13.04.2026 à 16:42
Remplacer la viande : toutes les alternatives se valent-elles ?
Texte intégral (2945 mots)

C’est une réalité qui fait désormais consensus : pour la santé humaine comme pour celle des écosystèmes, nous mangeons collectivement trop de viande. Mais à l’heure où les alternatives pour remplacer celle-ci se multiplient, quelles sont celles à plébisciter ? Une étude inédite nous aiguille.
En décembre 2025, le tribunal de commerce d’Évry (Essonne) prononçait la liquidation judiciaire d’Ynsect, la start-up française spécialisée dans la production de protéines à base d’insectes. Présentée comme un fleuron de la French Tech, inaugurée en 2021 en présence de trois ministres, l’entreprise avait mobilisé plus de 600 millions d’euros d’investissements, dont environ 148 millions d’argent public, selon le ministère de l’économie. Bilan cinq ans plus tard : une usine fantôme, 200 emplois supprimés, et une interrogation légitime sur l’utilisation des fonds publics dans le secteur de la transition alimentaire.
Quelle filière soutenir pour rendre notre alimentation plus durable ? La question se pose avec urgence quand on ausculte la situation actuelle : l’élevage occupe 77 % des terres agricoles mondiales tout en ne fournissant que 18 % des calories]. La production alimentaire génère 35 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) mondiales, dont plus de la moitié provient des produits d’origine animale. Les coûts cachés, sanitaires et environnementaux (maladies liées à l’alimentation, émissions de gaz à effet de serre, pollution des sols et de l’eau, etc.) de ce modèle étaient estimés à 14 000 milliards de dollars (soit un peu moins de 12 milliards d’euros) en 2018. Avec une consommation de viande qui continue d’augmenter au niveau mondial et un végétarisme qui reste pour l’instant marginal, l’investissement vers des protéines alternatives apparaît donc comme nécessaire.
Mais les ressources (financières, politiques, industrielles, etc.) sont limitées, et le temps pour agir sur le climat aussi. Chaque euro investi dans une filière peu prometteuse est un euro qui ne sert pas à développer une alternative plus efficace, et autant d’émissions qui auraient pu être évitées. Dans une étude récemment parue dans NPJ Science of Food (groupe Nature), nous avons donc comparé pour la première fois quatre grandes catégories de protéines alternatives :
les viandes végétales produites à base de soja, pois ou blé transformés pour imiter le goût et la texture de la viande ;
les protéines unicellulaires, issues de la fermentation de microorganismes (levures, champignons, bactéries ou algues) dans des cuves, comme les mycoprotéines commercialisées sous la marque Quorn depuis quarante ans ;
la viande cultivée, produite à partir de cellules animales que l’on fait proliférer dans un bioréacteur contenant un milieu nutritif (acides aminés, glucose, vitamines, facteurs de croissance) ;
les insectes, consommés entiers ou transformés en farine pour être incorporés dans divers produits alimentaires.
Nous avons évalué toutes ces sources de protéines alternatives dans quatre dimensions : impact environnemental, capacité de production à grande échelle, acceptabilité par les consommateurs et bien-être animal. L’objectif : identifier où concentrer les efforts.
Les viandes végétales en tête sur l’environnement
Le constat le plus solide de notre analyse concerne l’impact environnemental. Les viandes végétales à base de soja, pois ou blé affichent un impact environ 50 % inférieur à celui de la viande conventionnelle. L’avantage est particulièrement net face au bœuf : les substituts végétaux émettent jusqu’à 10 fois moins de GES et nécessitent jusqu’à 30 fois moins de terres. Ce dernier point est crucial : les terres libérées par un recul de l’élevage pourraient être restaurées en écosystèmes capables de stocker du carbone et de protéger la biodiversité.
Les protéines unicellulaires, notamment les mycoprotéines produites en cultivant des champignons microscopiques dans des cuves de fermentation, et les approches power-to-food, qui transforment le CO₂ en protéines grâce à des microorganismes, possèdent elles aussi des atouts. Leur empreinte au sol est particulièrement faible, et leur bilan carbone peut être excellent, à condition de disposer d’une électricité largement décarbonée.
La viande cultivée partage cette dépendance à l’énergie, mais à une tout autre échelle : elle consomme en moyenne 5,5 fois plus d’énergie que la viande conventionnelle. En conséquence, un avantage climatique par rapport au poulet ou au porc est possible mais suppose un mix énergétique largement décarboné.
