26.09.2026 à 09:05
Des tonnes de plastique s’échouent sur les plages des Seychelles : nous avons retracé leur origine
Texte intégral (2469 mots)

L’ESSENTIEL
Les plages des Seychelles, dans l’océan Indien, sont envahies par les déchets plastiques et les engins de pêche.
La majorité des engins de pêche échoués proviendrait de navires opérant dans les eaux seychelloises.
Les chercheurs appellent à mieux faire respecter les règles et à intégrer le coût du nettoyage aux futurs accords avec l’Union européenne.
Les côtes des Seychelles sont envahies par d’immenses quantités de déchets plastiques et d’engins de pêche, qui ravagent des écosystèmes fragiles et pèsent lourdement sur l’économie. On estime que les rivages de l’atoll d’Aldabra, site classé au patrimoine mondial de l’Unesco dans cet archipel de 115 îles, ont à eux seuls accumulé plus de 500 tonnes de plastique. Aujourd’hui encore, la plupart de ces déchets continuent de s’entasser sur ses plages. Leur enlèvement coûterait environ 4,68 millions de dollars américains (environ 4 millions d’euros) et nécessiterait 18 000 heures de travail.
Les petits États insulaires en développement sont particulièrement vulnérables à l’accumulation de déchets plastiques sur leurs plages. Cette pollution peut nuire au tourisme et à la pêche dans ces communautés côtières, deux secteurs essentiels à leur économie. D’autant que le coût du nettoyage est souvent prohibitif pour eux. Les poissons et d’autres espèces marines peuvent également mourir après s’être retrouvés piégés dans des déchets plastiques ou les avoir ingérés.
Impossible de s’attaquer à ce problème croissant sans savoir d’où vient cette pollution ni qui en est responsable. Dans notre récente étude, nous avons enquêté sur l’origine des déchets issus de la pêche et du transport maritime dans l’ouest de l’océan Indien, à l’aide de simulations informatiques et d’observations de terrain.
Nous avons constaté que la majeure partie de cette pollution proviendrait de navires se trouvant dans les eaux seychelloises ou à proximité. Ce résultat remet en cause l’hypothèse avancée par de précédents travaux, selon laquelle les déchets plastiques retrouvés sur les îles dérivent principalement depuis des côtes lointaines.
Nous savons que les navires de pêche perdent des filets et d’autres équipements, tandis que les navires de commerce rejettent illégalement des déchets plastiques et d’autres objets en mer. Mais pour déterminer quels navires sont responsables de cette pollution et où leurs déchets finissent par s’échouer, il fallait savoir quels navires de pêche et de commerce opèrent à proximité des Seychelles.
Nous avons donc utilisé les données de suivi par satellite de ces navires pendant cinq ans, de 2018 à 2022, afin d’estimer leur activité dans l’ensemble de la région. À partir de cette cartographie, nous avons simulé la dérive de milliards de fragments de déchets virtuels et suivi leur trajectoire jusqu’à leur destination finale.
Nous avons ainsi établi une carte indiquant dans quelle mesure la position d’un navire est susceptible de représenter un risque de pollution pour les îles des Seychelles, en distinguant les navires de pêche des navires de commerce.
En nous appuyant sur les activités de pêche passées, nos recherches montrent que la plupart des engins de pêche qui s’échouent sur les plages des Seychelles proviennent de navires opérant dans la zone économique exclusive du pays. Cet espace maritime, qui s’étend jusqu’à 200 milles marins (370 kilomètres) des côtes, est une zone dans laquelle l’État dispose de droits exclusifs sur l’exploitation des ressources marines, notamment halieutiques.
Ces eaux sont riches en thon et l’économie seychelloise dépend fortement de la pêche industrielle, qui constitue à la fois un important vivier d’emplois et une source majeure de devises étrangères.
D’où viennent les déchets ?
