03.11.2026 à 16:10
Cultiver des mélanges d’espèces végétales : pourquoi une pratique aux bénéfices prouvés reste-t-elle si marginale ?
Texte intégral (2680 mots)

L’ESSENTIEL
Associer plusieurs cultures dans un même champ génère de nombreux bénéfices. Cela limite l’impact des ravageurs, cela permet d’utiliser moins d’engrais ou de pesticides de synthèse, de stabiliser les rendements dans des systèmes à bas niveau d’intrants ou en agriculture biologique.
Cette façon de faire a, pourtant, longtemps été la norme en France avant l’industrialisation de l’agriculture.
Pour que cela puisse le redevenir, il faut trouver comment surmonter des limites techniques et économiques.
Imaginez une parcelle de blé, mais où, entre les rangs de céréales, poussent aussi des pois ou des féveroles. Vue de loin, cette parcelle a un aspect un peu bigarré qui peut étonner : des épis blonds qui dominent, ponctués de gousses vertes et de fleurs blanches ou violettes. Mais sous terre, les racines des deux plantes ne puisent pas les mêmes ressources au même endroit ni au même moment. C’est ce qu’on appelle les cultures associées : faire pousser plusieurs espèces végétales, simultanément, sur la même parcelle.
De (très) nombreuses d’études, dont plusieurs méta-analyses, ont montré les bénéfices nombreux de ces associations. Ceux-ci sont particulièrement notables lorsque l’on allie céréales et légumineuses, comme on l’observe parfois dans des exploitations cherchant une utilisation minime d’engrais et de pesticides.
Des bénéfices nombreux et avérés
Les cultures associées peuvent par exemple réduire la pression des plantes qu’on considère comme des « mauvaises herbes » (également appelées « adventices »), car on laisse ainsi moins de place, de ressources et de lumière à leur prolifération grâce à une complémentarité de développement des espèces associées.
Elle améliore aussi le contrôle des maladies et des ravageurs qui sont souvent propres à chaque culture. En mettant, par exemple, entre les rangs de blé une autre culture, on va limiter la propagation des champignons qui attaquent le blé dans le champ.
Les cultures associées vont également stimuler l’activité biologique des sols, car différents types de plantes, et donc de racines, vont pouvoir enrichir le sol avec des nutriments différents et stimuler des microorganismes différents également.
En agriculture biologique, cette pratique permet ainsi de stabiliser les rendements d’une année sur l’autre. Tout cela se fait souvent sans perte de production par rapport à des cultures pures, voire même dans certains cas avec un surcroît de production.
Mais alors pourquoi ces pratiques ne sont-elles pas généralisées ?
Une pratique ancienne, devenue minoritaire en France et en Europe
Elles ont pourtant longtemps été la norme, avant que la mécanisation, la disponibilité d’engrais et de pesticides de synthèse à bas coût ainsi que la spécialisation des exploitations encouragée par les politiques agricoles européennes ne poussent vers des systèmes plus simples, dominés par la présence d’une seule espèce au sein des parcelles agricoles.
Cette simplification a rendu les fermes plus dépendantes des intrants extérieurs et moins résilientes face aux aléas climatiques ou économiques, un problème que les récentes flambées du prix des engrais ont rendu plus visible.
C’est ainsi que l’on se retrouve dans la situation actuelle où les mélanges céréales-légumineuses ne représentent que 0,16 % du territoire agricole national.
Ce que révèlent les données de terrain
Pour voir comment remédier à cela, et déployer les cultures associées, nous avons étudié les pratiques de 414 fermes du réseau DEPHY du plan Écophyto, qui réunit depuis 2010 des agriculteurs volontaires engagés dans la réduction des pesticides.
En suivant dans le temps (plus de dix ans) chacune de ces exploitations, nous avons pu observer celles qui pratiquaient déjà l’association de cultures et qui l’ont maintenue, celles qui l’ont adoptée, celles qui l’ont abandonnée.
