LePartisan - 4694 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 25 dernières parutions

16.07.2026 à 10:31

Percevoir les conséquences immédiates du changement climatique suffit-il pour changer les comportements ?

Langlais Camille, Post-doctorante en psychologie sociale, Université de Caen Normandie
Sénémeaud Cécile, Professeure de psychologie sociale, directrice du Laboratoire de Psychologie Caen Normandie (LPCN, EA 7452), Université de Caen Normandie
Cet été, la France subit de plein fouet les conséquences directes du changement climatique. Cela peut-il être utile pour modifier les comportements ? La réponse est moins évidente qu’il n’y paraît.
Texte intégral (2473 mots)

Cet été 2026, la France subit de plein fouet les conséquences directes du réchauffement de la planète. Cette situation pourrait-elle affecter la distance psychologique à laquelle nous percevons le changement climatique et, par ce biais, constituer une opportunité pour renforcer les comportements visant à lutter contre ce risque ? Une méta-analyse inédite montre que la réalité est plus nuancée.


Avant même le début de l’été, la France hexagonale avait déjà connu deux épisodes caniculaires en 2026. Depuis début juillet, elle en connaît un troisième. Ces épisodes témoignent de l’augmentation et de l’intensification des événements climatiques extrêmes.

Ils ravivent aussi une question récurrente dans le débat public : vivre plus directement les conséquences du changement climatique, comme nous en avons fait l’expérience depuis plusieurs semaines, peut-il contribuer à modifier les comportements plus facilement ?

Le concept de distance psychologique est, depuis longtemps, mobilisé pour répondre à cette question. Mais est-il toujours pertinent ? Notre synthèse de vingt années de recherche en psychologie montre que la réponse est loin d’être aussi évidente qu’il n’y paraît.

La distance psychologique, les prémices d’un concept fondateur

Dès le début des années 90, quelques années seulement après le premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les premiers groupes de recherche en sciences sociales voient le jour. En 1991, le psychologue allemand Kurt Pawlik publie un article fondateur intitulé psychologie du changement environnemental global.

Il y décrit plusieurs caractéristiques psychologiques du changement climatique :

  • des signaux physiques difficilement détectables à sa propre échelle,

  • un décalage temporel important entre les causes et les conséquences,

  • une forte incertitude,

  • ainsi qu’une distance souvent élevée vis-à-vis des personnes les plus touchées.

Selon lui, ces caractéristiques nous conduiraient à minimiser les risques associés au changement climatique et à y répondre de manière insuffisante.

Les premières grandes enquêtes portant sur les perceptions du changement climatique, conduites en Amérique du Nord et en Europe au début des années 2000, ont largement confirmé cette intuition. Elles montrent que le changement climatique est souvent perçu comme un phénomène abstrait et distant, mobilisant des futurs incertains ainsi que des victimes lointaines.

Au début des années 2000, l'ours polaire est devenu l'incarnation, au sein des grands médias et des discours écologiques, d’un changement climatique lointain et abstrait. NOAA

À partir de ces travaux, un vaste champ de recherche s’est développé au cours de la décennie suivante autour de la notion de distance psychologique au changement climatique.

Une intuition confirmée par les premières observations

Le concept de distance psychologique renvoie au fait que nous ne pouvons expérimenter que notre réalité immédiate. Dès lors, tout objet situé au-delà de « l’ici et maintenant » exigerait de faire appel à des capacités mentales pour « transcender » la distance à l'objet et ainsi anticiper le futur (distance temporelle), imaginer d’autres lieux (distance géographique), se mettre à la place d’autrui (distance sociale) ou encore, envisager des scénarios alternatifs à notre réalité (distance hypothétique).

Appliqué au changement climatique, il est alors envisagé que ces quatre dimensions viendraient alimenter un sentiment global de distance face à ce risque. Et surtout, que plus cette distance psychologique au changement climatique serait importante, moins nous serions susceptibles d’agir contre celui-ci.

