18.09.2026 à 11:08
En Antarctique, le guano des manchots devient rose, et ce n’est pas une bonne nouvelle
Texte intégral (3218 mots)

L’ESSENTIEL
Les images satellite permettent de suivre l’évolution des colonies de manchots Adélie, et notamment l’évolution de la couleur de leurs excréments.
Des chercheurs ont remarqué que le guano des oiseaux de certaines colonies devient rose, ce qu’ils rattachent à un changement de régime alimentaire, basculant des poissons vers le krill, plancton des mers froides formé de petits crustacés.
Ce changement alimentaire n’est pas trivial : les poussins nourris au krill sont plus légers que ceux nourris aux poissons à l’âge adulte et ont moins de chances de survie à l’âge adulte.
La couleur des excréments de manchots Adélie, observée depuis l’espace, offre un bon aperçu de l’évolution de l’écologie et de l’environnement de l’Antarctique au fil du temps.
Les manchots Adélie comptent parmi les prédateurs les plus nombreux de l’océan Austral. Ils se nourrissent dans l’océan, mais nichent sur des affleurements rocheux disséminés tout autour du continent antarctique.
Les colonies de manchots comptent souvent des centaines de milliers d’oiseaux nicheurs, qui produisent une grande quantité de guano, à tel point qu’il est facilement identifiable depuis l’espace, grâce aux satellites Landsat de la Nasa.
Une équipe multidisciplinaire de chercheurs, que j’ai dirigée, a utilisé des milliers d’images satellite remontant jusqu’aux années 1980 pour étudier ces traces de guano de manchots. L’enjeu était de déterminer le régime alimentaire de ces oiseaux et son évolution, en fonction des changements environnementaux. Ces derniers ont en effet des répercussions sur leur survie.
Nous avons notamment constaté que, lorsqu’une colonie est entourée de glace de mer abondante, les manchots Adélie qui y vivent ont tendance à se nourrir davantage de petits poissons. Lorsque la banquise est moins abondante, ils dépendent davantage du krill, ces petits crustacés ressemblant à des crevettes.
À lire aussi : L’océan Austral : une richesse écologique hors du commun et un rôle clé pour le climat
La couleur de la nourriture et celle des excréments
Le krill possède un exosquelette rose que les manchots ne digèrent pas entièrement, ce qui confère à leur guano une teinte rosée. C’est justement la couleur du guano qui nous permet de déterminer ce que mangent les manchots.
Cette méthode s’appuie sur une approche quantitative que nous avons mise au point, qui consiste à analyser la couleur du guano et à établir un lien entre celle-ci et la part du krill dans le régime alimentaire des manchots.
Pour établir ce lien, nous avons collecté du guano de manchot à plusieurs endroits. À l’aide d’un spectromètre, nous avons déterminé la couleur de chaque échantillon telle qu’un satellite la percevrait. Cette opération a été réalisée dans un petit laboratoire de fortune installé à bord d’un navire en Antarctique, qui sent probablement encore aujourd’hui le guano de manchot. Nous avons également analysé la composition de ce guano, à l’aide d’outils issus de la chimie environnementale, afin de déterminer le régime alimentaire à l’origine de cette couleur.
Ces informations, associées à une modélisation statistique, nous ont permis de déterminer ce que mangent les manchots en nous basant sur la couleur de leur guano telle qu’observée par satellite. Plus largement, cela nous donne un aperçu de ce qui se passe au sein du réseau trophique (c’est-à-dire, le réseau de relations prédateurs/proies de l’écosystème, ndlt) marin antarctique dans son ensemble, des informations qui resteraient autrement cachées sous la surface de l’océan austral. À notre connaissance, il s’agit de la première initiative visant à surveiller directement, depuis l’espace, ce que mangent ces animaux.
À partir des données issues d’environ 4 000 images satellite, nous avons pu étudier les variations du régime alimentaire des manchots dans le temps et dans l’espace. De fait, nous avons constaté que les manchots se nourrissent effectivement d’aliments différents selon les régions du continent antarctique et que leur alimentation varie aussi bien au cours de l’année que d’une année à l’autre.
Les relations entre banquise, les réseaux trophiques et les populations de manchots
Nos données montrent comment le changement climatique modifie le régime alimentaire des manchots et comment le réseau trophique antarctique, dans son ensemble, évolue en conséquence.
