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19.07.2026 à 11:22

Pourquoi la transition écologique fâche-t-elle les campagnes ?

Theodore Tallent, Chercheur en science politique au Centre d'Etudes Européennes et de politique comparée, Sciences Po
Les politiques climatiques suscitent une opposition particulièrement vive hors des grandes villes. Mais d’où vient ce mécontentement ? Et comment y répondre ?
Texte intégral (2020 mots)

Des gilets jaunes aux mobilisations contre les zones à faibles émissions ou contre les parcs éoliens, un constat s’impose : les politiques climatiques suscitent une opposition particulièrement vive hors des grandes villes. Ce phénomène n’est pas propre à la France, on l’observe dans plusieurs pays européens. Mais d’où vient ce mécontentement ? Et comment y répondre ?


Plusieurs années de recherches m’ont conduit à une conclusion : le mécontentement face aux politiques climatiques naît de la rencontre entre deux dimensions. D’une part, des vulnérabilités structurelles bien réelles. D’autre part, la manière dont elles sont vécues et racontées au quotidien.

Des territoires structurellement plus exposés

La première explication est la plus intuitive et probablement la plus importante : certains territoires concentrent des caractéristiques qui les rendent objectivement plus vulnérables aux effets de la transition écologique.

Pour le vérifier, j’ai analysé les réponses de près de 6 000 Français en croisant l’opinion de chaque répondant avec des données fines sur son territoire de résidence : quels emplois y sont présents, quel poids occupe l’industrie dans l’économie locale, combien de kilomètres les habitants parcourent en moyenne chaque jour, ou si la commune dispose encore d’un service public de proximité (comme un bureau de poste) qui réduit les déplacements.

Premier constat : les répondants ruraux vivent dans des territoires nettement plus exposés sur ces trois plans. On y trouve davantage d’emplois dans des secteurs vulnérables à la transition (automobile, métallurgie, chimie, agriculture, etc.), une économie locale plus dépendante d’industries carbonées, et des trajets quotidiens plus longs, dans des communes où les services publics de proximité se sont souvent raréfiés.

Surtout, en croisant ces caractéristiques territoriales avec le soutien exprimé à un ensemble de politiques climatiques (taxe carbone, fin des véhicules thermiques, rénovation énergétique, etc.), on observe que ces variables structurelles sont systématiquement corrélées à un moindre soutien à la transition. Et ce lien reste fort même quand on prend en compte le simple fait d’habiter en zone rurale ou urbaine. Ce qu’on appelle souvent la « fracture urbain-rural » perd alors une grande partie de sa force explicative. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’habiter « à la campagne » en soi qui nourrit l’opposition aux politiques climatiques, mais le fait de vivre dans un territoire qui cumule ces vulnérabilités très concrètes – emplois menacés, économie locale vulnérable, dépendance à la voiture, services publics absents.

Un dernier élément mérite d’être souligné. Alors que le mécontentement croît à mesure que les distances en voiture s’allongent, ce qui compte pour l’emploi et l’économie locale, c’est lorsque ceux-ci deviennent structurants. En clair, une commune avec un peu d’industrie ne se distingue pas vraiment d’une commune sans industrie du tout. C’est surtout à partir d’un certain niveau de dépendance économique que le soutien aux politiques climatiques chute nettement – notamment lorsque plus de 10 % des actifs travaillent dans des secteurs vulnérables à la transition, ou que les secteurs industriels et de la construction représentent près de 20 % du PIB communal.

Ce que racontent les habitants : « ici, on n’a pas le choix »

Les entretiens approfondis que j’ai menés sur le terrain, en Alsace, en Lorraine et en Bretagne, donnent corps à ces résultats statistiques.