Des premières études observationnelles ont conforté cette hypothèse. Dès 2012, il a notamment été montré qu’un lien existait entre une distance psychologique élevée et une moindre propension à adopter des comportements en faveur du climat au sein d'un large panel de citoyens et citoyennes britanniques. Mais à mesure que les travaux se sont accumulés, ces premières preuves se sont trouvées peu à peu nuancées.


À lire aussi : La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l’inaction écologique


Des résultats de plus en plus contrastés

Les études suivantes, menées dans des contextes variés, ont dressé un tableau plus contrasté, avec des liens beaucoup plus variables entre les différentes formes de distance psychologique (temporelle, spatiale, sociale ou hypothétique) et les indicateurs d'engagement climatique.

De nombreux chercheurs et chercheuses ont également testé l’effet de campagnes de communications centrées sur les impacts immédiats et locaux du changement climatique.

Dans une série d’études réalisées en Normandie, nous avons par exemple exposé plusieurs centaines de participantes et participants à des projections concernant l’augmentation des températures en France, si aucune mesure n’était prise pour atténuer les effets du changement climatique. Ces projections concernaient leur région (proximité spatiale) à un horizon proche (proximité temporelle) ou une région ultra-marine (distance spatiale) à un horizon lointain (distance temporelle).

Exemple de support utilisé pour évaluer l'effet de communications centrées sur les manifestations climatiques locales et immmédiates, ici à Alençon (Normandie) à l'horizon 2030, en comparaison d'une communication plus distante, ici à Saint-Denis (La Réunion) à l’horizon 2100. Camille Langlais, Fourni par l'auteur

De manière générale, les dispositifs censés réduire la distance psychologique au changement climatique ont révélé des résultats tout aussi hétérogènes que ceux observés dans les études observationnelles précédentes : certaines de ces interventions ont conduit à des effets positifs, tandis que d'autres n'ont obtenu aucun effet, et quelques unes se sont même avérées contreproductives, en comparaison de communications centrées sur des impacts plus distants.

Cette absence de preuves claires, dans un sens comme dans l'autre, a nourri un vif débat dans la sphère académique, conduisant progressivement la communauté scientifique à emprunter deux voies.

  • Une partie des chercheurs et chercheuses ont tenté d’identifier les conditions d’efficacité de ces interventions afin d’améliorer leur implémentation : dans quels contextes, auprès de quels publics et sous quelle forme ce type de stratégie peut fonctionner ?

  • D’autres, plus critiques, ont plaidé pour un basculement de stratégies centrées sur la perception du risque vers des stratégies centrées sur les solutions visant, par exemple, à renforcer la perception d’être en mesure d’agir.


À lire aussi : Comment éduquer à la transition écologique en dépassant la culpabilisation ?


Les résultats de notre méta-analyse

Face à l’accumulation d’études contradictoires, nous avons réalisé la première méta-analyse de l’ensemble des preuves disponibles, comprenant 81 études menées dans plus de soixante pays entre 2004 et 2024.

Nos analyses montrent bien un lien statistiquement significatif entre une forte distance psychologique et une faible orientation envers l’action climatique au sein des études observationnelles. Mais cette relation reste faible : la perception de distance vis-à-vis du changement climatique n’explique, en moyenne, qu’environ 6 % des différences observées chez les personnes interrogées concernant leur propension à œuvrer en faveur du climat.

Ce résultat rappelle que les facteurs permettant de comprendre l’engagement climatique sont pluriels. Ils ne sont pas seulement liés à la perception des risques. Ils se rattachent également à un ensemble d’autres facteurs psychologiques, mais aussi sociaux, culturels, économiques ou encore politiques.

Nos résultats sont encore plus nuancés lorsqu’il s’agit des études interventionnelles. Prises ensemble, elles montrent que les effets des dispositifs de communication destinés à réduire la distance psychologique au changement climatique sont, en moyenne, proches de zéro.

Elles semblent toutefois gagner légèrement en efficacité lorsqu’elles visent à agir sur les quatre dimensions de la distance psychologique à la fois (temporelle, géographique, sociale et hypothétique). Dans ce cas, l’intention d’agir pourrait progresser d’environ 2 %.

