07.06.2026 à 18:32
Modéliser les territoires pour mieux décider ? Les promesses et les limites des jumeaux numériques pour l’environnement
Texte intégral (2301 mots)

Faut-il adapter les pratiques agricoles face à des ressources en eau de plus en plus incertaines ? Peut-on renforcer la résilience des territoires face aux risques d’inondation ou de pollution de l’air ? Comment anticiper les effets d’aménagements sur les sols, l’eau ou la biodiversité ?
Les réponses à ces questions reposent aujourd’hui sur des données fragmentaires et des arbitrages complexes entre acteurs du territoire. Mais une nouvelle approche émerge : l’usage de jumeaux numériques environnementaux, qui permet de représenter numériquement et automatiquement la réalité physique sur de longues périodes. Déjà utilisés dans l’industrie pour les véhicules ou les machines, ces formes de modélisation sont désormais appliquées à de nombreux autres objets : bâtiments, villes, organes humains, processus de fabrication… Elles assurent leur suivi de façon intégrée et continue, tout au long de leur cycle de vie, avec une promesse : mieux comprendre pour mieux décider.
Dans l’environnement au sens large (urbain, agricole, naturel, industriel) et dans un contexte de changement climatique où la gestion des ressources naturelles et énergétiques est devenue critique, ces approches suscitent un intérêt croissant auprès des acteurs publics et industriels.
En France, par exemple, l’État a annoncé mi-avril 2026 un investissement de 25 millions d’euros dans le cadre du plan France 2030 pour développer des jumeaux numériques des territoires, destinés à mieux anticiper leurs évolutions et éclairer les décisions des collectivités. Mais leur déploiement soulève encore plusieurs défis, techniques comme sociaux.
Décider au quotidien et sur le long terme
Une fois déployés sur un territoire, les jumeaux numériques permettent d’adapter les flux et les pratiques en fonction de la disponibilité des ressources et des risques.
Ils facilitent par exemple la détection de certains dysfonctionnements. Parmi ceux-ci, il y a la détection des fuites de réseaux d’eau, la gestion de zones problématiques comme les îlots de chaleurs pour lesquels des villes comme Enschede (Pays-Bas) ont développé des jumeaux thermiques dédiés, ou bien le suivi de pollutions locales notamment liées à la qualité de l’air. A contrario, ils peuvent également mettre en évidence des systèmes aux impacts positifs, comme des zones humides qui jouent un rôle clé dans le maintien de la biodiversité et favorisent la filtration et l’infiltration des eaux.
Mais leur intérêt ne se limite pas au suivi en temps réel. Les jumeaux numériques permettent aussi de tester différents scénarios et de planifier de futurs aménagements selon différentes problématiques. Les projets d’urbanisation, de paysagisme et de restauration environnementale peuvent ainsi se décliner afin d’estimer leurs impacts respectifs et de rationaliser les choix des collectivités.
Il devient par exemple possible de comparer l’impact de la création d’un bois ou d’une zone agricole, à l’aménagement d’une rive, à la création d’un parking, d’une autoroute ou bien d’un parc photovoltaïque. Quels seront leurs impacts respectifs par rapport aux émissions de CO₂, aux dépenses énergétiques, à la disponibilité de la ressource eau et à la qualité de l’air ? Ces impacts varient-ils selon les localisations ? Actuellement, plusieurs villes européennes et dans le monde construisent déjà leur plan d’urbanisme en fonction de ces paramètres grâce aux jumeaux numériques.
En objectivant ces effets, les jumeaux numériques contribuent à éclairer les décisions. Ils peuvent aider à apaiser des débats souvent sensibles entre acteurs du territoire, afin d’améliorer le dialogue social et le partage des ressources et des espaces communs. Mais si cette capacité à mieux comprendre et anticiper suscite un fort intérêt, elle se heurte encore à plusieurs obstacles.
Des outils encore difficiles à s’approprier
Le développement des jumeaux numériques repose en grande partie sur les progrès récents de l’intelligence artificielle (IA). Les techniques de machine learning permettent désormais de suivre et d’analyser en continu de grandes quantités de données et d’en tirer des capacités de prédiction inédites.