Quant aux insectes, les évaluations récentes sont moins encourageantes que les premières études : en intégrant les contraintes réelles (chauffage en climat tempéré, limites réglementaires sur les substrats), leurs émissions ne sont pas nécessairement inférieures à celles du poulet. Surtout, seuls 7 % des produits à base d’insectes lancés sur le marché sont des substituts de viande, l’immense majorité sont des pâtes, barres protéinées ou biscuits, qui ne remplacent pas de la viande mais des aliments dont l’impact est déjà faible. Le bénéfice environnemental réel s’en trouve donc fortement relativisé.
Produire à grande échelle : un fossé entre les alternatives
Mais créer un produit vertueux ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir le produire à un coût et à un volume suffisants pour peser face à la viande conventionnelle.
Les viandes végétales sont ici les mieux placées. Elles représentent déjà un marché mondial de 6,4 milliards de dollars (plus de 5,4 milliards d’euros, environ 1 % du marché de la viande) et s’appuient sur des infrastructures agroalimentaires existantes. Leur principal frein reste le prix, en moyenne 82 % plus élevé que la viande, mais cet écart se réduit progressivement.
Les protéines unicellulaires occupent une position intermédiaire. Les mycoprotéines, commercialisées depuis 1985 en Grande-Bretagne sous la marque Quorn, démontrent la viabilité du modèle, mais à des prix encore supérieurs à ceux de la viande. Les approches power-to-food, encore au stade pilote, pourraient à terme devenir compétitives si le coût des énergies renouvelables continue de baisser, bien que de très nombreuses incertitudes demeurent.
La viande produite par culture cellulaire, elle, se heurte à des obstacles d’une tout autre ampleur. Malgré des progrès récents, une étude empirique a atteint un coût d’environ 14 dollars (environ 12 euros) par kilogramme pour un produit hybride (moitié cellules animales, moitié végétal), les coûts de production restent très élevés et les besoins en infrastructures vertigineux : pour couvrir à peine 0,4 % du marché mondial de la viande, il faudrait une capacité de bioréacteurs 22 fois supérieure à celle de toute l’industrie pharmaceutique mondiale.
Pour les insectes, le constat économique est tout aussi sévère. L’alimentation humaine est considérée comme peu prometteuse par le secteur lui-même, ce qui explique qu’elle ne représente qu’environ 5 % des investissements de la filière. Sur le plan des coûts, la promesse initiale de nourrir les insectes avec des déchets bon marché se heurte à un ensemble de contraintes réglementaires, logistiques et sanitaires qui rendent la plupart de ces substrats inutilisables, imposant le recours à des aliments plus onéreux. À cela s’ajoute le chauffage nécessaire sous les latitudes tempérées, qui alourdit considérablement la facture énergétique.
Les consommateurs ont aussi leur mot à dire
Mais la meilleure alternative sur le papier ne pèsera rien sans l’adhésion des consommateurs. Les viandes végétales sont là encore les mieux acceptées : par exemple, selon une enquête britannique, 60 % des personnes se disaient prêtes à les essayer, contre 34 % pour la viande cultivée et 26 % pour les insectes.
Les protéines unicellulaires restent peu connues du grand public, ce qui limite les données disponibles. Les rares études suggèrent une acceptabilité intermédiaire, inférieure à celle des viandes végétales mais supérieure à celle de la viande cultivée et des insectes.
La viande cultivée se heurte à un obstacle psychologique puissant : le dégoût et le sentiment qu’il s’agit d’un produit « contre nature ». L’acceptabilité varie fortement selon les régions : les consommateurs asiatiques se montrent nettement plus ouverts que les Européens et, même au sein de l’Europe, les écarts sont marqués, avec par exemple un tiers de Français prêts à en consommer contre près de deux tiers de Polonais. L’âge et le genre jouent aussi un rôle : les jeunes hommes y sont par exemple plus favorables.
Les insectes font face à la résistance la plus forte. La littérature rapporte un taux d’acceptation généralement inférieur à 30 % dans les pays occidentaux. Fait intéressant, ce rejet tient davantage à des barrières psychologiques qu’au goût ; les personnes ayant goûté des insectes les évaluant souvent plus favorablement.
Cependant, il convient de noter que l’acceptabilité de toutes les protéines alternatives évolue avec la familiarité et l’exposition répétée, ce qui suggère que les études actuelles sous-estiment peut-être leur potentiel à long terme.
