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22.04.2026 à 16:00

Comment la justice climatique risque de devenir un instrument de domination : le cas du Just Energy Transition Partnerships (JETP) au Sénégal

Yanis Rihi, Doctorant en économie politique du développement, Université Paris-Saclay
Quand on regarde la nature des fonds de ce projet à 2,5 milliards d’euros et le contexte géopolitique, une question subsiste : ce mécanisme n’entretient-il pas les inégalités actuelles ?
Texte intégral (2675 mots)

C’est un projet à 2,5 milliards d’euros qui se réclame de la justice climatique. Le Just Energy Transition Partnerships, ou JETP, est censé aider le Sénégal à se décarboner, avec des financements européens et canadiens. Mais quand on regarde la nature des fonds et le contexte géopolitique, une question reste en suspens : ce mécanisme n’entretient-il pas les inégalités actuelles ?


C’est un projet qui, sur le papier, aurait de quoi réjouir tous ceux soucieux d’une transition énergétique en Afrique et d’une justice climatique globale. Signé en 2023 entre le Sénégal, d’une part, et, de l’autre, plusieurs pays développés, le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP) assure, comme son nom l’indique, œuvrer à cela. Le président français Emmanuel Macron assurait ainsi lors de son lancement, que ce partenariat doit permettre au Sénégal de « continuer à se développer économiquement et de donner accès à l’énergie à l’ensemble de la population, tout en plaçant le pays dans une trajectoire sobre en carbone ».

Pourtant, derrière ces déclarations, se dévoilent des tensions profondes qui incitent à interroger la notion même de justice à l’aune d’une communauté internationale structurée par des rapports Nords-Suds historiquement inégaux et, surtout, de plus en plus fragmentée.

Le JETP sénégalais : une réponse aux exigences de la justice climatique internationale ?

Pour comprendre pourquoi, commençons par voir en quoi consiste exactement ce projet. S’il a commencé comme une promesse politique du Sénégal de réduire sa dépendance aux énergies fossiles, il s’est ensuite concrétisé par un engagement financier d’une durée initiale de trois à cinq ans, d’environ 2,9 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros), du Groupe des partenaires internationaux (GPI), composé notamment de la France, de l’Allemagne, de l’Union européenne, du Royaume-Uni, du Canada, de banques multilatérales de développement et d’acteurs privés. Cette somme d’argent est destinée à soutenir la transition énergétique du Sénégal vers des sources d’énergie décarbonées.

Sur le plan théorique, le JETP s’inscrit dans une reconnaissance explicite de la responsabilité historique des pays industrialisés dans l’accumulation des émissions de gaz à effet de serre. Le texte souligne ainsi que le Sénégal est « fortement exposé aux effets du changement climatique, alors qu’il contribue de manière marginale aux émissions mondiales de gaz à effet de serre », tout en rappelant « l’engagement des pays développés à fournir un soutien financier aux efforts d’atténuation et d’adaptation au changement climatique des pays en développement ». Réitérant ainsi la formulation relative aux « responsabilités communes mais différenciées » qui structure les négociations climatiques internationales.

Le partenariat se présente donc comme une tentative de corriger certaines injustices climatiques mondiales, en soutenant notamment les efforts de décarbonation d’un pays à faibles émissions dans un contexte de forte exposition aux impacts du changement climatique.

De la sorte, et fort de son important potentiel solaire et éolien, le Sénégal s’engage, en signant cet accord avec l’appui de ses partenaires des Nords, à :

  • Élaborer une modélisation macroéconomique des trajectoires vers une économie bas-carbone et résiliente ;

  • Porter la part des énergies renouvelables à 40 % du mix électrique d’ici 2030 (actuellement 31 % selon la capacité de production installée) ;

  • Réduire progressivement l’usage de combustibles fossiles hautement polluants dans la production d’électricité.

A priori, ces objectifs apparaissent cohérents et légitimes pour permettre une sortie rapide des combustibles fossiles. Néanmoins, si l’on dézoome, ce projet intervient alors que d’autres sont également menés, avec des objectifs aux antipodes, comme le projet d’exploitation d’hydrocarbures de Sangomar, premier champ pétrolier offshore du Sénégal, situé à une centaine de kilomètres au sud de Dakar, et entré en production en 2024.

