09.03.2026 à 17:08
Pourquoi les végétaux des milieux extrêmes sont-ils souvent en forme de boule ?
Texte intégral (4100 mots)
Dans les sommets alpins ou méditerranéens, comme le désert marocain, de drôles de boules recouvrent les paysages. Ce sont des plantes qui, dans ces milieux extrêmes, adoptent cette silhouette aux avantages multiples.
Les milieux extrêmes, tels que la haute montagne méditerranéenne ou alpine, les environnements arides ou présahariens ou encore le littoral, sont souvent colonisés par des végétaux vivaces à port caractéristique en boule. Ces spectaculaires coussinets hémisphériques plaqués contre le sol peuvent être quasiment exclusifs dans le paysage. Dans les milieux où la sécheresse constitue l’une des contraintes majeures, ce port particulier s’accompagne de rameaux épineux et/ou succulents, c’est-à-dire de tiges charnues.
Ces formes en coussinet ne constituent pas une simple accommodation ou réaction à un facteur extérieur, comme le seraient les anémomorphoses, ces modifications de la forme des plantes et des paysages végétaux sous l’effet des vents dominants. C’est ici une adaptation des végétaux, inscrite dans leur patrimoine génétique et résultant d’une évolution à l’échelle de millions d’années.
Cette forme comporte de fait de nombreux atouts pour tirer au mieux partie des ressources rares et des contraintes nombreuses des milieux extrêmes.
Limiter la transpiration pour économiser l’eau durant les périodes sèches
Cette silhouette peut d’abord permettre de résister à l’assèchement, notamment en été quand l’eau manque, sous climat méditerranéen par exemple. Car la surface de contact avec l’atmosphère des parties vertes d’une plante en boule est bien plus réduite que celle d’une plante dressée.
La transpiration en est ainsi réduite, permettant alors de résister à la dessiccation. Ceci s’ajoute aux adaptations classiques aux milieux arides, que l’on retrouve sur beaucoup de ces plantes, avec des feuilles réduites ou transformées en épines ou/et une crassulescence de tissus, c’est-à-dire une capacité à conserver l’eau dans des feuilles grasses et charnues.
Créer un microclimat particulier au sein de la touffe
Le port en boule crée également à l’intérieur des touffes un microclimat favorable qui affranchit quelque peu ces végétaux des conditions extérieures. Ceci a pu être mis en évidence pour deux types de plantes en boule présentes en haute montagne.
D’abord les xérophytes (du grec xerós, sec, et phutón, plante) épineuses en coussinet, caractéristiques, de la haute montagne méditerranéenne, du Haut Atlas marocain à la Sierra Nevada espagnole.
Ces plantes apparaissent généralement au-dessus de 2 500 mètres, se mélangeant aux derniers arbres imprudents, chênes, genévriers, pins, auxquels ils se substituent quand le climat devient trop sévère pour les arbres. Dans ces environnements, les conditions climatiques sont difficiles, chacune des saisons apportant son lot de contraintes, l’hiver avec son froid et ses fortes gelées qui destructurent le sol et l’été, combinant chaleur et sécheresse.
On observe ainsi une extraordinaire convergence de formes entre ces coussinets denses dont la plupart des organes sont ou bien transformés en épines ou bien munies d’épines à l’extrémité de rameaux, des bractées (feuilles fréquemment colorées qui accompagnent la fleur) ou des feuilles, donnant au végétal l’aspect d’un véritable hérisson.
Ces xérophytes épineuses en coussinet sont pourtant d’origine taxonomique bien diverse puisqu’on y trouve des plantes de la grande famille des légumineuses, c’est-à-dire des fabacées (Cytisus balansae, Erinacea anthyllis, mais aussi de nombreuses astragales), des plantes appartenant à la famille des crucifères, la famille des choux et de la moutarde, aujourd’hui appelée les brassicacées (Hormatophylla spinosa ou Vella mairei), voire des végétaux de la famille des carottes, appelée apiacées (Bupleurum spinosum) ou encore des caryophyllacées, de la même famille que les œillets (Arenaria pungens), drapant alors les versants de taches colorées très diverses.