La dépendance à la voiture revient de façon quasi systématique : pour de nombreux habitants, elle n’est pas un choix mais une condition de la vie quotidienne (pour le travail, les courses ou les loisirs), ce qui rend les mesures touchant au coût ou à l’usage de la voiture particulièrement sensibles. Max, jeune ouvrier du bâtiment en Lorraine, résume ainsi la situation à propos de la hausse de la taxe carbone et de la fin programmée des véhicules thermiques :

« La campagne, ça consomme toujours plus en termes de carburant, en termes de déplacement. Parce qu’on vit dans un village, dès qu’on veut aller au magasin, chez le coiffeur, ou ailleurs […], on doit conduire ou se faire conduire. Alors qu’en ville, on peut presque tout faire à pied, en métro ou en bus. »

Cette contrainte est d’ailleurs souvent mise en regard de la situation des habitants des villes, perçus comme moins exposés aux mêmes coûts et aux mêmes obligations.

À cela s’ajoute la disparition progressive de services et d’infrastructures locales (fermetures de services publics locaux, suppression de lignes de bus ou de train), vécue non comme une fatalité géographique mais comme le résultat de choix politiques passés, ce qui nourrit un sentiment plus large de désengagement de l’État vis-à-vis de ces territoires. Alain, résident d’une commune rurale bretonne, décrit cette situation :

« On n’a pas les infrastructures, on n’a pas l’accès, on n’a pas les moyens de transport, on est mal desservis. Avant, il y avait des lignes partout. Maintenant on n’a plus de lignes de bus. »

Enfin, dans les anciennes régions industrielles en particulier, les craintes économiques dépassent souvent le cercle des personnes directement concernées : beaucoup s’inquiètent des conséquences de la transition sur l’économie locale dans son ensemble, et donc sur l’emploi de leurs proches ou de leur commune, bien plus que sur leur propre situation. Julie, qui évoque les fermetures d’usines possibles liées à la hausse du prix de l’énergie, résume un doute partagé par de nombreux habitants face aux politiques de fermeture des sites les plus polluants :

« En principe, oui, mais le truc c’est que derrière les usines il y a des gens qui travaillent. Donc est-ce que fermer les usines c’est vraiment le bon plan plutôt que de les aider à changer et à trouver une autre solution ? »

Quand la politique climatique heurte une identité

Si les contraintes matérielles expliquent une grande partie du mécontentement, elles n’expliquent pas tout. Certaines mesures évoquées en entretien (comme la promotion de l’alimentation végétarienne, la densification urbaine ou le développement de l’éolien) suscitent parfois des résistances alors même qu’elles n’imposent, pour la plupart des personnes interrogées, aucun coût économique direct.

C’est ici qu’intervient une deuxième dimension : la manière dont les habitants se représentent leur territoire et ce qui en fait, selon eux, la spécificité. De nombreux enquêtés revendiquent une identité rurale construite en creux par rapport au mode de vie urbain, et cette identité agit comme un filtre à travers lequel les politiques sont jugées – pas seulement selon leur coût, mais selon leur compatibilité avec une certaine manière de vivre. La maison avec jardin, la voiture, ou encore certaines pratiques alimentaires (jardins potagers, échanges entre voisins, barbecue, etc.) renvoient à une idée de l’autonomie et de la liberté ainsi qu’à des habitudes bien ancrées localement.

Des politiques qui s’attaquent frontalement à ces éléments, même sans coût direct (qu’il s’agisse de promouvoir les logements collectifs, l’alimentation bio ou la mobilité électrique), peuvent ainsi être perçues comme une remise en cause de ce mode de vie. Albert, maire d’un village lorrain, raconte la réaction d’un habitant face au terme « bio » :

« Quand on parle de ‘bio’ à des gens en milieu rural, qui ont toujours eu des jardins potagers – certes pas bio, mais ‘naturels’ – pour eux c’est un terme qui vient de la ville, des intellectuels, et qui ne vient pas d’eux. C’est un terme étranger. Le terme ‘bio’ est une dépossession de leur savoir… c’est culturel. »

Le logement individuel et la voiture occupent une place tout aussi centrale dans ces récits de « normalité » rurale, que ce soit ce que Marie-Jeanne appelle le « culte de la maison individuelle » ou le scepticisme de William, 50 ans, vis-à-vis des voitures électriques pas vraiment perçues comme « une vraie voiture ».