Les résultats à l’échelle de la ferme, et non plus seulement de la parcelle expérimentale, montrent notamment que :
l’adoption d’associations augmente en moyenne de 52 % le nombre d’espèces cultivées, passant de 4,6 espèces en moyenne à 7 espèces ;
la diversité végétale cultivée (qui correspond à la fois au fait que les espèces sont différentes, mais aussi qu’elles sont plus ou moins abondantes) augmente pour sa part de 22 % ;
l’équité entre espèces (aucune ne dominant excessivement les autres) augmente de 9 %.
L’essentiel de ce gain s’explique par un élémént : l’arrivée massive des légumineuses, dont la proportion augmente de 96 %, tandis que celle des céréales recule de 19 %.
Ce détail a son importance. Les légumineuses (pois, féverole, vesce, trèfle, luzerne) ont la capacité de capter l’azote de l’air grâce à des bactéries associées à leurs racines, un processus appelé « fixation symbiotique ». Elles enrichissent ainsi le sol en azote, un élément essentiel à la croissance de toutes les plantes sans recourir aux engrais de synthèse, ce qui explique leur intérêt particulier en agriculture biologique.
Mais cultivées seules, elles posent des problèmes bien connus des agronomes : pour certaines, comme la lentille ou le pois, elles s’effondrent facilement sous leur propre poids (on parle de lodging en anglais) et sont sensibles à certains ravageurs et maladies. Associées à une céréale, qui leur sert de tuteur et limite la pression des ravageurs, elles deviennent beaucoup plus faciles à cultiver. L’association agit ainsi comme un véritable levier pour réintroduire les légumineuses dans des rotations de culture qui en manquent cruellement, alors même que leur culture en Europe recule depuis des décennies, faute de soutien public suffisant et concurrencée par le soja importé pour l’alimentation animale.
Nos résultats montrent aussi que les associations les plus courantes restent assez classiques : blé tendre, orge, seigle, triticale ou avoine associés à féverole, pois, lupin, trèfles, vesce commune ou luzerne. En système conventionnel, le colza associé à des « plantes compagnes » (vesce, trèfle, féverole, fenugrec) représente également un cas de figure bien établi. Ces compagnes, qui n’ont pas pour objectif d’être récoltées, protègent le colza contre certains insectes ravageurs comme la grosse altise (un coléoptère, ndlr).
L’angle mort : l’abandon
Malgré tous ses bénéfices, cependant, 40 % des exploitations étudiées ont, à un moment donné, arrêté l’association de cultures.
Les conséquences sont nettes : dans 92 % des cas d’abandon, au moins une des espèces associées disparaît complètement de l’exploitation, et il s’agit le plus souvent des légumineuses et des espèces mineures (seigle, épeautre, sarrasin, lentille, trèfles) que les agriculteurs avaient justement introduites par les cultures associées pour diversifier leurs assolements. Dès lors, les gains obtenus grâce à l’association ne sont pas durables : dès que la pratique cesse, le système retrouve rapidement sa composition antérieure, dominée par les céréales.
Pourquoi cet abandon ? Les données DEPHY ne permettent pas de connaître directement les raisons des désengagements des agriculteurs, mais plusieurs pistes se dégagent des travaux existants sur le sujet et de nos propres observations : les espèces mineures et les légumineuses en mélange restent difficiles à valoriser commercialement, faute de filières et de débouchés établis.
Leur gestion technique, date et densité de semis adaptées à chaque espèce, récolte au bon stade, puis tri des grains après moisson pour séparer les espèces mélangées avant leur commercialisation, demande un savoir-faire spécifique que peu d’agriculteurs maîtrisent d’emblée, et pour lequel le conseil technique reste rare. À cela s’ajoutent des incertitudes économiques sur la rentabilité et la stabilité de rendement des mélanges par rapport aux cultures pures.
