12.03.2026 à 10:24
Demain, le mix électrique français sera-t-il plus « vert » avec ou sans nucléaire ?
Texte intégral (3127 mots)
Au-delà de l’enjeu urgent de la transition énergétique, tous les mix électriques ne se valent pas en termes d’impacts environnementaux. Nous avons procédé à l’analyse de cycle de vie des six scénarios proposés par RTE à l’horizon 2060, avec ou sans construction de nouvelles centrales nucléaires. Le résultat ? Hors risque d’accident, les scénarios comportant le plus de nucléaire apparaissent comme les moins mauvais pour l’environnement.
Quel mix de production d’électricité décarbonée est le plus écologique ? Répondre à cette question n’est pas si évident. La production d’énergie, à l’échelle d’un pays, ne s’improvise pas : la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), dévoilée en février 2026, a en ce sens fixé un cadre pour les dix prochaines années.
Or, en fonction des choix de planification opérés et du mix électrique retenu (part de nucléaire, de renouvelables…), le kilowatt-heure n’aura pas la même empreinte environnementale. En nous appuyant sur les six scénarios (en fonction des sources d’énergie composant le mix électrique) retenus par RTE à l’horizon 2060, nous avons mené une analyse de cycle de vie (ACV) de chacun de ces scénarios, récemment publiée dans une revue scientifique.
Selon nos résultats, en fonctionnement normal (c’est-à-dire en excluant les risques de catastrophe environnementale, notamment nucléaire), ce sont les scénarios où la part du nucléaire est la plus élevée qui ont les impacts environnementaux les plus faibles. Pour comprendre ce résultat, il faut d’abord présenter sa construction.
Les scénarios de RTE pour la production d’électricité en 2060
Ils sont le premier élément déterminant du raisonnement. Pour prévoir les besoins de production électrique en France en 2060, RTE a pris pour hypothèse une hausse de consommation de 35 %, en lien avec les besoins d’électrification des usages tels que les transports, le chauffage ou l’industrie.
Parmi les six scénarios, les trois premiers (notés M sur le graphe ci-dessous) n’utilisent pas de nouvelles infrastructures nucléaires en remplacement des réacteurs actuels qui seront probablement fermés en 2060. Les trois scénarios suivants (notés N) s’appuient en revanche sur le « nouveau nucléaire », avec une part de nucléaire allant de 18 à 50 % dans le mix électrique. La part de l’hydroélectricité varie peu, mais l’éolien et le photovoltaïque jouent le rôle de variable d’ajustement entre les différents scénarios.
Pour un même niveau de consommation électrique, les scénarios sans nucléaire nécessitent davantage de puissance installée. Le scénario M1, qui s’appuie le plus sur le photovoltaïque, requiert plus de deux fois plus d’installations que le scénario N03, qui se base surtout sur le nucléaire. Ceci s’explique par deux raisons.
D’abord, parce que l’éolien et le photovoltaïque ne sont pas pilotables : leur production dépend de la météo. L’éolien et le photovoltaïque ont, en effet, un facteur de charge assez faible : le vent et le soleil ne permettent que rarement une production à pleine puissance. Par exemple, une installation photovoltaïque de 1 000 watts (W) va produire parfois cette puissance l’été, vers midi, mais en moyenne sur l’année, seulement environ 150 W. Il faut donc démultiplier les moyens.
La seconde raison tient au besoin de stockage de cette production intermittente, afin de répondre aux besoins au bon moment. La prospective de RTE considère le stockage par batteries ou par hydrogène, mais les rendements de conversion entraînent, dans les deux cas, des pertes qu’il faut compenser, là aussi en augmentant les capacités installées.
À noter enfin que la fabrication et le recyclage en fin de vie de ces moyens de stockage entraînent des impacts environnementaux supplémentaires.
À lire aussi : Les panneaux solaires, fer de lance de la transition ou casse-tête pour le recyclage ? Le vrai du faux
Des impacts environnementaux tout au long du cycle de vie
Les moyens de production envisagés par RTE ici sont l’éolien, le photovoltaïque, l’hydroélectrique et le nucléaire. Ils n’émettent pas – ou très peu – de polluants et de gaz à effet de serre lors de leur utilisation, comme en atteste le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Ce dernier considère que l’éolien et le nucléaire émettent environ 12 g de CO₂ par kilowattheure (kWh) électrique produit, tandis que le photovoltaïque en émet entre 41 et 48.
