10.03.2026 à 20:46
Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes
Texte intégral (2889 mots)
Et si on pensait le problème des espèces invasives au-delà du cadre strict de l’espèce ? En effet, les invasions biologiques interagissent étroitement avec l’écosystème local : elles peuvent modifier durablement les sols, l’eau ou encore les interactions écologiques. Nous avons développé un nouvel outil de classification pour mieux tenir compte de ces effets, encore trop souvent ignorés.
Lorsque l’on évoque les invasions biologiques, l’imaginaire collectif convoque souvent une scène de duel dramatique : un prédateur qui débarque d’un autre continent pour éradiquer une proie native. Pourtant, cette focalisation sur le risque direct d’extinction occulte une réalité bien plus insidieuse. En effet, bon nombre des invasions les plus dévastatrices ne se contentent pas d’éliminer des espèces : elles remodèlent fondamentalement l’environnement. Elles altèrent les habitats, recâblent les interactions entre espèces et modifient des processus vitaux d’une façon que les listes d’espèces menacées ne sauraient révéler à elles seules.
Prenez la chèvre, le cheval sauvage ou le cerf, introduits sur des îles où ces espèces ne sont pas natives. Leur voracité peut conduire la flore locale à l’extinction, mais leur impact s’inscrit bien plus profondément, dans la chair même du paysage.
Ces herbivores envahissants compactent les sols, accélèrent l’érosion, ouvrent les sous-bois, ce qui modifie ensuite les régimes de feux de forêt. Leur action laisse des cicatrices sur les paysages bien après que les troupeaux aient disparu. Ces bouleversements systémiques menacent la biodiversité tout aussi profondément que la perte d’une espèce.
À lire aussi : Retour à l’état sauvage : l’étonnante histoire des vaches de l’île Amsterdam perdue dans l’océan Indien
Pour naviguer dans cette complexité, les sciences des invasions biologiques s’appuient sur un outil de référence international : l’EICAT (Environmental Impact Classification for Alien Taxa, en français, classification de l’impact environnemental des taxons exotiques). Ce cadre pionnier a marqué une avancée majeure, offrant une méthode transparente et fondée sur des preuves pour classer les envahisseurs selon la sévérité de leurs effets sur les espèces natives.
Cependant, l’EICAT a un angle mort important : il place l’espèce au cœur de son raisonnement. Il attribue ainsi un score de sévérité global unique à un envahisseur donné, généralement basé sur le pire scénario enregistré pour toutes ses invasions connues. Intéressante pour permettre la priorisation des enjeux à l’échelle mondiale, cette approche gomme les subtilités des écosystèmes locaux, chacun possédant ses propres vulnérabilités. C’est pourquoi, dans une étude récemment publiée dans la revue PLOS Biology, nous proposons d’aller plus loin.
L’architecture invisible des invasions
De fait, les invasions biologiques génèrent un spectre d’impacts qui vont bien au-delà de la simple prédation ou compétition entre espèces considérées dans les évaluations classiques. Dans une synthèse publiée en 2025, nous avions catalogué 19 types distincts d’impacts environnementaux.
Lorsque nous avons examiné l’ensemble des impacts documentés, il est devenu évident que la plupart opèrent au niveau des communautés, des écosystèmes ou des processus physiques. 12 de ces catégories concernent des échelles plus larges que celle de l’espèce, par exemple le cycle des nutriments, la structure de l’habitat ou les propriétés physiques du sol et de l’eau, dont les impacts sont donc sous-estimés.
Sont ainsi considérés trois niveaux distincts :
celui des individus et populations (avec des impacts sur le comportement ou la santé des individus par exemple),
celui des communautés d’espèces (assemblages d’espèces et aires de distribution par exemple)
et enfin celui des écosystèmes et de leurs composantes abiotiques, c’est-à-dire physiques et chimiques non vivants de l’environnement, mais affectant les organismes vivants (la pollinisation ou le régime des feux par exemple).
Tous ces impacts sont documentés, étendus et souvent sévères, mais restaient encore largement ignorés par les classifications actuelles, qui se concentrent avant tout sur la perte d’espèces natives.
Cette omission est critique, car de nombreuses espèces envahissantes agissent comme des « ingénieurs des écosystèmes – par exemple, le castor. Ces organismes ne se contentent pas d’habiter un environnement donné, mais le modifient activement, influençant le destin de communautés entières.
