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07.04.2026 à 17:37

Guerre en Iran : une « tempête parfaite » pour les prix du pétrole et du gaz ?

Patrick Criqui, Directeur de recherche émérite au CNRS, Université Grenoble Alpes (UGA)
Carine Sebi, Professeure associée et coordinatrice de la chaire « Energy for Society », GEM
Manfred Hafner, Professeur, Sciences Po ; Johns Hopkins University
Avec la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz, un choc énergétique mondial est à craindre. Les précédentes crises pétrolières aident à lire la situation actuelle.
Texte intégral (3247 mots)

Alors que la guerre et les tensions géopolitiques s’intensifient au Moyen-Orient et que les cargos pétroliers ne circulent désormais qu’au compte goutte dans le détroit d’Ormuz, le spectre d’un choc énergétique global ressurgit, dans le sillage d’une histoire déjà longue de crises pétrolières successives. Dans un monde où les marchés des hydrocarbures sont plus que jamais interconnectés, la crise actuelle met à l’épreuve l’économie mondiale et, en particulier, celle des pays importateurs. Des risques qui renforcent l’impératif d’une accélération de la transition énergétique.


Après la période de la « mondialisation heureuse », la crise du Covid-19, l’invasion de l’Ukraine, l’attaque d’Israël puis sa réplique sur le territoire de Gaza et, aujourd’hui, la guerre contre l’Iran, une suite de crises marque le retour du monde dans une zone de hautes turbulences.

Ce dernier événement est particulièrement déstabilisant car il touche le golfe Arabo-Persique. Si la transition énergétique a commencé dans cette région, elle demeure une zone hypersensible pour l’approvisionnement d’un monde encore largement dépendant des hydrocarbures. Pour Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, il s’agit déjà du plus important choc d’approvisionnement en énergies fossiles – pétrole et gaz – de ces dernières décennies.

Au-delà de la menace pour nos économies, ce choc permettra-t-il d’accélérer leur décarbonation ? Afin d’apprécier son importance et son pouvoir transformateur, il faut le resituer dans l’histoire longue des marchés internationaux de l’énergie, une histoire déjà riche en accidents.


À lire aussi : Comment la révolution iranienne engendra le second choc pétrolier de 1979


Soixante ans de crises pétrolières

La survenue d’une nouvelle crise internationale majeure au Moyen-Orient et les menaces qu’elle fait peser sur l’approvisionnement énergétique et l’économie mondiale conduisent à s’interroger sur les conditions de déclenchement des chocs pétroliers. On peut définir un choc pétrolier comme une hausse forte (un doublement, voire un triplement) et durable des prix du pétrole. Inversement, un contre-choc correspond à une baisse forte et durable.

L’histoire des prix du pétrole sur les soixante dernières années peut être analysée comme la succession de quatre grandes périodes, comme le montre la figure ci-dessous.

Prix du pétrole en fonction du niveau de production pétrolière au Moyen-Orient. P. Criqui/Données : Energy Institute, Fourni par l'auteur
  • 1965-1973, la montée des tensions : dans les années soixante, on assiste à une augmentation très rapide de la production du Moyen-Orient (une multiplication par trois entre 1965 et 1973), avec des prix très bas, de l’ordre de 20 dollars le baril, en dollars d’aujourd’hui (soit 17,30 euros). Cela a fait exploser la demande, à laquelle les producteurs ont eu du mal à répondre.

  • 1973-1998, le temps des chocs et du contre-choc : la guerre du Kippour entre Israël et les pays arabes a permis à ceux-ci de prendre la main et d’augmenter unilatéralement les prix, ce qui donnera lieu au choc pétrolier de 1973-1974. Quelques années après, la révolution islamique en Iran entraîne une nouvelle flambée des cours sur des marchés spot naissants : c’est le deuxième choc de 1979-1980. S’annonce ensuite une décrue de la production du Moyen-Orient (principalement de l’Arabie saoudite), avant le contre-choc de 1985-1986 et le retour à un niveau de prix modéré, malgré l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990.

