28.04.2026 à 15:49
Comment généraliser l’agroécologie ?
Texte intégral (3427 mots)
Peut-on généraliser l’agroécologie sans perdre en productivité ? Des travaux menés depuis plus de dix ans permettent de répondre par l’affirmative. Ils identifient trois leviers garantissant des rendements suffisants sans engrais chimiques.
L’agriculture biologique est souvent critiquée pour ses rendements plus faibles que ceux de l’agriculture dite conventionnelle. Un irréductible écart de rendement d’environ 30 % en moyenne la condamnerait à n’être qu’une solution de niche pour classes aisées. Nos travaux depuis dix ans montrent que non. Pour comprendre pourquoi, un petit détour par le cycle de l’azote et son histoire s’impose.
Le cycle de l’azote en bref
L’azote est un élément indispensable à toute vie sur terre : il est, après l’eau et le carbone, l’élément le plus abondant dans les organismes vivants, particulièrement dans les protéines et le matériel génétique. Mais dans les sols et les environnements aquatiques (hors organismes vivants), on le trouve en beaucoup plus petites quantités, essentiellement sous forme de nitrate et d’ammonium, les deux formes directement utilisables par les plantes. La rareté de l’azote dans les sols explique que cet élément a longtemps été le principal facteur limitant de la croissance des plantes en agriculture.
Pourtant l’azote constitue 78 % de l’atmosphère, mais il s’y trouve sous forme de diazote, un gaz inerte et pratiquement inutilisable par les plantes à une exception notable : celles des légumineuses (lentilles, haricots, pois, luzerne, trèfle…) qui sont capables d’assimiler ce diazote atmosphérique et de le rendre ainsi disponible dans les sols pour les autres plantes qui leur succèdent.
Un détour historique : de la rareté structurante à l’abondance destructrice de l’azote
La limitation en azote a longtemps été contenue par un couplage étroit entre production et consommation. Ainsi, les urines et les excréments riches en azote du bétail et, dans une moindre mesure, des populations humaines ont permis d’apporter des engrais organiques aux sols sous forme de fumier et de lisier. En Europe, tout au long des 18e, 19e et début du XXe siècle, l’introduction des légumineuses dans les rotations de cultures a également permis une double intensification organique : ces plantes enrichissaient les sols en azote et produisait également du fourrage permettant ainsi une hausse de la densité de cheptel, et partant, des apports de fumier.
Au début du XXe siècle et plus encore après la Seconde Guerre mondiale, une invention vient révolutionner tout cela. C’est l’invention du procédé Haber-Bosch (1909/1913), qui permet de synthétiser des engrais minéraux (nitrate et ammonium) à partir du diazote de l’air. Ce procédé sert d’abord pour la fabrication d’explosifs pendant les deux guerres mondiales, puis pour faire des engrais industriels qui permettent de s’affranchir de la complémentarité entre élevage et culture. C’est ce qui advient dans les pays industriels du Nord et, plus récemment dans une partie des pays des Suds ayant connu la « révolution verte », qui ont ainsi pu massivement augmenter leur production alimentaire avec la généralisation des engrais chimiques.
Cette évolution a cependant plusieurs revers. Elle entraîne une perte d’efficience d’utilisation de l’azote car plus on apporte de l’azote, moins la fraction utilisée par les plantes est importante et plus les pertes vers l’environnement sont grandes. La production d’engrais est par ailleurs très gourmande en énergie et s’accompagne d’émissions de gaz à effet de serre.
Enfin, l’utilisation d’engrais permet le développement de systèmes d’élevage intensifs et de cultures découplés et spécialisés. À l’échelle globale, il en résulte que 40 % des terres arables cultivées (à l’exclusion des prairies naturelles, savanes, steppes et autres espaces agricoles semi-naturelles) sont consacrées à l’alimentation du bétail. De plus, les territoires ultraspécialisés dans l’élevage ou les grandes cultures engendrent des excédents structurels d’azote. Ces excédents de fumier et lisier contaminent les systèmes aquatiques en nitrate (problèmes de potabilisation de l’eau, de biodiversité, d’eutrophisation) et augmentent les émissions d’ammoniac (avec des effets néfastes sur le système respiratoire) et de protoxyde d’azote (puissant gaz à effet de serre, environ 300 fois plus actif que le dioxyde de carbone). L’agriculture à l’échelle globale est ainsi aujourd’hui à l’origine d’environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre et constitue le premier facteur de perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore.
