28.10.2026 à 15:42
Relance du nucléaire : produire plus, plus vite, sans dégrader la sûreté, est-ce possible ?
Texte intégral (3232 mots)
L’ESSENTIEL
En France, comme au Royaume-Uni ou aux États-Unis, le chantier de relance du nucléaire est ouvert. L’objectif : faire sortir de terre le plus rapidement possible de nouvelles centrales.
Pourtant, ces dernières années, le secteur nucléaire français a montré des signes de fragilités.
Cette double réalité questionne : peut-on produire toujours plus sans menacer la sécurité ? Pour y répondre une équipe de chercheurs en sciences sociales travaille depuis dix ans sur le quotidien des professionnels du secteur.
« Le temps du nucléaire est venu », assurait en 2025 Donald Trump en promettant la multiplication par quatre de l’énergie nucléaire dans les 25 années à venir aux États-Unis. Quelques années auparavant, Emmanuel Macron s’engageait lui sur la sortie de terre de jusqu’à 14 nouveaux réacteurs, décrivant ce projet comme « le chantier du siècle », tandis que, en Grande-Bretagne, huit réacteurs sont prévus auxquels pourraient s’ajouter de petits réacteurs modulaires sur le territoire.
Que ce soit pour répondre aux craintes géopolitiques ou climatiques, ces investissements massifs dans des chantiers tous azimuts placent les organisations nucléaires face à une tension productive inédite. Ils s’accompagnent aussi de réformes destinées à les faciliter. En France, aux États-Unis comme en Grande-Bretagne, ces réformes engagées prennent certes des formes bien différentes mais poursuivent un même but : simplifier les relations entre exploitants et régulateur, accélérer les procédures (pour reprendre les termes de la loi du 22 juin 2023), et, pour cela, bien souvent réorganiser les autorités de sûreté nucléaire.
Ce contexte pose une question essentielle : peut-on accélérer la production sans rien sacrifier aux exigences de sûreté ?
Les défis sociotechniques d’une relance nucléaire
Cette interrogation est nécessaire au regard de la nature même de l’industrie nucléaire. Elle appartient à ce que le sociologue John Downer appelle « les technologies catastrophiques », celles dont une défaillance potentielle peut avoir des conséquences d’une gravité telle qu’elles ne peuvent se permettre d’échouer.
Elle l’est d’autant plus aujourd’hui que le secteur nucléaire a manifesté des signes de fragilité, d’ailleurs largement médiatisés, à toutes les étapes du cycle de vie des installations : dans les activités d’exploitation, avec la crise de la corrosion sous contraintes ; dans la construction neuve, avec les difficultés des chantiers de réacteurs de troisième génération, tels les EPR ; ou encore dans les retards importants des chantiers de démantèlement des installations arrêtées.
Pour éviter que la sécurité ne soit sacrifiée à l’aune d’une quête de performance productive et économique toujours accrue, le nucléaire s’est doté de longue date de contre-pouvoirs. Tant en interne, avec des métiers et des départements spécialisés dans la sûreté et autonomes des contraintes de production ; qu’en externe, avec la présence d’une autorité de sûreté indépendante, dotée de pouvoirs de contrôle, voire de sanction.
Mais ces dernières années, des voix se sont élevées pour dénoncer le poids de la logique de contrôle, la complexité croissante de l’infrastructure réglementaire, sa difficile application sur le terrain, et le risque que les règles de sûreté deviennent un empêchement à produire, dans des calendriers et à des coûts raisonnables, mais aussi, paradoxalement, en sûreté.
Pour comprendre s’il est possible de concilier performance productive et sûreté dans les secteurs à haut risque, il est essentiel d’analyser au plus près le travail quotidien des hommes et des femmes de ces industries.
C’est ce que fait depuis dix ans, la chaire de Recherche en sécurité, organisation, humains (RESOH). Les recherches qui y sont menées partent d’une idée centrale : la sécurité, comme la performance, sont partie intégrante du travail. C’est donc par l’analyse du travail « productif » (qu’il s’agisse d’un travail de conception, d’exploitation, de maintenance, de démantèlement…), de la manière dont il est pris en charge et organisé, que l’on peut comprendre comment et à quelles conditions les professionnels parviennent, ou non, à produire en sécurité.