Lever les verrous, du champ à l’assiette
C’est précisément sur ces verrous que travaille le projet européen IntercropVALUES, notamment au travers de l’accompagnement de 13 cas d’étude travaillant de « la fourche à la fourchette » en rassemblant une diversité d’acteurs des filières autour des associations.
Dans le sud-ouest de la France, dans le Tarn et en Haute-Garonne précisément, le cas d’étude réunit une trentaine d’acteurs des filières : agriculteurs et agricultrices produisant des associations en bio (dont certains trient eux-mêmes leur récolte à la ferme), organismes de tri (du trieur mobile coopératif aux installations traitant de gros volumes), transformateurs de circuits courts et longs, associations de consommateurs, collectivités porteuses de projets alimentaires territoriaux et organismes d’accompagnement de la transition agroécologique.
Cette approche part d’un constat simple : les freins aux associations ne se situent pas uniquement au champ. Ils s’égrènent tout au long de la chaîne de valeur : quelles espèces et variétés associer ? À quelle densité et profondeur semer ? Quand et comment récolter un mélange ? Jusqu’où trier et séparer les grains ? Quelle qualité obtenir ? Quels débouchés possibles ? Jusqu’à des questions aussi concrètes que la compatibilité avec une filière sans gluten.
Le collectif a, ainsi, mis en place, depuis 2023, un réseau d’expérimentations à la ferme co-conçues avec les agriculteurs. Convaincus que la pratique leur apporte plus que les contraintes associées, ils ont testé plus d’une vingtaine d’associations très diversifiées : des essais variétaux adaptés à la fois aux performances au champ et aux exigences de tri et de valorisation, une formation spécifique à la récolte et au tri à la ferme ainsi que des expérimentations associant agriculteurs, meuniers, boulangers et consommateurs autour de la production de farines mixtes et de pains issus de mélanges riches en protéines et en fibres.
Cette manière de traiter le problème dans son ensemble, en pensant conjointement ses enjeux agronomique, technique et économique, rejoint directement ce que montrent les données nationales. L’association est une solution avérée pour diversifier les systèmes de culture et réintroduire des légumineuses dans les rotations, mais son bénéfice ne tiendra dans la durée qu’à condition d’accompagner les acteurs des filières bien au-delà du semis jusqu’au tri, à la transformation et à la commercialisation. Sans ce filet, la diversité gagnée au champ risque, comme le montre notre étude, de se perdre presque aussi vite qu’elle a été acquise.
Cet article s’appuie sur l’étude « Intercropping increases crop diversity – but do the effects persist after intercropping abandonment ? Insights from a national farmer network », publiée par Gaëtan Seimandi-Corda, Maé Guinet et Lionel Alletto dans la revue Agricultural Systems (2026) ainsi que sur les travaux du projet européen IntercropVALUES et de la démarche Occita’Mix, menée en Occitanie et financée par l’Agence de l’eau Adour-Garonne.
Lionel Alletto a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet Horizon Europe IntercropValuES et de l'Agence de l'Eau Adour-Garonne dans le cadre des projets Occita'Mix et Mixes.
Fanny RAOUX a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet IntercropVALUES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec le projet Occita'mix.
Gaetan Seimandi-Corda a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet InterCropValuES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec les projets Occita'mix et Mixes.
Maé Guinet a reçu des financements de l'ANR pour les projets SPECIFICS (ANR-20-PCPA-0008) et INSEREZ-LES (ANR-23-PLEG-0001)
03.11.2026 à 16:07
En symbiose avec les plantes, les champignons mycorhiziens défient notre vision du vivant
Texte intégral (3034 mots)
L’ESSENTIEL
De très nombreux champignons vivent connectés aux racines des plantes.
Leurs caractéristiques, inédites au sein du vivant, interrogent les scientifiques.
Comprendre leur fonctionnement nous aiderait à préserver la santé des sols et à protéger les cultures.