Développé dans le cadre d’un partenariat entre la compagnie australienne Woodside Energy, opérateur majoritaire, et la compagnie nationale sénégalaise Petrosen, Sangomar illustre l’implication simultanée d’acteurs occidentaux dans l’expansion de l’exploitation pétrolière du pays. Le développement de la première phase du champ pétrolier offshore représentant environ 5 milliards de dollars d’investissement, un montant bien supérieur à l’ensemble des financements mobilisés dans le cadre du JETP.

Certaines entreprises issues de pays partenaires du JETP sont d’ailleurs également impliquées dans le développement des hydrocarbures au Sénégal. C’est notamment le cas de la compagnie britannique BP, engagée dans le projet gazier offshore Greater Tortue Ahmeyim, ainsi que de la société française TotalEnergies, active sur plusieurs blocs d’exploration au large du pays.

Face à ce paradoxe, un argument est souvent invoqué : celui du droit au développement, selon lequel il serait injuste d’exiger des pays des Suds qu’ils renoncent à l’exploitation de ressources fossiles susceptibles de soutenir leur développement alors que les pays des Nords se sont historiquement enrichis grâce à ces mêmes ressources et demeurent les principaux responsables du changement climatique.


À lire aussi : Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ?


Mais cette ambivalence n’est qu’un seul volet des questionnements quant à la justice réelle de l’engagement des pays occidentaux en faveur de la transition énergétique du Sénégal.

Derrière l’engagement politique : une reproduction des asymétries financières ?

Un autre concerne la nature des fonds promis, ainsi que leurs versements. Car près de trois ans après la signature de l’accord, l’on constate d’abord que les financements promis tardent à se concrétiser. En effet, à ce jour, aucun décaissement n’a été effectué et les négociations restent bloquées, notamment quant à la nature des instruments financiers mobilisés.

La majorité des fonds envisagés prendrait actuellement la forme de prêts concessionnels, pour un montant estimé à environ 1,8 milliard d’euros (sur les 2,5 milliards promis). Or, cette modalité financière pose un problème majeur dans un pays dont la dette publique atteint des niveaux historiquement élevés, près de 118,8 % du PIB, selon le Fonds monétaire international, à la fin de l’année 2024.

En ce sens, il est légitime de se demander si une transition énergétique financée par l’endettement auprès de bailleurs occidentaux peut réellement être qualifiée de juste. De surcroît, lorsque l’on sait à quel point la dépendance des créanciers des Suds à leur débiteur des pays développés est un levier de pouvoir.

Plus clairement, ces lignes mouvantes, entre promesse et conditionnalités, imposent de savoir si la justice climatique ne risque pas plutôt de se transformer en une nouvelle forme de discipline financière, perpétuant des relations de subordination héritées de l’histoire coloniale et postcoloniale des pays « bénéficiaires » de ces JETP. À l’image par exemple des plans d’ajustement structurels imposés dans les années 1980-1990, qui conditionnaient l’accès aux financements internationaux à des réformes économiques profondes, souvent au détriment des marges de manœuvre des États et des politiques sociales.

Dans l’ensemble, ces interrogations mettent en lumière des zones d’ombre qui mériteraient d’être mieux éclairées. Elles appellent notamment à une meilleure compréhension des acteurs engagés dans les négociations avec les bailleurs, ainsi que des rapports de force qui les structurent et les conditionnent. Une telle clarification, nourrie par la recherche et le débat public, constituerait davantage un préalable à l’appréciation des orientations et des effets du JETP sur les priorités énergétiques et sociales du Sénégal.

Le JETP comme instrument géopolitique : soutien international ou levier d’influence ?

Pour autant, les dimensions financières ne suffisent pas à saisir l’ensemble des inquiétudes en cours autour du JETP sénégalais, car celui-ci s’inscrit également dans un contexte géopolitique en profonde reconfiguration. Depuis plusieurs années, l’Europe, et singulièrement la France, connaît un recul significatif de son influence en Afrique francophone, marqué par des ruptures diplomatiques et des coups d’État au Sahel. Parallèlement, l’influence de la Chine et de la Russie s’affirme dans plusieurs pays africains, offrant des alternatives aux partenariats occidentaux traditionnels.

Dans un tel contexte, le JETP peut alors être lu comme un outil de reconsolidation de l’influence, visant à maintenir l’ancrage des bailleurs occidentaux dans un pays stratégiquement stable comme le Sénégal. D’autant qu’il peut constituer une opportunité pour des acteurs privés des Nords de s’implanter durablement dans le secteur des énergies renouvelables, un marché, par ailleurs, en forte croissance sur l’ensemble du continent africain.