Appréhender la sécurité à travers le travail quotidien, ordinaire, de ceux qui « produisent », suppose d’ouvrir durablement les portes de ces organisations pour analyser au plus près les situations de travail. Le pari, et l’originalité de nos travaux, est donc de mettre en place les conditions d’une recherche enracinée, appuyée sur un dialogue entre chercheurs et membres des organisations nucléaires. Cette démarche a permis d’analyser de l’intérieur les principales activités impliquées dans le cycle de vie des installations nucléaires : conception (avec le projet Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration, ASTRID), exploitation (usines nucléaires) et plus récemment, démantèlement.
Voici ce que dix ans de travaux nous ont permis de comprendre.
Pourquoi le projet ASTRID s’est-il arrêté ?
Commençons par les activités de conception avec nos analyses du projet ASTRID. Ce projet de démonstrateur de réacteur à neutrons rapides a été lancé dans les années 2010 avant d’être finalement abandonné sur décision de l’État en 2019 puis remis à l’étude en 2025.
Parmi les causes de cet « échec », un désengagement de l’État, abandonnant son rôle de stratège et de garant de l’intérêt à long terme, a été largement évoqué, non sans raisons, notamment à l’occasion de la Commission d’enquête sur la perte de souveraineté énergétique de la France.
Notre enquête, menée entre 2015 et 2019 auprès d’équipes de conception, a dégagé une explication alternative, centrée sur la nature de l’objet à produire et les relations entre les grands acteurs en charge de sa conception.
Il en est ressorti que la définition même du projets ASTRID, de sa finalité, ne faisait pas l’objet d’un consensus. Le CEA, en position de maître d’ouvrage et chef de projet, valorisait une approche expérimentale, plus innovante, du prototype. D’autres entités, comme Framatome, voyaient le prototype comme un objet « industriel », dont il fallait chercher à rationaliser les coûts et les délais en s’appuyant sur le retour d’expérience.
Les rapports de pouvoir entre organisations n’ont pas permis de converger sur une définition claire, partagée, stabilisée de la finalité du projet, et, partant, des objectifs et exigences de performance.
« Produire », dans une activité de conception, suppose la coopération d’acteurs porteurs de représentations divergentes de la finalité de leur action. Ce qui rend nécessaire l’existence de marges de manœuvre et d’espaces favorisant la discussion et la négociation de ces finalités, sous peine de menacer la survie du projet. En situation, la « performance » n’est donc pas une donnée d’entrée qui irait de soi pour tous : c’est à l’inverse le produit d’une construction collective, fragile et incertaine.
Plongée dans le traitement des déchets
En matière d’exploitation, une de nos enquêtes a porté sur l’externalisation de l’activité d’un atelier traitant l’ensemble des déchets radioactifs produits par une usine. Les premiers temps du processus d’externalisation ont été marqués par des tensions entre le donneur d’ordre et le sous-traitant.
Si la performance attendue, mesurée en volume de déchets traités, était connue de tous (et contractuellement formalisée), les moyens pour y aboutir l’étaient moins. Or, cette performance productive tenait plus dans la capacité à gérer des lignes de production automatisée qu’à l’expertise du sous-traitant en assainissement-démantèlement d’installations nucléaires.
Elle reposait avant tout sur une connaissance fine des flux logistiques et des nombreuses interfaces organisationnelles entre cette installation et le reste de l’usine, ainsi que sur une capacité à gérer les « caprices » de l’outil de production vieillissant et nécessitant de constants ajustements.
Ici, la qualification partiellement erronée de la nature de l’activité externalisée en amont du processus a rendu difficile le transfert des compétences nécessaires à une production sûre du donneur d’ordre vers le sous-traitant. Notre étude a révélé l’importance d’une compréhension partagée du travail entre le donneur d’ordre et le sous-traitant, condition sine qua non à un accord sur les niveaux de performance et de sûreté attendues (produire combien), et sur les moyens de les atteindre (produire comment).
Comment évaluer l’efficacité d’un démantèlement ?
