22.06.2026 à 16:39
Ces scientifiques qui autopsient les cétacés échoués sur nos côtes
Texte intégral (5139 mots)
Ils sont 500 hommes et femmes répartis un peu partout sur les côtes françaises. Tout au long de l’année, on les appelle lorsqu’un mammifère marin s’échoue sur une plage, que ce soit un phoque ou bien un cachalot, en passant par des dauphins et même des lamantins ou des éléphants de mer en outre-mer.
Les informations qu’ils ont pu recueillir lors des quelque 35 000 examens réalisés à ce jour sont précieuses pour la science. Elles permettent de mieux comprendre ces mammifères encore très mystérieux et d’étudier les effets des activités humaines en mer.
Olivier Van Canneyt est ingénieur de recherche à La Rochelle Université et directeur adjoint de l’unité d’appui et de recherche Pelagis (CNRS – La Rochelle Université) qui coordonne ce réseau. Il nous raconte ce travail particulier, ses défis logistiques comme ses évolutions, depuis les années 1970 jusqu’aux récents échouages d’un rorqual boréal à l’île de Ré, en Charente-Maritime, et d’un très méconnu Mesoplodon de True, à Capbreton dans les Landes.
The Conversation : Comment est né le Réseau national d’échouage (RNE) ?
Olivier Van Canneyt : C’est une longue histoire. Elle commence dans les années 1970. Un docteur en médecine, du nom de Raymond Duguy, était conservateur au Muséum national d’histoire naturelle de La Rochelle et il a commencé à s’intéresser aux mammifères marins qui vivaient le long des côtes françaises.
À cette époque, il y avait encore très peu de données disponibles à leur sujet. En 1963, un échouage de masse était survenu sur l’île d’Yeu : tout un groupe de globicéphales noirs sont morts sur la plage. Le Dr Duguy a alors été sollicité pour venir faire des observations sur ces animaux. Il a, comme cela, réalisé que les échouages permettaient d’acquérir des informations sur la présence des animaux au large de nos côtes.
Raymond Duguy a alors commencé à réfléchir à la façon dont ce genre d’informations pouvait être recueilli efficacement et, au début des années 1970, s’est mis en place le réseau Échouage, avec des associations, des muséums, des laboratoires. Il y avait déjà des correspondants du réseau du nord de la France jusqu’en Méditerranée.
Comment a évolué, depuis, le réseau ?
O. V. C. : Au début, l’objectif était très naturaliste. On voulait répondre à des questions comme « Quelles sont les espèces ? », « Où peut-on les retrouver ? », « À quelle saison ? ».
Dans les années 1980, on s’est intéressé également à la biologie des animaux, et on s’est rendu compte qu’il y avait aussi un intérêt à faire des prélèvements sur ces animaux pour pouvoir répondre à des questions, telles que « Que mangent ces espèces ? », « Combien de temps vivent-elles ? », « Comment se reproduisent-elles ? ».
Dans les années 1980 ont également eu lieu les premières thèses fondées sur les données du réseau Échouage.
Dans les années 1990, ensuite, les causes de mortalité ont commencé à constituer un nouvel intérêt, du fait de pics d’échouages de dauphins sur la côte atlantique. On a alors voulu répondre à des questions sur les origines et les saisonnalités de ces phénomènes. Le lien a été rapidement fait avec les captures accidentelles dans les engins de pêche.
Il y a donc eu un intérêt inédit portant sur l’identification des causes de mortalité de manière précise pour comprendre les pressions que subissent ces animaux vis-à-vis des activités humaines. Chez d’autres grands cétacés, il y avait aussi des problèmes de collision. Les échouages pouvaient alors être utilisés comme un indicateur des menaces, d’autant plus que, entre temps, le réseau Échouage s’était alors largement étoffé, en matière de maillage géographique, de nombre de participants. Il devenait aussi de plus en plus connu des communes, des services de secours.
Depuis d’autres questions sont advenues. En plus de l’étude des mammifères marins, de la structure des populations, ont émergé des enjeux, comme les contaminants, l’impact des changements environnementaux.
Nous avons également pu constituer une des plus importantes banques de données de prélèvements de tissu et d’organes en Europe. De nombreux laboratoires viennent d’ailleurs la consulter. Nous avons aussi pu intégrer les départements et collectivités d’outre-mer à notre réseau.
Et enfin, nous avons ajouté une compétence supplémentaire à notre réseau : celle des vétérinaires qui peuvent faire de vraies nécropsies légales, pouvant être entendues devant un tribunal. Une nécropsie est une autopsie réalisée sur un animal mort.