Mais la seule comptabilité carbone ne suffit pas : ces sources d’électricité ont des impacts environnementaux notables liés à leur fabrication et leur fin de vie, dont il faut tenir compte. Des études suggèrent que le photovoltaïque au sol (à distinguer des panneaux solaires qui équipent les toitures) peut nécessiter autant de béton que le nucléaire, à production électrique égale. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) soulignait par exemple, en 2022, que les panneaux solaires sont de grands consommateurs d’aluminium. Enfin, toujours à production d’électricité égale, il faut davantage d’acier pour l’électricité éolienne que le nucléaire.
Une synthèse d’études d’impacts réalisée en 2021 pour la Commission européenne suggère que l’énergie nucléaire est celle qui aurait le moins d’impacts environnementaux sur un certain nombre de critères.
Il faut enfin tenir compte de la durée de vie des moyens de production. On considère généralement qu’un barrage hydroélectrique dure quatre-vingts ans, une centrale nucléaire soixante ans (même s’il est probable qu’on ira au-delà), un panneau photovoltaïque trente ans et une éolienne vingt-cinq ans.
Reste aussi la question des déchets nucléaires, qui relève, en France, de l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), et que nous n’avons pas couverte dans notre étude.
Quel scénario est le plus écologique ?
L’analyse de cycle de vie est une méthode qui permet d’évaluer les impacts environnementaux depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie. Elle utilise des bases de données internationales qui permettent de quantifier les consommations de matières premières, énergie, surfaces, déchets. Nous avons utilisé, pour estimer l’impact environnemental de la production d’un kilowattheure d’électricité nucléaire, hydroélectrique, éolienne et enfin photovoltaïque, le logiciel Simapro, associé à la base de données Ecoinvent qui fait référence dans le domaine de l’ACV
Parmi les 11 critères retenus, on retrouve l’épuisement des ressources, le réchauffement climatique, la diminution de la couche d’ozone, la toxicité pour l’humain, les impacts sur l’eau de mer et l’eau douce, l’oxydation photochimique (en lien avec la pollution de l’air), l’acidification et l’eutrophisation des eaux.
Selon notre ACV, le photovoltaïque est l’énergie qui a le plus d’impacts environnementaux et l’hydroélectrique, celle qui en a le moins. Ces résultats sont largement liés aux quantités de matériaux utilisés et à la durée de vie des installations.
La prise en compte de certains de ces critères environnementaux spécifiques peut modifier ce classement : le nucléaire a davantage d’impacts si on considère les radiations ionisantes et l’eutrophisation marine, l’hydroélectricité nécessite davantage d’eau. Mais même en tenant compte de davantage de critères environnementaux, avec la méthode ReCiPe, qui en comporte 22, le photovoltaïque reste le plus mauvais élève pour 18 de ces critères.
Les impacts des six scénarios de RTE ont été comparés avec deux approches différentes mais complémentaires.
D’abord en fonction de l’énergie produite par les quatre sources d’électricité chaque année. À noter qu’avec cette méthode, les impacts de la production du combustible nucléaire et de la gestion des déchets sont inclus dans les bases de données, mais que les moyens de stockage de l’électricité sont ici négligés, ce qui sous-estime les impacts des scénarios sans nucléaire.
Puis en fonction de la puissance installée, en tenant compte de la durée de vie des installations – en négligeant cette fois les impacts liés au fonctionnement normal des infrastructures. Les impacts du stockage sont, alors, pris en compte.
Les résultats obtenus avec les deux méthodes sont très similaires : le scénario M1, qui s’appuie le plus sur le photovoltaïque, est celui qui a le plus d’impacts environnementaux sur tous les critères considérés. Le scénario qui a le moins d’impacts, à l’inverse, est celui qui compte le plus sur le nucléaire. Même dans le scénario N2, qui compte largement sur le nucléaire, la majorité des impacts environnementaux proviennent du photovoltaïque, alors qu’il ne représente que 16 % du mix électrique.
