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19.03.2026 à 09:43

Dans le Var, la progression de la cochenille-tortue du pin menace les paysages méditerranéens

Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Cette espèce exotique a déjà eu dans le passé des effets dévastateurs sur les forêts de pin italiennes.
Texte intégral (2772 mots)
Deux femelles adultes de _Toumeyella parvicornis_ fixées sur une tige de pin maritime protégées par une fourmi (_Crematogaster scutellaris_), à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Le département du Var, en France, est touché par l’arrivée de cet insecte venu d’Amérique du Nord qui s’attaque au pin maritime et au pin parasol. Si la cochenille-tortue du pin se propage, elle pourrait transformer durablement les paysages et l’écologie du pourtour méditerranéen.


Des terrasses qui collent, des voitures poisseuses… On croirait d’abord à une histoire de pollution, puis on lève la tête vers les pins parasols caractéristiques du littoral méditerranéen. On voit alors leurs aiguilles noircir, leurs silhouettes familières se dégarnir, leurs grosses branches dépérir puis se rompre.

Derrière ces symptômes constatés dans le Var se cache un minuscule insecte, qui prend une place gigantesque dans les préoccupations locales : la cochenille-tortue du pin (Toumeyella parvicornis). Venue d’Amérique du Nord, on l’a détectée pour la première fois en France en 2021 dans le golfe de Saint-Tropez, dans le Var – un département en première ligne pour les espèces exotiques.

Discrètes, célèbres ou redoutées

Mais qu’est-ce donc qu’une cochenille ? Insectes de l’ordre des hémiptères, apparentés aux pucerons, aux cigales ou encore aux punaises, elles se caractérisent par une biologie souvent discrète. Les femelles adultes sont peu mobiles et restent fixées sur la plante hôte pour se nourrir de sève, tandis que les rares mâles sont souvent de petite taille, ailés, et d’une courte durée de vie.

Beaucoup d’espèces portent une cuticule épaissie ou cireuse, parfois en forme de petit bouclier – d’où l’impression de petite écaille collée au rameau. Certaines cochenilles sont célèbres pour un usage ancien comme colorant – la cochenille du carmin, par exemple. D’autres sont redoutées en agriculture, en horticulture et en foresterie, car elles peuvent pulluler, affaiblir les plantes et favoriser des champignons par l’intermédiaire du miellat qu’elles produisent.

Il y a plus de soixante ans, le massif des Maures dans le Var avait déjà vu arriver une cochenille, Matsucoccus feytaudi. Alors qu’on ne lui connaît pas de dégâts notoires en région atlantique dont elle est endémique (Landes en France, Espagne, Portugal, etc.), elle a détruit dans ce massif 120 000 hectares de pins maritimes en vingt ans de présence.

Biologie et mécanismes de dégâts de la cochenille-tortue du pin

Mais venons-en à celle qui nous intéresse, la cochenille-tortue du pin. Originaire d’Amérique du Nord, Toumeyella parvicornis appartient à la famille des Coccidae.

Elle se fixe volontiers sur les jeunes rameaux de pins, perce les tissus végétaux et se nourrit directement de la sève. Ce vol de ressources affaiblit l’arbre, mais le mécanisme le plus visible est ailleurs : l’insecte rejette en quantité un miellat sucré qui rend tout collant, attire souvent les fourmis… et, surtout, nourrit la fumagine, un champignon noirâtre qui recouvre aiguilles et rameaux, y compris les strates inférieures.

gros plan sur une colonie de cochenilles sur une branche
Colonie de Toumeyella parvicornis avec femelles adultes et petites larves fixées (rougeâtres), à Grimaud dans le massif des Maures, octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Résultat : la photosynthèse est freinée et empêchée, l’arbre s’épuise, il perd des aiguilles et voit sa croissance stoppée. Des infestations fortes et répétées peuvent mener jusqu’au dépérissement et à la mort de l’arbre, souvent précédés de chutes de branches qui rendent les abords dangereux.

