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22.10.2026 à 12:23

Qu’est-ce qu’une forêt ? Pourquoi cette question est bien plus complexe qu’il n’y paraît

Thierry Gauquelin, Professeur émérite, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)
Il existe au moins 1 000 définitions du mot « forêt ». Définir ce qu’est une forêt demeure très important. Cela permet de savoir ce que l’on promeut sur le plan économique, écologique ou climatique.
Texte intégral (4472 mots)
Forêt d’_Abies pinsapo_ et de pins d’Alep, Sierra de Los Nieves, Andalousie (Espagne). Thierry Gauquelin, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Il existe au moins 1 000 définitions du mot « forêt ».

  • Définir ce qu’est une forêt demeure très important. Cela permet de savoir ce que l’on promeut exactement sur le plan économique, écologique ou climatique.

  • Pour un écologue, une plantation d’arbres qui sont tous de la même espèce et de la même taille ne peut être une forêt.


Qu’est-ce qu’une forêt ? De prime abord, cette question paraît relativement simple. Un enfant pourrait y répondre. Il n’est, de fait, pas très difficile de décrire une forêt. Lorsqu’il s’agit de la définir cependant, de nombreuses versions peuvent s’affronter. En 2006, une publication scientifique recensait même 1 000 définitions.

Quand on regarde du côté de l’étymologie de « forêt », on constate qu’au fil des siècles celle-ci a pu être définie par son étendue, par la taille des arbres ou encore par le fait qu’elle appartienne au pouvoir royal.

Cette question de savoir ce qu’est une forêt n’est pas, cependant, qu’une querelle de linguistes. Elle a des conséquences concrètes : un endroit considéré comme une forêt pourra, par exemple, bénéficier des lois et des aides qui protègent les forêts. Des intérêts économiques, écologiques et climatiques surviennent ainsi vite derrière cet enjeu de la définition.

Mais alors qu’est-ce qu’une forêt ?

La définition des écologues

Pour l’écologue, la définition est assez simple. C’est un écosystème, structuré par une strate arborée – donc, avec des arbres – qui montre un haut degré de complexité en relation avec l’importante biodiversité qu’il abrite. Aujourd’hui, 80 % de la biodiversité terrestre se trouve dans les forêts.

La forêt est ainsi le siège d’échanges de matière et d’énergie et de relations intenses presque infinies entre vivant et non-vivant, et au sein du vivant lui-même dont tous les acteurs sont interdépendants.

Sans le geai qui dissémine les glands, par exemple, la régénération de la forêt de chênes serait limitée. Sans les champignons mycorhiziens en symbiose avec les racines des arbres, il y aurait moins, voire pas du tout, de prélèvements d’eau du sol et d’éléments minéraux indispensables à la vie des arbres.

Sans les champignons et les coléoptères saproxyliques, il n’y aurait pas non plus de dégradation du bois mort tombé au sol et pas de recyclage de toute cette matière organique participant à la fertilité du sol. Les relations entre le sol – où la grande majorité de la biodiversité se trouve – et la végétation sont ainsi particulièrement exacerbées en forêt.

Champignons saroxyliques colonisant un bois mort en forêt de Sainte Baume
Champignons saproxyliques colonisant le bois mort au sol en forêt de Sainte-Baume (Var/Bouches-du-Rhône). Thierry Gauquelin, Fourni par l'auteur

Ce n’est certes pas l’apanage des forêts de montrer un tel niveau de complexité ; beaucoup d’écosystèmes sont aussi complexes. Mais le simple fait d’abriter des arbres confère déjà aux forêts une structure diversifiée, liée à la stratification de l’espace. Ainsi, la lumière, l’ombre, l’humidité, la chaleur sont réparties différemment d’un point à l’autre, verticalement, horizontalement et temporellement.

On peut donc trouver dans une même forêt des plantes sciaphiles, celles qui supportent l’ombre des arbres, ou des plantes dites vernales, comme les scilles lis-jacinthes (Scilla lilio-hyacinthus), qui fleurissent dans les hêtraies au printemps avant que les feuilles des arbres ne viennent obscurcir le ciel et qui ne vont ensuite subsister l’été que sous forme de bulbes cachés dans le sol.

Hêtraie, forêt d’Auberive, Haute-Marne
Hêtraie, forêt d’Auberive, Haute-Marne. Thierry Gauquelin, Fourni par l'auteur

Forêt ou plantation ?

