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06.10.2026 à 15:15

Petite histoire sensorielle de la truffe à l’époque moderne

Anne-Constance Legros, Doctorante contractuelle en histoire moderne, spécialisée dans la botanique des XVIe et XVIIe siècles., Université de Tours
Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, la truffe semble connaître un regain d’intérêt, tant chez les naturalistes que chez les spécialistes de l’art culinaire.
Texte intégral (2570 mots)

L’ESSENTIEL

  • La truffe nourrit de nombreux discours et alimente nombre de controverses depuis l’Antiquité.

  • C’est à l’époque moderne, aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, qu’elle est mise en valeur par les naturalistes, les artistes et les gastronomes.

  • À travers les sources littéraires et visuelles, il est possible de retracer une histoire sensorielle de la truffe.


La truffe, champignon aromatique, est hypogée – c’est-à-dire qu’elle vit sous terre contrairement aux champignons épigés qui croissent à la surface – et mycorhizienne (le terme vient du grec μύκης (mykēs), champignon et ρίζα (ríza), racine).

Autrement dit, la truffe vit en symbiose avec des racines, le plus souvent celles d’arbres appelés « truffiers ». La fructification, qui est communément dénommée truffe, est composée d’une chair (gléba) marbrée et d’une écorce (péridium) soit verruqueuse, soit lisse.

Dans le sillon de l’histoire des sensibilités représentée par les travaux de Lucien Febvre, d’Alain Corbin et d’Hervé Mazurel, il convient de s’intéresser aux sens mobilisés par les champignons, et plus particulièrement, dans la lignée des recherches de Jean-Louis Flandrin, aux odeurs et saveurs de truffe à l’époque moderne (XVIᵉ-XVIIᵉ siècles).

À travers l’étude des traités de naturalistes, des recettes et des représentations, cet article propose ainsi une approche historique du goût mycologique et de sa perception dans la première modernité.

La grande absente

En 1601, Charles de l’Écluse (1526-1609), dit Clusius publie une importante monographie sur les champignons : Fungorum in Pannoniis observatorum brevis historia. Mais étrangement, il n’y mentionne pas les truffes, singulière au regard de la tradition des savoirs mycologiques. C’est d’autant plus surprenant que Giambattista della Porta (1535-1615), dont Clusius a repris le chapitre sur les champignons dans l’addendum, consacre également un chapitre aux truffes, « De tuberibus », dans ses Villae, un important traité encyclopédique d’agronomie et d’architecture rurale (1592).

Trois hypothèses peuvent être envisagées pour expliquer cette omission. La première, sans doute la moins plausible au regard de l’attention portée par Clusius au legs antique et médiéval, serait celle d’un simple oubli. La deuxième supposerait l’absence de truffes en Pannonie – à cheval sur les actuelles Autriche, Hongrie, Slovénie, Croatie, Serbie et Bosnie-Herzégovine – ce qui expliquerait qu’elles ne soient pas mentionnées dans son étude de la région.

Si une telle absence paraît peu vraisemblable dans cette zone géographique, il reste possible que Clusius et son entourage n’aient pas eu l’occasion d’en observer sur le terrain.

Enfin, la troisième repose sur une distinction entre les Fungi (champignons) et les Tubera (truffes). Clusius les envisagerait comme deux catégories distinctes : une classe de Fungi, subdivisée en deux ordres, esculenti et noxii (comestibles et toxiques), eux-mêmes répartis en genres et en espèces ; et une classe indépendante regroupant les Tubera. Si aucune de ces hypothèses n’est vraiment satisfaisante, ce silence mérite d’être relevé, a fortiori parce qu’il se manifeste également dans son Codex clusii, recueil d’aquarelles mycologiques publié en 1578.

Pourtant, à l’époque de Clusius, les truffes commencent à sortir de l’ombre et à devenir un sujet d’étude à part entière. De la terre au traité, la truffe s’inscrit ainsi progressivement dans les discours médicaux, puis naturalistes, où elle acquiert progressivement le statut d’objet de savoir.

C’est ainsi que Le Libro de componere herbe et frutti, de Giovanni Cademosto de Lodi, composé vers 1460–1500, représente dans la notice des Tartufole, un homme récoltant des truffes, sur le même modèle que les descendants du Tacuinum sanitatis, manuel médiéval très populaire sur la santé.