Il est probable qu’une partie des engins de pêche et des déchets plastiques provienne de navires européens. Les eaux seychelloises sont largement exploitées par deux types de navires de pêche européens : les senneurs et les palangriers. Ils y sont autorisés par un accord de pêche conclu de longue date entre l’Union européenne et les Seychelles. Les premiers encerclent les bancs de thons à l’aide d’un vaste filet, tandis que les seconds déploient sur plusieurs kilomètres des lignes munies d’hameçons appâtés.
De fait, un rapport présenté à la Commission des thons de l’océan Indien a révélé que 76 % des 214 dispositifs de concentration de poissons dérivants utilisés par les thoniers pour attirer les bancs de poissons dans la zone économique exclusive des Seychelles appartenaient à des armateurs espagnols. Cette industrie réalise des bénéfices considérables, tout en laissant derrière elle d’importants dégâts environnementaux.
L’accord de pêche entre les Seychelles et l’Union européenne a récemment été renouvelé pour la période 2026-2030, pour un montant annuel de 5,75 millions d’euros. Il autorise 38 navires européens à pêcher dans les eaux seychelloises. Le gouvernement des Seychelles aurait réclamé une hausse de 30 % de la contribution annuelle versée par l’Union européenne, mais se serait finalement contenté de 7 %, selon certaines sources de presse.
Alors que le nettoyage d’une seule île coûte déjà plusieurs millions, le montant de l’accord entre les Seychelles et l’Union européenne paraît bien faible au regard des dommages indirects infligés au pays.
D’autres solutions envisagées
Le transport maritime international pose d’autres difficultés. Selon notre étude, plus de 90 % des déchets plastiques issus du trafic maritime qui s’échouent sur les côtes seychelloises proviendraient de seulement cinq routes traversant l’ouest de l’océan Indien. Les ports de départ et d’arrivée situés sur ces routes correspondent aux pays mentionnés sur les étiquettes des bouteilles en plastique retrouvées sur les plages d’Aldabra.
Les déchets issus des routes maritimes internationales appellent une réponse différente. Contrairement aux flottes thonières qui pêchent dans le cadre de l’accord entre les Seychelles et l’Union européenne, il s’agit ici de navires en transit. Pour lutter contre leurs rejets de déchets plastiques, il faudrait appliquer plus rigoureusement les règles internationales qui interdisent le déversement de déchets en mer, mais aussi renforcer la coopération bilatérale entre les Seychelles et les nombreux pays dont les navires empruntent ces routes.
Même des mesures simples pourraient réduire la quantité de déchets. Par exemple, veiller à ce que les navires disposent de suffisamment d’eau potable pour limiter l’utilisation de bouteilles en plastique permettrait de diminuer le volume de déchets retrouvés sur Aldabra.
Le coût réel du nettoyage de cette pollution plastique massive est rarement supporté par ceux qui en sont responsables. Les Seychelles doivent évaluer précisément le coût des dégâts provoqués par ces montagnes de déchets afin de négocier un accord plus avantageux avec l’Union européenne à l’avenir.
Les sommes ainsi obtenues pourraient financer les opérations de nettoyage et la restauration des écosystèmes fragiles de l’archipel, afin de contribuer à leur préservation.
Noam Vogt-Vincent a reçu des financements du Natural Environment Research Council et de la National Oceanic and Atmospheric Administration.
Alex Albinski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.09.2026 à 16:14
Créer du vin sans alcool commence dès la plantation d’une vigne
Texte intégral (1908 mots)
On ne transforme pas n’importe quel vin en bon vin sans alcool. La qualité de ces vins ne se décrète pas a posteriori, mais aux premières étapes de la viticulture. Le choix du cépage, de la région de production, dont le climat a une forte influence, et les méthodes de vinification importent beaucoup.
Le marché des vins sans alcool et à faible teneur en alcool, ou no-Low, est aujourd’hui l’un des segments les plus dynamiques de l’industrie mondiale des boissons. Certes, sa part reste modeste – moins de 1 % des volumes mondiaux – mais sa croissance dépasse largement celle du vin conventionnel. Selon les projections, les boissons sans alcool pourraient progresser d’environ 7 % par an d’ici la fin de la décennie.