Les vétérinaires permettent également d’ajouter leur compétence sanitaire à notre réseau. Concrètement, on regarde désormais également s’il y a des maladies émergentes chez les mammifères marins.
Aujourd’hui, vous avez 500 correspondants partout en France, mobilisables pour un échouage de phoque comme d’un rorqual de plus de 15 tonnes. Logistiquement, comment est-ce que cela se passe ?
O. V. C. : On assure une permanence sept jours sur sept, tous les jours de l’année, avec un numéro unique. Dès qu’un mammifère marin échoue sur une plage, on nous appelle. Ce sont parfois des particuliers qui font une rapide recherche Internet, tapent « Que faire si un dauphin échoue », par exemple, et tombent directement sur nous. Ce sont sinon les communes qui nous appellent, car elles connaissent la procédure, qui a été très efficacement relayée au fil des années par les ministères et les préfectures.
Une fois qu’on est prévenus, tout dépend du cas de figure. Est-ce un animal vivant ? un animal mort ? un petit ? un gros ? La plupart du temps, on a affaire à des animaux morts de petites tailles, donc facilement manipulables avec les moyens d’une commune. On va alors évacuer l’animal du domaine public maritime et, avec le correspondant mobilisé, décider de ce qu’on va faire de l’animal en fonction de son état de décomposition.
Si l’état de décomposition permet de faire une nécropsie très poussée, on va transporter l’animal dans un laboratoire vétérinaire ou une autre structure permettant de le faire. Si l’état de décomposition ne le permet pas, l’examen va se faire directement sur le terrain par le ou la correspondante qui a une formation. Cet examen sera avant tout externe. On va vérifier l’espèce, le sexe, faire des mesures, regarder s’il y a des indices sur la cause de la mort.
Ensuite, le ou la correspondante peut éventuellement ouvrir l’animal pour un examen partiel qui permet de collecter quelques prélèvements, documenter l’état de santé de l’animal sans forcément aboutir véritablement à une conclusion sur la cause de la mort. C’est ce qu’il se passe pour les petits animaux qui échouent morts sur nos côtes, soit 90 % des cas.
Pour les grandes espèces, la logistique devient tout de suite un défi. Chaque cas est particulier, mais, généralement, ce sont les préfectures qui prennent en main la logistique en suivant nos conseils, qui varient en fonction du site d’échouage, de l’espèce, de sa taille… Selon nos indications, les préfectures vont alors réquisitionner les moyens nécessaires. Cela peut être des pelleteuses ou des grues, par exemple. L’animal peut parfois être transporté d’un seul bloc. Si ce n’est pas le cas, on fera l’examen directement sur la plage et ensuite on le découpera avec des engins de BTP pour faire les prélèvements.
J’imagine qu’un cétacé qui échoue sur une plage, cela attire les curieux. Est-ce quelque chose qui entrave votre travail ?
O. V. C. : En général, il y a très vite un périmètre de sécurité établi par la préfecture. C’est important pour la sécurité de tout le monde, de l’animal, s’il est toujours vivant, des promeneurs et celle des éventuels animaux de compagnie. Il est primordial d’éloigner les chiens, par exemple, pour éviter de possibles transmissions de pathogènes.
Une fois ce périmètre dressé, nous ne sommes pas pour interdire aux gens de venir observer. Quand on est assez nombreux, on tâche même en général de faire en sorte que quelqu’un puisse aller à la rencontre du public pour répondre à leurs éventuelles questions, potentiellement faire de la sensibilisation au passage, éviter le possible partage de fausses informations.
Pendant que certains regardent, vos correspondants s’affairent donc à l’examen qui tâche d’élucider les causes de la mort. Comment peut-on les déterminer ?
O. V. C. : Cet examen, réalisé par un correspondant vétérinaire ou non, permet d’aboutir à une probabilité de cause de la mort. Parfois, les causes de la mort paraissent évidentes : quand l’animal présente des traumatismes importants, des blessures liées à une collision, à une capture accidentelle, des morsures liées à une compétition avec une autre espèce ou une prédation. Ce genre de choses est assez facile à détecter, il n’y a pas forcément besoin d’être vétérinaire pour voir ces indices-là.
Mais savoir si ces marques ont été infligées avant la mort on non, si elles ont pu provoquer la mort, ce sont des choses, qui sont plus complexes, auxquelles on forme nos correspondants.
S’il n’y a pas d’indices très marqués, la nécropsie vétérinaire permettra en général de donner d’autres clés de compréhension. Cet examen va aboutir à un tableau clinique permettant d’évaluer l’état de santé de l’animal. Les prélèvements effectués vont être envoyés en laboratoire et permettre de nous donner certaines informations au-delà de l’âge de l’animal et de ce qu’il a mangé.