Cependant, l’illustration ne reproduit pas seulement l’image des truffes, elle glisse également dans le paysage des champignons à stipe, au premier plan. Dans son panier néanmoins, l’homme n’a collecté que des truffes. La présence des champignons dans le paysage et leur absence dans le panier apparaissent comme un véritable mode d’emploi de la cueillette.

Dans cet esprit, le médecin et botaniste italien Pierandrea Mattioli (1501-1577), précise au sujet des truffes dans son Commentaire du médecin grec Dioscoride :

« Les truffes sont communes en Toscane et sont fort desirees des Gentils hommes et grans seigneurs. »

Ainsi, dans le contexte italien toscan, la truffe jouit du statut de mets de premier choix, destiné aux tables nobles.

Une histoire sensorielle

Au XIIIᵉ siècle, le dominicain Albert le Grand considère les truffes comme étant un genre de champignons. Cependant, il les différencie et précise qu’elles se caractérisent par l’absence de goût et/ou de parfum : « et sunt privati sapore omnes tuberes, et in hoc differunt a fungis ». En effet, le terme latin sapor, oris (m.) peut concerner les deux sens, olfactif et gustatif.

Dans le contexte mycologique, il n’est pas impossible qu’il puisse désigner les deux en même temps, à la fois l’odeur particulière du champignon et le goût prononcé de celui-ci. Leur consommation étant considérée par les autorités comme une cause de mélancolie, elles doivent être mangées avec du vin pur
– « vinum purum » – et des épices – « species condientes eos » – pour contrer leurs effets néfastes sur l’eucrasie (c’est-à-dire l’équilibre entre les quatre humeurs du corps : le sang, la phlegme, la bile jaune et la bile noire qui, déséquilibrées, engendrent des maladies, selon les croyances médicales de l’époque).

Il indique cependant que l’ajout de ces assaisonnements ne permet pas aux truffes de devenir plus goûtues, « mais elles restent toutefois inspides » (« sed tamen remanent insipidi »), écrit-il, ce qui est très surprenant, tant la truffe est connue au contraire pour son goût prononcé. Pour reprendre la formule du gastronome français Jean Anthelme Brillat-Savarin, « [q]ui n’a pas senti sa bouche se mouiller en entendant parler de truffes… » (Brillat-Savarin, Éd. 1828, p.203-204) et en imaginant leurs arômes sur notre palais ?

Alfonso Ceccarelli, médecin généalogiste et faussaire italien, publie à Padoue un court traité sur les truffes – Opusculum de tuberibus, 1564 – qui témoigne de l’intérêt renouvelé pour cet objet naturel et ses qualités gustatives à la Renaissance. Dans le chapitre IV sur la variété des truffes, il rapporte l’hypothèse de deux naturalistes qui en recensent quatre espèces. Celles-ci se différencient notamment par leur apparence, leur couleur et par leur goût :

« [Ils] affirment qu’il existe quatre sortes de truffes : certaines sont rousses avec une écorce noire et un goût désagréable ; d’autres sont blanches avec une écorce noire et sans goût ; d’autres encore sont grises avec une écorce noire, plus savoureuses que les autres ; et d’autres enfin sont noires, également avec une écorce noire, et ont un goût aromatique vif, sucré et très savoureux, supérieur aux autres, et sont très recherchées dans les cuisines par les amateurs de bonnes choses. »

Il existerait donc parmi les truffes une hiérarchie des saveurs : elles peuvent être désagréables, insipides, ou développer de vifs arômes. Les espèces de truffes semblent ainsi répertoriées selon leur sapidité, ce qui suggère une plus ou moins grande propension à les consommer. Contrairement à Albert le Grand, certaines variétés de truffes sont considérées comme intéressantes à cuisiner en raison de leurs particularités aromatiques. C’est notamment le cas de la truffe de couleur noire à l’écorce noire, qui désigne sans aucun doute le Tuber melanosporum
– Truffe noire dite du Périgord – dont le goût est jugé meilleur que celui de toutes les autres.