Mais il faut pénétrer à l’intérieur de ces boules qui parsèment le paysage pour comprendre un de leur principal atout. À 3 000 m d’altitude, au mois de juillet, période de sécheresse extrême, la température à 14 heures au sein d’une touffe de xérophyte épineuse en coussinet était ainsi de seulement 18 °C alors qu’elle atteignait 35 °C entre les touffes. De même, l’humidité relative était de 70-80 % au sein du coussinet pour seulement moins de 30 % à l’extérieur.
De même, dans le domaine alpin jusqu’en Alaska, où la contrainte est essentiellement le froid, une caryophyllacée, le silène acaule (Silene acaulis) élabore des coussinets hémisphériques particulièrement denses pouvant atteindre plus d’un mètre de diamètre et un âge supérieur à 300 ans.
Au sein d’un coussinet de ce silène acaule des environs du col du Galibier (à 2 500 m), entre 12 heures et 15 heures, la température était de 10 à 15 °C plus élevée que celle de l’air ambiant !
La forme en boule permet d’optimiser de captation des rayons solaires et le coussinet fonctionne alors comme un piège à chaleur particulièrement intéressant pendant ces périodes froides.
Élaborer et protéger le sol sous les touffes
Les coussinets hémisphériques plaqués contre le sol sont également de véritables pièges pour les sables fins et les limons soulevés par l’érosion et transportés par le vent. L’apport de matière organique directement sous la touffe suite à la décomposition des tissus morts de la plante, combiné au piégeage de ces particules minérales fines, fait que la plante élabore son propre sol sous son couvert.
Ceci est particulièrement vrai pour les euphorbes cactiformes des régions arides du Maroc, un autre type de plante en boule que le chimiste et botaniste René-Maurice Gattefossé en 1931 comparait à des « tortues d’un vert glauque ». Ce sont les euphorbes résinifères (Euphorbia resinifera) du piémont de l’Atlas, mais aussi les bien nommées euphorbes oursins (Euphorbia echinus) de la région littorale du Souss. Toutes munies d’épines très vulnérantes, elles renferment de plus dans leurs rameaux un latex abondant largement utilisé en médecine populaire, malgré son caractère irritant et toxique. Le miel provenant des fleurs de ces espèces, le fameux miel de Daghmous – du nom local de ces euphorbes – est aussi particulièrement réputé.
Sous des pieds d’euphorbes cactiformes, le sol est beaucoup plus développé, plus riche en éléments minéraux, donc en nutriments, et plus humide qu’entre les touffes. La matière organique y est plus importante, augmentant notamment la capacité de rétention en eau de ce sol. En retour, ce sol se trouve protégé par la touffe elle-même, tant au niveau de l’évaporation de l’eau que de l’érosion. Enfin, une biodiversité particulière, notamment représentée par la mésofaune (acariens, collemboles…), se retrouve plus abondante dans le sol sous les touffes, jouant un rôle important dans le recyclage de la matière organique.
Étaler la floraison et optimiser la pollinisation
La floraison des touffes hémisphériques se réalise progressivement, débute par la face la mieux exposée au soleil, pour concerner ensuite tout le coussin, s’étalant ainsi sur plusieurs semaines. Cela génère un double avantage. Cela permet d’abord une floraison moins sensible à des accidents météorologiques brutaux, tels que des fortes gelées tardives. Cela génère également une amplitude temporelle plus grande pour permettre aux pollinisateurs d’assurer leur rôle dans la reproduction.
Favoriser et abriter la biodiversité
Le microclimat particulier existant au sein des touffes hémisphériques va en faire un milieu de vie particulièrement favorable à de nombreux organismes, notamment des insectes, mais aussi des microorganismes, en leur permettant d’échapper à différents stress. Ainsi les touffes de xérophytes épineuses en coussinet abritent souvent des colonies importantes de coccinelles.
