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01.06.2026 à 17:32

Que reste-t-il des crises liées aux pollutions des sols ? Le cas de Kodak à Vincennes

Marjorie Tendero, Associate Professor in economics, ESSCA School of Management
La science peut rarement établir des liens de causalité clairs entre épisodes de pollution et pathologies multifactorielles, ce qui contribue à leur effacement de la mémoire collective.
Texte intégral (1996 mots)

Les controverses autour des pollutions des sols disparaissent aussi rapidement qu’elles émergent. Une alerte suscitera de fortes inquiétudes sur le moment, auxquelles la science offrira souvent une réponse plus tardive, en décalage avec l’expérience locale vécue par les habitants. Le cas du site Kodak, à Vincennes, dans le Val-de-Marne, offre un exemple de cette disparition progressive de la mémoire des sols.


En France, la question des pollutions des sols refait régulièrement surface, en particulier lorsqu’elles concernent des établissements accueillant des enfants. En 2020, 1 359 établissements sensibles (crèches, écoles, collèges, lycées) ont fait l’objet d’investigations ou de dispositifs de surveillance liés à la qualité des sols. Une nouvelle campagne de mesures a été lancée en 2025.

La séquence est bien connue : chaque alerte suscite une forte inquiétude et s’accompagne parfois de fermetures temporaires d’établissements. Les investigations se multiplient, puis le traitement médiatique s’atténue progressivement.

Que reste-t-il alors de ces controverses une fois qu’elles disparaissent de l’espace public ? Le cas de l’ancien site Kodak, à Vincennes (Val-de-Marne), en offre une illustration concrète. À partir de ce cas, nous interrogeons ici la trajectoire des crises environnementales et la façon dont les pollutions des sols sortent progressivement de l’espace public.

Un site historique de l’industrie du cinéma

Désormais intégré au tissu urbain, l’ancien site Kodak de Vincennes ne se distingue pas des autres quartiers résidentiels. Entre le château et le bois, le quartier des Vignerons s’inscrit désormais dans un paysage urbain familier : seules les visites patrimoniales organisées autour du cinéma rappellent son passé industriel.

Le site a pourtant fait l’objet, à la fin des années 1990, d’une forte controverse sanitaire et environnementale qui a profondément marqué les habitants concernés. Car si cela a été oublié, le lieu s’inscrit dans une histoire industrielle qui débute à la fin du XIXᵉ siècle. Les établissements Pathé s’implantent alors à Vincennes, d’abord place Carnot, puis rue des Vignerons. Au début du XXᵉ siècle, l’entreprise connaît un essor important et fait de la ville l’un des principaux centres de l’industrie cinématographique française avant la Première Guerre mondiale.

Rue des Vignerons à Vincennes (Val-de-Marne), l’usine Pathé fabrique en 1902 des supports et des émulsions chimiques pour le cinéma et la photographie. Elle deviendra plus tard l’usine Kodak.

En 1927, la fusion avec Kodak donne naissance à Kodak-Pathé, qui mène dès lors sur le site des activités de production de pellicules et de traitements chimiques pendant plusieurs décennies. À son apogée, le lieu s’étend sur près de neuf hectares et emploie jusqu’à 3 000 personnes.

L’usine ferme définitivement ses portes en 1986. S’ensuit, en août 1987, la destruction de l’emblématique cheminée de l’usine, qui marque visuellement la fin de cette présence industrielle dans le paysage urbain. Les installations sont alors mises hors service, sans que la question de la remise en état des sols ne soit considérée comme problématique par les autorités.

Un complexe immobilier se construit dans la foulée, composé d’immeubles d’habitation, d’un gymnase, d’une bibliothèque et d’une école inaugurée en 1989. Une reconversion qui s’inscrit dans une dynamique urbaine relativement classique.


À lire aussi : Comment dépolluer les friches industrielles face à la défiance des habitants ?


