09.04.2026 à 16:49
Les paysages sonores : un patrimoine naturel méconnu
Texte intégral (4050 mots)
Les paysages sonores font partie de la richesse de notre patrimoine naturel, ils restent cependant méconnus et peu considérés dans les politiques de conservation de la biodiversité.
Nos journées commencent très souvent par un son, celui d’un réveil qui tressaille, d’une radio qui s’allume, d’un téléphone qui vibre, ou d’une voix qui nous dit « Debout, c’est l’heure ! » Les yeux encore fermés, arrivent déjà d’autres manifestations acoustiques : une porte qui claque, une voiture qui passe, un oiseau qui chante, des voisins qui discutent dans la rue ou sur le chemin.
Même si nous sommes des organismes dont la modalité d’exploration du monde est essentiellement visuelle, nous sommes en constante alerte auditive : nous écoutons, parfois sans nous en rendre compte, pour esquiver, trouver, avancer, communiquer ou, plus simplement, profiter d’une musique.
Nous évoluons en continu dans des environnements sonores composés de vibrations de machines pour nous déplacer ou construire (on parle de « technophonie »), de voix humaines (« anthropophonie »), de vocalisations animales non humaines (« biophonie »), de tapotements de pluie, de bruissements de vent ou de grondements océaniques (« géophonie »).
Chaque mélange acoustique, plus ou moins structuré, plus ou moins agréable, qui peut être terrestre, aquatique ou souterrain, constitue un paysage sonore. Le concept scientifique de paysage sonore est apparu au cours des années 1970, notamment dans le livre le Paysage sonore : le monde comme musique, écrit par le musicien et universitaire canadien Murray Schafer. Le paysage sonore peut être défini comme un ensemble de sons issus de sources vibrantes actives en un lieu donné et à un instant donné.
Il existe une infinité de paysages sonores puisque chaque lieu sur Terre est unique et parcouru à un instant T par un ensemble singulier de vibrations sonores. Ces paysages sonores sont perçus, analysés et interprétés par tous les organismes vivants dotés de récepteurs de pression ou de mouvements de particules, qu’ils soient relativement simples, comme les tympans de certains papillons nocturnes qui détectent les cris des chauves-souris qui les chassent, ou très sophistiqués, comme les oreilles asymétriques de certaines chouettes qui savent localiser très précisément les petits rongeurs dont elles se nourrissent.
Plus généralement, les mammifères, les oiseaux, les amphibiens, les reptiles, les poissons, les insectes, les araignées, les crustacés et même certains mollusques et cnidaires, comme les moules et les méduses, écoutent et analysent les paysages sonores qu’ils traversent et qui les traversent. Chaque interprétation des paysages sonores est également unique puisqu’elle dépend des capacités physiologiques et cognitives de chaque individu.
À lire aussi : Perte d’audition : quand les sons de la nature disparaissent
A l’écoute des forêts protégées de France : le projet Sonosylva
En France, les paysages sonores sont le reflet de la grande diversité des territoires hexagonaux, corses et ultramarins, depuis de simples zones vertes périurbaines, occupées par quelques chants d’oiseaux, jusqu’aux immenses forêts tropicales d’Amazonie truffées de coassements de grenouilles et stridulations d’insectes, en passant par les récifs coralliens des îles du Pacifique crépitants de crevettes pistolets dont la fermeture soudaine de leur pince hypertrophiée produisent des claquements en faisant imploser des bulles d’air.
Un tiers de la surface de ces socio-écosystèmes français est protégé par des structures de conservation de la nature, qu’elles soient locales (arrêtés préfectoraux de protection de biotope, réserves de biodiversité intégrales, réserves nationales naturelles), nationales (parcs nationaux) ou européennes (zones Ramsar, zones Natura 2000).
Ces aires protégées ont été, dans la plupart des cas, construites et délimitées à partir des critères d’inventaire faunistique et/ou floristique, ou d’habitats particuliers, en référence notamment aux directives européennes Habitats-Faune-Flore et Oiseaux. Cependant, de ces espaces émanent des paysages sonores qui forment un patrimoine naturel national méconnu dont les valeurs doivent être définies pour être mieux considérées et protégées.