La France prudente après l’expérience italienne

Comme beaucoup d’espèces exotiques, les raisons de la diffusion de la cochenille tient à un « alignement des planètes » défavorable : augmentation des échanges commerciaux de végétaux et de matériels, densité d’hôtes (plantations notamment) et hivers plus doux.

En France, les foyers actuellement identifiés se concentrent encore dans le Var, mais un premier cas a été relevé à Martigues, dans les Bouches-du-Rhône. Les impacts visibles ont été identifiés sur le pin parasol (Pinus pinea) et le pin maritime (Pinus pinaster).

Face à ce constat, les autorités sanitaires ont mis en place une surveillance et des recommandations de gestion : un repérage précoce, des précautions lors des travaux d’élagage, une limitation des déplacements de végétaux potentiellement infestés, et le signalement des symptômes.

Les dégâts restent encore relativement localisés à l’échelle nationale, mais l’expérience antérieure de l’Italie nous invite à la prudence. La cochenille-tortue du pin a été signalée dès 2014 en Campanie, dans la région de Naples, avant de gagner d’autres régions jusqu’à atteindre Rome, où le pin parasol constitue une icône paysagère et culturelle.

Les infestations ont entraîné des dépérissements massifs, et les gestionnaires ont dû intervenir sur des arbres adultes, parfois patrimoniaux. Plusieurs études récentes utilisant des indicateurs de croissance, des mesures physiologiques et de la télédétection ont pu mettre en évidence les liens entre l’intensité de l’attaque à la baisse de vitalité des pins et au risque de mortalité en Italie.

Après l’Italie et la France, l’espèce a aussi été signalée dans d’autres pays du bassin (par exemple, dans les Balkans), ce qui alimente la crainte d’une diffusion à l’échelle méditerranéenne, d’autant que le pin parasol est présent sur une large partie du pourtour méditerranéen.

Une menace écologique majeure

Le point crucial, souvent sous-estimé dans le débat public, tient au rôle du pin parasol et du pin maritime. Loin d’être de simples arbres d’ornement urbain, ils structurent les milieux naturels, parfois au cœur d’aires protégées.

Dans la réserve naturelle nationale de la plaine des Maures (Var), les pins parasols participent à des paysages uniques et à la structuration écologique locale. Ils façonnent une ambiance de plaine ouverte arborée très caractéristique.

La disparition ou le dépérissement de ces arbres n’aurait pas seulement un effet esthétique : elle affecterait la structure du milieu, les microclimats locaux et toute une biodiversité associée aux pins – faune, champignons, cortèges d’invertébrés, etc. Une grande partie du littoral du Var fait partie de l’aire du parc national de Port-Cros, directement menacée par cet insecte.


À lire aussi : Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes


Le pin maritime, comme le pin parasol, dépasse en outre largement le cadre méditerranéen. Il est présent également sur la façade atlantique, où il constitue l’essence dominante du massif landais et l’un des plus vastes ensembles forestiers d’Europe occidentale. Une extension de la cochenille-tortue vers ces régions – si elle s’y acclimatait et y trouvait les conditions propices – poserait donc des questions écologiques, paysagères et économiques à une tout autre échelle : santé des forêts, gestion sylvicole, risque d’affaiblissement face aux sécheresses et coûts de surveillance.

Plus largement, ce cas illustre comment un insecte de quelques millimètres peut, en interaction avec la mondialisation des échanges et le changement climatique, devenir un facteur de transformation durable des paysages et des écosystèmes, en s’associant aux modifications en cours, en modifiant l’identité visuelle et écologique de régions entières. L’enjeu dépasse donc la seule nuisance : il interroge notre capacité à anticiper et gérer les invasions biologiques avant qu’elles ne redessinent, silencieusement, nos horizons.

La cochenille-tortue des pins (Toumeyella parvicornis, Coccidae, Hemiptera). Source : Ysyeb/YouTube.