Ce sont, par exemple, des données virologiques, bactériologiques, histologiques, c’est-à-dire la structure microscopique des tissus et des organes. Ces examens sont très complémentaires de ceux effectués par les vétérinaires et permettent d’identifier, par exemple, les agents infectieux, si l’origine de la mort est pathologique.
Récemment, deux cétacés sont morts sur nos côtes : un très rare Mesoplodon de True, d’une tonne environ, à Capbreton et un rorqual boréal de 14,5 mètres et de 15 tonnes sur l’île de Ré, les 28 et 29 mai 2026. Est-ce difficile de réagir quand il y a une telle simultanéité entre deux échouages ?
O. V. C. : Le mésoplodon s’est échoué un jeudi. C’est un animal qui se transporte facilement, et on a pu faire l’autopsie le vendredi. Le rorqual s’est lui échoué vendredi soir. Il a ensuite été gruté et mis dans un grand camion. Il a malheureusement dû être coupé pour cela, car il était impossible de le faire entrer avec sa nageoire caudale, qui a donc été sectionnée. Il a ensuite été transporté jusqu’au port de commerce de La Rochelle, sur un site fermé au public, où on a pu faire les opérations de découpe pour l’examen.
Dans les deux cas, c’est l’équipe de La Rochelle qui a été mobilisée, et c’est la même vétérinaire qui a donc examiné les deux cétacés.
Une fois l’examen et les prélèvements faits, que devient la carcasse d’un animal qui fait 15 tonnes ?
O. V. C. : Par le passé, les carcasses pouvaient servir pour l’alimentation animale, mais plus maintenant, car il est désormais interdit de recycler les carcasses d’animaux sauvages. Ces animaux partent donc à l’équarrissage puis sont incinérés. Nos prélèvements, eux, rejoignent la banque de prélèvements de tissus et d’organe.
Que sait-on aujourd’hui sur la cause de la mort de ces deux animaux ?
O. V. C. : Dans les deux cas, il faut commencer par regarder les commémoratifs, c’est-à-dire les circonstances de l’échouage. Dans ces deux cas, les animaux se sont échoués vivants. C’est quelque chose qui interroge toujours : est-ce accidentel, comme c’est le cas souvent avec les dauphins quand ils viennent chasser dans des eaux peu profondes ?
Dans ces deux cas récents, on a affaire à des animaux qui sont plutôt océaniques. Ils vivent très au large, à de grandes profondeurs. Ces deux cas étaient donc assez exceptionnels et ne peuvent pas être accidentels. Il y a forcément une cause initiale à ces échouages.
Nous n’avons pas vu de traumatismes, de blessures sur ces animaux. Pour le mésoplodon, il y a eu un concours de circonstances, qui a pu nous interroger, avec des travaux qui ont lieu en mer à ce moment pour poser une ligne de haute tension sous l’eau. Rien ne nous dit qu’il y a un lien, mais rien ne nous dit non plus le contraire.
Ce qui est plus flagrant, au regard des premiers examens qui ont été faits, c’est que c’étaient deux animaux qui n’étaient pas en très bonne condition physique, même si les manipulations sont très difficiles sur des animaux de cette taille. On attend désormais les retours d’analyse des prélèvements, mais, d’après notre vétérinaire, on est plutôt sur la piste de pathologies.
Ces deux animaux se sont échoués lors d’un pic de chaleur très anormal pour un mois de mai en Europe. Est-ce que cela peut avoir une incidence sur les échouages de ces mammifères marins ?
O. V. C. : Nous n’avons pas noté jusqu’ici d’influence des épisodes aigus de forte température. Les changements environnementaux ont probablement une incidence, mais d’un autre ordre : on note, par exemple, un changement des aires de répartition des animaux, probablement lié à la disponibilité de leurs proies qui peut être modifiée du fait du changement de températures entre autres. C’est ce que l’on suspecte notamment pour certaines espèces de cétacés qui sont de plus en plus souvent observées dans les eaux côtières, comme le dauphin commun, mais aussi, certaines années, des espèces plus océaniques comme le rorqual commun.
Plus généralement, y a-t-il des saisonnalités dans les échouages ?
O. V C. : Il y a effectivement des saisons d’échouage, qui diffèrent en fonction des espèces. Donc toute l’année, on a des échouages, mais certaines périodes sont généralement plus calmes. C’est le cas du printemps. On sort de l’hiver où on a des pics d’échouages de petits cétacés, car il y a une forte densité de petits cétacés en Atlantique et en Manche, qui viennent notamment hiverner dans le golfe de Gascogne, par exemple. En été, on va retrouver ces animaux en Bretagne et, donc, on aura alors un pic d’échouage en Bretagne.