Dans l’édition posthume de De l’Honneste volupté, livre très nécessaire à la vie humaine, pour observer bonne santé… (1571), Platine de Crémone énonce la manière d’apprêter les truffes pour bien les déguster :

« Est bon toutefois (ainsi qu’il dict) de les bouillir premierement en eaue ensemble un roux d’œuf, & nettoyées & plumées les confire en huille doux & inspargir des espices. Autres y a qui les apprestent & lavent premierement avec du vin, & puis les font & laissent cuire soubz les cendres chaudes : & quand sont cuyctes & bien nettoyées les mettent à table toutes chaudes apres la chair inspargies de sel, & de poyvre. Et apres icelles mangées lon doit boire de bon vin… »

S’il mentionne l’usage de sel, de vin et d’épices pour rehausser les saveurs du plat, il ne fait cependant aucune mention du goût caractéristique de la truffe, ni des nuances gustatives propres à ses différentes variétés. En l’absence de toute caractérisation de sa saveur, la truffe semble ainsi perdre la singularité gustative qui lui est par ailleurs attribuée. Pourtant, Ceccarelli estime que la perfection et qualité des truffes – sous-entendu leur sapidité – dépendent de leurs régions et lieux de récolte.

« Que nul ne s’étonne si les truffes récoltées en différents lieux n’offrent pas le même degré de perfection et de qualité, car les végétaux varient et se transforment selon la région et l’emplacement […] Il faut assurément admettre que les racines des plantes acquièrent des saveurs distinctes déterminées par les propriétés du sol, tout comme on l’observe pour les fruits. »

Sous sa plume, l’odeur des truffes se décline en une série de qualificatifs
– plaisante (gratus), parfumée (odorata), aromatique (aromaticum), voire pénétrante (penetratiuum) – tandis que leur goût est décrit plus simplement, comme doux et agréable (dulcia, gustuque suavia). Dans le traité de cuisine « dedié aux Dames Mesnageres » de l’agronome Nicolas de Bonnefons (1654), la puissante senteur des truffes semble même aller jusqu’à susciter l’émotion chez d’aucuns :

« Elles ont une tres-bonne odeur, car si vous les enfermiez dans des Boettes pour les transporter au loing ; à l’ouverture de la Boete leur parfum est si puissant, qu’il tire les larmes des yeux. »

Cependant, davantage que le sens olfactif, c’est le sens gustatif qui revêt la plus grande importance pour l’agronome :

« À cause que de tous les sens, il n’y en a point de plus délicieux, ny de plus necessaire à la vie que celuy du Goust. »

Il suggère en ce sens de « fai[re] secher des Champignons » et de les réduire « en poudre bien fine ». Cette poudre « sera excellente […] pour […] relever le goust au tems [sic : temps] que l’on ne voit point de Champignons ».

Les champignons, y compris la truffe, deviennent ainsi des exhausteurs de goût et d’arômes, facilement conservables sous forme sèche, afin de contrer leur saisonnalité. Cette réflexion synesthésique, qui associe les perceptions olfactives et gustatives à l’expérience sensible, trouve un écho chez Ceccarelli. À la fin de son traité, il rapporte un distique attribué à Laurentius Sacchareus – qui rappelle une épigramme du poète latin Martial (Epigrammata, livre XIII, 50) :

« Nous sommes des fruits nés des entrailles déchirées de la terre ;
Que vous nous humiez ou que vous nous mangiez, nous sommes d’agréables truffes. »

En donnant voix aux truffes dans ces vers, il met en scène l’expérience sensorielle du consommateur, dont l’agrément tient tant à leur fragrance qu’à leurs qualités gustatives.

Les propriétés organoleptiques des truffes, stimulant les sens du goût et de l’odorat, sont connues dès le XVIᵉ siècle. La rareté de cet objet naturel et ses arômes vifs en font un produit alimentaire recherché. Tant est si bien que les truffes se retrouvent comme sujet de composition sous le pinceau du toscan Bartolomeo Bimbi (1648-1729) pour rejoindre le cabinet du grand-duc de Toscane, Côme III de Médicis (1642-1723), à la villa Medicea dell’Ambrogiana.

Comme l’indique le cartouche dans le tableau, cette masse fongique fut découverte en octobre 1706 sur le lieu de production habituel des « Tartufi neri odorosi » (truffes noires parfumées) et présentait « tutte le qualita di vero Tartufo, cioe figura, colore, consistenza, e odore » (« toutes les caractéristiques d’une véritable truffe – à savoir la forme, la couleur, la consistance et l’odeur »). Bien qu’il s’agisse d’une multitude de truffes agglutinées par la terre, ce portrait rigoureux confère à la truffe une certaine noblesse par sa représentation, dont le morceau découpé laisse deviner les effluves au spectateur.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Anne-Constance Legros ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

06.10.2026 à 12:12

Alliés potentiels, non-convaincus, détracteurs… comment dépasser les clivages créés par les ZFE ?