  • 1998-2015, un retour progressif des tensions qui se solde par un troisième choc, cette fois de demande : dans les premières années du XXIᵉ siècle, les tensions se reconstituent, alimentées par la forte croissance mondiale et la flambée des matières premières avant les Jeux olympiques d’été de Pékin (2008). La crise des subprimes en 2008 marque un coup d’arrêt. Le prix plonge, mais se rétablit rapidement à des niveaux élevés, comparables à ceux d’après le deuxième choc (de l’ordre de 150 dollars, un peu moins de 130 euros, le baril).

  • 2015-2025, un nouvel équilibre : dans la dernière période s’instaure un nouvel équilibre. Malgré un niveau de production élevé, notamment au Moyen-Orient (une fois et demie celui du début des années 2000), et en raison notamment de l’arrivée des pétroles et gaz de schistes aux États-Unis, le prix reste dans une fourchette de 60 à 100 dollars (de plus de 51 euros à 86,50 euros) le baril.

Les événements géopolitiques et les chocs énergétiques se sont donc enchaînés au Moyen-Orient dans les dernières décennies. Ils ne sont pas toujours synchrones, mais en 2026 les conditions semblent bien réunies pour une « tempête parfaite » sur les marchés énergétiques : un événement géopolitique majeur est survenu dans un contexte de niveau de production de pétrole élevé. Et cela d’autant plus qu’il affecte un autre marché devenu stratégique : celui du gaz naturel liquéfié (GNL).


À lire aussi : Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole


Le gaz naturel : des marchés régionaux cloisonnés à un risque désormais global

L’histoire du gaz naturel, moins spectaculaire que celle du pétrole, révèle pourtant une transformation profonde du système énergétique mondial. En cinquante ans, le gaz est passé d’un système de marchés régionaux (Amérique du Nord, Europe, Asie), régis essentiellement par des contrats de long terme, à un marché largement mondialisé, lieu d’arbitrages permanents et aujourd’hui exposé à des risques systémiques majeurs.

Son évolution peut se lire en trois grandes séquences, chacune marquée par une géographie d’approvisionnement, une logique de prix et un degré de vulnérabilité spécifiques.

Prix du gaz sur les trois principaux marchés régionaux. P. Criqui, Fourni par l'auteur
  • 1970–1986, l’ère des marchés cloisonnés : jusqu’au milieu des années 1980, il n’existe pas encore de marché mondial du gaz. Le gaz naturel est un produit régional, contraint par des infrastructures rigides et des contrats de long terme. Aux États-Unis, les prix sont bas car c’est un marché continental, approvisionné par gazoducs et encadré par des régulations fédérales. En Europe, les prix sont plus élevés car les approvisionnements reposent sur un mix de gazoducs venant d’URSS/de Russie, de Norvège et d’Algérie, auxquels s’ajoute une part limitée de GNL importé. Au Japon, le GNL est coûteux et les prix asiatiques sont les plus élevés du monde. Ces trois marchés communiquent peu entre eux : pas de flux transcontinental, pas de connexion entre marchés, pas de transmission internationale des tensions locales. S’il peut y avoir un choc pétrolier mondial, il n’existe pas encore de choc gazier mondial.

  • 1986–2008, une convergence relative : à partir de 1986, la structure des marchés évolue. Le contre-choc pétrolier entraîne une révision des modes de contractualisation, la montée progressive du commerce de GNL, l’ouverture des premières places de marché spot (c’est-à-dire, des marchés sur lesquels les prix sont fixés au jour le jour) et l’assouplissement des conditions d’échange dans certaines régions. Les prix américains, européens et asiatiques demeurent différents, mais leurs évolutions convergent. Cela découle du développement du commerce international de GNL, de la standardisation progressive des infrastructures et des effets d’entraînement d’un marché pétrolier devenu plus volatil. La période n’est toutefois pas homogène. Aux États-Unis, les marchés spot connaissent des pics très prononcés, dus aux contraintes de transport et aux limites régionales des capacités de stockage ou de production. En dépit de ces épisodes régionaux, les prix du gaz reflètent une plus grande cohérence à l’international.

