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18.01.2026 à 07:49

Ursula K. Le Guin, l’autrice de science-fiction qui nous invite à réinventer le monde

Aurélie Thiria-Meulemans, Maîtresse de conférences en littérature anglophone, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Maïwenn-Iman Le Garff, Doctorante en littérature américaine, Université Paris Nanterre
Une invitation à (re)découvrir l’œuvre foisonnante de cette autrice majeure de fantasy et de science-fiction, décédée le 22 janvier 2018.
Texte intégral (2158 mots)
Ursula K. Le Guin en 2009. Marian Wood Kolisch, Oregon State University., CC BY-SA

Alors que Rennes (Ille-et-Vilaine) s’apprête à donner son nom à une rue et que la chanteuse Rosalia la cite en interview, Ursula K. Le Guin, disparue il y a six ans, nous a laissé une œuvre qui alimente plus de réflexions et de discussions que jamais, débordant largement les contours des littératures dites de l’imaginaire. De l’utopie anarchiste des Dépossédés à l’école des sorciers de Terremer en passant par les pérégrinations des ethnographes intergalactiques du Cycle de l’Ekumen, les mondes de fiction de Le Guin et leur philosophie nourrie de taoïsme continuent de nous proposer des manières alternatives de penser la crise et de concilier l’inconciliable.


Fille d’anthropologues et autrice multiprimée de romans de science-fiction et de fantasy, l’autrice américaine Ursula K. Le Guin (1929-2018) porte sur le monde un regard venu de loin. Aux yeux de l’autrice, inspirée depuis son enfance par la pensée taoïste (elle publie en 1997 sa propre traduction du Daodejing), les sociétés occidentales contemporaines et les récits glorieux qui les fondent ou les font vibrer souffrent d’un excès de yang – le principe masculin d’expansion, de chaleur et de lumière, de dureté, d’action et de contrôle, dans le taoïsme.

Pour guérir de nos maux et résoudre les crises qui nous traversent, l’autrice propose d’explorer des alternatives yin (principe féminin de réception et d’acceptation, froid et obscur, humide, aussi souple et modulable que l’eau, selon le taoïsme), en pensant en termes de processus plutôt que de progrès. Dans ses œuvres, Le Guin imagine des « utopies ambiguës » – pour reprendre le sous-titre de son roman les Dépossédés – loin de la fixité minérale et impersonnelle d’un idéal quasi mythologique, et qui se conçoivent, à l’inverse, comme des mondes vivants, humains, imparfaits, ouvrant des fenêtres sur d’autres manières de vivre, de faire et de penser.

Penser le politique : la rencontre plutôt que la conquête

Sur le plan politique, l’autrice propose une philosophie mêlant le concept taoïste du wuwei (l’action par l’inaction) aux principes de respect de l’autre dans sa différence, de liberté individuelle et de responsabilité collective. Inspirée par cette pensée yin, Le Guin nous appelle à questionner notre propre rapport aux questions politiques : la nouvelle « Ceux qui partent d’Omelas », régulièrement enseignée au lycée en France comme aux États-Unis, est une fable interrogeant la part de responsabilité individuelle dans le fonctionnement des systèmes oppressifs – à quel moment notre ignorance se mue-t-elle en complicité ?

Celles et ceux qui partent d’Omelas ne combattent ni par les armes ni par l’anathème ; leur résistance est celle des lignes de fuite et de l’appel à l’imaginaire pour ouvrir de nouveaux espaces dans le réel. Le refus de la résignation et l’ouverture sur l’ailleurs constituent ainsi des gestes politiques fondateurs. De même, dans les Dépossédés, Le Guin – qui fustigeait régulièrement le capitalisme dans ses discours et défendit ardemment les auteurs du bloc de l’Est pendant la guerre froide – se demande à quoi pourrait ressembler une véritable société anarchiste. Elle en propose une des réalisations les plus totales jamais offertes par la fiction comme la non-fiction, et montre que seule la vigilance d’individus responsables et libres empêche les régimes de basculer dans l’autoritarisme : pour que l’utopie vive elle doit demeurer mobile, ouverte à toutes ses contradictions, en constante quête d’équilibre.