Les expériences naissantes des JETP connexes menées simultanément en Indonésie, au Vietnam et en Afrique du Sud le confirment. Des recherches récentes mettent notamment en garde contre la manière dont ces partenariats pourraient favoriser l’entrée de multinationales étrangères sur les marchés énergétiques locaux ou orienter les projets vers des logiques d’exportation d’électricité ou d’hydrogène vert au bénéfice des mix énergétiques des Nords, faisant, dès lors, des pays « hôtes » un véritable terrain de compétition géopolitique.

Certes plus récent, et donc encore difficile à évaluer, le cas du JETP sénégalais met tout de même en lumière une contradiction fondamentale du développement soutenable contemporain. Celle d’une fracture entre les promesses normatives de la justice climatique et les réalités politiques, économiques et historiques de sa mise en œuvre. Du flou entourant certains aspects de l’accord au manque de documentation publique accessible, en passant par l’absence de débat démocratique élargi, de nombreuses impasses mettent en doute la finalité réelle de ce dispositif en matière de justice sociale et climatique.

À ce stade, plusieurs éléments pourtant essentiels demeurent encore peu documentés, comme la répartition précise des financements entre dons, prêts concessionnels et investissements privés, la liste détaillée des projets appelés à être financés, ou encore les conditions et objectifs associés à ces financements. Or, pour un partenariat international mobilisant plusieurs milliards d’euros et destiné à transformer durablement le système énergétique du pays, une telle absence de visibilité soulève des interrogations légitimes quant à sa gouvernance et à son appropriation démocratique.

Ces difficultés ne sont d’ailleurs pas propres au cas sénégalais. Plusieurs analyses récentes consacrées aux JETP mis en œuvre ailleurs soulignent des écueils récurrents, tels que la lenteur de la mobilisation effective des financements promis, l’écart entre les montants annoncés et les ressources réellement mobilisées, ou encore les incertitudes quant à l’adéquation entre les projets financés et les besoins énergétiques et sociaux des pays partenaires. Ces tensions mettent au jour les défis structurels que pose ce nouveau type de partenariat financier climatique.

Des marges de manœuvre encore possibles

Seul le récent Plan d’investissement (2025) publié par le ministère sénégalais de l’énergie, du pétrole et des mines, permet d’esquisser les premiers contours des projets de décarbonation qui sont appelés à découler du JETP. Il s’agit notamment de projets dits « Quick Win », parmi lesquels figure, par exemple, un programme d’électrification des îles du Saloum par le déploiement d’installations photovoltaïques décentralisées, rapidement opérationnalisables.

Loin de rejeter le principe et l’importance de ces partenariats internationaux pour l’accélération de la transition énergétique mondiale, il s’agit avant tout de les considérer avec du recul. Encore trop souvent réduite à un slogan et à un instrument de politique étrangère, l’opérationnalisation d’une justice climatique dans les pays des Suds devrait plutôt constituer un vecteur de transformation profonde des « capabilités » de développement et de résilience, au sens de l’approche développée par l’économiste et philosophe Amartya Sen. Celui-ci concevait le développement comme l’élargissement des libertés réelles et des possibilités effectives d’action des individus, de manière donc à permettre à la société sénégalaise, de choisir et de piloter elle-même sa trajectoire de transition.

C’est pourquoi dans ce contexte il semble important d’aborder de front les inégalités historiques encore à l’œuvre dans les relations internationales qui semblent actuellement structurer et conditionner les finalités supposément justes de ces JETP. La vigilance reste, par conséquent, de mise dans l’attente du dévoilement et de la mise en œuvre des projets complémentaires de décarbonation qui déboucheront de ce partenariat qui, in fine, permettront de déterminer si cette initiative de justice climatique globale peut réellement devenir un levier au service de la société et de la transition énergétique sénégalaise.

The Conversation

Yanis Rihi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.04.2026 à 15:43

Directive européenne sur les sols : pourquoi les suivis par ADN environnemental ne suffiront pas

Mickaël Hedde, Directeur de recherche, Inrae
Antonio Bispo, Inrae
Claire Chenu, Enseignante chercheure à AgroParisTech, science du sol, biogéochimie, matières organiques, Inrae
Flavien Poinçot, Expert au CSTI-RNEST, Acta
Jérôme Cortet, Professeur, Université Paul Valéry – Montpellier III
Une nouvelle directive européenne adoptée fin 2025 prévoit d’évaluer la santé des sols grâce à l’ADN environnemental. Une approche utile, mais insuffisante.
Texte intégral (2484 mots)

La directive européenne sur la surveillance des sols, adoptée par l’Union européenne fin 2025, ambitionne de parvenir à des sols en bonne santé d’ici à 2050. Ces derniers se situent, en effet, au carrefour de multiples enjeux : climat, biodiversité, alimentation, etc. Oui, mais avec quels outils de mesure ? Le texte décidé à Bruxelles n’impose, pour l’heure, que l’approche fondée sur l’ADN environnemental. La France dispose pourtant d’une forte expérience de mesure de la qualité des sols, qui pourrait être avantageusement mise à profit : les meilleurs outils de suivi sont ceux qui intègrent de façon simultanée plusieurs approches complémentaires.