L’agriculture biologique : retour vers le futur ?
C’est dans ce contexte que, depuis les années 1970, et plus encore depuis le début des années 2000, l’agriculture biologique est apparue comme contre-modèle à cette agriculture chimique, basée sur les énergies fossiles et l’industrialisation de l’agriculture.
Dans son cahier des charges, l’agriculture biologique bannit les fertilisants chimiques et les pesticides. Baisse des rendements et retour vers le passé donc ?
Loin s’en faut. Car l’agriculture biologique s’appuie sur une connaissance approfondie du fonctionnement des écosystèmes. Elle repose sur des rotations longues (en Europe elles durent en moyenne de cinq à huit ans pour un cycle complet), intégrant plusieurs légumineuses dans le cycle de culture. Plus encore, nos travaux ont montré que, pour des apports totaux d’azote équivalents, les systèmes agricoles biologiques produisent autant, à l’échelle de la rotation de culture, que les systèmes conventionnels. Cela montre donc que l’agriculture biologique peut être intensifiée écologiquement. Mais comment et dans quel contexte ?
Quels leviers pour une transition agro-écologique ?
Nos travaux de recherches ont identifié, testé et validé trois leviers principaux pour nourrir la population en 2050 à différentes échelles, sans augmenter la surface des terres cultivées. Tous sont liés de près ou de loin au cycle de l’azote. C’est là que la vision systémique de l’agroécologie peut être salutaire, en élargissant la réflexion à l’ensemble du système agro-alimentaire (Figure 2).
Le premier levier consiste en une diminution de 16 % des apports protéiques journaliers, en accord avec les recommandations de santé. Selon ces mêmes recommandations, une réduction de 50 % de la consommation de viande et de produits laitiers est explorée avec une augmentation de la part des produits végétaux. Nous avons parfois testé des options plus radicales, végan ou végétarienne à titre exploratoire.
Le deuxième levier réside dans la reconnexion des systèmes d’élevage et de culture, s’affranchissant de l’importation d’aliments pour animaux. Cette reconnexion facilite le recyclage des fumiers et effluents d’élevage vers les terres cultivées réduisant ainsi la dépendance aux engrais azotés de synthèse. Une option supplémentaire, explorée dans certains scénarios, concerne le recyclage des urines humaines, renforçant encore la circularité des flux de nutriments.
Enfin, le troisième levier implique des rotations longues intégrant des légumineuses fixatrices d’azote et l’absence de recours aux engrais azotés et des fertilisants phosphorés minéraux.
L’exploration de différentes combinaisons possibles des trois principaux leviers de changement que nous avons envisagés, met en évidence le rôle prépondérant du régime alimentaire comme condition de mise en œuvre et de succès des deux autres leviers.
Plus la demande en produits animaux est réduite plus les marges de manœuvre pour déployer des systèmes agroécologiques sont élevées. Les modifications de régime alimentaire permettent, en effet, de diminuer les besoins de la population humaine et surtout ceux du cheptel. La reconnexion de l’élevage et des cultures conduit à répondre localement aux besoins du cheptel. L’immense majorité des territoires en France et en Europe pourraient ainsi être auto-suffisants tant pour la consommation humaine qu’animale.
Des bénéfices environnementaux immédiats, et partout
Dans tous les contextes où ces scénarios ont été développés, à l’échelle globale en Europe, en France, en Autriche, ou en Chine, nos résultats montrent une réduction de moitié des pollutions aquatiques et atmosphériques par l’azote, ainsi que des émissions de gaz à effet de serre.
Les effets de la généralisation de l’agroécologie seraient donc bénéfiques pour l’environnement. La diminution de la fertilisation azotée s’accompagne aussi d’une hausse marquée de l’efficience d’utilisation de l’azote, c’est-à-dire de la fraction des apports effectivement utile à la production, qui passe de 59 à 76 % dans le cas européen.
À l’échelle globale, nos scénarios montrent que ces leviers sont efficaces partout et que ces changement ne mettent pas en danger la sécurité alimentaire mondiale. Avec un régime alimentaire équitable, sans inégalités alimentaires entre pays du monde, l’introduction des légumineuses et la reconnexion de l’élevage et des cultures, la plupart des régions du monde resteraient excédentaires sans engrais chimiques et pourraient largement subvenir aux besoins des régions déficitaires comme le Maghreb, le Japon, et le Moyen-Orient.