L’élevage d’insectes est-il compatible avec le bien-être animal ?
Enfin, notre étude intègre une dimension souvent absente de ces débats : le bien-être animal. Les viandes végétales et les protéines unicellulaires n’impliquent aucun animal.
La viande cultivée n’en nécessite qu’un très petit nombre, essentiellement pour les prélèvements cellulaires initiaux. La question du sérum fœtal bovin, un sous-produit de l’abattage de vaches gestantes qui constitue depuis les années 1950 le standard de la culture de cellules eucaryotes en biologie, illustre bien cette trajectoire. La viande cultivée s’est logiquement appuyée sur ce savoir-faire existant à ses débuts, mais tend aujourd’hui à s’en affranchir : son coût élevé et sa variabilité en font un obstacle industriel que la quasi-totalité des entreprises du secteur cherchent activement à éliminer.
Les insectes, en revanche, posent un problème éthique singulier : il faut environ 9 000 vers de farine pour produire un seul kilogramme de protéines, et les travaux récents sur la sentience – c’est-à-dire la capacité à avoir des expériences subjectives, notamment ressentir la douleur ou le stress – des insectes suggèrent qu’ils pourraient être capables de souffrir. Face à cette incertitude, plusieurs chercheurs préconisent d’appliquer un principe de précaution.
Hiérarchiser le soutien aux protéines alternatives
Notre comparaison aboutit à une hiérarchie claire. Les viandes végétales arrivent en tête : bénéfices environnementaux robustes, filière industrielle déjà en place, meilleure acceptabilité. Les protéines unicellulaires offrent un potentiel complémentaire, notamment grâce à leur très faible empreinte au sol. La viande cultivée pourrait trouver sa place si elle parvient à conquérir des consommateurs que les autres alternatives n’atteignent pas, mais les obstacles techniques et économiques restent considérables. Les insectes, enfin, cumulent les fragilités : verrous économiques, faible acceptabilité et questions éthiques non résolues.
Que suggèrent ces résultats pour l’action publique ? Plusieurs pistes paraissent cohérentes : concentrer les financements sur les alternatives les plus matures, en investissant dans l’amélioration de leur goût et de leur prix ; favoriser leur diffusion en les intégrant à la restauration collective (cantines, hôpitaux, administrations) ; et contribuer à rééquilibrer la concurrence en intégrant progressivement les coûts environnementaux de l’élevage intensif dans le prix de la viande. L’affaire Ynsect montre ce qu’il en coûte de miser gros sans se poser les bonnes questions. La recherche permet aujourd’hui de mieux les poser.
Tom Bry-Chevalier est directeur scientifique de l'Observatoire National de l'Elevage d'Insectes (ONEI).
13.04.2026 à 11:40
Attention, les activités des entreprises pourraient devenir inassurables
Texte intégral (1721 mots)

Dans un contexte d’accélération du risque climatique, les assureurs voient leur rôle évoluer auprès des entreprises. La question n’est plus seulement « combien cela coûtera ? », mais aussi « comment éviter que certaines activités deviennent tout simplement inassurables ? » Zoom sur les petites et moyennes entreprises, cœur du tissu économique français.
Longtemps amortisseuse, l’assurance est aujourd’hui sous tension face à des sinistres plus fréquents et coûteux. Rien que pour les tempêtes Nils et Pedro, en février 2026, ainsi que les inondations dans l’ouest et le sud-ouest de la France, France Assureurs et la Caisse centrale de réassurance estiment le coût des dommages à 1,2 milliard d’euros.
Le changement climatique n’est plus seulement une question environnementale. Les risques financiers liés au climat deviennent matériels pour l’économie française, européenne et mondiale. Ainsi, 80 % des entreprises ont subi des perturbations opérationnelles, des fermetures temporaires (70 %) et une hausse de plus de 150 % des coûts d’assurance.
Si les compagnies d’assurance ne couvrent plus certains territoires ou certains secteurs, les coûts se déplaceront vers les entreprises avec un risque de fragilisation du crédit et de stabilité financière.
Un monde à + 4 °C, inassurable
En 2015, Henri de Castries, alors dirigeant d’AXA, avertissait : « Un monde à + 2 °C pourrait être assurable, mais un monde à + 4 °C ne le serait certainement pas. » Dans la cartographie prospective 2026 de France Assureurs, le risque d’inassurabilité s’impose comme la préoccupation centrale de long terme, au côté du risque climatique et des enjeux liés à l’intelligence artificielle.