Depuis novembre 2025, la Directive européenne sur la surveillance et la résilience des sols impose aux États membres d’évaluer régulièrement la biodiversité des sols. Pour la partie biologique, la directive prévoit le suivi, tous les six ans, de la diversité microbienne des sols (bactéries et champignons) à partir de l’ADN environnemental (ADNe).

Or, si l’ADNe constitue un outil puissant pour détecter la biodiversité à grande échelle, il est insuffisant, à lui seul, pour interpréter les changements observés et en identifier les causes. En effet, les communautés bactériennes et fongiques ne représentent qu’une partie de la biodiversité des sols, qui inclut également de nombreux organismes aux rôles écologiques cruciaux et variés.

Le fonctionnement des sols repose également sur l’abondance, la biomasse et l’activité des organismes vivants, dimensions qui ne peuvent être évaluées par la seule détection moléculaire. Une approche graduée combinant plusieurs protocoles complémentaires est donc nécessaire pour produire des indicateurs robustes et utiles pour l’action publique.

L’expérience française, notamment à travers le réseau de mesure de la qualité des sols (RMQS) et le GIS Sol, constitue, à ce titre, un référentiel d’interprétation des résultats et un cadre opérationnel déjà éprouvé pour la surveillance de la biodiversité des sols. Celui-ci pourrait avantageusement compléter le socle prévu par la législation européenne.

L’ADN environnemental, nécessaire mais pas suffisant

L’ADNe est une approche moléculaire et, à ce titre, présente des avantages en matière de surveillance environnementale : détection large – et a priori standardisée – de la biodiversité, forte comparabilité spatiale et temporelle… De telles méthodes constituent un outil particulièrement efficace pour détecter des changements dans la composition des communautés biologiques.

Cependant, les signatures moléculaires issues de l’ADNe ne permettent pas toujours d’identifier correctement les taxons présents dans les sols. Elles peuvent présenter des biais de représentativité. Elles sont, de plus, souvent peu corrélées à d’autres caractéristiques biologiques essentielles pour caractériser la biodiversité et le fonctionnement des sols, telles que l’abondance des organismes, leur biomasse, leur structure démographique ou encore leurs activités. Elles offriront donc une vision incomplète – voire parfois déformée – de la santé des sols.

Or, au-delà de la simple détection de changements de diversité, les dispositifs de surveillance doivent également permettre d’interpréter ces évolutions, c’est-à-dire, comprendre ce qu’elles impliquent pour la fonctionnalité de sols, par exemple pour l’agriculture, et d’en identifier les causes. C’est cela qui permettra d’évaluer l’efficacité des politiques publiques et des pratiques de gestion. Dans ce contexte, réduire la complexité biologique et écologique des sols à cette unique composante comporte un risque lié à ses difficultés d’interprétation.

La directive prévoit toutefois que les États membres puissent compléter les indicateurs obligatoires par d’autres indicateurs biologiques dans leurs dispositifs nationaux de surveillance, ouvrant ainsi la possibilité d’approches plus intégrées.

Un outil d’aide à la décision publique

La surveillance de l’environnement poursuit deux objectifs distincts et complémentaires : détecter des changements de l’état des écosystèmes et attribuer ces changements à des pressions environnementales, des usages des sols ou des pratiques de gestion. Ces deux dimensions sont étroitement liées par les processus biologiques et écologiques qui structurent le fonctionnement des écosystèmes.

Au-delà de leur portée scientifique, les indicateurs utilisés pour le suivi de la biodiversité des sols constituent un outil d’aide à la décision publique. Il ne s’agit pas seulement d’identifier les dynamiques des communautés biologiques, mais aussi d’en comprendre les causes. Cela concerne donc aussi, et d’abord, les décideurs publics. Il s’agit d’orienter les pratiques d’aménagement et de gestion durable, d’identifier les situations de dégradation, de mener des politiques pour remédier et de pouvoir en évaluer l’efficacité.