Opposition aux éoliennes, en Moselle, en octobre 2023
Opposition aux éoliennes, en Moselle, en octobre 2023. Auteur, CC BY

L’attachement au paysage joue un rôle similaire face aux projets d’énergies renouvelables, en particulier lorsque ces installations sont perçues comme bénéficiant avant tout à d’autres territoires, plus urbains. Cédric, directeur d’établissement scolaire en Lorraine, résume ainsi :

« On ne va pas mettre des éoliennes partout dans la campagne pour que les gens à Paris aient de l’électricité. »

Ces deux dimensions ne fonctionnent pas isolément : elles se renforcent mutuellement. Les contraintes matérielles prennent un sens collectif à travers le sentiment d’appartenance à un territoire, et ce sentiment d’appartenance peut à son tour transformer des politiques en menaces perçues.

Répondre à ce mécontentement est possible et suppose donc d’agir sur les deux fronts à la fois. D’un côté, traiter les vulnérabilités structurelles par des mesures concrètes : accompagnement des secteurs et emplois exposés, compensations financières, maintien ou retour de services et d’infrastructures de proximité. De l’autre, construire un discours et des politiques qui reconnaissent les attachements, les pratiques et les identités locales, plutôt que de les ignorer ou de les traiter comme des freins à dépasser. Sans cela, chaque nouvelle mesure climatique risque de devenir un nouveau motif de ressentiment territorial.

The Conversation

Théodore Tallent a reçu des financements de l'Association Nationale de la Recherche et de la Technologie pour sa thèse.

18.07.2026 à 09:58

Dengue, Zika, chikungunya : les moustiques invasifs coûtent des milliards, la prévention reste à la traîne

David Roiz, Investigador en ecologia de enfermedaes emergentes transmitidas por mosquitos, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Frédéric Simard, Directeur de Recherche, entomologie médicale, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Jean-Michel Salles, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Les maladies transmises par les moustiques Aedes ont engendré au moins 94,7 milliards dollars de pertes dans le monde. Les estimations hautes suggèrent elles un coût total de plus de 300 milliards.
Texte intégral (2329 mots)

Les moustiques invasifs ne constituent pas seulement une menace sanitaire : ils représentent aussi un coût économique majeur. Une étude internationale estime qu’entre 1975 et 2020, les maladies transmises par les moustiques Aedes ont engendré au moins 94,7 milliards de dollars de pertes dans le monde. Plus frappant encore, les dépenses consacrées à la prévention restent très inférieures aux coûts supportés une fois les épidémies déclarées.


Ils sont petits, à peine visibles, et pourtant leur impact économique atteint une ampleur comparable à celle de certaines crises sanitaires majeures. Les moustiques invasifs du genre Aedes – notamment Aedes albopictus (moustique tigre) et Aedes aegypti (son cousin, moins connu en Europe, le moustique de la fièvre jaune)- ne se contentent pas de troubler nos soirées estivales, ils nous transmettent les virus de la dengue, de la fièvre jaune, chikungunya ou encore Zika et, ce faisant, ils engendrent également des coûts considérables pour les systèmes de santé, les collectivités et les ménages du monde entier.

Dans une étude publiée en 2024 dans Science of The Total Environment on estime qu’entre 1975 et 2020, les coûts économiques liés à ces moustiques et aux maladies qu’ils transmettent, atteignent au minimum 94,7 milliards (en dollars de 2022). Les estimations hautes suggèrent elles un coût total supérieur à 300 milliards lorsque les séquelles à long terme sont prises en compte, soit un montant comparable au coût total de l’ouragan Katrina, l’une des catastrophes naturelles les plus coûteuses de l’histoire contemporaine, et supérieur à ceux de la catastrophe pétrolière de Deepwater Horizon en 2010 dans le golfe du Mexique.