Depuis les années 2010, la banquise a connu un recul spectaculaire en Antarctique, plusieurs années ayant enregistré de nouveaux records historiques de couverture minimale. Moins de glace de mer signifie moins de poissons, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les manchots : les poussins de manchots Adélie sont généralement plus lourds lorsqu’ils sont nourris au poisson plutôt qu’au krill. De plus, les poussins plus lourds ont davantage de chances de survivre jusqu’à l’âge adulte.
Nos résultats montrent que dans les régions où les manchots consomment moins de poissons, leur nombre a diminué au cours des dernières décennies sur l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce. À l’inverse, les colonies de manchots qui consomment davantage de poissons ont davantage de chances de rester stables ou de s’agrandir.
Malheureusement, le recul à large échelle de la banquise devrait se poursuivre à l’avenir. Les manchots Adélie sont également confrontés aujourd’hui à une concurrence accrue de la part d’autres espèces marines – sans parler des humains – pour l’accès aux poissons et au krill.
Par exemple, dans la région de la péninsule antarctique, située juste au sud de l’Amérique du Sud, les populations de baleines à fanons, qui se nourrissent principalement de krill, ont considérablement augmenté depuis la fin de la chasse commerciale à la baleine il y a plusieurs décennies. Dans le même temps, les manchots papous ont étendu leur aire de répartition vers le sud, en direction de l’Antarctique à mesure que le climat se réchauffe, ce qui augmente le nombre de prédateurs chassant dans ces eaux.
Les chalutiers pêchent désormais également de grandes quantités de krill destinés à l’alimentation des poissons et à la fabrication de compléments alimentaires pour l’humain, ce qui pourrait exercer une pression supplémentaire sur les manchots Adélie dans ces régions.
Une découverte rendue possible par les images satellite
Ce n’est qu’en exploitant des milliers d’images satellite que notre équipe de recherche a pu comprendre comment le régime alimentaire des manchots Adélie varie selon les différentes zones de répartition de l’espèce, comment il évolue au fil des saisons et comment il s’adapte aux changements environnementaux observés au cours des dernières décennies.
Les informations fournies par les satellites sont particulièrement précieuses pour les régions isolées et difficiles d’accès telles que l’Antarctique. Les autres méthodes de collecte de ces données nécessiteraient des moyens considérables en termes de personnel, de planification, de déplacements et de logistique de survie.
À mesure que les technologies satellitaires continuent de s’améliorer, avec une résolution toujours plus élevée, des intervalles plus courts entre les prises d’images et de nouveaux capteurs destinés à la collecte d’informations, de nouvelles possibilités s’offrent à nous, chercheurs, pour transformer en profondeur la manière dont nous surveillons certaines espèces sauvages, fournissant ainsi des informations essentielles sur l’évolution du monde et sur la manière dont l’humanité pourrait s’adapter à ces changements.
Casey Youngflesh a reçu des financements de la NASA.
17.09.2026 à 17:35
Miquelon : comment relocalise-t-on un village menacé par les eaux ?
Texte intégral (2848 mots)

L’ESSENTIEL
Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager.
Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.
Si ce déménagement a pu finalement démarrer, c’est notamment grâce à l’implication des habitants, au rachat de leur maison d’origine et à la construction d’un nouveau village pensé pour durer.
Que peut-on proposer aux habitants d’un village qui menace d’être submergé ? Lorsqu’en 2014, il se rend à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français de l’Atlantique Nord, François Hollande n’a pas vraiment de solution à suggérer aux 600 habitants de Miquelon-Langlade et à leurs 340 maisons situées à 2 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Uniquement une interdiction de nouvelles constructions à partir de 2018.
À l’époque, dans les couloirs des administrations, on parle pourtant déjà de relocalisation. Dans le village, on s’insurge et on manifeste contre une mesure qui semble exagérée, une décision imposée d’en haut, prise sans consultation ni information de la population.
Pourtant, douze ans plus tard, le projet de relocalisation du village est bien entamé et de premières maisons commencent déjà à sortir de terre à 1,5 kilomètre du village d’origine. En dépit des résistances initiales, le déménagement du village entier a donc pu se concrétiser, mais comment expliquer ce succès ?