  • 2008-2025, malgré l’essor du GNL, un retour des divergences : La troisième période débute avec un choc structurel, celui de la révolution du gaz de schiste aux États-Unis. En quelques années, l’abondance de gaz non conventionnel fait s’effondrer les prix américains. Et les États-Unis deviennent, à partir de 2016, un exportateur majeur de GNL. Dans le même temps, l’Asie connaît un moment de tension après la catastrophe de Fukushima en 2011 : le Japon ferme ses réacteurs nucléaires et déclenche une demande massive de GNL, les prix s’envolent et restent durablement élevés. L’Europe, quant à elle, reste dépendante des gazoducs russes jusqu’en 2021. La situation bascule brutalement avec l’invasion de l’Ukraine en 2022, qui entraîne un pic historique des prix européens. Le continent se tourne alors vers le marché mondial du GNL, se plaçant directement en concurrence avec les acheteurs asiatiques auprès des fournisseurs états-unien ou qatari.

Paradoxalement, la situation actuelle consacre la naissance d’un véritable marché mondial du GNL. Non parce que les prix se rapprochent, mais parce que les cargaisons se déplacent vers la région la mieux-disante. Cette transférabilité, d’une région à l’autre, des cargaisons de GNL crée de fait un marché mondial, mais dont les prix restent pour l’instant divergents.

C’est précisément ce mécanisme qui explique pourquoi, dans la crise actuelle, le blocage du détroit d’Ormuz pourrait déclencher une nouvelle envolée mondiale des prix du gaz. Près de 20 % du GNL mondial, en particulier qatari, transite par cette zone. La fermeture d’Ormuz n’est donc pas un risque local : c’est un choc global en puissance.


À lire aussi : Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique


Le gaz, un amplificateur des crises pétrolières

La crise actuelle se distingue des précédentes par sa double nature : elle touche simultanément le pétrole et le gaz. Dans un système énergétique où les deux marchés sont interdépendants, cette simultanéité agit comme un multiplicateur de risques.

À court terme, une hausse des prix du gaz déclenche immédiatement des arbitrages dans les systèmes électriques : en Europe comme en Asie, certaines centrales reviennent vers le charbon.

Ce phénomène, déjà observé en 2022 lors de l’invasion de l’Ukraine, rappelle une réalité essentielle : en période de crise, la sécurité d’approvisionnement prime sur les objectifs climatiques. Cependant, en Europe comme en Asie, les pays les moins affectés sont ceux qui sont moins dépendants du gaz naturel pour leur production d’électricité parce qu’ils disposent de sources décarbonées renouvelables ou nucléaires. C’est notamment le cas de la Chine.

Mais la spécificité de la crise de 2026 tient à l’addition des vulnérabilités. Le pétrole reste exposé à la géopolitique du Moyen-Orient tandis que le gaz, lui, dépend désormais des routes maritimes mondiales, des équilibres asiatiques, des politiques américaines d’exportation, et des capacités de l’Europe à enchérir face à l’Asie.

Autrement dit, un choc local dans le Golfe devient aujourd’hui un « stress test » (test de résilience) global, révélateur de la fragilité d’un marché désormais unifié, mais difficilement sécurisable.

La réaction initiale des marchés illustre cette nouvelle donne : la fermeture du détroit d’Ormuz n’a pas (encore) provoqué une flambée massive des prix, mais une prime de risque en Europe, un rapprochement des prix asiatiques et une hausse marquée de la volatilité spot. Les traders parient sur un blocage court : c’est cette anticipation, davantage que la réalité des flux, qui stabilise encore les prix.

L’avenir dépendra de la durée du blocage

Et donc, l’ampleur des impacts dépendra de la durée du blocage. Au-delà des ajustements immédiats, l’enjeu devient rapidement macroéconomique : si les perturbations se prolongent, les marchés ne s’équilibrent plus seulement par l’offre, mais aussi par la demande, via des prix durablement élevés qui agissent comme un véritable impôt énergétique mondial, pesant sur la croissance, le pouvoir d’achat et la compétitivité industrielle. Mais aussi, et c’est le côté positif, cela pourrait encourager les efforts de décarbonation.

