04.06.2026 à 12:08
La Rochelle : derrière la crise des mégabassines, l’héritage des relations entre industrie portuaire et agriculture
Texte intégral (2720 mots)
En France, les contestations contre les mégabassines ont révélé un lien longtemps invisibilisé : celui qui unit l’agriculture intensive de l’arrière-pays aux complexes portuaires, comme le port céréalier de La Rochelle-Pallice en Charente-Maritime. Derrière la crise de l’eau qui structure désormais le débat public, on retrouve l’héritage d’un modèle agro-industriel façonné par des choix politiques, économiques et logistiques anciens.
À l’été 2024, des milliers de manifestants anti-bassines se sont retrouvés à La Rochelle, marchant vers le port de La Rochelle-Pallice (aujourd’hui appelé « Port Atlantique La Rochelle »). Encadrés par les forces de l’ordre, ces derniers ont scandé, en s’approchant du port :
« Tout le monde déteste La Pallice. »
Une façon de révéler le lien entre les mégabassines, tant décriées dans l’arrière-pays agricole, et les activités du deuxième port français d’exportation de céréales. Et pour cause : le rapport entre l’émergence historique des activités agro-industrielles, le débouché portuaire et l’accaparement des ressources hydriques gagne à être explicité.
Dans un article de recherche récent, fondé sur l’analyse d’archives, nous avons retracé l’histoire de la spécialisation du territoire, l’émergence d’un récit modernisateur et enfin l’émergence des conflits et des contestations de ce récit dominant.
Consommation d’eau et cargos, l’envers des « mégabassines »
Le port de La Rochelle-Pallice s’inscrit dans une trajectoire héritée de la « révolution verte » en France. Dès les années 1960, la modernisation agricole est impulsée par l’État, sous l’égide du Commissariat général au plan, et renforcée par des lois visant à intensifier la production agricole et les échanges internationaux.
Mais ce modèle productiviste montre aujourd’hui ses limites. Dans le marais poitevin, les forages agricoles intensifs, engagés depuis les années 2000, ont entraîné une chute critique des nappes phréatiques, provoquant inversions de cours d’eau et intrusions salines.
Pour y répondre, des réserves de substitution, les « mégabassines », largement financées par des fonds publics, sont mises en place à partir de 2007 dans le bassin des Autizes (Vendée). Ces infrastructures stockent l’eau pompée en hiver afin de sécuriser l’irrigation estivale et sont présentées par leurs promoteurs comme un outil d’adaptation au changement climatique.
Leur déploiement s’accélère à partir de 2017 en Poitou-Charentes, notamment dans le bassin de la Sèvre niortaise. Cette stratégie suscite cependant une contestation croissante. Les recours juridiques se multiplient devant le tribunal administratif de Poitiers, opposant associations environnementales, coopératives agricoles et autorités préfectorales.
À partir de 2018, les critiques visant l’agro-industrie se renforcent, tandis que le développement des mégabassines sur le territoire fait face à de nombreuses contestations. En 2023, des militants du mouvement écologiste Extinction Rebellion ciblent alors directement les flux céréaliers du port. Dans l’arrière-pays, le point culminant de la lutte anti-bassines et de ses répressions a lieu lors de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres).
L’année suivante, le 20 juillet 2024, la mobilisation de La Rochelle marque un tournant. Pour la première fois, les opposants désignent publiquement les infrastructures du port de La Rochelle-Pallice comme un maillon central du système des mégabassines, alimentant un contre-récit qui remet en cause le modèle historique de développement du port et de son territoire.
Comment le lobbying a fait de La Pallice un moteur de modernisation agro-industrielle
Pour comprendre ce contre-récit, il faut d’abord revenir sur la construction du récit dominant, qui est celui de la modernisation en puissance. Il résulte d’un lobbying pro-industriel. Après 1945, la France mise sur la modernisation agricole et industrielle pour relancer son économie. En Poitou-Charentes et ailleurs, le remembrement, la mécanisation et le développement des coopératives transforment les paysages ruraux.
Dans ce contexte, le comité d’action du grand port de La Pallice est créé en 1948 pour promouvoir l’agrandissement du port de La Rochelle-Pallice et inscrire sa modernisation dans la stratégie nationale. Son objectif dépasse le simple aménagement portuaire : il souhaite faire de La Pallice un moteur de modernisation agricole et industrielle, capable de stocker et d’exporter les céréales françaises.
Pour convaincre l’État, le Comité d’action déploie une intense activité de lobbying, multipliant rapports, rencontres et plaidoyers auprès des décideurs. Très vite, ses recommandations se traduisent sur le terrain et le port se modernise : allongement des quais, automatisation du transport des grains, extension du môle d’escale et construction d’un appontement pétrolier pour soutenir la mécanisation agricole.
Parallèlement, la création de la Société d’intérêt collectif agricole (SICA), regroupant coopératives et négociants, illustre ce lien entre port et agriculture. La SICA finance et gère les silos, doublant rapidement leur capacité et dynamisant le trafic céréalier dès les années 1960.
Ces infrastructures transforment en retour le paysage de l’arrière-pays, réorganisant les champs, les routes et les infrastructures du territoire, inscrivant l’agriculture régionale dans une logique exportatrice. Le port et son arrière-pays s’influencent alors mutuellement : l’infrastructure portuaire adapte sa capacité aux besoins agricoles, voire les devance, tandis que l’agriculture régionale bénéficie de débouchés vers l’export et a facilement accès à de nouvelles ressources, notamment en termes d’engrais minéraux.
Entre 1949 et 1975, cette stratégie conjointe transforme La Pallice en plateforme logistique spécialisée pour l’export, et son arrière-pays en territoire céréalier prospère.