Afin de répondre aux besoins d’information des politiques publiques et des citoyens sur l’état de la biodiversité, un schéma directeur de la surveillance de la biodiversité terrestre a été publié par le gouvernement français en 2024. Dans ce cadre national, une expérimentation de trois ans menée par l’Office français de la biodiversité (OFB) et le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) a pour ambition de documenter et analyser les paysages sonores des forêts protégées de France hexagonale et de Corse.
Ce projet, Sonosylva, repose sur la collaboration de plus de 200 agents employés dans 80 structures couvrant un ensemble de 110 forêts. Ces acteurs de la préservation de la biodiversité ont installé des magnétophones autonomes au cœur de leur territoire forestier afin d’enregistrer les paysages sonores, une minute tous les quarts d’heure, un jour sur deux, du printemps à l’automne, en 2024, en 2025 et, encore cette année, en 2026. Cet observatoire scientifique participatif recueille chaque saison plus d’un million de fichiers audio, soit plus de 16 000 heures de paysages sonores forestiers.
Si l’analyse de cette immense base de données ne fait que commencer, une enquête a déjà été conduite auprès de 162 participants afin de cerner leur intérêt pour ce patrimoine. Comment les paysages sonores naturels sont-ils perçus ? Peuvent-ils faire partie des politiques de conservation, de préservation et de sensibilisation des aires protégées ?
Une perception des paysages sonores conditionnée par les territoires
La majorité des gestionnaires considère que leurs aires protégées se caractérisent par un paysage sonore unique participant à l’identité et au patrimoine de leurs territoires. Ainsi, l’un des répondants remarque que le site dont il a charge « possède des marqueurs sonores emblématiques et riches (faune, bétail domestique, océan). L’éloignement des zones urbaines et la superficie restreinte de la zone publique nous permet de garder un environnement sonore propice à la quiétude sur site ».
Cette empreinte acoustique résulte de l’association de sons naturels et anthropiques, leurs variations spatiales et temporelles étant liées à des facteurs météorologiques, écologiques et sociétaux. Les gestionnaires considèrent par ailleurs les sons dérangeants différemment selon leur ancrage local. Les bruits constants, hors de portée, comme ceux d’une route, d’un couloir aérien ou d’une activité industrielle, sont relativement bien acceptés, pouvant être même considérés comme un simple « bruit de fond ».
Les bruits ponctuels, attribués à un dérangement de voisinage, comme ceux d’une circulation locale, de groupes de visiteurs aux discussions un peu intenses ou d’une activité de récréation telle que la musique, sont, eux, appréciés négativement. Il existe donc un traitement bien distinct entre les bruits distants incontrôlables et les bruits de proximité évitables.
Un manque d’actions de sensibilisation et de formation
L’enquête révèle également un décalage important entre l’intérêt croissant des gestionnaires pour les paysages sonores et un sentiment d’impuissance lié au manque de formation et d’applications concrètes ayant un impact sur les politiques publiques nationales ou locales des territoires, comme le note un participant :
« Démarche pertinente, le paysage sonore et la pollution sonore ne sont que peu parcourues dans nos métiers, alors que ce devrait être pris davantage en compte. Me concernant, je ne m’y penche pas faute de compétences. Des initiations ou formations sur ces sujets pourraient être une bonne base. »
La mise en valeur et la protection des paysages sonores semblent de fait difficiles par l’absence de sensibilisation à l’échelle du pays et par un manque de ressources d’aide à la gestion et à la communication sur la valeur sonore des sites protégés. La thématique du paysage sonore est notamment absente des documents les plus essentiels, comme les guides d’élaboration des plans de gestion des espaces naturels (document CT88). Les structures administratives chargées de protéger les espaces naturels souffrent également de ressources humaines et financières limitées, ne permettant pas aujourd’hui de considérer les paysages sonores, leurs richesses et les pollutions qui les menacent, comme des priorités de gestion.