Si ce bénéfice reste très modeste, le faible coût de mise en œuvre et de diffusion de ce type de support informationnel à grande échelle en fait un levier intéressant, en complément d’autres méthodes. En revanche, même dans les conditions les plus favorables, cet effet se limite aux intentions. Nos analyses montrent qu’il ne se traduit ni par un changement réel des comportements ni par un soutien accru à des politiques climatiques.


À lire aussi : Pourquoi les alertes environnementales sont-elles si difficiles à entendre ?


Comprendre n’est pas agir

À l’heure où le changement climatique devient de plus en plus tangible, y compris dans les régions auparavant à l’abri de ses effets les plus visibles, nos résultats invitent ainsi à une certaine prudence quant à certaines idées répandues dans le débat public.

Percevoir le changement climatique comme un risque immédiat pour soi et ses proches reste un facteur favorable à l’engagement individuel, mais son poids est largement surestimé. Et cela qu’il s’agisse d’expliquer les différences interindividuelles en matière d’engagement, ou de chercher à faire évoluer les pratiques. Ce facteur ne suffira donc pas, à lui seul, à provoquer le point de bascule espéré vers un tournant écologique majeur.

Pour autant, notre propos n’est pas ici de remettre en question l’intérêt de mieux informer les citoyens et citoyennes sur les impacts locaux du changement climatique. Notre travail démontre plutôt que cette stratégie ne saurait constituer l’alpha et l’oméga de politiques de changement des pratiques, comme le suggèrent pourtant trop souvent, encore aujourd’hui, tant des acteurs et actrices politiques qu'une partie du milieu académique.


À lire aussi : Un déclic est-il nécessaire pour se soucier de l’environnement ?


The Conversation

Langlais Camille a reçu des financements de La Région Normandie.

Sénémeaud Cécile a reçu des financements de la Région Normandie, de l'Agence Nationale de la Recherche et de l'ADEME.

16.07.2026 à 10:27

Les refuges climatiques seront utiles s’ils n’oublient pas de faire de la chaleur un objet politique

François De Gasperi, Chercheur Postdoctoral en études urbaines, Chaire Territoires en Transition GEM, GEM
Albane Grandazzi, Professeur Assistant, GEM
Fiona Ottaviani, Associate professor en économie - Grenoble Ecole de Management, 38000 Grenoble, France - Co-titulaire de la Chaire Territoires en Transition, GEM
Hélène Picard, Professeure Associée au département Homme, Organisations et Société. Chaire Territoires en Transitions et Chaire UNESCO pour une Culture de Paix Economique, GEM
Notamment à condition de les concevoir et de les déployer avec des critères d’accessibilité, d’hospitalité et de justice socioécologique. En bref, d’en faire des objets politiques.
Texte intégral (2976 mots)

Alors que la France a déjà connu trois vagues de chaleur en quelques semaines à peine, le concept de refuge climatique, qui s’institutionnalise dans un certain nombre de pays, cristallise les espoirs des citoyens en surchauffe. Il peut s’agir d’une réponse prometteuse, mais uniquement à certaines conditions, notamment de les concevoir et de les déployer en gardant en tête des critères d’accessibilité, d’hospitalité et de justice socioécologique. En bref, d’en faire des objets politiques.


Notre maison brûle et nous la regardons (enfin) en face. Alors que la France vient de connaître deux séquences caniculaires précoces et intenses, la chaleur semble s’imposer comme un problème public majeur. Le mois de juin 2026 a été le plus chaud jamais enregistré par Météo France et une nouvelle vague de chaleur touche désormais une grande partie du pays.

Le traitement médiatique immédiat de la canicule s’est largement détourné des enjeux de fond, privilégiant des réponses à court terme et individuelles au détriment d’une réflexion collective sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. Plan massif de climatisation, mise en cause des scientifiques, légitimation de la débrouille au sein des foyers…

Ce cadrage tend à occulter une réalité bien documentée : celle des inégalités socioécologiques. L’exposition aux fortes chaleurs, la vulnérabilité face à leurs conséquences et les capacités d’adaptation varient selon les conditions de logement, l’état de santé, les ressources économiques, l’âge ou encore l’accès aux espaces publics. Les enquêtes sociologiques, à commencer par celle d’Eric Klinenberg sur la canicule de Chicago en 1995, montrent aussi que l’isolement social constitue un facteur majeur de surmortalité.