Points de vigilance
Nos simulations montrent toutefois des points de vigilance concernant par exemple le stockage du carbone organique. En effet, la diminution du cheptel et de la fertilisation azotée totale pourraient entraîner une réduction des effluents d’élevage, de la production agricole et, par conséquent, des apports de résidus de culture (pailles, racines), ce qui diminue le stockage du carbone organique des sols. Des travaux expérimentaux menés à l’Inrae ont toutefois montré un stockage du carbone organique significativement plus élevé dans des sols cultivés en agriculture biologique versus conventionnelle, ce qui indique que nous avons pu sous-estimer certains apports de matière organique, notamment racinaires, dans nos exercices de modélisation. Il n’en demeure pas moins une réduction de moitié des émissions de gaz à effet de serre et des pertes d’azote vers les systèmes aquatiques.
Une autre interrogation concerne une possible carence en phosphore, s’il l’on se passe d’engrais phosphoré et s’il est apporté seulement via le recyclage des fumiers ? A minima pour le cas de la France à l’échelle de ses territoires, il existe des stocks de phosphore dans les sols qui permettrait de se passer de tout apport d’engrais phosphoré industriel pendant au moins 50 ans. En effet, l’agriculture française a fait un usage disproportionné des fertilisants minéraux en phosphore (essentiellement importé du Maghreb – Maroc et Tunisie en tête) entre les années 1960 et 1990 conduisant à un enrichissement considérable des sols en phosphore. Cet héritage colonial offre donc des réserves utilisables le temps de mettre en œuvre les changements.
Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté
Nos travaux montrent ainsi que les systèmes agro-écologiques ont le potentiel technique pour concilier production alimentaire et forte amélioration des performances environnementales dans des contextes très variés. Alors pourquoi la transition agroécologique n’a-t-elle pas déjà eu lieu ?
Sans doute le problème se trouve-t-il ailleurs, notamment dans la logique socioéconomique des chaînes amont-aval dans lesquelles l’agriculture se trouve insérée, dans les conditions de travail et la rémunération des agriculteurs et dans le poids politique sur l’action publique qu’ont acquis les acteurs qui contrôlent ces secteurs.
Toutefois, ce contexte socioéconomique est aussi une incitation supplémentaire à insuffler de nouveaux espoirs, a fortiori dans la situation actuelle de guerre énergétique et de flambée du prix des intrants. C’est tout le sens à donner à l’exploration des futurs possibles par des approches scientifiques, laissant à l’imagination toute la place qu’elle mérite d’avoir.
Julia Le Noë a reçu des financements des projets SLAM-B (ANR-22-PEXF-0003), PREFALIM (ANR-23-PEXF-0004) du PEPR exploratoire FairCarboN et a bénéficié d'une aide de l’État gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR. Elle a également bénéficié des financements du projet MOBIDYC (ANR-23-ERCB-0006-0) gérée par l'Agence Nationale de la Recherche.
Gilles Billen a reçu des financements du programme PIREN-Seine, un programme public de recherche sur la qualité de l'eau et l'agriculture dans le Bassin de la Seine (https://www.piren-seine.fr/).
Josette Garnier a reçu des financements du programme interdisciplinaire PIREN-Seine (https://www.piren-seine.fr/)
27.04.2026 à 15:54
Entre environnement et économie locale, faut-il choisir ? Le cas de l’exploitation du mica en Inde
Texte intégral (2285 mots)

Comment concilier environnement et développement économique ? Le cas de l’exploitation minière du mica, en Inde, montre les difficultés à arbitrer entre ces deux dimensions lorsque des populations vulnérables sont dépendantes des ressources économiques de l’exploitation minière. L’accompagnement des mines artisanales à petite échelle pourrait être une solution, tout du moins à certaines conditions.
Batteries de véhicules électriques, peintures automobiles, fards à paupières… ces objets du quotidien ont un point commun. Ils contiennent tous une famille de minéraux discrète mais pourtant stratégique : des micas. Bien que relativement méconnu, le mica est omniprésent dans les économies industrielles modernes.
De par ses propriétés électriques et thermiques, c’est un isolant courant en électronique. On le retrouve aussi bien dans les sèche-cheveux que les véhicules électriques. Ses caractéristiques physiques en font également une base pour certains pigments utilisés dans les peintures industrielles ainsi que de nombreux produits cosmétiques. Cela en fait un minéral clé, tant pour la décarbonation de l’économie que pour le développement du numérique.