Carole Treibich, Enseignant chercheur en économie, Université Grenoble Alpes (UGA)
Hélène Bouscasse, Chercheuse INRAE, spécialisée en économie spatiale et des transport, Inrae
Rim Rejeb, Chercheuse en économie, VEDECOM; Université Grenoble Alpes (UGA)
Sandrine Mathy, Directrice de Recherche CNRS - économiste de l'environnement - Laboratoire GAEL, Université Grenoble Alpes (UGA)
Des travaux de recherche ont identifié six profils types selon leur rapport aux ZFE et aux mesures d’accompagnement, précieux pour mieux cibler ces dernières.
Texte intégral (3621 mots)

L’ESSENTIEL

  • En France, les zones à faibles émissions (ZFE) se trouvent au cœur d’une saga politique et réglementaire ; accusées d’être socialement injustes, elles alimentent la défiance d’une partie de la population.

  • Des travaux de recherche ont identifié six profils types de réactions face aux ZFE, qui permettent de mieux comprendre les attitudes sociales en présence.

  • À la clé, une bonne nouvelle : le groupe des « enthousiastes » est le plus représenté, le second étant celui des « alliés potentiels », convaincus des bienfaits de la ZFE pour la santé publique, mais inquiets de ses potentielles répercussions sociales. Un groupe qu’il est possible de convaincre à travers des mesures d’accompagnement ciblées.


Le 8 octobre 2026, les zones à faibles émissions (ZFE) reviennent au cœur du débat politique, avec l’examen d’une proposition de loi du Rassemblement national (RN) lors de sa niche parlementaire. Celle-ci vise à les supprimer définitivement, quelques mois après une première tentative avortée.

Quinze ans de ZFE en France : les grandes étapes réglementaires. H. Bouscasse et coll., 2026, Fourni par l'auteur

Cette chronologie témoigne d’une défiance vis-à-vis des ZFE, accusées d’être socialement injustes. L’argument est le suivant : elles ne bénéficieraient qu’aux habitants aisés des centres urbains au détriment des ménages modestes qui vivent en périphérie et qui, faute de moyens financiers ou d’alternatives de transport, verraient leur accès au centre-ville restreint, ce qui pourrait également limiter leurs possibilités d’emploi.

Une campagne de désinformation médiatique visant à discréditer les ZFE a encore amplifié le sentiment d’injustice sociale.


À lire aussi : ZFE, de la suppression au sursis : une saga juridique qui n’a pas encore dit son dernier mot


Des travaux que nous avons menés menés à Grenoble (Isère) sur la vulnérabilité des ménages face aux ZFE montrent qu’il est possible d’identifier précisément les ménages les plus vulnérables et, parmi eux, ceux qui ne peuvent pas s’adapter à la ZFE. Ce sont ces derniers, finalement peu nombreux, que les dispositifs d’accompagnement ciblent en priorité.

Quels sont les liens entre adhésion aux mesures d’accompagnement et soutien aux ZFE ? Une nouvelle recherche que nous avons récemment publiée dans Transport Policy dresse six profils types. D’abord, trois groupes plutôt favorables : les enthousiastes, les anti-dérogations et les non concernés. Puis trois autres profils plus ou moins critiques : les alliés potentiels, les non-convaincus et les détracteurs.

Alors que les ZFE continuent de déchaîner les passions, ces résultats sont précieux, car ils peuvent permettre de mieux cibler les mesures d’accompagnement.

Des bénéfices démontrés à l’étranger

Trente ans après les premières ZFE instaurées en Suède, et avec près de 300 ZFE aujourd’hui en Europe, il est établi qu’elles ont conduit à une réduction des émissions de NO2 et de PM10 de 5 % à 25 %, des maladies cardiovasculaires ou encore du diabète. Elles permettent même de rattraper les déficits de développement pulmonaire causés par la pollution atmosphérique chez les enfants, ce qui est déterminant pour prévenir la morbidité respiratoire et cardiovasculaire à l’âge adulte.