En effet, les phénomènes climatiques extrêmes gagnent en fréquence et intensité et tendent à devenir une nouvelle norme. Dans certains territoires, ces chocs poussent déjà des assureurs à se retirer – la Californie en a donné un aperçu avec les incendies qui ont ravagé l’État : pas moins de 100 000 Californiens ont perdu leur couverture entre 2019 et 2024.
En France, la Direction générale des entreprises (DGE) estime que « deux millions d’établissements seraient fortement exposés à une augmentation du risque de tempête ». Elle souligne que les tempêtes et les inondations touchent directement les actifs, tandis que les vagues de chaleur dégradent la productivité du travail.
Pour les entreprises, on distingue les risques physiques, aigus liés à des événements extrêmes, et chroniques, liés à des évolutions de long terme. Ces risques finissent par se traduire en risques financiers pour les entreprises – sur les actifs, les chaînes de valeur, les conditions de travail et, in fine, leur productivité.
Seuls 12 % des entreprises ont défini une stratégie d’adaptation
Selon l’Insee, la France comptait en 2021 159 000 petites et moyennes entreprises (PME) marchandes, non agricoles et non financières (hors microentreprises), représentant 4,3 millions de salariés. À l’échelle européenne, elles sont 23 millions, soit environ deux tiers des emplois.
Une gestion préventive des risques climatiques devient une nécessité, même si elle reste encore peu répandue – à l’exception de certains secteurs particulièrement exposés, comme l’agriculture. Dans ce secteur, le coût de l’adaptation est élevé (plus d’une dizaine de milliards d’euros d’investissements d’ici à 2050), mais demeure inférieur au coût de l’inaction.
À lire aussi : À la fin, qui prendra en charge le coût des assurances ?
Selon une enquête réalisée en 2024 par Bpifrance, « 68 % des dirigeants ne considèrent pas l’adaptation au changement climatique comme un enjeu majeur », seuls 12 % ont défini une stratégie d’adaptation et 57 % estiment que leur entreprise est aujourd’hui faiblement exposée aux aléas climatiques.
Trop peu d’entreprises disposent aujourd’hui de véritables plans de résilience, alors même que la résilience devrait devenir un « critère de décision stratégique ». Ce décalage tient à la nature même du risque : tant que l’impact financier n’est pas tangible – sur les actifs, l’activité ou la trésorerie –, il est difficile, pour un dirigeant, d’en mesurer l’ampleur et d’engager des mesures d’adaptation.
Les PME en première ligne
Les PME disposent rarement des mêmes marges de manœuvre que les grands groupes : moins de trésorerie pour absorber un choc, moins d’équipes vouées à la gestion des risques, et moins de poids pour négocier des conditions de couverture. Leur exposition est souvent très concrète, avec des dommages sur leurs bâtiments et leurs machines, des arrêts de production, des tensions logistiques et des effets domino chez les fournisseurs ou les clients.
Elles peuvent se retrouver insuffisamment couvertes – voire pas couvertes du tout – contre certains événements, tels que les inondations, les glissements de terrain, les submersions, les canicules. En 2025, 74 % des très petites entreprises (TPE) et des PME disposent d’une couverture inadaptée, soit environ 3,3 millions d’entreprises concernées.
À lire aussi : DAF et risques climatiques : pourquoi l’inaction devient le principal risque financier des entreprises
Parce que beaucoup de PME ne sont pas directement soumises aux obligations de reporting en durabilité comme la Directive relative à la publication d’informations en matière de durabilité (CSRD), le risque est de repousser la question. Pourtant, mesurer quelques informations clés – exposition, vulnérabilités, plans d’action – aide à piloter l’adaptation et à dialoguer avec les partenaires financiers, les assureurs et les grands donneurs d’ordre.
Assurance paramétrique
L’étude de Bpifrance rappelle que les dirigeants de PME et d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) ont besoin d’être accompagnés. Dans ce contexte, les parties prenantes externes (banques, assureurs, grands donneurs d’ordre) intensifient leurs attentes, ce qui ouvre la voie à de nouveaux outils de conformité et à des évolutions stratégiques.
Pour un assureur, le risque renvoie à un événement dommageable, de survenance incertaine, qui devra être indemnisé. La Caisse centrale de réassurance (CCR) estime que « la hausse de la sinistralité du seul fait du climat serait comprise entre 27 % et 62 % en moyenne à horizon 2050 ». Certaines zones, plus exposées, connaissent déjà des difficultés d’accès à l’assurance.