Pour ce qui concerne les phoques, les échouages sont souvent en lien avec la période de reproduction, qui a lieu à l’automne pour les phoques gris et en été pour les phoques veau-marin. Néanmoins, des phoques sont signalés tout au long de l’année, quasiment tous les jours, notamment sur les côtes de Manche, parfois sur des plages où l’on ne s’attend pas à les trouver. Mais, le plus souvent, ce sont simplement des individus venus se reposer. Dans ce cas, c’est souvent aussi un défi que de distinguer à distance un phoque en « détresse » qui nécessite une intervention d’une présence normale.
Année après année, les échouages sont-ils en hausse ?
O. V. C. : Sur les côtes françaises, les échouages présentent des effectifs élevés, mais sont relativement stables depuis quelques années, cela dépend des espèces.
Entre 2016 et 2023, on a observé des hausses par rapport à la normale, notamment pour le dauphin commun. Les échouages de phoques sont en augmentation, ceux de marsouins communs ou de globicéphales noirs, par exemple, diminuent. Pour les grands cétacés, comme les rorquals, on a eu des années avec des pics également et avec des animaux qui étaient plutôt amaigris, qui semblaient dénutris. Cela nous a quelque peu interpellés.
Surtout quand on regarde ce qui se passe ailleurs, ce que l’on tâche de faire régulièrement. Or, on sait que, sur la côte ouest des États-Unis, il y a de fortes mortalités de grandes baleines en lien justement avec la disponibilité des ressources. Il y a des années chaudes où la disponibilité des ressources est moindre et où les animaux ont du mal à se nourrir. C’est quelque chose que l’on pourrait aussi voir dans nos eaux, mais les rorquals se maintiennent très loin des côtes et les échouages sont aussi dépendants des conditions de dérive de ces années.
Les échouages sont toujours une occasion d’améliorer nos connaissances, mais dans quelles mesures sont-ils parfois évitables ?
O. V. C. : La plupart des animaux qui échouent sur nos côtes sont morts en mer, c’est donc difficile d’éviter un échouage, sauf à éviter la mort en mer. Si celle-ci est naturelle, comme c’est le cas souvent, rien n’est possible. Si, par contre, elle est d’origine humaine, on peut bien sûr travailler sur des mesures visant à éviter cela. C’est justement ce que l’on tâche de faire avec les pêcheurs, ou bien, en Méditerranée, avec les grands navires qui peuvent entrer en collision avec les baleines.
Concernant les animaux vivants, dans les cas d’échouages accidentels, une intervention humaine peut parfois permettre de remettre les animaux à l’eau, et peut les sauver. Mais pour cela, comme pour les animaux morts, il ne faut rien faire soi-même. Il faut toujours rester à distance, nous appeler au plus vite et suivre les consignes que l’on pourra donner en fonction de la situation.
Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.
Olivier Van Canneyt ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.06.2026 à 11:44
Quelle éducation au vivant à l’heure de l’anthropocène ?
Texte intégral (1729 mots)
À l’école, les savoirs organisés en disciplines décomposent le vivant au risque d’en atténuer les dynamiques relationnelles qui le structurent. Pourtant, les crises écologiques rappellent que le vivant se déploie dans un tissu d’interdépendances que les frontières disciplinaires peinent parfois à saisir.
Pourquoi continue-t-on à enseigner séparément des notions comme l’organisme, le sol ou le climat, alors que les crises écologiques révèlent leur interdépendance ? Ce décalage tient en partie à une organisation des savoirs héritée d’une tradition analytique et d’une logique de transposition didactique, qui vise à isoler et stabiliser les phénomènes pour rendre possible leur enseignement, au risque d’en atténuer les dynamiques relationnelles.
Les limites de l’éducation au vivant ne relèvent donc pas uniquement de choix pédagogiques : elles tiennent aussi à une conception encore largement fragmentée du vivant, appréhendé selon une logique d’entités stabilisées mises en relation, plutôt que comme un tissu de relations dynamiques constitutives.
Une crise écologique… mais aussi une crise des savoirs
L’entrée dans l’anthropocène marque un tournant : les activités humaines modifient désormais les grands équilibres de la planète.
Dans le prolongement des travaux de Wladimir Vernadsky, cette transformation peut être comprise comme un forçage des systèmes terrestres par les activités humaines. Mais cette crise n’est pas uniquement environnementale, elle est aussi une crise des savoirs. Nos manières de connaître structurent notre compréhension du monde, orientent nos façons d’agir et participent ainsi aux transformations écologiques contemporaines.