Des gisements de mica existent dans le monde entier, mais le Bihar et le Jharkhand, deux États du nord-est de l’Inde, représentent près de 20 % de la production mondiale. L’extraction de mica y est aujourd’hui largement artisanale et à petite échelle, souvent située en zone forestière.
À ce double enjeu de transition énergétique et numérique répond également celui de transition environnementale, et notamment de lutte contre la déforestation. Comment concilier préservation de l’environnement et maintien d’une activité économique essentielle à la survie de populations vulnérables ? Cet article ébauche une réponse, en s’appuyant sur mon travail de thèse.
Des mines et des hommes
L’Inde est l’un des principaux producteurs mondiaux de mica, avec environ 100 000 tonnes exportées chaque année. 75 % de cette production provient de deux États du nord-est du pays situés en zone forestière : le Jharkhand et le Bihar. À noter que les chiffres officiels du Bureau indien des mines (Indian Bureau of Mines, ou IBM) n’intègrent pas la production de mica de ces deux États (comme en 2021 par exemple. En effet, celle-ci est majoritairement liée à des mines artisanales et à petite échelle informelle, non encore reconnues par l’État indien, et majoritairement illégale depuis les années 1980 pour les raisons qu’on expose dans les paragraphes qui suivent.
Dans ces deux États, l’exploitation du mica démarre à la fin du XIXᵉ siècle. L’industrie minière s’y développe alors en deux temps :
Jusqu’aux années 1980, l’exploitation du mica est légale, encadrée par la réglementation locale de l’État du Bihar – celui-ci a, en effet, été scindé en deux en 2000 pour former les actuels États du Bihar et du Jharkhand.
Puis, en 1980, l’adoption du Forest Conservation Act par le gouvernement central indien marque un tournant qui se solde par la désindustrialisation officielle de l’exploitation du mica. Mais dans les faits, l’activité ne s’est pas vraiment arrêtée : elle s’est poursuivie de manière informelle, accentuant davantage la vulnérabilité sociale des mineurs.
Commençons par la première période, sorte d’« âge d’or » de l’industrie minière du mica en Inde. Les écrits historiques, comme ce livre de 1951 ou celui-ci de 1995) décrivent des exploitations minières industrielles relativement bien tenues, où les travailleurs ont accès à des équipements de protection (port de casque et de chaussures de sécurité), avec des moyens d’extraction semi-mécaniques.
L’industrie minière est alors vue source de prospérité économique, en particulier pour les centres urbains de Giridih et de Koderma. Les conditions de travail ne sont pas pour autant idylliques : certains travailleurs sont des agriculteurs qui cherchent des revenus supplémentaires et travaillent dans la mine sans avoir été suffisamment formés, d’autres souffrent de maladies respiratoires…
Ce moment est marqué par ce que l’on peut appeler « conversion des ressources » par laquelle la forêt est « convertie » en ressources minérales. Il faut comprendre que la déforestation n’est pas ici le produit d’une exploitation illégale mais le résultat d’un compromis implicite : accepter une certaine dégradation environnementale en échange de revenus indispensables pour des communautés rurales marginalisées.
La seconde période s’ouvre en 1980 après l’adoption du Forest Conservation Act, où la priorité nationale est désormais de protéger les forêts. L’exploitation minière du mica devient alors majoritairement illégale et s’inscrit dès lors dans l’économie informelle. Elle est soit pratiquée par des artisans miniers individuels, soit dans des mines semi-industrielles, où les conditions de vie et de travail sont précaires. Citons par exemple : maladies musculosquelettiques récurrentes, travail des enfants, effondrements réguliers des galeries… Il n’existe pas de statistiques officielles, mais l’interdiction semble avoir eu des effets négatifs sur les conditions de travail et la santé des travailleurs, les sites étant devenus plus difficiles d’accès pour les organisations souhaitant accompagner les artisans miniers dans l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail.
Contraints d’opérer dans l’informalité, les artisans miniers se retrouvent marginalisés, à plusieurs titres : économiquement, légalement et socialement. Ils ne sont pas en position de force pour négocier le prix du mica qu’ils vendent et souffrent ainsi d’une position de faiblesse dans la chaîne de valeur.