Pour comprendre ce qu’est et ce que n’est pas une forêt, le botaniste Francis Hallé nous avertit également :

« Ne prenons plus les plantations d’arbres pour des forêts. »

Dans les plantations d’arbres, et particulièrement dans les plantations monospécifiques, la biodiversité très réduite limite la complexité des échanges inhérente aux forêts. La structure est particulièrement simplifiée, avec une seule strate constituée d’arbres du même âge, soit des arbres qui font tous la même taille. Il ne s’agit donc plus d’une forêt au sens écologique du terme. Ces plantations sont plus des champs d’arbres que des écosystèmes forestiers.

Plantation de pins maritimes dans les landes de Gascogne
Plantation de pins maritimes dans les landes de Gascogne. Thierry Gauquelin, Fourni par l'auteur

Elles sont aussi moins résilientes et souvent plus sensibles aux incendies que des forêts diversifiées et ne peuvent assurer les mêmes fonctions écologiques que les forêts (qualité de l’air et de l’eau, régulation du climat, protection des sols, préservation de la biodiversité) qu’elles ont parfois remplacées.

Plantation d’Eucalyptus ayant remplacé une forêt de Chênes liège au Maroc
Plantation d’eucalyptus ayant remplacé une forêt de chênes liège au Maroc. Thierry Gauquelin, Fourni par l'auteur

Entre ces deux extrêmes on peut parfois trouver des situations intermédiaires. Dans la « forêt » des Landes, la diversification des essences introduites en lisière ou au sein des peuplements de pin maritime avec, par exemple, des chênes, des arbousiers, et une gestion s’inspirant de la sylviculture mélangée à couvert continu pourraient progressivement nous permettre de qualifier ces plantations de forêt.

Une définition administrative

Cependant, la définition administrative ne fait pas pour sa part cette différence entre forêt et plantation. C’est une définition statique et froide, celle qui permet les statistiques de l’Inventaire forestier national ou, au niveau mondial, de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Ces définitions ont émergé, car il faut bien s’entendre sur une définition malgré la diversité très grande des forêts et de la manière dont elles sont perçues.

À l’évidence, la présence d’arbres est un prérequis. Mais, du coup, si l’arbre est évidemment indispensable à une forêt, encore faut-il, d’une part, que cet arbre soit d’une taille minimale et, d’autre part, qu’il soit surtout représenté dans cette forêt avec une densité, un recouvrement minimal. Un seul très vieux et très beau chêne au milieu d’une prairie, ce n’est évidemment pas une forêt.

De même, il est impossible de nommer « forêt » un peuplement assez dense de petits arbustes. Ce n’est qu’une forêt en devenir. Il faut donc mettre des limites quand la nature, où tout est gradient, n’en a pas mis.

La Communauté européenne et la FAO se sont ainsi entendues, dès les années 2000, sur une définition qui étonne nombre de ceux qui la découvrent, tant elle est, tout du moins pour les Occidentaux que nous sommes, éloignée de la perception que l’on peut avoir de la forêt. La voici :

« Une forêt est une terre ayant un couvert arboré (ou une densité de peuplement équivalente) supérieur à 10 % et une superficie supérieure à 0,5 hectare. Les arbres doivent pouvoir atteindre une hauteur minimale de 5 mètres à maturité in situ. »

Lorsqu’on lit cette définition, c’est surtout cette densité du couvert arboré, seulement supérieure à 10 %, qui interroge. La densité correspond ici à la projection au sol de la couronne des arbres. Donc 10 %, c’est suffisant pour définir une forêt. On est loin de la forêt sombre et dense dans laquelle s’aventure le Petit Chaperon rouge ou encore de la forêt tropicale sur la canopée de laquelle s’asseyait le radeau des cimes.

Mais c’est ainsi et, à la réflexion, cela permet d’intégrer un tas de formations végétales arborées dans lequel l’arbre joue un rôle majeur sans pour autant occuper tout l’espace. C’est le cas d’un certain nombre de forêts du bassin méditerranéen, qui, soit parce que le climat ne le permet pas, soit parce que l’humain en a décidé autrement, ne présentent qu’une densité d’arbres assez faible, laissant des plages de sol nu importantes, propices à l’épanouissement de plantes de lumière.