Derrière ce chiffre impressionnant, on trouve une réalité plus préoccupante encore : cette évaluation est sans doute largement sous-estimée et, contrairement à une catastrophe ponctuelle, ces coûts s’accumulent année après année. Et surtout, elle révèle un déséquilibre majeur dans nos choix collectifs : nous dépensons beaucoup plus pour réparer les dégâts que pour prévenir les crises, environ dix fois plus.

Une expansion silencieuse, un coût croissant

Pour comprendre ces montants colossaux, il faut d’abord regarder l’expansion silencieuse des moustiques concernés.

Issus de régions tropicales, les moustiques Aedes ont étendu leur aire de répartition à un rythme soutenu. Aedes aegypti, originaire d’Afrique, est aujourd’hui présent dans une grande partie des régions tropicales et subtropicales d’Amérique, d’Asie et d’Océanie. Son aire de répartition s’est progressivement étendue sous l’effet des échanges commerciaux et de l’urbanisation.

Aedes albopictus, le moustique tigre, lui, a colonisé le monde plus tardivement, à partir des années 1970, en provenance d’Asie. Portés par la mondialisation des échanges (commerce international, transport maritime et aérien), l’urbanisation rapide et souvent mal planifiée, ainsi que par le réchauffement climatique, ces vecteurs de virus se sont implantés sur tous les continents, y compris en Europe et en Amérique du Nord.

Leur succès écologique a une conséquence directe : l’augmentation du nombre d’épidémies. La dengue, autrefois confinée à certaines régions tropicales, est devenue l’une des maladies virales à transmission vectorielle les plus répandues au monde. Présente dans plus de 100 pays, elle connaît des flambées de plus en plus fréquentes et de plus en plus importantes, avec des niveaux records observés ces dernières années.

En 2023 et 2024, plusieurs pays d’Amérique latine, dont le Brésil et l’Argentine, ont enregistré des épidémies historiques comptant plusieurs millions de cas. Le chikungunya et le Zika ont provoqué des crises sanitaires majeures depuis le début des années 2000, avec des répercussions sanitaires durables, notamment des complications neurologiques et congénitales.

Cette crise sanitaire est aussi une crise économique, dont les conséquences restent largement sous-estimées dans le débat public.

94,7 milliards de dollars : une estimation minimale

Notre équipe a compilé les données issues de la base internationale InvaCost) qui recense les coûts économiques associés aux espèces invasives. Sur une période de 45 ans (1975-2020), nous avons identifié au moins 94,7 milliards de dollars (soit environ 105 milliards en dollars 2026) de coûts cumulés liés aux moustiques Aedes et aux maladies qu’ils transmettent. Cela représente en moyenne plus de 3 milliards de dollars par an, avec des pics spectaculaires : en 2013, la facture a dépassé les 20 milliards de dollars.

Ces montants incluent plusieurs types de dépenses : les coûts médicaux (hospitalisations, consultations, traitements), les pertes de productivité liées aux arrêts de travail, les dépenses publiques de surveillance et de lutte antivectorielle (limitation des populations de moustiques par divers moyens dont les campagnes de participation communautaire pour la réduction d’eaux stagnantes, les larvicides, où les insecticides), ainsi que certains impacts économiques indirects (comme l’absentéisme ou des baisses de productivité).

La dengue représente à elle seule près de 80 % des coûts totaux estimés. Le chikungunya et le Zika, bien que plus ponctuels dans leur émergence, contribuent également de manière significative dans la dernière décennie, reflétant plusieurs grandes crises épidémiques sur la période.

Mais ces chiffres impressionnants ne représentent pourtant qu’une partie de la réalité.