Ces bénéfices dépassent la seule santé physique. À Londres (Royaume-Uni), la mise en place de la ZFE s’est accompagnée d’une baisse de 18,5 % des arrêts maladie, entraînant une amélioration significative de la productivité du travail. Les habitants y déclarent également être plus heureux, avoir une meilleure estime de soi et ressentir moins d’anxiété.

Les bénéfices sont également d’ordre économique : une analyse coûts-bénéfices estime que la ZFE londonienne génère environ 37 millions de livres sterling d’économies par an (soit près de 43 millions d’euros) pour l’ensemble de la population.


À lire aussi : Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France


Dépasser la tension entre justice sociale et environnement : l’exemple de Grenoble

Dans notre étude, nous explorons, sur la base d’une enquête réalisée à Grenoble avant la mise en place de la ZFE dans l’agglomération, une voie pour concilier justice sociale et efficacité environnementale et sanitaire, à travers la mise en place de mesures d’accompagnement des ZFE. Nous avons ainsi analysé les liens entre soutien à la ZFE et soutien à des mesures visant soit à renforcer son ambition environnementale et sanitaire, soit à améliorer son équité sociale, en facilitant l’adaptation des ménages les plus modestes.

Les mesures d’accompagnement que nous avons considérées sont celles envisagées par les décideurs politiques avant la mise en place de la ZFE.

  • Trois consistaient en des dérogations destinées à répondre à des préoccupations sociales : pour les artisans et les commerçants ambulants, certains véhicules de service public et les personnes en situation de handicap.

  • Deux autres favorisaient l’utilisation de la voiture particulière (un programme de mise au rebut pour l’achat d’un véhicule plus récent et l’autorisation de circuler dans la ZFE en cas de covoiturage), qui visaient également à répondre aux préoccupations des usagers ne disposant pas d’autres options de transport ou préférant ne pas renoncer à l’utilisation de la voiture.

  • D’autres visaient à encourager le transfert modal.

Cinq mesures, en particulier, avaient pour objectif d’encourager l’utilisation des transports en commun :

  • l’amélioration du réseau de transports en commun à l’intérieur de la zone ;

  • l’amélioration du réseau à l’extérieur de la zone ;

  • l’extension des parkings relais à proximité des transports en commun ;

  • la mise en place d’un titre de transport unique valable sur l’ensemble du réseau de transports en commun du département ;

  • et enfin, la réduction des tarifs des transports en commun.

Une autre mesure favorisait le vélo, tandis que la dernière mesure consistait en un service de conseil personnalisé destiné à aider les usagers à adapter leur mobilité dans la ZFE.


À lire aussi : Zones à faibles émissions : au-delà de verdir l’automobile, un levier vers les mobilités durables


Les six profils identifiés face aux ZFE

Notre analyse a permis d’identifier six attitudes types face aux ZFE, représentées dans le schéma ci-dessous.

Derrière le débat sur les ZFE, six profils aux attentes très différentes. H. Bouscasse et coll., 2026, Fourni par l'auteur

Une majorité de répondants était favorable à la mise en place de la ZFE. Dans ce groupe de personnes favorables, trois profils émergent.

  • Les « enthousiastes », groupe le plus important (32 % des répondants), soutiennent toutes les mesures d’accompagnement et sont fermement convaincus des effets positifs de la ZFE sur la qualité de l’air et la circulation.

  • Les « anti-dérogations » (15 %) sont très convaincus des bénéfices sanitaires de la ZFE, enjeu d’autant plus important à leurs yeux qu’ils vivent plus souvent en centre-ville. Ils s’opposent aux dérogations susceptibles d’en réduire l’ambition environnementale et sanitaire.

  • Le soutien à la ZFE des « non concernés » (8 %) semble découler du fait qu’ils ne sont pas impactés (car vivant en dehors du centre-ville) et ne se soucient guère des implications sociales, rendant ce soutien d’autant plus fragile qu’ils ne sont pas de fervents défenseurs de l’environnement.

Parmi les personnes opposées ou neutres vis-à-vis de la ZFE, trois autres profils se dégagent.