Forêt ou steppe arborée d’Arganiers (Souss Marocain)
Forêt ou steppe arborée d’arganiers (Souss marocain). Thierry Gauquelin, Fourni par l'auteur

Concernant la hauteur minimale des arbres mentionnées, c’est-à-dire cinq mètres, c’est plus évident : c’est déjà une hauteur raisonnable, presque un immeuble de deux  étages. Mais cela reste modeste en comparaison des cathédrales végétales de 40 à 100 mètres de haut que l’on peut apercevoir en Amérique du Nord avec les séquoias ou bien en Asie du Sud-Est avec les diptérocarpacées.


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Forêt de Sequoiadendron giganteum (Sequoia Park, Californie)
Forêt de Sequoiadendron giganteum (Sequoia Park, Californie). Thierry Gauquelin, Fourni par l'auteur

Une forêt, des forêts

De fait, sur tous les continents, la diversité des forêts est immense. Il n’y a, en réalité, pas une forêt, mais des forêts qui se distinguent par leur structure, leur biodiversité, leur histoire et leur dynamique et, enfin, leur fonctionnement, ces quatre piliers indissociables et interconnectés qui caractérisent chaque écosystème forestier.

Leur structure est en effet très variable et notamment leur structure verticale. Si la stratification – l’organisation des différentes strates herbacées, arbustives, arborées – peut être très complexe, certaines forêts ne présentent qu’une seule strate arborée, comme les mangroves.

C’est aussi le type d’arbre qui peut être variable avec des arbres à tronc unique édifiant des futaies ou bien des arbres à troncs multiples résultant souvent de rejets de souche qui caractérisent les taillis.

Taillis de Chêne vert (Quercus ilex), Sainte-Baume(Var)
À gauche, futaie régulière, forêt de Bercé (Sarthe). À droite, taillis de chênes verts (Quercus ilex), Sainte-Baume (Var). Thierry Gauquelin, Fourni par l'auteur

La structure temporelle, aisément compréhensible par le promeneur régulier en forêt, peut également être très variée. Les forêts peuvent de fait présenter des physionomies très différentes en fonction des saisons selon la phénologie des essences présentes qui peuvent être caducifoliées – elles perdent leurs feuilles à la mauvaise saison – ou sempervirentes – les arbres conservent une partie de leur feuillage en hiver.


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C’est enfin la structure d’âge qui différencie, par exemple, des futaies régulières où l’ensemble des arbres ont sensiblement le même âge et des futaies irrégulières où cohabitent au sein de la même espèce des arbres d’âge différent.

Concernant la biodiversité, il n’y a rien de commun entre les forêts tropicales où sur un hectare jusqu’à 600 espèces d’arbres peuvent être dénombrées, contre une quinzaine à peine dans une forêt tempérée riche.

Mais il peut aussi exister de véritables forêts dominées par une seule espèce arborée, telles des forêts de montagne où une unique espèce est capable de se développer dans ces environnements difficiles.


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Les forêts sont aussi très diverses en fonction de leur histoire, de son ancienneté et de l’influence de l’humain.

Tous les intermédiaires existent entre la forêt primaire – qui n’existe plus en Europe – dont le fonctionnement n’a jamais été significativement altéré par l’humain et une forêt récente, faisant l’objet d’une sylviculture plus ou moins intense.

À cet égard, les forêts subnaturelles, généralement matures – ce qui implique une certaine ancienneté sans présenter de traces visibles d’exploitation depuis plusieurs siècles – sont celles qui se rapprochent le plus des forêts primaires sous nos latitudes. Ce sont elles qui présentent le plus haut degré de naturalité.

Leur sol est généralement épais et en équilibre avec la végétation qu’il supporte. Leur importance en tant que puits de carbone et comme rempart contre les incendies est d’ailleurs aujourd’hui clairement démontrée. Les sanctuariser doit constituer une priorité tout en favorisant la libre évolution des peuplements, un des leviers d’adaptation au changement climatique.

Forêt subnaturelle de la Sainte Baume
Forêt subnaturelle du massif de la Sainte-Baume (Var/Bouches-du-Rhône). Thierry Gauquelin, Fourni par l'auteur

Qu’est-ce que donc finalement qu’une forêt ? Avant tout, une « créature » comme dirait l’écrivain Richard Powers, auteur du magistral livre l’Arbre-monde (The Overstory, 2018). C’est-à-dire une entité vivante, représentée par une incroyable diversité de formes, mais toujours caractérisée par une interdépendance de toutes ses composantes et une complexité fonctionnelle qu’il reste encore à déchiffrer.