Cette biodiversité constitue un élément essentiel du fonctionnement de ces milieux, à la fois pour ce qui concerne par exemple la pollinisation, mais aussi plus généralement les cycles biogéochimiques. Un véritable microécosystème se met ainsi en place dans la touffe, qui va dès lors fonctionner d’une manière quelque peu autonome.
Le changement climatique va-t-il favoriser les plantes en coussinet ?
Dans le domaine méditerranéen, voire saharien, le changement climatique se manifeste notamment par des périodes de sécheresse plus fréquentes et plus intenses. Ceci nécessite des adaptations des végétaux de plus en plus élaborées. Les végétaux en coussinet dense pourraient-ils ainsi « profiter » de ces changements rapides ?
Dans des milieux sahariens arides, le spectaculaire « chou-fleur de Bou Hamama » (Fredolia aretoides, amarantacées), remarquable endémique des steppes désertiques du Sahara occidental, en port en coussinet très dense et aux feuilles imbriquées semble aujourd’hui s’étendre spectaculairement vers le nord, en pénétrant profondément dans des vallées, en liaison avec la désertification des franges nord-sahariennes liée notamment à l’aridification croissante. Cette espèce peut ainsi dans tout ce secteur biogéographique constituer un bon indicateur des changements environnementaux.
Dans les milieux froids, par contre, où l’augmentation de la température constitue la tendance majeure, on observe des migrations d’espèces en altitude. Des espèces en coussinet arctico-alpines, telles que le silène acaule, vont sans doute de moins en moins trouver leur place dans des environnements de montagne rendus moins contraignants par l’augmentation de température.
Dans tous les cas, il sera important de suivre la dynamique progressive ou régressive de ce type biologique particulier dont les stratégies adaptatives apparaissent aujourd’hui particulièrement en phase avec l’évolution du climat, notamment en région méditerranéenne.
Thierry Gauquelin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.03.2026 à 11:25
DAF et risques climatiques : pourquoi l’inaction devient le principal risque financier des entreprises
Texte intégral (1957 mots)
Les pertes économiques annuelles des entreprises européennes dues aux risques climatiques physiques sont passées de 8,6 milliards d’euros dans les années 1980 à 44,9 milliards d’euros depuis les années 2020. Face à ces risques, les directeurs administratifs et financiers, ou DAF, n’ont d’alternative que d’agir vite.
Personne ne reprochera à un directeur administratif et financier (DAF) la survenance d’un événement climatique qui endommage les biens de production ou interrompt l’activité. Mais on le tiendra, à juste titre, pour responsable de ne pas l’avoir anticipé et de ne pas avoir agi, alors qu’il en a aujourd’hui le devoir et les possibilités.
Le devoir parce que les risques climatiques physiques sont clairement définis par les référentiels comptables (IFRS2) et environnementaux (ESRS1) depuis de nombreuses années. Le devoir aussi parce que ces risques (inondations, vagues de chaleur, tempêtes, feux de forêt, etc.) ont des conséquences opérationnelles, humaines, et financières sur les entreprises de plus en plus évidentes.
Une étude récente portant sur 550 grandes entreprises montre que sur les cinq dernières années, à cause du climat, 80 % des entreprises ont subi des perturbations opérationnelles, des fermetures temporaires (70 %) ou définitives (9 %), des pertes de revenus, des dommages aux infrastructures, et une hausse de plus de 150 % des coûts d’assurance.
Alors, quels sont les enjeux ? Et quelles actions mettre en place pour un directeur financier ?
Les coûts annuels des risques physiques pour les entreprises du S&P Global 1200 devraient doubler pour atteindre 885 milliards de dollars (761,5 milliards d’euros) dans les années 2030, et 1 200 milliards de dollars (1 030 milliards d’euros) dans les années 2050 dans le scénario médian du Giec (SSP2-4.5. Il correspond à une hausse des températures mondiales de 2,7 °C d’ici 2100, ndlr.).
Les petites et moyennes entreprises (PME) sont encore plus vulnérables que les grandes entreprises. En Europe, 38 % d’entre elles font face à des problèmes de liquidité dans les trois mois qui suivent un sinistre climatique, et dans le monde 40 % à 60 % ne rouvrent jamais.