Dans cette perspective, le philosophe Bruno Latour insiste sur la nécessité de repenser les conditions d’habitabilité d’un monde terrestre devenu instable, tandis que Boaventura de Sousa Santos invite à dépasser l’idée même d’un monde unique pour penser un plurivers fondé sur la reconnaissance de la pluralité des savoirs et des mondes de connaissance légitimes, dans le cadre des épistémologies du Sud.
Or, l’école reste largement structurée autour de savoirs pensés pour un monde stable et prévisible – un monde qui n’est plus le nôtre. Elle entretient ainsi une conception de la connaissance comme mise en ordre du réel, au détriment de l’attention portée à l’instabilité, aux transformations et aux interdépendances qui caractérisent le(s) vivant(s) aujourd’hui.
Une école en décalage avec les enjeux contemporains
Les attentes sociales ont profondément évolué. Face aux crises écologiques, les citoyens – et en particulier les élèves – recherchent du sens, des repères et des capacités à agir. Pourtant, les savoirs scolaires apparaissent souvent déconnectés de ces enjeux.
L’éducation au vivant reste majoritairement structurée par une approche mécaniste qui repose sur un principe de décomposition des objets d’étude afin d’en faciliter l’appropriation. Elle a longtemps constitué un outil puissant de connaissance du monde biologique. Elle implique toutefois un mode de stabilisation des savoirs : pour être enseignés, les phénomènes sont isolés, simplifiés et découpés en objets distincts afin de les rendre intelligibles.
Ce geste de réduction n’est pas problématique en soi ; il le devient lorsqu’il tend à invisibiliser les relations dynamiques qui constituent le vivant. Au regard des enjeux écologiques contemporains, cette limite apparaît avec une particulière netteté. Les phénomènes environnementaux ne peuvent être réduits à des objets isolés : ils s’inscrivent dans des systèmes complexes, faits d’interactions entre espèces, milieux et temporalités multiples.
Ce décalage ne renvoie donc pas seulement à un retard des contenus scolaires, mais à une tension plus profonde entre deux régimes de pensée du vivant.
Le vivant : des sciences en pleine transformation
Le problème qui nous occupe s’inscrit dans un contexte plus large de transformations profondes des sciences du vivant et des sciences de la Terre. Dans le cadre de l’anthropocène, ces disciplines ont progressivement déplacé leur regard : le vivant n’y est plus seulement appréhendé comme un ensemble d’objets isolés, mais comme un tissu d’interdépendances dynamiques, inscrit dans des écosystèmes complexes et multiscalaires.
Cette évolution ne correspond pas à un simple enrichissement des connaissances, mais à un véritable changement de cadre de pensée. Les sciences du vivant accordent désormais une place centrale aux interactions, aux rétroactions et aux processus d’émergence, ce qui rend plus difficile toute séparation stricte entre organismes, milieux et temporalités. Elles s’inscrivent ainsi dans une pensée écologique, attentive aux ruptures et aux discontinuités.
Depuis les travaux de Jacob von Uexküll, qui montrait que chaque organisme construit son propre monde (son « Umwelt »), jusqu’à ceux de Marc-André Selosse sur les symbioses, le vivant est de plus en plus envisagé comme un tissu de relations. Dans une perspective complémentaire, les recherches de Vinciane Despret contribuent également à déplacer le regard, en montrant que les relations entre humains et non-humains participent à la construction même des mondes vivants.
Ces évolutions dessinent une reconfiguration profonde des sciences du vivant et de l’environnement, désormais à la fois relationnelles, situées, orientées vers l’action et traversées par des enjeux politiques. On n’est plus dans une science principalement descriptive : il s’agit d’une science engagée dans la compréhension et l’accompagnement de transformations concrètes des institutions, des politiques publiques et des comportements.
Dans cette perspective, la production de savoirs devient elle-même objet de réflexion critique, interrogeant ses conditions de production, ses effets et ses cadres de légitimation. Se met ainsi en place une hybridation croissante entre sciences et sociétés, où les données scientifiques s’articulent aux enjeux sociaux et aux conflits d’acteurs – comme l’illustrent les questions énergétiques, situées à l’intersection des dimensions techniques, politiques et de justice sociale.
Pourtant, cette approche relationnelle et interactionniste du vivant reste largement absente des classes, où les curricula privilégient encore des démarches analytiques, centrées sur des objets plutôt que sur des systèmes.
Écologiser les savoirs : apprendre à penser les relations
Face à ce constat, une transformation s’impose : écologiser les savoirs. Il s’agit d’introduire dans les curricula une pensée systémique et complexe du vivant. Comprendre un écosystème ne consiste pas seulement à en identifier les composants, mais à saisir les relations qui les structurent.