Depuis des centaines de millions d’années, des champignons particuliers entretiennent une relation étroite avec la majorité des plantes terrestres. On les appelle champignons mycorhiziens, car ils vivent en association avec les racines des plantes (du grec « myco » pour champignon et « rhiza » pour racine). Capables de s’associer à une grande diversité de plantes, ils prospèrent ainsi dans de nombreux environnements différents.
Cette exceptionnelle capacité d’adaptation fait des champignons mycorhiziens des acteurs majeurs de la fertilité des sols et de l’adaptation des plantes face aux contraintes de leur environnement. Leurs propriétés suscitent aujourd’hui un intérêt croissant, notamment en agriculture, où ces champignons apparaissent comme une solution prometteuse pour limiter l’usage des engrais tout en aidant les cultures à mieux faire face aux effets du changement climatique.
Mais comment ces organismes, présent sur l’ensemble du globe terrestre, parviennent-ils à s’adapter à des conditions aussi diverses ? La réponse pourrait résider dans leur organisation biologique singulière, encore largement méconnue, qui les distingue de tous les autres organismes connus.
Une cellule géante aux milliers de noyaux
Les champignons mycorhiziens les plus répandus sont les champignons arbusculaires. Ils pénètrent dans les racines des plantes et y forment de petites structures en forme d’arbre, d’où leur nom. Ces structures constituent de véritables zones d’échange où les champignons fournissent à la plante des nutriments en échange des sucres que cette dernière a produits par la photosynthèse. D’autres formes de mycorhizes existent : la truffe, par exemple, développe ce que l’on appelle des ectomycorhizes. Ici, nous allons nous focaliser sur les particularités des champignons arbusculaires.
Dans nos sols, ces champignons se développent sous la forme d’un vaste réseau de filaments microscopiques, appelé mycélium. Celui-ci explore en permanence son environnement à la recherche d’eau, de nutriments et de nouvelles racines avec lesquelles établir une symbiose. Contrairement à la plupart des organismes, dont les cellules sont séparées par des cloisons, les champignons mycorhiziens fonctionnent comme un réseau continu pouvant s’étendre sur plusieurs mètres. Cette architecture favorise l’exploration et la circulation des ressources à travers le réseau souterrain.
Mais leur particularité la plus étonnante se cache à l’intérieur de ces filaments, qui renferment des centaines, voire des milliers de noyaux circulant librement. Ils se déplacent parfois même à l’inverse du courant du cytoplasme, le liquide qui parcourt le mycélium. Plus surprenant encore, ces noyaux ne sont pas toujours génétiquement identiques : un même individu peut abriter plusieurs variantes génétiques. Ainsi, alors que les cellules humaines partagent presque toutes le même ADN, un champignon mycorhizien arbusculaire peut réunir plusieurs variantes génétiques au sein d’une même structure vivante, qui fonctionne pourtant comme un seul organisme.
Pourquoi conserver une telle diversité interne ? La question se pose encore. Les scientifiques cherchent pour le moment à mieux comprendre ce phénomène. Cette organisation pourrait constituer une sorte de « boîte à outils génétique », donnant au champignon une grande capacité d’adaptation. Selon les conditions du sol, du climat ou de la plante hôte, certains noyaux pourraient fournir des gènes plus performants que d’autres pour aider le champignon à réagir rapidement aux changements.
Une reproduction mystérieuse
Chez la plupart des champignons, la diversité génétique est renouvelée par le brassage des gènes lors de la reproduction sexuée, d’une manière semblable à ce qui existe dans le reste du vivant, notamment chez les êtres humains. Les champignons mycorhiziens arbusculaires, eux, semblent suivre une autre voie, car aucune reproduction sexuée entre deux individus n’a été observée pour le moment. Pourtant, génération après génération, ils conservent une étonnante richesse génétique.
Pour se reproduire sans partenaire, ces champignons produisent eux aussi des spores. Ces structures se forment à l’extrémité du mycélium. Protégées par une ou plusieurs parois épaisses, elles peuvent survivre dans le sol jusqu’à ce que les conditions soient favorables à leur germination.