Un dispositif de surveillance qui se limiterait à la détection de changements de la biodiversité des sols sans permettre leur interprétation et leur attribution aux pressions environnementales offrirait une base limitée pour l’évaluation des politiques publiques et la mise en œuvre de stratégies de gestion adaptées.

La biodiversité ne se résume pas au seul nombre de taxons

Les fonctions écologiques du sol – telles que la régulation de l’eau et des contaminants, la fourniture des nutriments, le stockage de carbone, l’entretien de la structure ou le support de la biodiversité elle-même – ne sont pas des états statiques, mais des processus dynamiques. Elles reposent sur l’activité des organismes vivants, leur biomasse et leurs caractéristiques fonctionnelles (physiologie, comportement) ainsi que leurs interactions (compétition, symbiose, parasitisme). Elles s’expriment par des flux et des vitesses de renouvellement plutôt que par de simples stocks.

Dans ce cadre, les approches moléculaires fournissent une information précieuse sur la présence d’organismes, mais ne permettent pas, à elles seules, d’évaluer ces processus dynamiques ni leur intensité. Une interprétation correcte du fonctionnement des sols nécessite donc des mesures complémentaires ainsi que des référentiels d’interprétation permettant de relier les indicateurs biologiques aux différents contextes d’usage des sols et aux conditions environnementales.

Les données ADNe sont de plus en plus utilisées pour développer de nouvelles approches, par exemple celles fondées sur les réseaux d’interactions, qui permettent de représenter l’organisation des communautés biologiques du sol. Lorsque ces réseaux sont construits uniquement à partir de données de présence ou de co-occurrence, ils reflètent surtout le partage de conditions écologiques ou de niches environnementales par différentes espèces.

Cela ne fournit alors que des informations indirectes sur les activités biologiques à l’œuvre et sur les flux de matière et d’énergie, qui déterminent pourtant aussi le fonctionnement des sols. L’interprétation écologique nécessite des informations complémentaires, notamment sur l’abondance ou la biomasse des organismes. C’est ainsi que l’on peut relier les communautés biologiques aux processus écologiques qui soutiennent les fonctions du sol.

Une approche graduée et complémentaire

Afin de concilier efficacité opérationnelle et pertinence écologique, le suivi de la biodiversité des sols gagne à combiner plusieurs types d’approches, chacune apportant une information spécifique sur l’état et le fonctionnement des communautés biologiques.

Les approches fondées sur l’ADNe permettent une détection large et standardisée de la biodiversité microbienne, et pourraient être étendues à d’autres organismes comme les invertébrés.

D’autres méthodes reposent sur l’observation directe des organismes de la faune du sol, l’estimation de leur abondance ou de leur biomasse, ou encore l’analyse de leurs caractéristiques fonctionnelles. Elles apportent des informations essentielles sur la structure biologique et le rôle écologique des communautés du sol.

Ces approches ne doivent pas être considérées comme mutuellement exclusives, mais comme des outils complémentaires. Elles permettent de relier la composition des communautés biologiques (structure taxonomique et fonctionnelle) aux processus écologiques qui soutiennent les fonctions des sols. Leur combinaison est, à ce titre, particulièrement intéressante pour construire une stratégie de suivi présentant différents niveaux d’information.

Cette logique de complémentarité est déjà mise en œuvre dans certains dispositifs de suivi existants. Par exemple, dans le cadre du réseau français de surveillance des sols (RMQS) ou encore dans l’observatoire de biodiversité de montagne Orchamp. Ces approches n’ont pas vocation à être déployées partout, mais leur combinaison est indispensable pour interpréter correctement l’état et l’évolution de la biodiversité des sols.

Nos recommandations pour une mise en œuvre de la directive à l’échelle nationale

Préserver la capacité à comprendre, expliquer et agir suppose de reconnaître que la complexité biologique des sols appelle une diversité maîtrisée des approches de suivi.

Avec le soutien du GIS Sol, la France figure parmi les nations à la pointe du suivi de la biodiversité des sols. Elle a éprouvé cette approche, combinant plusieurs protocoles au sein du RMQS, depuis plusieurs années. Cette expérience, rare à l’échelle européenne, doit constituer la base sur laquelle construire le futur réseau national de surveillance des sols.