Cependant, pour de nombreux acteurs (personnels techniques, élus ou grand public), cette impulsion technologique constitue une rupture qui reste difficile à appréhender, tant dans sa mise en œuvre que dans l’interprétation des résultats. Peut-on se fier à un modèle pour orienter des décisions concrètes ? Comment comprendre les hypothèses et les calculs derrière les simulations ? L’enjeu ne se limite pas à un simple rejet : un manque de compréhension partagée peut conduire à des visions divergentes entre acteurs, et fragiliser des projets de jumeaux souvent longs et coûteux.
Dans ce contexte, l’accompagnement est essentiel. Retours d’expérience sur d’autres jumeaux numériques territoriaux, formations et démarches de médiation facilitent l’appropriation progressive de ces outils.
Gourmands en données
Les jumeaux numériques dépendent des données auxquelles ils ont accès. Pour représenter et suivre en temps réel des environnements complexes et étendus, ils ont besoin de volumes d’informations très importants et de dispositifs de mesure souvent onéreux. C’est le cas par exemple de certaines sondes de mesure sur la qualité des eaux, à la fois coûteuses à l’achat et à l’entretien, qui doit être régulier.
Certaines variables sont difficiles à mesurer de façon automatique, comme la biodiversité qui repose encore largement sur des observations de terrain. La fréquence et l’étendue des mesures sont limitées car elles doivent être réalisées par des spécialistes pour faire le décompte long et laborieux des différentes espèces présentes. De même, certains polluants émergents, comme les PFAS ou certains pesticides, ne sont toujours pas mesurables en dehors des laboratoires.
Pour pallier ces limites de métrologie, les jumeaux numériques s’appuient souvent sur des « proxys ». Il s’agit de variables plus faciles à mesurer, utilisées comme indicateurs indirects d’un phénomène car elles présentent une forte corrélation avec la variable cible. Par exemple, la hauteur d’eau mesurée par satellite (altimétrie ou images optiques) est utilisée comme proxy pour estimer le débit des rivières dans les zones non instrumentées, car les stations hydrométriques au sol sont rares et coûteuses.
D’autres proxys reposent sur des observations indirectes dans le temps. L’analyse d’images satellitaires permet ainsi d’identifier les périodes de développement des cultures (levées végétales), et donc de déduire la nature des semis. Cette information est essentielle pour estimer les besoins en eau, anticiper les périodes d’irrigation ou évaluer les pressions exercées sur la ressource.
Ces approches ont un potentiel important, mais elles ont aussi leurs limites. Les proxys peuvent encoder des approximations non validées, des biais de données, ou des relations non causales. Identifier les bons indicateurs et comprendre leurs limites constitue donc un enjeu majeur pour la fiabilité des jumeaux numériques.
Des jumeaux parfois redondants et peu coordonnés
Bien que ces technologies soient encore en développement à l’échelle des territoires, de nombreux projets émergent déjà, portés par des acteurs variés : collectivités, agences publiques, entreprises, bureaux d’études…
Or, ces initiatives sont souvent développées de manière indépendante. Il n’est pas rare que plusieurs jumeaux numériques mobilisent des flux de données similaires ou proposent des fonctionnalités proches, sans véritable mutualisation. Par exemple, un jumeau numérique régional simulant une crue centennale du Danube ne peut pas anticiper correctement les risques s’il est isolé : il nécessite les données du jumeau climatique global (précipitations en amont, fonte des neiges alpines) pour produire des simulations fiables. Sans cette interconnexion, les systèmes d’alerte des villes seraient basés sur des scénarios incomplets, sous-estimant potentiellement les risques. Le silotage des jumeaux territoriaux peut entraîner des redondances, des coûts supplémentaires et un usage moins efficient des ressources. Pour aller vers plus de frugalité, des initiatives telles que les projets LDT4SSC (Local Digital Twins for Smart and Sustainable Communities) visent à créer une fédération européenne de jumeaux numériques locaux interconnectés. L’un des enjeux majeurs consiste donc à rendre ces systèmes interopérables, c’est-à-dire capables de communiquer entre eux et de partager des données et des résultats.