Il ne s’agit pas de dire que le photovoltaïque et l’éolien sont inutiles à la transition énergétique : ces sources renouvelables sont très utiles lorsqu’elles permettent d’éviter de produire de l’électricité avec du pétrole, du gaz ou du charbon. L’éolien et le photovoltaïque sont beaucoup moins polluants que ces énergies fossiles, qui n’ont pas été considérées ici.
Elles ont bien un rôle à jouer : RTE estime que le nucléaire et l’hydroélectricité ne permettront pas de produire suffisamment d’électricité pour l’électrification prévue dans le cadre de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC). De plus, les technologies évoluent, et il est probable que les impacts du photovoltaïque et de l’éolien diminuent avec le temps.
À l’heure de choisir un mix électrique pour l’avenir qui s’appuie le moins possible sur les énergies fossiles, le nucléaire semble donc incontournable pour un mix le plus vert possible. Ces résultats montrent que plus la part du nucléaire est élevée dans le mix électrique, moins on a besoin d’installations en tous genres – consommateurs de matériaux –, moins on crée d’impacts environnementaux.
Notre étude a toutefois des limites, qui tiennent à ses hypothèses de départ : elle ne prend pas en compte le risque de catastrophe nucléaire. En effet, l’ACV ne considère que le fonctionnement normal des installations, et sa précision dépend de la fiabilité des données inscrites dans les bases de données.
Elle n’intègre pas non plus ni le risque d’explosion d’hydrogène stocké ni le risque de ruptures de barrages hydrauliques qui ont pourtant historiquement tué bien plus que les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima. Il est également supposé que la gestion des déchets nucléaires sera sans conséquences sur les générations futures.
Bertrand Cassoret est membre bénévole de l'Association Française pour l'Information Scientifique et de la Société Française d'Energie Nucléaire.
12.03.2026 à 10:24
Accepter (ou non) de vivre à proximité d’une centrale nucléaire, une question loin d’être réglée
Texte intégral (2376 mots)
Depuis l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, la perception du risque nucléaire a changé, et cela, bien au-delà des frontières du Japon. En Angleterre, une étude a montré que les logements situés à moins de 20 km des centrales ont perdu en moyenne 4,2 % de leur valeur à la suite de la catastrophe et connu une forte recomposition sociale. Un signal fort, à l’heure où la France et le Royaume-Uni relancent de vastes programmes nucléaires.
L’énergie nucléaire est aujourd’hui présentée comme un pilier de la décarbonation et de la sécurité énergétique européennes. Pourtant, si les arbitrages énergétiques se décident au niveau national, leur acceptabilité se joue souvent à l’échelle locale.
En mars 2011, l’accident nucléaire de Fukushima-Daiichi avait bouleversé la perception mondiale du risque nucléaire. Certains pays avaient alors réaffirmé leur engagement, comme le Royaume-Uni ou la France, qui a récemment replacé le nucléaire au cœur de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). D’autres, comme l’Allemagne, avaient mis leurs programmes en pause ou fait marche arrière.
À lire aussi : Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima : le rôle des accidents dans la gouvernance nucléaire
Entre la construction de nouveaux réacteurs pressurisés européens (EPR) – la PPE française prévoit la construction de six nouveaux réacteurs EPR2, avec huit en option – et l’émergence de nouveaux concepts comme les petits réacteurs modulaires (Small Modular Reactors, ou SMR), la dynamique actuelle est celle d’un regain des investissements.
Mais au-delà des choix technologiques et politiques, un facteur demeure déterminant pour l’avenir de l’industrie : l’acceptation du public. Nous avons mené une étude portant sur l’évolution des marchés immobiliers et la composition socio-économique des quartiers en Angleterre après l’accident de Fukushima.
Nos travaux montrent comment la perception d’un risque accru peut transformer les communautés vivant à proximité des centrales. À la clé, vague de départ des ménages, baisse des prix immobiliers et accroissement de la pauvreté, et cela au Royaume-Uni, pays où l’énergie nucléaire bénéficie d’un fort soutien au niveau national.
SMR ou EPR, le même défi de l’acceptation locale
Parmi les nouvelles options technologiques, les SMR suscitent un intérêt croissant. Conçus en usine, transportés puis assemblés sur site, ces réacteurs de petite taille (d’une puissance pouvant aller jusqu’à 300 mégawatts) promettent des chantiers plus rapides et des coûts mieux maîtrisés.