Concrètement, cela implique de travailler sur des systèmes plutôt que sur des éléments isolés, d’articuler les différentes échelles – du micro au planétaire – et d’intégrer l’incertitude ainsi que les dynamiques propres aux phénomènes étudiés.
Décoloniser les savoirs : reconnaître leur pluralité
Mais cette transformation ne peut être uniquement scientifique ; elle est aussi politique. Décoloniser les savoirs ne consiste pas à rejeter la science, mais à la réinscrire dans un dialogue avec d’autres formes de connaissance. C’est reconnaître que tout savoir est situé, produit dans des contextes sociaux, culturels et historiques.
Les travaux de Boaventura Sousa Santos montrent ainsi que la science moderne a longtemps imposé une hiérarchie des connaissances, reléguant d’autres savoirs – locaux, autochtones ou expérientiels – à l’invisibilité. Or, comprendre le vivant suppose précisément de reconnaître cette pluralité des manières de connaître.
Un curriculum pertinent pour un monde incertain
Dans un monde marqué par l’incertitude, un curriculum pertinent ne peut plus se réduire à une simple liste de connaissances. Il doit être pensé à partir de trois formes complémentaires de pertinence.
La première est une pertinence sociale : elle consiste à relier les savoirs aux enjeux contemporains et à la demande de sens. Cela suppose de les enrichir par des controverses, des débats publics et des situations concrètes de conflits d’intérêts entre différentes parties prenantes, afin de former des élèves capables de comprendre le monde et d’y agir.
La deuxième est une pertinence scientifique et écologique : elle suppose d’assumer la complexité du vivant plutôt que de la simplifier artificiellement. Cela passe par le développement d’approches interdisciplinaires, l’intégration de l’incertitude et l’apprentissage d’une pensée systémique.
La troisième est une pertinence politique : elle repose sur la reconnaissance de la pluralité des savoirs et sur une exigence de justice environnementale. Dans cette perspective, l’enseignement des sciences devient un enjeu démocratique, étroitement lié à la capacité des citoyens à participer aux choix collectifs.
Faouzia Kalali est MCF HDR à l 'université de Rouen Normandie. Actuellement Emérite.
Jean-Marc Lange a reçu des financements de l'ANR.
18.06.2026 à 16:58
Vague de chaleur : les poules pondent moins d'œufs et des œufs plus petits
Texte intégral (2541 mots)
C’est une des nombreuses conséquences des vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses liées au changement climatique : les poules pondent moins d’œufs, des œufs plus petits et plus fragiles. Mais alors que les épisodes caniculaires se généralisent, de nombreux chercheurs à travers le monde tâchent de trouver comment rendre les poules et les poulets plus résilients à la chaleur, car leur viande et leurs œufs demeurent parmi les sources de protéines animales les plus populaires et les moins gourmandes en ressources.
Les humains ne sont pas les seuls à tâcher bon gré mal gré de s’adapter aux fortes chaleurs. Les poules modifient également leur comportement et leur métabolisme pour faire face à la hausse des températures, dont le ressenti dépend aussi de l’humidité et de la vitesse de l’air.
Comment les poules essaient-elles de s’adapter à la chaleur ?
Contrairement à nous, les poules n’ont pas de glandes sudoripares fonctionnelles facilitant leur thermorégulation par la transpiration, et leur plumage est isolant. Pour se rafraîchir, elles vont donc généralement s’étaler sur le sol et mettre en place une hyperventilation respiratoire qui leur permet d’évacuer de l’eau et, par cette évaporation, de la chaleur.
Elles limitent ainsi l’augmentation de leur température interne. Elles vont également rechercher la fraîcheur (par exemple, l’ombre en plein air et les courants d’air) et augmenter leur consommation d’eau.
En parallèle, elles vont aussi tenter de limiter la production de chaleur en diminuant leur consommation d’aliments. Elles vont de plus allouer moins d’énergie et de nutriments à la formation d’œufs afin de préserver leurs fonctions vitales quand elles sont soumises aux fortes chaleurs et au stress oxydant induit.
Ces modifications comportementales et métaboliques auront cependant lieu à des degrés divers, en fonction de la durée et de l’intensité du coup de chaleur et de la possibilité d’avoir des phases de récupération plus fraîches la nuit.
Moins d’œufs et des œufs plus petits
La capacité des poules à produire des œufs peut également être affectée différemment en fonction des conditions d’ambiance. Avec 32 °C en continu au lieu de 22 °C habituellement, nous notons, en conditions expérimentales, une baisse de production d’œufs de 15 à 30 %. Cependant, en cas de chaleur cyclique mimant des variations jour-nuit et laissant des périodes de récupération assez fraîches, la production globale n’est pas modifiée.
