15.10.2026 à 16:46
Rhinocéros de Sumatra et de Java, une course contre la montre pour éviter leur extinction
Texte intégral (2033 mots)

L’ESSENTIEL
Il ne reste que quelques dizaines de rhinocéros de Sumatra en vie et environ 50 rhinocéros de Java, tous en Indonésie.
Le braconnage et la fragmentation des populations menacent leur survie.
Les naissances obtenues en sanctuaire redonnent espoir, mais la sauvegarde de ces espèces reste fragile.
Petit, poilu et doté d’un charme irrésistiblement espiègle.
Voilà les mots qui me sont venus à l’esprit lorsque j’ai rencontré pour la première fois un rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis), après avoir parcouru un dédale de passerelles en bois dans un centre de conservation niché au cœur des forêts denses et humides de la partie malaisienne de Bornéo.
C’était en 1998 et j’étais alors un étudiant enthousiaste, bénévole dans ce centre. À l’époque, on estimait qu’il restait 300 rhinocéros de Sumatra dans le monde.
Je voyais dans cette femelle rhinocéros un symbole d’espoir pour la conservation de l’espèce. Mais aujourd’hui, selon le rapport 2026 sur l’état des rhinocéros dans le monde, publié par l’International Rhino Foundation, il reste moins de 50 rhinocéros de Sumatra, tous présents en Indonésie. Le rhinocéros de Java (Rhinoceros sondaicus) est tout aussi rare.
Même si ces chiffres reposent sur des estimations, la tendance est alarmante.
Des mammifères majestueux
Dans la culture contemporaine, les rhinocéros symbolisent la force, la puissance et la sécurité. Ils servent de mascottes à des équipes sportives et leur image se retrouve partout, des logos automobiles aux marques d’équipements de sécurité.
Leur omniprésence dans la culture populaire peut nous conduire à sous-estimer la gravité de leur situation. Les espèces utilisées comme emblèmes publicitaires sont souvent perçues comme plus répandues qu’elles ne le sont réellement.
Il existe aujourd’hui cinq espèces de rhinocéros. J’ai eu le privilège d’en côtoyer quatre au cours de ma carrière de vétérinaire spécialiste de la faune sauvage, dans des zoos, des sanctuaires et en milieu naturel.
L’Afrique abrite les rhinocéros blancs et noirs, dont les populations ont considérablement fluctué au fil de l’histoire. Le rhinocéros indien, qui ne possède qu’une seule corne et affectionne les milieux aquatiques, vit en Inde et au Népal. Après avoir frôlé l’extinction au début du XXe siècle, ses effectifs se reconstituent progressivement. Ces trois espèces sont présentes dans les zoos et bénéficient généralement de la plus grande attention du public.
Comparés à leurs cousins africains et indiens, les rhinocéros de Sumatra et de Java passent généralement inaperçus. Pourtant, leur classement parmi les espèces en danger critique d’extinction témoigne de l’urgence d’agir pour les protéger.
Les rhinocéros les plus rares au monde
Selon le dernier rapport sur l’état des rhinocéros dans le monde, l’avenir du discret rhinocéros de Java et du petit rhinocéros de Sumatra, reconnaissable à sa pilosité, est aujourd’hui particulièrement incertain. Leur répartition géographique explique en grande partie cette situation.
Il ne reste qu’une cinquantaine de rhinocéros de Java. Tous vivent dans une seule aire protégée, le parc national d’Ujung Kulon, sur l’île de Java. Situé à proximité de plusieurs plaques tectoniques qui convergent, ce parc est exposé aux tremblements de terre et aux tsunamis. Une seule catastrophe naturelle pourrait suffire à anéantir toute la population de rhinocéros de Java.
À l’inverse, les quelques dizaines de rhinocéros de Sumatra encore en vie sont dispersés en de nombreuses sous-populations réparties sur deux îles. Les chances qu’un individu sauvage rencontre un congénère sont donc infimes, voire nulles. Sans possibilité de trouver un partenaire avec lequel se reproduire, ces animaux isolés sont condamnés à être les derniers représentants de leur lignée génétique.
À la recherche d’un refuge
Pour protéger cette population fragmentée, l’International Rhino Foundation a créé en 1996 le sanctuaire des rhinocéros de Sumatra. Il se trouve dans le parc national de Way Kambas, sur l’île de Sumatra.
Le sanctuaire accueille actuellement dix rhinocéros de Sumatra vivant en semi-captivité et faisant l’objet d’un suivi particulièrement étroit. Ces animaux évoluent dans de vastes espaces naturels de forêt tropicale. Ils bénéficient d’une alimentation adaptée, d’une protection contre les menaces extérieures et de soins vétérinaires réguliers.