La controverse lancée par des cas de cancers pédiatriques

Quelques années plus tard, des inquiétudes sanitaires émergent, venant troubler cette apparente normalisation. Elles font suite aux signalements de plusieurs cas de cancers pédiatriques constatés chez des enfants ayant fréquenté une école du quartier.

Trois cas, diagnostiqués entre 1995 et 1999, sont initialement retenus. L’information circule rapidement, l’inquiétude gagne les familles et des collectifs de parents se constituent : le collectif Vigilance Franklin.

Les autorités locales (mairie et préfecture) et nationales (institut de veille sanitaire et direction départementale des affaires sanitaires et sociales) sont saisies et des investigations portant sur les sols, l’air et l’environnement du site sont mises en œuvre. Les premières conclusions, rendues en 2000, ne permettent pas d’établir de lien causal entre la fréquentation du site et les pathologies observées.

Décalage entre la science et l’expérience

Les résultats, progressivement consolidés, mettent en évidence des niveaux d’exposition comparables à ceux observés en milieu urbain, et le nombre de cas est jugé trop faible pour être interprété statistiquement comme un agrégat. Un nouveau cas signalé en 2001 ravive toutefois les interrogations dans un contexte où les préoccupations des habitants restent fortes. Si les expertises scientifiques concluent à l’absence de lien établi, elles ne mettent pas immédiatement fin aux inquiétudes, et n’effacent pas non plus la mémoire de cette expérience locale. Ce décalage entre conclusions scientifiques et expérience vécue constitue l’un des traits caractéristiques de ce type de controverse.

Les investigations ne s’arrêtent pas tout de suite. Dans les années postérieures, des études complémentaires sont menées et un suivi épidémiologique est mis en place, mobilisant différents organismes d’expertise dont l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris). Ces travaux prolongent l’analyse dans un temps plus long, et un cadre médiatique moins visible.

En 2015, au terme de ce processus, les évaluations concluent à des niveaux de risques faibles compatibles avec les usages du site, conduisant les autorités à mettre fin à la surveillance environnementale. Près de vingt ans après les premiers signalements, la controverse s’est effacée de l’espace public.

Des pollutions invisibles, diffuses et de temps long

Cette évolution n’est pas propre à Vincennes. Elle révèle un mécanisme plus général dans la manière dont les sociétés traitent les pollutions des sols. Celles-ci ont une particularité : elles sont généralement invisibles, diffuses et inscrites dans le temps long. Contrairement à d’autres risques environnementaux plus immédiatement perceptibles, elles ne se manifestent qu’indirectement, souvent à travers des signaux sanitaires difficiles à interpréter.

Dans ce type de contexte, l’établissement de lien causal entre une exposition environnementale diffuse et une pathologie individuelle multifactorielle est très complexe. Les expositions sont anciennes, multiples et les trajectoires de vie évoluent. La science, qui repose sur des niveaux de preuve élevés, ne peut pas toujours répondre à la question telle qu’elle est posée socialement et à l’expérience locale du risque.

Une mémoire des sols qui s’efface

C’est dans cet espace que se construisent les controverses. Cela explique aussi leur évolution dans le temps : très visibles au moment de l’alerte, elles tendent à s’atténuer quand les investigations se stabilisent.

Aujourd’hui, le quartier des Vignerons est un quartier comme les autres. En effet, une fois passée la phase de forte visibilité, le problème change de statut : il ne disparaît pas nécessairement, mais cesse d’être un enjeu structurant dans l’espace public.

Cette normalisation ne tient pas seulement aux conclusions des expertises. Elle tient aussi à des mécanismes sociaux plus discrets : renouvellement des habitants, évolution des représentations, disparition progressive de la controverse dans l’espace public. Ainsi, quand une controverse s’éteint, ce n’est pas le passé qui disparaît, mais la manière dont on en parle.

À mesure que les lieux et les usages se transforment, la question devient moins celle du risque que celle de la mémoire. Que reste-t-il de la mémoire des sols lorsque l’urgence a disparu ? Sans doute une trace discrète inscrite dans les territoires, et durablement présente dans les expériences de celles et ceux qui les ont traversées.