Nécessitant moins de foncier et d’eau, ils peuvent être implantés sur des sites plus variés, au plus près des besoins en électricité et en chaleur. Ils pourraient par exemple remplacer les centrales à charbon ou à gaz en fin de vie en réutilisant les raccordements existants au réseau, tout en préservant les emplois qualifiés et les recettes fiscales locales, ce qui favoriserait leur acceptation politique.
Plus de 80 modèles de SMR sont aujourd’hui en cours de développement dans 18 pays. La Russie et la Chine en ont déjà construit, tandis que les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la France, le Japon et la Corée du Sud mènent des projets pilotes. Le Royaume-Uni, notamment, mise sur les SMR pour accroître son parc d’ici 2050, en complément de ses chantiers EPR, comme Hinkley Point C et Sizewell C.
En France, malgré un fort soutien institutionnel au nucléaire, rien ne garantit que le nucléaire connaîtra un rebond sans accroc après 2035, et ce, pour trois raisons principales.
Premièrement, la plupart des nouveaux EPR2 et SMR ne seront pas opérationnels avant les années 2030, une projection encore fragilisée par l’historique de l’industrie en matière de retards. L’exemple de l’EPR de Flamanville (Manche), lancé en 2007 et raccordé au réseau seulement en 2024, reste éloquent.
Deuxièmement, la gestion des déchets reste un défi non résolu. Des travaux récents suggèrent même que plusieurs modèles de SMR produiraient davantage de déchets radioactifs par unité d’énergie que les grandes centrales, ce qui pourrait alourdir leur coût réel.
Enfin, et surtout, les porteurs de projets devront obtenir l’adhésion des communautés locales s’ils souhaitent s’implanter dans de nouveaux territoires.
Les enquêtes d’opinion post-Fukushima montrent un soutien national très variable d’un pays à l’autre, et que cette énergie est rarement la source préférée d’électricité.
Surtout, une attitude favorable au niveau national ne garantit pas son acceptation au niveau local. La logique du « not in my backyard » (« pas dans mon arrière-cour ») peut bloquer des projets pourtant viables au plan économique. C’est particulièrement vrai lorsque les risques sont perçus comme très concentrés, tandis que les bénéfices semblent largement diffus.
À lire aussi : Réacteurs nucléaires « SMR » : de quoi s’agit-il ? Sont-ils moins risqués ?
La perception du risque nucléaire après Fukushima : le cas anglais
Notre étude a analysé comment ces changements de perception du risque nucléaire se traduisaient concrètement et s’inscrivaient dans une dynamique plus large de l’évolution des populations autour des sites nucléaires au fil des décennies.
À partir d’un registre exhaustif des transactions immobilières en Angleterre de 2007 à 2014, nous avons comparé l’évolution des prix dans un rayon de 20 km autour des centrales nucléaires à celle observée entre 20 et 100 km, avant et après Fukushima.
Le seuil des 20 km correspond à la distance de sécurité massivement relayée par les médias britanniques à la suite de l’instauration par le gouvernement japonais d’une zone d’évacuation dans un rayon de 20 km autour du site accidenté.
Nos résultats sont clairs. En moyenne, les logements proches des centrales anglaises ont perdu plus de 4 % de leur valeur foncière après Fukushima, par rapport à des biens similaires situés plus loin.
Cette moyenne cache toutefois des disparités importantes. La chute des prix a été nettement plus marquée dans les zones où la main-d’œuvre est très mobile. Cela ne signifie donc pas que la perception du risque nucléaire n’a pas changé dans les zones proches des centrales où la mobilité des ménages est restée limitée, mais plutôt que celle-ci ne s’est pas traduite par un ajustement à court terme des prix de l’immobilier.
Le cas anglais est particulièrement révélateur. Contrairement à l’Allemagne ou au Japon, le Royaume-Uni, comme la France, a maintenu son programme nucléaire après 2011, en engageant un renouvellement du parc. La baisse de l’immobilier y reflète donc bien une véritable crainte environnementale locale, et non l’anticipation d’une fermeture des centrales nucléaires.