Augmenter les effectifs de rhinocéros grâce à la reproduction naturelle ou assistée demande de la patience. Après une gestation d’environ 16 mois, les femelles donnent naissance à un seul petit. Plusieurs années peuvent s’écouler avant qu’elles ne se reproduisent à nouveau. L’infertilité est également un problème connu chez certains rhinocéros.
Le sanctuaire a néanmoins enregistré quelques succès, obtenus de haute lutte. Entre 2012 et 2023, cinq rhinocéros de Sumatra y sont nés, notamment grâce à une gestion et à un suivi rigoureux de la reproduction. Et, nouvelle encourageante, les autorités viennent d’annoncer deux nouvelles gestations.
Des images prises par des pièges photographiques ont également confirmé la naissance de cinq petits rhinocéros de Java au maximum dans le parc d’Ujung Kulon ces dernières années. Ces naissances précieuses contribuent, à leur échelle, au rétablissement des populations de ces deux espèces.
Les ravages du braconnage
Le braconnage reste une menace permanente pour toutes les espèces de rhinocéros. Fait inquiétant, la demande mondiale de cornes de rhinocéros augmente, notamment en Chine et au Vietnam. Outre son utilisation ancienne dans la médecine traditionnelle, la corne de rhinocéros est désormais un symbole de richesse et de statut social, particulièrement dans les milieux d’affaires. Entre 2019 et 2023, les braconniers auraient tué jusqu’à 26 rhinocéros de Java.
Parmi les stratégies de lutte contre le braconnage figurent les campagnes visant à faire évoluer les comportements, notamment en rendant l’achat et l’utilisation de cornes de rhinocéros socialement et culturellement inacceptables. Les gouvernements peuvent également s’appuyer sur des opérations policières fondées sur le renseignement et sur le démantèlement des grands réseaux criminels pour combattre le braconnage. Mais si les condamnations et les peines prononcées contre les braconniers se multiplient, notamment en Indonésie, cela ne suffit pas à assurer la survie des rhinocéros dans le monde.
Des mesures préventives, comme la protection et la restauration des habitats adaptés à chaque espèce, sont indispensables au rétablissement des populations de rhinocéros. C’est d’autant plus important que les activités humaines empiètent toujours davantage sur les espaces naturels.
Quelles perspectives pour l’avenir ?
La translocation, qui consiste à capturer des animaux pour les relâcher dans un nouvel environnement, est l’une des solutions envisageables pour protéger les rhinocéros. Une étude récente s’est penchée sur la possibilité de recourir à cette stratégie pour réintroduire les rhinocéros de Sumatra et de Java dans les régions d’Asie du Sud-Est où ils vivaient autrefois. Les responsables de la conservation peuvent tirer les leçons des précédentes opérations de translocation de rhinocéros africains, qui montrent que le choix d’un habitat adapté, la protection contre le braconnage et une planification rigoureuse sont essentiels à la réussite de ces initiatives.
Plus largement, la protection des rhinocéros nécessite de mobiliser un grand nombre de personnes. Les communautés locales doivent tirer des bénéfices concrets de leur cohabitation avec ces animaux, par exemple grâce à la création d’emplois et au partage des revenus de l’écotourisme. Même à distance, chacun peut contribuer à leur sauvegarde en soutenant les organisations de conservation et en évitant d’acheter des produits qui participent à la déforestation tropicale.
Des financements pérennes et un engagement politique fort sont indispensables pour protéger les derniers rhinocéros d’Indonésie. Mon souhait est que les jeunes générations, notamment mes futurs étudiants, aient à leur tour le privilège de rencontrer ces petits rhinocéros poilus.
Michelle Campbell-Ward ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.10.2026 à 10:56
Entre lumière et ténèbres, comment la profondeur et l’alternance jour nuit organisent la vie dans l’océan
Texte intégral (1767 mots)
L’ESSENTIEL
La profondeur façonne les conditions de vie dans l’océan. De la surface aux abysses, il existe plusieurs étages, auxquels se sont adaptées toutes sortes d’espèces.
Mais la profondeur influence aussi les relations entre prédateurs et proies : ces dernières reviennent en surface la nuit pour se nourrir de plancton, souvent au risque d’être elles-mêmes mangées.
Le changement climatique menace désormais cet équilibre fragile, en dégradant les habitats des espèces et en modifiant leurs comportements alimentaires.
Dans l’océan, des organismes remontent chaque nuit des profondeurs pour se nourrir en surface. Ce phénomène, loin d’être exceptionnel, concerne des millions d’animaux marins, qui effectuent ce voyage quotidiennement.