La dynamique est portée par des mutations profondes des comportements : modération, recherche de bien-être, évolution des normes sociales de consommation, etc.
Pour affirmer durablement sa croissance, le vin sans alcool doit relever une question centrale : celle de la qualité. Car le vin sans alcool n’est pas un vin ordinaire auquel on aurait simplement retiré l’éthanol. Retirer l’alcool, c’est modifier en profondeur l’équilibre même du vin. L’alcool n’est pas qu’un chiffre sur une étiquette. Il participe à la rondeur, à la sensation de chaleur, au transport des composés aromatiques volatils, à l’équilibre entre sucre, acidité et amertume. Il structure l’ensemble.
Pratiques viticoles modifiées
Supprimer ou altérer la teneur en alcool, c’est modifier l’architecture sensorielle du vin. Après la désalcoolisation, l’acidité ressort davantage, la texture s’amincit et certains déséquilibres deviennent visibles. L’alcool agit comme un stabilisateur global du goût du vin.
La désalcoolisation n’est jamais neutre : elle oblige à repenser le produit. Plus le vin de départ est fragile, plus les ajustements deviennent nécessaires. Autrement dit, la qualité finale dépend non seulement de la performance des technologies de désalcoolisation, mais surtout de la manière dont le vin initial est « pensé ».
Au-delà de l’équilibre physico-chimique, le développement du vin sans alcool interroge une norme implicite de qualité historiquement associée au degré, à la concentration et à la puissance. En bousculant ce référentiel valorisé, le segment no-low ne pose pas seulement un défi technique, il introduit une pratique nouvelle dans un univers fortement institutionnalisé.
Produire un vin destiné à être désalcoolisé suppose d’anticiper cette finalité dès le vignoble. La désalcoolisation devient un principe structurant des pratiques viticoles, et non plus une simple correction en cave.
La matière première reste décisive
Les technologies de désalcoolisation ont considérablement progressé. Osmose inverse, nanofiltration, pervaporation permettent aujourd’hui de réduire l’éthanol tout en limitant les pertes aromatiques et phénoliques. Pourtant, ces outils ne compensent pas un vin mal adapté.
Des recherches récentes montrent que la composition du vin de base est déterminante. Un vin destiné à être désalcoolisé doit d’une part présenter un potentiel alcoolique naturellement modéré afin de limiter la quantité totale d’éthanol à extraire, et d’autre part réduire l’impact sur l’équilibre sensoriel et l’énergie nécessaire au procédé.
Le vin de base doit afficher une acidité maîtrisée, car celle-ci devient plus saillante après désalcoolisation. Il doit également posséder une richesse suffisante en polyphénols, des composés naturels qui influencent sa couleur, son goût et sa structure de manière à compenser la perte de structure liée au retrait de l’alcool.
La suppression de l’alcool agit donc comme un révélateur : un vin trop acide ou peu expressif du point de vue aromatique ne devient pas meilleur après le traitement.
Ce déplacement du centre de gravité productif modifie les frontières symboliques du métier. La viticulture, traditionnellement orientée vers l’expression d’un terroir et d’une typicité, intègre désormais une logique d’adaptation à un segment spécifique. La pratique n’est plus uniquement guidée par la continuité patrimoniale, mais par une anticipation des contraintes technologiques et de marché.
Paradoxe climatique
C’est ici qu’apparaît une tension majeure.
La viticulture est confrontée au réchauffement climatique. Sous l’effet de l’augmentation des températures, l’accumulation des sucres progresse plus rapidement que la maturation aromatique et phénolique. Ainsi, le degré alcoolique potentiel augmente plus vite que la complexité sensorielle.
Le segment no-low exige précisément l’inverse : limiter l’accumulation des sucres tout en obtenant une maturité aromatique complète. Vendanger plus tôt contient le degré potentiel, mais expose à une acidité relativement élevée et une complexité aromatique qui n’est pas pleinement développée.
L’équation est particulièrement délicate : produire un vin compatible avec le segment no-low suppose de dissocier, autant que possible, accumulation de sucre et qualité sensorielle – un défi agronomique qui se joue d’abord au vignoble.
