06.11.2026 à 11:32
La COP31 s’ouvre dans un contexte défavorable : comment retrouver des marges d’action climatique ?
Texte intégral (3244 mots)
L’ESSENTIEL
La 31ᵉ Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, COP31, se déroule en Turquie du 9 au 20 novembre 2026 dans un contexte international chahuté, notamment du fait de la crise énergétique mondiale et des conflits qui l’ont causée.
La défection américaine, depuis la réélection de Donald Trump en novembre 2024, pèse sur les négociations et sur les moyens alloués aux financements climatiques : la tâche n’en sera que plus dure pour les négociateurs présents à Antalya.
Pour autant, alors qu’il est désormais impossible d’atteindre l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5 °C sans dépassement, le monde n’a jamais eu autant besoin des COP climat qu’aujourd’hui. Pour sortir des blocages, une piste d’amélioration serait déjà de revoir les règles de vote lors des COP.
Le 9 novembre 2026, la 31ᵉ Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP31) ouvre ses portes à Antalya, en Turquie, en pleine crise énergétique provoquée par la guerre au Proche-Orient et en l’absence des États-Unis qui ont claqué celle de toutes les instances onusiennes s’occupant du climat.
Qu’attendre de la COP31 dans un tel contexte international ? Ces grandes messes onusiennes ont-elles encore une quelconque utilité ? Où en est-on par rapport au calendrier d’actions décidé en 2015 lors de l’accord de Paris ? Avant de répondre à ces questions, il faut revenir au démarrage des COP.
Aux origines de la diplomatie climatique
Le Groupement intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec) a été constitué en 1988 sous l’égide de deux agences des Nations unies. Son premier rapport d’évaluation paraît en 1990. Il présente des scénarios qui montrent que, en l’absence d’intervention, la planète est sur la trajectoire d’un réchauffement global de 4 à 5 °C d’ici à la fin du XXIᵉ siècle.
Les experts préconisent de s’inspirer de ce qui a été fait pour protéger la couche d’ozone en adoptant une convention-cadre et des protocoles additionnels pour coordonner l’action des différents États.
Deux ans après se tient à Rio, en 1992, le Sommet de la Terre, conférence décennale des Nations unies sur l’environnement. Ce sommet débouche sur l’adoption de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC, ou UNFCCC en anglais), le traité international fondateur de la négociation climatique. Il comporte trois piliers :
un objectif principal : stabiliser la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre (GES) à un niveau limitant les « perturbations anthropiques dangereuses du système climatique » ;
un principe de « responsabilité commune mais différenciée » face au réchauffement global qui devra guider l’action. L’annexe II de la Convention liste les pays développés qui portent la plus lourde responsabilité ;
une gouvernance multilatérale, avec un organe suprême : la Conférence des parties (COP, en anglais). La convention précise que la COP doit se réunir au moins une fois par an et que les décisions s’y prennent au consensus, chaque pays disposant d’une voix.
En mars 1994, la Convention climat est ratifiée par un nombre suffisant de pays pour entrer en vigueur. La première COP est convoquée à Berlin un an après, ce qui marque le coup d’envoi des négociations climatiques.
À lire aussi : De COP en COP, une géopolitique de la procrastination climatique
De Kyoto à Paris, quelques COP marquantes
En mars 1995 se tient la COP1 à Berlin sous la présidence d’Angela Merkel, alors ministre de l’environnement. Elle donne un mandat de deux ans à un groupe de négociateurs pour compléter la Convention de 1992 par un texte d’application.
En décembre 1997, c’est chose faite : la COP3 adopte le protocole de Kyoto, premier texte d’application de la Convention de 1992. Ce protocole (entré en vigueur le 16 février 2005, ndlr) introduit des engagements contraignants pour les pays développés et les pays de l’ex-bloc soviétique, qui doivent réduire de 5 % leurs émissions de GES entre 2008 et 2012.