Les nuisances sonores génèrent des conflits
Les bruits liés aux activités humaines dans les aires protégées, notamment les forêts du projet Sonosylva, génèrent des conflits principalement liés à une propriété essentielle du son : il est non exclusif. Il est, en effet, presque impossible d’empêcher un individu, qu’il soit humain ou non humain, d’émettre un son, et il est également très difficile de contrôler la propagation du son dans l’environnement. Le son, quel qu’il soit, n’a pas de frontières : il traverse les paysages de manière incontrôlable. Un paysage sonore n’a pas de cadre comme un paysage visuel, il est fluide plus que solide, il s’écoule plus qu’il ne stagne.
Les gestionnaires font aussi face à une problématique d’échelle dans la gestion des conflits liés aux sons. Certaines décisions d’aménagement national, comme les tracés des nouvelles lignes ferroviaires ou autoroutes, ne prennent pas en compte les conséquences sur le paysage sonore à l’échelle locale.
À l’inverse, les problématiques locales peuvent conduire à des changements nationaux positifs : le récent « exode urbain » a occasionné des conflits de voisinage avec certains néoruraux dérangés par les grenouilles, les coqs ou les cigales ce qui a conduit, en janvier 2021, à l’inscription des sons et des odeurs des milieux naturels et ruraux dans le premier article du Code de l’environnement, en tant que partie du « patrimoine commun de la nation ».
De nouveaux conflits sonores peuvent apparaître dans les aires protégées, mais alors ce sont les visiteurs humains qui sont susceptibles de déranger : bruits de moteurs (voitures, motos, quads), bruits de fêtes (repas, rave parties) ou de voix peuvent à la fois affecter les espèces non humaines et les autres humains venus chercher un espace de quiétude. :
Ainsi, l’un des participants observe :
« Ces dernières années (en lien avec l’augmentation de la fréquentation), de nombreuses perturbations sonores (visiteurs avec des instruments de musique, des enceintes portatives, des chiens très bruyants). Les groupes de visiteurs sont eux-mêmes très bruyants et ne se rendent souvent pas compte de la portée de leur cri et de leur dérangement. »
Et un autre remarque que « des sons de véhicules motorisés sont audibles depuis le site d’installation de l’enregistreur, notamment ceux de motos, qui sont particulièrement perceptibles. On note également plusieurs passages d’avions de chasse par jour au-dessus du site ».
Agir pour les paysages sonores
Il semblerait que nous assistions à une progressive montée de la conscience collective sur l’impact cumulatif des bruits dans la vie quotidienne comme l’illustrent les rapports de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), de l’Agence européenne pour l’environnement, et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Les gestionnaires témoignent d’une volonté de changement qui se manifeste par la création de conférences ou de colloques sur l’aménagement du territoire de manière à intégrer les paysages sonores dans les politiques publiques de préservation de la biodiversité, dans une perspective « Une seule santé » (« One Health », en anglais). Des réflexions sont aussi en cours, notamment dans l’agglomération de Lille (Nord), afin d’intégrer la trame blanche qui cherche à assurer la continuité sonore au même titre que les trames verte et bleue, brune et noire qui préservent les continuités des habitats, des sols et des ciels nocturnes.
En France, des zones de sensibilisation sont mises en place dans différentes réserves nationales naturelles ou parcs nationaux (démarche Quiet-Attitude dans le parc national du Mercantour), des interdictions d'enceintes connectées, (réglementation du parc national des Calanques), ou encore des actions pédagogiques pour sensibiliser au patrimoine sonore (projet Biodiversité sonore de l’Ana–Conservatoire d’espaces naturels en Ariège).
Cependant, ces actions restent relativement marginales. Afin de mieux intégrer les paysages sonores dans les politiques publiques, nous suggérons une réflexion sur les réglementations afin qu’elles limitent au mieux la présence de bruit. Au-delà de ces règles d’usage, nous proposons la création de zones d’écoute du vivant motivées par l’émerveillement plus que par la proscription.