Plus récemment, nous avons débuté une enquête sur des activités de démantèlement, devenues ces dernières années nettement plus stratégiques avec l’augmentation du nombre d’installations arrêtées. Les exploitants, comme l’autorité de sûreté l’a souligné à plusieurs reprises, peinent à maîtriser ces projets, qui font l’objet de dérives importantes en matière de coûts et de délais.
Comprendre ces dérives implique là aussi de revenir à la nature du travail de démantèlement. Celui-ci confronte les acteurs qui en ont la charge à des temporalités hors normes et des incertitudes radicales, qui tiennent tant à la connaissance de l’état initial et de l’état final, qu’au chemin nécessaire pour aller de l’un à l’autre.
Le démantèlement se rapproche pour beaucoup d’un travail d’enquête, c’est-à-dire de formulation d’hypothèses, d’expérimentation, de confrontation à des épreuves, permettant progressivement de construire les connaissances qui rendent ce démantèlement possible. Partant, les choix techniques, les scénarios envisagés doivent souvent être revus, pour tenir compte des découvertes en cours de route et des connaissances acquises.
Ces types de travail s’accommodent mal d’une logique de contrôle et de conformité, qui dominent pourtant dans le pilotage de ces projets, avec l’établissement et la validation très en amont de scénarios de démantèlement et des jalons associés. Dès lors, si les acteurs en charge des projets de démantèlement ne remettent pas en cause l’exigence de contrôle, ils soulignent les limites de sa mise en œuvre : chaînes décisionnelles longues et parfois peu lisibles, multiplication des validations, inflation documentaire… des processus parfois si lourds qu’ils finissent par empêcher l’action qu’ils étaient censés sécuriser.
L’ensemble de ces recherches conduit finalement à interroger la définition même de la performance dans les activités à risques, et la manière de l’équiper et de l’évaluer. La performance ne peut être réduite au respect des coûts, des délais ou des jalons. Elle réside dans la capacité collective à enquêter, à apprendre et à préparer l’action dans un contexte où l’incertitude ne disparaît jamais complètement. Ces études montrent aussi l’imbrication profonde, dans le travail, des exigences, à commencer par celles de performance et de sûreté.
Du côté des décideurs
Ces exigences de performance comme les modalités de régulation de la sûreté sont souvent décidées au plus haut niveau. Il nous a donc paru primordial d’associer à nos enquêtes de terrain des ateliers de discussion avec les décideurs, qu’ils soient directeurs, dirigeants ou hauts fonctionnaires. Les échanges, fondés sur des récits et partages d’expérience, étaient structurés autour de la notion de « performance sûre ». La question sous-jacente était celle de la possibilité d’une compatibilité entre exigences de performance et de sûreté.
En 2024, le président de l’Autorité de sûreté, déclarait : « Loin d’être l’ennemie de la performance, la sûreté en est l’une des composantes. » Venant du régulateur, ces mots pouvaient a priori surprendre.
Nos échanges ont cependant souligné le poids politique des mots et de la sémantique. « Parler la langue » de la performance, y compris pour défendre les enjeux de sûreté, est devenue une condition pour être audible des décideurs. Mais cela ne doit pas conduire à invisibiliser l’exigence de sûreté.
Le risque est pourtant grand. Car à la différence de la cybersécurité ou de la sécurité au travail, dont l’importance est rappelée quotidiennement par la survenue d’attaques ou d’événements indésirables, la sûreté nucléaire, par construction, se définit en creux, par l’absence – en l’occurrence – d’événements dont les conséquences seraient inacceptables.
Dans ces organisations, les responsables de la sûreté doivent donc redoubler d’efforts pour démontrer sa valeur, pour la production, et éviter ainsi tout arbitrage défavorable, qui conduirait à ce qu’elle soit sous-investie. Un directeur explique ainsi :
« La sûreté nucléaire fait partie de la capacité d’action. Si on vend un objet avec un défaut latent de sûreté qui va se révéler, alors qu’il est sur un terrain d’opération “touchy”, la capacité d’action militaire va prendre un grand coup dans l’aile. On vend une capacité d’action. La création de valeur, pour moi, elle est là. »
Penser en termes de « performance sûre » est un moyen de rendre explicite la contribution de la sûreté à la performance productive, sur le temps long, et de « sortir de l’opposition stérile » entre « ceux qui produisent » et « ceux qui s’occupent de la sûreté ».