Cette tension révèle un déplacement des critères de réussite au sein du champ viticole. Là où la montée en degré et la concentration ont longtemps constitué des marqueurs valorisés, la capacité à maîtriser finement le potentiel alcoolique devient, dans le segment no-low, un indicateur de compétence.
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Choix stratégique du cépage
Toutes les variétés de cépages ne réagissent pas de la même manière à la désalcolisation.
Un bon nombre de cépages, notamment lorsqu’ils sont cultivés sous des climats chauds et secs, accumulent rapidement les sucres sans que l’acidité, les arômes et les composés responsables de la structure du vin évoluent au même rythme. Ils peuvent alors produire des vins très alcoolisés dont l’équilibre devient plus difficile à préserver après désalcoolisation.
À l’inverse, certains cépages aromatiques comme le riesling, le muscat ou le sauvignon blanc conservent une forte expression sensorielle même à maturité alcoolique modérée, grâce à leur richesse en composés variétaux volatils. La variabilité génétique dans la vitesse d’accumulation des sucres et dans la dynamique aromatique est aujourd’hui bien documentée.
Obtenir des raisins équilibrés, à faible degré potentiel et dotés d’une bonne maturité aromatique, constitue désormais un véritable défi agronomique.
Le choix des cépages ne dépend donc pas seulement de critères techniques. Il touche aussi aux règles des appellations, qui reposent sur des traditions et des pratiques établies depuis longtemps. Le développement des vins no-low oblige ainsi le secteur viticole à trouver un équilibre entre innovation et respect de l’identité des vins.
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Repenser la conduite du vignoble
Les pratiques culturales jouent également un rôle clé.
Dans les régions chaudes et sèches, où les raisins ont tendance à accumuler rapidement les sucres, certaines pratiques mises en œuvre après le début de la maturation – comme la gestion du feuillage ou un contrôle adapté de l’apport en eau – peuvent ralentir cette accumulation, tout en laissant aux arômes, à la couleur et aux tanins le temps de se développer.
Équation économique fragile
Cette réorientation n’est pas neutre sur le plan économique. Adapter le matériel végétal, ajuster les pratiques culturales et investir dans des technologies de désalcoolisation représentent des investissements spécifiques. Malgré sa croissance rapide, le segment sans alcool demeure quantitativement limité. La stratégie ne devient viable que si le produit final s’inscrit dans un positionnement premium crédible ou de débouchés à l’export structurés.
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Le succès du no-low dépendra moins de la seule performance technologique que de sa capacité à offrir une qualité perçue comme stable, différenciée et cohérente avec son prix.
Changement de paradigme
Il dépendra également de sa capacité à construire une légitimité durable. Dans un secteur où la tradition constitue un capital symbolique central, l’acceptation du vin sans alcool suppose un travail de reconnaissance auprès des producteurs, des prescripteurs et des consommateurs.
L’enjeu n’est pas seulement économique : il est institutionnel.
Ce renversement ne relève pas uniquement d’une innovation technique. Il engage un processus d’institutionnalisation progressif, au cours duquel les pratiques, les normes et les représentations du « bon vin » sont discutées, ajustées et parfois contestées. Le No-Lo devient ainsi un révélateur des tensions contemporaines entre tradition et innovation au sein de la viticulture.
La technologie peut corriger partiellement un vin inadapté ; elle ne peut pas créer ex nihilo l’équilibre qui n’a pas été construit au vignoble. Le vin sans alcool ne s’élabore pas uniquement en cave. Il se construit à la vigne.
Et c’est probablement là, dans l’adaptation agronomique plus que dans la seule sophistication des technologies de désalcoolisation que se jouera l’avenir qualitatif et économique de cette catégorie émergente.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
24.09.2026 à 11:39
Baleines, mangroves, phytoplancton… captent-ils vraiment notre CO₂ ?