Pour capturer cette nuance, nous avons développé dans notre dernière étude un outil complémentaire d’évaluation, que nous avons baptisé EEICAT (Extended Environmental Impact Classification for Alien Taxa, en français, classification étendue des impacts environnementaux des invasions biologiques). Autrement dit, une version étendue de l’EICAT.
À lire aussi : Les invasions biologiques, un fardeau économique pour la France
De l’envahisseur à l’invasion
L’EEICAT n’est pas un remplacement, mais une évolution de l’EICAT qui déplace le périmètre de l’espèce invasive à celle l’événement d’invasion. Il permet ainsi d’évaluer l’ensemble des 19 types d’impacts (et non seulement 12 comme précédemment).
Prenons par exemple les systèmes aquatiques envahis par les moules zébrées (Dreissena). Dans d’innombrables lacs, ces mollusques menacent les populations de moules natives par compétition et bio-incrustation (aussi appelé biofouling, qui correspond à la colonisation biologique des surfaces sous-marines, par exemple la surface immergée des navires).
Cette compétition avec les moules natives est bien capturée par les évaluations standard. Mais celles-ci ignorent qu’elles transforment l’eau elle-même. En filtrant massivement les particules, ces moules invasives réduisent la turbidité, altèrent les cycles des nutriments et déclenchent des changements en cascade dans la végétation et les réseaux trophiques (c’est-à-dire, les chaînes alimentaires).
L’EEICAT permet alors de cartographier, avec un cadre unique, à la fois les effets directs portés à la biodiversité et la réingénierie écosystémique du lac.
Une logique similaire s’applique pour les espèces terrestres. La fourmi d’Argentine (Linepithema humile), par exemple, est connue pour complètement éliminer les nombreuses fourmis natives des régions envahies. Mais son influence est bien plus profonde. En perturbant les mutualismes anciens entre plantes et insectes, ces envahisseurs altèrent la dispersion des graines, la pollinisation, les assemblages d’invertébrés et même les processus du sol.
Ces effets indirects au niveau communautaire varient considérablement selon le climat et l’intégrité de l’écosystème récepteur, si bien que chaque invasion pourra manifester des effets différents. Avec l’EEICAT, on peut désormais les prendre en compte.
À lire aussi : Ce que l’on sait de « Tapinoma magnum », la fourmi noire et brillante qui envahit l’Europe
Des invasions variables en fonction du contexte, même pour un même envahisseur
Ce sont probablement les invasions biologiques touchant le règne végétal qui plaident le plus pour une telle approche centrée sur l’invasion et non l’envahisseur. Les espèces d’Acacia, introduites mondialement, agissent comme des caméléons écologiques. En Afrique du Sud, elles saturent les sols en azote et assèchent les cours d’eau, supprimant agressivement la flore native du Fynbos.
En France méditerranéenne, l’impact se déplace : l’Acacia argenté (Acacia dealbata, appelé aussi Mimosa d’hiver), très inflammable, modifie radicalement le régime des feux. Par l’accumulation de litière, il crée une « échelle de feu », qui permet aux flammes de monter dans la canopée. Il rend de ce fait les incendies beaucoup plus difficiles à maîtriser.
De plus, le passage du feu lève la dormance de ses graines : une zone brûlée voit souvent une explosion de mimosas, rendant la zone encore plus inflammable pour l’avenir. Cet arbre invasif perturbe également l’hydrologie locale par une consommation d’eau excessive qui réduit le débit des nappes de surface en période estivale. L’EECIAT permet de documenter ces contrastes, où chaque preuve contextuelle redéfinit la sévérité de l’invasion.
À lire aussi : Impact écologique des feux : et les insectes ?
Réinterpréter l’histoire écologique des invasions
Adopter l’EEICAT n’implique pas de réinventer la roue. Il est possible de l’appliquer aux études d’impact existantes déjà produites au cours des dernières décennies. Il est d’ailleurs organisé selon les cinq mêmes niveaux de sévérité que l’EICAT, avec une échelle allant de préoccupation minimale à impact massif, avec les mêmes règles. Cette rétrocompatibilité permet de réinterpréter de façon plus large et plus précise l’histoire écologique des invasions.
Parce que l’EEICAT est basé sur l’invasion, et non sur l’espèce, il permet de rendre compte des différentes façons dont une espèce invasive peut avoir des effets en fonction des écosystèmes, comme l’acacia, ou encore comment plusieurs envahisseurs peuvent cumuler les pressions sur un même écosystème. Ce sont des enjeux que des scores globaux ne savaient jusqu’à aujourd’hui pas articuler.