Pour faciliter l’atteinte de cet objectif, des mécanismes de flexibilité reposant sur des échanges de quotas, ou « crédits carbone », sont introduits. Mais pour entrer en vigueur, un tel mécanisme doit être ratifié par un nombre suffisant de pays représentant un certain volume d’émissions. Et c’est là que les choses se gâtent.
En mars 2001, le président Bush, nouvellement élu à la Maison-Blanche, annonce que les États-Unis, alors premier émetteur mondial de gaz à effet de serre (GES), ne ratifieront pas le protocole de Kyoto. De quoi retarder son entrée en vigueur, qui n’interviendra que début 2005, après sa ratification par la Russie fin 2004.
Mais sans la participation des États-Unis et avec l’accélération des émissions de la Chine et des autres pays émergents, il ne couvre bientôt plus qu’un tiers des émissions mondiales de GES.
De 2005 à 2009, l’Union européenne préconise d’élargir le protocole de Kyoto aux pays émergents après 2012, ce qui permettrait un retour des États-Unis. Cette tentative échoue en 2009 à la COP15 de Copenhague.
Les grands pays émergents ne veulent pas d’un super-Kyoto, mais font une contre-proposition : un accord universel où chaque pays déposerait librement sa contribution avec un engagement de transfert financier des pays riches. Le président Obama se rallie à ce schéma avec une promesse de transfert de 100 milliards de dollars par an (soit un peu moins de 90 milliards d’euros) vers les pays pauvres à partir de 2020.
La négociation reprend sur ces bases à partir de 2010, ce qui va déboucher sur l’adoption d’un nouvel accord climatique à la COP21 de Paris : l’accord de Paris.
À lire aussi : Dix ans après, quel bilan pour l’accord de Paris ?
L’architecture particulière de l’accord de Paris
L’accord de Paris est adopté en décembre 2015. Il s’agit d’un nouveau texte d’application de la convention de 1992, dont la forme juridique n’est pas un protocole, mais une annexe de la décision de la COP21.
L’accord apporte trois nouveautés principales :
l’objectif de long terme est précisé : limiter le réchauffement global bien en dessous de 2 °C en visant 1,5 °C. Pour y parvenir, l’article 4 précise qu’il faut atteindre rapidement le pic des émissions pour viser la neutralité climatique avant la fin du siècle ;
les objectifs de réduction des émissions de GES concernent désormais l’ensemble des pays et sont déclinés en « contributions déterminées au plan national » (NDC), réévaluées au moins une fois tous les cinq ans, au vu d’un bilan global (Global Stocktake).
les financements climatiques au bénéfice du Sud devront être élargis à l’adaptation et aux pertes et dommages résultant du changement climatique. L’engagement de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 est repris, sachant qu’il s’agit d’un plancher devant être réévalué dès 2025.
Une mise en œuvre chahutée
Le 4 novembre 2016, l’accord de Paris entre finalement en application, moins d’un an après la COP21. Mais quelques jours plus tard, lors de l’élection présidentielle états-unienne, Donald Trump est élu. Il retire les États-Unis de l’accord de Paris dès qu’il le peut, en mars 2017. L’histoire serait-elle en train de se répéter ?
Pas tout à fait. Compte tenu des règles de sortie de l’accord, au moment de la décision américaine, un délai de quatre ans doit être révolu pour que ce retrait devienne effectif. Autrement dit, le temps d’élire un nouveau président, le mandat présidentiel américain ayant une durée de quatre ans. L’une des premières décisions de Joe Biden à son arrivée à la Maison-Blanche, en 2021, est ainsi de réintégrer l’accord de Paris.
À la COP26 de Glasgow, retardée d’un an pour cause de Covid-19, la quasi-totalité des pays, États-Unis inclus, déposent leur contribution nationale (NDC). Le premier cycle quinquennal de mise en œuvre de l’accord (2020-2025) est lancé.
Ce cycle s’ouvre avec des contributions nationales qui ont été révisées à la hausse, relativement à celles déposées en 2015, lors de l’adoption de l’accord de Paris. L’Union européenne est, par exemple, passée d’une cible de réduction des émissions de 40 % à 55 % pour l’année 2030 relativement à 1990.