  • Pour un blocage de moins de trois mois, l’impact sur les prix resterait limité, les flux mondiaux seraient être réalloués et la plupart des importateurs asiatiques absorberaient le choc en recourant à leurs stocks saisonniers.

  • Avec un blocage de six mois, la tension deviendrait structurelle, avec des hausses de prix plus durables en Europe et en Asie, et des marchés spot sous forte pression.

  • Dans le cas d’un blocage d’environ une année, les effets se rapprocheraient de la crise de 2022–2023 : l’Asie entrerait en concurrence frontale avec l’Europe, les prix pourraient atteindre des niveaux extrêmes et certains pays émergents pourraient connaître des rationnements ou des coupures massives d’électricité.

Dans un système énergétique désormais interconnecté, le facteur déterminant n’est plus seulement l’ampleur du choc, mais sa durée. Plus la crise se prolonge, plus elle s’apparente à un choc pétrolier et gazier global.

C’est cette combinaison – pétrole, gaz, routes maritimes, arbitrages asiatiques – qui crée la possibilité d’une véritable « tempête parfaite ». Et c’est aussi une raison supplémentaire pour accélérer la sortie des hydrocarbures, dont la vulnérabilité géopolitique apparaît plus clairement que jamais.


À lire aussi : Des États-Unis ébranlés par leur offensive de « domination énergétique » ?


The Conversation

Manfred Hafner est président de la société de conseil en stratégie énergeéique HEAS SA

Carine Sebi et Patrick Criqui ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

06.04.2026 à 09:29

Politiques climatiques : comment convaincre les électeurs centristes et obtenir des majorités ?

Loïc Berger, Chercheur CNRS, LEM (UMR 9221), IÉSEG School of Management
Thomas Epper, Professeur, University of Zurich
Uyanga Turmunkh, Associate Professor in Economics, IÉSEG School of Management
Mesures climatiques : 33 % des électeurs européens n’y sont ni favorables ni opposés par principe. Leur soutien dépend de la manière dont les politiques sont conçues et peut faire basculer les majorités.
Texte intégral (2345 mots)
Une interdiction pure et simple des voitures à moteur thermique est rejetée par les électeurs pivots. En revanche, elle est plutôt soutenue si elle est associée à certaines conditions. Sur l’image, le périphérique parisien, le 25 janvier 2026. Yann Vernerie/Shutterstock

En Europe, les débats sur le climat opposent souvent deux camps. Pourtant, une vaste enquête menée dans 13 pays européens raconte une autre histoire. Entre soutien et rejet existe un groupe décisif : un tiers des électeurs, dont l’adhésion dépend surtout de la manière dont les politiques sont conçues.


Nous avons interrogé près de 19 000 adultes dans 13 pays de l’Union européenne (UE) sur 15 propositions de politiques climatiques. Nos résultats montrent que l’opinion publique n’est pas divisée en deux blocs figés « pour » et « contre ». Une part significative de la population se situe au centre, dans ce que nous appelons le « milieu conditionnel ». Ces électeurs ne sont ni apathiques ni désengagés. Leurs opinions évoluent en fonction de la conception des politiques, de leur équité perçue, de leurs coûts réels, et de leur degré d’intrusion dans leur quotidien. Comme ce groupe du « milieu conditionnel » représente 33 % des électeurs, et son soutien peut faire basculer une politique vers (ou hors de) l’obtention d’une majorité.

Trois leçons pour convaincre les électeurs pivots

Si l’objectif est de construire des majorités durables pour l’action climatique, la solution n’est pas d’éviter les politiques difficiles. C’est de bien les concevoir. Trois leçons pratiques se dégagent :

  • Mettre en avant les bénéfices individuels. Les électeurs réagissent fortement à la façon dont les politiques climatiques sont conçues et à la question de savoir qui paie et qui bénéficie (et si le soutien aux groupes vulnérables est crédible). Une mesure sera plébiscitée si elle est perçue comme avantageuse pour eux, et rejetée si elle menace leur pouvoir d’achat ou semble compliquer leur quotidien.