Le risque de la déconnexion
Dans ce contexte, vouloir connecter exigences de sûreté et impératifs de production peut paraître à première vue paradoxal : on sait à quel point l’indépendance des fonctions de sécurité par rapport aux fonctions de production est une condition à la neutralité de leur regard, à leur pouvoir d’agir et au maintien d’un haut niveau d’exigence.
Mais indépendance ne veut pas dire déconnexion. Or cette dérive est pointée du doigt, par exemple lorsque les professionnels de la sûreté deviennent tellement éloignés des enjeux et du « langage » de la production qu’ils ne sont plus capables de réellement comprendre l’activité qu’ils sont chargés de réguler. Cette dérive, progressive, se traduit par des stratégies de repli sur une application toujours plus stricte et littérale des règles, et sur une posture strictement bureaucratique (cocher des cases, remplir des papiers, appliquer strictement des règlements…).
Certains auteurs parlent alors d’« auditisme » pour qualifier ce type de crispation, qui suscite en retour des comportements tactiques de conformité de la part des acteurs opérationnels. La gestion des carrières joue indubitablement un rôle pour prévenir ce type de dérive : les parcours croisés entre production et sûreté, s’ils suscitent parfois une légitime méfiance du fait des risques de complaisance, sont ainsi plébiscités pour maintenir un socle d’intercompréhension et éviter qu’une sûreté « de papier » ne devienne un empêchement à produire en sûreté !
Des systèmes déresponsabilisants ?
Au fil des discussions d’autres obstacles à la performance sûre sont apparus : une inflation des lignes hiérarchiques et une dilution des responsabilités, aboutissant à une situation de « décideurs qui ne décident plus rien ». Le constat d’un « manque de courage managérial » est relié à un danger déjà souligné par le sociologue Charles Perrow : celui d’une déconnexion progressive entre les « élites du système » et le fonctionnement opérationnel des systèmes à risques.
C’est ici la répartition des rôles et des ressources au sein de l’organisation qui est débattue. L’enjeu fondamental consiste à reconstruire un sens partagé de l’activité productive et de sa finalité, en revalorisant le service rendu. Un directeur déclare ainsi :
« Je trouve toujours pénible d’avoir besoin de justifier, en disant : “Je suis producteur [d’électricité].” Le boulot, c’est quand même ça. Notre mission, c’est celle-là. »
Beaucoup de décideurs évoquent ainsi la nécessité de réallouer prioritairement les ressources à celles et ceux y contribuant directement et de réaligner l’ensemble des acteurs vers cette mission de production.
À l’heure où la relance du nucléaire conduit à rechercher simultanément davantage de sûreté et de performance productive, nos recherches invitent ainsi à déplacer le regard. L’enjeu n’est pas tant d’arbitrer entre ces objectifs, mais de mieux comprendre les pratiques qui permettent de les réconcilier. Une compréhension fine du travail est indispensable pour se prémunir de deux dérives souvent observées : une sûreté « de papier », qui réduit celle-ci au seul respect de procédures, et une performance confondue avec des indicateurs quantifiés définis en amont. Ces deux dérives naissent d’une déconnexion de la réalité du travail.
En repartant du travail concret – celui des ingénieurs et techniciens, des opérateurs, des chefs de projet, des sous-traitants… –, il devient possible d’identifier non seulement les fragilités des organisations, mais aussi les pratiques souvent invisibles grâce auxquelles les professionnels s’emploient, souvent avec une énergie considérable, à ce que leur organisation soit à la fois sûre et performante.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
27.10.2026 à 16:13
Protéger la biodiversité : et si avant de dépenser plus, on ciblait mieux les efforts ?
Texte intégral (2240 mots)

L’ESSENTIEL
En Loire-Atlantique, la lutte contre la jussie, une espèce exotique envahissante venue d’Amérique du Sud, coûte chaque année environ 120 000 euros au parc naturel régional.
Mais des études montrent que cette somme n’est pas allouée de façon à maximiser les préférences des usagers ou à minimiser la quantité de jussie dans le parc.