La directive prévoit, au-delà des indicateurs obligatoires, la possibilité pour les États membres de compléter leurs dispositifs par des indicateurs optionnels. Cette flexibilité offre l’opportunité de mettre en place un système de surveillance capable non seulement de détecter des tendances d’évolution de la biodiversité des sols, mais aussi d’en interpréter les causes et les possibilités de remédiation. Cela permet enfin d’évaluer les implications pour les politiques publiques.

Dans cette perspective, plusieurs principes devraient guider la déclinaison nationale de la directive européenne :

  • Ne pas restreindre la surveillance nationale de la biodiversité des sols à une mesure unique issue de l’ADNe, qui limite notre capacité à interpréter les changements observés.

  • Mettre en œuvre une combinaison de mesures complémentaires, permettant de relier la détection de la biodiversité à la structure des communautés et aux processus écologiques qui soutiennent les fonctions des sols, avec l’appui des des protocoles et des mesures qui seront développés dans les PEPR Dynabiod et SolsVivants.

  • Développer des référentiels d’interprétation ouverts et des cadres d’analyse permettant d’évaluer si les variations observées sont significatives, afin de relier les indicateurs biologiques aux usages des sols et aux pressions environnementales.

  • Tirer parti des dispositifs existants, notamment du RMQS soutenu par le GIS Sol, afin de garantir la cohérence, la comparabilité et la robustesse scientifique du futur système national de surveillance.


Cet article est une production conjointe du RMQS Biodiversité, des PEPR SolsVivants et Dynabiod et du RNEST, représentés par les co-auteurs. Ont également contribué à l’élaboration de ce document : Apolline Auclerc, Nolwenn Bougon, Miriam Buitrago, Philippe Hinsinger, Claudy Jolivet, Antoine Lévêque, Gwenaël Magne, Florence Maunoury-Danger, Jérôme Mathieu, Christian Mougin, Laurent Palka, Benjamin Pauget, Guénola Pérès, Sophie Pouzenc, Sophie Raous, Claire Salomon, Marie-Françoise Slack, Wilfried Thuiller, Cécile Villenave, Quentin Vincent.

The Conversation

Mickaël Hedde a reçu des financements de différents organismes français (OFB, ANR, ADEME) et de l'Union Européen (Horizon Europe) pour mener ses recherches au sein de l'INRAE.

Antonio Bispo est directeur de l'unité de recherche INRAE Info&Sols basée à Orléans. Il a reçu des financements de différents organismes français (Ministères, OFB, ANR, ADEME, Région Centre Val de Loire) et de l'Union Européen (Horizon Europe) pour mener ses recherches. L'unité de recherche pilote, pour le compte du GIS Sol (www.gissol.fr), les programmes nationaux d'inventaire et de surveillance des sols, elle gère également le système national d'information sur les sols.

Claire Chenu est membre de l'Association Française pour l'Etude des Sols (AFES), membre correspondant de l'Académie d'Agriculture et membre de l'Académie des Technologies. Elle co-préside le Comité Scientifique, Technique et d'Innovation du Réseau National d'Expertise Scientifique et Technique sur les Sols (CSTI RNEST). Elle a reçu des financements Européens (en particulier European Joint Programme SOIL) pour mener des recherches au sein d'INRAE et AgroParisTech

Flavien Poincot est ingénieur à l'Acta qui accompagne, anime et représentante le réseau des 19 instituts techniques agricoles, organismes de recherche appliquée travaillant pour l’ensemble des productions agricoles, animales et végétales.

Jérôme Cortet est membre de la Société française d’Écologie Évolution (SFE2) et de l'Association française pour l’Étude du Sol (AFES). Il co-préside actuellement le Comité Scientifique Technique et d'Innovation du Réseau National d'Expertise Scientifique et Technique sur les Sols (CSTI RNEST). Il a reçu des financements de différents organismes français (ANR, ADEME, Région Occitanie) pour mener ses recherches au sein du Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive, laboratoire rattaché à l'Université de Montpellier Paul-Valéry

17.04.2026 à 16:14

À Disneyland Paris, la géologie du Grand Nord mise en scène dans l’extension consacrée à la « Reine des Neiges »

Elodie Pourret-Saillet, Enseignante-chercheuse en géologie structurale, UniLaSalle
Olivier Pourret, Enseignant-chercheur en géochimie et responsable intégrité scientifique et science ouverte, UniLaSalle
Et si l’émerveillement, malgré tous les artifices déployés dans un parc d’attractions, était une porte d’entrée vers des notions scientifiques complexes ?
Texte intégral (2848 mots)
Le nouveau « monde » du parc, avec ses montagnes en arrière-plan. Elodie Pourret-Saillet, Fourni par l'auteur

Le dimanche 29 mars a eu lieu l’inauguration en grande pompe du nouvel espace World of Frozen, inspiré de la franchise de films d’animation éponyme, dans le parc secondaire de Disneyland Paris rebaptisé pour l’occasion Disney Adventure World. Mais derrière cette extension historique du parc parisien, dans laquelle a été recréé un fjord, ainsi qu’une une « Montagne du Nord » de 36 mètres de haut, ce sont les objets géologiques emblématiques de l’environnement scandinave et alpin qui sont mis en avant et ainsi rendus visibles pour le grand public.