Les invasions biologiques ne se résument pas à la perte d’espèces : elles sont aussi une réécriture silencieuse des écosystèmes. De la chimie du sol au rythme des feux de forêt, leurs impacts résonnent dans l’environnement bien après leur arrivée. En embrassant le cadre EEICAT, nous pouvons enfin capturer toute l’ampleur de ce que les invasions biologiques font réellement aux écosystèmes, et adapter nos stratégies de gestion aux réalités complexes du monde vivant, invasion par invasion.
Créé, en 2007, pour aider à accélérer et à partager les recherches scientifiques sur des enjeux sociaux majeurs, le Fonds d’Axa pour la recherche soutient près de 700 projets dans le monde mené par des chercheurs issus de 38 pays, dont celui de Franck Courchamp. Pour en savoir plus, visiter le site ou bien sa page LinkedIn.
Franck Courchamp a reçu des financements du Fond AXA pour la Recherche.
Laís Carneiro a reçu des financements du Fond AXA pour la Recherche.
10.03.2026 à 17:04
Quinze ans après l’accident nucléaire de Fukushima, les leçons d’une crise environnementale et sociale
Texte intégral (2570 mots)
En mars 2011, la catastrophe de Fukushima bouleversait le Japon. Quinze ans plus tard, les opérations de décontamination ont progressé, mais le retour à la normale reste incertain. Comment fixer le curseur de ce que serait un niveau de décontamination suffisant ? Les populations déplacées reviennent-elles vivre dans les villages évacués ? L’enjeu n’est plus seulement environnemental, il est également social, et révèle des fractures territoriales profondes.
C’est une date désormais bien ancrée dans les mémoires. Le 11 mars 2011, un tsunami suivi d’un séisme a dévasté 600 kilomètres de côtes au nord-est du Japon. Quelques jours plus tard, plusieurs explosions ont soufflé les enceintes de confinement de trois des six réacteurs de la centrale n°1 de la préfecture de Fukushima.
Les émissions radioactives qui s’ensuivirent furent rabattues par la neige sur les sols de la région, formant un panache radioactif qui a rendu nécessaire l’évacuation de plus de 160 000 habitants, selon les chiffres officiels.
Où en sont aujourd’hui les opérations de décontamination ? Quel bilan retenir de la gestion de la crise environnementale et sociale par les autorités japonaises : a-t-elle fonctionné ? Les habitants déplacés ont-ils pu revenir chez eux ? État des lieux, quinze ans après la catastrophe.
De quelle radioactivité parle-t-on ?
Parmi les produits radioactifs libérés lors de l’explosion de l’enceinte des réacteurs et qui subsistent sur le long terme dans l’environnement après leur émission, on retrouvait principalement deux isotopes radioactifs du césium :
le césium 134, dont la demi-vie, c’est-à-dire la durée nécessaire pour que la moitié des atomes se désintègrent, est de deux ans,
et le césium 137, dont la demi-vie est de trente ans.
On estime généralement qu’il faut 7 à 10 demi-vies pour qu’un isotope radioactif ait suffisamment décru pour que sa présence soit devenue négligeable, autrement dit, pour que la radioactivité résiduelle ne soit plus que de 1 à 7 % de son niveau initial.
C’est déjà quasiment le cas pour le césium 134, cette durée étant, pour ce radioisotope, de quatorze à vingt ans. Toutefois, il faudra encore patienter pour ce qui est du césium 137, le temps pour atteindre cet état étant de deux cent dix à trois cents ans. C’est sur ce dernier que se concentrent désormais toutes les attentions.
Le problème ? Le césium radioactif se fixe presque de façon presque irréversible sur les argiles des sols. Seule l’action humaine peut l’en déloger.
En 2011, la surface du territoire japonais la plus contaminée par le césium 137 – c'est-à-dire susceptible d’être décontaminée au vu des débits de dose radioactifs significatifs (supérieurs à 2 millisieverts par an) auxquels les habitants étaient à l’époque exposés– couvrait une surface comparable à celle de la Corse, soit environ 9 000 kilomètres carrés.
À lire aussi : Bombe atomique et accident nucléaire : voici leurs effets biologiques respectifs
Une politique de décontamination efficace mais partielle
Dans la région de Fukushima, où les paysages sont montagneux et majoritairement recouverts de forêts, les autorités japonaises ont mis en œuvre une vaste stratégie de décontamination. Celle-ci visait à décaper la surface des rizières et des autres sols cultivés situés dans les fonds de vallées et ceux des zones résidentielles.