Or, les financements publics en faveur de la biodiversité sont en chute libre : dans ce contexte, se questionner sur leur allocation est crucial.
Dans le marais de Brière, en Loire-Atlantique, une plante venue d’Amérique du Sud, la jussie, envahit depuis 1994 les canaux et les prairies humides. Identifiée comme espèce exotique envahissante (EEE), elle compromet non seulement des activités économiques et récréatives, mais également le bon fonctionnement des cours d’eau et la biodiversité locale. Chaque année, le parc naturel régional dépense environ 120 000 euros pour la contenir – un effort réparti, année après année, un peu partout dans le marais. C’est ce que ferait n’importe quel gestionnaire de bon sens : traiter équitablement chaque partie du territoire.
Or, lorsque des chercheurs ont recalculé, à partir de vingt ans de données de terrain, où allouer les efforts de contrôle, le résultat a surpris jusqu’aux intéressés : avec ce même budget, il est pertinent de concentrer les efforts sur un seule zone du marais, la plus infestée. Pas parce que les autres zones ne comptent pas, mais du fait qu’avec ce budget, c’est là qu’il faut agir en priorité afin de limiter au maximum la quantité de jussie dans le marais tout en préservant les principaux services écosystémiques qu’il fournit.
Alors que le financement de la Stratégie nationale pour la biodiversité doit être réduit de moitié en 2026, la question de savoir comment l’argent disponible est dépensé n’a jamais été aussi urgente.
« Protéger un peu partout » ?
À première vue, « protéger un peu partout » semble être la moins mauvaise des décisions : cela répartit l’effort équitablement entre les territoires, cela rend l’action visible pour chaque riverain, chaque élu local, chaque association.
C’est un choix compréhensible, souvent délibéré et assumé, pour des raisons d’équité territoriale, d’acceptabilité politique, ou de contraintes opérationnelles – maintenir l’accès et les usages, contenir la propagation sur plusieurs fronts à la fois.
Mais des arguments solides et bien documentés en économie de la conservation font douter que ce soit systématiquement le meilleur choix.
La parabole de l’arche de Noé
Le problème remonte à une parabole devenue classique en économie de l’environnement : l’arche de Noé. L’idée ici n’est plus de savoir où contrôler une espèce exotique envahissante mais plutôt de choisir quelles espèces protéger en priorité.
Imaginez un décideur disposant d’un budget limité pour sauver des espèces menacées, chacune ayant un coût de protection et une contribution différents à la diversité du vivant.
Un résultat théorique, établi depuis la fin des années 1990 et depuis généralisé, montre que, pour les mesures de diversité les plus couramment utilisées en économie de la conservation, la solution optimale n’est presque jamais de répartir l’effort.
Elle consiste, le plus souvent, à protéger complètement certaines cibles et à en délaisser d’autres entièrement. Ce résultat a un périmètre : avec d’autres objectifs de conservation ou d’autres façons de mesurer la biodiversité, la solution pourrait en principe être plus nuancée.
Mais pour la famille de mesures sur laquelle s’appuie cette littérature, l’argument en faveur de solutions tranchées, plutôt que diluées, est solide.
Des chaînes de conséquences complexes
Il y a une seconde complication, plus subtile encore. Les espèces ne vivent pas dans des cases séparées sur une liste administrative. Protéger l’une peut, selon les cas, bénéficier ou nuire à d’autres qui lui sont écologiquement liées : deux espèces mutuellement dépendantes, comme une plante et son pollinisateur, profitent l’une de la protection de l’autre ; à l’inverse, protéger un prédateur peut accroître la pression qu’il exerce sur ses proies.
Ignorer ces chaînes de conséquences peut conduire à classer les priorités dans le mauvais ordre – au point, dans certains cas, d’inverser complètement qui devrait être protégé en premier, sans que la valeur intrinsèque d’aucune espèce n’ait changé.
Ce n’est pas un cas d’école fragile, construit sur mesure pour produire cet effet : ce type de retournement survient sur toute une plage de situations plausibles, pas seulement dans des configurations exceptionnelles.