Pour comprendre le fonctionnement des écosystèmes marins, il faut donc cesser d’imaginer l’océan comme une simple étendue horizontale : c’est aussi un monde vertical, organisé par la lumière, la température, l’oxygène et la disponibilité de la nourriture, autant de conditions essentielles à leur survie.
Cette organisation verticale a une conséquence importante : elle structure les interactions entre les espèces. Ainsi, deux espèces peuvent vivre la plupart du temps à des profondeurs différentes, mais se retrouver dans le même environnement quelques heures par jour, le temps que l’une puisse manger l’autre.
Les migrations verticales modifient ainsi non seulement la position des individus, mais aussi les possibilités de rencontre entre prédateurs et proies, influençant toute la chaîne alimentaire. Connaître uniquement la répartition horizontale des espèces ne suffit donc pas : il faut également savoir à quelle profondeur et à quel moment elles se trouvent.
Mes travaux de thèse, consacrés à l’étude de ces écosystèmes, ont récemment abouti à la publication d’un article de recherche.
L’océan, du premier au dernier étage
Commençons par décrire l’organisation de l’océan en étages.
Les 200 premiers mètres de profondeur constituent la zone éclairée, appelée « zone épipélagique ». La lumière y permet notamment la production primaire, c’est-à-dire la production de matière organique par photosynthèse, alimentant ainsi une grande partie des réseaux trophiques marins, soit l’ensemble des chaînes alimentaires entre les êtres vivants d’un écosystème.
Sous la zone épipélagique, on retrouve la zone mésopélagique, parfois appelée « zone crépusculaire », qui peut atteindre environ 1 000 mètres de profondeur. La lumière y devient progressivement plus faible jusqu’à presque disparaître.
Plus bas se situent ensuite les zones bathypélagique (de 1 000 à 4 000 mètres de profondeur), abyssopélagique (4 000 à 6 000 mètres) puis hadopélagique (au-delà de 6 000 mètres, pour les fosses océaniques les plus profondes).
Mais la lumière n’est pas le seul facteur à considérablement varier avec la profondeur. C’est également le cas de la température, de la disponibilité en oxygène et des ressources en nourriture.
Ces différences créent des habitats distincts au sein d’un même océan. Ainsi, deux espèces présentes dans la même zone géographique peuvent vivre dans des mondes très différents, simplement parce qu’elles n’occupent pas la même profondeur.
À lire aussi : À plus de 1 000 mètres sous l’eau, des observatoires pour étudier la richesse de l’océan profond
La surface, une zone de nourrissage à haut risque
La nourriture est généralement plus abondante dans les eaux proches de la surface. C’est là que se concentre une grande partie du plancton, qui constitue la base de la chaîne alimentaire.
Toutefois, cette zone éclairée expose fortement les proies à leurs prédateurs, qui chassent à vue. Pour une proie, rester près de la surface permet donc de se nourrir, mais fait courir aussi davantage le risque d’être mangée.
Descendre dans les profondeurs peut alors constituer une stratégie de survie, en permettant de se cacher des prédateurs grâce à l’obscurité. Cette stratégie implique toutefois de se déplacer sur plusieurs centaines de mètres, là où les ressources alimentaires sont moins abondantes. Choisir la profondeur adéquate devient ainsi un compromis permanent entre se nourrir et se protéger des prédateurs.
Ce compromis explique l’un des phénomènes les plus spectaculaires de l’océan : les migrations verticales quotidiennes, durant lesquelles des organismes marins remontent à la surface au crépuscule pour se nourrir, puis retournent se réfugier en profondeur au lever du jour.
Un gigantesque ascenseur biologique
Ces déplacements concernent non seulement le zooplancton (qui se nourrit de phytoplancton), mais aussi des poissons, comme plusieurs espèces de la famille des poissons-lanternes. À l’inverse, certains prédateurs vivant principalement près de la surface peuvent plonger plusieurs centaines de mètres dans les profondeurs pendant la journée pour y rechercher leurs proies, comme le cachalot ou l’espadon.
Pour autant, toutes les espèces ne changent pas forcément de couche de profondeur au cours de leur vie. Certaines espèces vivent uniquement dans les eaux de surface. C’est notamment le cas des sardines. D’autres vivent au contraire en permanence dans les eaux profondes, comme le cyclothone.
L’ensemble forme une véritable circulation biologique entre la surface et les profondeurs, où chaque espèce possède sa propre stratégie. Ce phénomène est si important qu’il constitue l’une des plus grandes migrations animales quotidiennes de la planète.
À lire aussi : Vaut-il mieux manger de petits poissons ou de grands poissons ?