Des pistes de solutions au cas par cas

Face à cette invasion, les solutions restent jusqu’ici limitées, surtout sur de grands arbres. Il n’existe pas de « recette miracle » universelle. La gestion implique une approche intégrée, qui combine détection précoce, réduction des sources de dispersion, tailles ciblées quand c’est possible et maintien de la vitalité des arbres : arrosage raisonné en période sèche, protection des racines en contexte urbain, limitation des blessures.

paysage d’arbre rompu par les dégâts causés par un insecte
Dégâts de Toumeyella parvicornis sur pin parasol, défoliation et chute de branches, à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Des pistes existent aussi du côté des ennemis naturels de ces insectes. Comme pour d’autres cochenilles, certains prédateurs, notamment des coccinelles, peuvent consommer des cochenilles jeunes, et des communes testent parfois des lâchers d’auxiliaires. Mais l’efficacité à grande échelle dépend du bon choix d’espèces, du calendrier d’intervention et de la capacité des auxiliaires à suivre le rythme des pullulations.

Collectivités et particuliers, les bons réflexes à adopter

En tant que collectivités et en qualité de citoyens, comment contribuer à cette lutte ? Il s’agit d’abord d’apprendre à reconnaître les symptômes : miellat collant, fumagine noire, rameaux couverts de « petites carapaces » brunâtres, puis jaunissement.

Il faut ensuite éviter de déplacer des branches, rameaux ou végétaux de pins depuis une zone infestée vers une zone saine, et signaler les cas aux services compétents lorsqu’un nouveau foyer est suspecté.

Enfin, dans les espaces gérés, il s’agit de prioriser les arbres les plus sensibles (pins parasols, sujets en bord de route ou en ville) et intervenir le plus tôt possible : une fois l’arbre très affaibli, les chances d’inverser la trajectoire sont minces.

Une autre difficulté tient au manque de connaissances scientifiques produites en France sur Toumeyella parvicornis. Les données sur sa dynamique locale (nombre de générations par an selon les microclimats et les espèces d’arbres), ses ennemis naturels réellement efficaces, ses voies de dissémination et ses interactions avec le stress hydrique et les effets post-incendies restent encore à établir. Cette lacune contraste avec la situation italienne, où plusieurs travaux récents décrivent déjà la progression, les impacts sur la croissance des pins et des outils de suivi (dont la télédétection) qui peuvent aider les gestionnaires.

L’urgence en France, pour la recherche, est donc de cartographier finement l’extension du phénomène, en utilisant la télédétection et des drones par exemple, de mesurer l’impact sur la croissance des pins et, surtout, d’identifier les régulations naturelles efficaces, qui passent par l’identification génétique des arbres.

Par exemple, quelles coccinelles et autres prédateurs ou parasitoïdes attaquent réellement la cochenille dans le Var ? À quelle période de l’année ? Avec quel niveau de contrôle ? Sans ces données, il est difficile d’évaluer ce qui marche, ce qui coûte cher pour peu d’effets, et ce qui pourrait être déployé à grande échelle sans risques écologiques secondaires.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDIV (ANR), MRAE, MTE, National Geographic,

19.03.2026 à 09:42

Le scarabée japonais à la conquête de l’Europe : un insecte sous haute surveillance

Sylvain Poggi, Chercheur en écologie quantitative et analyse de données, Inrae
Davide Martinetti, Chercheur en Biostatistique et Processus Spatiaux, Inrae
Leyli Borner, Ecologue et statisticienne
Sans une surveillance efficace et des mesures de lutte appropriées, le scarabée japonais pourrait coloniser une grande partie de l’Europe continentale dans les prochaines années.
Texte intégral (2673 mots)
Le scarabée japonais _Popillia japonica_ a été détecté pour la première fois dans le Grand-Est en juillet 2025. Inrae/Borner, Fourni par l'auteur

Sans une surveillance efficace et des mesures de lutte appropriées, le scarabée japonais (Popillia japonica), détecté en France pour la première fois dans la région Grand-Est en juillet 2025, pourrait coloniser une grande partie de l’Europe continentale dans les prochaines années.