À la COP28 de Dubaï, en 2023, le premier bilan global de l’accord de Paris fait le constat que la pleine application des NDC permettrait, dans le meilleur des cas, de réduire d’environ 10 % les émissions mondiales de gaz à effet de serre entre 2019 et 2030.
C’est un progrès relativement aux projections faites en 2015, mais bien insuffisant pour se mettre sur les rails des scénarios du 6ᵉ rapport d’évaluation du Giec pour limiter le réchauffement climatique en dessous de 2 °C d’ici à la fin du siècle.
Une condition pour relever l’ambition serait de renforcer la coopération entre pays du Nord et du Sud et d’augmenter les financements climatiques internationaux. Cela devient l’enjeu central de la COP29 à Bakou en 2024, où un compromis est trouvé in extremis pour tripler les financements climatiques internationaux qui devront atteindre au minimum 300 milliards de dollars (environ 268,4 milliards d’euros) par an d’ici 2035.
En 2025, les nouvelles NDC au titre des révisions quinquennales sont déposées. Elles ne rehaussent que marginalement l’ambition climatique par rapport à celles déposées à Glasgow (2021), comme le note le rapport « Emissions Gap 2026 » des Nations unies, publié en amont de la COP31 en Turquie.
Ce même rapport indique également qu’il est désormais impossible d’atteindre la cible de 1,5 °C de l’accord de Paris sans passer par un dépassement de l’ordre de 1,7 à 1,8 °C vers le milieu du siècle. Pour revenir à 1,5 °C à la fin du siècle, les réductions devront être encore plus fortes qu’il n’était anticipé. Avis aux négociateurs réunis du 9 au 20 novembre à Antalya…
À lire aussi : 1,5 °C en plus au thermomètre en 2024 : quelles leçons en tirer ?
Comment retrouver des marges d’action pour la COP31 ?
Placée sous une présidence hybride inédite, la Turquie pour la conférence et l’Australie pour les négociations, la COP31 ne semble pas au mieux de sa forme pour redresser la barre.
L’administration trumpienne s’est non seulement retirée de l’accord de Paris, mais a également déserté la convention de 1992 et le Giec. La politique ouvertement anti-climat du deuxième émetteur mondial de GES ne peut que retarder la sortie des énergies fossiles.
La désertion américaine n’a nullement réduit les tensions au sein de la COP. La Chine a repris à son compte nombre d’arguments classiques en faveur du libre-échange, qui consolident son avance dans les industries de la transition énergétique. Une stratégie qui crée de multiples conflits avec l’Union européenne et son projet de taxe carbone à l’importation, considérée par Pékin comme du protectionnisme déguisé.
En coupant toutes ses contributions financières, la stratégie américaine bloque également la montée en charge des financements climat internationaux, dossier en haut de la pile à Antalaya. Ce blocage devrait attiser l’acrimonie des pays moins avancés, par ailleurs victimes de la baisse générale de l’aide publique au développement.
L’un des livrables de la COP31 sera probablement l’adoption d’un nouvel objectif dit « 35 par 35 » : porter à 35 % la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie d’ici à 2035. Documenté par un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), cet objectif fait consensus. Il s’inscrit dans la tendance lourde, déjà à l’œuvre, de l’électrification des usages. Surtout, il ne pose aucune condition sur l’origine, carbonée ou non, de l’électricité utilisée, ce qui en limite l’ambition climatique.
Ce n’est pas la première fois que la COP traverse une période de basses eaux ou subit un retournement de la part des États-Unis. La crise actuelle du multilatéralisme, aiguisée par la montée en force des nationalismes, est cependant particulièrement aiguë.
Faut-il pour autant renoncer aux rendez-vous annuels des COP ? C’est ce qu’espèrent les climatonégationnistes en tous genres. Dans le contexte actuel, le monde a, au contraire, besoin d’un renforcement des COP.