The Conversation

Marjorie Tendero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

28.05.2026 à 17:52

Comment les finances publiques peuvent-elles traverser les turbulences de la période de « mi-transition » ?

Étienne Espagne, Économiste, Agence Française de Développement (AFD)
Jean-Baptiste Jacouton, Chargé de recherche, Agence Française de Développement (AFD)
Laura Sabogal Reyes, Spécialiste des banques publiques et de la finance du développement, Agence Française de Développement (AFD)
Les ministères des finances et les banques de développement ont tout intérêt à travailler ensemble pour construire des stratégies et des scénarios mieux adaptés aux enjeux climatiques.
Texte intégral (2550 mots)

L’agenda climatique ambitieux fixé en 2015 par l’accord de Paris est aujourd’hui mis à mal par l’instabilité générée par les chocs climatiques et géopolitiques. La part des énergies fossiles peine à reculer malgré l’émergence des secteurs de la transition énergétique. Dans ce contexte, il apparaît urgent de mieux coordonner l’action des ministères des finances et celle des banques de développement, qui peuvent construire conjointement des politiques économiques et des stratégies de financement plus résilientes.


Dix ans après la signature de l’accord de Paris, nous semblons entrer dans une nouvelle période de l’agenda climatique, de plus en plus difficile et instable à mesure que des chocs climatiques affectent plus fortement les pays. De nouveaux secteurs bas carbone émergent, sans parvenir à réduire la part globale des fossiles. Dans le même temps, la domination économique de ces secteurs se combine à des enjeux de reconfiguration géopolitique accélérée.

C’est ce que nous avons appelé ailleurs la « période de mi-transition ». De par ses instabilités intrinsèques, elle produit une tentation forte, au plan politique, de se cantonner à des politiques économiques réactives. Or, celles-ci risquent de renforcer des dépendances passées ou aggraver les vulnérabilités présentes.

Outre la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, nous assistons par exemple au recul de certains pays de l’Union européenne sur le sujet de la renégociation du marché carbone (EU-ETS), ou encore au scepticisme de certains pays émergents vis-à-vis de transformations structurelles pourtant inévitables.

Pour éviter qu’une telle période ne se transforme en un régime durable de crises successives, les acteurs financiers publics doivent développer des politiques économiques de transition proactives et des stratégies de financement plus résilientes face à ces instabilités. C’est en particulier le cas pour les ministères des finances et les Banques nationales de développement.

Des scénarios climat et nature pour analyser et anticiper les risques

Pour les banques centrales, la construction de scénarios fournit un cadre pour analyser les risques physiques liés au changement climatique. Par exemple, pour évaluer les conséquences des catastrophes naturelles sur les actifs financiers, ou bien les risques de transition, c’est-à-dire les impacts économiques négatifs susceptibles de survenir pendant le processus de transition vers des économies bas carbone.

Ces scénarios visent à améliorer la surveillance, la stabilité et la résilience des systèmes financiers. Ils aident à définir la réglementation prudentielle (soit l’ensemble des mécanismes qui permettent de s’assurer de la stabilité financière des banques et de limiter le risque de faillite) et les exigences en matière de reporting qui s’appliquent aux institutions financières et aux assureurs.

La construction de tels scénarios climat s’est largement développée au sein de réseaux tels que le Network for Greening the Financial System (NGFS). Mais les scénarios produits par les banques centrales présentent des limites pour une application à des acteurs directs des politiques publiques. En effet, ils ne sont pas prescripteurs pour ce qui est des politiques publiques que les États doivent mener pour respecter leurs engagements climatiques.


À lire aussi : DAF et risques climatiques : pourquoi l’inaction devient le principal risque financier des entreprises


Des objectifs, mais peu d’outils

De nombreux États, souvent sous la coordination des ministères de l’environnement, se sont engagés depuis l’accord de Paris dans des stratégies de décarbonisation. Celles-ci sont centralisées et consolidées par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), organisme de l’ONU en charge de l’organisation des COP.