Du déni à la prise de conscience forcée
Pour les Miquelonnais, le changement de positionnement s’amorce d’abord avec des vents violents : en novembre 2018, deux tempêtes avec des rafales dépassant les 150 km/h provoquent de nombreux dégâts sur les bâtiments ainsi que l’inondation de 32 maisons en pleine nuit. Le village se retrouve à devoir gérer une situation de crise pour assurer la sécurité des habitants et réduire les dégâts autant que possible.
Le choc causé par l’événement engendre un retournement d’opinion : le changement climatique est bien là, la relocalisation devra se faire, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas encore parler d’adhésion, il s’agit plutôt d’une résignation.
Quatre ans après, l’ouragan Fiona en 2022 fait l’effet d’un dernier coup de massue psychologique : l’ouragan, dont la trajectoire a frôlé l’archipel, provoque des destructions et des dégâts majeurs dans les provinces canadiennes voisines de Terre-Neuve et des îles de la Madeleine. Les Miquelonnais le savent : si l’ouragan était passé chez eux, les dégâts auraient été autrement plus importants et graves qu’en 2018.
C’est donc finalement à la demande des habitants, alertés par les tempêtes, et sous l’impulsion d’une nouvelle équipe municipale, que la relocalisation devient un projet de territoire, à partir de 2020, et finit par se concrétiser grâce au soutien des acteurs institutionnels du territoire (préfecture, services de l’État, Collectivité territoriale).
Où se relocaliser ?
Se pose alors la question du site d’implantation du nouveau village. En 2020, la Collectivité territoriale, administration territoriale propriétaire du foncier de l’archipel, propose d’abord un déplacement vers la presqu’île du Cap où les altitudes plus élevées garantissent la mise en sécurité des biens et des personnes. Mais cet emplacement isolé n’a pas la faveur de nombreux habitants qui préfèrent rester sur l’île de Miquelon, où ils sont mieux connectés à l’île voisine de Langlade (ou Petite Miquelon).
Sur l’insistance de la population et de la municipalité, c’est finalement le deuxième site qui est choisi : les Miquelonnais iront vivre à 1,5 kilomètre du site initial du village, à une altitude de 10 mètres minimum pour tenir compte des projections scientifiques d’élévation du niveau de la mer.
Non sans tensions, la Collectivité territoriale accepte pour cela de modifier son document d’aménagement (le Schéma territorial d’aménagement et d’urbanisme) afin d’ouvrir à la construction un espace jusqu’alors naturel, qu’elle cède pour 1 euro symbolique. Une fois le projet validé, le processus s’est poursuivi par des fouilles d’archéologie préventive sur le site du futur village, des études d’impacts environnementaux, et une longue phase de cadrage financier et juridique sur les modalités de réalisation de la relocalisation.
Ces modalités clarifiées, les parcelles ont été attribuées sur la base du volontariat.
S’adapter de façon soutenable
Dès 2022, habitants et mairie commencent ainsi à penser ensemble le projet d’aménagement du nouveau village, avec l’aide d’une agence d’urbanisme et d’architecture. Mais plutôt que de rebâtir à l’identique, une réflexion plus large est menée pour ne pas seulement déplacer le village mais aussi mieux le reconstruire.
Le projet final propose ainsi une isolation énergétique performante, des pistes cyclables, des logements collectifs, et un habitat « refuge » en cas de tempêtes majeures ou d’inondations pour les habitants qui ne se seront pas encore déplacés.
Cette attention à la soutenabilité du projet dans un monde soumis aux changements climatiques et environnementaux est également permise par l’échelle de temps envisagée : la relocalisation de Miquelon est planifiée sur une période de cinquante à soixante-dix ans. Ce délai permet une souplesse dans la gestion du projet et permet d’intégrer au fur et à mesure les nouvelles connaissances scientifiques. Cela donne aussi aux populations le temps de s’habituer à un tel chamboulement de leur quotidien.
Penser l’abandon d’un territoire
Ce bouleversement est primordial à prendre en compte, car la perte d’un territoire peut provoquer la perte d’habitudes spatiales et mentales, de souvenirs et d’émotions liées aux lieux fréquentés ou encore d’un voisinage. Cela peut avoir des conséquences psychologiques fortes à l’échelle de l’individu et des conséquences néfastes sur les liens communautaires, d’où l’importance d’accompagner ces changements à travers des initiatives collectives et un accompagnement social.