Cette interopérabilité s’exerce à deux niveaux. D’une part, celui des données utilisées et générées : celles-ci doivent être accessibles, compréhensibles et réutilisables par différents acteurs. L’utilisation de principes comme les standards FAIR (Findable, Accessible, Interoperable, Reusable) permet de faciliter leur partage.
D’autre part, celui des méthodes et des outils. Aujourd’hui, les solutions sont encore largement hétérogènes. Le développement de standards communs (définir par exemple des procédures de communication ou protocoles d’échange, des architectures et des formats) qui permettraient de faciliter leur articulation et leur évolution est au cœur de nombreuses études. Une standardisation des jumeaux numériques pourrait rendre ces structures plus compatibles.
Les jumeaux numériques apparaissent désormais comme des outils de plus en plus omniprésents dans la gestion de nos territoires. Ils sont porteurs de solutions innovantes, mais supposent de nombreux défis qui devront être abordés collectivement.
Sébastien Dupraz a reçu des financements de la Région Centre-Val de Loire, de l'Etat Français et de l'Europe dans le cadre de ses activités liées aux Jumeaux Numériques Environnementaux.
07.06.2026 à 15:09
Les vers de terre sont-ils en déclin en France ? Et sont-ils menacés par les vers plats exotiques ?
Texte intégral (2416 mots)

Qui sont vraiment les vers de terre ? Presque invisibles mais essentiels, ils sont passés en un siècle et demi du statut de nuisibles à ceux d’alliés de l’agriculture durable. Que mangent-ils ? Sont-ils vraiment capables de creuser jusqu’à dix mètres sous terre ? Comment les identifier ? Autant de questions – et quelques autres – auxquelles répondent les chercheurs de l’Inrae Yvan Capowiez et Mickaël Hedde dans leur ouvrage publié aux éditions Quæ. Ci-dessous, nous reproduisons un extrait du chapitre 6 « Vers de terre : menacés et parfois menaçants ? », consacré à deux questions : les vers plats exotiques vont-ils décimer les vers de terre en France ? Et nos lombrics locaux sont-ils en déclin ?
Les vers plats exotiques vont-ils décimer les vers de terre en France ? Tout commence avec le commerce international des plantes. Des pots de fleurs, des mottes de terre, des plants exotiques traversent les océans et, avec eux, des passagers clandestins.
Les vers plats terrestres, des prédateurs à l’appétit féroce, souvent reconnaissables à leur tête en forme de marteau, représentés par Platydemus manokwari, un ver plat originaire de Nouvelle-Guinée ; les Bipalium, des vers plats asiatiques ; et Obama nungara, nous venant d’Argentine.
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Un envahisseur capable de dissoudre les autres vers de terre
Ils ne creusent pas, ne retournent pas la terre, mais se glissent à la recherche d’une proie molle et vulnérable. Le ver plat ne chasse pas comme un prédateur ordinaire. Il ne mord pas, et ne poursuit pas sa proie à grande vitesse. Non, il opère à la manière d’un assassin silencieux, d’un tueur à l’arme chimique.
Lorsqu’il croise un ver de terre, il s’allonge sur lui et sécrète un mucus paralysant qui l’immobilise progressivement. Incapable de fuir, le ver de terre subit alors une attaque redoutable : le ver plat libère des enzymes digestives directement sur sa peau. Celles-ci ont le pouvoir de dissoudre les tissus. Petit à petit, le corps du ver de terre se liquéfie, transformé en une bouillie que le ver plat aspire lentement, ne laissant rien derrière lui.
Jusqu’à récemment, ces prédateurs exotiques restaient confinés aux climats tropicaux. Mais avec le réchauffement climatique et l’intensification des échanges commerciaux, ils se répandent aujourd’hui en Europe, en Amérique du Nord et ailleurs. C’est, assurément, un sujet à surveiller.