Une voie pour y contribuer serait de renoncer à la règle de prise de décision au consensus, inscrite dans le texte de 1992. À l'usage, cette règle donne en effet un pouvoir exorbitant aux minorités de blocage, en particulier à celles réunissant les intérêts des producteurs d’énergie fossile. On pourrait lui substituer celle de la prise de décision à la majorité qualifiée.
À lire aussi : Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat
Christian de Perthuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.11.2026 à 10:32
Des mots qui effacent les animaux ? Ce que révèle l’écriture scientifique
Texte intégral (2127 mots)

L’ESSENTIEL
Les formulations qu’utilisent les scientifiques dans les publications décrivant des expérimentations sur les animaux chosifient ces derniers et effacent souvent leur souffrance.
Les terminologies que les scientifiques choisissent effacent également leur rôle, en disant, par exemple, « le sevrage a eu lieu » plutôt que « nous avons séparé les porcelets de leur mère ».
Ces choix linguistiques orientent ensuite leurs façons de penser et d’agir.
Imaginons l’expérience scientifique suivante : des canards sont suralimentés pendant plusieurs semaines afin de produire du foie gras. Des scientifiques réalisent des observations comportementales, puis des abattages et des pesées d’organes dans l’objectif de mesurer l’impact du gavage sur le comportement et l’état corporel des canards. Comment décrire ce que ces derniers vivent ? Doit-on écrire « l’intégrité corporelle des animaux a été évaluée » ou plutôt « les expérimentateurs ont quantifié les lésions sur le corps des canards » ? Cette différence de formulation en dit long sur la façon dont les scientifiques parlent de ce qu’elles ou ils font aux animaux ou, au contraire, sur la façon dont leurs actes sont passés sous silence. Car la manière dont les expérimentateurs et expérimentatrices mettent en mots leurs recherches n’est pas neutre.
C’est ce que révèle un article interdisciplinaire que nous avons coécrit et qui a été publié dans le Journal of Agricultural and Environmental Ethics. Que montre-t-il ? Les mots qui désignent les animaux comme les scientifiques tendent à faire disparaître les individus du texte, où ils sont remplacés par des tournures impersonnelles qui gomment qui fait quoi, à qui et comment.
Nous sommes cinq chercheuses en éthologie et physiologie, deux linguistes et une chercheuse en études animales. Les biologistes parmi nous ont donné à analyser trois articles qu’elles ont co-signés, décrivant des travaux de recherche menés en France et portant sur des cochons, des canards et des cailles.
Ces travaux devaient contribuer à des applications pour l’élevage, ce qui explique qu’ils partagent un vocabulaire commun avec les productions agricoles elles-mêmes. Précisons également que l’analyse présentée ici porte sur la démarche des signataires du présent article, et n’engage donc pas l’ensemble des auteurs et des autrices de ces trois articles utilisés comme corpus. Nous ne préjugeons pas de la façon dont nos collègues considèrent les animaux qu’elles et ils étudient.
Nous avons analysé ces trois articles avec des méthodes quantitative et qualitative pour identifier certains des mécanismes récurrents qui effacent du texte à la fois les animaux non humains et les scientifiques à l’initiative de ces expériences. Avec le logiciel LancsBox, nous avons relevé les structures et des mots-clés, et nous avons comparé leur fréquence à des corpus de référence. Pour l’analyse qualitative, nous nous sommes inspirées de celle de l’écolinguiste britannique Arran Stibbe.
Le langage comme outil d’invisibilisation
Parmi les mécanismes récurrents que nous révélons figurent l’utilisation de la forme passive et la nominalisation. La forme passive supprime l’agent humain qui a conçu et mis en œuvre le protocole : « du sang a été collecté », « les animaux ont été exposés à cinq facteurs de stress différents ».
Le même effacement se produit quand les animaux sont mis en sujet de phrases avec des verbes ayant un sens non intentionnel ou non agentif : « Les cailles ont reçu de la nourriture » plutôt que « nous avons nourri les cailles », ou « les porcelets présentaient des troubles digestifs » plutôt que « notre traitement expérimental a induit des troubles digestifs chez les porcelets ». Les animaux ainsi désignés sont pourtant alors des participants affectés par l’action plutôt que des sujets agissants. Pour les biologistes qui s’effacent du texte, écrire sans sujet est peut-être une façon de ne pas avoir à énoncer clairement ce qui est fait et à qui cela est fait.