Mais leurs spores possèdent des particularités remarquables par rapport à celles des autres champignons : elles sont souvent beaucoup plus grandes, colorées et renferment des centaines à des milliers de noyaux. Au moment de la germination, le jeune champignon hérite ainsi d’une grande diversité de noyaux plutôt que d’un patrimoine génétique unique.
Cette caractéristique pourrait jouer un rôle important dans la capacité d’adaptation de ces organismes. Certains chercheurs avancent que ces noyaux pourraient évoluer différemment, échanger de l’information génétique ou exprimer leurs gènes en fonction des conditions rencontrées. Cette richesse génétique n’explique cependant pas à elle seule l’incroyable capacité des champignons mycorhiziens à coloniser la planète. Et encore faut-il que leurs spores puissent atteindre de nouveaux milieux.
Des spores jusqu’en en haut des immeubles
Les champignons mycorhiziens arbusculaires vivent sous terre, au contact des racines. Ils ne produisent pas les fructifications visibles en surface que l’on peut ramasser et consommer chez d’autres espèces. On pourrait donc s’attendre à ce que leur dispersion soit très limitée. Pourtant, les chercheurs ont découvert des spores de champignons mycorhiziens dans l’atmosphère, y compris au cœur des villes et jusqu’au sommet d’immeubles d’une vingtaine de mètres. Comment des spores souterraines parviennent-elles à atteindre de telles hauteurs ?
Plusieurs mécanismes semblent expliquer cette surprenante mobilité. Les activités humaines, comme les travaux agricoles ou les chantiers, mais aussi l’érosion naturelle pourraient projeter les spores en l’air. Le vent prendrait alors le relais et les transporterait sur de longues distances. Les animaux semblent également contribuer à leur dispersion en déplaçant de la terre ou des fragments de racines colonisées, mais aussi par leurs déjections. Cette dispersion pourrait contribuer à la colonisation de nouveaux milieux et expliquer en partie l’extraordinaire répartition des champignons arbusculaires à travers le monde.
Un défi pour la recherche
Pour les scientifiques, l’étude des champignons mycorhiziens ressemble souvent à une enquête. La première difficulté est pratique : ils sont microscopiques et ne peuvent pas vivre seuls. Pour survivre et se développer, ils doivent être associés aux racines d’une plante. Impossible donc de les cultiver facilement en boîte de Petri comme on le fait pour tant d’autres microorganismes.
Dans nos laboratoires d’UniLaSalle, nous cherchons à observer ces organismes pour mieux les comprendre. Pour cela, nous prélevons des racines sur le terrain puis nous les colorons en bleu pour mettre en évidence les structures fongiques. Observées au microscope, elles révèlent alors l’ampleur de la colonisation des plantes étudiées.
L’étude des spores constitue une étape essentielle pour comprendre l’abondance et la diversité de ces champignons présents dans un sol. Ces spores représentent également l’une des principales formes de dissémination du champignon : elles peuvent germer, produire de nouveaux filaments et coloniser les racines des plantes. Pour les séparer du sol, des échantillons sont placés dans une solution de sucre concentrée puis centrifugés. Plus légères que les particules de sol, les spores remontent à la surface de ce milieu dense tandis que les éléments plus lourds restent au fond. Elles peuvent alors être récupérées, tamisées et observées au microscope.
C’est ainsi que nous déterminons la taille et la couleur des spores. Nous nous posons des questions sur la fonction des caractéristiques des spores : est-ce qu’elles résistent mieux à la sécheresse lorsqu’elles sont plus sombres ? Est-ce que des spores plus grosses favorisent la survie en conditions de stress ? En plus de ces techniques, nous pouvons aussi extraire et séquencer l’ADN, qui permet d’identifier les espèces de champignons mycorhiziens dans le sol et dans la plante.