Le devoir encore parce que le coût économique mondial de la chaleur extrême a atteint 835 milliards de dollars (718,6 milliards d’euros) en 2023, en augmentation de 50 % par rapport à la moyenne 1990-1999. D’ici 2030, l’augmentation du stress thermique devrait se poursuivre et entraîner des pertes de productivité équivalentes à 80 millions d’emplois.
Seules 25 % des pertes indemnisées
Au global, les pertes économiques liées aux risques climatiques des entreprises européennes sont passées en euros constants de 8,6 milliards par an dans les années 1980 à 16,5 milliards d’euros par an dans les années 1990, à 44,9 milliards d’euros par an depuis les années 2020. Seules 25 % des pertes ont été indemnisées par les assureurs : couvertures dommages plafonnées, exclusion de certains périls, interruptions et pertes d’exploitation non couvertes, franchises, ou encore incapacité du dirigeant à prouver que l’entreprise a mis en place les « mesures habituelles pour prévenir les dommages » comme l’exige le Code des assurances. Dans ce contexte, l’absence d’actions d’adaptation peut rendre un bien inassurable au risque qu’il devienne un actif « échoué ».
Risques transmis aux banques
Le devoir toujours car les travaux académiques montrent que les risques climatiques physiques qui affectent les entreprises se transmettent aux banques et constituent désormais une source majeure de risque systémique.
En réponse, la Banque centrale européenne (BCE) renforcera la réglementation dès le second semestre 2026, afin d’intégrer ces risques dans les ratios prudentiels et d’ajuster la valeur du collatéral bancaire à l’exposition climatique. En l’absence d’informations fiables sur les expositions propres à chaque entreprise, la BCE n’aura d’autre choix que d’appliquer des décotes prudentielles, qui seront répercutées par les banques sur leurs clients. La baisse de l’assurabilité dans les zones à haut risque accroît le risque résiduel supporté par les entreprises et les prêteurs, augmentant la probabilité de défaut et la dégradation des garanties.
Adaptation = 30 % à 40 % de pertes en moins
Le devoir enfin parce que les faits confirment que la mise en place d’actions d’adaptation pour une entreprise n’est pas un coût mais un investissement rentable.
Les actions d’adaptation sont de quatre ordres : financière (assurance, captive, etc.), bâtimentaire (isolation, bassin de rétention, etc.), technologique (groupe froid, batardeau, etc.) et organisationnelle (plan de continuité d’activité, de mise en sécurité des biens et des personnes, organisations du travail, etc.).
Les entreprises adaptées subissent de 30 % à 40 % de pertes en moins, améliorent la continuité d’activité de 25 % à 45 %, empruntent moins cher (entre 0,3 et 0,4 % d’économies), et leurs actifs sont mieux valorisés par le marché – jusqu’à + 20 %. Au global, une étude fondée sur le cadre d’analyse du triple dividende de la résilience portant sur 320 projets, montre que 1 euro investi = 10,50 euros de bénéfices.
Quelles sont alors les possibilités d’action pour un directeur financier ? Tout d’abord, considérer les risques climatiques physiques comme des risques financiers à part entière : ils affectent les flux de trésorerie et la rentabilité (interruptions, productivité), la valeur des actifs (dommages, assurabilité), et le coût du capital (risque crédit).
Deux étapes pour un DAF
Une première étape consiste à établir un diagnostic structuré distinguant clairement exposition, vulnérabilité et risque. L’exposition décrit l’intensité et la probabilité des aléas climatiques auxquels les sites et chaînes d’approvisionnement sont soumis – inondation, chaleur, vent, sécheresse. La vulnérabilité traduit la sensibilité des actifs et des activités à ces aléas (conception des bâtiments, dépendances critiques, organisation, redondances). Le risque résulte de leur combinaison : un aléa intense sur un actif peu vulnérable génère peu de pertes, tandis qu’un aléa modéré sur un actif fragile peut entraîner des dommages majeurs.