Une conséquence plus inconfortable mérite d’être dite aussi : ce qu’une mesure agrégée de biodiversité recommande de protéger ne coïncide pas nécessairement avec ce qui profite à chaque espèce prise isolément – protéger un prédateur parce qu’il contribue fortement à l’indice retenu peut se faire au détriment de ses proies, même si l’indice global progresse.
La preuve par le terrain
Le même raisonnement s’applique lorsque l’objectif n’est plus de maximiser un indice de diversité, mais de limiter les dégâts d’une espèce envahissante et de préserver ce que les usagers valorisent dans un site : classer les priorités selon les coûts, le bien-être et les chaînes d’interaction reste la bonne méthode, quel que soit l’objectif précis retenu.
Revenons à la Brière. L’équipe de recherche a estimé, zone par zone, les coûts de contrôle de la jussie, la façon dont elle se propage d’une zone à l’autre, et – par une enquête menée auprès des usagers du marais – la valeur que les riverains accordent à sa maîtrise dans chaque zone.
En combinant ces trois éléments, le calcul est sans appel : concentrer l’effort sur la zone la plus critique aurait permis de démultiplier le bien-être procuré pour chaque euro dépensé – plus de huit fois la mise pour les premiers euros investis, un rendement qui reste élevé bien au-delà du budget actuellement engagé. Pour un budget de 120000 euros, concentrer l’effort sur cette zone aurait aidé également à limiter au mieux la quantité totale de jussie dans le marais.
Un choix politique
Il est important d’être honnête sur les limites de cet argument.
Ce résultat ne dit rien sur le montant qui devrait être consacré à la conservation – c’est un choix politique, qui doit être mis en balance avec la santé, l’éducation, ou d’autres priorités publiques, et qui dépasse largement ce que l’analyse économique de l’allocation d’un budget peut trancher à elle seule.
Il ne dit pas non plus que les gestionnaires de la Brière avaient tort ou qu’ils dépensaient mal leur budget. Répartir l’effort équitablement entre les différentes zones du marais peut être un choix assumé, pour les raisons déjà évoquées, et rien n’oblige à y renoncer.
Mais ce choix a des conséquences, en matière d’usage et aussi d’efficacité écologique – ce coût mérite d’être connu, précisément pour être assumé en toute conscience plutôt que subi par défaut.
Faire mieux à budget identique
À budget identique, on peut vraisemblablement protéger davantage d’espèces, protéger les mêmes plus efficacement, ou contrôler mieux des espèces nuisant à l’équilibre des écosystèmes en tenant compte à la fois des coûts, des aspirations des usagers et des interactions écologiques – non en dépensant plus, mais en dépensant autrement.
C’est un message qu’aucune contrainte budgétaire ne peut réfuter, puisqu’il ne demande pas un euro de plus. Si un jour la société décidait néanmoins d’investir davantage dans la conservation, le rendement observé sur le terrain suggère que cet argent supplémentaire aurait de bonnes chances d’être également bien employé – mais cela reste une question distincte, qui appartient au débat démocratique, non à ce résultat.
Cette même logique reçoit une confirmation indépendante, cette fois dans le temps plutôt que dans l’espace. Une étude récente que nous avons menée sur cinq mammifères introduits au Japon, montre que les coûts d’une invasion s’envolent une fois qu’un certain seuil de densité de population est franchi : 90 % des dommages cumulés sur le long terme surviennent en seulement dix à vingt ans après ce basculement. Agir tôt, avant que ce seuil ne soit atteint, capte l’essentiel du bénéfice ; attendre, ou disperser l’attention ailleurs, laisse l’essentiel du coût se matérialiser.
Ce qu’il reste à faire
Les outils permettant ce type de calcul existent, et ont été testés avec succès sur un cas français réel.
Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la théorie : c’est sa généralisation à d’autres territoires, et surtout les données de terrain – coûts, dispersion, interactions entre espèces – nécessaires pour l’alimenter.
À l’heure où chaque euro de conservation est compté, ce serait un investissement minime pour un gain potentiellement considérable. Cette même tension entre concentrer et disperser l’effort se retrouve sans doute dans bien d’autres politiques de gestion qui impliquent l’allocation de ressources limitées – la lutte contre les incendies de forêt, par exemple, où des moyens toujours comptés doivent être répartis entre des territoires menacés.