Les champignons : des alliés contre le changement climatique
L’ensemble de ces méthodes nous permet de mieux comprendre comment ces champignons s’adaptent et interagissent avec leurs plantes hôtes. Demain, cela permettrait de sélectionner les associations les plus efficaces pour chaque culture et chaque contexte climatique. Par exemple, si des espèces de champignons très pigmentés sont plus résistantes à la sécheresse tout en étant bénéfiques pour les cultures, alors ils pourraient être utilisés pour stimuler la croissance des plantes malgré des conditions défavorables. Ce sujet est particulièrement important dans le contexte du changement climatique.
Nous utilisons aussi ces méthodes pour mieux comprendre la santé des sols et la manière dont les pratiques agricoles impactent les champignons. L’objectif est d’identifier les pratiques les plus vertueuses pour ces organismes symbiotiques et de préserver des communautés bénéfiques pour les cultures. Si les champignons mycorhiziens recèlent encore beaucoup de mystères, nous en apprenons de plus en plus à leur sujet et constatons les précieux services qu’ils nous rendent !
Cet article a été co-écrit avec Quentin Bordier, rédacteur scientifique à l’institut polytechnique UniLaSalle.
Coline Deveautour ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.11.2026 à 15:45
Vinted, Too Good To Go… : quand la consommation responsable encourage à consommer plus
Texte intégral (2033 mots)
L’ESSENTIEL
Les applications de seconde main ou anti-gaspi se sont démocratisées. Elles permettent de faire des économies tout en donnant le sentiment de consommer de manière plus responsable.
Cependant, la possibilité d’y faire de bonnes affaires peut nous inciter à consommer davantage ou bien à acheter des choses dont on n’aura pas besoin.
Une étude menée auprès de jeunes utilisateurs d’applications de partage alimentaire révèle qu’un usage plus fréquent est associé à une proportion plus élevée d’aliments achetés puis jetés.
Une veste à 8 euros sur Vinted. Un panier de viennoiseries à 4 euros sur Too Good To Go. Difficile de résister à ces bonnes affaires, surtout lorsqu’elles donnent aussi le sentiment de consommer de manière plus responsable.
En quelques années, ces applications ont considérablement simplifié des pratiques qui demandaient autrefois davantage d’efforts : acheter d’occasion, prolonger la vie des objets ou éviter de jeter des aliments encore consommables.
Le succès est au rendez-vous. Aujourd’hui, 42 % des Français achètent des vêtements sur des plateformes de seconde main et, parmi eux, 90 % utilisent Vinted. Un autre chiffre nous interpelle : 30 % des personnes qui revendent leurs vêtements sur ces plateformes utilisent ensuite l’argent gagné pour en acheter de nouveaux.
Nos placards sont pourtant déjà bien remplis : selon une enquête de l’Agence de la transition écologique (Ademe) publiée en 2025, les Français pensent posséder en moyenne 79 vêtements, alors qu’ils en détiennent réellement 175.
À lire aussi : Surconsommation de vêtements : pourquoi la garde-robe des Français déborde
Ces chiffres soulèvent une question : ces applications nous amènent-elles réellement à moins consommer ou changent-elles surtout notre manière de consommer ?
Nos recherches sur les plateformes numériques mettent en lumière cette contradiction. D’un côté, ces applications rendent les pratiques plus durables beaucoup plus faciles à adopter. De l’autre, les prix attractifs, la simplicité d’achat et le plaisir de dénicher une bonne affaire peuvent aussi nous inciter à multiplier nos achats.
Un achat peut donc sembler plus responsable sans que notre consommation, dans son ensemble, le devienne nécessairement.
L’écologie n’est pas toujours la première motivation
Pour mieux comprendre ce paradoxe, il faut d’abord regarder ce qui nous incite à utiliser Vinted, Too Good To Go ou d’autres plateformes associées à la consommation durable.