Enfin, le Cycle de l’Ekumen, dans lequel s’inscrit ce roman et beaucoup d’autres, se propose plus largement de subvertir les récits traditionnels de conquête qui peuplaient les romans de SF de l’âge d’or (les années 1960 et 1970), eux-mêmes inspirés de la geste glorieuse de la conquête de l’Ouest. Le Guin imagine au contraire une expansion affranchie des dominations, où la violence laisse la place à la rencontre et où les sociétés humaines, dans leur infinie diversité, s’enrichissent mutuellement de leurs différences.

Penser le vivant comme une même communauté

Le Guin fut aussi une grande penseuse de la crise écologique et du rapport entre l’humain et le non-humain.

Dès le premier tome du Cycle de Terremer, l’autrice met en scène un monde dans lequel tous les êtres vivants – du chardon à l’épervier, du dragon aux vagues de la mer – parlent le même langage sacré de la création. Le magicien y devient gardien de l’équilibre du monde, et les aventures des protagonistes au fil des tomes n’ont de cesse de rétablir et d’entretenir l’équilibre fragile entre humains et non-humains, entre la parole et le silence, entre le monde des vivants et le royaume des morts.

Dans la Vallée de l’éternel retour – œuvre la plus radicale et la plus dense de l’autrice –, Le Guin imagine une archéologie du futur : elle dépeint la société traditionnelle du peuple Kesh, dans une Californie au relief totalement redessinée par les cataclysmes et le changement climatique. En lisant, guidés par l’ethnographe Pandora, nous suivons les mœurs et les vies de ces humains du futur ayant renoué avec les modes de vie des peuples autochtones américains ; les plantes et les animaux sont pour eux des personnes à part entière, avec qui l’humain partage le monde sans hiérarchies – et si l’on peut les mettre à mort pour s’en nourrir, cela doit se faire dans le respect de rituels assurant la dignité de tous.

Télescopant le passé et le futur, Le Guin décrit un monde où la solution à la crise climatique ne se trouve ni du côté de la technologie, ni à l’échelle globale, mais bien à une échelle locale, dans un « faire monde » commun, basé sur l’immanence et le respect mutuel entre humains et non humains, tous membres d’une même communauté.

Penser l’individu autrement

C’est aussi sur le plan intime que Le Guin interroge radicalement ce qui fait l’humain et l’origine de nos crises personnelles. Dans la Main gauche de la nuit, elle montre à quel point les rapports de genre sont déterminants dans notre expérience du réel, en mettant en scène un peuple humanoïde androgyne dont les membres ne sont sexués que quelques jours par mois – aussi bien au féminin qu’au masculin. L’ethnographe (humain de sexe masculin) envoyé sur cette planète pour l’inviter à rejoindre l’Ekumen, alliance intergalactique pacifique, est décontenancé par ce monde où l’on peut être père de certains de ses enfants et mère des autres, où il n’existe ni galanterie ni misogynie, ni rapports de force ou de séduction basés exclusivement sur le genre.

Dans la nouvelle « Solitude », l’autrice se livre à une autre expérience de pensée en imaginant une société entièrement structurée par l’introversion ; sur Eleven-Soro, planète hantée par les ruines d’anciennes mégalopoles ultratechnologiques, la civilisation représente une ombre mortifère. Pour les lointains descendants de ce monde disparu, revenus à un mode de vie aux apparences primitives, toute forme de relation interpersonnelle – ou même de communication – est devenue un objet de menace et de méfiance. Ce mouvement de recentrement rejette la civilisation au profit d’une communion directe de l’être avec le monde ; il revient à chacun et chacune, dès l’enfance, de « faire son âme » à l’aide d’un sac personnel où collecter des objets signifiants, glanés au fil d’une vie et qui acquièrent ainsi une valeur sacrée.

Penser le récit : la « fiction-panier »

Cette figure du contenant, du panier que l’on remplit au fil du chemin, est une constante chez Le Guin. Elle l’érige en étendard de son écriture : contre l’éternel héros mythique qui parvient à occire les monstres pour sauver son peuple (et en devenir le chef), l’autrice invente et met en pratique une théorie de la « fiction-panier », où le soin mutuel et l’art du glanage sont les éléments centraux.