  • Concevoir les instruments politiques comme des leviers d’acceptabilité. Les taxes, interdictions, subventions ou exemptions ne sont pas de simples outils techniques : leur conception détermine si une politique sera perçue comme juste, flexible ou contraignante, et si elle obtiendra un soutien.

  • Ne pas confondre opposition bruyante et opinion publique. Une large part des Européens ne sont pas des opposants endurcis. Si les électeurs pivots sont souvent silencieux, ils peuvent faire basculer une majorité.

Ce qui influence le milieu conditionnel : les coûts, les contraintes, et l’instrument politique lui-même

Ce groupe agit avant tout selon une logique individuelle de coût-bénéfice. Nos résultats) le confirment : la conception des politiques et leurs impacts perçus (sur le pouvoir d’achat, le bien-être ou l’économie nationale) sont les principaux déterminants de leurs préférences, bien plus que leur pays d’origine, leurs attitudes ou leur profil sociodémographique. En d’autres termes : ils ne suivent pas une idéologie, mais leur portefeuille. Pour les rallier, il faut donc privilégier des mécanismes concrets perçus comme équitables, plutôt que des arguments moraux ou collectifs.

Prenons l’exemple des politiques automobiles : une interdiction pure et simple des nouvelles voitures à moteur thermique après 2035 rencontre une forte résistance parmi les électeurs pivots, avec seulement 15 % de soutien. Mais l’ajout d’une exemption pour les carburants synthétiques, une alternative perçue comme moins contraignante, fait bondir ce soutien à 42 %. Cet exemple révèle une logique clé : ce groupe réagit moins à l’objectif final d’une politique qu’à la manière dont elle s’applique concrètement à leur situation.

Certaines politiques sont systématiquement plus faisables que d’autres

Parmi les 15 propositions que nous avons étudiées), les niveaux de soutien varient considérablement. Les mesures imposant des coûts visibles et directs aux consommateurs (taxes ou interdictions de consommation) ont tendance à rencontrer des difficultés.

À l’inverse, les politiques présentées comme des investissements partagés, des subventions, ou des règles accompagnées de protections pour les ménages vulnérables obtiennent de meilleurs résultats.

Par exemple, la création d’un fonds ferroviaire européen, destiné à étendre le réseau ferroviaire et à réduire le coût des billets de train, recueille un large assentiment avec 77 % de soutien, perçue comme un investissement collectif porteur de bénéfices partagés. À l’inverse, l’idée d’une taxe sur la viande bovine, bien que visant à encourager des modes de consommation plus durables, ne convainc que 11 % des répondants, jugée trop onéreuse sur le plan individuel et difficilement acceptable dans le contexte économique actuel.

Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « Conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique
Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique (en jaune). Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l'auteur

Comment ce groupe peut faire basculer les majorités

Les personnes appartenant au groupe du « milieu conditionnel » représentent un poids électoral décisif : 71 % d’entre elles ont participé aux élections européennes de 2024, ce qui souligne leur engagement dans le processus démocratique. Leur influence s’étend particulièrement au sein des partis centristes, qui jouent un rôle clé dans la constitution des majorités politiques.

Si ces électeurs pivots, actuellement neutres, basculaient en faveur des politiques climatiques, le nombre de mesures soutenues par une majorité augmenterait substantiellement, passant de 4 à 10 sur 15. Ainsi, à la situation actuelle où une majorité de répondants soutient le fonds ferroviaire européen, l’interdiction des avions privés, les normes d’isolation obligatoire et la taxe sur les profits des entreprises de carburants fossiles, s’ajouterait un soutien à :

  • un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM),

  • l’interdiction des publicités pour les produits très polluants dans l’UE,

  • l’extension du système d’échange de quotas d’émission (EU ETS) aux transports, à l’agriculture et au chauffage,

  • l’interdiction des ventes de véhicules à moteur thermique avec exemptions pour les carburants synthétiques.