Ces opérations très coûteuses – l’ensemble des coûts de remédiation, incluant la décontamination, était estimé par la Cour des comptes japonaise à 44 milliards d’euros en 2023 – ont permis de faire baisser les concentrations de césium 137 de 80 % en moyenne dans les sols concernés par la décontamination.
Dans les rivières qui drainent les territoires contaminés, les niveaux de radioactivité des sédiments qui y transitent ont également fortement baissé. Cette baisse est désormais d’environ 90 %, si on compare les niveaux de césium 137 mesurés en 2011 et dix ans plus tard.
Depuis lors, ces niveaux restent stables. Ceci peut s’expliquer par l’apport pérenne de radioactivité des forêts, qui n’ont pas été décontaminées. En effet, celles-ci couvrent 75 % de la surface de la zone affectée par le panache radioactif.
Les barrages de la région qui sont utilisés pour irriguer les rizières de la plaine côtière stockent d’ailleurs une quantité importante de sédiments radioactifs. Dans certaines conditions, le césium radioactif peut ainsi être remobilisé dans la colonne d’eau, et il peut alors être réabsorbé par les organismes vivants, par exemple les poissons.
À lire aussi : Fukushima : 12 ans après l’accident, une décontamination des sols au bilan mitigé
La déforestation, une prochaine étape qui interroge
Plus d’une décennie après l’accident, le césium radioactif retombé sur les forêts et intercepté par la canopée des arbres a été transféré dans la partie minérale des sols. Depuis le sol, une partie de ce césium peut alors être réabsorbée par les arbres et les plantes par l’intermédiaire des racines, ce qui rend impossible la commercialisation du bois dont la teneur en césium dépasse la limite autorisée.
Ces valeurs limites sont également souvent dépassées dans les champignons, le gibier et les poissons des rivières qui traversent ces forêts. Les autorités évoquent donc désormais la possibilité de couper les forêts afin d’achever la décontamination.
Pourtant, cette option interroge : les forêts se trouvent en effet sur les versants les plus pentus et l’érosion que la coupe des arbres engendrerait pourrait être massive, surtout en cas de typhon. Comme lors des événements cévenols en France, ces épisodes pluvieux intenses généreraient glissements de terrain, crues et débordements.
Ils occasionnent au passage une recontamination de certaines zones, en bas de versants et dans les vallées, qui avaient pourtant déjà été décontaminées à grands frais il y a quelques années. À ce risque, viennent s’ajouter la destruction des écosystèmes, la dégradation de la biodiversité et la destruction des habitats de nombreuses espèces.
En plus de la reconstruction et de la gestion des forêts, un autre problème se pose pour les autorités japonaises. Il s’agit de la redistribution sur le territoire japonais des terres issues de la décontamination, jusqu’ici stockées autour de la centrale, afin de rendre les terrains de stockage à leur propriétaire d’ici 2045.
Reconstruire les villes fantômes, mais avec quels habitants ?
Reste l’enjeu politique du retour des habitants dans les zones évacuées. Celles-ci concernaient 12 communes, dont certaines parties ont été progressivement rouvertes à l’habitat depuis 2017.
Sept zones de reconstruction prioritaires ont été délimitées dans la zone dite « difficile au retour », qui comprend les zones les plus contaminées après l’accident. La levée de l’ordre d’évacuation pour ces communes a engendré une suspension des soutiens financiers jusque là octroyés aux habitants déplacés, afin de les inciter au retour. Mais contrairement à ce qui était prévu par les autorités, 80 % des anciens habitants de ces communes ont exprimé leur intention de ne pas rentrer.
Pendant longtemps, la contamination encore élevée présente dans l’environnement leur a donné raison. Aujourd’hui toutefois, bien que des hotspots de contamination soient toujours observés, c’est la destruction des anciens lieux de vie qui en est la cause.
La reconstruction s’accompagne de la destruction de villages entiers, y compris des bâtiments datant parfois de plus d’un siècle. Les politiques de décontamination ont profondément modifié le paysage par la coupe des arbres ou l’arasement de montagnes. En outre, les autres membres de la famille ou les anciens voisins ont déménagé. En somme, ce ne sont pas seulement des villages et des lieux de vie qui ont été détruits, mais des communautés entières.
À ce défi déjà colossal vient s’ajouter l’absence des services territoriaux dans ces régions, et principalement du secteur hospitalier, qui fait cruellement défaut à une population vieillissante.