Car, en plus de ses œuvres en science-fiction et fantasy (SFF), Le Guin a aussi beaucoup écrit de poésie (une douzaine de recueils) et d’essais sur l’art de l’écriture. Elle achève d’ailleurs sa trajectoire romanesque par une œuvre étonnante, Lavinia, qui reprend et étend l’Enéide en adoptant le point de vue de Lavinia, ultime épouse du héros, à qui Virgile n’accorde que quelques vers et aucune parole. Entre courage, désir de liberté et piété filiale, l’héroïne est témoin de la bêtise et de la violence propres aux récits héroïques comme celui dans lequel elle est prise : que peut l’étoffe tissée des mains d’une mère face à la pointe d’une lance transperçant la chair ? Dans ce texte conçu comme une conversation avec Virgile et qui souligne à quel point la littérature est un monde partagé, en constante mutation, Le Guin fait dialoguer une Lavinia consciente de son propre statut fictif avec le poète qui lui a donné vie – une vie toute entière faite de mots, où rien ne s’efface mais où tout peut toujours s’ajouter.

La pensée de Le Guin ne fait pas système, au sens où une théorie irréfutable rendrait ses propos péremptoires. Comme Lavinia elle-même, Le Guin, doute, hésite, reprend. Ainsi, renouant après des décennies, avec son cycle de fantasy Terremer, l’autrice change totalement sa façon d’écrire : ses protagonistes ont vieilli, leur regard s’est affûté, et Le Guin explore sans concession les ambiguïtés de son propre imaginaire. Remettant en question la relation des individus au pouvoir, elle confie à une femme d’âge mûr le soin de répondre à l’appel du héros, pour le bien commun, avant de pouvoir revenir avec soulagement à sa ferme, à son potager, et à l’homme qui l’y attend.

Aujourd’hui, alors que nous commémorons la disparition d’Ursula K. Le Guin il y a six ans, des autrices et auteurs du monde entier (Rivers Solomon, Han Song, Wu Ming-yi, Céline Minard, Luvan et bien d’autres), revendiquent l’influence de cette légende des lettres états-uniennes, dont la sagesse n’a pas fini de nous éclairer :

« Lorsque nous parlons d’avancer vers l’avenir, c’est une métaphore, de la pensée mythique interprétée littéralement, peut-être même du bluff, né de notre peur machiste d’être un instant inactifs, réceptifs, ouverts, silencieux, immobiles. […] C’est lorsque nous confondons nos rêves et nos idées avec le monde réel que les ennuis commencent, quand nous pensons l’avenir comme un endroit qui nous appartient. »

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

15.01.2026 à 10:30

La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l’inaction écologique

Pierre-Yves Carpentier, Doctorant en Psychologie Sociale, Politique et Environnementale, Université Côte d’Azur
Benoît Dérijard, Chercheur en écologie marine, Université Côte d’Azur
Clara Vincendon, Doctorante en psychologie sociale et de l'environnement, Université Côte d’Azur
Les biais cognitifs servent souvent d’alibi à l’inaction écologique, ce qui occulte des causes systémiques essentielles, comme le montre l’exemple des océans.
Texte intégral (2295 mots)

Face à l’urgence écologique, l’inaction est souvent justifiée par nos biais cognitifs individuels. Mais cette lecture psychologisante occulte l’essentiel. Des causes politiques, économiques et sociales sont à l’œuvre dans l’effondrement du vivant actuel. On le verra à travers l’exemple des océans et des milieux marins.


Face à l’urgence climatique, pourquoi sait-on mais n’agit-on pas ? Telle est la question posée par l’activiste Camille Étienne dans son documentaire Pourquoi on se bat ? (2022). Parmi ses invités figure Sébastien Bohler, journaliste et chroniqueur, notamment connu pour son essai le Bug humain (2019). Dans l’ouvrage, il explique que notre cerveau privilégierait le court terme au détriment de la planète. Il en conclut qu’il faut rééduquer notre cerveau pour déclencher l’action collective.

Ce discours, qui attribue l’inaction écologique à des biais cognitifs, c’est-à-dire à des mécanismes automatiques du cerveau, est repris par de nombreuses communications grand public. Sa simplicité est séduisante, mais il pose plusieurs problèmes. En effet, il ne dit rien des écarts considérables de comportements que l’on peut observer entre individus ou sociétés, il occulte les facteurs politiques, économiques et culturels et surtout il offre un alibi aux industries qui ont tout intérêt à maintenir l’exploitation intensive de la nature.