L’expression pig production est un exemple de nominalisation. Ici, l’emploi d’un nom (production) plutôt qu’un verbe (élever) efface celles et ceux qui élèvent les cochons ; l’activité est séparée des personnes qui l’effectuent. De plus, le mot « production », bien que fréquemment employé dans le monde agricole francophone et anglophone, renvoie au champ sémantique de l’industrie, reflet probable de l’industrialisation de l’agriculture, et déclenche des images d’acteur humain agissant sur de la matière inerte. Or, ce cadre conceptuel nous éloigne de la réalité d’une activité (l’élevage) à laquelle participent deux types d’acteurs vivants (agriculteurs/agricultrices et animaux).
À quels résultats parvenons-nous ? Nous montrons que, dans ces textes consacrés à la santé et au comportement d’animaux sensibles et conscients, les individus étudiés n’apparaissent presque jamais comme agents, c’est-à-dire comme des acteurs de leur propre vie tandis que les chercheurs et chercheuses s’effacent tout autant de leurs actes ou créent une distance avec ces derniers.
À lire aussi : « Des bovins découpés encore vivants » : comment changer notre rapport aux animaux d’élevage ?
Normes académiques et stratégie psychologique
Pourquoi écrire ainsi ? Les biologistes parmi nous le reconnaissent : il s’agit d’abord de se conformer aux normes de l’écriture académique, telles que l’objectivité, le tout anglais (qui n’est pourtant la langue maternelle d’aucune d’elles ni de leurs co-auteurs et co-autrices), la précision et la concision.
Écrire « nous avons soumis les cailles à des situations provoquant de la peur, de l’inconfort ou de la douleur » pourrait passer, dans ce cadre, pour de l’anthropomorphisme, ce qui constitue un biais rédhibitoire en sciences du vivant. Pourtant, reconnaître que les cailles peuvent ressentir la peur, l’inconfort ou la douleur n’a rien d’un excès d’anthropomorphisme : l’existence de tels ressentis a été démontrée de longue date par les études en neuro-éthologie.
Le choix du vocabulaire évoque quant à lui des cadres conceptuels qui sont incompatibles avec certaines formulations désignant des situations négatives pour les animaux, ce qui génère une forme de dissonance cognitive. Par exemple, la notion du succès est déclenchée par le mot « efficace » dans l’expression « le modèle a été efficace », alors qu’il s’agit d’un modèle qui dégrade la santé des cochons. On remarque le même procédé dans la phrase :
« Le statut d’engraissement des canards, mesuré notamment par le poids du foie et d’autres indicateurs de bien-être, a progressé pendant le processus de fabrication du foie gras. »
L’utilisation répétée du mot « bien-être » (welfare) est un autre exemple de choix lexical, présent dans les trois articles, qui crée également cette dissonance. Les autrices l’emploient dans un contexte se référant à des pratiques ou des états négatifs pour les animaux (gavage, stress, diarrhées, lésions corporelles, peur) et où, parmi les termes les plus courants relevés, figurent des mots qui signalent un dommage commis (« cage », « stress », « déranger », « suralimenter »). Les biologistes le disent : elles connaissent les capacités émotionnelles et cognitives des animaux qu’elles étudient. Pourtant, dans le même temps, elles les soumettent à des protocoles qui leur causent stress, douleur, détresse, et parfois même la mort. Ici, le mot « bien-être » est utilisé comme masque des mots « souffrance », « maladie » ou « mal-être ».
À lire aussi : Bien-être ou bientraitance animale : à qui profitent les mots ?
Vers une écriture plus inclusive
Peut-on écrire autrement ? Nous l’espérons ; c’est même l’objectif de ce travail interdisciplinaire que d’ouvrir cette possibilité.