Une sous-estimation structurelle

De fait, les 94,7 milliards de dollars identifiés ne représentent que les coûts documentés et publiés dans la littérature scientifique ou institutionnelle. Il ne s’agit pas d’estimations ni d’extrapolations. Or, de nombreux pays, notamment à revenu faible ou intermédiaire, ne disposent pas des moyens pour mesurer et documenter ces impacts économiques.

Les dépenses informelles des ménages, les pertes économiques non déclarées, les conséquences à long terme sur la santé (handicaps, troubles neurologiques, complications congénitales liées au Zika), ou encore les effets sur le tourisme et l’attractivité économique (le nombre de visiteurs chute drastiquement dans les pays connaissant une épidémie) sont rarement quantifiés. Autrement dit, la facture réelle pourrait être bien plus élevée.

Ce biais révèle en outre une inégalité structurelle : les pays les plus touchés sont souvent ceux qui disposent des systèmes de surveillance les moins robustes, en particulier dans plusieurs régions d’Asie du Sud-Est, d’Afrique subsaharienne et d’Amérique latine. Le manque de données n’est pas synonyme d’absence de coût : il traduit plutôt une invisibilisation économique des régions les plus vulnérables.

Réagir et soigner plutôt que prévenir : un choix coûteux

Anticiper ces conséquences et investir dans la prévention, la surveillance et la gestion intégrée des vecteurs apparaît donc essentiel pour limiter les effets sanitaires, économiques et sociaux des futures épidémies.

Les données montrent cependant que les coûts liés aux « dommages et pertes » – c’est-à-dire les conséquences des maladies une fois qu’elles surviennent – sont largement supérieurs aux dépenses consacrées à la prévention et à la gestion. En d’autres termes, on dépense beaucoup plus en réaction aux épidémies que pour les empêcher.

Les campagnes de démoustication, la surveillance entomologique, l’amélioration des infrastructures urbaines (gestion des eaux stagnantes, assainissement), ou encore la recherche sur les méthodes innovantes de contrôle des populations de moustiques (comme la dissémination de moustiques porteurs de Wolbachia ou de mâles stériles) restent sous-financées par rapport à l’ampleur des dommages constatés. Ce déséquilibre pose une question centrale de politique publique : pourquoi attendons-nous que la crise éclate pour agir ?

La méthode Wolbachia en Nouvelle-Calédonie.

À lire aussi : Les lâchers de moustiques modifiés pour lutter contre la dengue, le chikungunya ou la fièvre jaune


La réponse est en partie politique et budgétaire. Les dépenses de prévention sont souvent moins visibles, moins médiatisées, et leurs bénéfices sont difficiles à attribuer directement. À l’inverse, les coûts des épidémies apparaissent brutalement dans les statistiques hospitalières et économiques.

Mais cette logique court-termiste se révèle économiquement inefficace. Les données montrent pourtant qu’un investissement accru dans la prévention pourrait réduire significativement la charge économique globale à long terme.

Une problématique sociale mondiale

Au-delà des chiffres, l’enjeu est profondément social. Les maladies transmises par les moustiques Aedes touchent de manière disproportionnée les populations urbaines défavorisées, vivant dans des environnements où l’accès à l’eau potable, à l’assainissement et aux infrastructures sanitaires est limité.

Les inégalités socio-économiques favorisent la prolifération des moustiques : stockage d’eau dans des récipients ouverts, absence de systèmes d’évacuation performants, habitat dense et précaire. Les populations les plus vulnérables cumulent donc les risques sanitaires et les pertes économiques.

Lorsqu’un membre d’un foyer tombe malade, les conséquences dépassent le simple coût médical : perte de revenus, déscolarisation temporaire des enfants, endettement pour financer les soins. À l’échelle collective, ces micro-chocs économiques s’additionnent pour former un fardeau macroéconomique.

La mondialisation du phénomène ajoute une dimension supplémentaire : même les pays tempérés, longtemps considérés comme à l’abri, voient désormais l’implantation durable de Aedes albopictus. Les épisodes autochtones de dengue ou de chikungunya en Europe illustrent cette nouvelle réalité et les récentes projections climatiques suggèrent que le potentiel de transmission pourrait encore s’étendre dans les décennies à venir. La question n’est plus celle d’un « problème tropical », mais d’un enjeu global.