  • Les « alliés potentiels » (deuxième groupe le plus représenté, avec 19 % des répondants) soutiennent toutes les mesures d’accompagnement, particulièrement les conseils personnalisés. Convaincus des effets positifs de la ZFE, ils sont néanmoins inquiets des répercussions sociales potentielles (peut-être parce qu’ils ont des revenus relativement modestes), ce qui freine leur soutien à la ZFE. Ce groupe est particulièrement important à cibler pour les décideurs locaux. Répondre à leurs préoccupations (peur d’une vulnérabilité économique accrue) par des mesures d’accompagnement appropriées, notamment des conseils personnalisés, pourrait les rallier à la ZFE.

  • Les « non-convaincus » (17 %) doutent surtout de l’efficacité de la ZFE. Inquiets de ses conséquences sociales, ils soutiennent néanmoins la plupart des mesures d’accompagnement, à l’exception des conseils personnalisés, perçus comme coûteux et inefficaces.

  • Enfin, les « détracteurs » (9 %) avouent un désintérêt pour l’environnement et une attitude négative à l’égard du vélo. Pour eux, la ZFE n’a aucun intérêt, et ils ne soutiennent aucune des mesures. Tenter de convaincre ce groupe semble vain. Ils pourraient cependant représenter une forte opposition à sa mise en œuvre.


À lire aussi : Qui sont les précaires en transport ?


Ce que cela change pour l’action publique

Des campagnes de communication ciblées, axées à la fois sur les impacts de la pollution atmosphérique sur la santé, les inégalités socio-économiques et spatiales d’exposition et sur les bénéfices avérés des ZFE en Europe, pourraient réduire la méconnaissance ou la sous-estimation de ces bénéfices et ainsi renforcer l’adhésion aux ZFE. Mais la communication à elle seule ne suffira probablement pas. L’efficacité et l’équité perçues doivent être abordées conjointement.

Notre analyse met en évidence le défi que représente la mobilisation des « alliés potentiels » sans compromettre le soutien des « anti-dérogations », afin de susciter une large adhésion du public. Cela nécessite de répondre aux préoccupations en matière d’équité sociale des « alliés potentiels », en particulier celles des ménages résidant en dehors du périmètre de la ZFE, qui peuvent se sentir limités dans leur capacité à s’adapter.

À cette fin, il est essentiel de combiner le déploiement d’une ZFE avec des mesures qui :

  • d’une part, renforcent la crédibilité des bénéfices attendus en matière de santé (et évitent ainsi les dérogations généralisées),

  • et, d’autre part, apportent des solutions adaptées aux ménages. L’introduction de dérogations très ciblées, adaptées à des situations spécifiques, pourrait apaiser les inquiétudes concernant une vulnérabilité accrue en matière de mobilité chez les ménages défavorisés, sans compromettre l’efficacité environnementale de la ZFE.

À Grenoble, des dérogations ciblées permettent d’apporter des solutions concrètes aux ménages les plus exposés. Pixabay

De telles flexibilités existent déjà : dans la métropole de Lyon (Rhône), la dérogation « Petit rouleur » permet par exemple de circuler jusqu’à 52 jours par an avec un véhicule normalement concerné par les restrictions. À Grenoble aussi, un certain nombre de dérogations ciblées existent.

Les services de conseil personnalisés en mobilité constituent un autre outil prometteur. À Grenoble, à l’issue d’un entretien visant à évaluer la capacité de chaque individu à s’adapter à la ZFE, notamment en matière de transfert modal, les participants peuvent bénéficier d’un forfait de mobilité de 1 000 euros. Utilisable pendant un an, il peut être utilisé pour la location à long terme de vélos classiques ou électriques, l’achat d’abonnements aux transports en commun ainsi que pour des services d’autopartage ou de covoiturage.

L’enjeu global dépasse la question de la survie des ZFE qui, même si elles survivent à cette niche parlementaire, auront du mal à se relever de ces attaques répétées. Il s’agit surtout de reconnaître qu’il est possible d’améliorer la qualité de l’air, et la santé de tous, de réduire les inégalités d’exposition et de diminuer la place de la voiture dans nos déplacements. L’actualité – en lien, notamment, avec le prix des carburants – nous rappelle que la dépendance à l’automobile ne cesse de peser sur le budget des ménages, en particulier les plus modestes, tout en fragilisant la sécurité énergétique de la France et en aggravant le réchauffement climatique.

Rappelons que la pollution de l’air est responsable de 5 à 7 % de la mortalité européenne et de 7 % de la mortalité en France. Dans les zones urbaines françaises, ce sont les ménages les plus modestes qui sont les plus exposés à une piètre qualité de l’air et ceux dont la santé aurait le plus à gagner de son amélioration.