Dire ou écrire « nous avons soumis les cailles à des situations provoquant des émotions ou des sensations négatives » plutôt que « les cailles ont été exposées à des stimuli négatifs » permet de faire apparaître plus directement le rôle des scientifiques dans l’expérience vécue par ces oiseaux. « Nous avons séparé les porcelets de leur mère » plutôt que « le sevrage a eu lieu » permet à la fois de responsabiliser les expérimentatrices et de rendre visibles les êtres concernés. Notre proposition est d’adopter un style d’écriture plus inclusif et agentif à la fois pour les animaux et pour les chercheuses, dès lors qu’elles font des expériences avec les animaux.
Notre article ne prétend pas résoudre les tensions profondes et multiples entre recherche sur les animaux et éthique animale. Pour les biologistes de cette équipe, grâce à l’appui de nos collègues en linguistique et en études animales, il constitue toutefois un acte réflexif important. Comme le suggère le triptyque penser-dire-agir, changer sa façon d’écrire, c’est changer de regard et, potentiellement, de pratique. Ayant identifié ce qui crée la dissonance cognitive dans nos textes, et si les animaux redeviennent des individus dans nos écrits, il sera plus difficile de les ignorer dans la conception même de nos protocoles de recherche. Nous espérons ainsi améliorer la prise en compte des animaux comme êtres sensibles dans notre travail quotidien et dans celui de notre communauté.
Émilie Dardenne a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.
Christine Leterrier a reçu des financements de INRAE, de l'ANR et de programmes de recherche européens.
MERLOT Elodie a reçu des financements de l'ANR, l'UE, la région Bretagne.
Avelyne S. Villain, Catrin Peterson, David ar Rouz, FILLON Valérie et deiss veronique ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
05.11.2026 à 10:31
Ce nouveau langage scientifique qui adoucit la destruction du vivant
Texte intégral (2399 mots)
L’ESSENTIEL
La mode n’est pas qu’une question de vêtements ou de musique, elle touche aussi le langage scientifique.
Certains mots sont sélectionnés, encouragés ou abandonnés par les scientifiques. Ceux utilisés pour décrire les causes et les conséquences de la destruction de la biodiversité ne font pas exception.
Depuis une trentaine d’années, une série de mots colonisent ainsi le vocabulaire employé par les scientifiques en présentant la situation écologique sous un angle managérial. De quoi aligner les résultats de la science avec les exigences du capitalisme.
Cherchez l’erreur dans ces deux formulations :
« Notre ambition est de faire de l’alimentation une solution qui préserve et régénère la nature tout en renforçant la résilience des systèmes agricoles. »
« Protéger une savane artificielle est une solution fondée sur la nature pour restaurer le carbone et la biodiversité. »
Premier indice : ces deux formules sont pleines de promesses. « Régénérer la nature » ou « restaurer le carbone et la biodiversité » sonnent comme des petits miracles. Autre indice : les deux formules utilisent des termes un peu techniques et mystérieux, comme « résilience » et « solution fondée sur la nature », qui méritent une explication.
Ces deux énoncés ont autre chose de commun : ils pourraient parfaitement figurer dans un discours de greenwashing. Mais le premier est une communication du groupe Danone, alors que le second est le titre d’une publication scientifique. Ces ressemblances ne sont pas tellement surprenantes.
Nous avons suivi l’émergence et le devenir de 30 nouveaux termes devenus très présents dans les publications scientifiques consacrées à la crise écologique : crédit carbone, compensation écologique, écologie win-win, trame verte, réensauvagement, One-Health…
Résultat : en prenant 60 000 articles publiés dans 19 des principales revues scientifiques consacrées à la conservation de la biodiversité entre 1990 et 2024, on constate que la grande majorité de ces termes (26 sur 30) ont une tendance significative à la hausse. À titre d’exemple, l’expression « service écosystémique », qui présente la nature comme simple réservoir de ressources à gérer, est aujourd’hui 50 fois plus fréquente, proportionnellement, qu’au début des années 2000.