Texte intégral (2666 mots)
L’ESSENTIEL
Les écosystèmes marins – des mangroves aux baleines, en passant par le phytoplancton – contiennent du carbone et le font circuler dans l’océan. Certains en concluent, un peu rapidement, que protéger la biodiversité marine permet de limiter le changement climatique.
Cet argument est inexact : cela ne permettrait pas nécessairement de retirer de l’atmosphère l’excédent de CO₂ produit par les activités humaines. En effet, augmenter ou restaurer la biomasse marine n’accroîtrait que très faiblement la capacité globale de l’océan à absorber nos émissions.
Nous mettons en garde contre de telles approches. D’autant plus que cet argument n’est pas nécessaire : la biodiversité marine mérite d’être préservée indépendamment de son impact sur le cycle du carbone.
Une baleine peut peser plusieurs dizaines de tonnes et contient du carbone. Les mangroves captent du CO₂ et ces écosystèmes sont particulièrement efficaces pour stocker ce carbone dans le sol. Le phytoplancton absorbe du CO₂ par photosynthèse et alimente une « pompe biologique » qui transporte du carbone vers les profondeurs de l’océan.
Tout cela est vrai. De là à conclure hâtivement que protéger les baleines, restaurer les mangroves ou préserver le phytoplancton permettrait à l’océan d’absorber une part importante du CO₂ que nous émettons et ainsi de limiter le changement climatique, il n’y a qu’un pas. Un pas qui est souvent franchi – à tort – dans les discours visant à protéger l’océan.
Ces dernières années, en effet, cette idée s’est imposée à travers des expressions particulièrement évocatrices. Les baleines sont présentées comme des espèces « ingénieures » de l’océan et, de plus en plus, comme des puits de carbone en puissance. Les mangroves, les herbiers marins ou les marais salants sont de plus en plus souvent présentés comme de puissantes solutions de « carbone bleu ».
Derrière ces exemples s’est installée l’idée que nous aurions besoin d’un océan « en bonne santé » pour nous protéger du changement climatique. Ce récit est séduisant parce qu’il permet de réunir deux impératifs : protéger la biodiversité et lutter contre le changement climatique. Mais que signifie un océan « en bonne santé » lorsqu’on parle de carbone ?
Ce discours entretient une confusion entre deux choses très différentes : le rôle essentiel du vivant dans le cycle naturel du carbone océanique et le mécanisme par lequel l’océan absorbe aujourd’hui une partie du CO₂ supplémentaire que les activités humaines injectent dans l’atmosphère.
Dans une étude récemment publiée dans la revue scientifique Science Advances, nous avons remis à plat l’ensemble du cycle du carbone océanique, depuis le carbone dissous dans l’eau de mer jusqu’au phytoplancton, aux poissons, aux baleines et aux écosystèmes côtiers. Les ordres de grandeur qui en ressortent permettent de porter un nouveau regard sur ces idées devenues très populaires.
L’océan, un immense réservoir de carbone… dont une fraction à peine se trouve dans le vivant
Commençons par regarder où se trouve le carbone dans l’océan. L’océan contient environ 37 570 milliards de tonnes (gigatonnes) de carbone. Mais l’immense majorité de ce carbone n’est pas contenue dans les organismes vivants : environ 37 563 gigatonnes de ce carbone (soit 99,98 %) se trouvent sous des formes non vivantes, essentiellement du carbone inorganique dissous dans l’eau de mer.
À côté, les stocks contenus dans le vivant paraissent minuscules : environ 5,9 gigatonnes dans l’ensemble de la biomasse marine (bactéries, plancton, poissons et autres animaux marins) et 3,3 gigatonnes dans les écosystèmes côtiers dits de « carbone bleu », c’est-à-dire essentiellement les mangroves (2,6 gigatonnes), mais aussi les marais salants (0,1 gigatonne), les herbiers marins (0,2 gigatonne) et les macroalgues (0,4 gigatonne).