À Miquelon, cela s’est traduit jusqu’ici par des initiatives intergénérationnelles (marches symboliques des enfants), des événements conviviaux spontanés, des projets artistiques (expositions, résidences d’artistes) ou encore l’organisation d’un colloque consacré à cette question par la municipalité.
Se pose enfin la question du devenir des bâtiments du village actuel. Les ménages qui ont accepté de se relocaliser vendent à la mairie leur parcelle dans le village historique. Après trois ans, temps accordé aux ménages pour faire leur transition d’une maison à l’autre, la commune détruit les anciennes constructions puis renature les parcelles.
Selon l’emplacement de la parcelle et les espèces végétales présentes, la mairie prévoit soit de laisser la nature reprendre ses droits, soit d’accompagner l’évolution des parcelles vers des espaces de biodiversité spécifiques (choix des espèces végétales et entretien léger), soit d’hybrider les deux approches. Se pose également la question de la rénovation des infrastructures collectives (caserne de pompiers, production d’énergie, etc.). À partir de quand doit-on envisager de les déplacer ?
Qui paye ? Se relocaliser coûte cher
Détruire les constructions, planter des espèces végétales sur les parcelles abandonnées, construire de nouvelles maisons, créer de nouvelles routes ou raccorder le nouveau village aux réseaux d’électricité et d’eau potable : tout cela coûte cher et nécessite un accompagnement financier multiple.
Le Fonds dit Barnier, voué à l’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles et à la prévention des risques naturels, a été mobilisé pour indemniser les ménages. L’État a fait une estimation des maisons des habitants volontaires et les a achetées via la mairie. Avec la somme donnée, les ménages construisent leur maison sur la nouvelle parcelle, qui peut être jusqu’à 40 % plus petite que leur parcelle d’origine.
Le coût total de ces rachats est estimé actuellement à 70 millions d’euros. Les travaux de voirie, comme le raccordement aux réseaux urbains ou la création de nouvelles routes, ont eux été pris en charge par la mairie, aidée de la préfecture. Pour tout cela, enfin, un prêt longue durée d’un million d’euros a été contracté par la Mairie auprès de la Banque des territoires.
Impliquer les habitants dans le projet de leur territoire
À l’exception du point de départ initial en 2014, les différentes phases de la relocalisation ont fortement impliqué la population. Cela s’est traduit par des manifestations spontanées des habitants, par la rencontre entre les acteurs institutionnels et les habitants inquiets, par des réunions publiques régulières.
Le choix du site du nouveau village s’est fait en concertation avec eux, et les habitants ont pu choisir d’être volontaires pour la relocalisation. Depuis 2023, des ateliers de travail pluriannuels ont lieu, pour prendre en compte les retours des habitants et créer un village à leur image.
L’attention portée à l’intégration des habitants dans le processus a permis de maintenir la confiance de la population dans les acteurs, même si des détracteurs au projet existent toujours. En effet, une relocalisation réussie ne signifie pas une absence d’opposants ou d’erreurs. Ils existent et doivent être pris en compte, regardés en face, écoutés : la question finale est de les mettre en perspective face au défi que représente le changement climatique pour les sociétés humaines et se demander, in fine, ce qui profite à plus long terme au bien commun.
Quels enseignements tirer de la relocalisation de Miquelon ?
Le cas de Miquelon n’est malheureusement pas reproductible en l’état : trop d’éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d’autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l’adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le climat dans l’un de ses derniers rapports.
En premier lieu, cette relocalisation n’est faite ni dans l’urgence ni dans un contexte de post-catastrophe, comme cela a souvent été le cas jusqu’ici. L’adaptation prend du temps, elle doit être anticipée et c’est ce que fait Miquelon en se positionnant d’emblée sur du très long terme.
Deuxièmement, on constate que la relocalisation a été facilitée par un fort portage politique local, une synergie de tous les acteurs concernés et une adhésion relative de la population. Troisièmement, les dispositifs financiers pour le rachat des maisons exposées ont joué un rôle non négligeable pour rassurer les ménages. Enfin, c’est l’accompagnement de la population sur le long terme et son implication qui garantissent le succès d’un tel projet.
Le cas de Miquelon n'est malheureusement pas reproductible en l'état : trop d'éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d'autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l'adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le Climat dans l'un de ses derniers rapports.