Contre toute solution hâtive qui pourrait participer d’une maladaptation, les sciences sociales nous invitent à politiser la chaleur, en saisissant la canicule comme un problème social collectif permettant d’articuler les enjeux d’adaptation et ceux d’atténuation.

Ainsi, ouvrir des refuges climatiques ne suffit pas : encore faut-il que ceux qui en ont besoin les connaissent, puissent s’y sentir à l’aise et s’en saisissent pour construire collectivement les conditions d’un « bien-vivre » dans un monde plus chaud.

Refuges climatiques : de quoi parle-t-on ?

Le concept de refuge climatique s’institutionnalise. De Buenos Aires à Bologne, en passant par Porto et Londres, de nombreuses villes l’adoptent pour adapter leur tissu urbain à la crise climatique et protéger leurs habitants de la chaleur.

Le parc de La Muntanyeta fait partie du réseau de refuges climatiques de Barcelone. Área Metropolitana de Barcelona, CC BY-SA

Barcelone fait figure de référence, avec un réseau de plusieurs centaines de refuges : écoles, bibliothèques, musées, parcs et jardins, répondant à des critères de confort thermique, d’accessibilité, de repos et d’accès à l’eau.

Le contour des refuges climatiques varie pourtant d’une ville à l’autre. Certains réseaux privilégient les parcs et jardins, d’autres des équipements climatisés. En réaction, une définition minimale s’esquisse peu à peu dans la littérature scientifique : le refuge climatique conjugue rafraîchissement et hospitalité afin d’offrir un « réconfort thermique » limitant la vulnérabilité face aux aléas climatiques pour tenter de se protéger de l’aléa météorologique.

Mais faire du confort thermique un enjeu politique suppose de mesurer le stress thermique vécu par les habitants, en tenant compte non seulement de l’îlot de chaleur urbain, mais aussi de l’ombre, de la ventilation, de la morphologie des rues et de la qualité des logements.

Parce qu’il résulte des interactions entre expériences de chaleur, conditions de logement, ressources socio-économiques et accès aux refuges climatiques, le confort thermique appelle des politiques d’universalisme proportionné, bénéficiant à tous, tout en accordant une attention prioritaire aux plus vulnérables.


À lire aussi : Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème


Comment configurer les refuges climatiques ?

Les villes font face à plusieurs défis. Le premier porte sur les infrastructures : faut-il créer de nouveaux espaces refuges ou bien adapter les services existants ?

Le choix des techniques de rafraîchissement soulève en outre des enjeux environnementaux et politiques. La climatisation en est l’exemple emblématique : si son rôle dans l’accentuation de l’îlot de chaleur urbain est bien documenté, un usage ciblé reste indispensable pour les publics les plus vulnérables (seniors, enfants, SDF…).


À lire aussi : La climatisation, une solution pour mieux vivre le réchauffement climatique ?


Les volets sont des dispositifs de protection solaires importants en été. SatyaPrem/Pixabay

La recherche souligne aussi la nécessité d’adopter des pratiques architecturales favorisant le confort d’été : matériaux biosourcés, protections solaires (volets, stores) et solutions passives de rafraîchissement, comme les réseaux de froid urbain. Autant de leviers pour concevoir des refuges climatiques et adapter les villes.

Ainsi, un réseau de refuges climatiques ne se réduit pas à des lieux frais. Ceux-ci doivent aussi proposer des services (eau, wifi, etc.) et être pensés, dès leur conception, comme des espaces d’hospitalité, ce qui suppose une animation et des personnels formés à ces nouveaux usages.


À lire aussi : Dans les villes, comment les citoyens peuvent participer à la lutte contre la surchauffe


L’enjeu de l’accessibilité

La question de l’accessibilité du refuge est un élément clé à intégrer dans une perspective de justice socioécologique.

Carte du cheminement du projet « Green Cells », en Italie.