Pour autant, gardons la tête froide. Depuis sa découverte en France, le dernier-né de ces envahisseurs (Obama nungara) a certes été trouvé dans de nombreux départements français, mais souvent dans des jardins de particuliers ou des parcs, c’est-à-dire des endroits où on a pu introduire des espèces végétales exotiques ou des espèces ayant côtoyé ces plantes exotiques dans les pépinières.
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De précédentes invasions à l’issue rassurante
En outre, s’ils consomment des vers de terre, les vers plats n’ont pas conduit, à notre connaissance, à des éradications locales. Ce type de sujets n’est pas neuf et a déjà défrayé la chronique par le passé dans d’autres pays, d’abord dans les années 1970 en Nouvelle-Zélande, puis dans les années 1990 en Irlande.
Chaque fois, ce fut la même dynamique, d’abord des papiers scientifiques alertant du problème, puis des articles de presse anxiogènes, et enfin, quelques années plus tard, un abandon du sujet, car le ver plat disparaissait de la région. N’oublions pas que la plupart des introductions, et c’est heureux, se traduisent par des échecs pour les organismes envahisseurs.
Pour ce qui est d’Obama nungara sur le territoire français, restons vigilants, mais ne tombons pas dans la paranoïa. Aujourd’hui, ce ver plat n’est, en l’état actuel des connaissances, présent dans aucun sol agricole en France.
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Déclin des insectes, des oiseaux… et les lombrics ?
Les vers de terre sont-ils en déclin ?
On sait aujourd’hui que de nombreux groupes d’animaux montrent des signes préoccupants de déclin. Les insectes, les oiseaux (en particulier, ceux ayant un régime alimentaire insectivore) et certains groupes d’amphibiens ou de chauves-souris sont fréquemment cités dans les études comme témoins d’un effondrement de la biodiversité.
Parmi les causes évoquées figurent en bonne place l’intensification agricole, l’usage massif de pesticides et la simplification des paysages. Il semble donc légitime de se demander si les vers de terre sont eux aussi victimes de ce déclin global de la biodiversité.
Pourtant, alors que leur rôle fonctionnel est bien établi, peu d’études se sont penchées sur les dynamiques de population à long terme de ces organismes, essentiellement faute de données historiques fiables. Contrairement aux oiseaux, il n’existe pas de réseau de suivi participatif ni de base de données d’observations remontant sur plusieurs décennies.
Comment savoir si les populations de vers de terre diminuent ?
Des initiatives de sciences participatives récentes ont vu le jour, comme l’Observatoire participatif des vers de terre (OPVT) ou l’initiative Bouché#2022 de l’Inrae. Néanmoins, ces initiatives, encore limitées, ne permettent pas d’améliorer le suivi et la cartographie des espèces rares, spécialistes de certains milieux écologiques, qui sont plus difficiles à capturer et à identifier par des non-spécialistes.
D’ailleurs, comment savoir si les populations de vers de terre diminuent ? Pour cela, plusieurs approches sont possibles, chacune avec ses forces et ses limites.
La plus directe consiste à comparer des données actuelles à des données anciennes, obtenues sur les mêmes sites. Ce type d’approche, dite rétrospective, s’appuie sur l’existence de sites suivis dans le temps où les méthodes d’échantillonnage ont été suffisamment bien décrites pour permettre une comparaison. C’est rare, mais pas impossible.
Une alternative est de mettre en place dès aujourd’hui des observatoires à long terme, intégrant les vers de terre dans les protocoles de suivi. Ce sont ces dispositifs, actuellement peu nombreux, qui permettront demain de répondre avec certitude à la question : les populations de vers de terre déclinent-elles vraiment ?
Le besoin d’approches plus rigoureuses
À ce jour, seules deux études, menées au Royaume-Uni, ont tenté d’estimer les tendances à long terme des populations de vers de terre. Toutes deux concluent à un déclin, mais leurs approches posent question.
La première, en comparant la biomasse actuelle de vers de terre dans une parcelle de grande culture à celle estimée dans la même parcelle lorsqu’elle était une prairie, il y a cent soixante-dix ans, conclut à une chute de 80 % de la biomasse des vers. Ce chiffre impressionne, mais il est peu informatif scientifiquement, tant le changement d’usage du sol est drastique.