Les contributions nationales déterminées (Nationally Determined Contributions, ou NDC en anglais) et les stratégies de long terme (Long Term Strategies, ou LTS en anglais) permettent d’objectiver l’effort qu’un pays consent à produire et à le partager à la communauté internationale.

Ces engagements donnent une cible à atteindre. Celles-ci peut se décliner dans des mesures sectorielles plus ou moins précises selon les pays. Mais ils restent la plupart du temps silencieux sur les outils à déployer et sur les arbitrages politiques à mener.

Des initiatives ont surgi pour pallier ce manque :

  • par exemple, les Deep Decarbonization Pathways (DDP) pour explorer de quelle manière les pays pourraient atteindre la neutralité carbone ;

  • plus récemment, les « Climate Change and Development Reports » de la Banque Mondiale, ont proposé un état des lieux exhaustif de la situation de chaque pays membre vis-à-vis de ses possibles impacts climatiques et possibilités de transition.

Mais les changements en termes d’économie politique qu’impliquerait une telle transformation, les enjeux de transformation structurelle, de politiques industrielles, leurs impacts fiscaux, sur la dette, ou encore sur les stratégies de financement en restent largement absents.

Des enjeux climatiques et budgétaires indissociables

Pourtant, une littérature abondante démontre l’interconnexion des enjeux climatiques avec les enjeux budgétaires. La structuration récente de coalitions rassemblant des ministères des Finances autour de ces enjeux en témoigne.

Un premier enjeu tient à la vulnérabilité des pays face aux chocs climatiques. Et en particulier, aux déséquilibres budgétaires de court et moyen terme qui peuvent en découler. On parle de « spirale dette-climat » lorsque les conséquences sur les finances publiques du changement climatique contraignent la capacité des gouvernements à mettre en œuvre les politiques d’adaptation, d’atténuation et de soutien des plus vulnérables.

Un deuxième enjeu questionne l’efficacité des instruments à la main des gouvernements pour mettre en œuvre les politiques climatiques. Il peut par exemple s’agir de la taxation des secteurs émissifs, des subventions ou exonérations fiscales au bénéfice des secteurs bas carbone, de la mise en place de marchés carbone… Les transformations structurelles des économies pour répondre à la crise climatique peuvent aussi générer des chocs socio-économiques. Il peut s’agir, par exemple, de pertes d’emploi dans certains secteurs, qu’il convient de compenser. Elles peuvent également générer des opportunités qui se traduisent par des avantages compétitifs dans de nouveaux secteurs, ou encore des cobénéfices liés à la santé et au bien-être.

Les risques climatiques encore trop négligés

Pour faire face à ces problèmes, il est possible de mobiliser différents combinaisons de politiques publiques de façon à ne laisser aucun agent économique de côté.

Alors que les scénarios climat apparaissent comme des outils fondamentaux pour les ministères des finances dans la planification et l’élaboration de stratégies, 70 % des ministères des finances dans le monde déclarent ne pas intégrer les risques climatiques dans leurs cadres de politiques publiques.

La mise en œuvre de ces scénarios varie selon le niveau de développement des pays. Les économies à haut revenu les intègrent plus souvent dans les processus et politiques budgétaires, quoique de manière récente et souvent partielle.

Le rôle croissant des banques de développement

Rassemblées au sein du système Finance in Common (FiCS), les 550 banques publiques de développement (BPD), incluant des banques multilatérales et nationales, jouent un rôle croissant dans le financement du développement international. Elles totalisent plus de 22 000 milliards de dollars (plus de 18 920 milliards d’euros) d’actifs et opèrent à travers la planète dans la mise en œuvre de financements de long terme. Au sein de cet écosystème, 370 banques nationales de développement constituent des institutions puissantes à la main des gouvernements pour répondre aux enjeux de la mi-transition.

De nombreuses études démontrent leur rôle pour financer les plans de développement nationaux, politiques climatiques incluses. Une récente étude du think tank Climate Policy Initiative montre que les engagements climatiques des BPD ont augmenté de 20 % depuis 2015 pour atteindre 307 milliards de dollars (263,6 milliards d’euros) en 2023, après un pic à 377 milliards (323,7 milliards d’euros) en 2022.