Dans ces zones d’écoute, il s’agirait de favoriser des solutions de réduction des bruits à la source, en limitant par exemple l’usage des machines (transports) et en suggérant un comportement discret (petits groupes). Déjà expérimentés il y a quelques années par le parc naturel régional du Haut-Jura, ces lieux mettraient en valeur l’existence de paysages sonores remarquables permettant de passer d’un comportement dominant dérangeant à une attitude attentive aux autres et respectueuse des sites et de leurs paysages sonores.
Les paysages sonores constituent aujourd’hui une facette méconnue de notre patrimoine naturel pour laquelle il reste presque tout à faire : intégration dans les politiques publiques d’aménagement du territoire, intégration dans les plans de conservation de la biodiversité à petites et à grandes échelles, et, bien sûr, pédagogie pour tous les publics afin d’améliorer notre écoute du monde vivant.
Julie Trottier est membre de du groupe d'experts sur la tenure de l'eau de la FAO (Nations Unies). Elle a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche et de l'Agence Française de Développement.
Cyprian Czaban, Jérôme Sueur, Ludovic Crochard, Nicolas Hette-Tronquart et Sylvain Haupert ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
09.04.2026 à 16:47
La crise écologique est-elle vraiment le produit d’un excès d’humains sur Terre ? Relire « The Population Bomb »
Texte intégral (2184 mots)

La mort du biologiste Paul Ralph Ehrlich le 13 mars 2026, a remis en lumière The Population Bomb, un classique de la littérature écologique publié en 1968. Les auteurs rappellent ici que la « surpopulation » n’est pas un simple fait naturel, mais un objet profondément politique. Depuis Thomas Robert Malthus, la restriction démographique reste un sujet d’actualité brûlant.
Pour la première fois en France depuis 1945, le nombre de naissances est devenu inférieur aux décès en 2025 ; l’indicateur de fécondité atteint 1,56 enfant par femme, son plus faible niveau depuis la Première Guerre mondiale.
Dès 2024, le président Emmanuel Macron appelait à un « réarmement démographique » pour répondre au vieillissement de la population. Dans le même temps, à propos de Mayotte, était soulevée la question de la « surpopulation » ou de la « pression démographique » sur l’île française.
Bien que ces diagnostics portent sur des échelles territoriales différentes, selon les contextes, la population peut être présentée comme une ressource à développer ou un problème à contenir. Le débat n’est pas nouveau. Coécrit par les biologistes américains Paul R. Ehrlich (1932-2026) et Anne H. Ehrlich, The Population Bomb reprend les principaux postulats malthusiens, en les replaçant dans le contexte de la crise écologique.
Alors que le malthusianisme classique fonde l’idée de surpopulation sur la rareté des ressources agricoles, le néo-malthusianisme du XXe siècle l’inscrit dans le cadre plus large des limites environnementales.
Trop d’humains
Anne et Paul Ehrlich coécrivent cet ouvrage dans un contexte marqué par le renouveau du néo-malthusianisme d’après-guerre et par l’affirmation d’une écologie attentive aux limites de la planète, dont témoignera notamment le rapport Meadows de 1972.
Très influent et polémique, l’ouvrage installe une idée devenue familière : les crises alimentaires et écologiques seraient d’abord le produit d’un excès d’humains sur Terre. Si le livre est connu pour ses prédictions catastrophistes, l’essentiel est ailleurs. The Population Bomb a transformé la manière de poser le problème, en présentant la surpopulation comme un fait scientifique, une réalité objective dictée par des contraintes naturelles, et appelant dès lors des réponses politiques fortes.
