanitaires à l’égard du ST doivent également évoluer, afin que les réponses humanitaires abordent plus proactivement ces situations et leurs répercussions, tout en contribuant à lever les tabous qui les entourent. Il est peut-être temps de reconsidérer la manière dont nous abordons le ST dans les contextes humanitaires, et de nous demander : quel choix reste-t-il réellement lorsque toutes les portes sont fermées ?


Cette étude a été conduite dans le cadre du Liminality Research Consortium avec la participation de Thanasis Tyrovolas, Marion Bouchetel, Rose Nelson, et Sara Achik. Elle a bénéficié du soutien financier de l’International Development Research Centre (IDRC) et du Swiss National Science Foundation (SNSF).

The Conversation

Larine Fahed est une professionnelle de la santé mentale et une chercheuse rattachée à l'Université américaine de Beyrouth. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité. Les travaux de recherche menés au Liban ont été financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).

Jinan Usta est médecin généraliste et maître de conférences en médecine familiale à l'Université américaine de Beyrouth. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité. Les travaux de recherche menés au Liban ont été financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).

Monica Adhiambo Onyango est professeure agrégée clinique au département de santé mondiale de l'École de santé publique de l'université de Boston. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité.

Shirin Heidari est chercheuse principale au sein du Consortium de recherche sur la liminalité et chercheuse senior au Centre sur le genre de l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève. Ses travaux de recherche ont été financés par le Réseau suisse d’études internationales (SNIS) et le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada. Elle est également directrice fondatrice de GENDRO, une association à but non lucratif enregistrée à Genève, et vice-présidente du Festival international du film de Genève et du Forum des droits de l’homme (FIFDH).

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