Cela ne signifie pas que le vivant ne joue pas un rôle majeur dans le cycle du carbone, bien au contraire. Le phytoplancton prélève du CO₂ par photosynthèse. Une partie de la matière organique ainsi produite quitte les eaux de surface et est transportée vers les profondeurs, avant d’être en grande partie reminéralisée. Cette « pompe biologique » contribue puissamment à maintenir beaucoup plus de carbone dans les profondeurs qu’à la surface.
Mais il s’agit là du cycle naturel du carbone : le carbone organique qui descend vers les profondeurs est, en grande partie, reminéralisé et transformé en carbone inorganique dissous, dont une partie finit par être ramenée vers la surface par la circulation océanique.
La question qui nous intéresse, dans le cadre du changement climatique, est différente : quels mécanismes permettent l’absorption par l’océan d’une partie du CO₂ supplémentaire que nous émettons ?
Le puits de carbone océanique, très différent du puits de carbone terrestre
Depuis le début de l’ère industrielle, la concentration de CO₂ dans l’atmosphère augmente. Ce déséquilibre entre l’atmosphère et l’océan entraîne une augmentation du transfert de CO₂ vers l’océan. Une fois dissous, une partie de ce carbone est transportée vers l’intérieur de l’océan par la circulation. C’est ce que l’on appelle le puits de carbone océanique : l’absorption nette par l’océan d’une partie du CO₂ ajouté à l’atmosphère par les activités humaines.
Au cours des dix dernières années, ce puits a capté environ 2,7 gigatonnes de carbone par an, environ 2,5 dans l’océan ouvert et 0,2 dans les eaux côtières. Il est essentiellement dû à des processus physico-chimiques : l’augmentation du CO₂ atmosphérique accroît son transfert vers l’océan, sa chimie permet de le stocker en grande quantité sous forme dissoute et la circulation océanique l’entraîne vers les profondeurs de l’océan.
C’est une différence importante avec ce qui se passe sur les continents. Lorsque la concentration de CO₂ augmente dans l’atmosphère, elle stimule la photosynthèse des plantes. Cet effet fertilisant du CO₂ contribue au puits de carbone terrestre, dont la taille est assez proche, en ordre de grandeur, de celle du puits de carbone océanique.
Mais dans l’océan, l’augmentation du CO₂ dissous ne provoque pas, à l’échelle globale, d’augmentation comparable de la photosynthèse du phytoplancton. Le carbone inorganique est déjà très abondant dans l’eau de mer et la croissance du phytoplancton est généralement limitée par d’autres facteurs : la lumière et surtout la disponibilité de nutriments, comme l’azote, le phosphore ou le fer.
Autrement dit, le vivant joue un rôle fondamental dans la répartition naturelle du carbone dans l’océan, mais ce sont les mécanismes physico-chimiques qui sont le moteur du puits de carbone qui capte l’excédent de carbone anthropique depuis le début de l’ère industrielle. Cette distinction est importante, car elle change la manière dont on interprète les effets de la dégradation ou de la restauration des écosystèmes marins.
À lire aussi : Éliminer le CO₂ grâce au puits de carbone océanique, une bonne idée ?
Restaurer les écosystèmes peut-il renforcer ce puits ?
Revenons aux baleines et aux mangroves. Les activités humaines ont incontestablement réduit la quantité de carbone contenue dans les écosystèmes marins. La biomasse des écosystèmes de « carbone bleu » a ainsi perdu environ 0,45 gigatonne de carbone par rapport à son état antérieur aux perturbations humaines – dont 0,25 pour les seules mangroves –, soit un peu plus de 10 %. La perte est estimée à 0,12 gigatonne pour le reste de la biomasse marine, soit environ 2 %. On estime donc la perte totale à 0,57 gigatonne de carbone.
Les baleines offrent un exemple particulièrement frappant. La biomasse de l’ensemble des mammifères marins ne contient aujourd’hui qu’environ 0,004 gigatonne de carbone. La chasse, principalement la chasse à la baleine, aurait fait disparaître environ 0,016 gigatonne de carbone. Il y aurait donc aujourd’hui, selon ces estimations, cinq fois moins de baleines ! Les incertitudes sont importantes, mais l’ordre de grandeur est instructif.