Rappelez-vous le film La Reine des Neige, dans lequel après avoir révélé ses pouvoirs, le personnage principal, Elsa, se réfugie dans un palais de glace qu’elle bâtit au creux de la Montagne du Nord. C’est cette Montagne du Nord, plus vraie que nature et culminant à 36 mètres de haut, qui a été recréée en surplomb du « Monde de la Reine des Neiges ». Si cet élément de décor n’a bien sûr rien de naturel dans sa fabrication, il reprend l’ensemble des formes et des types de roches présents dans la représentation imaginaire de l’environnement nordique et alpin.

Ainsi, le premier élément visible pour le visiteur qui découvre le World of Frozen est cette montagne sous la forme d’un pic pyramidal presque parfait. Cette représentation du pic montagneux « idéal » est directement inspirée du sommet du Cervin dans les Alpes Suisses (ou Matterhorn en allemand).

L’univers de la Reine des Neiges, la nuit. Elodie Pourret-Saillet, Fourni par l'auteur

Le Cervin est une montagne devenue emblématique depuis les débuts de l’alpinisme et sa première ascension en 1865. La forme pyramidale du Cervin est issue de la combinaison entre l’érosion différentielle, c’est-à-dire l’érosion qui affecte différemment les roches en fonction de leur résistance relative, et la structure tectonique même des Alpes. Le Cervin est situé au centre de la chaîne alpine au cœur d’une large nappe de charriage, c’est-à-dire un ensemble géologique qui a subi un large déplacement latéral : la nappe de la Dent Blanche. Les roches qui composent le Cervin sont essentiellement des gneiss et des granites dans sa partie basale – des roches très dures – tandis que sa petite partie sommitale est constituée de paragneiss et de schistes bien plus facilement érodés. Les gneiss et granites très durs qui composent sa base ont permis l’émergence d’arêtes très nettes, qui ont amenés à cette forme pyramidale aujourd’hui caractéristique et reconnaissable entre toutes.

Le Cervin, vu depuis le village de Zermatt. Wikimedia, Marcel Wiesweg, CC BY-SA

Volcan éteint et légende arthurienne

Une fois passé ce premier sommet emblématique, le regard du visiteur se déplace vers un relief qui s’adoucit : une succession de collines et de plateaux dont la base est clairement inspirée par les orgues basaltiques.

Ce paysage de collines douces et de pentes herbeuses qui surplombent un alignement basaltique et des habitations typiques est comparable au relief volcanique d’Arthur’s Seat à Édimbourg, en Écosse. Au bout du Royal Mile et jouxtant le palais de Holyrood, le relief d’un ancien volcan marque le paysage écossais. Cet ancien relief volcanique présente à sa base des orges basaltiques typiques, issus du refroidissement rapide des coulées volcaniques, et des sommets herbeux adoucis.


À lire aussi : Images de science : d’où viennent les orgues basaltiques ?


Moins connu en France que le Cervin, Arthur’s Seat (ou Trône d’Arthur en traduction littérale) n’en est pas moins emblématique, faisant directement référence à la légende arthurienne.

A la différence du Cervin, à composition essentiellement gneissique et granitique, Arthur’s Seat est donc de composition volcanique basaltique. C’est dans cette juxtaposition entre un soubassement volcanique, sur lequel s’adosse un village typique, et un sommet pyramidal que vient s’ancrer la reconstitution des reliefs emblématiques du land. Dans la nature, il serait peu probable de retrouver un sommet gneissique surplombant directement une coulée volcanique. En revanche, la juxtaposition de sommets mythiques par leur forme fonctionne, car elle fait appel à notre imaginaire tout en s’appuyant sur des images bien ancrées dans les représentations partagées de la montagne et des paysages nordiques.