The Conversation

Thierry Gauquelin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.10.2026 à 15:55

Prix de l’électricité nucléaire : les dessous du mécanisme envisagé par l’État pour les nouveaux EPR2

Alexis Vessat, Économiste de l’énergie et Chercheur postdoctoral à l'Université de Montpellier, Université de Montpellier
Pour financer les six futurs réacteurs nucléaires EPR2, la France a proposé à l’Union européenne un mécanisme financier inédit : le « contrat pour différence ».
Texte intégral (2530 mots)

L’ESSENTIEL

  • Pour financer les six futurs réacteurs nucléaires EPR2, la France a proposé à l’Union européenne un mécanisme financier inédit : le « contrat pour différence ».

  • Loin d’être une simple garantie de prix, ce dispositif redistribue subtilement les risques économiques entre l’État, EDF et les consommateurs.

  • La question se pose de savoir si toutes les leçons de l’ancien dispositif, l’Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh), ont été pleinement digérées.


Pivot de la stratégie énergétique de la France pour remplacer progressivement son parc historique et atteindre la neutralité carbone, la construction de six nouveaux réacteurs EPR2, version optimisée de l’EPR, répartis par paires sur les sites de Penly, Gravelines et Bugey, constitue un chantier industriel colossal.

Des travaux préparatoires ont d’ores et déjà débuté à Penly puis à Gravelines, mais la décision finale d’investissement est attendue d’ici la fin de l’année 2026. Si les premières mises en service ne sont pas attendues avant 2038, les modalités prévues entre l’État, EDF et les consommateurs pour partager les coûts et notamment stabiliser les prix en cas de production inférieure aux prévisions, elles, doivent être définies bien en amont.

En ce sens, le gouvernement français a proposé à la Commission européenne un montage financier inédit pour stabiliser sur quarante ans les recettes tirées de l’électricité produite, en s’appuyant notamment sur des contrats pour différence. Ces derniers sont encadrés par le nouveau règlement européen de 2024 sur l’organisation du marché de l’électricité, dont la France reprend ici le modèle.

Son enjeu est de réduire le risque de perte de revenu pour le producteur, de rendre le projet plus facile à financer et de limiter le coût du capital. Mais le dispositif proposé pour les EPR2 comporte des subtilités nouvelles. Reste à savoir si l’État et les consommateurs en sortiront gagnants.

De l’Arenh au « contrat pour différence », des objectifs distincts

Comprendre l’enjeu du futur contrat des EPR2 exige de le situer par rapport à l’ancien dispositif d’Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh). Ce dispositif, qui a été en vigueur de 2011 à 2025, cherchait à partager la rente d’un parc déjà amorti en demandant à EDF de céder un volume fixe d’électricité à prix administré (42 euros/MWh) à ses concurrents.

Le nouveau contrat pour différence (CfD) répond à un défi opposé, celui de rendre finançables des dizaines de milliards d’euros d’investissements nouveaux, alors que le marché de gros fixe les prix heure par heure en fonction des coûts de production de court terme. Or, construire des centrales exige une visibilité sur près d’un demi-siècle que ce marché de court terme ne peut offrir aux financeurs, d’où le dispositif envisagé.

Marché de l’électricité, mode d’emploi

  • Le marché de gros : C'est le marché virtuel où l'électricité s'achète et se vend en grande quantité entre producteurs (comme EDF), fournisseurs (qui la revendent aux particuliers) et traders, avant d'arriver sur le réseau.
  • Le marché spot (ou marché au jour le jour) : Une composante du marché de gros où l'électricité est négociée pour livraison le lendemain, heure par heure. Son prix varie fortement selon la météo, la demande et la disponibilité des centrales.
  • Le coût marginal: Sur le marché spot, le prix d'équilibre horaire est fixé par le coût de la dernière centrale appelée pour satisfaire la demande (souvent du gaz). Il reflète l'équilibre de court terme, mais ne garantit pas la couverture des coûts fixes d'une centrale nucléaire sur 40ans.
  • Le contrat pour différence (CfD) : Un instrument financier « de lissage » qui ne remplace pas le marché de gros. Le producteur continue de vendre son électricité sur le marché au prix du jour, puis équilibre ex post sa recette réelle avec l'État autour d'un prix convenu à l'avance.