C’est un coléoptère au régime varié. Le scarabée japonais peut s’alimenter sur plus de 400 espèces de plantes hôtes. Ses larves se nourrissent principalement des racines de graminées, en particulier celles des gazons, des prairies et surfaces enherbées, tandis que les adultes attaquent de nombreuses cultures agricoles (vignes, fruits à noyau, etc.), mais également des espèces ornementales telles que les rosiers.

Les dégâts potentiels sont considérables : aux États-Unis, les dégâts sont estimés à plusieurs centaines de millions de dollars par an, en incluant à la fois les pertes de production et les coûts de lutte.

Le scarabée japonais est de ce fait sous haute surveillance en France, où il a été détecté pour la première fois dans le Grand-Est en juillet 2025. Cette détection a de quoi inquiéter, mais elle était hélas prévisible : dès mai 2022, un rapport d’expertise collective de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) anticipait son introduction comme inéluctable en France hexagonale.

Une espèce exotique envahissante bien documentée

Originaire du Japon, le scarabée japonais est une espèce exotique envahissante dont les routes d’invasion sont bien connues (Figure 1). Accidentellement introduit aux États-Unis en 1916, il s’y est progressivement installé et s’est disséminé jusqu’au Canada.

À partir des années 1970, il a colonisé l’archipel des Açores, puis fut signalé pour la première fois en Europe continentale près de Milan (Italie) en 2014. Il s’est propagé en Suisse, dès 2017, et a été intercepté dans d’autres pays européens : Pays-Bas (2019), Allemagne (2022), Slovénie (2024) et, en 2025, en France, en Espagne, en Belgique et en Autriche.

Figure 1 : Historique d’invasion du scarabée japonais. Fourni par l'auteur

Cette invasion a suivi trois étapes classiques : l’entrée, l’établissement et la dissémination de l’espèce. Dans le cadre du projet européen IPM-Popillia, nous avons développé des cartes de risque pour chacune de ces étapes à l’échelle de l’Europe, afin d’aider les services phytosanitaires et les décideurs à mettre en place des stratégies de surveillance efficaces. Voici ce que nous avons appris.

Le scarabée japonais : une invasion à nos portes

Le scarabée japonais se déplace principalement grâce aux activités humaines : il s’introduit dans de nouvelles régions par le transport de personnes et de marchandises, ce qui est caractéristique d’un insecte « auto-stoppeur ».

Nous avons évalué le risque d’introduction dans chaque région européenne (Figure 2) en analysant les flux de voyageurs et de marchandises par avion, par train et en camion, à partir du foyer principal d’invasion (localisé en Italie du Nord et au sud de la Suisse). Les zones étudiées correspondent aux unités NUTS3, définies par l’Union européenne, qui correspondent à des zones de la taille d’un département ou d’une petite province.

Figure 2 : Cartes de risque d’introduction du scarabée japonais en Europe continentale depuis le foyer principal d’invasion (en noir) par voie aérienne (A), ferroviaire (B), routière (C), et par une combinaison de ces trois modes (indice composite, D). Les couleurs chaudes correspondent à un risque plus élevé. Adapté de Borner et al. (2024). Fourni par l'auteur

Où le scarabée japonais pourrait-il s’établir ?

Une fois introduite, une population de scarabées peut-elle survivre et se reproduire ? C’est ce que l’on appelle l’étape d’établissement. Les conditions climatiques, l’usage des sols et l’environnement local déterminent si ces populations peuvent se maintenir durablement.

Grâce à des modèles de distribution d’espèces, nous avons relié les données de présence du scarabée dans les zones colonisées, issues notamment des plateformes de sciences citoyennes, avec des informations environnementales géoréférencées.

La carte de risque d’établissement (Figure 3) montre que les contreforts des Alpes, le nord des Balkans et les rives orientales de la mer Noire sont très favorables à l’insecte. Le sud-ouest de la France, la Bretagne, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et les Pays-Bas présentent un risque plus modéré.

Figure 3 : Carte de risque d’établissement du scarabée japonais en Europe continentale. Les couleurs chaudes correspondent à un risque plus élevé. Adapté de Borner et al. (2023). Fourni par l'auteur

Comment l’espèce continue-t-elle de se propager ?