Les travaux de recherche consacrés à l’alignement des banques publiques de développement mettent en évidence la nécessité de renforcer les capacités des banques nationales en matière d’action climatique.

Néanmoins, l’adoption de scénarios climat par les banques publiques de développement reste peu documenté. Les premières observations indiquent qu’elles les utilisent principalement pour réaliser une analyse des risques physiques et des risques de transition sur leur portefeuille.

Sur la base d’estimations à horizon 2040, l’Agence française de développement a ainsi estimé qu’environ 60 % de ses clients risquaient de faire face à une catastrophe naturelle dans les prochaines années. Dans son dernier rapport annuel, la Development Bank of Southern Africa (DBSA) indique avoir recours à des scénarios climat pour analyser son portefeuille et définir des objectifs financiers adaptés.

Mieux articuler les stratégies de financement

Jusqu’à la fin des années 2010, peu d’études ont interrogé l’action des BPD en matière d’inégalités. En travaillant étroitement avec les ministères des finances autour de scénarios climat et nature, cela permettrait pourtant de développer une compréhension plus fine des conséquences de l’action des BPD en matière de distribution des richesses dans l’économie.

Pour jouer pleinement leur rôle dans le financement des politiques publiques, les BPD doivent avant tout disposer d’un mandat explicite de la part de leur gouvernement actionnaire. Une élaboration conjointe de scénarios climat et nature contribuerait à préciser le mandat des BPD, en leur ouvrant de nouveaux champs d’intervention en matière d’action climatique. Il s’agit notamment d’identifier un portefeuille de projets prioritaires à fort potentiel transformationnel pour les économies, tout en facilitant la sélection des instruments financiers les plus adaptés.

En tant qu’institutions financières de long terme, les BPD sont appelées à jouer un rôle central pour garantir le succès des plateformes pays. C’est le cas au Brésil, où la Banco Nacional de Desenvolvimento Economicô e Social (BNDES) sert de secrétariat à la plateforme consacrée au financement du climat et de la transformation écologique, en coordination avec le ministère des finances brésilien.

Enfin, une coopération étroite entre les ministères des finances et leurs banques nationales, notamment par la construction de scénarios climat conjoints, doit permettre d’éclairer les mécanismes de transmission du risque bancaire au risque souverain et vice versa. Les garanties publiques, l’exposition des BPD aux titres souverains ou encore le financement d’entreprises publiques constituent autant de canaux de transmission des risques.

Une opportunité pour le multilatéralisme

L’intégration des scénarios climat dans les processus politiques constitue un changement stratégique nécessaire dans la période actuelle. Lorsqu’elles mobilisent des scénarios climatiques pour orienter leur prise de décision, les BPD ne devraient pas se limiter à un simple rôle passif.

En tant qu’opérateurs financiers à la main des gouvernements, elles ont vocation à devenir centrales dans la construction de scénarios climat-nature. Pour cela, elles doivent activement participer au dialogue avec les ministères des finances, les banques centrales et les autorités de régulation, afin de contribuer à l’élaboration et à l’appropriation collective des scénarios climatiques.

Construire une vision prospective commune des politiques économiques nécessaires pour accélérer les dynamiques de transition contribuerait à reconstruire un multilatéralisme de l’action, dans un contexte où la géopolitique des grandes puissances s’impose par la force.

Dans la perspective de la COP31 sur le climat à venir en novembre en Turquie, de la COP17 sur la biodiversité portée par l’Arménie, l’ouverture d’un tel chantier avec une coalition de pays volontaires sera déterminante pour structurer et porter cette réponse ambitieuse, à l’orée d’une deuxième décennie de l’accord de Paris lourde d’incertitudes.

The Conversation

Jean-Baptiste Jacouton est chargé de recherche à l'Agence française de développement (AFD).