Reste à vérifier si les mêmes outils s’y appliquent.
Pierre Courtois tient à remercier le soutien financier de l'ANR (IA-20-PCPA-0005), le projet EcoInvasionS, financé dans le cadre de l’appel conjoint ERO, une initiative soutenue par le programme de recherche et d’innovation « Horizon 2020 » de l’Union européenne (convention de subvention n° 857251), le métaprogramme INRAE Biosefair, la DRI-DIMI INRAE et la division Sciences humaines et sociales du CNRS dans le cadre du programme « Soutien à la mobilité internationale 2026 » sans qui ces travaux n'auraient pas pu être possibles.
Charles Figuières a reçu des financements du gouvernement français dans le cadre du plan d’investissement « France 2030 », géré par l’Agence nationale de la recherche (référence : ANR-17-EURE-0020), ainsi que de l’Initiative d’excellence d’Aix-Marseille Université (A*MIDEX).
Alban Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.10.2026 à 16:06
Les gestes individuels peuvent-ils quelque chose pour lutter contre la pollution plastique ?
Texte intégral (1601 mots)

L’ESSENTIEL
Les petits gestes individuels ont peu d’effets contre la pollution plastique.
Les incitations financières également semble-t-il, comme le montrent des expériences réalisées dans divers endroits du monde.
Seules des législations paraissent efficaces, à l’instar de ce qui a été fait, par exemple, au Rwanda.
Saviez-vous que depuis le 1er juillet 2021, en France, à la suite de la loi Anti-gaspillage et économie circulaire (Agec), il est obligatoire de proposer une réduction sur l’achat de votre café (ou toute autre boisson) à emporter à condition que vous apportiez votre propre tasse ?
Ce genre de proposition visant à diminuer l’utilisation de plastique peut sembler idéale sur le papier. Mais dans les faits, ce genre de coup de pouce ou « nudge » ne fonctionne pas toujours comme on peut l’espérer.
QU’EST-CE QU’UN NUDGE ?
- Un nudge (ou « coup de pouce ») est une modification de l’environnement de choix visant à orienter les comportements sans rien interdire ni offrir de compensation financière. Ce concept a émergé de l’économie comportementale notamment grâce aux travaux de l’économiste Richard Thaler et du juriste Cass Sunstein.
- Appliqués à l’économie circulaire, les nudges s’avèrent peu efficaces, car ils ne s’attaquent pas aux barrières structurelles et peuvent provoquer un effet rebond : accomplir un geste vertueux grâce à un nudge donne souvent bonne conscience, mais peut inciter à consommer davantage par ailleurs, comme le montrent des études réalisées précédement, comme à Londres.
(Sources : Richard Thaler et Gauri Chandra.)
C’est ce que nous avons pu constater dans une étude sur l’utilisation de différents types de tasses à café (tasses jetables et tasses réutilisables) dans 223 cafés appartenant à six grandes chaînes internationales à Hongkong (de début 2018 et fin 2019). Nous voulions voir si les stratégies d’incitations financières visant à offrir un léger rabais aux consommateurs qui amènent leur propre tasse fonctionnaient.
Expérience à Hongkong
Nos données collectées ont montré que les réductions proposées ne parvenaient pas à infléchir les comportements dans le sens espéré. Concrètement, près de 80 % des points de vente proposaient un rabais pour les clients apportant leur propre tasse (en moyenne un peu moins de 3 HKD, soit 0,40 euro, environ 13 % du prix d’un café allongé), mais ce dispositif n’a été associé à aucune augmentation statistiquement significative de la part de clients utilisant une tasse réutilisable. Au contraire, nous avons même observé une légère baisse de la proportion de tasses réutilisables dans les cafés offrant un rabais par rapport à ceux qui n’en offraient pas.
De même, 37 % des enseignes affichaient une communication explicite sur l’existence du rabais (affiche, logo, message au comptoir), et cet affichage, pourtant pensé comme un nudge, n’a pas augmenté l’usage de tasses réutilisables.
Certains cafés proposaient également aux clients consommant sur place de boire leur café dans une tasse en porcelaine plutôt que dans une tasse jetable. Ce type d’affichage n’a pas non plus eu d’effet sur eux.