Les scarabées japonais émergent une fois par an sous les latitudes tempérées et sont responsables de la progression du front d’invasion en été via leur vol actif. Ils se déplacent pour se nourrir, s’accoupler et pondre leurs œufs, qui poursuivent ensuite leur développement dans le sol tout l’hiver.

L’interaction entre le cycle de vie de l’insecte et les conditions locales gouverne la vitesse à laquelle il se propage dans différentes régions d’Europe (Figure 4).

Figure 4 : Carte de vitesse locale de propagation du front de colonisation du scarabée japonais en Europe continentale. Fourni par l'auteur

Des cartes de risque pour mieux prévenir

Nos cartes de risque permettent de visualiser trois aspects essentiels :

  1. Risque d’introduction : où l’espèce peut arriver via les transports humains.

  2. Risque d’établissement : où les conditions environnementales sont favorables à sa survie et sa reproduction.

  3. Risque de dispersion active : où l’insecte peut se déplacer naturellement grâce à son vol.

Considérées séparément, mais plus encore combinées, ces cartes constituent un outil précieux pour anticiper et limiter la progression du scarabée japonais. Elles aident à définir des zones prioritaires pour la surveillance, à coordonner les actions transfrontalières et à adapter les mesures de confinement selon la vitesse de propagation locale.

La surveillance des espèces exotiques envahissantes : un enjeu crucial

Les invasions biologiques sont en forte croissance depuis deux siècles, et la tendance devrait se poursuivre avec l’intensification du commerce, des transports et du changement climatique. Entre 1980 et 2019, les dommages liés aux invasions se sont élevés à 1 208 milliards de dollars (plus de 1 049 milliards d’euros) à l’échelle mondiale, avec une augmentation de 702 % des pertes déclarées entre 1980-1999 et 2000-2019.

Dans ce contexte, il est donc crucial d’améliorer la prévention, la surveillance et la réponse rapide afin de stabiliser, voire de réduire à terme, le nombre de nouvelles invasions. Nos cartes de risque viennent compléter les outils existants pour optimiser les stratégies de surveillance permettant d’activer les mesures appropriées pour lutter contre les espèces exotiques envahissantes.

En pratique, toute observation d’un scarabée japonais doit être signalée à votre Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf), en précisant le lieu de l’observation.

The Conversation

Sylvain Poggi a reçu des financements de I'Union Européenne dans le cadre du projet IPM-Popillia (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).

Davide Martinetti a reçu des financements de IPM-Popillia project, (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).

Leyli Borner a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet IPM-Popillia (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).

19.03.2026 à 09:42

Le nématode du pin, un redoutable globe-trotteur

Hervé Jactel, Directeur de recherche, Inrae
Partout où il s'est installé, le nématode du pin a tué des millions d'arbres. Son arrivée dans les Landes françaises ne présage donc rien de bon.
Texte intégral (2618 mots)
Un nématode du pin _Bursaphelenchus xylophilus_ mâle, un _Monochamus galloprovincialis_, l’insecte vecteur de la maladie du flétrissement, et un pin desséché. L. D. Dwinell, USDA Forest Service/Gilles San Martin /Mateinsixtynine, CC BY

Partout où il s’est installé, le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus a tué des millions d’arbres. Son arrivée dans les Landes françaises ne présage donc rien de bon. Pour lutter contre cette espèce invasive, il faut bien sûr connaître son cycle de vie et la façon dont la maladie qu’il véhicule se transmet d’arbre en arbre. C’est ce que nous explique le spécialiste d’entomologie forestière Hervé Jactel.


Le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus, responsable de la maladie du flétrissement, est sans conteste le pire agent pathogène pour les forêts de pin du continent eurasiatique. Il s’agit d’un ver microscopique qui, une fois dans l’arbre, se nourrit des vaisseaux du bois, et bloque la circulation de la sève. Les symptômes sont, dans un premier temps, le rougissement des aiguilles puis leur chute, ensuite la courbure des pousses (d’où le nom de flétrissement), puis enfin la mort de l’arbre en quelques semaines seulement.