Contrairement à ce que faisait l’ARENH, le CfD ne retire pas l’électricité du marché de gros : EDF vend sa production sur le marché spot, puis un mécanisme d’équilibrage financier intervient ex post (c’est-à-dire après coup). L’État ne fixe donc aucun tarif d’achat ; il superpose au marché une protection contre le risque de perte de revenu, afin de limiter le coût du capital.


À lire aussi : Fin de l’ARENH : comment l’électricité nucléaire française a basculé dans le marché


Un paiement calculé sur une production théorique

Le principe de base du contrat pour différence bidirectionnel est simple : l’électricien vendra l’électricité des nouveaux réacteurs sur le marché de gros. Puis, en fin d’année, on compare le prix de marché à un « prix d’exercice », fixé à l’avance par le contrat. Si le marché a été plus bas que ce prix d’exercice, l’État versera la différence à EDF. S’il a été plus haut, EDF reversera le surplus à l’État.

La particularité du contrat des EPR2 tient à l’assiette de ce calcul. En principe, l’écart de prix ne sera pas multiplié par la production réelle des réacteurs, mais par un volume de référence fixe, estimé initialement à plus de 66 TWh par an pour les six réacteurs.

Prenons un exemple concret. Imaginons un volume de référence de 60 TWh, un prix d’exercice de 100 euros par mégawattheure (MWh) et une année où la production réelle a baissé à 36 térawattheure (TWh) en raison de pannes, de conditions météorologiques défavorables ou d’impératifs de maintenance. Pour isoler le mécanisme, supposons que les ventes soient réalisées au prix moyen de l’année, laissons de côté les autres recettes et retenons des prix supérieurs au coût variable de production.

  • Si les prix de marché chutent à 50 €/MWh, alors l’État compense l’écart de 50 € sur la totalité des 60 TWh théoriques (soit 3 milliards d’euros).

  • La recette totale pour EDF atteint 4,8 milliards d’euros, contre seulement 3,6 milliards si le contrat n’avait couvert que la production réelle.

Le volume de référence protège donc le financement du projet contre les aléas de production lorsque les prix sont bas. Mais ce mécanisme protège-t-il également l’État (et indirectement, le consommateur et le contribuable) lorsque les prix de l’électricité s’envolent ?


À lire aussi : Canicule : pourquoi le vrai coût des coupures d’électricité n’apparaît dans aucun chiffre officiel


Une asymétrie fondamentale

Si le prix de marché dépasse le prix d’exercice alors que la production est faible, appliquer strictement le volume de référence forcerait EDF à reverser des sommes sur de l’électricité qu’elle n’a pas pu vendre. Pour éviter cette situation extrême, le projet de contrat introduit une clause d’ajustement.

Dès que la production descend sous un certain seuil (qui s’élève avec le prix de marché, si bien qu’à production donnée, la clause ne s’applique qu’à partir d’un prix suffisamment élevé), le reversement dû à l’État est alors calculé sur la production réelle, augmenté d’une composante forfaitaire, égale à un pourcentage nommé X (encore à fixer, plafonné à 10 %) du prix d’exercice multiplié par le volume de référence.

Contrairement à ce qu’une lecture rapide pourrait suggérer, ce plafond de 10 % ne donne pas la borne maximale du montant total que pourra atteindre le reversement. Ce plafond de 10 % porte sur la composante ajoutée au règlement recalculé sur la production réelle. Autrement dit, le reversement total continue donc d’augmenter avec le prix lorsque la clause est active.

Cette formule introduit ainsi une asymétrie entre les périodes de prix bas et les périodes de prix élevés. Revenons à notre exemple :

  • À 50 euros en dessous du prix d’exercice, l’État verse une compensation calculée sur les 60 TWh théoriques.

  • À 50 euros au-dessus du prix d’exercice, le reversement du producteur à l’État est recalculé sur l’assiette ajustée.

L’ensemble des cas possibles peut être représenté par le tableau suivant, toujours sous les hypothèses de l’exemple et avec le pourcentage X supposé à son plafond de 10 % :

Au-dessus du prix d’exercice, comme on l’a vu plus haut, le reversement d’EDF se calcule sur le volume de référence de 60 TWh ou, lorsque la clause d’ajustement s’applique, sur la production réelle de 36 TWh, augmentée de la composante forfaitaire (0,6 milliard d’euros dans notre exemple).