Laura Sabogal Reyes et Étienne Espagne ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

28.05.2026 à 17:13

Comment les vagues de chaleur perturbent la vie sexuelle des abeilles

James Gilbert, Senior Lecturer in Zoology, University of Hull
La qualité des spermatozoïdes des abeilles solitaires chute après l’exposition à de fortes chaleurs pendant leur croissance. Ces pollinisatrices sont cruciales pour la culture de nombreux fruits.
Texte intégral (2131 mots)
Copulation d’osmies rousses. Bernard de Go Mars/Wikipédia, CC BY

La santé reproductive des abeilles solitaires (osmies) est affectée par les fortes chaleurs. Les insectes, mâles et femelles, même si c’est chez les mâles que la chute est la plus forte, voient la qualité des gamètes produites baisser s’ils ont été exposés à des températures caniculaires pendant leur développement. Ces abeilles sauvages sont pourtant des pollinisatrices vitales, notamment pour la production fruitière dont nous dépendons.


Il n’existe pas encore beaucoup d’études sur les effets des vagues de chaleur sur les abeilles. Les rares études disponibles se concentrent sur des conditions météorologiques extrêmes susceptibles de tuer une abeille adulte.

Cependant de nouvelles recherches que j’ai menées au Royaume-Uni avec des collègues montrent que les populations d’abeilles solitaires (aussi appelées osmies) pourraient être bien plus sensibles qu’on ne le pensait aux phénomènes météorologiques extrêmes comme la vague de chaleur connue par l’Europe fin mai 2026.

Pour comprendre ce qui arrive à ces abeilles par temps chaud, mon équipe a reproduit la vague de chaleur de trois jours qui a frappé le Royaume-Uni en juillet 2022. Nous avons soumis un groupe de larves d’osmies rousses Osmia bicornis à trois jours où les températures atteignaient quotidiennement 40 °C.

Les osmies rousses sont des abeilles solitaires courantes dans les jardins britanniques (mais aussi français, ndlt). Elles constituent des pollinisatrices importantes pour les pommiers et d’autres arbres fruitiers. Parallèlement, un groupe témoin a été exposé aux températures habituelles du mois de juillet à Hull (au nord-est de l’Angleterre, ndlt), où l’étude a été menée, avec des pics quotidiens avoisinant les 25 °C.

Par la suite, nous avons traité les deux groupes de la même manière et les avons laissés tisser leurs cocons et hiberner normalement. Neuf mois plus tard, toutes les abeilles sont sorties en bonne santé : il semblait donc, dans un premier temps, que la vague de chaleur n’avait eu aucun effet. Mais c’était avant que nous n’ayons évalué leur santé reproductive.

Chose stupéfiante, chez les mâles du groupe exposé à la vague de chaleur, l’activité des spermatozoïdes avait diminué de moitié par rapport au groupe témoin, et leur nombre avait baissé d’un tiers. Chez les femelles, on a constaté une réduction de 15 % tant de la taille que du nombre d’ovules en développement.

En somme : la vague de chaleur avait anéanti la fertilité de ces abeilles, et en particulier chez les mâles.

Baisse de la motilité des spermatozoïdes

Graphique illustrant une baisse de 50 % de la motilité des spermatozoïdes dans le groupe exposé à la canicule par rapport au groupe témoin
La vague de chaleur a réduit de moitié la motilité des spermatozoïdes. Jamie Smith/Journal of Thermal Biology, CC BY

Ces chiffres sont alarmants, car ils indiquent que les populations d’abeilles solitaires sont bien plus sensibles aux chaleurs extrêmes qu’on ne le pensait jusqu’alors. Il faudra en tenir compte dans l’évaluation des répercussions globales du changement climatique. Même les abeilles ne sont pas mortes sur le coup, leur fertilité a été gravement affectée.

Cela signifie qu’une vague de chaleur survenue une année donnée pourrait entraîner une chute spectaculaire du nombre d’abeilles l’année suivante, et donc une pollinisation moins efficace pour des cultures essentielles telles que les pommes, les cerises et le colza.