Bursaphelenchus xylophilus (adulte mâle). David Pires (INIAV, PT), Fourni par l'auteur

Partout où il a été introduit, il a provoqué la mort de millions d’arbres. Cette espèce exotique envahissante (classée organisme de quarantaine en Europe) est originaire d’Amérique du Nord où elle ne cause pas de dégâts, car les pins nord-américains sont résistants. En revanche, elle s’avère très agressive envers les espèces de conifères avec lesquelles elle n’a pas longtemps cohabité.

Une série d’invasions en Asie

Comme pour toutes les espèces invasives, le nématode du pin se joue des frontières terrestres ou maritimes. Il est arrivé en 1905 au Japon sans doute par l’intermédiaire d’une cargaison de bois venue des États-Unis. Il a, depuis, causé la perte de 95 % de la ressource en pins du pays. Il a ensuite été détecté en Chine en 1982, à Nankin (Nanjing en chinois), possiblement à cause de l’importation depuis les États-Unis de matériaux de construction d’un grand télescope. Il est désormais présent dans 18 provinces et a tué plus de 50 millions d’arbres.

Des travaux de modélisation ont montré que cette rapide expansion est surtout due à une propagation assistée par l’humain, avec des déplacements de plusieurs centaines de kilomètres par an sans doute liés au transport de matériaux en bois contaminés. Les dégâts sont tout aussi considérables en Corée (10 millions d’arbres morts en dix ans) malgré toutes les mesures d’éradication et de contrôle mises en place.

Détecté en Europe depuis 1999

Au Portugal, où il a été détecté en 1999, il occupe désormais plus de la moitié de la surface des forêts de pin maritime et a réduit de 30 % leur production. Des analyses génétiques ont montré que les populations de nématode du pin arrivées au Portugal étaient d’origine asiatique et non américaine. L’hypothèse est que du bois contaminé aurait été utilisé pour la construction de l’un des pavillons asiatiques de l’Exposition universelle de Lisbonne en 1998.

Des foyers sont également présents en Espagne depuis 2008, non loin de la frontière portugaise. Alors que certains semblent éradiqués, le foyer en Galice connu depuis une dizaine d’années est officiellement hors de contrôle et progresse de manière inquiétante.

Dans tous ces pays, le rythme de mortalité est d’environ un  million d’arbres par an.

Autant dire que la menace est grave pour la forêt des Landes en France, où le pin maritime est omniprésent et où un premier foyer vient d’être découvert fin 2025 à Seignosse. Les 500 kilomètres qui séparent les foyers du nord du Portugal et de Galice du sud des Landes indiquent que, là encore, c’est le transport par l’être humain qui est à l’origine de cette invasion.

Un coléoptère qui transmet la maladie d’arbre en arbre

La maladie du flétrissement du pin est une maladie à transmission vectorielle. Le nématode du pin ne peut pas passer d’un arbre à l’autre sans l’aide de son insecte vecteur, capable de voler, qui est dans tous les pays infectés un coléoptère longicorne xylophage du genre Monochamus.

En Europe du Sud, il s’agit de l’espèce méditerranéenne Monochamus galloprovincialis. L’insecte vecteur transporte les nématodes dans ses trachées (tubes conduisant l’air aux différents organes) et les dissémine d’un arbre à l’autre à deux étapes de son cycle de développement.

Deux modes de transmission

À leur émergence de l’arbre où ils se sont développés, les jeunes adultes doivent se nourrir sur de jeunes pousses de pin en bonne santé pour acquérir l’énergie nécessaire pour faire fonctionner leurs muscles moteurs du vol et produire des ovocytes (les œufs avant leur fécondation).

C’est pendant cette phase de maturation sexuelle que l’essentiel de la charge en nématode est transmise à l’arbre. Cette transmission est passive, car les nématodes ne sont pas injectés mais sortent d’eux-mêmes des trachées, attirés par l’odeur de la résine qui s’écoule des morsures de l’insecte sur l’écorce des pousses de pin.