Le paysage d’Arthur’s Seat, à Édimbourg, en Ecosse. Wikimedia, Kim Traynor, CC BY-SA

Le fjord, vallée mythique de Scandinavie

L’ensemble du nouvel espace World of Frozen, qui s’étend au pied de la Montagne du Nord s’articule autour d’un fjord recréé de toutes pièces, offrant aux visiteurs un nouveau lieu de spectacle.

Le fjord est une figure géomorphologique majeure des côtes scandinaves, issue de la combinaison complexe entre l’érosion glaciaire et la remise en eau des vallées. C’est une avancée de la mer à l’intérieur des terres, entourée de reliefs escarpés façonnés par l’érosion glaciaire.

Lors de la dernière glaciation, la calotte glaciaire descendait très au sud depuis les pôles. Les glaciers creusent alors, partout en Europe de l’Ouest, les typiques vallées glaciaires en U ou vallées en auges, caractérisées par de grandes parois abruptes et un fond plat. Ces vallées sont également très profondes en raison de la baisse simultanée du niveau des mers et des océans, qui crée un déséquilibre : les fleuves et les glaciers doivent creuser davantage pour retrouver le niveau de base des mers, dont l’eau est alors retenue sur les calottes polaires.

Lorsque la dernière glaciation prend fin il y a environ 10 000 ans, les glaciers fondent partout en Europe. L’eau, désormais sous forme liquide, entraîne une remontée du niveau des mers et des océans. Survient alors la mise en eau des vallées glaciaires abandonnées qui deviennent des fjords en Scandinavie. Mais si les fjords sont essentiellement présents sur les côtes de la Norvège et de l’Islande, ils existent aussi bien plus près de nous en France, on les appelle abers en Bretagne et calanques en Provence.

Les trolls, ou le folklore de l’érosion

Les trolls sont présents partout dans le Monde de la Reine des Neiges : dans l’attraction Frozen Ever After bien sûr, mais aussi sous forme de personnage dans le land et même disponibles à l’achat sous forme de figurines interactives à ramener chez soi. Dans La Reine des Neiges, les trolls sont des créatures rondes, trapues, qui se confondent volontiers avec des rochers. Ce n’est pas une invention fortuite des scénaristes, mais le reflet fidèle d’une croyance très ancienne du folklore scandinave, elle-même enracinée dans l’observation des paysages de granite érodé de Norvège, de Suède et du Danemark.

Le Trolltunga, toponyme norvégien signifiant « la langue du troll », est une proéminence de falaise dans le sud-ouest de la Norvège. Wikimedia, Steinar Talmoen, CC BY-SA

La légende veut que les trolls, surpris par la lumière du soleil, soient transformés en pierre. C’est pourquoi, partout en Norvège, des formations rocheuses arrondies évoquent leurs silhouettes : une main, un dos, un gros nez. Pour les populations nordiques, ces blocs de granite aux formes anthropomorphes n’étaient pas le fruit du hasard géologique, ils étaient les restes pétrifiés de créatures nocturnes trop lentes à regagner leurs cavernes.

La réalité géologique de ces formes est tout aussi remarquable que le mythe. Les granites, roches magmatiques intrusives formées en profondeur par cristallisation lente d’un magma, présentent des fractures naturelles qui les découpent en blocs lors de leur mise en place. L’altération, sous l’action du gel, de l’eau, de la végétation et des glaciers, attaque préférentiellement les angles et les arêtes. C’est le phénomène d’érosion en boule : les coins disparaissent les premiers, et le bloc cubique se transforme progressivement en boule. On parle alors de boules de granite, ou parfois de chaos granitiques lorsqu’elles s’accumulent en amas spectaculaires.

La géologie nordique à la portée du grand public

Avec l’ouverture de son nouvel espace consacré à la Reine des Neiges, Disney s’inspire une nouvelle fois des paysages et de la géologie qui nous entourent pour ancrer ses récits et ses décors dans un imaginaire partagé. Sans le savoir, le visiteur qui franchit les portes de cet univers est immergé dans un condensé d’objets géologiques qui font appel aux interactions entre tectonique, volcanisme et processus érosifs à l’œuvre dans le nord de l’Europe.


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Le monde de la « Reine des Neiges », en reconstituant une montagne enneigée de trente-six mètres de hauteur surplombant un fjord, offre ainsi aux visiteurs une forme d’expérience géologique. Les enfants qui découvriront le château de glace d’Elsa, les falaises sombres de basalte et les trolls de pierre marcheront ainsi, sans le savoir, sur les traces du Cervin, des fjords norvégiens, d’Arthur’s Seat et des granites de Scandinavie !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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