À quelle échelle les déployer ? Ville, quartier, îlot ou immeuble ? La littérature plaide pour une approche multiéchelle articulant adaptation et atténuation.

Une question également culturelle

Mais le défi à relever est également culturel. Concevoir des refuges climatiques suppose d’abord de les penser comme des lieux d’hospitalité et d’entraide.

Les recherches montrent que leur conception mérite d’être pensée à partir des quartiers et des communautés concernées afin d’identifier les besoins des habitants et de favoriser leur appropriation. Dès leur conception, l’implication des réseaux de proximité est essentielle, comme à Porto, où le design et localisation des refuges climatiques s’inscrivent dans une méthodologie participative qui tient compte de la connaissance préexistante des lieux par les habitants.

Autre changement culturel complémentaire : la diffusion d’une culture de rafraîchissement des corps. Au Japon, la démarche « Cool Biz » adapte les normes vestimentaires en été ; à Genève, l’interdiction du travail en extérieur l’après-midi en période de canicule s’accompagne de pédagogie quant aux gestes de rafraîchissement.


À lire aussi : Votre logement est-il adapté à la chaleur ?


Veut-on vraiment parler de « refuges » climatiques ?

Le terme de « refuges climatiques » mérite qu’on s’y arrête : il est très largement associé à des représentations liées à la catastrophe, en lien avec les notions de « refuges » et de « réfugiés ». Or, si l’on veut penser ces lieux comme des espaces de solidarité, d’entraide et de soutien, il importe de dépasser cet imaginaire.

Ils comportent aussi un potentiel effet repoussoir, lié à l’imaginaire néolibéral d’un individu autonome et puissant, peinant à se reconnaître comme vulnérable et interdépendant. Qui souhaite se dire « réfugié » climatique ? Et comment désigner ceux qui le sont réellement ? Les enquêtes montrent que les plus vulnérables, notamment les personnes âgées ou malades, sous-estiment leur propre vulnérabilité tout en l’identifiant plus facilement chez les autres. Faut-il y voir le signe du refus d’un potentiel stigmate associé à cette vulnérabilité ?


À lire aussi : Lors des canicules, notre cerveau ne s’aligne pas toujours avec le thermomètre et peut nous mettre en danger


Le choix des mots n’a rien de neutre au moment de concevoir des dispositifs d’action publique : faut-il parler de « haltes fraîcheurs », se limiter à la chaleur, intégrer aussi la protection contre le froid en hiver, ou viser plus largement des « lieux du bien vivre » ?

La qualification retenue oriente les usages auxquels ces espaces sont destinés : simples réponses à une crise ou lieux de solidarité, de convivialité et de délibération sur nos manières d’habiter un monde où de nombreux seuils socioécologiques ont déjà été franchis. Plus qu’un changement de vocabulaire, elle engage un projet politique : faire de ces lieux des espaces où se renforcent les liens socioécologiques et où se construit, à partir des réalités locales, une conception partagée du bien vivre.

Ainsi, les refuges climatiques ne seront à la hauteur du problème qu’à condition d’être plus que des points frais sur une carte : des lieux accessibles, intégrés aux pratiques habitantes, capables d’accueillir des publics vulnérables sans les stigmatiser, et de soutenir des apprentissages collectifs face à la crise socioécologique.

The Conversation

François De Gasperi est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Fiona Ottaviani est co-titulaire de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Hélène Picard est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.

Albane Grandazzi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.07.2026 à 16:19

En Méditerranée, les poissons fuient la chaleur, mais pas nécessairement comme on s’y attendrait

Marina Sanz-Martín, Postdoctoral researcher, Instituto Español de Oceanografía (IEO - CSIC)
La Méditerranée est l’un des écosystèmes les plus vulnérables au monde. Une étude récente s’est intéressée aux déplacements des poissons.
Texte intégral (2097 mots)
Au cours des deux dernières décennies, en raison du réchauffement des eaux de la Méditerranée lié au changement climatique, près de la moitié des espèces de poissons présentant un intérêt commercial ont abandonné leurs habitats d'origine pour se diriger vers des latitudes plus élevées, des profondeurs plus importantes et des eaux plus froides. KinoMasterskaya / Shutterstock, CC BY

La Méditerranée est l’un des écosystèmes les plus vulnérables au monde. Une étude récente s’est intéressée à l’évolution de la dynamique de répartition des espèces pour comprendre comment les poissons faisant l’objet de pêche commerciale s’adaptent au réchauffement des eaux. Ce déplacement vers davantage de fraîcheur survient généralement vers le nord, mais aussi vers les profondeurs. Encore faut-il que ce soit géographiquement possible.