Enfin, quinze ans après, certains résidents sont décédés, alors que d’autres ont tout simplement refait leur vie ailleurs.
Attirer de nouvelles populations
Face à ce constat, le gouvernement japonais a décidé de financer le retour de nouvelles populations, pour lesquelles des villes nouvelles sont construites, aux dépens de la culture originelle des lieux.
Les nouveaux habitants se voient ainsi proposer des pavillons ou appartements dans des lotissements de ville nouvelle, avec les caractéristiques des espaces produits par la ville globale : homogénéisation des espaces, matériaux de construction légers, artificialisation des sols, en somme, une perte d’identité des lieux.
Pour ce faire, les autorités jouent la carte de l’incitation financière. L’habitat y est non seulement quasiment gratuit, mais chaque ménage reçoit également une somme d’argent conséquente pour venir habiter dans l’ancienne zone évacuée. À ce soutien financier s’ajoute un revenu complémentaire si les nouveaux venus sont capables de justifier d’un emploi dans la zone.
Outre la pollution potentielle, cette politique (construction de villes nouvelles à l’emplacement des anciens villages et implantation de populations venues d’ailleurs) conduit à l’effacement de l’histoire de villages séculaires. De fait, elle ne rencontre pas, pour l’instant, le succès escompté. La principale commune de la zone évacuée, Namie, compte aujourd’hui une population qui ne représente que 15 % de celle qui y vivait avant l’accident nucléaire. De même, la commune d’Iitate plafonne à 33 %, 23 % pour celle de Tomioka, 9 % pour celle d’Okuma et 3 % pour celle de Futaba. Ces niveaux de populations sont trop faibles pour faire tourner convenablement une économie locale.
Par ailleurs, les nouveaux habitants correspondent principalement à des personnes qui se trouvaient dans des situations de vulnérabilité sociale importante en provenance de différentes régions du Japon. Elles se retrouvent ainsi regroupées dans ces nouveaux quartiers.
Quelles seront les conséquences d’une telle ségrégation ? L’avenir le dira. Ces éléments montrent en tout cas que les traces les plus durables laissées par l’accident nucléaire de 2011 à Fukushima ne seront pas seulement d’ordre environnemental : elles seront aussi sociales.
Ces sujets, ainsi que le démantèlement total de la centrale, pour lequel la durée nécessaire est estimée à quarante ans par le gouvernement japonais, continue de faire l’objet de recherches interdisciplinaires, telles que celle que nous menons avec le laboratoire international MITATE Lab (CNRS, CEA, Université de Fukushima).
À lire aussi : Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima : le rôle des accidents dans la gouvernance nucléaire
Olivier Evrard a reçu des financements de l'ANR (TOFU_ANR-11-JAPN-0001), des Investissements d'Avenir de l'Etat français (AMORAD_11-RSNR-0002), du CNRS (IRP et IRL MITATE, NEEDS, EC2CO) et du CEA (via des financements de thèse notamment) pour mener ses recherches à Fukushima depuis 2011.
Cécile Asanuma-Brice, chercheur CNRS, est directrice du Laboratoire international Mitate lab. Post-Fukushima studies. Elle a reçu des financements divers depuis 2011 pour mener ses travaux pluridisciplnaire sur la gestion de la catastrophe nucléaire (ANR, NEEDS, PEPS-CNRS, etc.).
10.03.2026 à 17:01
Que sont vraiment les « pluies acides » tombées sur l’Iran ?
Texte intégral (1322 mots)
Dans la nuit du 7 au 8 mars 2026, des frappes israéliennes ont touché plusieurs dépôts pétroliers à Téhéran, provoquant d’importants incendies ainsi qu’un gigantesque nuage de fumée noire au-dessus de la capitale iranienne. Pendant plusieurs heures, la ville a été plongée dans l’obscurité et certains habitants ont rapporté des difficultés respiratoires. Des pluies acides ont suivi, faisant craindre des conséquences sanitaires et environnementales graves.
Dans les heures qui ont suivi les bombardements israélo-américains visant des dépôts de pétrole, une pluie noire aurait été observée dans certaines régions de l’Iran. Certains médias ont évoqué une « pluie acide ».
Les habitants de Téhéran ont rapporté des maux de tête, des difficultés respiratoires, ainsi que des retombées de pluie huileuse sur les bâtiments et les voitures. Le Croissant-Rouge a mis en garde contre ces précipitations, les qualifiant de « très dangereuses et acides ».