Pour autant, le succès actuel peut se révéler de courte durée si les dynamiques actuelles ne se maintiennent pas dans le temps. Un changement de maire, des perturbations géopolitiques aux conséquences en cascade ou des arbitrages financiers face aux coûts de l'adaptation : il suffit d'un caillou pour gripper toute la machine. L'adaptation nécessite certes de l'argent, mais aussi du temps et de la continuité, un défi que le village de Miquelon aura à relever pour mener jusqu'au bout la relocalisation, dans 70 ans.
Les auteurs remercient Lydie Goeldner-Gianella et Gonéri Le Cozannet pour leur accompagnement et leurs conseils précieux durant ces années de travail commun sur les littoraux et l’adaptation au changement climatique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
17.09.2026 à 11:30
Comment les « avalanches » sous-marines transportent les plastiques jusqu’aux abysses
Texte intégral (2764 mots)

L’ESSENTIEL
Les continents de plastique qui flottent à la surface des océans ne représentent qu’une infime fraction de la masse totale de plastique qu’abrite l’environnement marin.
Où est passé le plastique manquant ? Plusieurs études suggèrent que les courants de turbidité, véritables « avalanches » sous-marines liées à l’écoulement des sédiments côtiers, les transportent vers les fonds marins.
Leurs effets sur la biodiversité des grands fonds, elle-même difficile à étudier, sont mal connus, mais pourraient impacter toute la chaîne alimentaire.
Les déchets plastiques sont omniprésents dans l’environnement marin, avec des impacts écologiques et sanitaires préoccupants. Cette problématique est de plus en plus médiatisée : les images de continents flottants de plastiques sur les océans du globe, obtenues lors de campagnes océanographiques associées à des actions de dissémination scientifique de grande ampleur (la mission Tara Microplastiques ou l’expédition Septième Continent, par exemple), ont marqué les esprits.
Cependant, ces plastiques de surface ne représentent qu’une faible fraction de la masse totale des plastiques injectés dans les mers et océans, que ce soit par les rivières depuis les zones côtières ou les navires.
Qu’advient-il de cette masse de plastique manquante ? Quel est son impact sur les écosystèmes marins et terrestres ? Coule-t-elle simplement depuis les zones d’injection ? Est-elle ramenée sur la côte par la houle et les vagues ? L’étude des écoulements sous-marins permet de répondre à cette question.
Les courants de turbidité, véritables « avalanches » sous-marines
Dans les zones côtières – et notamment à proximité des estuaires – se déclenchent fréquemment des écoulements sédimentaires appelés courants de turbidité. Il s’agit de véritables avalanches sous-marines se propageant sur des centaines de kilomètres à des vitesses avoisinant 20 km/h, phénoménales au regard des masses de matière transportées, mille fois plus denses que l’air.
Ces courants charrient avec eux non seulement les sédiments, mais également de grandes quantités de particules plastiques vers les fonds marins. C’est pourquoi la dynamique de ces courants et la manière dont ils transportent les plastiques vers les profondeurs sont étudiés sur le terrain et dans les laboratoires. Il s’agit de l’un de nos projets de recherche.
À lire aussi : Que deviennent les déchets plastiques rejetés dans l’océan depuis les côtes et les rivières ?
En montagne, les avalanches sont déclenchées par une perturbation dans le manteau neigeux, autrement stable, qui provoque un écoulement de flocons en suspension dans un volume d’air principalement guidé par la topographie du terrain.
De manière analogue, les courants de turbidité dans l’eau sont provoqués par des perturbations sous-marines, tels des glissements de terrain, des crues de rivières ou encore la marée. Elles dévalent les pentes sous-marines depuis le plateau continental (qui correspond au prolongement des continents sous la surface des océans, d’un point de vue géophysique) vers les fonds océaniques. Selon les zones géographiques, ces évènements peuvent se reproduire jusqu’à une centaine de fois par ans.
Lors de leur avancée, ces courants interagissent avec le plancher océanique. Ils déposent de nouvelles couches sédimentaires, appelées turbidites, et érodent, à chaque passage, des canyons sous-marins, creusant ainsi des sillons de propagation pour les courants suivants. Ils sont également convoyeurs d’oxygène et de nutriments vers l’océan profond.