Au cours des vingt dernières années, près de la moitié des espèces de poissons faisant l’objet de pêche commerciale en Méditerranée ont vu leur aire de répartition se modifier en raison du changement climatique, ce qui a entraîné des déplacements des espèces marines hors de leurs habitats historiques. Ces changements significatifs dans les habitudes des poissons devraient avoir un impact majeur sur la biodiversité méditerranéenne, affectant l’organisation des écosystèmes et les possibilités de pêche.

À l’échelle mondiale, on a observé que les espèces se déplaçaient vers des latitudes de plus plus en plus élevées et à de plus grandes profondeurs à la recherche de conditions plus fraîches.

.

Cependant, à l’échelle régionale, la situation est bien plus complexe. Notre récente étude démontre que dans la mer Méditerranée, en raison du changement climatique, les espèces thermophiles, qui préfèrent des températures modérément chaudes, comme la raie étoilée Raja asterias, modifient leur aire de répartition vers le sud et l’ouest, tandis que les espèces boréales, qui préfèrent les eaux froides, comme le poisson-grenouille à ventre noir Lophius budegassa_, ne modifient leur aire de répartition qu’en profondeur.

De façon plus générale, ce processus écologique est connu sous le nom de méridionalisation. Elle se caractérise par l’expansion des espèces endémiques d’eau chaude et le déclin des espèces d’eau froide.

La Méditerranée, une impasse géographique

La Méditerranée est l’un des écosystèmes les plus vulnérables au monde en raison de pressions humaines multiples et surtout cumulatives, notamment un niveau élevé de risque climatique qui va s’accentuer à l’avenir. Ces impacts combinés entraînent déjà des changements écologiques majeurs chez les espèces marines.

La Méditerranée est également un bassin semi-fermé, relié à l’océan uniquement par le détroit de Gibraltar. Ceci limite les possibilités offertes aux espèces cherchant à trouver des conditions environnementales plus favorables ailleurs.

Cependant, même si ces espèces méditerranéennes se déplacent vers le nord, elles ne peuvent pas aller très loin. Elles se heurtent rapidement à des barrières géographiques continentales, telles que la zone continentale française, dans le golfe du Lion.

Pour ces poissons, une alternative à la migration vers le nord consiste à se diriger vers des eaux plus profondes à la recherche de températures plus fraîches, lorsque leurs limites physiologiques le permettent. Cependant, à l’échelle régionale, la situation est bien plus complexe. Des tendances dominantes très différentes se dessinent en fonction des espèces.

Dans notre récente étude scientifique menée le long de la côte méditerranéenne orientale de l’Espagne, de la Murcie au nord de la Catalogne, nous avons constaté que près de la moitié des espèces méditerranéennes présentant un intérêt commercial ont vu leur aire de répartition évoluer au cours des deux dernières décennies : 42 des 102 espèces analysées ont présenté des changements significatifs dans leur aire de répartition.

Bien que ces changements varient d’une espèce à l’autre, ils se caractérisent principalement par des déplacements vers le sud et le sud-ouest le long de la péninsule ibérique, en particulier vers le golfe d’Alicante.

Les changements liés à la profondeur étaient variables, mais se caractérisaient principalement par un déplacement vers des eaux moins profondes.

Un déplacement « à contre-courant »

Ces changements dans la répartition des espèces s’expliquent par la vélocité climatique, un indicateur qui décrit à la fois la vitesse et la direction du réchauffement des océans.

La vélocité climatique mesure la vitesse à laquelle change la température de surface de la mer, pointant vers la direction et la vitesse auxquelles les espèces devraient se déplacer pour conserver les conditions de température initiales ou préférées de leur habitat. Ainsi, si les déplacements des espèces sont corrélés à la vélocité climatique, celles-ci ont plus de chances de rester dans des conditions climatiques convenables.