Ce n’est pas nécessairement pour protéger l’environnement. Nos recherches sur les utilisateurs de Vinted et Too Good To Go montrent que les motivations écologiques coexistent avec des raisons très pragmatiques : faire des économies, accéder à des produits moins chers ou profiter d’une bonne affaire. Sur Vinted, notamment, les motivations financières prennent souvent le pas sur les préoccupations environnementales. Un rapport réalisé en 2023 par Vaayu pour Vinted rapporte ainsi que 47 % des acheteurs interrogés citent les prix accessibles parmi leurs motivations, contre 20 % qui évoquent des préoccupations environnementales et sociales.
Ce n’est pas forcément un problème. On peut commencer à acheter d’occasion pour dépenser moins, puis adopter progressivement cette pratique dans son quotidien. De la même manière, récupérer des invendus parce qu’ils sont proposés à petit prix peut conduire à prendre davantage conscience du gaspillage alimentaire.
C’est d’ailleurs l’une des forces de ces applications : elles permettent d’adopter des pratiques plus responsables sans avoir à bouleverser son quotidien. Elles nous simplifient aussi parfois la vie : sur Vinted, quelques clics suffisent pour trouver et acheter un vêtement, sans avoir à se déplacer en magasin. Un gain de temps et d’efforts qui peut aussi encourager à acheter plus souvent.
À lire aussi : Vieux vêtements, nouveaux problèmes : le recyclage ne règle pas tout
Quand la bonne affaire pousse à acheter plus
Avec son catalogue de vêtements proposés par des particuliers, ses prix attractifs et ses fonctionnalités facilitant l’achat et la revente, Vinted a contribué à faire entrer la seconde main dans les habitudes de consommation. La platforme ne sert plus seulement à se débarrasser des vêtements que l’on ne porte plus : elle permet aussi de renouveler régulièrement sa garde-robe à moindre coût.
En effet, acheter un jean d’occasion à 20 euros sur Vinted plutôt qu’un jean neuf à 90 euros semble, à première vue, être un choix plus durable. Mais qu’en est-il si ce prix plus faible nous conduit finalement à acheter deux ou trois vêtements au lieu d’un seul ?
Les prix attractifs et certains mécanismes proposés par les plateformes de seconde main peuvent également encourager les achats impulsifs. Une étude publiée en 2025, reposant sur deux expérimentations menées en France, montre notamment que les offres promotionnelles en lots de Vinted peuvent favoriser la surconsommation, tandis que le temps passé sur la plate-forme est associé aux achats impulsifs.
La possibilité de revendre joue également un rôle. Se dire que « je pourrai toujours le remettre sur Vinted » peut rendre l’achat moins engageant et lever un frein supplémentaire. C’est ce que l’on appelle un effet rebond : une pratique devient plus avantageuse ou plus durable, mais les changements de comportement qu’elle provoque viennent réduire une partie des bénéfices attendus.
Acheter d’occasion n’est donc pas nécessairement synonyme de consommer moins car tout dépend de ce que cet achat remplace. Acheter un jean d’occasion plutôt qu’un jean neuf n’a évidemment pas le même effet qu’acheter trois jeans d’occasion que l’on n’aurait, sans Vinted, jamais achetés.
Mais la quantité n’est pas le seul élément à prendre en compte. Encore faut-il s’intéresser aux vêtements qui circulent sur ces plateformes. Un article de fast-fashion, parfois acheté à très bas prix puis rapidement revendu, ne devient pas automatiquement durable parce qu’il change de propriétaire. Tout dépend aussi de sa qualité et de sa durée de vie : un vêtement qui pourra être porté pendant plusieurs années n’a pas le même impact potentiel qu’un autre qui s’abîmera après quelques utilisations.
Un repas « sauvé » est-il toujours consommé ?
Avec Vinted, le risque est donc d’acheter davantage parce que les prix sont plus bas. Dans l’alimentaire, le paradoxe prend une autre forme : on peut éviter qu’un produit soit jeté par un commerçant sans pour autant éviter qu’il finisse à la poubelle.