C’est pourquoi la Directive européenne sur la qualité de l’air vise le « zéro pollution » à l’horizon 2050. Sa transposition nationale, qui doit être réalisée avant la fin de cette année, nécessitera d’abaisser drastiquement les seuils réglementaires de pollution atmosphérique afin de s’aligner sur ces nouvelles normes. Est-ce que supprimer les ZFE sans alternative est vraiment la meilleure manière de s’y préparer ?

The Conversation

Sandrine Mathy a reçu des financements de l'ADEME (Programme Primequal) pour le projet QAMECS-SHS, de Grenoble Alpes Métropole (projet PERCEPOL), et de l'ANR dans le cadre du programme “Investissements d’avenir” (ANR- 15-IDEX-02) pour les projets MOBILAIR et ACME .

Carole Treibich, Hélène Bouscasse et Rim Rejeb ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

05.10.2026 à 14:18

Trois idées reçues sur l’adaptation au changement climatique

Christophe Buffet, et chercheur en adaptation à l'AFD et professeur affilié à la Paris Climate School de Sciences Po, Agence Française de Développement (AFD)
L’adaptation a beau être urgente, elle reste encore mal comprise. On peut, par exemple, penser qu’elle n’est qu’un enjeu local ou bien qu’il faut attendre des données plus robustes pour l’implémenter.
Texte intégral (1712 mots)
Des cultures irriguées devant des feux de forêts, en Utah, aux États-Unis. Mike Newbry/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • En parallèle de l’atténuation des gaz à effet de serre, l’adaptation au changement climatique devient plus urgente que jamais.

  • Cette notion reste cependant mal comprise. On peut, par exemple, penser qu’elle n’est qu’un enjeu local ou bien qu’il faut attendre des données plus robustes pour l’implémenter.

  • Christophe Buffet, chercheur en adaptation à l’Agence française de développement et professeur affilié à la Paris Climate School de Sciences Po, nous propose un tour d’horizon des idées reçues auxquelles il est régulièrement confronté.


Partout sur la planète, les effets du changement climatique deviennent de plus en plus inquiétants : canicules et incendies en Europe cet été, glissement de terrain suivi d’une inondation dramatique au Népal, ou encore sécheresses en Amérique du Sud, en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est du fait d’un phénomène El Niño particulièrement intense.

Face à ces réalités, l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre reste primordiale mais l’adaptation n’en reste pas moins impérative, afin d’« éviter l’ingérable, mais aussi de gérer l’inévitable » pour reprendre une expression du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

Cependant, l’adaptation demeure parfois mal comprise. Voici quelques idées reçues qu’il serait temps de remettre en question.

Idée reçue n°1 : « L’adaptation, c’est pour les pays pauvres »

Les records de températures que l’on constate été après été le montrent bien, le changement climatique n’est plus un horizon lointain, mais une réalité concrète, et l’Europe est même une des régions du monde où le climat change le plus vite. Des chercheurs tels que le géographe Alexandre Magnan avaient beau avoir souligné, dès 2013, que tous les pays étaient bel et bien concernés, il a longtemps subsisté l’idée que l’adaptation était un enjeu principalement pour les pays les plus pauvres et que les pays développés ne devaient qu’atténuer les émissions.

Une autre idée fausse a également pu circuler : l’adaptation ne serait qu’un aveu de défaite par avance, voire un risque de distraction par rapport à l’essentiel, la transition énergétique.

Depuis lors, nombre de pays vulnérables ont développé des expertises et expériences qui peuvent éclairer les enjeux d’adaptation en France et en Europe. Parmi les exemples pourraient figurer le système de suivi, d’évaluation et d’apprentissage de l’adaptation du Sénégal ou les stratégies de réutilisation des eaux usées dans de nombreux pays du bassin méditerranéen, qui semblent à bien des égards plus avancées que ce que l’on connaît en France.

Ces deux exemples, parmi bien d’autres, sont soutenus par le programme AdaptAction de l’Agence française de développement (AFD). Malheureusement, l’aide publique au développement (APD) se retrouve aujourd’hui largement amputée au moment même où ces potentiels échanges de savoirs et d’expérience « des Suds vers le Nord » deviennent plus cruciaux.