Au-delà des prix de l’immobilier, la composition sociale des quartiers a également évolué. Entre 2010 et 2019, la pauvreté s’est accrue autour des sites nucléaires, surtout dans les zones à forte mobilité résidentielle. Ainsi, même dans un cadre de soutien politique fort et de réglementation stricte, un accident lointain a engendré des effets socio-économiques durables sur le territoire britannique.
Bien sûr, les dynamiques passées éclairent aussi ces résultats. Dans les années 1970, lors de la mise en service des centrales étudiées, les zones situées à moins de 20 km avaient déjà connu une première vague de déclin démographique et de précarisation.
À lire aussi : Quel avenir pour les territoires du nucléaire en France ?
Leçons de politique publique
Si le choix politique actuel est celui d’une expansion durable du nucléaire, il est crucial d’obtenir le consentement local, autant que national, des populations.
Pour les ménages, soutenir la décarbonation ou la souveraineté énergétique à l’échelle d’un pays ne signifie pas accepter un réacteur au bout de sa rue. Il faut engager un dialogue transparent, le plus tôt possible, avec des informations accessibles sur les risques d’accident, les plans d’urgence, les règles de responsabilité et la gestion à long terme des déchets, etc.
Surtout, les communautés exposées à des risques concentrés doivent bénéficier d’avantages concentrés : fonds spécifiques, réductions sur les factures d’énergie, investissements dans les infrastructures, programmes de formation ou encore priorité à la sous-traitance locale. Ces contreparties doivent être mises en place dès la phase de planification et durer tout au long de l’exploitation.
Loin de contourner cet obstacle, les SMR l’accentuent. Leur intérêt premier réside en effet dans leur flexibilité d’implantation géographique. Ainsi, nombre de sites envisagés devraient se situer dans des régions nouvelles pour le nucléaire, où les populations n’ont pas eu le temps de « s’auto-sélectionner » selon leur tolérance au risque nucléaire. De plus, la viabilité économique des SMR exige une production en série et des commandes groupées : un véritable défi organisationnel vu les contraintes de sites et de licences.
Le processus de sélection des sites, l’implication réelle des habitants et l’équité dans la répartition des bénéfices seront donc déterminants. On peut toutefois s’attendre à d’importants ajustements socio-économiques et démographiques à proximité des futurs projets. Sans mécanismes crédibles de partage des bénéfices, l’expansion du nucléaire en Europe pourrait accroître les inégalités territoriales.
Renaud Coulomb déclare ne pas être en situation de conflit d’intérêts. Il ne fournit pas de services de conseil et ne détient aucune participation financière dans des entreprises du secteur énergétique, ni dans des entreprises susceptibles de bénéficier des analyses ou des conclusions présentées dans cette tribune. La recherche citée dans cet article a bénéficié du soutien financier de l'Ecole d'Economie de Paris et de l’Université de Melbourne. Certains des projets de recherche de l'auteur ont pu bénéficier de financements supplémentaires de Mines Paris – PSL University et de la Fondation Mines Paris dans le cadre de la Chaire de Mécénat ENG, en partenariat avec l’Université Paris-Dauphine, la Toulouse School of Economics et CentraleSupélec.
Yanos Zylberberg ne fournit pas de services de conseil et ne détient aucune participation financière dans des entreprises du secteur énergétique, ni dans des entreprises susceptibles de bénéficier des analyses ou des conclusions présentées dans cette tribune. Certains projets de recherche (qui digitalisent des cartes historiques) ont reçu des financements de l'ESRC.
10.03.2026 à 20:46
Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes
Texte intégral (2958 mots)
Et si on pensait le problème des espèces invasives au-delà du cadre strict de l’espèce ? En effet, les invasions biologiques interagissent étroitement avec l’écosystème local : elles peuvent modifier durablement les sols, l’eau ou encore les interactions écologiques. Nous avons développé un nouvel outil de classification pour mieux tenir compte de ces effets, encore trop souvent ignorés.
Lorsque l’on évoque les invasions biologiques, l’imaginaire collectif convoque souvent une scène de duel dramatique : un prédateur qui débarque d’un autre continent pour éradiquer une proie native. Pourtant, cette focalisation sur le risque direct d’extinction occulte une réalité bien plus insidieuse. En effet, bon nombre des invasions les plus dévastatrices ne se contentent pas d’éliminer des espèces : elles remodèlent fondamentalement l’environnement. Elles altèrent les habitats, recâblent les interactions entre espèces et modifient des processus vitaux d’une façon que les listes d’espèces menacées ne sauraient révéler à elles seules.