Cette explication est attrayante, mais ne permet pas de comprendre ce qui organise l’inaction ni d’y apporter des solutions concrètes et efficaces. Le cas du milieu marin illustre particulièrement cette logique : la gouvernance de l’océan est particulièrement délicate dans un contexte où prédomine l’exploitation économique, alors que les problèmes qui en découlent (catastrophes environnementales, destruction des moyens de subsistance de celles et ceux qui en dépendent ailleurs dans le monde…) sont souvent invisibilisés.

L’exemple des océans

L’océan constitue un bon exemple des limites de ce discours. Il s’agit du principal espace naturel à être exploité en continu à l’échelle planétaire : pêche, transport maritime, tourisme, sans parler de l’exploitation minière. Les prélèvements massifs y ont conduit à un effondrement global des espèces marines.

Cette découverte est relativement récente. En effet, la recherche océanographique s’est développée plus tardivement que ses équivalents terrestres, du fait, entre autres raisons, des difficultés d’accès du milieu marin. Ce retard explique en partie pourquoi la prise de conscience environnementale liée à la mer a été plus tardive que celle concernant les forêts ou les terres agricoles, par exemple.

De plus, l’océan a un statut particulier : c’est un bien commun global. Or, dans notre économie actuelle, les ressources libres et non régulées tendent à être surexploitées, les acteurs économiques cherchant à maximiser leurs bénéfices individuels avant que la ressource ne s’épuise. Cette dimension collective rend la gouvernance océanique complexe et retarde sa mise en place, puisqu’elle est dépendante de la coopération internationale.

Surtout, l’océan est un milieu qui nous est étranger : la dégradation des fonds, la raréfaction des espèces ou l’acidification des eaux se produisent hors de nos champs sensoriels. Ce contexte est particulièrement propice à l’émergence de biais cognitifs pour expliquer leur effondrement écologique.

Des biais réels mais surestimés

Depuis les années 1980, la recherche sur le sujet a montré qu'il existait à la fois des biais psychologiques et des remèdes à ces derniers. Pour n’en citer que quelques-uns : biais d’optimisme, de présentisme (c'est-à-dire, notre tendance à préférer les résultats immédiats au détriment des résultats futurs) ou encore distance psychologique.

Appliqués à l’écologie, ils se traduisent par une minimisation des risques environnementaux, qui sont alors perçus comme lointains, temporaires ou réversibles. De ces constats naît l’idée que l’inaction environnementale serait préprogrammée dans notre cerveau de façon universelle et que les solutions devraient viser cette partie rétive de nos psychologies.

Autre exemple : le phénomène de « shifting baseline » (aussi appelé amnésie environnementale), qui décrit la tendance pour chaque nouvelle génération à réévaluer comme « normal » un état de plus en plus dégradé de la nature. Pour le milieu marin, les professionnels prennent alors pour référence des niveaux de biodiversité déjà appauvris. Chaque nouvelle étape de dégradation des écosystèmes est ainsi intégrée comme un nouvel état stable, ce qui rend la perte globale plus difficile à voir.

Les biais cognitifs possibles sont nombreux : les facteurs individuels participant à l’inaction écologique sont depuis longtemps étudiés, connus et intégrés. Mais leur influence sur l’inaction climatique est surestimée.


À lire aussi : Inaction climatique : et si on était victime du biais de « statu quo » ?


Quand les biais cognitifs tombent à l’eau

Souvent mobilisés pour expliquer les comportements humains, ces biais peinent pourtant à décrire toute la réalité. Raisonnons par l’absurde : s’il existe des biais universels qui nous poussent à minimiser les enjeux environnementaux, voire à détruire l’environnement, comment expliquer les écarts parfois importants en termes de croyances et de comportements que l’on peut observer d’une personne à l’autre, d’une société à l’autre ?

Comment expliquer que, pour nombre de sociétés, le terme de nature n’existe tout simplement pas, parce qu’il n’y a pas de différence faite entre ce qui est considéré comme soi (humain) et comme autre, animal ou végétal ?

L’effondrement écologique ne peut se comprendre sans faire l’analyse des sociétés qui y contribuent et qui exacerbent nos biais individuels. Dans nos sociétés industrialisées, l’accroissement du capital structure à la fois nos environnements sociaux et nos motivations. Or, l’avènement des sociétés capitalistes n’a pas été le résultat de seuls biais cognitifs ou de processus biologiques universels : il a été mené par une petite fraction de l’humanité qui, avec les moyens matériels et politiques adéquats, a pu l’imposer à la majorité, entraînant la rupture des rapports sociaux et environnementaux préexistants.