LES SERVICES ÉCOSYSTÉMIQUES
- L’expression « service écosystémique » est utilisée pour désigner l’ensemble des biens et des services que tirent les sociétés humaines de la biodiversité et du fonctionnement des écosystèmes.
- En concevant la nature comme le lieu de production de services écosystémiques, on divise celle-ci entre ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. Utiliser ce terme permet, par exemple, de considérer que les insectes pollinisateurs fournissent des services en favorisant de bonnes récoltes, mais que les autres, qui n'assurent pas cette fonction, sont inutiles ou nuisibles.
- Cette expression est la pierre angulaire du développement des instruments du marché consacrés à la conservation de la biodiversité. Or, non seulement l’utilisation de cette expression renforce la vision instrumentale du vivant qui participe à sa destruction, mais elle tourne le dos à tous les processus écologiques impliqués dans les interactions entre les espèces, qu’elles soient utiles ou non. Cette réduction éthique et écologique n’a pas empêché la diffusion et l’adoption de ce terme par de nombreux acteurs.
Ce véritable assaut sémantique n’est pas anodin. Il installe une novlangue qui adoucit la destruction du vivant. Ces termes consolident l’imaginaire d’un système capitaliste plein de promesses et engagé dans la protection de la nature alors même que ce système est largement responsable de sa destruction.
La destruction des habitats, première cause de disparition du vivant, découle en grande partie d’une économie fondée sur la croissance et l’accumulation : lorsque les terres et les mers sont exploitées pour produire toujours plus de profit, leur transformation est plus rentable que leur préservation.
Il devient donc nécessaire de décrypter et de déminer ce langage scientifique politiquement correct.
Les mots, ces outils de pouvoir
Pour cela, commençons par voir d’où viennent tous ces mots, comme adaptation, résilience, compétitivité, capital naturel, savoir-être, bienveillance, sobriété, gouvernance… La plupart de ces termes sont issus du management et ont commencé à progressivement saturer notre quotidien.
Retrouver ces mots dans la recherche scientifique peut donc sembler anecdotique. Après tout, ce ne sont que des mots et ces derniers sont désormais utilisés dans de nombreuses sphères. On peut aussi penser qu’en adoptant la langue du management que les entreprises et les décideurs parlent couramment, il sera plus facile de les sensibiliser aux questions écologiques et climatiques.
Cette stratégie demeure pourtant inefficace : non seulement la destruction du vivant s’est accélérée depuis le succès de cette novlangue, mais son utilisation empêche de penser autrement.
C’est pourquoi le choix des mots et des figures linguistiques employés par les scientifiques est une étape cruciale de leur travail. Par exemple, la métaphore est une figure linguistique qui permet de faciliter la compréhension d’un concept à l’aide d’une analogie. Un « corridor écologique » évoque ainsi l’image d’un habitat favorable au déplacement des espèces. « L’érosion de la biodiversité » fait une analogie entre une réalité hétérogène de disparition du vivant et un processus géomorphologique.
Mais certains termes ont une fonction qui dépasse la simple volonté de décrire et de se faire comprendre. Plus grave, leur fonction est de modifier une réalité qui dérange. C’est le cas de l’euphémisme. Par exemple, un tir de « prélèvement » à des fins de « régulation » dans les plans de chasse sont des manières de ne pas parler de mise à mort. Ou encore, la « compensation écologique » utilisée après la destruction d’un habitat évite de traiter les causes de la destruction en se cachant derrière la promesse d’une réparation. Une promesse, qui, soit dit en passant, ne contrebalancera jamais ce qui est détruit : une nouvelle haie plantée, par exemple, ne compense jamais la destruction d’une ancienne haie.
Un langage qui dépolitise la crise écologique
Au-delà de l’usage de termes isolés, ce sont leurs caractéristiques communes qui sont particulièrement frappantes.