L’ombre du changement climatique
Cette question prend une importance particulière dans un contexte de changement climatique. En effet, ce phénomène ne modifie pas uniquement la température de surface des océans, il peut également affecter la structure verticale de la colonne d’eau, la disponibilité en oxygène et la production biologique.
Il en résulte des modifications des habitats et du comportement des organismes marins. Les changements de profondeur que cela pourrait entraîner chez les organismes peuvent ainsi modifier la chaîne alimentaire et bouleverser entièrement les écosystèmes.
Pour anticiper la réponse des écosystèmes marins au changement climatique, il faut donc apprendre à regarder l’océan non plus seulement comme une carte, mais comme un monde en trois dimensions, afin de mieux comprendre comment la faune marine s’y déplace et interagit.
Or, la dimension verticale reste difficile à observer. Si les satellites permettent de mieux comprendre la surface de l’océan, les campagnes océanographiques et les instruments autonomes permettent d’explorer les profondeurs. Ces dernières données sont toutefois encore très localisées, et les profondeurs restent largement méconnues.
À lire aussi : Marie Tharp, la cartographe qui a changé la face des fonds marins
Laureline Dalaut ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.10.2026 à 16:20
Projets éoliens et vote d’extrême droite : ce que révèle une étude inédite
Texte intégral (1677 mots)
L’ESSENTIEL
Une étude inédite montre que l’implantation d’éoliennes est associée à une hausse locale du vote d’extrême droite dès le dépôt du permis, avant même la construction.
Cet effet est notable dans les communes où les éoliennes sont planifiées, mais il s’étend aussi sur les communes voisines.
Cette étude montre en creux comment la gouvernance territoriale des infrastructures influence leur réception politique.
Une éolienne peut devenir un enjeu électoral avant même de sortir de terre. Dans une recherche menée avec l’économiste Martin Faulques, nous avons suivi 34 448 communes françaises entre 2007 et 2022. Nos résultats montrent que le dépôt d’un permis éolien est associé à une progression locale du vote d’extrême droite, qui reste visible lorsque le projet se concrétise. Cet effet dépasse même les frontières de la commune d’accueil.
Pour comprendre ce qui peut lier ces deux réalités, il faut regarder comment les discours populistes de droite peuvent se faire l’écho des oppositions locales aux énergies renouvelables. En France, le Rassemblement national a, par exemple, fait de l’opposition aux éoliennes un argument de campagne, en invoquant la défense des paysages et du patrimoine rural. En se présentant comme le porte-parole d’habitants confrontés à des projets qu’il décrit comme imposés d’en haut, ce parti cherche à transformer une contestation locale en soutien électoral. Cette stratégie peut trouver un écho dans le sentiment de ne pas être entendu.
Notre étude, elle, invite à regarder ce qui se joue avant même un chantier d’éoliennes, au moment où les habitants découvrent un projet, s’interrogent sur ses conséquences et cherchent à peser sur la décision. Elle suggère que la manière de conduire la transition énergétique dans les territoires mérite autant d’attention que les infrastructures elles-mêmes.
Un signal électoral dès le permis
Pour étudier les liens entre éoliennes et vote d’extrême droite, nous avons croisé les résultats du premier tour des quatre élections présidentielles de 2007 à 2022 avec le registre des projets éoliens terrestres. Pour chaque commune concernée, nous avons repéré trois étapes : le dépôt du permis, le début de la construction et la mise en service.
Les éoliennes s’implantent surtout dans des communes rurales, dont le profil social et électoral peut différer de celui des autres communes. Comparer simplement leurs votes risquerait donc d’attribuer aux éoliennes des différences qui existaient déjà avant leur arrivée. Nous avons donc suivi le vote avant et après l’arrivée d’un projet, pour voir s’il progressait davantage dans les communes concernées que dans celles restées à l’écart. La comparaison tient également compte des tendances électorales nationales et des différences entre communes, notamment de leur profil social et démographique.
Nos estimations indiquent ainsi que, après le dépôt d’un permis éolien, le vote d’extrême droite progresse en moyenne de 0,9 point de plus dans les communes d’accueil et leurs voisines que dans les communes non concernées. Cela représente, par exemple, l’écart entre 25 % et 25,9 % des voix. Cette moyenne recouvre cependant des situations locales différentes.
Le signal apparaît dès le premier scrutin concerné par le dépôt du permis et non une fois seulement que les éoliennes sont mises en marche. La différence est importante. Avant la construction, les habitants peuvent anticiper une transformation du paysage, redouter des nuisances ou contester la procédure.