Dans les milieux marins, l’effondrement écologique s’explique surtout par les conditions économiques et politiques qui le rendent possible à l’échelle globale : pêche industrielle peu régulée, marchandisation de la biodiversité marine (tourisme, aquaculture…), intérêts économiques et politiques liés au contrôle de l’extraction minière et énergétique (hydrocarbures offshore, minerais marins)… Le tout inscrit dans un système économique global fondé sur l’accumulation.

Tout cela montre que l’effondrement écologique actuel est davantage la conséquence d’arrangements sociopolitiques que de biais cognitifs individuels qui nous pousseraient naturellement à détruire les écosystèmes. Il nous faut sortir de cette vision et agir sur les causes systémiques qui produisent l’inaction.

En effet, nous pouvons agir sur les organes politiques et économiques qui encadrent la gestion des milieux naturels, dont les milieux marins. Or, c’est précisément ce que les discours majoritaires sur les biais psychologiques empêchent de faire. En légitimant l’idée selon laquelle ces biais universels – car inscrits dans notre biologie – seraient à l’origine des problèmes d’exploitation, ils invisibilisent les rapports de pouvoir, déresponsabilisent les politiques et fournissent des outils permettant ensuite de justifier l’inaction.


À lire aussi : Climat : comment l’industrie pétrolière veut nous faire porter le chapeau


Déplacer la focale de l’individuel au collectif

Que faire ? Individuellement, il est bien sûr possible d’agir sur sa consommation de produits issus de la surpêche et de l’exploitation animale, de limiter les déplacements polluants ou encore de rejoindre des collectifs afin de gagner en capacité d’action et d’information.

Quels arguments pour convaincre et engager à l’action ? La recherche en psychologie et en communication environnementale a identifié six « vérités clés » :

  • le changement climatique existe,

  • il est créé par nos sociétés industrielles,

  • il existe un consensus scientifique,

  • il a des conséquences graves sur l’humanité et la biodiversité,

  • la majorité des personnes en sont inquiètes et veulent agir,

  • enfin, des actions efficaces existent.

L’action collective doit ensuite œuvrer à tous les niveaux, du local à l’international, en gardant pour boussole :

  • le respect des droits et de la dignité des populations,

  • une gouvernance la plus égalitaire et démocratique possible,

  • et la mise en place de mesures efficaces, contrôlées et collaboratives de gestion des biens communs, tels que des aires marines protégées exigeantes.

Les aires marines protégées, en fonction de leur degré de protection, peuvent être plus ou moins efficaces. Issu de Kirsten Grorud-Colvert et al. (2021)

L’effondrement du climat et de la biodiversité ne sont donc pas des fatalités, mais les conséquences des systèmes sur lesquels nous pouvons avoir un impact – à condition de les réorienter vers des modèles plus justes et soutenables.

The Conversation

Pierre-Yves Carpentier est membre de l'association Alternatiba06 qui œuvre pour l'écologie.

Benoit Dérijard a reçu des financements du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), de l'Université Côte d'Azur, du FEAMPA (Fonds Européen pour les Affaires Maritimes, la Pêche et l'Aquaculture), de la Région Sud et de l'OFB (Office Français de la Biodiversité).

Clara Vincendon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.01.2026 à 10:30

Faut-il en finir avec les incitations à mieux gérer nos déchets ? Le problème posé par les sciences comportementales

Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Réduire les déchets à coups d’incitations individuelles séduit les institutions. Mais cette approche masque les causes sociales, matérielles et politiques du problème.
Texte intégral (1896 mots)

Pour réduire les déchets, les politiques publiques misent de plus en plus sur les sciences comportementales, comme les « nudges » (dispositifs de suggestion). Cette idée est séduisante, mais elle déplace la responsabilité d’un problème systémique vers les individus. Les défauts de tris et autres dépôts sauvages sont alors souvent requalifiés comme de « mauvais comportements ». Le problème de cette approche ? Elle invisibilise les déterminants matériels, sociaux et politiques de la production des déchets.


Depuis une dizaine d’années, les collectivités territoriales, les agences nationales et une partie du secteur privé se sont engouffrées dans une voie présentée comme prometteuse : l’application des sciences comportementales à la réduction des déchets.