Too Good To Go permet aux commerces de proposer leurs invendus à prix réduit sous forme de paniers surprise. Grâce à l’application, les utilisateurs réservent un panier auprès d’un commerce à proximité, puis viennent le récupérer sur place à un horaire défini, sans connaître précisément son contenu à l’avance. Sur le principe, tout le monde y gagne : le commerçant valorise ses invendus, le consommateur fait des économies et des aliments échappent à la poubelle. Mais que deviennent-ils une fois récupérés ?
Une étude publiée en 2026, menée auprès de 1 077 jeunes Italiens âgés de 18 à 25 ans, apporte un éclairage intéressant. Les chercheurs se sont notamment intéressés à 401 utilisateurs réguliers de ces applications. Contrairement à ce qu’ils anticipaient, les chercheurs ont constaté que, parmi ces utilisateurs, une utilisation plus fréquente des applications était associée à une proportion plus élevée d’aliments achetés par leur intermédiaire puis jetés.
Ce résultat suggère ici aussi un possible effet rebond. Les économies réalisées peuvent encourager à acheter davantage, tandis que le contenu parfois imprévisible des paniers peut compliquer leur consommation. Un panier surprise peut contenir trop de nourriture, des produits que l’on n’aurait pas choisis ou des aliments difficiles à intégrer aux repas prévus. Ces résultats ne signifient toutefois pas que l’utilisation de ces applications provoque davantage de gaspillage : l’étude ne permet pas d’établir un lien de causalité.
Le paradoxe peut même aller plus loin. Les paniers surprise peuvent réduire les invendus jetés par les commerces tout en générant du gaspillage chez les consommateurs. Et si la possibilité de valoriser facilement les invendus encourageait les commerçants à moins ajuster leur production à la demande ? Le bénéfice initial pourrait, là encore, être réduit.
Une autre question se pose : que seraient devenus ces invendus sans l’application ? Certains auraient pu être jetés, mais d’autres auraient peut-être été donnés à des associations d’aide alimentaire ou distribués gratuitement. Pour mesurer le gaspillage réellement évité, il faut donc aussi tenir compte de ce qui se serait passé en l’absence de l’application.
Au-delà du nombre de produits « sauvés »
Faut-il pour autant renoncer à Vinted ou Too Good To Go ? Pas nécessairement. Ces plateformes ont largement contribué à démocratiser la seconde main et à rendre la récupération des invendus beaucoup plus simple et accessible.
Mais leur impact ne peut pas se résumer au nombre de vêtements remis en circulation ou de repas « sauvés ». Pour réellement l’évaluer, il faut regarder au-delà de la transaction : qu’aurait acheté cette personne sans l’application ? Achète-t-elle désormais plus souvent ? Utilise-t-elle réellement ce qu’elle achète ? Et que devient ensuite le produit ?
Ces questions peuvent aussi nous aider, en tant que consommateurs, à prendre un peu de recul avant de profiter d’une bonne affaire. Ai-je réellement besoin de ce vêtement, ou suis-je surtout attiré par son prix ? Pourrai-je consommer tout le contenu de ce panier surprise ? Et aurais-je effectué cet achat sans l’application ?
Cette réflexion concerne également les plateformes elles-mêmes, car les mécanismes qui font leur succès – prix attractifs, notifications, facilité d’achat, plaisir de la bonne affaire – sont parfois les mêmes que ceux qui alimentent l’effet rebond.
L’enjeu pourrait donc être de ne plus seulement faciliter des transactions présentées comme plus durables, mais aussi d’aider les utilisateurs à faire évoluer leurs pratiques : mieux anticiper leurs besoins, limiter les achats impulsifs ou simplement prendre conscience de la fréquence de leurs achats.
Au fond, le véritable indicateur de réussite n’est peut-être pas le nombre de vêtements revendus ou de paniers récupérés, mais la capacité de ces applications à changer durablement nos habitudes : ce que nous achetons, en quelle quantité, ce que nous utilisons réellement et, finalement, ce que nous jetons.
Hela Hassen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.