La seconde étude, plus récente, utilise des données indirectes issues d’un réseau de surveillance de la faune du sol. Elle rapporte une diminution de 30 à 40 % de l’abondance des vers de terre en vingt-cinq ans, mais avec des baisses plus marquées dans les milieux forestiers que dans les zones agricoles ! Curieusement, les prairies y apparaissent plus impactées que les grandes cultures.
Ces résultats ont, en outre, été critiqués par de nombreux chercheurs pour certaines incohérences méthodologiques et quelques erreurs factuelles, notamment des valeurs d’abondance peu crédibles dépassant parfois les 1 000 individus par mètre carré, et ce, tant dans le passé que dans le présent.
Face à ce flou, les travaux récents soulignent l’importance d’une approche plus rigoureuse pour estimer les trajectoires temporelles des populations lombriciennes. Il faut croiser les approches historiques, les observations de terrain standardisées, et prendre en compte de multiples facteurs influençant les populations : pratiques agricoles, climat, propriétés physico-chimiques du sol, mais aussi héritages biogéographiques.
Ce n’est qu’au prix de cette rigueur que nous pourrons véritablement déterminer si les vers de terre sont eux aussi menacés.
Mickaël Hedde a reçu des financements de l'ANR, l'ADEME, l'OFB, l'union européenne (Horizon Europe).
Yvan Capowiez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.06.2026 à 15:09
Peut-on vraiment conserver les haies en simplifiant leur arrachage ?
Texte intégral (3851 mots)
Dans nos villes comme dans nos campagnes, les haies prodiguent de nombreux bénéfices tant environnementaux que territoriaux. Ces dernières années, différents plans gouvernementaux ont enfin permis de financer leur restauration, mais la circulaire du 24 mars 2026 relative au régime unique de la haie semble les remettre en cause.
C’est une situation pour le moins paradoxale : alors que diverses aides financières tâchent depuis plusieurs années d’inciter à la plantation de haie, les autorités françaises viennent d’en faciliter grandement la destruction. Cette nouvelle donne a de quoi inquiéter alors que la France perd déjà quelques 20 000 km de haie par an et que les nombreux bénéfices écologiques de ces plantations ne sont plus à prouver.
Mais pour comprendre ce qui se joue actuellement, commençons par voir ce qu’est une haie.
Haie des villes et haie des champs
La haie est par définition une suite linéaire de végétaux initialement créée ou conservée pour limiter une parcelle ou une propriété. La plupart du temps, une haie c’est un alignement plus ou moins boisé qui comprend d’abord une strate herbacée faite de graminées, de fleurs sauvages, ensuite une strate arbustive qui comprend buissons et arbustes, comme l’aubépine ou le noisetier, et enfin une strate arborescente composée d’arbres.
Cependant, certaines haies sont uniquement des ronciers taillés, comme on peut l’observer en bordure de champs en Normandie ou en Vendée, ou bien des plantations monospécifiques, par exemple le laurier-cerise ou le thuya dans les zones pavillonnaires, ou encore de vrais boisements linéaires faits de chênes ou de frênes.
Des haies qu’on entretient
Dans le passé, et encore aujourd’hui dans de nombreuses contrées, les haies sont entretenues. A minima, elles sont taillées pour éviter qu’elles ne s’épaississent trop et débordent sur la parcelle. Au maximum, un nettoyage complet du talus, souvent par le feu ou les herbicides, et des coupes fortes des arbres sont effectuées sur des cycles de quelques années, généralement tous les neuf ans, durée d’un bail.
Traditionnellement, les arbres sont alors complètement émondés en supprimant toutes les branches et on laisse alors le tronc nu et une branche pointant vers le haut, le « tire-sève ». Les branches coupées servaient alors à faire des fagots ou, avec le feuillage, du fourrage pour le bétail. On parle de « ragosses » ou de « trognes » selon les régions.
Les haies forment le paysage de bocage, typique de nombreuses régions, notamment dans le grand ouest de la France. Il s’agit d’une mosaïque de parcelles bordées de haies plus ou moins arborées.