Mais lors de cette exposition non continue, le poids total des œufs et celui de ses différents composants sont quand même affectés. La coquille de l’œuf risque d’être rapidement fragilisée, car la quantité de calcium ingérée par l’animal à travers sa consommation d’aliments est diminuée, et son utilisation altérée.
Nous notons de fait une diminution de la disponibilité du calcium sanguin due à l’augmentation de l’expiration de CO₂ liée à l’hyperventilation respiratoire. C’est pourquoi une supplémentation en calcium au-delà de celui apporté par l’aliment est nécessaire pour préserver le capital calcique de la poule et la qualité de la coquille d’œuf. Cette altération du poids de coquille a lieu dès les premiers jours d’exposition à la chaleur en cas d’exposition continue. On note également une diminution de la quantité de blanc d’œuf (albumen) riche en protéines et en eau.
En ce qui concerne le jaune d’œuf, une diminution de poids s’opère également, mais de manière moins abrupte, en raison de modifications métaboliques de plus long terme : c’est le foie qui synthétise les composants lipidiques du jaune d’œuf avant leur stockage au niveau de l’appareil reproducteur dans l’ovaire de la poule en amont de la ponte.
Au final, le poids moyen de l’œuf sera altéré. On note ainsi des diminutions de poids d’œuf de 0,4 à 1 gramme par degré Celsius, au-dessus de 25 °C de température ambiante.
D’autres impacts de la chaleur
La forte augmentation des températures ambiantes provoque aussi d’autres impacts délétères pour la santé des poules en élevage. Une exposition prolongée à des températures très élevées (42 °C) se révèle létale pour les poules dont la température interne se stabilise normalement autour de 41 °C. C’est également le cas lorsque la température s’élève au-delà de 44 °C.
Dans des situations moins extrêmes, la consommation d’eau par abreuvement plus importante peut conduire à des fientes plus humides. Cette humidité au niveau du sol doit être surveillée pour éviter le développement de pathogènes et le risque de pododermatite qui abîme les pattes de l’animal.
La mise en place de brume (diffusion de très fines gouttelettes d’eau dans l’air du bâtiment d’élevage) peut également accentuer le phénomène d’humidité au sol si la ventilation n’est pas correctement gérée. En effet, les micro-gouttelettes contribuent à abaisser la température ressentie par les volailles en absorbant de la chaleur, mais elles doivent être évacuées du bâtiment par la ventilation en même temps que l’air chargé.
Chez le poulet de chair, destiné à la consommation de viande, il a également été montré que l’intégrité du tube digestif pouvait être altérée par de fortes chaleurs. Cela peut donc avoir une incidence sur les diarrhées, l’état de la litière, la prolifération de pathogènes…
Nous savons également que le changement climatique risque d’augmenter la fréquence d’exposition à certains pathogènes (parasites, virus, bactéries…), avec une possible expansion de leurs zones de présence.
Des protéines animales toujours plus populaires
Malgré ces menaces qui pèsent sur l’élevage de poules pondeuses et de poulets de chair, les œufs comme la viande de poulet restent des protéines éminemment populaires à travers le monde, à commencer par la France. La viande de volaille y est désormais la viande la plus consommée.
Cela s’explique notamment par son prix abordable, ses qualités nutritionnelles, la diversité des formes de produits de grande consommation proposés, l’absence d’interdit religieux pesant sur ces aliments. Nous pouvons également citer leur empreinte carbone faible ainsi que la rapidité de la croissance des poulets, le peu de terre, d’eau et d’énergie nécessaires à son élevage, comparés aux systèmes d’élevage produisant des viandes rouges.
La production de poulet de chair est cependant, elle aussi, largement affectée par les périodes de forte chaleur, avec une baisse de croissance de ces animaux liée à la diminution de leur consommation d’aliments ainsi qu’à des modifications de leur comportement et de leur métabolisme. Cette réalité engendre donc une durée d’élevage potentiellement plus longue et une augmentation des coûts de production.
L’adaptation de ces élevages au changement climatique est donc l’objet de beaucoup d’attention de la part des éleveurs eux-mêmes, mais également des scientifiques, qui proposent des solutions en collaboration avec les filières.
Travailler sur les conditions d’élevage et les systèmes d’alerte des éleveurs
Pour cela, un premier axe de recherches vise à optimiser les conditions de l’élevage afin de minimiser les risques. Cela concerne notamment le transport des animaux pour les poulets de chair. Plus globalement sont à l’étude de nouvelles stratégies de ventilation des bâtiments, afin de favoriser les pertes de chaleur des animaux par convection, tout comme la brumisation, où un savant équilibre est à trouver pour ne pas trop humidifier la litière, ce qui générerait la prolifération de pathogènes.