Idée reçue n°2 : « Il faut de meilleures données pour de meilleures décisions »

Les données scientifiques sur les évolutions du climat et les impacts sur les territoires et l’économie restent des socles incontournables. Néanmoins, malgré des travaux déjà bien établis, on continue souvent de nourrir l’idée qu’il faudrait systématiquement de nouvelles données pour de meilleures décisions.

En réalité, ce qui freine aujourd’hui l’adaptation relève sans doute moins d’un déficit de données que d’un déficit de gouvernance : comment imaginer des solutions robustes à long terme, au-delà de la gestion immédiate des urgences ? La question ne se tranche pas simplement avec des projections d’impacts, mais avec de nouvelles méthodologies issues des sciences humaines et sociales. Celles-ci permettent de construire collectivement des solutions et de réduire les risques de voir une partie de la population s’adapter en laissant de côté les plus vulnérables, voire, dans les cas les plus manifestes de maladaptation, que certains s’adaptent au détriment d’autres groupes, en redistribuant les risques plutôt qu’en les diminuant.

Tout comme pour la transition énergétique – voire encore plus ? – l’adaptation devrait ainsi constituer un nouveau contrat social à établir dans un contexte inédit de dégradation de l’habitabilité des territoires. Il reste également à mieux mesurer les progrès réalisés (ou non). Là encore, les sciences humaines et sociales, en l’occurrence la géographie humaine mobilisée par Alexandre Magnan et Virginie Duvat, proposent des méthodologies qualitatives qui complètent les indicateurs quantitatifs actuellement en débat dans les COP.

Idée reçue n°3 : « L’adaptation est locale »

C’est vrai : l’adaptation est contextuelle. Elle est ancrée dans des spécificités biophysiques mais aussi socio-économique et politique de chaque territoire. Ainsi, une solution à un endroit peut se révéler inadéquate ailleurs.

D’où l’importance d’initiatives telles que le Global Adaptation Mapping Initiative (GAMI) qui a mis en commun les bibliographies de centaines de chercheurs pour mieux documenter, de manière collaborative, ce qui fonctionne, où et pourquoi ; avec désormais de nouvelles perspectives offertes par l’intelligence artificielle pour mettre en lien des dizaines de milliers de cas d’étude de langues différentes.

Néanmoins, la recherche montre de manière croissante que l’adaptation devrait aller bien au-delà des contextes locaux, en prenant plus en compte la complexité des connexions entre territoires.

De fait les risques ne connaissent pas de frontières : les dramatiques inondations qui ont affecté le Népal sont survenues à la suite de l’effondrement d’une masse considérable de roches et de glace au Tibet. Parmi les multiples leçons apprises figurent la nécessité d’un protocole d’alerte entre la Chine et le Népal.

On voit également de plus en plus de risques importés depuis des territoires lointains : la sécurité alimentaire du Sénégal, par exemple, est en partie liée à la résilience des riziculteurs d’Asie du Sud et du Sud-Est. Les effets du changement climatique se propagent ainsi d’un pays à l’autre et génèrent des risques en cascade pour les sociétés, les économies et les écosystèmes. Aussi, les stratégies nationales et les projets d’adaptation devraient désormais intégrer pleinement ces risques climatiques transfrontaliers.

Les moyens à mobiliser pour être à la hauteur de ces chantiers, que ce soit au niveau international ou en France, sont considérables. Mais ils ne sont pas que financiers : on constate partout que ce sont des ressources humaines adéquates qui font la différence. En ce sens, les initiatives existantes, depuis l’Office for Climate Education jusqu’au Least Developed Countries (LDC) Universities Consortium on Climate Change (LUCCC), en passant par la Paris Climate School lancée en septembre par Laurence Tubiana à Sciences Po, figurent parmi les plus importants catalyseurs de transformation.

Ici et là-bas, il ne s’agit pas moins que de former les futurs auteurs du Giec, mais aussi les citoyens, décideurs et entrepreneurs de l’adaptation aux climats d’aujourd’hui et de demain.


Ces idées, et bien d’autres, seront discutées et développées dans la conférence « Comment – et jusqu’où – pouvons-nous nous adapter ? » que l’AFD organise les 6 et 7 octobre à Paris et en ligne, avec plus de 15 auteurs du Giec ainsi que des décideurs et des praticiens inspirants du monde entier.

The Conversation

Christophe Buffet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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