Prenez la chèvre, le cheval sauvage ou le cerf, introduits sur des îles dont ces espèces ne sont pas natives. Leur voracité peut conduire la flore locale à l’extinction, mais leur impact s’inscrit bien plus profondément, dans la chair même du paysage.
Ces herbivores envahissants compactent les sols, accélèrent l’érosion, ouvrent les sous-bois, ce qui modifie ensuite les régimes de feux de forêt. Leur action laisse des cicatrices sur les paysages bien après que les troupeaux ont disparu. Ces bouleversements systémiques menacent la biodiversité tout aussi profondément que la perte d’une espèce.
À lire aussi : Retour à l’état sauvage : l’étonnante histoire des vaches de l’île Amsterdam perdue dans l’océan Indien
Pour naviguer dans cette complexité, les sciences des invasions biologiques s’appuient sur un outil de référence international : l’Environmental Impact Classification for Alien Taxa (EICAT, ou en français, classification de l’impact environnemental des taxons exotiques). Ce cadre pionnier a marqué une avancée majeure, offrant une méthode transparente et fondée sur des preuves pour classer les envahisseurs selon la sévérité de leurs effets sur les espèces natives.
Cependant, l’EICAT a un angle mort important : il place l’espèce au cœur de son raisonnement. Il attribue ainsi un score de sévérité global unique à un envahisseur donné, généralement basé sur le pire scénario enregistré pour toutes ses invasions connues. Intéressante pour permettre la priorisation des enjeux à l’échelle mondiale, cette approche gomme les subtilités des écosystèmes locaux, chacun possédant ses propres vulnérabilités. C’est pourquoi, dans une étude récemment publiée dans la revue PLOS Biology, nous proposons d’aller plus loin.
L’architecture invisible des invasions
De fait, les invasions biologiques génèrent un spectre d’impacts qui vont bien au-delà de la simple prédation ou compétition entre espèces considérées dans les évaluations classiques. Dans une synthèse publiée en 2025, nous avions catalogué 19 types distincts d’impacts environnementaux.
Lorsque nous avons examiné l’ensemble des impacts documentés, il est devenu évident que la plupart opèrent au niveau des communautés, des écosystèmes ou des processus physiques. Douze de ces catégories concernent des échelles plus larges que celle de l’espèce, par exemple le cycle des nutriments, la structure de l’habitat ou les propriétés physiques du sol et de l’eau, dont les impacts sont donc sous-estimés.
Sont ainsi considérés trois niveaux distincts :
celui des individus et des populations (avec des impacts sur le comportement ou la santé des individus par exemple),
celui des communautés d’espèces (assemblages d’espèces et aires de distribution par exemple),
et enfin celui des écosystèmes et de leurs composantes abiotiques, c’est-à-dire physiques et chimiques non vivants de l’environnement, mais affectant les organismes vivants (la pollinisation ou le régime des feux, par exemple).
Tous ces impacts sont documentés, étendus et souvent sévères, mais restaient encore largement ignorés par les classifications actuelles, qui se concentrent avant tout sur la perte d’espèces natives.
Cette omission est critique, car de nombreuses espèces envahissantes agissent comme des « ingénieurs des écosystèmes – par exemple, le castor. Ces organismes ne se contentent pas d’habiter un environnement donné, mais le modifient activement, influençant le destin de communautés entières.
Pour capturer cette nuance, nous avons développé dans notre dernière étude un outil complémentaire d’évaluation, que nous avons baptisé Extended Environmental Impact Classification for Alien Taxa (EEICAT, ou en français, classification étendue des impacts environnementaux des invasions biologiques). Autrement dit une version étendue de l’EICAT.
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De l’envahisseur à l’invasion
L’EEICAT n’est pas un remplacement mais une évolution de l’EICAT qui déplace le périmètre de l’espèce invasive à celle l’événement d’invasion. Il permet ainsi d’évaluer l’ensemble des 19 types d’impacts (et non seulement 12 comme précédemment).