À lire aussi : Virus « exotiques » dans l’Hexagone : Que faut-il savoir du chikungunya ?


Une alerte et une opportunité

Cette lecture économique permet de renouveler notre compréhension d’un problème souvent abordé sous le seul angle sanitaire. En mettant un coût sur les conséquences des invasions de moustiques Aedes, cette étude déplace le débat vers le terrain des politiques publiques et des arbitrages budgétaires.

Les moustiques ne sont pas seulement une nuisance estivale. Ils représentent un coût structurel croissant pour les systèmes de santé, les économies nationales et les ménages. Dans un monde marqué par l’intensification des échanges et les bouleversements climatiques, ils illustrent une réalité concrète : certains impacts économiques des transformations environnementales ne sont ni abstraits ni lointains. Ils se traduisent en milliards de dollars, en inégalités sociales accrues et en systèmes de santé sous tension.

Reconnaître l’ampleur économique du phénomène conduit ainsi à changer de perspective : dans un contexte de mondialisation des échanges et de changement climatique, la lutte antivectorielle n’est plus seulement une mesure de santé publique. Elle constitue un investissement collectif destiné à éviter des coûts sanitaires, sociaux et économiques bien plus élevés demain.

The Conversation

Frédéric Simard a reçu des financements de l'Université de Montpellier à travers le dispositif KeyWI Vect-OH.

Jean-Michel Salles a reçu des financements de l'ANR sur plusieurs projets de recherche au cours de sa carrière. Les trois auteurs ont été membre du groupe de travail de l'ANSES sur l'impact des arboviroses.

David Roiz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.07.2026 à 10:31

Percevoir les conséquences immédiates du changement climatique suffit-il pour changer les comportements ?

Langlais Camille, Post-doctorante en psychologie sociale, Université de Caen Normandie
Sénémeaud Cécile, Professeure de psychologie sociale, directrice du Laboratoire de Psychologie Caen Normandie (LPCN, EA 7452), Université de Caen Normandie
Cet été, la France subit de plein fouet les conséquences directes du changement climatique. Cela peut-il être utile pour modifier les comportements ? La réponse est moins évidente qu’il n’y paraît.
Texte intégral (2473 mots)

Cet été 2026, la France subit de plein fouet les conséquences directes du réchauffement de la planète. Cette situation pourrait-elle affecter la distance psychologique à laquelle nous percevons le changement climatique et, par ce biais, constituer une opportunité pour renforcer les comportements visant à lutter contre ce risque ? Une méta-analyse inédite montre que la réalité est plus nuancée.


Avant même le début de l’été, la France hexagonale avait déjà connu deux épisodes caniculaires en 2026. Depuis début juillet, elle en connaît un troisième. Ces épisodes témoignent de l’augmentation et de l’intensification des événements climatiques extrêmes.

Ils ravivent aussi une question récurrente dans le débat public : vivre plus directement les conséquences du changement climatique, comme nous en avons fait l’expérience depuis plusieurs semaines, peut-il contribuer à modifier les comportements plus facilement ?

Le concept de distance psychologique est, depuis longtemps, mobilisé pour répondre à cette question. Mais est-il toujours pertinent ? Notre synthèse de vingt années de recherche en psychologie montre que la réponse est loin d’être aussi évidente qu’il n’y paraît.

La distance psychologique, les prémices d’un concept fondateur

Dès le début des années 90, quelques années seulement après le premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les premiers groupes de recherche en sciences sociales voient le jour. En 1991, le psychologue allemand Kurt Pawlik publie un article fondateur intitulé psychologie du changement environnemental global.