Dans cet exemple, les deux calculs aboutissent au même reversement pour un prix de 125 €/MWh ; au-delà, le second est plus faible et c’est lui qui est retenu, si bien qu’à production inchangée, la recette d’EDF reste de 3 milliards d’euros et cesse alors de dépendre du prix de marché. La dernière colonne donne, pour comparaison, la recette d’un contrat réglé sur la seule production réelle, sans composante forfaitaire (3,6 milliards d’euros).

Cette asymétrie peut se comprendre comme une manière de préserver la viabilité financière de l’exploitant en cas de dysfonctionnement technique majeur combiné à des prix de marché très élevés.

Leçons du passé et risques pour l’avenir

Cette asymétrie conduit à se demander si l’exploitant conserve l’incitation à faire tourner ses centrales au maximum, et dans quelle mesure l’État pourra ajuster au fur et à mesure les paramètres clés de ce calcul en fonction de l’évolution de la conjoncture.

En effet, un contrat trop protecteur pour EDF risquerait de déconnecter le producteur de la réalité du réseau. À l’inverse, si chaque mégawatt produit en période de hausse subit un prélèvement excessif, l’intérêt d’exploiter l’outil industriel s’amenuise. La Commission européenne, qui examine actuellement la proposition française, a estimé provisoirement que le paiement fondé sur le volume de référence peut maintenir des incitations efficaces à l’exploitation et à la maintenance, mais souhaite maintenant s’assurer que le mécanisme ne crée pas de distorsions sur le marché de l’électricité ou de surcompensations indues.

La clause prévue agit aussi sur les incitations à produire. Lorsqu’elle s’applique, à prix de référence annuel inchangé, chaque mégawattheure supplémentaire augmente le reversement de l’électricien à l’État (écart entre le prix de référence et le prix d’exercice). Le producteur reste incité à produire seulement lorsque le prix obtenu couvre ce prélèvement supplémentaire et les coûts correspondants. Le bon calibrage des paramètres du contrat doit ainsi concilier sécurisation du financement et incitations à exploiter les réacteurs.

L’histoire récente de la régulation nucléaire en France invite d’ailleurs à la prudence. L’un des principaux écueils du système ARENH aura été le gel de son prix administré (42 euros/MWh), resté quasi immobile pendant quatorze ans alors même qu’il devenait obsolète, le décret qui devait en fixer la méthode d’actualisation n’étant jamais entré en vigueur.

Pour les EPR2, le contrat envisagé prévoit que six paramètres clés, dont le volume de référence et la définition du prix de référence, pourront être révisés périodiquement, en principe tous les cinq ans. C’est une avancée majeure pour adapter le contrat à l’évolution des coûts réels et des marchés. Cependant, plus un contrat est révisable, plus la méthode d’actualisation doit être transparente et indépendante pour éviter tout risque réglementaire ou politique.

Ce contrat de quarante ans n’engage pas nécessairement de coût fixe pour l’État, qui jouera plutôt un rôle d’amortisseur, la collectivité payant si les prix du marché chutent et récupérant des recettes s’ils s’envolent. La publication des chiffres définitifs permettra d’évaluer si l’équilibre trouvé protégera réellement le consommateur.


À lire aussi : L’étonnante valeur des kWh qu’on ne produit pas


The Conversation

Alexis Vessat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.10.2026 à 16:00

Les plus modestes sont plus sensibles aux incitations écologiques, même si cela leur coûte plus cher

Rita Abdel-Sater, Économiste, chargée d'évaluation d’impact, Agence Française de Développement (AFD)
Si l’on propose un contrat d’électricité vert par défaut, les plus précaires garderont davantage cette option, même si elle leur coûte plus cher qu’un contrat standard.
Texte intégral (2032 mots)

L’ESSENTIEL

  • Pour favoriser les comportements écologiques, les « nudges » sont largement utilisés par les décideurs publics à travers le monde.

  • Contrairement à une taxe ou à une interdiction, le nudge est un outil qui vise à influencer un choix sans contraindre qui que ce soit. Sa mise en place ne coûte pas grand chose, d’où sa popularité.

  • Mais ces outils peuvent être inégalitaires, car les plus précaires semblent plus influencés par les nudges. Par exemple, si l’on propose un contrat d’électricité vert par défaut, les plus précaires garderont davantage cette option, même si elle leur coûte plus cher qu’un contrat standard.


Imaginez recevoir votre facture d’électricité. Vous regardez le montant, peut-être votre consommation, et puis une nouvelle ligne attire votre attention. Elle vous apprend que vos voisins, dans des logements comparables au vôtre, consomment moins d’électricité que vous.