L’idée est que si les individus trient mal, jettent au mauvais endroit ou produisent trop de déchets, c’est qu’ils manquent d’information, de motivation ou parce que les dispositifs censés orienter leurs gestes (emplacement des bacs, lisibilité des consignes…) n’envoient pas les « bons signaux ». Des campagnes fondées sur les « nudges », des dispositifs incitatifs ou des signalétiques présentées comme « engageantes », sont alors présentées comme suffisantes pour transformer les comportements ordinaires et les pratiques quotidiennes.

Ce récit séduit. En effet, il permet d’agir vite, à moindre coût, et sans remettre en cause les logiques structurelles qui génèrent les déchets. Mais cette vision est réductrice. Elle repose sur une vision des conduites humaines qui méconnaît profondément les rapports sociaux, les conditions d’habiter, les trajectoires résidentielles, les inégalités matérielles et symboliques.

Surtout, elle déplace la question politique des déchets à l’échelle des individus. Ce faisant, elle en assigne la responsabilité aux habitants, présentés comme des acteurs indisciplinés mais rationalisables à coups de micro-incitations.


À lire aussi : Les mots de la gestion des déchets : quand le langage façonne nos imaginaires


Dispositifs défaillants et production institutionnelle de la stigmatisation

Sur le terrain, les observations ethnographiques montrent un paysage différent. Il est davantage structuré par des dispositifs sociotechniques, économiques, organisationnels que par les intentions individuelles.

Dans de nombreux quartiers, le tri est entravé par des infrastructures inadaptées. Citons par exemple les vide-ordures encore en usage qui empêchent toute séparation des flux à la source, l’absence d’espaces de stockage dans les logements, les bacs trop éloignés ou difficilement accessibles… certains dispositifs semblent conçus sans avoir tenu compte des pratiques quotidiennes de circulation des habitants. On peut ainsi penser aux points d’apport volontaire dispersés sur plusieurs centaines de mètres, qui imposent de longs trajets pour trier le verre, le papier et les plastiques.

Ces contraintes matérielles façonnent les gestes quotidiens, bien davantage qu’un prétendu manque de volonté ou de sensibilisation. S’y ajoute un autre phénomène, particulièrement saillant dans les quartiers populaires : des pratiques de circulation d’objets – don, récupération, redistribution informelle – se trouvent placées sous un régime de suspicions et de sanctions.

Autrement dit, ce qui relevait auparavant d’une économie populaire du réemploi est désormais requalifié en dépôts sauvages et incivilités. Et cela non pas parce que les pratiques auraient nécessairement changé, mais parce que leur visibilité est perçue comme un problème par les institutions.

Cette requalification transforme des logiques de subsistance ou de solidarité en manquements à la norme. Dans ce cadre, les acteurs institutionnels chargés de la gestion des déchets valorisent avant tout une logique de salubrité publique. Leur action se concentre alors sur l’évacuation, la disparition rapide des traces, l’entretien visuel de la voie publique. Le déchet y est traité comme un rebut dont il faut se débarrasser, et non comme une ressource susceptible d’être valorisée. Ainsi, des objets laissés temporairement dans l’espace public dans l’attente d’un repreneur ou d’un réemploi sont ramassés par les camions de collecte. Et ce faisant, définitivement soustraits à toute possibilité de réutilisation, parfois réduits à l’état de déchets ultimes par le broyage.

Ce glissement est lourd d’effets. Dans ces quartiers, les déchets deviennent des marqueurs sociaux. Ils servent à requalifier des groupes, à leur attribuer des comportements naturalisés, à désigner des « responsabilités » qui coïncident souvent avec des stigmatisations ethno-sociales préexistantes.

La propreté devient alors un instrument de classement. La figure de l’« habitant défaillant » se substitue aux défaillances structurelles des dispositifs sociotechniques, économiques et organisationnels. Rebut d’un côté, ressources de l’autre : la distinction n’est pas seulement technique, elle est sociale et politique. Elle organise la manière dont les territoires sont perçus, traités et hiérarchisés.