En Europe, cinq pays supplémentaires verraient alors une majorité de leurs citoyens soutenir au moins 7 des 15 politiques climatiques étudiées.

Carte
Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l'auteur

Où doit aller l’argent du climat ?

Les électeurs pivots affichent des préférences nettes quant à l’utilisation des revenus climatiques (ceux issus du système d’échange de quotas d’émission de l’UE, par exemple). Ils privilégient avant tout les projets d’adaptation comme les investissements dans les technologies vertes ou les transports bas carbone, perçus comme des bénéfices concrets et collectifs. Le soutien aux ménages les plus vulnérables, sous forme de mesures de compensation, arrive en seconde position, car il atténue les inégalités et renforce la légitimité sociale de ces financements. En revanche, les aides aux travailleurs des secteurs fossiles menacés par la transition sont jugées bien moins prioritaires.

Pour maximiser l’adhésion du groupe du « milieu conditionnel », il est crucial que ces revenus soient affectés à des usages perçus comme légitimes et utiles à tous. La communication joue ici un rôle clé : elle sera plus efficace si elle est transparente, concrète et centrée sur les bénéfices individuels ou locaux (services publics, infrastructures). Par exemple, un message comme « votre contribution finance des digues pour protéger votre région des inondations » aura un impact bien supérieur à une formule générique telle que « votre taxe soutient la transition écologique ». Il s’agit de montrer comment la mesure améliore directement le quotidien, et non simplement d’en décrire la finalité environnementale ou sociale.

Alors que l’UE finalise de nouvelles mesures climatiques pour 2040, notre étude montre que la transition écologique n’est pas une question de conviction idéologique, mais de conception. En Europe, une majorité silencieuse est prête à agir, à condition qu’on lui propose les arguments auxquels elle sera sensible.

The Conversation

Loïc Berger a reçu des financements de l'Union Européenne sous le programme Horzon (projet CAPABLE, n° 101056891)

Thomas Epper a reçu des financements de l'Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l'Agence nationale de la recherche (projet WIASSS, ANR-25-CE26-4698).

Uyanga Turmunkh a reçu des financements de de l'Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l'Agence nationale de la recherche (projet ENDURA, ANR- 21-CE03-0018).

05.04.2026 à 10:10

En Espagne, des milliers de tonnes de fruits et légumes ne sont jamais récoltées et pourrissent dans les champs

Jaime Martínez Valderrama, Científico Titular, Estación Experimental de Zonas Áridas (EEZA - CSIC)
Emilio Guirado, Investigador en el Grupo de Desertificación y Geoecología, Estación Experimental de Zonas Áridas (EEZA - CSIC)
Fernando Tomás Maestre Gil, Professor of Environmental Science and Engineering, King Abdullah University of Science and Technology
Javier Martí Talavera, Investigador predoctoral en Geografía Física y Análisis Regional, Universidad de Alicante
Jorge Olcina Cantos, Catedrático de Análisis Geográfico Regional , Universidad de Alicante
Juanma Cintas, Técnico investigación, Estación Experimental de Zonas Áridas (EEZA - CSIC)
Des scientifiques estiment qu'entre 2018 et 2024, près d'un demi-million de tonnes de produits agricoles espagnols ont été écartés des circuits commerciaux.
Texte intégral (2643 mots)
Des courgettes abandonnées dans un champ faute de débouchés commerciaux : un exemple du gaspillage agricole qui mobilise pourtant de grandes quantités d’eau et d’intrants. Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Alors que l’Espagne figure parmi les pays les plus touchés par le stress hydrique, une partie de l’eau mobilisée pour l’agriculture finit indirectement gaspillée avec des récoltes abandonnées faute de débouchés. Une étude met en lumière l’ampleur de ce phénomène largement sous-estimé.