Cette information est-elle susceptible de vous faire baisser votre consommation d’électricité ? C’est fort possible. Une étude menée sur près de 600 000 ménages a montré que les foyers qui recevaient ce type d’information sur leur facture réduisaient leur consommation d’électricité par rapport à ceux qui recevaient une facture classique. Pour obtenir une baisse comparable en changeant le tarif, il aurait fallu augmenter le tarif de l’électricité de 11 à 20 %.

Ainsi, une ligne de plus sur une facture peut modifier un comportement de consommation sans augmenter le prix ni interdire quoi que ce soit. Cet ajout est ce qu’on appelle un « nudge vert ». C’est-à-dire un « coup de pouce » comportemental mis au service des politiques environnementales.

Face au changement climatique, qui nécessite des transformations systémiques, une réglementation et une combinaison d’instruments de politique publique incitatifs pour changer les comportements, cet outil s’est imposé dans les politiques publiques du monde entier.

QU’EST-CE QU’UN NUDGE ?

  • Un nudge modifie le contexte dans lequel une décision est prise pour rendre une option plus simple, plus visible ou plus probable, sans l’imposer ni interdire les autres. Placer les fruits à hauteur des yeux à la cantine ou inscrire automatiquement les salariés à un plan d’épargne retraite qu’ils restent libres de quitter, en sont des exemples classiques, popularisés par l’économiste Richard Thaler, Prix Nobel 2017.

Un outil adopté partout dans le monde

La première unité gouvernementale consacrée à la conception et l’implémentation de ces interventions fondées sur les sciences comportementales a été créée au Royaume-Uni en 2010. On en compte aujourd’hui plus de 200 dans plus de 50 pays. Singapour a été parmi les premiers à les appliquer à l’environnement : dès 2011, son ministère de l’environnement s’est doté de l’Environmental Behavioural Sciences and Economics Research Unit (EBERU), une unité chargée des interventions comportementales sur l’eau, l’énergie et les déchets.

La plupart des pays de l’OCDE, dont la France, ont suivi. Ces unités s’appuient sur les travaux de psychologie et d’économie comportementale pour concevoir leurs interventions.

Voici quelques exemples de nudges verts qui ont ainsi été mis en place :

  • contrat vert par défaut : en Allemagne, proposer par défaut un contrat d’électricité d’origine renouvelable a multiplié son adoption par dix ;

  • menu végétarien par défaut : faire du plat végétarien l’option par défaut augmente de 40 % la probabilité qu’il soit choisi, alors que la viande reste disponible ;

  • engagement personnel : un bref engagement pris à l’arrivée dans un hôtel a augmenté de plus de 40 % la réutilisation des serviettes.

Le succès des nudges verts auprès des décideurs s’explique en partie par son faible coût et par le fait que, contrairement à une taxe ou à une interdiction, il ne contraint personne.

Parce qu’il s’appuie sur des tendances psychologiques largement partagées par les humains, un nudge est aussi censé s’appliquer à tous de la même manière. Là où une taxe carbone est souvent jugée régressive, parce qu’elle pèse proportionnellement plus sur les ménages modestes, le nudge peut ainsi apparaître comme un instrument plus juste.

Mais est-ce vraiment le cas ? Notre étude tend à argumenter qu’en réalité ces nudges ne touchent pas tout le monde de la même façon : les personnes à faibles revenus semblent y être plus sensibles, alors même que des changements de comportement se révèlent souvent plus coûteux pour elles.

Pour un même geste, un effort inégal pour les plus pauvres

Pour juger si un nudge vert est équitable, il faut d’abord regarder quel est le changement visé et qu’est-ce qu’il implique pour l’individu. Certains gestes écologiques peuvent être bénéfiques au niveau personnel : prendre les transports en commun ou isoler son logement permet souvent de faire des économies.

D’autres actions ont, elles, un coût sans contrepartie personnelle : payer pour compenser ses émissions de carbone, acheter un produit « écoresponsable » plus cher, passer du temps à trier ses déchets. Le bénéfice est alors seulement collectif.