Leur point de départ est celui de la biologie des populations. Dès le premier chapitre de The Population Bomb – structuré autour « Trop d’humains », « Trop peu de nourriture » et « Une planète mourante » –, ils s’intéressent aux dynamiques de croissance, aux interactions entre population et environnement, ainsi qu’aux contraintes écologiques. L’ouvrage en donne d’emblée la clé de lecture :
« Les Américains commencent à prendre conscience que les pays en développement sont confrontés à une crise démographique et alimentaire inévitable. »
Parmi ces sections, « Trop d’humains » joue un rôle central. La population humaine y est d’abord traitée comme une variable naturelle à l’échelle mondiale, avant d’être envisagée dans ses dimensions sociales, économiques et politiques.
La bataille pour nourrir l’humanité est perdue
Dans The Population Bomb, le constat est sans appel : « la bataille pour nourrir toute l’humanité est perdue ».
Les crises alimentaires ne sont pas d’abord pensées comme des défaillances économiques, mais comme le rapport de l’homme à la nature ; la croissance démographique conduit à une pénurie de ressources. La hausse du prix de la nourriture résulterait de la mise en culture de terres moins fertiles, elles-mêmes conséquence de la croissance démographique :
« Nous savons déjà qu’il est impossible d’augmenter suffisamment la production alimentaire pour faire face à la croissance démographique continue. »
Anne et Paul Ehrlich déploient un registre catastrophiste, fait d’échéances rapprochées, de famines et d’effondrements sociaux. L’argument ne se limite pas aux pays en développement. Les sociétés riches sont aussi concernées, sous d’autres formes :
« Plutôt que de souffrir de pénuries alimentaires, ces pays en subissent les conséquences sous la forme d’une dégradation de l’environnement et d’une difficulté croissante à se procurer les ressources nécessaires pour maintenir leur niveau de vie. »
Cette approche ne signifie pas une absence du politique. La surpopulation est posée comme un fait objectif, quasi indiscutable, issu de lois naturelles, appelant ensuite des réponses politiques fortes. Le débat ne porte pas tant sur la définition du problème que sur les moyens d’y répondre.
Contrôle des naissances
Dans les derniers chapitres de l’ouvrage, Anne et Paul Ehrlich appellent explicitement à l’action coercitive de l’administration des États-Unis plutôt qu’à des mesures incitatives : contrôle des naissances grâce à la contraception, y compris la stérilisation forcée, droit à l’avortement ou réorientation de l’aide internationale.
Dans son discours de 1965, le président états-unien Lyndon Johnson appelait à traiter le problème de l’explosion démographique et de la rareté des ressources avec un contrôle des naissances. La réalité démographique contemporaine est loin d’être homogène. De nombreux pays développés font aujourd’hui face au vieillissement de leur population – Japon, France ou États-Unis –, tandis que d’autres régions concentrent l’essentiel de la croissance démographique mondiale et de la jeunesse. Le nombre d’habitants de l’Afrique subsaharienne pourrait dépasser les deux milliards en 2050.
Surtout, les pressions écologiques ne dépendent pas uniquement du nombre d’habitants, mais aussi des modes de production, de consommation, ainsi que de la concentration spatiale des activités économiques. Deux populations de taille comparable peuvent avoir des impacts très différents.
Effet Malthus
Parler de « surpopulation » ne renvoie jamais à une humanité indifférenciée. Cette catégorie suppose, implicitement, des écarts entre populations selon les territoires et les conditions sociales. Dès l’Essai sur le principe de population de Thomas Robert Malthus, la croissance démographique est pensée comme une loi naturelle. Elle s’accompagne d’une prise de position politique explicite : la critique des politiques d’assistance, notamment les « Poor Laws » accusées d’encourager la reproduction des plus pauvres.
Cette manière de poser le problème ne disparaît pas complètement avec le néo-malthusianisme. Dans The Population Bomb, Thomas Robert Malthus n’est pas mobilisé de manière explicite. Le problème est posé à l’échelle globale, sans désignation de groupes sociaux, tout en orientant implicitement le diagnostic vers certains territoires en développement. Aujourd’hui encore, cette logique se prolonge sous des formes plus diffuses, que certains travaux désignent comme un « effet Malthus ». Concrètement, les inégalités sociales et territoriales sont reformulées en termes apparemment naturalisés, à travers des diagnostics globaux qui évitent de nommer les populations concernées.