Les communes voisines sont aussi concernées
Dans les estimations principales, la corrélation est plus forte dans les communes qui accueillent directement un projet. Mais elle reste notable chez leurs voisines immédiates. Un parc éolien peut donc devenir politiquement important dans une commune qui n’héberge aucun mât.
Ce résultat invite à dépasser une lecture strictement administrative du territoire. De fait, les frontières communales ne délimitent ni le paysage regardé depuis une maison, ni les déplacements quotidiens, ni les discussions entre habitants. Les controverses peuvent aussi circuler par les associations, les médias locaux et les réseaux de voisinage. Notre analyse repère cette extension géographique.
Pour l’action publique, une question en découle : qui faut-il associer à la discussion et au partage des retombées ? Le seul périmètre de la commune d’implantation peut laisser à l’écart des habitants qui se sentent pourtant concernés. L’échelle pertinente dépend aussi de la visibilité du parc et des relations entre communes.
Derrière les oppositions une question de justice
Réduire ces tensions à un réflexe de refus « près de chez soi » (ou, en anglais, NIMBY pour Not In My Backyard) empêche de comprendre ce qui est discuté. Les recherches sur la justice environnementale invitent, elles, à poser trois questions pour comprendre ces conflits :
Qui bénéficie du projet et qui en supporte les contraintes ?
Qui peut peser sur les décisions ?
Quelle place est accordée à l’attachement des habitants à leur territoire ?
La première question porte sur le partage des avantages et des contraintes. Qui bénéficie des revenus, des recettes fiscales ou des investissements ? Qui voit son environnement quotidien transformé ? Un projet contribue à un objectif collectif de production électrique, mais ses conséquences sont situées.
La deuxième question concerne le pouvoir de participer. Une réunion d’information permet-elle encore de discuter de l’emplacement, de la taille du projet ou d’autres options ? Les objections reçoivent-elles une réponse argumentée ? Lorsque les choix paraissent déjà arrêtés, la consultation peut être vécue comme une formalité. Le résultat observé dès le permis invite à prendre au sérieux cette phase précoce.
Enfin, la troisième concerne la reconnaissance de l’attachement des personnes à leur territoire. Un paysage peut porter une histoire familiale, une identité collective ou une manière d’habiter. Ces dimensions se traduisent difficilement en compensation financière. Les reconnaître suppose de les intégrer à la discussion, y compris lorsque les désaccords persistent.
Ces interrogations peuvent rencontrer une défiance politique préexistante. Elles peuvent aussi offrir des prises à des partis qui promettent de défendre les habitants contre des décisions présentées comme imposées. Cette réalité ne semble pas propre à la France : en Allemagne, le chercheur en sociologie politique Bastien Fond a, par exemple, récemment analysé la stratégie anti-éolienne du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD).
Notre étude apporte, pour sa part, un éclairage français inédit sur cette relation entre transition énergétique et vote. Elle permet surtout de préciser quand une association apparaît et jusqu’où elle s’étend.
Faire une place aux habitants avant le chantier
À l’approche des élections, certains maires préfèrent reporter les projets d’énergies renouvelables par crainte que les oppositions locales ne leur coûtent des voix. Les conflits peuvent surgir dès la campagne, alors que les bénéfices pour la commune, comme les recettes fiscales, ne deviennent souvent visibles que plus tard.
Notre nouvelle étude invite à regarder aussi les conditions dans lesquelles les projets sont discutés au-delà du seul calendrier électoral. Une première piste consiste à ouvrir le dialogue suffisamment tôt pour qu’il puisse modifier le projet, puis à rendre lisible ce qui a été retenu ou écarté et pourquoi. Une autre est d’associer les communes voisines, en discutant avec elles des conséquences paysagères et des retombées.
La participation des habitants à la gouvernance et au financement constitue également une piste. Les économistes Vincent Auffray et Romain Schweizer défendent ainsi une transition davantage appuyée sur les initiatives citoyennes. Ces démarches ouvrent une discussion sur la place des habitants dans les choix énergétiques ; elles ne garantissent pas la disparition des conflits.
Nos résultats ne font pas de l’éolien une explication générale de la progression de l’extrême droite. Ils portent sur des évolutions communales, sans identifier les personnes qui changent de vote ni leurs raisons. Ils ne démontrent pas davantage qu’un recul des ambitions climatiques réduirait ce vote. Ils montrent, en revanche, que la relation politique à un projet se construit bien avant sa mise en service. Au moment où les premiers mâts apparaissent, une partie de cette histoire est déjà écrite. Donner aux habitants une prise réelle sur les choix qui transforment leur cadre de vie mérite donc une place dès les premières étapes de la transition.
Sébastien Bourdin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.