Monochamus galloprovincialis (adulte femelle), se nourrissant sur une pousse verte de pin maritime. Inge van Halder, Fourni par l'auteur

Les nématodes gagnent alors le réseau de canaux de résine où ils peuvent se multiplier si l’arbre n’est pas résistant et si les températures sont suffisamment élevées. Le nématode du pin produit une nouvelle génération tous les quatre et cinq jours à 25 °C. En quelques semaines, la population de nématodes peut donc augmenter de façon exponentielle, conduisant à une obstruction des canaux de sève et à la mort de l’arbre par embolie.

Le deuxième mode de transmission des nématodes par les insectes vecteurs intervient, mais dans une moindre mesure, lorsque la femelle fécondée cherche un arbre hôte dépérissant pour effectuer sa ponte, car c’est l’habitat le plus favorable au développement de sa descendance.

Cet arbre peut être dépérissant parce qu’affaibli par une grave sécheresse, le passage d’un feu (les Monochamus sont attirés par l’odeur de la fumée), une attaque de scolytes (des coléoptères xylophages), une infection par un champignon ou par le nématode lui-même (si un Monochamus l’avait auparavant contaminé lors de son repas de maturation). La femelle pond ses œufs un par un dans des encoches creusées dans l’écorce des arbres. Les nématodes qui restaient dans ses trachées peuvent alors pénétrer dans l’arbre par ces blessures de l’écorce. Les jeunes larves de l’insecte creusent ensuite une galerie sous l’écorce pour se nourrir aux dépens des tissus où circule la sève de l’arbre chargée de sucres. C’est pourquoi les arbres supports de ponte ne doivent pas être morts (pas complètement secs) mais seulement moribonds.

Ensuite, les autres stades larvaires se développent lentement dans les tissus du bois alors que les nématodes survivent en se nourrissant de champignons à l’intérieur de ces mêmes tissus. Attirés par l’odeur des insectes, les nématodes présents dans le bois se regroupent dans la loge où la larve s’est transformée en nymphe et s’insèrent dans les trachées du jeune adulte avant que celui-ci n’émerge de l’arbre, emportant avec lui quelques centaines à quelques milliers de nématodes. Au total, le cycle de reproduction de l’insecte vecteur Monochamus dure un an, avec une période d’arrêt du développement pendant l’hiver.

Des coléoptères qui peuvent voler sur plusieurs dizaines de kilomètres dans leur vie

Pour boucler le cycle de la maladie, un arbre hôte doit donc être visité deux fois par des Monochamus, une fois par un Monochamus jeune adulte (mâle ou femelle) qui transmet les nématodes lors de son repas et induit donc le dépérissement de l’arbre, et une deuxième fois par un Monochamus femelle fécondée, attirée par l’arbre dépérissant, et dont les insectes de la génération fille assurent la récupération puis le transport des nématodes hors de l’arbre infecté.

Les insectes vecteurs de l’espèce M. galloprovincialis sont doués d’une grande capacité de vol, capables de se déplacer sur plusieurs dizaines de kilomètres durant toute leur vie d’adulte.

Monochamus galloprovincialis (adulte mâle) prêt à s’envoler
Monochamus galloprovincialis (adulte mâle), prêt à s’envoler. Gilles San Martin, Fourni par l'auteur

Contrairement aux incendies de forêt qui ravagent en quelques jours des grandes surfaces de plantations de pin, si elle n’est pas éradiquée, la maladie du flétrissement provoquée par le nématode progresse inéluctablement mais lentement, de quelques kilomètres par an, avec une petite proportion d’arbres morts par parcelle chaque année (5 à 10 %). Il conviendrait donc d’envisager d’ores et déjà des mesures pour ralentir le front de progression de la maladie, en cas d’échec de l’éradication, et pour reconstituer les forêts impactées.

Le temps long du dépérissement des forêts infectées par le nématode du pin devrait donc permettre d’évaluer différentes options de renouvellement forestier.

The Conversation

Hervé Jactel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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