Parler d’un monde où il y aurait « trop d’humains » suppose donc, même tacitement, que certaines dynamiques démographiques sont plus problématiques que d’autres.
I = P × A × T
En 1971, Paul Ehrlich proposait avec le professeur de sciences de l’environnement John Holdren une formulation plus large de l’impact environnemental, souvent résumée par l’équation I = P × A × T. Impact environnemental (I) = taille de la population (P), richesse de la population (A) et technologie (T).
Cette équation fait dépendre l’impact environnemental du produit de la population, l’abondance – mesurée par la consommation par tête –, et de la technologie. Cette approche, reprise notamment dans The Population Explosion, reconnaît le rôle des choix économiques et techniques, que l’ouvrage de 1968 tendait à subordonner à la seule dynamique démographique.
Les débats se sont ensuite recentrés sur la mesure des contributions de ces facteurs au réchauffement climatique. Dans les années 1990, l’identité de Kaya permet de mesurer empiriquement les émissions de gaz à effet de serre en les reliant à la population, au produit intérieur brut par habitant, à l’intensité énergétique de la production et au contenu carbone de l’énergie. Plutôt que de se limiter au facteur démographique, elle met en évidence la nécessité de découpler la croissance de la consommation des émissions de gaz à effet de serre, notamment par la décarbonation.
La crise écologique impose des limites à l’exploitation des ressources, mais celles-ci tiennent moins à une supposée « surpopulation » qu’aux impacts environnementaux des modes de production et de consommation sur le climat. Autrement dit, l’enjeu n’est pas tant le nombre d’humains que la manière dont les sociétés organisent production, décarbonation, répartition et sobriété de la consommation des ressources.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
09.04.2026 à 11:29
Le greenwashing dans la loi : comment repérer les promesses environnementales douteuses ?
Texte intégral (2131 mots)
Faire le tri parmi les promesses environnementales dont les entreprises nous inondent est devenu quasiment impossible. Pourtant, le greenwashing est une pratique interdite, dont les contours sont de plus en plus strictement définis par la loi. L’Agence de la transition écologique, l’Ademe, propose quelques repères pour le détecter et le combattre.
En octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris condamnait TotalEnergies à « cesser la diffusion de communication trompeuse », ciblant ses allégations d’« ambition de neutralité carbone d’ici 2050 », la société affirmant être une « actrice majeure de la transition ».
Face au flot d’allégations environnementales qui inondent notre quotidien dans la publicité, dans la communication des entreprises en général, sur les réseaux sociaux ou sur les emballages des produits que nous achetons, nous sommes souvent démunis. Comment faire le tri entre les affirmations légitimes et fiables et celles, trompeuses ou mensongères, qui relèvent du « greenwashing » (ou écoblanchiment) ?
Le Larousse définit ce terme, depuis 2023, comme :
« [L’]utilisation fallacieuse d’arguments faisant état de bonnes pratiques écologiques dans des opérations de marketing ou de communication. »
Cette confusion a des effets délétères sur la mise en œuvre de la transition écologique. En effet, le greenwashing dégrade considérablement la confiance des citoyens envers les marques et les pouvoirs publics et décrédibilise, dans le même temps, les efforts réels que certaines structures mettent en place, ce qui pourrait freiner leur engagement.
Heureusement, comme le montre la condamnation de TotalEnergies, le problème ne se résume pas à un enjeu moral : le greenwashing est interdit par la loi. Connaître ses contours juridiques peut nous aider à mieux le repérer et à mieux le combattre. Afin d’encourager davantage les entreprises qui font réellement des efforts en faveur de l’environnement, l’Agence de la transition écologique (Ademe) a élaboré un guide anti-greenwashing, qui doit aider les entreprises à respecter la loi et adopter des pratiques vertueuses.