En tant que chimiste spécialiste de l’atmosphère et ingénieur en chimie, je considère que ces informations sont particulièrement alarmantes. Elles suggèrent l’existence d’un phénomène bien plus grave qu’une simple pluie acide.
Cette pluie pourrait contenir non seulement des acides, mais aussi de nombreux polluants dangereux pour la santé et pour l’environnement, à court comme à long terme.
Ces épais nuages de fumée toxique qui recouvrent des zones densément peuplées en Iran représentent déjà un danger majeur pour tous ceux qui respirent cet air.
« Pluie acide » ou « pluie noire » ?
L’atmosphère se débarrasse des polluants principalement grâce à la pluie. Lorsque l’air est fortement contaminé, les gouttes d’eau présentes dans l’atmosphère capturent les particules toxiques et les ramènent au sol lors des précipitations.
Ce phénomène explique la pluie noire observée après les frappes sur les dépôts de pétrole, ce qui témoigne d’une forte pollution de l’air local.
Cette pluie noire pourrait contenir des hydrocarbures, des particules fines PM2,5 (de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres) et des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) – des molécules connues pour être cancérigènes.
Elle pourrait aussi transporter d’autres substances chimiques, comme des métaux lourds et des composés inorganiques issus des matériaux des bâtiments, projetés dans l’air lors des explosions et des incendies.
La fumée provenant des dépôts de pétrole bombardés contient également du dioxyde de soufre (SO2) et du dioxyde d’azote (NO2), deux gaz qui peuvent se transformer en acide sulfurique et en acide nitrique dans l’atmosphère. Dissous dans les gouttes d’eau, ces éléments sont à l’origine des pluies acides.
À lire aussi : Faiseur de nuages, d’années sans été, de pluies acides : comment le soufre impacte l’environnement
Dans le passé, ce phénomène était surtout lié aux émissions de dioxyde de soufre provenant de la combustion d’énergies fossiles. Le soufre est naturellement présent dans le pétrole brut, mais il est aujourd’hui en grande partie éliminé lors du raffinage.
Quoi qu’il en soit, toute fumée reste nocive. La présence d’épais nuages de fumée noire au-dessus des zones urbaines en Iran est donc très inquiétante et pourrait avoir des effets graves sur la santé des habitants.
Quels sont les risques pour la santé ?
À court terme, une exposition aux fumées toxiques peut engendrer des maux de tête et des difficultés respiratoires, surtout chez les personnes atteintes d’asthme ou de maladies pulmonaires. Les populations vulnérables – tels que les personnes âgées, les enfants, ou les handicapés – sont particulièrement à risque. L’exposition à un air toxique pendant la grossesse peut également conduire à des poids de naissance plus faibles.
À long terme, une exposition aux fumées peut potentiellement augmenter le risque de cancer. Lorsque des particules fines PM2,5 sont inhalées, elles peuvent pénétrer dans la circulation sanguine, aboutissant souvent à de nombreux problèmes de santé, tels que des cancers, des maladies cardio-vasculaires et des troubles neurologiques.
En retombant avec la pluie dans les rivières ou les nappes d’eau, ces polluants peuvent enfin contaminer les écosystèmes aquatiques et les sources d’eau potable.
Cette pluie noire peut également se déposer sur les routes et les bâtiments. Une partie de ces polluants peut ensuite se ré-évaporer dans l’air, contribuant à une nouvelle contamination de l’atmosphère.
L’héritage environnemental des guerres
Depuis peu, une attention est portée à l’impact des conflits sur l’environnement. Lors des guerres en Irak et au Koweït, par exemple, l’utilisation de « fosses à feu » et les incendies de puits de pétrole ont causé des dégâts considérables.
On sait désormais que l’exposition à ces dégâts environnementaux a eu des effets sanitaires durables sur les soldats revenus de ces conflits. Il est donc probable que les populations locales en subissent également les conséquences à long terme.
À court terme, les personnes exposées à cette fumée et à cette pluie noires devraient, dans la mesure du possible, porter un masque, rester à l’intérieur, fermer portes et fenêtres et limiter l’entrée de l’air extérieur. Il est également recommandé de nettoyer les surfaces dures, surtout à l’intérieur, afin de réduire toute exposition aux polluants retombés.
Mais sur le terrain, au cœur du chaos de la guerre, ces mesures restent souvent difficiles à appliquer.
À lire aussi : Guerre et pollution : le défi colossal qui attend l’Ukraine
Gabriel da Silva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.