Premièrement, la novlangue écologique est techno-solutionniste. Cet aspect est particulièrement flagrant avec des expressions comme nature positive, win-win, biodiversity gain, eco-friendly, nature-based solutions, adaptative management, etc. Ces expressions suggèrent que les problèmes écologiques sont de simples questions techniques à résoudre. Une « solution fondée sur la nature » (nature-based solution, en anglais) laisse par exemple planer l’idée rassurante que la nature porte en elle des solutions qu’il suffit de trouver, mais ne dit rien du problème structurel auquel nous faisons face.
Deuxièmement, la novlangue est compatible avec les logiques de marché. Elle regorge de termes comme carbon credit, ecosystem services, offsetting, nature capital, biodiversity net gains… qui laissent penser que la biodiversité peut être facilement mesurée, quantifiée, échangée ou compensée, en accord avec une approche purement comptable et instrumentale de la destruction du vivant.
Or, non seulement ces termes reconduisent des logiques d’exploitation et de marchandisation, mais elles sont largement inefficaces pour freiner la destruction du vivant ou la crise climatique. À cet égard, le « crédit carbone » est l’un de ces fiascos particulièrement bien documentés : la commercialisation de l’émission de carbone n’a absolument pas empêché ni même freiné les émissions de gaz à effet de serre.
Enfin, la novlangue cherche aussi à mettre tout le monde d’accord avec des termes comme local knowledge, community-based conservation, environmental justice… Invoquer la participation des populations locales ou les catégories de justice permet de susciter l’adhésion immédiate, mais masque souvent des causes d’inégalités et de domination.
Par exemple, malgré les mérites vantés des projets de conservation labellisés community-based, censés être « coconstruits » avec « les communautés locales », ceux-ci se révèlent souvent largement exagérés. Des inégalités structurelles et la participation limitée des communautés aux décisions demeurent, ainsi que les problèmes de financements et les causes de la dégradation des habitats.
Bien entendu, l’usage d’un terme isolé ne permet en aucun cas de préjuger des intentions des auteurs et peut correspondre à d’authentiques recherches d’inclusivité et de respect du vivant ou au développement d’un point de vue critique. Afin de choisir avec prudence les mots que l’on emploie, voici donc une petite méthode pour débusquer les termes qui pourraient s’apparenter à cette novlangue manageriale.
Quatre questions pour combattre la novlangue écologique
Étape 1 Beaucoup des mots de la novlangue sont porteurs de promesses. L’écologie win-win ou le rewilding nous placent, par exemple, dans l’imaginaire d’une coexistence heureuse et pacifique entre activités humaines et présence d’espèces sauvages.
Mais pourquoi tant de promesses ? Se poser cette question est une bonne manière de filtrer les usages qui évitent, par principe, les réalités difficiles à entendre, par exemple l’incompatibilité entre certaines activités humaines et la persistance de nombreuses espèces.
Étape 2 Des entités vivantes sont-elles considérées ? La novlangue raffole d’abstractions ou de notions ambiguës qui évitent de s’encombrer des entités observables et vivantes. Parler de « trames » noires, vertes ou bleues dans le paysage pour évoquer des zones sans lumières, végétalisées ou parcourues par des cours d’eau, ne dit par exemple rien des déplacements réels de la faune sur le terrain.
Étape 3 Les solutions ou les actions proposées sont-elles compatibles avec la logique de destruction et de marchandisation du vivant ou s’agit-il de proposer des logiques qui auraient leur place dans un monde post-capitaliste ? Faut-il que la protection du vivant soit toujours guidée par des logiques de mise en service, de capital, de gain, de dette ou de compensation que les acteurs capitalistes puissent absorber sans rien changer ?
Étape 4 L’utilisation d’un terme est-elle uniquement justifiée par le bien-être humain ou rend-elle possible une protection du vivant qui n’aurait pas un bénéfice direct, immédiat et quantifiable pour les sociétés humaines ?
Si un terme échoue à répondre facilement à au moins deux de ces questions, méfions-nous.
La conservation de la biodiversité n’a pas besoin de nouveaux slogans, mais plutôt de mots qui nomment clairement la destruction du vivant, les logiques qui les favorisent et les conflits qui en résultent. Refuser de diffuser la novlangue managériale est une manière de résister.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.