Les services de police des États du Bihar et du Jharkhand organisent régulièrement des raids pour stopper les opérations d’extraction et saisir le mica illégalement exploité. Ces opérations semblent n’avoir qu’un impact limité en matière de ralentissement de l’extraction du mica. En revanche, elles ont un effet bien réel auprès des artisans miniers puisqu’elles contribuent à les diaboliser, alors même que l’extraction du mica est devenue leur principale source de revenus.
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Deux mouvements de conversion successifs
L’histoire récente du mica en Inde révèle donc deux dynamiques de conversion successives : une première phase de conversion de la forêt vers la ressource minérale, au nom du développement économique, suivie d’une phase de reconversion des espaces miniers vers la forêt, portée par des objectifs de protection environnementale.
Ces deux mouvements ont un point commun : ils produisent des effets territoriaux et humains profonds qui n’intègrent pas pleinement les besoins et les capacités d’adaptation des communautés locales. Pour les artisans miniers, il s’agit de maintenir une activité économique malgré son illégalité et son impact sur la forêt. Cette tension a des répercussions pour d’autres acteurs.
Pour les États, notamment ceux du Bihar et du Jharkhand, l’extraction du mica comprend également une double dimension politique. D’abord parce que les voix des 300 000 personnes impliquées dans l’extraction du mica représentent un enjeu électoral significatif, mais également dans la mesure où la loi visant à la conservation de la forêt émane du gouvernement fédéral, alors que les enjeux de développement local relèvent des États.
Pour les acteurs en aval des chaînes de valeur du mica, comme les marques de cosmétiques ou automobiles par exemple, cette situation pose de nouvelles questions. Il s’agit de savoir ce que ces acteurs veulent privilégier : le développement économique de populations marginalisées ou la protection de l’environnement ?
Par leurs choix de fournisseurs et engagement sur le terrain auprès des communautés d’artisans miniers, les entreprises de l’aval influencent les dynamiques locales de conversion de ressources. Un des enjeux clés est juridique : une partie de ces entreprises doivent se conformer aux exigences des réglementations en matière de devoir de diligence, comme la directive Omnibus I de l’Union européenne, par exemple). Le risque est enfin réputationnel : comment assumer de s’approvisionner en matières premières à partir de mines artisanales, tout en affirmant protéger les ressources forestières ?
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Formaliser les mines artisanales à petite échelle
Face à cette situation, une nouvelle approche a émergé il y a plusieurs dizaines d’années : la formalisation des mines artisanales à petite échelle, c’est-à-dire, entre autres, la reconnaissance des artisans miniers comme des acteurs légitimes des chaînes de valeur. Cette reconnaissance s’accompagne de programmes d’accompagnement pour améliorer les pratiques sociales et environnementales, les conditions de travail, et pour limiter le nombre d’accidents et de lutter contre le travail des enfants.
C’est dans cet esprit qu’a été créée, en 2017, la Responsible Mica Initiative (RMI), une initiative regroupant de grands acteurs de la chaîne de valeur du mica, notamment des industriels, mais également des ONG visant à rendre ces chaînes de valeur plus durables, équitables et responsables. La RMI fait ainsi émerger des solutions par consensus, et considère la formalisation des mines artisanales de mica dans toutes ses dimensions : techniques, administratives, légales, sociales et économiques.
Concrètement, la RMI a déjà engagé plusieurs actions, comme la structuration des mineurs en coopératives, la définition de standards de production responsable, ou encore la mise en place d’audits et de programmes d’accompagnement dans la mise en conformité.
Telle qu’elle est envisagée par la RMI, la formalisation des mines artisanales de mica vise ainsi à rééquilibrer les rapports de pouvoir au sein des chaînes de valeur, au bénéfice des artisans miniers et de leur milieu de vie.
L’arbitrage environnement-développement au cœur d’un espace de négociation
L’exemple de l’extraction minière du mica en Inde montre que des politiques environnementales produisent parfois des effets pervers. En cherchant à protéger les forêts, elles fragilisent davantage des communautés, sans faire disparaître les pratiques qu’elles visaient à encadrer.
La résolution des tensions qui en découlent passe par la mobilisation de tous les acteurs, ce qui suppose l’existence d’un espace de négociation. Sur cette base, les acteurs peuvent ensuite construire une vision commune et la mettre en œuvre dans des actions collectives.
Mais une telle dynamique ne peut émerger que si l’espace de négociation est aussi un espace de confiance, qui permet d’aborder et de résoudre les questions de gouvernance dans les chaînes de valeur. C’est précisément ce que cherche à mettre en place des projets tels que la Responsible Mica Initiative, en créant les conditions d’un dialogue structuré entre acteurs aux intérêts divergents.