Parmi les réponses possibles, l’assurance paramétrique – qui déclenche un paiement en fonction de paramètres météorologiques – constitue un levier intéressant de résilience climatique.
Le nouveau rôle des assureurs
C’est ici que l’assurance peut jouer un rôle décisif. Au-delà de l’indemnisation, elle peut contribuer à réduire les dommages en amont et à maintenir l’assurabilité du tissu économique. Trois pistes, déjà à l’œuvre dans certains marchés, méritent attention :
Inciter à la résilience : ajuster primes et franchises, offrir des bonus ou de meilleures conditions lorsque des mesures de prévention sont mises en place ;
Partager données et expertise : fournir cartographies, retours d’expérience et indicateurs pour aider les PME à comprendre leur exposition et agir ;
Proposer des services de prévention : diagnostics, recommandations opérationnelles et accompagnement vers des solutions adaptées, y compris l’assurance paramétrique.
L’efficacité de l’ensemble des solutions assurantielles face aux aléas climatiques suppose en effet une sensibilisation accrue des entreprises et… du public.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
12.04.2026 à 17:07
Comment éduquer à la transition écologique en dépassant la culpabilisation ?
Texte intégral (1617 mots)
Nos difficultés à passer à l’action en matière de transition écologique ne seraient pas tant liées à des biais cognitifs qu’à des freins émotionnels. Des émotions, telles que la peur ou la culpabilité, sont stériles, mais elles peuvent laisser la place à l’espoir de faire changer les choses. Tout du moins, à certaines conditions.
Nous n’avons jamais autant parlé de climat, de biodiversité et de transition écologique. Dans les universités, les écoles et les formations professionnelles, les contenus se multiplient. Les chiffres sont là, les diagnostics sont connus, l’urgence est largement documentée. Et pourtant, une question persiste : pourquoi savons-nous autant sans agir davantage ?
Ce décalage entre connaissances et action est aujourd’hui bien identifié. Il est souvent présenté comme un problème d’information, de volonté individuelle ou de contraintes matérielles. Mais les résultats récents de notre recherche suggèrent une autre lecture : le principal frein à l’action écologique ne serait pas cognitif mais émotionnel.
À lire aussi : La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l’inaction écologique
Quand l’éducation à l’écologie fatigue
Dans de nombreux dispositifs éducatifs actuels, la transition écologique est abordée à travers des messages alarmants : effondrement des écosystèmes, extinction des espèces, urgence climatique. Ces discours sont scientifiquement fondés, mais leurs effets psychologiques sont rarement interrogés.
Chez les étudiants comme chez les apprenants adultes, ces messages suscitent fréquemment de la culpabilité, de la peur, voire un sentiment d’impuissance. L’individu se sent responsable d’un problème qui le dépasse. Ces émotions traduisent moins un manque de sensibilité qu’une forte conscience morale des enjeux environnementaux.
Mais lorsqu’elles s’accumulent sans accompagnement, elles peuvent devenir paralysantes. À terme, cette surcharge émotionnelle peut conduire non pas à l’engagement, mais au retrait :
« À quoi bon agir, si tout est déjà perdu ? »
Ce phénomène est aujourd’hui largement discuté sous le terme d’écoanxiété. Pourtant, il reste peu intégré dans la conception des programmes éducatifs. L’éducation à la durabilité continue souvent de miser sur l’accumulation de connaissances, en supposant que la prise de conscience suffira à déclencher le changement.
À lire aussi : L’éco-anxiété : une réponse saine face à la crise climatique
L’émotion comme point de bascule
Notre recherche menée auprès d’étudiants ayant participé à un programme intensif de formation à la durabilité met en lumière un mécanisme clé : ce ne sont pas les connaissances en elles-mêmes qui déclenchent l’action, mais la manière dont les émotions associées à ces connaissances évoluent dans le temps.
Au début du programme, la majorité des participants exprimaient une forme de lassitude ou de résistance. Les enjeux environnementaux leur semblaient omniprésents, mais abstraits, culpabilisants, voire décourageants. Certains parlaient de « bruit de fond », d’autres d’un sentiment de fatalité.