Cela rendrait les producteurs de fruits encore plus dépendants de la location temporaire de ruches d’abeilles mellifères pour pallier les déficits de pollinisation. Et ce, alors que les recherches montrent de plus en plus que les abeilles sauvages, dont les services sont gratuits, sont de meilleures pollinisatrices que les abeilles mellifères.

Les autres effets des vagues de chaleur

Chez les abeilles mellifères et les bourdons, la vie en groupe est essentielle pour résister aux conditions météorologiques extrêmes. Grâce à leurs ruches sociales, les abeilles mellifères peuvent s’adapter de façon flexible aux périodes de fortes pluies et de vents violents en réaffectant les tâches accomplies par les abeilles ouvrières. Celles-ci peuvent rapidement passer, par exemple, de l’entretien du nid à la recherche de nourriture.

Les abeilles mellifères et les bourdons sont également capables de s’adapter aux variations de température. Les nids sont maintenus à des limites de température strictes, certaines ouvrières se transformant même en radiateurs vivants lorsque les températures baissent, faisant vibrer leurs ailes pour produire de la chaleur qui maintient le couvain à la température idéale pour sa croissance.

Les nids de bourdons débutent par une seule reine qui hiberne pendant l’hiver, puis commence seule à la constitution de sa couvée. De nouvelles recherches ont révélé les secrets de leur résilience : par exemple, les reines de bourdons en hibernation peuvent survivre sous l’eau pendant jusqu’à une semaine lorsque leur nid est inondé.


À lire aussi : Comment les reines bourdons peuvent-elles survivre plusieurs jours sous l’eau ?


Cependant, les abeilles mellifères et les bourdons ne constituent pas la majorité des abeilles. Contrairement aux abeilles mellifères et aux bourdons, la plupart des abeilles sont solitaires, ce qui signifie qu’elles n’ont pas de congénères pour les aider lorsque les temps sont durs : elles travaillent entièrement seules.

Les nids de ces abeilles solitaires sont à la merci des éléments : elles sont donc bien plus vulnérables au changement climatique que les abeilles sociales.

Une osmie rousse femelle ajoute du pollen à son nid. Les alvéoles operculées derrière elle contiennent des œufs ; les larves vont éclore et se nourrir de ce pollen
Une osmie rousse femelle ajoute du pollen à son nid. Les alvéoles operculées derrière elle contiennent des œufs. Les larves vont éclore et se nourrir de ce pollen. James Gilbert, CC BY

Bien sûr, les vagues de chaleur ne sont pas la seule menace qui pèse sur les abeilles. Elles doivent faire face à toute une série d’autres problèmes : pesticides, maladies, carences nutritionnelles et perte d’habitat, pour n’en citer que quelques-uns.

La priorité est désormais d’étudier comment les abeilles touchées par les vagues de chaleur font également face à ces autres problèmes. Notre laboratoire dirige une étude financée par le gouvernement britannique visant à examiner comment le changement climatique influe sur les besoins nutritionnels des abeilles sauvages en phase de croissance, et comment les abeilles mères répondent à ces besoins.

Nos premiers résultats sont prometteurs : ils suggèrent que les abeilles en croissance ont besoin d’un équilibre nutritionnel différent selon la température à laquelle elles sont élevées. Nous cherchons désormais à déterminer si les osmies mères sont sensibles à ces besoins et si elles sont capables d’adapter le pollen qu’elles butinent pour y remédier.

Les périodes de chaleur extrême sont de plus en plus fréquentes, même dans les pays habituellement tempérés. Ces études montrent que les conditions météorologiques extrêmes, bien qu’elles ne tuent pas nécessairement les abeilles sur le coup, peuvent gravement nuire à la population d’abeilles, avec des conséquences à long terme pour la pollinisation ainsi que pour toute la chaîne alimentaire dont l’humain dépend.

The Conversation

James Gilbert bénéficie actuellement d'un financement de l'UKRI (BBSRC) et l'étude mentionnée dans cet article, dont James est coauteur, a été financée par l'UKRI (NERC).

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