Un arsenal juridique robuste
Le greenwashing couvre toutes les formes de décalage entre le discours et la réalité des actes, relativement à l’empreinte environnementale de ses produits ou à ses engagements environnementaux dans le cadre de sa démarche de responsabilité sociétale des entreprises (RSE).
À ce titre, il relève légalement de la lutte contre les pratiques commerciales trompeuses. Ces dernières sont interdites par une directive européenne de 2005 et transposées en droit français dans le Code de la consommation.
Depuis, d’autres règles plus strictes ont été adoptées. La France, précurseuse en la matière, a adopté des dispositions contre le greenwashing dans la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire (Agec) en 2020 et la loi Climat et résilience de 2021.
Au niveau européen, la directive de 2024 qui vise à « donner aux consommateurs les moyens d’agir en faveur de la transition verte grâce à une meilleure protection contre les pratiques déloyales et grâce à une meilleure information » doit être transposée en droit français, les nouvelles dispositions devant entrer en application le 27 septembre 2026. Cette directive définit notamment de façon très précise l’allégation environnementale.
Ces textes définissent et encadrent la notion d’allégation environnementale, qui s’étend ainsi à toutes formes de mentions (texte, image, représentation graphique, symbole, label, dénomination sociale ou dénomination de produit…), de communication et toute organisation (y compris des professionnels).
Elles interdisent l’usage de certaines mentions génériques ne pouvant pas être démontrées, comme « biodégradable », « respectueux de l’environnement », « non toxique », « non nocif », « non polluant », « écologique » ou autres allégations similaires. Elles encadrent également strictement certaines affirmations comme « neutre en carbone » ou « recyclable ».
Au-delà de ces lois contraignantes, des textes de « droit souple » (c’est-à-dire, n’ayant pas d’effets contraignants par eux-mêmes) peuvent être pris en compte par les juridictions pour interpréter les textes de loi. Dans cet esprit, l’Ademe a, par exemple, publié un avis d’experts en 2022 sur la communication relative à la neutralité carbone. Cet avis formule un certain nombre de recommandations à l’intention de tous les acteurs du secteur privé et du secteur public.
Enfin, des normes internationales ISO ainsi que des règles déontologiques aiguillent les pratiques de communication autour de l’environnement. C’est par exemple le cas de la recommandation relative au développement durable de l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP).
Un phénomène d’ampleur encore sous-estimé
En France, c’est la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) qui se charge de détecter et sanctionner les cas de greenwashing. Or, le bilan des enquêtes qu’elle a menées en 2023 et 2024 a mis en évidence l’ampleur du phénomène.
Sur plus de 3 200 entreprises, 15 % des professionnels contrôlés présentaient des manquements graves à la réglementation. Plus de 430 entreprises ont ainsi été gratifiées d’une injonction de mise en conformité et 74 se sont vu infliger des sanctions (amendes administratives ou procès-verbaux). Plus de 500 avertissements ont également été adressés pour des informations manquantes ou imprécises.
Sur le périmètre de la publicité, l’Ademe et l’ARPP réalisent par ailleurs une étude qui porte sur plusieurs centaines de publicités environnementales pendant 4 mois depuis 2007. Selon les années, le taux de visuels non conformes à la recommandation développement durable de l’ARPP varie entre 6 et 12 % – ce qui est beaucoup plus important que dans d’autres bilans thématiques menés par cette instance.
En outre, ces chiffres sont sans doute sous-estimés, car certains supports promouvant ces allégations environnementales demeurent à ce stade mal étudiés. C’est notamment le cas sur les réseaux sociaux (influenceurs), lors des prises de paroles de dirigeants, dans les rapports d’impact ou RSE, sur les sites Web et sur les offres d’emploi.
Les signes d’alerte pour détecter le greenwashing
Preuve que ces pratiques affectent la crédibilité des organisations et en particulier des entreprises, seuls 40 % des consommateurs français déclaraient en 2025 « faire globalement confiance aux marques », contre 58 % en 2004.