Puis, progressivement, quelque chose a changé. Non pas parce que les messages étaient devenus moins sérieux, mais parce qu’ils étaient plus incarnés, misant davantage sur les volets relationnel et participatif. Les émotions négatives ne s’effacent pas, elles évoluent. La peur et la culpabilité peuvent progressivement céder la place à la curiosité, puis à une forme d’espoir, avant de se traduire par un sentiment d’utilité personnelle.
Des travaux récents en psychologie montrent que cet espoir, lorsqu’il est étroitement associé à des actions concrètes et collectives, favorise un engagement plus soutenu face au changement climatique. Cette perspective invite ainsi à dépasser une conception réductrice des émotions, souvent envisagées uniquement comme des freins à l’action.
À lire aussi : Comment mobiliser les émotions pour inciter à agir en faveur du climat ?
Les limites de la pédagogie du choc
Ce basculement émotionnel constitue un tournant décisif. Lorsque les apprenants cessent de se percevoir uniquement comme des responsables coupables et commencent à se voir comme des acteurs capables d’agir, même à leur échelle, le passage à l’action devient possible. Ce sentiment de capacité d’agir – largement étudié sous le concept d’auto-efficacité – joue un rôle central dans la mise en mouvement et la persistance de l’engagement.
Nos résultats invitent à interroger en profondeur la manière dont nous enseignons la transition écologique. Pendant longtemps, la pédagogie environnementale a reposé sur une logique de choc : montrer l’ampleur des dégâts pour provoquer une prise de conscience. Or, cette stratégie atteint aujourd’hui ses limites.
La répétition de messages anxiogènes peut engendrer de la saturation informationnelle, une forme de déni défensif ou encore un désengagement émotionnel.
À l’inverse, les dispositifs éducatifs qui favorisent l’expérimentation, la coopération et la co-construction produisent des effets très différents. Dans l’étude, les moments les plus transformateurs ne sont pas les conférences magistrales, mais les ateliers collaboratifs, les projets concrets et les échanges avec des acteurs engagés.
Ces formats permettent aux apprenants de vivre la transition écologique non plus comme une menace abstraite, mais un espace d’action collective, où l’engagement est partagé et socialement reconnu.
Un sentiment d’utilité sociale
Un résultat particulièrement marquant de notre recherche concerne le rôle des émotions dites « positives », comme l’espoir, la fierté ou le sentiment de contribution. Contrairement à une idée répandue, ces émotions ne minimisent pas la gravité des enjeux. Elles permettent au contraire de rendre l’action psychologiquement soutenable dans la durée.
L’engagement devient plus stable et plus durable quand :
les apprenants constatent que leurs actions, même modestes, ont du sens ;
ils se sentent reconnus dans leur capacité à agir ;
ils participent à la conception de solutions concrètes.
Cet engagement s’inscrit alors dans des dynamiques collectives qui renforcent le sentiment d’utilité sociale.
Dans ces conditions, les comportements écologiques cessent d’être perçus comme des contraintes imposées de l’extérieur. Ils s’intègrent progressivement aux routines quotidiennes et peuvent même être transmis à l’entourage.
Une transition écologiquement et psychologiquement soutenable
Ces constats ont des implications majeures pour l’éducation, la formation et les politiques publiques.
Informer ne suffit pas. Les dispositifs éducatifs doivent être conçus comme de véritables parcours émotionnels, et non comme de simples transferts de connaissances.
Il est essentiel de diversifier les formats pédagogiques : hackathons, living labs, projets collectifs, simulations, mises en situation réelle. Ces formats favorisent l’appropriation et renforcent le sentiment de capacité d’agir.
Enfin, la transition écologique ne peut être enseignée uniquement par des discours institutionnels. Les apprenants accordent une grande importance à la crédibilité et à la sincérité des intervenants : entrepreneurs engagés, enseignants impliqués, pairs mobilisés. La confiance joue ici un rôle central.
Face à l’urgence environnementale, la tentation est forte d’intensifier les messages alarmants. Mais si l’objectif est une mutation durable des comportements, il est temps de changer de paradigme.
La transition écologique ne se gagnera pas par la culpabilité seule. Elle nécessite une éducation capable de transformer l’angoisse en engagement et la peur en capacité d’agir, et ne se résume pas à transmettre des savoirs. Elle implique d’accompagner une trajectoire émotionnelle, de l’inquiétude à l’appropriation, sans laquelle aucune transition ne peut réellement s’ancrer dans les pratiques.
Rien à déclarer
Catherine Lejealle, Insaf Khelladi, Rémi Beulque et Saeedeh Rezaee Vessal ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.