Ces courants de turbidité peuvent être étudiés en laboratoire au travers d’expériences en conditions contrôlées (dans des canaux) et de simulations numériques. Ces études permettent de mieux comprendre les facteurs qui influencent la dynamique globale du courant et les mécanismes locaux, tels les dépôts sédimentaires lors de l’écoulement. Les propriétés des sédiments, du fluide et de la pente peuvent alors être explorées par des mesures optiques et acoustiques très précises.
Des modèles physiques permettent ensuite de transposer ces résultats pour extrapoler les propriétés des écoulements à échelle réelle, où l’accès à la mesure scientifique est plus limité. Ces travaux contribuent à anticiper les risques liés à ces courants, notamment la prévention de rupture de câbles sous-marins lors de leur passage. Mais qu’en est-il des plastiques injectés depuis la surface ?
À lire aussi : Recycler les plastiques pour protéger les océans, une illusion face à la surproduction ?
Des autoroutes pour microplastiques
Des mesures en mer ont suggéré un lien entre courants de turbidité et microplastiques. L’analyse d’une campagne de prélèvement menée dans la mer Tyrrhénienne (une partie de la mer Méditerranée, à l’ouest de la Sardaigne) a mis en évidence de fortes disparités entre les zones de dépôt sur les fonds océaniques.
Elle a également montré une forte coïncidence géographique entre les zones « enrichies » en plastiques et les routes principales des courants profonds. L’idée de plastiques « lourds », qui couleraient verticalement après un éventuel transport par les courants de surface, est donc remise en cause par ces observations.
Plus récemment (étude publiée en 2025), la même équipe a mené une campagne spécifique dans le canyon de Whittard, à 300 kilomètres au large des côtes britanniques. Celle-ci a confirmé que les courants de turbidité qui y sont générés jouent le rôle d’autoroutes privilégiées pour le transport des microplastiques, jusqu’à des profondeurs dépassant les 3 000 mètres.
Les prélèvements ont mis en lumière des disparités plus fines dans la répartition des microplastiques piégés dans les turbidites. Le courant de turbidité opère, en particulier, un tri naturel entre différentes familles de plastiques : les fibres textiles allongées et déformables et les particules plastiques rigides sont piégées à des profondeurs différentes.
Des expériences pour retracer l’itinéraire des microplastiques dans les fonds marins
Pour mieux comprendre ces mécanismes de transport et de séparation des particules, nous avons mené des expériences en laboratoire grâce aux infrastructures du Laboratoire énergies et mécanique théorique et appliquée (LEMTA) de l’Université de Lorraine à Nancy et au Laboratoire de physique de l’ENS de Lyon. L’objectif de ces expériences, qui consistent à suivre les trajectoires de particules plastiques transportées par un courant de turbidité modèle, était de décrire l’histoire de ces particules, en lien avec la dynamique complexe du courant.
De fait, nos résultats montrent que la dynamique tourbillonnaire de l’écoulement envoie les particules vers l’aval du courant. Ce contrôle par la dynamique du courant n’est pas sans conséquence pour l’écologie marine et, par extension, la santé humaine. En effet, les courants de turbidité transportent non seulement des sédiments et des microplastiques, mais aussi des nutriments et de la matière organique indispensables aux écosystèmes des grands fonds.
Les microplastiques s’accumulent ainsi dans des zones particulièrement riches en biodiversité, exposant davantage ces écosystèmes à la pollution. Par ce mécanisme, les microplastiques pourraient être transférés le long de la chaîne alimentaire, jusqu’aux espèces consommées par l’homme, même si les répercussions sanitaires de cette exposition restent encore pour l’heure mal connues.
Longtemps considérés comme des milieux isolés, les grands fonds apparaissent aujourd’hui comme l’un des réceptacles de notre pollution plastique. Comprendre la physique des courants qui les alimentent est devenu indispensable pour anticiper le devenir des plastiques dans l’océan et pour mieux protéger ces écosystèmes encore largement méconnus.
À lire aussi : Une nouvelle technique permet (enfin) de révéler les fonds marins côtiers du monde entier
Le projet PALAGRAM est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Dossmann Yvan a reçu des financements de l'Agence Nationale de la recherche (https://anr.fr/Projet-ANR-19-CE30-0041)
Mario Humbert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.