Prenons par exemple les systèmes aquatiques envahis par les moules zébrées (Dreissena). Dans d’innombrables lacs, ces mollusques menacent les populations de moules natives par compétition et bio-incrustation (aussi appelé biofouling, qui correspond à la colonisation biologique des surfaces sous-marines, par exemple la surface immergée des navires).
Cette compétition avec les moules natives est bien capturée par les évaluations standard. Mais celles-ci ignorent qu’elles transforment l’eau elle-même. En filtrant massivement les particules, ces moules invasives réduisent la turbidité, altèrent les cycles des nutriments et déclenchent des changements en cascade dans la végétation et les réseaux trophiques (c’est-à-dire les chaînes alimentaires).
L’EEICAT permet alors de cartographier, avec un cadre unique, à la fois les effets directs portés à la biodiversité et la réingénierie écosystémique du lac.
Une logique similaire s’applique pour les espèces terrestres. La fourmi d’Argentine (Linepithema humile), par exemple, est connue pour complètement éliminer les nombreuses fourmis natives des régions envahies. Mais son influence est bien plus profonde. En perturbant les mutualismes anciens entre plantes et insectes, ces envahisseurs altèrent la dispersion des graines, la pollinisation, les assemblages d’invertébrés et même les processus du sol.
Ces effets indirects au niveau communautaire varient considérablement selon le climat et l’intégrité de l’écosystème récepteur, si bien que chaque invasion pourra manifester des effets différents. Avec l’EEICAT, on peut désormais les prendre en compte.
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Des invasions variables en fonction du contexte, y compris pour un même envahisseur
Ce sont probablement les invasions biologiques touchant le règne végétal qui plaident le plus pour une telle approche centrée sur l’invasion et non l’envahisseur. Les espèces d’acacia, introduites mondialement, agissent comme des caméléons écologiques. En Afrique du Sud, elles saturent les sols en azote et assèchent les cours d’eau, supprimant agressivement la flore native du fynbos.
En France méditerranéenne, l’impact se déplace : l’acacia argenté (Acacia dealbata, appelé aussi mimosa d’hiver), très inflammable, modifie radicalement le régime des feux. Par l’accumulation de litière, il crée une « échelle de feu », qui permet aux flammes de monter dans la canopée. Il rend de ce fait les incendies beaucoup plus difficiles à maîtriser.
De plus, le passage du feu lève la dormance de ses graines : une zone brûlée voit souvent une explosion de mimosas, rendant la zone encore plus inflammable pour l’avenir. Cet arbre invasif perturbe également l’hydrologie locale par une consommation d’eau excessive qui réduit le débit des nappes de surface en période estivale. L’EECIAT permet de documenter ces contrastes, où chaque preuve contextuelle redéfinit la sévérité de l’invasion.
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Réinterpréter l’histoire écologique des invasions
Adopter l’EEICAT n’implique pas de réinventer la roue. Il est possible de l’appliquer aux études d’impact existantes déjà produites au cours des dernières décennies. Il est d’ailleurs organisé selon les cinq mêmes niveaux de sévérité que l’EICAT, avec une échelle allant de « préoccupation minimale » à « impact massif », avec les mêmes règles. Cette rétrocompatibilité permet de réinterpréter de façon plus large et plus précise l’histoire écologique des invasions.
Parce que l’EEICAT est fondé sur l’invasion, et non sur l’espèce, il permet de rendre compte des différentes façons dont une espèce invasive peut avoir des effets en fonction des écosystèmes, comme l’acacia, ou encore comment plusieurs envahisseurs peuvent cumuler les pressions sur un même écosystème. Ce sont des enjeux que des scores globaux ne savaient pas, jusqu’à aujourd’hui, articuler.
Les invasions biologiques ne se résument pas à la perte d’espèces : elles sont aussi une réécriture silencieuse des écosystèmes. De la chimie du sol au rythme des feux de forêt, leurs impacts résonnent dans l’environnement bien après leur arrivée. En embrassant le cadre EEICAT, nous pouvons enfin capturer toute l’ampleur de ce que les invasions biologiques font réellement aux écosystèmes, et adapter nos stratégies de gestion aux réalités complexes du monde vivant, invasion par invasion.
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