Olivier Dubourdieu a travaillé pour la Responsible Mica Initiative entre 2019 et 2024.
26.04.2026 à 09:17
Pourquoi évaluer l’efficacité des aires protégées est plus difficile qu’il n’y paraît
Texte intégral (2799 mots)
Il ne suffit pas de créer des aires protégées : encore faut-il s’assurer qu’elles ont un effet positif sur la biodiversité. Comment réaliser ce suivi ? Les difficultés sont d’ordre méthodologique : comment avoir la certitude que ce que l’on observe est bien, et seulement, lié à la création de l’aire protégée ? Et comment pallier l’absence de données de suivi plusieurs décennies en arrière ? Éléments de réponse.
Dès 2020, la France s’est engagée au niveau international à couvrir 30 % de son territoire par des aires protégées, ce qui était l’un des objectifs fixés par les négociations internationales sur la biodiversité. Aujourd’hui, le chiffre visé est atteint : les aires protégées représentaient, en 2025, 33,5 % du territoire terrestre et maritime français.
Cependant, au-delà de la surface couverte, les textes internationaux demandent explicitement que ces aires soient « effectivement conservées et gérées », comprendre : que les aires protégées le soient réellement. En effet, désigner un espace ne suffit pas pour garantir qu’il produise des effets positifs sur la biodiversité.
Mais comment évaluer l’efficacité des aires protégées ? Intuitivement, on pourrait être tenté de comparer l’état des écosystèmes entre l’intérieur des aires protégées et le reste du territoire. Si les aires protégées sont « efficaces », alors on peut s’attendre à ce que cet état soit meilleur en leur sein.
Le problème, c’est qu’on peut certes considérer qu’une aire protégée n’est efficace que si cette différence existe, mais que la réciproque n’est pas vraie : les aires protégées ne sont jamais disposées au hasard. Des méthodes statistiques s’appuyant sur le suivi dans le temps de zones protégées et non protégées (sites témoins) permettent de s’affranchir de cette limite, mais ne sont pas parfaites pour autant. Il est donc urgent de multiplier les approches pour garantir la robustesse du suivi.
Quand comparer avec les zones non protégées ne suffit pas
Comparer l’intérieur et l’extérieur des aires protégées est nécessaire mais non suffisant. Cela peut paraître paradoxal, mais il y a plusieurs explications à cela :
- d’une part, les aires protégées sont généralement créées pour permettre la conservation d’un patrimoine naturel jugé remarquable, doté par conséquent d’une biodiversité plus riche ou abritant plus d’espèces rares que le reste du territoire. Il est donc logique que, dès leur création, et avant même qu’elles aient produit un effet, les écosystèmes s’y portent mieux qu’ailleurs.
- D’autre part, la création d’une aire protégée génère souvent des conflits avec certaines catégories d’acteurs, notamment économiques, qui s’attendent à ce que leurs activités y soient contraintes. Ces difficultés d’acceptabilité se traduisent par un évitement, lors de la mise en place des aires protégées, des zones à fort niveau d’activités humaines. Il a été démontré que les aires protégées étaient davantage présentes dans les secteurs reculés, ou peu peuplés, comme les régions montagneuses.
Ce second biais se traduit également par une biodiversité moins dégradée au sein des aires protégées dès leur création, renforçant la difficulté à tirer des conclusions d’une simple comparaison dedans/dehors.
À lire aussi : Pour préserver la biodiversité, ne délaissons pas les aires non protégées
Ce que l’évolution des milieux dit de l’efficacité des aires protégées
Comment s’affranchir des biais liés à la localisation des aires protégées pour évaluer leur efficacité ? En sciences expérimentales, cette difficulté se traite avec un dispositif spécifique, appelé BACI, acronyme de Before After Control Impact (soit en français : « avant après témoin traité »).
Le principe est simple : il s’agit non pas de comparer l’état actuel d’un site protégé avec celui d’un site non protégé, mais de suivre l’évolution dans le temps de chacun de ces deux sites, et ce, depuis la création de l’aire protégée.