Il y décrit plusieurs caractéristiques psychologiques du changement climatique :

  • des signaux physiques difficilement détectables à sa propre échelle,

  • un décalage temporel important entre les causes et les conséquences,

  • une forte incertitude,

  • ainsi qu’une distance souvent élevée vis-à-vis des personnes les plus touchées.

Selon lui, ces caractéristiques nous conduiraient à minimiser les risques associés au changement climatique et à y répondre de manière insuffisante.

Les premières grandes enquêtes portant sur les perceptions du changement climatique, conduites en Amérique du Nord et en Europe au début des années 2000, ont largement confirmé cette intuition. Elles montrent que le changement climatique est souvent perçu comme un phénomène abstrait et distant, mobilisant des futurs incertains ainsi que des victimes lointaines.

Au début des années 2000, l'ours polaire est devenu l'incarnation, au sein des grands médias et des discours écologiques, d’un changement climatique lointain et abstrait. NOAA

À partir de ces travaux, un vaste champ de recherche s’est développé au cours de la décennie suivante autour de la notion de distance psychologique au changement climatique.

Une intuition confirmée par les premières observations

Le concept de distance psychologique renvoie au fait que nous ne pouvons expérimenter que notre réalité immédiate. Dès lors, tout objet situé au-delà de « l’ici et maintenant » exigerait de faire appel à des capacités mentales pour « transcender » la distance à l'objet et ainsi anticiper le futur (distance temporelle), imaginer d’autres lieux (distance géographique), se mettre à la place d’autrui (distance sociale) ou encore, envisager des scénarios alternatifs à notre réalité (distance hypothétique).

Appliqué au changement climatique, il est alors envisagé que ces quatre dimensions viendraient alimenter un sentiment global de distance face à ce risque. Et surtout, que plus cette distance psychologique au changement climatique serait importante, moins nous serions susceptibles d’agir contre celui-ci.

Des premières études observationnelles ont conforté cette hypothèse. Dès 2012, il a notamment été montré qu’un lien existait entre une distance psychologique élevée et une moindre propension à adopter des comportements en faveur du climat au sein d'un large panel de citoyens et citoyennes britanniques. Mais à mesure que les travaux se sont accumulés, ces premières preuves se sont trouvées peu à peu nuancées.


À lire aussi : La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l’inaction écologique


Des résultats de plus en plus contrastés

Les études suivantes, menées dans des contextes variés, ont dressé un tableau plus contrasté, avec des liens beaucoup plus variables entre les différentes formes de distance psychologique (temporelle, spatiale, sociale ou hypothétique) et les indicateurs d'engagement climatique.

De nombreux chercheurs et chercheuses ont également testé l’effet de campagnes de communications centrées sur les impacts immédiats et locaux du changement climatique.

Dans une série d’études réalisées en Normandie, nous avons par exemple exposé plusieurs centaines de participantes et participants à des projections concernant l’augmentation des températures en France, si aucune mesure n’était prise pour atténuer les effets du changement climatique. Ces projections concernaient leur région (proximité spatiale) à un horizon proche (proximité temporelle) ou une région ultra-marine (distance spatiale) à un horizon lointain (distance temporelle).

Exemple de support utilisé pour évaluer l'effet de communications centrées sur les manifestations climatiques locales et immmédiates, ici à Alençon (Normandie) à l'horizon 2030, en comparaison d'une communication plus distante, ici à Saint-Denis (La Réunion) à l’horizon 2100. Camille Langlais, Fourni par l'auteur

De manière générale, les dispositifs censés réduire la distance psychologique au changement climatique ont révélé des résultats tout aussi hétérogènes que ceux observés dans les études observationnelles précédentes : certaines de ces interventions ont conduit à des effets positifs, tandis que d'autres n'ont obtenu aucun effet, et quelques unes se sont même avérées contreproductives, en comparaison de communications centrées sur des impacts plus distants.

Cette absence de preuves claires, dans un sens comme dans l'autre, a nourri un vif débat dans la sphère académique, conduisant progressivement la communauté scientifique à emprunter deux voies.