Ces haies qui accueillent de nombreux végétaux, spontanées ou non, sont à l’origine des « haies champêtres » que les paysagistes tentent de recréer en milieu urbain en opposition aux haies monospécifiques qui forment de vrais murs végétaux, voire aux haies d’entrelacs (en branchages d’osier plessés, par exemple).
Les rôles des haies
Que ce soit en ville ou à la campagne, en zone naturelle ou cultivée, les haies jouent une multitude de rôles. Leur première fonction est clairement celle de clôture. En ville, on parle de « haies défensives ». Dans la campagne, ces limites évitent aux animaux d’élevage de sortir de l’enclos et de pénétrer dans les cultures.
Les haies fournissent également divers biens aux populations, que ce soit pour du bois de chauffage, d’outillage ou de menuiserie, mais aussi pour l’alimentation du bétail avec les parties émondées ou la production de fruits d’arbres spontanés (châtaignes ou merises, par exemple) ou bien plantés (par exemple, les noisettes en Corse ou les poires en Ille-et-Vilaine). On en extrait également des perches et des piquets de clôture à partir de cépées de châtaignier, et parfois des plantes médicinales.
Les haies fixent également le sol et limitent l’érosion et les inondations en aval en retenant l’eau. En s’opposant au ruissellement, elles favorisent également l’infiltration d’eau et l’alimentation des nappes phréatiques.
Outre leur rôle évident d’absorption de CO₂, les haies ont un rôle maintenant démontré dans la microclimatologie des territoires. Elles offrent une protection contre les vents avec un effet brise-vent connu depuis fort longtemps pour le bétail et les cultures, et elles amortissent les variations de température et de gestion culturale entre les parcelles. La haie montre donc un rôle environnemental puissant aussi bien très localement qu’à une échelle plus globale.
Enfin, les haies offrent des habitats à de très nombreuses espèces animales et végétales, souvent typiques des buissons et des bosquets, comme les mésanges, les campagnols ou le chèvrefeuille. L’absence de bois ou de forêt dans un territoire peut être ainsi partiellement compensée par un réseau de haies qui va accueillir une faune et une flore spontanée.
Les haies permettent également aux espèces de circuler entre plusieurs bosquets en faisant la liaison : ce sont des corridors écologiques. Les haies permettent ainsi la dispersion de nombreuses espèces au sein d’un territoire et le maintien de populations animales dans des habitats plus ou moins isolés.
La haie est donc un écosystème à part entière qui bénéficie à l’agriculture comme à la biodiversité locale. Car les haies sont un refuge et un habitat pour de nombreuses espèces bénéfiques au travail agricole : les prédateurs, comme les coléoptères carabes ou les oiseaux insectivores, ou bien des pollinisateurs, comme les bourdons.
Quelle protection pour les haies ?
Régulations climatiques, effets brise-vent, gestion de l’eau, protection des sols, absorption des polluants et préservation active de la biodiversité sont donc parmi les principaux services écosystémiques rendus par les haies.
Mais elles sont aussi, et peut-être surtout, l’expression d’une culture locale et d’une histoire sociale ancienne d’organisation d’un territoire. Elles témoignent des expériences et des pratiques des habitants, anciens et actuels, de leur attachement à leur milieu de vie, d’un patrimoine et de leurs souvenirs personnels et familiaux. Elles donnent accès à la mémoire des territoires et à leur transformation au cours des siècles passés.
Jusqu’en 2015, pourtant, les haies ne bénéficiaient d’aucune mesure de protection ni de compensation, contrairement aux forêts avec le Code forestier ou au bois même urbain pouvant bénéficier du classement « Espace boisé » (articles L113-1 à L113-7 du Code l’urbanisme, NDLR).
La mécanisation agricole a ainsi pu entraîner sans difficulté majeure la destruction de plus de 40 000 kilomètres de haies en Bretagne par un remembrement soutenu dans les années 1960-1980 pour réunir de petites parcelles en une seule exploitation. Encore aujourd’hui, la France perd 20 000 km de haie par an.