Au contraire, un effet d’exclusion est apparu : dans les enseignes où un rabais est mis en avant, les clients qui n’y avaient pas droit (parce qu’ils n’avaient pas apporté leur tasse) se tournaient plus souvent vers une tasse jetable plutôt que vers une tasse réutilisable fournie sur place, comme si le fait de voir d’autres consommateurs « récompensés » rendait leur propre geste moins valorisé ou plus coûteux à fournir.
Une réalité qui se vérifie à travers le monde
Ce retour de terrain est-il propre à Hongkong ? Pas nécessairement. On peut déjà rappeler que ce territoire est un carrefour mondial où résident de nombreuses nationalités. Il y avait par exemple plus de 20 000 Français résidents l’année de l’étude.
De plus, notre étude se situe dans la lignée de divers travaux pointant les mêmes réalités à travers le monde. Au Royaume-Uni et au Brésil ainsi qu’au Canada, des travaux ont montré que les nudges informatifs et les incitations financières douces n’encourageaient pas les consommateurs à abandonner les emballages jetables et à passer aux réutilisables. L’habitude et la recherche de commodité prenant systématiquement le dessus à moins d’appliquer des pénalités financières strictes ou des réglementations contraignantes.
Tous ces travaux permettent de constater que les incitations financières mineures et les nudges s’avèrent largement insuffisantes pour contrer l’ancrage profond des habitudes liées au plastique, se révélant parfois même contre-productives face à la résistance des consommateurs. À Hongkong comme ailleurs, les réductions et les affiches ne parviennent pas à compenser le coût logistique et l’ancrage des habitudes de consommation jetable. En somme, le bénéfice monétaire est « évincé » par les habitudes des consommateurs et des enseignes.
L’action publique plutôt que l’incitation individuelle
Ces travaux permettent en creux de pointer une autre réalité : seule une transition vers des politiques contraignantes, telles que des interdictions strictes ou des taxes dissuasives, permet d’obtenir des résultats environnementaux significatifs et durables là où les approches comportementales volontaires échouent.
C’est avec cette réalité en tête que, en 2019, la directive plastique fut mise en place par l’Union européenne. En France, elle s’est traduite en 2021 par l’interdiction à la vente de dix produits plastiques à usage unique tels que les cotons-tiges, les couverts (fourchettes, couteaux, cuillères, baguettes), les assiettes, les pailles, les bâtonnets mélangeurs pour boissons, les tiges pour ballons, les récipients et gobelets alimentaires en polystyrène expansé, et les plastiques oxo‑dégradables.
Au‑delà de l’Union européenne, d’autres interdictions ambitieuses montrent qu’un encadrement réglementaire peut réellement réduire la pollution plastique : le Rwanda a, ainsi, banni les sacs plastiques dès 2008, avec une application rigoureuse qui a fortement diminué la présence de sacs dans l’environnement, tandis que la Californie a instauré un ensemble de restrictions sur les sacs et certains articles à usage unique, contribuant à la baisse des déchets plastiques locaux.
En Europe comme ailleurs, cependant, ces politiques peuvent se heurter au poids des lobbys du plastique, qui tâchent désormais de communiquer auprès du grand public pour redorer le blason des emballages plastiques, avec par exemple la campagne Too Much début 2026.
Lancée par Polyvia, syndicat des industriels de la plasturgie Polyvia, cette campagne utilisait des visuels montrant des objets du quotidien sans leur protection plastique pour illustrer un chaos potentiel (nourriture périmée, objets cassés). Elle visait à convaincre le consommateur que le problème n’est pas le matériau (le plastique), mais uniquement sa fin de vie (le déchet), évitant ainsi de parler de la réduction de la production à la source. Il est pourtant important de rappeler que le plastique a été reconnu comme polluant affectant et la santé et le bien-être humain.
Julie Metta a reçu des financements de la commission européenne, sous le project DECEP (Marie Skłodowska-Curie Actions (MSCA): 101211786) et Julie fait part du project ANR PRICK (ANR-24-CE53-1368). L'idée du sondage et de l'étude fut développée en collaboration avec Dana Winograd de PlasticFreeSeas.