L'Espagne est un pays éminemment aride, c'est-à-dire que ses conditions climatiques se caractérisent par un fort manque d'humidité des sols. Plus précisément, 67 % du territoire présente un indice d'aridité – le rapport entre les précipitations et l'évapotranspiration des plantes – inférieur à 0,65, ce qui correspond à des terres sèches ou à des zones arides. Dans ce contexte, la demande en ressources hydriques n'a cessé de croître au cours des cinquante dernières années.

Il s'agit de la principale cause de la pénurie d'eau, qui se trouve à l'origine de nombreux conflits liés à l'eau, et qui place l'Espagne parmi les pays les plus touchés par le stress hydrique (29e place sur 164). Mais cette pénurie n'est plus de caractère naturel : elle tient à l'écart entre l'offre disponible et la demande en eau douce. Le cadre institutionnel en vigueur (y compris les mécanismes de fixation des prix et les tarifs de distribution), les infrastructures et le facteur humain sont en cause.

Les nombreuses infrastructures destinées à capter, stocker et distribuer l'eau, ainsi que la modernisation des systèmes d'irrigation, s'inscrivent dans la logique selon laquelle, en Espagne, on ne gaspille pas une seule goutte d'eau. La part d'eau qui finit par rejoindre la mer est parfois perçue comme un gaspillage. Lors de chaque épisode de pluie intense, on regrette de ne pas disposer de davantage de réservoirs pour stocker toute cette eau.

Carte illustrant le stress hydrique dans les communautés autonomes d'Espagne, avec un code couleur
Carte du stress hydrique en Espagne. World Resources Institute, Aqueduct (2024), CC BY-SA

Des milliers de tonnes de fruits et légumes sans débouchés commerciaux

Cette image d'une eau précieuse et soigneusement économisée contraste avec les images incroyables de champs couverts de fruits et de légumes qui pourrissent au soleil. Les faibles prix de vente des producteurs, pratiqués à certaines périodes de l'année, font que les agriculteurs n'ont pas toujours intérêt à investir davantage de ressources dans la récolte. Ainsi, chaque année, après les efforts considérables que représentent l'irrigation, la fertilisation et l'entretien de milliers d'hectares de cultures, certains produits finaux n'entrent même pas dans les circuits commerciaux.

Nous avons estimé ce gaspillage pour la période 2018-2024, par type de culture et par communauté autonome, à partir des données recueillies tous les quinze jours par le Fonds espagnol de garantie agricole (FEGA) et des coefficients d'utilisation de l'eau et d'émission de CO2.

Au cours de cette période, 483 624 tonnes de surplus ont été écartées, ce qui équivaut à une empreinte hydrique de près de 36 hm3 (soit 36 millions de mètres cubes, ndlt) par an et à une empreinte carbone de 36 694 tonnes équivalent CO2 (t CO2-eq) par an. Ces rebuts ne sont pas tous directement envoyés à la décharge. Une partie des aliments jetés (32,9 %) est utilisée pour l'alimentation animale, une autre est donnée à des banques alimentaires (55,4 %) et, enfin, 11,7 % est détruite.

La tomate est la culture qui génère le plus grand volume de rebuts, suivie par l’orange et le kaki. En termes d’empreinte hydrique, la culture ayant le plus fort impact est la prune, avec 3 759 milliers de m³ par an. Viennent ensuite les kakis et les oranges. En ce qui concerne l’empreinte carbone annuelle, la tomate se distingue à nouveau nettement, atteignant 3 100 tonnes équivalent CO₂ par an. Le melon arrive deuxième (2 356 tonnes équivalent CO₂ par an), suivi de la nectarine (2 209 tonnes équivalent CO₂ par an).

À l’échelle régionale, le plus grand volume de rebuts est enregistré dans la région de Murcie, avec 20,2 kt par an, soit un total de 141,4 kt sur la période 2018-2024. Viennent ensuite l’Andalousie (17,9 kt par an et 125,9 kt cumulées) et la Communauté valencienne (16,7 kt par an et 119,6 kt).

En termes d’empreinte hydrique, le gaspillage le plus important est observé dans la Communauté valencienne, avec 8,78 hm³ par an et une empreinte hydrique totale de 61,5 hm³ sur l’ensemble de la période étudiée.