Ainsi, un site protégé sera considéré comme « efficace » si son évolution depuis sa création est plus favorable que celle du site non protégé, dit « témoin ». Comme il n’y aurait pas de sens à comparer, par exemple, une aire protégée forestière avec un site témoin en plaine céréalière, on fait également en sorte que l’aire protégée suivie et la zone témoin soient aussi similaires que possible. L’objectif est de limiter l’incidence de facteurs d’influence autres que la création et la gestion de l’aire protégée.
En appliquant ce modèle au réseau Natura 2000 en France, il a pu être montré que l’évolution des populations d’oiseaux communs des milieux agricoles était plus favorable dans le réseau qu’au-dehors.
Nous savions déjà, grâce à une précédente étude, que ces populations étaient plus abondantes dans le réseau. Comme expliqué précédemment, cela montrait surtout que les sites Natura 2000 avaient été placés sur des territoires plus riches en oiseaux que la moyenne. Cela constitue d’ailleurs une condition préalable essentielle à ce que ces sites puissent jouer un rôle pour la conservation de ces espèces.
Il est intéressant de remarquer que l’étude mobilisant l’approche BACI pour le réseau Natura 2000 ne concluait pas que les populations d’oiseaux liés aux milieux agricoles augmentaient au sein des sites labellisés Natura 2000. C’est uniquement en comparant avec le reste du territoire, où la chute de ces mêmes populations était vertigineuse sur la période, que l’analyse a permis de conclure à une « efficacité » des sites Natura 2000.
À lire aussi : Protection de la biodiversité : retour sur l’évolution des « aires protégées » dans le monde
Savoir croiser les sources et prendre de la hauteur sur les chiffres
Pour autant, même lorsqu’il mobilise le BACI, ce type d’étude n’est pas exempt de limites. Souvent, on ne dispose pas de données remontant suffisamment loin dans le temps pour bien décrire l’évolution de la biodiversité. Même les données utilisées pour choisir les sites « témoins », qui doivent être similaires aux sites protégés au moment de leur création, sont trop parcellaires et manquent de précision.
Or, les aires protégées françaises sont, pour la plupart, très anciennes. Elles existent souvent depuis plusieurs décennies, parfois une centaine d’années, ce qui complique encore la donne.
Dans ces conditions, on peine à constituer un vrai BACI :
d’abord parce que l’image « avant » ne remonte que rarement à la date de création de la zone protégée et ne s’affranchit donc pas complètement des biais de localisation,
mais aussi parce que le « témoin » n’est que vaguement semblable à l’aire protégée, et cela, à une époque trop récente, pas nécessairement lors de sa création.
Ces difficultés sont difficiles à surmonter. Dans la plupart des cas, l’absence de données historiques environnementales ne peut pas être compensée.
À lire aussi : Les sites « naturels » classés : dépasser l’idée d'une nature musée ?
Ces résultats imparfaits sont-ils pour autant inutiles ? Non. Certes, ils doivent être interprétés avec prudence, mais ils livrent des informations précieuses, par exemple sur un effet plus marqué dans un type de milieu naturel ou d’espace protégé. Ainsi, l’effet de Natura 2000 démontré sur les oiseaux liés aux milieux agricoles n’a pas été observé sur les espèces forestières, ce qui peut indiquer un effort de gestion insuffisant sur ces milieux.
Ils ne constituent donc qu’une partie de l’évaluation et peuvent être utilement complétés avec d’autres approches, notamment qualitatives. Toujours au sein du réseau Natura 2000, de façon contre-intuitive, il a ainsi été mesuré que plus les sites étaient initialement soumis à des pressions humaines susceptibles de les dégrader, moins les moyens mis en place concernant ces pressions étaient importants.
Ce résultat ne présage pas entièrement de l’effet de la politique, mais il donne une information sur ce qui pourrait expliquer qu’il ne soit pas aussi important qu’attendu. Au-delà de la question de l’effet produit, on peut ainsi vérifier la pertinence des efforts de gestion menés dans les aires protégées.
Évaluer l’efficacité des aires protégées est donc difficile. Cet exercice doit composer avec toute la complexité des écosystèmes, mais également celle des sociétés avec lesquelles ils interagissent. Il s’agit pourtant d’un travail indispensable.
Plutôt que de se baser sur un modèle unique, forcément limité, il y aurait tout à gagner à multiplier les approches, les questions, les données et les disciplines scientifiques. C’est en construisant un faisceau d’indices en croisant les sources qu’on peut dessiner l’image la plus juste, mais aussi la plus utile, de l’effet qu’ont les aires protégées sur la biodiversité.
Paul Rouveyrol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.