Mais comparons maintenant ces pertes à ce qui s’est passé, simultanément, dans le gigantesque réservoir de carbone non vivant. Depuis le début de l’ère industrielle, l’océan a accumulé environ 167 gigatonnes de carbone d’origine anthropique, essentiellement sous forme de carbone inorganique dissous. Cent soixante-sept milliards de tonnes, contre 0,57 : les ordres de grandeur ne sont tout simplement pas les mêmes.
On comprend alors pourquoi restaurer les écosystèmes marins ne peut avoir qu’un effet limité sur le puits de carbone océanique. Cela ne signifie pas que les quantités de carbone qu’ils contiennent ou qu’ils échangent avec l’atmosphère sont négligeables, mais que celles-ci ne sont pas du même ordre de grandeur. La dégradation des écosystèmes de carbone bleu aurait réduit d’environ 0,1 gigatonne de carbone par an leur absorption nette de CO₂ atmosphérique, ce qui doit être comparé aux 2,7 gigatonnes par an capturées par le puits de carbone océanique. Restaurer intégralement ces écosystèmes ne transformerait donc pas radicalement la capacité de l’océan à absorber nos émissions de CO₂.
Dans un scénario optimiste de restauration, l’absorption supplémentaire de carbone représenterait environ 1 % des émissions anthropiques actuelles. Quant aux baleines, le rétablissement des populations à leurs niveaux antérieurs à la chasse industrielle aurait un effet infime sur le bilan global du carbone. Il en va de même pour la pêche, qui prélève chaque année environ 0,015 gigatonne de carbone sous forme de poissons, soit une quantité très faible au regard des flux du cycle global du carbone. Réduire la pêche peut être indispensable pour restaurer certaines populations et préserver le fonctionnement des écosystèmes marins, mais il ne faut pas en attendre un effet très fort sur le puits de carbone océanique, contrairement à ce qui est parfois suggeré.
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Protéger les écosystèmes marins pour les bonnes raisons
Faut-il en conclure que restaurer les mangroves, protéger les baleines ou préserver les écosystèmes marins ne sert à rien ? Bien sûr que non.
Les écosystèmes marins abritent une biodiversité irremplaçable, fournissent de la nourriture à des milliards de personnes et soutiennent de nombreuses activités économiques. Les mangroves, les marais salants ou les herbiers contribuent également à protéger les littoraux contre l’érosion et les submersions. Préserver des écosystèmes fonctionnels est aussi essentiel pour leur permettre de résister autant que possible aux bouleversements provoqués par le changement climatique.
Mais présenter leur protection avant tout comme une solution permettant de capter davantage de CO₂ peut devenir contre-productif. Cela conduit à leur attribuer un potentiel d’atténuation du changement climatique que les ordres de grandeur ne justifient pas.
La protection de la biodiversité marine et la lutte contre le changement climatique sont évidemment liées. Le changement climatique transforme déjà profondément les écosystèmes marins, et réduire les émissions de gaz à effet de serre est indispensable pour limiter ces bouleversements. Mais cela ne signifie pas que restaurer ces mêmes écosystèmes puisse, en retour, compenser une part importante de nos émissions.
Vouloir faire de la protection de l’océan une solution d’atténuation du changement climatique risque même de brouiller deux impératifs qui se suffisent à eux-mêmes : protéger les écosystèmes marins parce qu’ils sont essentiels au fonctionnement de l’océan et aux sociétés humaines d’une part, et réduire nos émissions de CO₂ parce que c’est le principal levier dont nous disposons pour limiter le changement climatique d’autre part. Les baleines, les mangroves ou le phytoplancton ne compenseront pas le carbone que nous continuons à émettre et n’ont pas à absorber notre CO₂ pour mériter d’être protégés.
Marina Lévy a reçu des financements de l'ANR
Laurent Bopp a reçu des financements de l'union européenne, de l'ANR et de Schmidt Sciences.
Laure Resplandy a reçu des financements de l'Université de Princeton et de l'ENS.