À lire aussi : Résilience climatique des entreprises : comment préserver son avantage concurrentiel ?
Une deuxième étape consiste à valoriser financièrement ces risques, via des fonctions de dommage reliant l’intensité de l’aléa aux pertes attendues – dommages, interruption, surcoûts. Cette approche permet de calculer des pertes annuelles moyennes attendues, les pertes extrêmes en cas de sinistres et des impacts sur les cash-flows et le bilan sur différentes périodes (coût de l’inaction), bases indispensables aux décisions d’investissement et de couverture.
Ce diagnostic doit être actualisé régulièrement : le climat évolue, l’environnement des sites change (urbanisation, réseaux) et le périmètre de l’entreprise se transforme (actifs, fournisseurs). Le risque climatique n’est pas statique ; il se reconfigure d’année en année, comme n’importe quel autre risque financier.
La réduction du risque repose alors sur deux leviers complémentaires : anticipation et adaptation. Les systèmes d’alertes anticipées géolocalisées et la préparation opérationnelle réduisent l’impact immédiat des événements, tandis que les investissements d’adaptation diminuent structurellement la vulnérabilité.
Processus financier classique
Le choix des outils de diagnostic et de quantification financière du risque devient dès lors déterminant. Le guide PERIFEM sur la résilience climatique des sites commerciaux souligne plusieurs critères essentiels pour sélectionner ces outils :
Qualité et résolution des données d’aléas ;
Transparence et auditabilité des méthodes de calcul ;
Capacité à produire des indicateurs financiers directement exploitables – pertes annuelles, pertes extrêmes, impacts d’interruption ;
Autonomie d’usage par l’entreprise et actualisation régulière des informations.
Ces exigences conditionnent la fiabilité des décisions d’investissement, d’assurance et de financement.
Pour un directeur financier, la gestion des risques climatiques physiques devient un processus financier classique : diagnostiquer, quantifier, investir pour réduire le risque, et suivre dans le temps la performance de résilience. Dans un contexte d’intensification des aléas, l’inaction n’est plus une option ; l’adaptation devient un déterminant de la valeur et de la solvabilité de l’entreprise.
Professeur de finance à l'ESSCA School of Management, Jean-Louis Bertrand est engagé dans l'analyse des vulnérabilités climatiques des entreprises et des collectivités territoriales chez Tardigrade AI et en tant que vice-président du GIEC des Pays de la Loire.
08.03.2026 à 14:01
Huile de palme, cacao, café… qui travaillera demain dans les grandes plantations tropicales ?
Texte intégral (1939 mots)
Si l’impact environnemental des plantations tropicales est souvent questionné, les conditions des travailleurs restent, elles, souvent mises de côté. Pourtant, en Indonésie et en Malaisie par exemple, les plantations d’huile de palme sont aujourd’hui menacées par l’absence d’attractivité sociale de ce mode de production, qui n’a quasiment pas changé depuis l’époque coloniale. Une réalité souvent ignorée par les populations occidentales qui consomment quotidiennement de l’huile de palme.
Palmier à huile, cacao, café, banane : derrière ces produits du quotidien se cache une question rarement posée. Qui acceptera encore demain de travailler dans les grandes plantations tropicales ?
Depuis les indépendances des pays producteurs, ces filières reposent sur un modèle largement hérité de la période coloniale : des cultures d’exportation destinées aux marchés mondiaux, dont la rentabilité s’est longtemps appuyée sur une main-d’œuvre abondante, docile et peu coûteuse.
Or ce modèle s’essouffle. Si les débats publics sur les grandes filières tropicales se sont longtemps focalisés sur l’environnement, l’enjeu central devient aujourd’hui l’attractivité sociale de ces systèmes de production.
Des filières marquées par leur histoire coloniale
Les grandes cultures tropicales se sont construites sur la spécialisation des territoires et la dépendance à l’exportation. Comme nous l’avons montré dans un précédent ouvrage, les indépendances n’ont pas profondément transformé cette logique productive, malgré des ajustements techniques et institutionnels. Les rapports de pouvoir, l’organisation du travail et l’orientation prioritaire vers les marchés extérieurs demeurent largement structurants.