Pourtant de très nombreux travaux de recherche notamment en agroforesterie et en agroécologie ont permis la compréhension argumentée de l’importance des haies et donc de leur conservation, sinon de leur recréation pour une structuration durable des paysages tant ruraux qu’urbains.
Depuis cinquante ans, les associations se sont multipliées pour en promouvoir les plantations, par exemple Réseau haies de France, Breizh bocage, Terre de Lien, Arbres et paysage 32, Agrof’Ile et bien d’autres.
Aujourd’hui, plusieurs aides financières existent pour accompagner la plantation et la gestion des haies en zone agricole. L’État a, par exemple, souhaité renforcer les objectifs du « plan Haie » du Plan de relance de 2020, en budgétant 110 millions d’euros en 2024 à un nouveau « Pacte en faveur de la haie » qui vise 50 000 km de nouvelles haies pour 2030.
Une dangereuse simplification administrative ?
Mais le gouvernement semble également vouloir faciliter l’arrachage des haies en publiant le 27 mars 2026 une instruction relative au « Guichet unique de la haie » (entrée en application le 1er juin, NDLR). Ce dernier réduit plus d’une dizaine de procédures possibles d’arrachage des haies à une seule.
Avant, selon le type de haie, il fallait interroger les règles de « bonnes conditions agricoles et environnementales » (BCAE de la Politique agricole commune, ou PAC), ou le Code de l’urbanisme, ou le Code de l’environnement, ou les arrêtés préfectoraux ou municipaux, etc. Une personne voulant arracher une haie devait donc potentiellement consulter la mairie, la direction départementale des territoires, l’Office français de la biodiversité (OFB), les zonages environnementaux, le réseau européen Natura 2000, etc.
Ce guichet unique advient dans le cadre des procédures de simplification administrative souhaitées par la profession agricole à la suite d’une proposition faite par Gabriel Attal, alors premier ministre, en janvier 2024, en plein mouvement agricole. Le gouvernement assure, aujourd’hui, que cette simplification n’aggravera pas l’arrachage des haies et permettra de présenter plus facilement les réglementations en cours de protection. D’après lui, une réglementation mieux appliquée permettrait d’en faciliter le contrôle et il met en avant un mécanisme de compensation, toute haie détruite devant être remplacée par une nouvelle haie.
Ce nouveau guichet est pourtant loin de dissiper les inquiétudes. Il ne semble, d’abord, pas du tout propice à une préservation des haies existantes puisqu’il facilite les demandes d’arrachage. Ainsi, il est demandé une justification du projet, mais sans cadrer davantage ce qui est attendu. Comme le remarque le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), il n’est pas demandé notamment d’exposer l’absence de solution alternative satisfaisante.
Ce guichet unique semble également, dans son mécanisme promu de compensation, oublier une réalité : une nouvelle haie ne peut remplacer une vieille haie où un écosystème complexe s’est installé et joue une imposante panoplie de rôles environnementaux, comme nous l’avons souligné.
Non seulement le CNPN, mais aussi les 11 000 signataires de l’enquête publique ont ainsi tiré la sonnette d’alarme. Ils soulignent comment ce nouveau décret contredit toutes les opérations en cours et compromet la transition écologique de l’agriculture française.
Le collectif Réseau haies de France demande, lui, l’application de la démarche « Éviter, puis réduire, puis compenser » (loi d’août 2016 de reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, art. 2 et 69) alors que le nouveau décret pousse directement vers des compensations discutables. L’Association des maires de France (AMF) émet également de sérieuses réserves et demande a minima une consultation systématique des édiles.
Ce nouveau dispositif du guichet unique est d’autant plus inquiétant que les haies demeurent plus importantes que jamais. Elles restent un des outils les plus efficaces pour gérer les inondations et protéger concrètement les captages d’eau des pollutions de toutes sortes, pour accompagner la mise en place des pratiques agroécologiques et aussi pour introduire une présence de vie végétale et animale dans les milieux urbains et périurbains où l’espace est compté.
Sous contraintes notamment du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, la haie est un pilier indispensable à la durabilité des territoires.
Philippe Clergeau est membre de l'Académie d'agriculture de France et du Groupe sur l'Urbanisme Écologique