Dans ce contexte, il apparaît urgent que les citoyens soient mieux armés pour trier le bon grain de l’ivraie, dans le flot de communications qui les inondent. Face à une allégation environnementale, plusieurs signes peuvent alerter.
De façon générale, il s’agit de se méfier face aux communications qui véhiculent des promesses inappropriées, déloyales et excessives, d’être vigilants vis-à-vis des allégations ambiguës ou mal justifiées, qui n’apportent aucune preuve de ce qu’elles avancent, ou aux messages qui incitent à des comportements ou des modes de vie contraires à la transition écologique, tout en se parant de vertu environnementale.
De même, les éléments sonores ou visuels trompeurs, notamment les belles images et la représentation d’éléments naturels comme l’eau, la forêt, le ciel, le soleil, la banquise, que ce soit en vidéo, en photo, sous forme de pictogramme ou d’émoticônes, sont souvent utilisés pour « verdir » l’image d’un produit, sans que ces vertus ne soient étayées.
Ce qui permet d’identifier les produits plus vertueux
À l’inverse, des signes distinctifs positifs peuvent nous aider à repérer les performances environnementales des produits.
Différents textes législatifs ou réglementaires imposent aux fabricants ou aux importateurs d’indiquer certaines informations de nature environnementale sur les produits qu’ils mettent sur le marché. Ces informations obligatoires, comme l'indice de réparabilité, l'indice de durabilité ou l'étiquette énergie, donnent aux consommateurs les moyens de comparer les produits d’une même catégorie sur la base d’informations comparables relatives à leurs niveaux d'impacts, lors de l'achat des produits concernés (TV, smartphones, lave-linge, ordinateur…).
L’affichage environnemental, prévu par la loi Climat et résilience de 2021, doit permettre d’informer les citoyens sur les impacts environnementaux des produits qu’ils achètent de façon claire et transparente. D'application volontaire et encadrée, ce coût environnemental traduit, sous forme d’une valeur chiffrée, l’impact sur l’environnement tout au long du cycle de vie du produit. Il est, à ce stade, en cours de déploiement sur certaines catégories de produits, mais il est appelé à se généraliser à terme aux principaux produits de consommation et services.
Les labels sont un autre outil qui peuvent nous aider à faire un choix éclairé – autant qu’il peut nous perdre. Pour pouvoir s’y fier, il faut savoir se repérer dans la jungle des labels existants – plus de 350 ont été recensés par l’Ademe. Pour nous guider, l’agence recommande de privilégier en priorité ceux qui sont conformes à la norme ISO 14024 et a dressé 7 critères pour reconnaître un label de confiance. Elle a par ailleurs publié un outil en ligne qui rassemble de façon non exhaustive des labels garantissant vraiment un impact limité du point de vue environnemental, classés par catégories de produits. Il est à noter également que la directive européenne citée plus haut renforce également les règles applicables aux labels en imposant une vérification par un tiers.
Une communication juste et transparente
Certaines entreprises sont tentées, face à ces réglementations, de tomber dans le « greenhushing », c’est-à-dire de réduire fortement toute communication sur les innovations leur permettant de réduire leur impact environnemental pour éviter le problème. Une telle attitude contribuera aussi à freiner la transition écologique : communiquer sur ces avancées est essentiel. Simplement faut-il le faire en ayant conscience que les mots et les images ont un sens et une influence sur les imaginaires, et que cette responsabilité doit être prise en compte.
Pour les aiguiller, des outils comme le guide anti-greenwashing et les tests en ligne existent pour se poser les bonnes questions en amont, renforcer les procédures de relecture et de validation, et renforcer une communication plus responsable. Les entreprises ont tout intérêt à éviter le piège du greenwashing au profit d’une communication juste, responsable et honnête sur les efforts qu’elles font et ceux qu’il leur reste à faire. Il ne s’agit pas de se montrer parfaites, mais d’être transparentes sur les atouts de leurs produits, leurs engagements en matière de RSE et leur marge de progression. C’est le seul moyen de regagner la confiance des consommateurs, mais aussi, en interne, des salariés.
Valérie Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.