De fait, nos résultats montrent que les changements de répartition les plus notables sont étroitement liés aux régions connaissant le réchauffement le plus rapide. En conséquence, de nombreuses espèces ont déjà déplacé le centre de répartition de leurs populations vers le sud-ouest.

Parmi ces espèces, on trouve le megrim à quatre taches (Lepidorhombus boscii, le picarel (Spicara smaris) et la raie étoilée Raja asterias, qui, en raison de leur préférence pour des eaux modérément chaudes, se sont déplacés vers le sud-ouest, suivant la même direction que la vélocité climatique. Cependant, outre ce déplacement horizontal, elles se sont également rapprochées des eaux moins profondes.

Contrairement à ce que nous avions prévu, les espèces se sont principalement déplacées vers des eaux moins profondes et des zones plus côtières. En effet, la profondeur diminue naturellement dans cette région à mesure que les espèces se déplacent vers le sud.

Ces résultats mettent en évidence les impacts du changement climatique à l’échelle régionale sur les espèces marines d’importance commerciale. Il est urgent de mettre en œuvre des mesures de gestion de la pêche adaptées au changement climatique, car l’adaptation au changement climatique n’est plus un défi pour l’avenir : elle est une nécessité aujourd’hui.

Les solutions adaptées au changement climatique comprennent des mesures de gestion axées sur la mise en œuvre de stratégies régionales et locales, telles que l’identification de refuges climatiques marins, qui attirent les espèces et offrent un environnement dans lequel les stocks halieutiques peuvent prospérer malgré le changement climatique, et qui accordent la priorité à leur protection et à leur conservation.

Les solutions adaptées au changement climatique comprennent des mesures de gestion axées sur la mise en œuvre de stratégies régionales et locales, telles que l’identification de refuges thermiques marins, qui attirent les espèces et offrent un environnement dans lequel les stocks halieutiques peuvent prospérer malgré le changement climatique, et qui accordent la priorité à leur protection et à leur conservation.

L’amélioration des réponses d’adaptation du secteur de la pêche artisanale constitue également une solution clé. Cela ne pourra se faire que si les pêcheurs et les communautés locales jouent un rôle significatif dans les processus décisionnels, et si les scientifiques, les acteurs du secteur de la pêche et les décideurs politiques collaborent pour adopter les pratiques d’adaptation au changement climatique dont le besoin se fait cruellement sentir.

Cet article a été rédigé en collaboration avec : Hidalgo, M., Puerta, P., García Molinos, J., Zamanillo, M., Brito-Morales, I., González-Irusta, J. M., Esteban, A., Punzón, A., García-Rodríguez, E., Vivas, M. et López-López, L.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurance Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Marina Sanz-Martín (MSM) et ses coauteurs remercient l'équipage et le personnel de l'Institut espagnol d'océanographie (CN-IEO, CSIC) pour avoir collecté et fourni des données d'observations à long terme dans le cadre du programme MEDITS, permettant ainsi de constituer un ensemble unique de données sur la répartition et l'abondance des poissons. Cette recherche a été menée dans le cadre du projet VADAPES, financé avec le soutien de la Fondation pour la biodiversité du ministère espagnol de la Transition écologique et du Défi démographique ; du projet CLISSARTES (AXA-007), financé par le Fonds de recherche AXA ; et du projet COCOCHA (PID2019-110282RA-I00), financé par le ministère espagnol de l’Économie et de la Compétitivité, les fonds FEDER et l’Agence espagnole de recherche. MSM remercie le gouvernement des Îles Baléares pour son financement par le biais d’une bourse postdoctorale Vicenç Mut. Les auteurs saluent le développement et la maintenance de référentiels et de bases de données en ligne tels que COPERNICUS, EMODNET, AQUAMAPS, OBIS, Bio-Oracle, FishBase et SEALIFEBASE, ainsi que leur rôle fondamental dans l’avancement des connaissances en sciences marines et halieutiques.

3 / 25

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