Nourrir les poules pendant les périodes les plus fraîches de la journée ou de la nuit en inversant le programme lumineux demeurent d’autres leviers d’actions. Ce sont des pratiques anciennes qui ont fait leurs preuves pour limiter l’impact du coup de chaleur sur les animaux.
Pour les élevages en plein air, favoriser les zones d’ombre et un microclimat autour du bâtiment avec la plantation d’arbres est une autre piste.
Du côté des éleveurs, l’amélioration des systèmes d’alerte est une autre voie de progrès, d’une part, avec des systèmes audio et vidéo permettant de déceler très précocement des modifications de comportement des animaux et, d’autre part, grâce à des alertes météo pour anticiper les vagues de chaleur et prendre les mesures appropriées sur l’élevage.
Les recherches sur les différentes races
L’espèce Gallus gallus est élevée pour la production d’œufs et/ou de viande partout dans le monde. Une autre piste pour adapter les élevages aux fortes chaleurs est donc de se pencher sur les races qui, à travers le monde, sont susceptibles de mieux tolérer la chaleur. Il s’agit de réaliser des croisements d’animaux qui sont plus performants dans des conditions d’élevages plus difficiles, notamment en matière de température.
Ces thématiques sont travaillées par certains collaborateurs de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), notamment au Centre d’excellence régionale sur les sciences aviaires (Cersa) (Université de Lomé, Togo). Une piste concerne les animaux qui ont des caractéristiques de plumage favorables aux pertes de chaleur par la peau, comme les races à cou nu ou les races à gène frisé ou, encore, les races dont les caractéristiques en matière de dissipation de la chaleur sont intéressantes.
Des recherches ont également été menées à l’Inrae sur des races qui ont des propriétés d’immunité et de résistance à la chaleur intéressantes, comme la race égyptienne Fayoumi. Mais une limite apparaît souvent dans ces études : si ces races sont plus résilientes face aux fortes chaleurs, elles ont souvent des performances de ponte moindres, et leurs capacités d’adaptation à des variations de température liées aux aléas climatiques (et non uniquement à la chaleur) restent à évaluer.
Les scientifiques travaillent également sur les aliments qui pourraient être intéressants en cas de fortes chaleurs, notamment avec l’utilisation de plantes riches en antioxydants.
Les recherches sur l’embryogenèse
De nombreuses recherches réalisées en conditions expérimentales contrôlées ont en outre été réalisées pendant l’incubation des œufs afin de modifier l’expression des gènes impliqués dans la tolérance à la chaleur à moyen terme. C’est l’enjeu du projet SOLEIL, qui étudie comment la température d’incubation à des périodes précises du développement de l’embryon peut favoriser cette résilience, en collaboration avec l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole (Itavi) et des coopératives agricoles. Ces travaux sont pour l’instant principalement réalisés sur des poulets de chair, car la mortalité y est plus marquée en cas de forte chaleur.
Étudier la manière dont les poulets peuvent mieux s’adapter à la chaleur reste néanmoins quelque chose de complexe, notamment parce qu’il faut tenir compte d’un panel de facteurs. Il faut que les poulets continuent d’être résistants également à des baisses de température, notamment l’hiver si les animaux ont accès au plein air.
Il faut aussi avoir en tête que la tolérance thermique du poulet n’est pas la même en fonction de son âge. Il va être sensible au froid au début de sa croissance, c’est pour cela que l’on chauffe les bâtiments accueillant des poussins. En fin d’élevage, en revanche, le poulet de chair est plus vulnérable à la chaleur. Certaines études évaluent donc la possibilité d’acclimater précocement les poulets de chair à des variations de température et de faire le lien avec la multiperformance des animaux (croissance et efficacité alimentaire, santé, bien-être, impacts environnementaux et pour l’éleveur et pour les filières en général).
La recherche travaille ainsi sur de nombreux leviers qui sont aussi divers que complémentaires. C’est nécessaire, car, pour les poules et les poulets comme pour les humains, aucune solution miracle n’existe face au changement climatique. Une seule certitude demeure : les canicules sont vouées à être de plus en plus nombreuses, et il est donc primordial d’étudier et de mettre en pratique différentes façons d’atténuer leurs effets.
Angélique Travel, cheffe de projet santé et hygiène en production avicole et cunicole à l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole (Itavi, Paris) a participé à la rédaction de cet article.
Anne Collin-Chenot a reçu des financements de l'ANR, de l'Union Européenne, d'Adisseo, de DSM et de l'ANSES.
Sonia Metayer-Coustard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.