Palmier à huile en Asie du Sud-Est, cacao en Afrique de l’Ouest ou banane en Amérique latine suivent ainsi des trajectoires comparables, dans lesquelles la durabilité environnementale – portée par des standards de certification de plus en plus robustes – progresse plus rapidement que la transformation sociale des filières.
Ce décalage entre un modèle productif hérité de l’histoire coloniale et les aspirations sociales des sociétés tropicales contemporaines explique en grande partie la crise actuelle de l’emploi dans les grandes plantations.
Les jeunes se détournent du travail en plantation
En Indonésie et en Malaisie, premiers producteurs mondiaux d’huile de palme, les plantations peinent désormais à recruter localement. Les travaux conduits par John McCarthy, politiste à l’Australian National University, montrent que les jeunes ruraux se détournent massivement du travail agricole, jugé pénible, peu valorisant socialement et faiblement rémunéré.
Cette pénibilité est renforcée par une mécanisation encore insuffisante dans de nombreuses filières tropicales. Elle contribue également à accentuer les inégalités de genre : les tâches les plus dures reposent encore très largement sur une main-d’œuvre masculine, tandis que les femmes restent cantonnées à des emplois précaires et peu reconnus avec un accès limité au salaire et aux protections. Elles cumulent en plus le travail dans la plantation et les responsabilités domestiques, ce qui renforce leur fatigue et leur dépendance économique.
Depuis un siècle, le travail dans les plantations de palmier à huile a ainsi très peu évolué. Il reste très physique et peu rémunéré, avec des ouvriers qui coupent et transportent de lourdes charges dans des zones isolées.
Pour continuer à produire, les exploitations reposent donc de plus en plus sur une main-d’œuvre migrante, souvent vulnérable. En Asie du Sud-Est, la dépendance aux travailleurs étrangers dans les plantations de palmier à huile est très inégale selon les pays. Elle est particulièrement élevée en Malaisie : les migrants y représentent environ de 70 à 80 % des travailleurs du secteur, principalement originaires d’Indonésie, du Bangladesh, du Népal et de l’Inde. Lorsque la main-d’œuvre étrangère était indisponible du fait de la pandémie de Covid-19, certaines grandes plantations ont tâché d’attirer des travailleurs locaux en offrant des emplois aux repris de justice, en logeant gratuitement leurs ouvriers, sans que cela suffise à faire remonter la nette baisse de production.
À l’inverse, en Indonésie, la production repose surtout sur une main-d’œuvre nationale, souvent issue de migrations internes entre îles, et la part de travailleurs étrangers dans les plantations y reste marginale.
La question devient alors centrale : quel jeune Indonésien ou Malaisien choisirait volontairement de travailler dans une plantation, s’il n’y est pas contraint par l’isolement géographique ou l’absence d’alternatives économiques locales ? Cette désaffection menace, à terme, la stabilité sociale et productive des grandes filières tropicales.
L’huile de palme spécifiquement est aujourd’hui pleinement dépendante de la main-d’œuvre, car c’est une culture très peu mécanisée. De fait, les caractéristiques botaniques du palmier à huile, qui produit des grappes de fruits très nombreuses et très serrées, rendent la récolte difficile à automatiser.
Les régimes doivent être coupés parfois à plus de dix mètres de hauteur et l’ouvrier doit juger visuellement leur niveau de maturité (taille et couleur des fruits, présence de fruits détachés), ce qui en fait une opération délicate, que les machines peinent encore à reproduire.
Cette faible mécanisation s’explique aussi par l’abondance historique d’une main-d’œuvre bon marché, locale ou immigrée, dans les régions productrices, qui a longtemps limité les incitations à investir dans la recherche et le développement (R&D) et dans des solutions techniques alternatives.