À lire aussi : Pollution, un mot qui permet aussi d’opérer un classement social


Les sciences comportementales masquent les vrais enjeux

Dans ce contexte, le recours aux sciences comportementales agit comme un masque. Il détourne l’attention des problèmes très concrets qui structurent la gestion des déchets au quotidien :

  • infrastructures défaillantes ou mal pensées (vide-ordures qui encouragent à jeter sans trier, locaux poubelles saturés, équipements peu lisibles),

  • conditions de travail éprouvantes (gardiens inexistants ou cantonnés à « tenir » les parties communes sans moyens ni formation sur le tri, prestataires de nettoiement soumis à des règles strictes et à des cadences élevées),

  • et des conflits permanents entre acteurs (bailleur, métropole, prestataires, habitants).

Au lieu de rendre ces dysfonctionnements visibles, l’analyse se concentre sur le dernier maillon de la chaîne : l’habitant, présenté comme celui qui se trompe, résiste ou ne fait pas assez d’efforts. C’est pourtant l’organisation du système qui crée les conditions mêmes de ces « mauvais gestes ».

Les éboueurs, les agents de tri, les services techniques et les décisions politiques disparaissent derrière une théorie simplifiée des comportements, où l’individu devient un point d’application dépolitisé. Pour les instituions, cette approche est séduisante à plusieurs titres :

  • d’abord parce qu’elle promet des résultats visibles à court terme ;

  • ensuite, parce qu’elle évite d’avoir à ouvrir le dossier – plus coûteux et plus conflictuel – de la réduction à la source, de la régulation de la production, ou de la reconfiguration des infrastructures (transformation matérielle et organisationnelle des dispositifs existants). Cela impliquerait ainsi de remettre en cause des équipements qui orientent structurellement les pratiques vers l’évacuation plutôt que vers la valorisation. Ou encore de redéfinir le rôle des acteurs de terrain – gardiens, agents de propreté, prestataires –, aujourd’hui cantonnés à une gestion de la salubrité visible ;

  • enfin, elle s’accorde avec une conception néolibérale de l’action publique où chacun est sommé d’être responsable de son empreinte.

Pourtant, cette logique se heurte à deux limites majeures.

La première tient aux résultats eux-mêmes de ces interventions comportementales. D’abord, leurs effets sont difficiles à mesurer. Elles peuvent également se révéler peu durables, puisque fortement dépendante des configurations sociales et matérielles dans lesquelles elles sont déployées. Enfin, elles peuvent modifier les comportements à court terme, mais ces ajustements se défont rapidement lorsque les incitations cessent, tant que l’organisation concrète reste inchangée. En pratique, les effets observés dans des cadres expérimentaux se révèlent difficiles à transposer durablement dans les contextes ordinaires.

La seconde limite est politique. En recentrant l’attention sur les comportements individuels, ces interventions contribuent à déplacer la responsabilité vers ceux qui disposent de la marge de manœuvre la plus étroite. Les habitants les plus précaires deviennent les premiers visés par ces dispositifs correctifs, alors même qu’ils subissent des infrastructures défaillantes et des conditions d’habiter plus contraignantes que d’autres.

Pendant ce temps, les ressorts structurels de la production de déchets demeurent intouchés. L’action publique se focalise ainsi sur ceux qui ont le moins de pouvoir d’action et épargne ceux qui déterminent réellement les volumes et les flux.

Sortir de la vision psychologisante de la gestion des déchets

En finir avec les sciences comportementales appliquées à la gestion des déchets ne signifie pas rejeter toute forme d’attention aux pratiques quotidiennes et individuelles. Cela implique plutôt de déplacer son centre de gravité. Pour cela, il convient de sortir d’une vision psychologisante, de réintroduire les dimensions matérielles, institutionnelles, historiques, politiques et sociales, et enfin de reconnaître que les déchets ne sont pas seulement une affaire d’individus mais aussi de systèmes.

Les infrastructures, les logiques économiques de production, la division sociale du travail, les politiques urbaines et les rapports de pouvoir façonnent bien davantage les volumes, les flux et les gestes que ne le feront jamais les autocollants sur un bac jaune.

Si les sciences comportementales ont pu offrir quelques outils ponctuels, elles ne constituent ni une théorie sociale ni une politique publique durable. La gestion des déchets exige une compréhension plus exigeante, celle d’un monde où la matérialité, les normes, la stigmatisation, les inégalités et les infrastructures s’entremêlent. S’y dérober en réduisant sa complexité à des micro-incitations n’est pas seulement inefficace, c’est aussi renoncer à penser ce que les déchets révèlent réellement de nos sociétés.

The Conversation

Camille Dormoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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