Tomates au rebut.
La tomate est la culture la plus touchée par les rebuts. Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Produire à grande échelle pour réduire les coûts

Les prix très bas expliquent que des récoltes parfaitement consommables soient parfois abandonnées dans les champs. Mais d’où viennent ces prix si faibles ? En grande partie de la logique d’efficacité économique. Pour rester compétitifs, les producteurs cherchent à réduire leurs coûts de production, ce qui les pousse à adopter des modèles de production à grande échelle, avec des conséquences sociales et environnementales importantes.

L’objectif est de produire de très grands volumes afin de faire baisser le prix à l'unité. Pour y parvenir, les coûts sont réduits partout où c’est possible – en particulier les dépenses de main-d’œuvre ou en contournant certaines obligations environnementales – afin de compenser les investissements nécessaires en technologies, infrastructures et intrants agricoles, qui permettent d’augmenter les rendements par exploitation.

Cette dynamique génère une spirale d’investissements, d’endettement, de surproduction et de baisse des prix qui finit par piéger les agriculteurs dans un système pervers, où seuls ceux disposant de la plus grande capacité financière parviennent à se maintenir.

Le rejet de récoltes parfaitement consommables n’est que le symptôme de ce modèle agricole qui favorise la concentration de la production entre un nombre toujours plus restreint d’acteurs et génère de nombreuses externalités négatives. Celles-ci sont finalement assumées par l’ensemble de la société — et non par ceux qui profitent de la production à grande échelle — comme on le voit, par exemple, avec la nécessité de construire des usines de dessalement après la surexploitation des eaux souterraines.

La partie émergée de l’iceberg

Les chiffres du Fonds espagnol agricole de garantie (FEGA) correspondent aux volumes ouvrant droit à une subvention (jusqu’à 5 % de la récolte) destinée à compenser ces prix trop bas. Au-delà de ce seuil, les volumes ne sont plus comptabilisés, même si les abandons de récoltes peuvent se poursuivre.

Une simple vérification permet de mesurer l’ampleur réelle du gaspillage. En mars 2024, la presse a ainsi rapporté l’abandon de 300 000 tonnes de citrons, soit 30 % de la récolte, dans la province d’Alicante. Or les données du FEGA indiquent que, pour toute l’année 2024 et pour l’ensemble de la Communauté valencienne, seules 132 tonnes auraient été comptabilisées comme rebuts.

Pastèques abandonnées.
Des pastèques abandonnées dans le Campo de Níjar, à Almería. L’aquifère sur lequel elles sont cultivées a été surexploité et l’intrusion d’eau de mer l’a rendu inutilisable. Pour continuer à irriguer, une immense usine de dessalement a été construite à Carboneras. Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Au vu de cet écart, du nombre d’articles de presse relatant des abandons et des images de champs où les fruits pourrissent, il apparaît clairement que ce type de gaspillage n’a rien d’exceptionnel. Il traduit au contraire un immense gâchis, difficilement acceptable dans un contexte de pénurie d’eau croissante. Alors même que se produisait le gaspillage massif de citrons évoqué plus haut, l’idée d’acheminer de l’eau par bateau jusqu’à Barcelone était mise sur la table face à la sécheresse persistante. La sécurité hydrique du pays est en jeu. Pourtant les règles du marché et l’« efficacité » économique invoquée en permanence continuent de conduire à un gaspillage considérable d’eau.

The Conversation

Jaime Martínez Valderrama a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Emilio Guirado a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Fernando Tomás Maestre Gil reçoit des financements de la King Abdullah University of Science and Technology.

Javier Martí Talavera a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Jorge Olcina Cantos a reçu des financements de la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique pour la réalisation du projet Atlas de la désertification en Espagne, dans le cadre du programme européen pour la reprise et la résilience.

Juanma Cintas reçoit des financements du « Plan complémentaire de R+D+i dans le domaine de la biodiversité (PCBIO) », financé par l’Union européenne dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (NextGenerationEU) et par le gouvernement d’Andalousie.

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