Certifier la durabilité : des progrès timides
Face aux critiques, notamment liées aux risques de déforestation, les filières tropicales ont multiplié les dispositifs de certification. Huile de palme durable, cacao ou café certifiés promettent traçabilité et meilleures pratiques environnementales. Ces outils ont permis des avancées réelles, mais ils laissent souvent de côté la question du travail.
La certification du palmier à huile, notamment à travers des dispositifs tels que la Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO), demeure un processus long, complexe et coûteux. Elle repose sur des cahiers des charges exigeants, des audits réguliers et des exigences élevées en matière de traçabilité des pratiques, impliquant des compétences administratives et techniques substantielles. Si les grandes entreprises agro-industrielles sont en mesure de mutualiser ces coûts et d’absorber les contraintes administratives associées, ceux-ci constituent en revanche un obstacle majeur pour les petits planteurs, qui représentent pourtant environ 40 % de la production nationale d’huile de palme en Indonésie.
Dans de nombreuses régions productrices, ces derniers manquent du temps, de l’accompagnement et des moyens financiers nécessaires pour accéder durablement à la certification. Coûts d’audit, lourdeurs administratives et exigences de conformité continue excluent de fait une large partie des producteurs indépendants. Il en résulte un paradoxe : les acteurs les plus vulnérables sont aussi ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour accéder aux dispositifs censés améliorer la durabilité, renforçant ainsi les inégalités au sein de la filière palmier à huile.
La durabilité reste donc encore trop souvent pensée à l’échelle de la parcelle ou de la chaîne d’approvisionnement, sans intégrer pleinement les conditions d’emploi, les parcours professionnels et les perspectives sociales des travailleurs.
Des consommateurs exigeants, mais un débat incomplet
Les consommateurs européens interrogent de plus en plus l’origine des produits tropicaux et la transparence des circuits de production. Mais cette exigence demeure majoritairement environnementale. La question de l’emploi, de son évolution et de son attractivité reste largement absente du débat public.
Comme l’analyse Stefano Ponte, spécialiste des chaînes de valeur agricoles mondiales, ce déséquilibre comporte un risque majeur : sans amélioration tangible des conditions de travail, les dispositifs de durabilité peuvent devenir de simples outils de conformité, sans transformation structurelle des filières.
Cette remise en question concerne aussi les organisations de production et leur gouvernance. Coopératives, entreprises agro-industrielles et organismes de filière jouent un rôle clé dans la structuration de l’emploi, la formation et la reconnaissance des métiers, mais restent encore trop rarement au cœur des stratégies de durabilité.
Repenser l’attractivité des filières tropicales
L’avenir des grandes cultures tropicales dépendra moins des rendements que de leur capacité à attirer et retenir des travailleurs. Revalorisation salariale, mécanisation adaptée, accès à la formation et reconnaissance sociale des métiers agricoles deviennent des leviers essentiels.
Comme le rappelle l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’emploi rural est désormais un facteur clé de la durabilité des systèmes agricoles dans les pays tropicaux.
Cette revalorisation doit concerner non seulement les agriculteurs, mais aussi les cadres et les responsables de plantation appelés à repenser leur formation et à être davantage sensibilisés aux enjeux sociaux et environnementaux.
Des initiatives, comme le projet TALENT porté par l’Agence française de développement (AFD) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), illustrent cette évolution en cherchant à renforcer les compétences, les trajectoires professionnelles et l’attractivité des métiers agricoles tropicaux dans une perspective de durabilité.
Une question politique avant d’être agricole
Derrière le palmier à huile, le cacao ou le café se pose une question politique majeure : quel avenir pour les sociétés tropicales postcoloniales ? Continuer à fonder ces économies sur des cultures d’exportation à la logique essentiellement extractiviste les rend socialement peu attractives et fragilise leur avenir.
La question n’est donc pas seulement comment produire durablement, mais bien qui produira demain, et à quelles conditions.
Alain Rival a reçu des financements du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France) via son Fonds de solidarité pour les projets innovants (FSPI). Ses recherches sont également finançées par l'Agence Francaise de Developpement (AFD). Alain Rival a été Boursier Marie Curie de la Commission Européenne.