Quand une politique oriente les comportements vers ce second type de gestes, ceux qui les adoptent en supportent le coût. Or ce coût ne pèse pas autant pour tous : si un produit écoresponsable ou un contrat d’électricité vert coûte 10 euros de plus, cette somme ne représente pas la même part dans un budget mensuel de 1 000 euros ou dans un budget de 10 000 euros. Ces gestes sont ainsi plus coûteux pour les plus précaires, pourtant ce ne sont pas eux qui polluent le plus : les 10 % les plus riches de la planète émettent près de la moitié du CO₂ mondial, contre à peine 12 % pour la moitié la plus pauvre.

Si un nudge modifiait les comportements de tous dans les mêmes proportions, ce serait déjà une source d’inégalité. Mais il est possible qu’il n’agisse pas de la même façon sur tout le monde. Un autre paramètre aggrave ces déséquilibres : plus on est aisé, moins on semble sensible aux nudges.

Des ménages modestes plus réceptifs aux nudges ?

C’est l’hypothèse centrale de notre article : face à un même nudge, les personnes à revenus modestes réagiraient en moyenne plus fortement que les personnes aisées. Elle s’appuie sur des travaux montrant que le manque de ressources modifie la façon de prendre des décisions, et renforce certains des mécanismes psychologiques sur lesquels reposent précisément les nudges.

Prenons, par exemple, le biais de statu quo, cette tendance à conserver l’option proposée plutôt que d’en choisir activement une autre. C’est lui qui fait fonctionner les options par défaut. Tout le monde y est sujet, car il est alimenté par l’aversion à la perte : on redoute davantage une perte qu’on n’apprécie un gain équivalent. Concrètement, cela signifie que la peine liée à la perte de 100 euros nous affecte plus que la joie que représenterait un gain de 100 euros.

Mais ce biais est en moyenne plus marqué chez les personnes qui disposent de moins de ressources. Cela se comprend : avec une faible marge financière, une erreur coûte proportionnellement plus cher et se rattrape plus difficilement, qu’il s’agisse d’un contrat mal choisi ou d’un changement décidé trop vite. Garder l’option proposée est alors une forme de prudence. Les ménages aisés, qui disposent d’un filet de sécurité, prennent moins de risques en changeant.

La comparaison sociale suit une logique proche. Des expériences suggèrent que les personnes ayant grandi dans un environnement plus incertain s’appuient davantage sur les choix des autres pour décider. Quand on a peu de moyens pour explorer soi-même toutes les options, suivre ce que font les autres permet de gagner du temps et de limiter les erreurs. C’est une stratégie raisonnable dans un environnement contraint.

Une étude menée en Suisse sur des contrats d’électricité verte va dans ce sens. Lorsqu’une offre verte plus chère était proposée par défaut, les foyers modestes la conservaient plus souvent que les foyers aisés, y compris quand elle ne correspondait pas à leurs préférences.

Ils payaient ainsi un supplément qu’ils n’auraient pas forcément choisi s’ils avaient dû décider eux-mêmes.

Des expériences en ligne menées aux États-Unis ont mesuré des effets de nudge plus importants chez les participants disposant de moins de ressources : les participants devaient choisir entre plusieurs options de consommation (carte de crédit, remboursement de dette…). Qu’elle soit avantageuse ou non, l’option présélectionnée par défaut était plus souvent retenue, et cet effet était de deux à cinq fois plus fort chez les participants au niveau socio-économique plus faible. Selon les auteurs, cet écart pourrait aussi s’expliquer par une moindre aisance avec les notions financières.

Faut-il renoncer aux nudges verts ?

Faut-il alors renoncer aux nudges verts ? Ce n’est pas ce que nous concluons. Les nudges verts restent utiles, en particulier lorsque le geste encouragé profite aussi à celui qui le fait : se déplacer à vélo est bon pour la santé autant que pour le climat.

Mais ils devraient être conçus avec la même attention aux effets redistributifs qu’une taxe : en vérifiant si leur effet varie selon les revenus et, si c’est le cas, en les réservant de préférence aux gestes qui profitent aussi sans ambiguïté à ceux qui les adoptent.

Les nudges ne remplacent pas non plus la réglementation, l’investissement public ou la fiscalité. Ils constituent un outil parmi d’autres, dont les effets doivent être évalués en tenant compte non seulement de leur efficacité moyenne, mais aussi de la manière dont leurs coûts et leurs bénéfices sont répartis.

Qu’un nudge vert s’applique à tous de la même manière ne garantit pas qu’il pèse autant sur chacun. Avant de le considérer comme juste, il faut vérifier qui en supporte réellement le coût.

The Conversation

Rita Abdel-Sater ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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