  • Une partie des chercheurs et chercheuses ont tenté d’identifier les conditions d’efficacité de ces interventions afin d’améliorer leur implémentation : dans quels contextes, auprès de quels publics et sous quelle forme ce type de stratégie peut fonctionner ?

  • D’autres, plus critiques, ont plaidé pour un basculement de stratégies centrées sur la perception du risque vers des stratégies centrées sur les solutions visant, par exemple, à renforcer la perception d’être en mesure d’agir.


À lire aussi : Comment éduquer à la transition écologique en dépassant la culpabilisation ?


Les résultats de notre méta-analyse

Face à l’accumulation d’études contradictoires, nous avons réalisé la première méta-analyse de l’ensemble des preuves disponibles, comprenant 81 études menées dans plus de soixante pays entre 2004 et 2024.

Nos analyses montrent bien un lien statistiquement significatif entre une forte distance psychologique et une faible orientation envers l’action climatique au sein des études observationnelles. Mais cette relation reste faible : la perception de distance vis-à-vis du changement climatique n’explique, en moyenne, qu’environ 6 % des différences observées chez les personnes interrogées concernant leur propension à œuvrer en faveur du climat.

Ce résultat rappelle que les facteurs permettant de comprendre l’engagement climatique sont pluriels. Ils ne sont pas seulement liés à la perception des risques. Ils se rattachent également à un ensemble d’autres facteurs psychologiques, mais aussi sociaux, culturels, économiques ou encore politiques.

Nos résultats sont encore plus nuancés lorsqu’il s’agit des études interventionnelles. Prises ensemble, elles montrent que les effets des dispositifs de communication destinés à réduire la distance psychologique au changement climatique sont, en moyenne, proches de zéro.

Elles semblent toutefois gagner légèrement en efficacité lorsqu’elles visent à agir sur les quatre dimensions de la distance psychologique à la fois (temporelle, géographique, sociale et hypothétique). Dans ce cas, l’intention d’agir pourrait progresser d’environ 2 %.

Si ce bénéfice reste très modeste, le faible coût de mise en œuvre et de diffusion de ce type de support informationnel à grande échelle en fait un levier intéressant, en complément d’autres méthodes. En revanche, même dans les conditions les plus favorables, cet effet se limite aux intentions. Nos analyses montrent qu’il ne se traduit ni par un changement réel des comportements ni par un soutien accru à des politiques climatiques.


À lire aussi : Pourquoi les alertes environnementales sont-elles si difficiles à entendre ?


Comprendre n’est pas agir

À l’heure où le changement climatique devient de plus en plus tangible, y compris dans les régions auparavant à l’abri de ses effets les plus visibles, nos résultats invitent ainsi à une certaine prudence quant à certaines idées répandues dans le débat public.

Percevoir le changement climatique comme un risque immédiat pour soi et ses proches reste un facteur favorable à l’engagement individuel, mais son poids est largement surestimé. Et cela qu’il s’agisse d’expliquer les différences interindividuelles en matière d’engagement, ou de chercher à faire évoluer les pratiques. Ce facteur ne suffira donc pas, à lui seul, à provoquer le point de bascule espéré vers un tournant écologique majeur.

Pour autant, notre propos n’est pas ici de remettre en question l’intérêt de mieux informer les citoyens et citoyennes sur les impacts locaux du changement climatique. Notre travail démontre plutôt que cette stratégie ne saurait constituer l’alpha et l’oméga de politiques de changement des pratiques, comme le suggèrent pourtant trop souvent, encore aujourd’hui, tant des acteurs et actrices politiques qu'une partie du milieu académique.


À lire aussi : Un déclic est-il nécessaire pour se soucier de l’environnement ?


The Conversation

Langlais Camille a reçu des financements de La Région Normandie.

Sénémeaud Cécile a reçu des financements de la Région Normandie, de l'Agence Nationale de la Recherche et de l'ADEME.

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