Le discours de modernisation porté par le Comité d’action a ainsi permis la mise en place de politiques publiques favorisant le développement économique d’un système portuaire et agricole intégré. Celui-ci préfigure le modèle de la France exportatrice de céréales que nous connaissons aujourd’hui. Cet ensemble incarne ainsi un exemple précis de co-évolution entre infrastructures portuaires et territoires agricoles.
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De la modernisation agricole aux premières contestations sur l’eau
Entre 1945 et les années 1960, des tensions existent déjà, mais elles restent localisées et peu structurées. Les risques industriels, les atteintes à la santé ou à la propriété suscitent des inquiétudes, sans pour autant nourrir une critique globale de la dégradation environnementale. Ces constats rejoignent les travaux historiques sur les « Trente Glorieuses », qui rappellent que les luttes sociales et environnementales traversent la société française dès les années 1950-1960.
Les conflits prennent toutefois une autre ampleur à partir des années 1970 avec la montée en puissance de l’irrigation. La spécialisation céréalière de l’arrière-pays, notamment en Poitou-Charentes, rend alors la gestion de l’eau de plus en plus complexe et contestée. Les céréales occupent aujourd’hui plus de la moitié des surfaces agricoles, dominées par le blé et le maïs, culture particulièrement gourmande en eau et en intrants.
Longtemps marginale, l’irrigation se développe fortement après 1970, puis s’accélère dans les années 1980-1990, principalement au profit du maïs. En Charente-Maritime, des associations sont créées pour piloter forages et retenues d’eau, avec un fort soutien public et bancaire, notamment du Crédit agricole.
À la fin des années 1980, la baisse des nappes phréatiques, l’assèchement des rivières et la mortalité piscicole déclenchent une mobilisation citoyenne inédite. Des actions de protestation émergent, par exemple celles du collectif SOS Rivière, qui rassemble 700 personnes à Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime) en 1988. Des sabotages d’équipements d’irrigation sont également rapportés.
Malgré l’interpellation du gouvernement en 1988 par le député de Charente-Maritime Roland Beix, la réponse de l’État demeure permissive, révélant les limites de la régulation face à un modèle agricole désormais contesté.
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Du verdissement du discours industriel à l’émergence de contre-récits militants
À partir des années 2000, des démarches de responsabilité sociétale (RSE) sont déployées en France par les milieux politiques et industriels. Ce discours est sous-tendu par l’idée que développement économique et protection de l’environnement sont compatibles. De la même manière, la transition agroécologique s’institutionnalise progressivement.
Le port de La Rochelle-Pallice s’empare du récit de la responsabilité sociale/sociétale et environnementale (RSE), tandis que l’arrière-pays intègre à petits pas les orientations agroécologiques. Toutefois, ces transformations ne visent pas à remettre en cause le récit historique de la modernisation et, par là même, à revoir fondamentalement le modèle économique qui a contribué aux crises environnementales et sanitaires du territoire.
De fait, depuis une quinzaine d’années, des recherches questionnent l’efficacité des approches de RSE, jugées trop instrumentales et centrées sur la réputation des entreprises, au détriment d’autres démarches plus collectives. Ces courants de recherche proposent de réfléchir à la façon dont les entreprises s’intègrent dans l’écosystème territorial, à leurs liens avec les autres acteurs et aux retombées des activités sur le territoire, comme le soulignait dès 2018 un avis de la Plateforme RSE. La focalisation de la RSE sur la performance financière limite l’impact territorial et la durabilité. Certains spécialistes tracent un parallèle avec les sciences économiques, incapables de remettre en cause leurs propres fondements.
Les instances de gouvernance du port de La Rochelle-Pallice ne se posent pas en instigatrices d’un changement de paradigme, mais elles souhaitent anticiper les évolutions sociétales et prendre leurs responsabilités dans leur champ de compétence. Les évolutions récentes du port (intégration à des consortiums territoriaux, anticipation des mutations des filières agricoles et énergétiques…) vont dans le sens de nouveaux récits, qui émergent sous la pression de la société civile organisée.
Mais cela sera-t-il suffisant ? Comment engager une recomposition territoriale efficace quand les acteurs et leurs intérêts sont à ce point interdépendants ?
La reconversion écologique d’une grande infrastructure portuaire ne saurait survenir sans le soutien de tous les acteurs des filières concernées, tout comme des actions isolées ne suffiront pas à infléchir la trajectoire d’un territoire.
D’autres narratifs seraient pertinents dans ce contexte, par exemple l’approche par les communs, davantage tournée vers la coopération territoriale. Celle-ci remet les communs au centre du territoire – dans notre cas, l’eau, la santé publique, la terre, l’autonomie alimentaire. Dans ce cadre, les entreprises sont amenées à réinvestir le territoire en interrogeant leur responsabilité territoriale. Les communs permettent enfin d’interroger la posture des pouvoirs publics, ainsi que les stratégies d’action de la société civile.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
03.06.2026 à 17:02
Dans la peau des décideurs : en Colombie, un jeu de rôle pour comprendre les arbitrages de la transition énergétique
Texte intégral (3244 mots)

En matière de transition énergétique, gare aux décisions hâtives et aux modélisations simplistes : chaque choix politique nécessite des arbitrages entre coûts et opportunités économiques, sociaux ou climatiques. La crise française des gilets jaunes, en 2018, en a fourni une illustration marquante. Pour mieux anticiper les points de frictions et éviter les impasses, un jeu de rôle développé en Colombie propose aux joueurs de se mettre dans la peau des ménages, des acteurs économiques ou des décideurs. Une manière originale de mieux appréhender la complexité des arbitrages à réaliser.
La transition énergétique ne se résume pas à la mise en application des politiques d’atténuation d’un État. Elle touche aussi à des enjeux de souveraineté et de stabilité économique, comme l’ont rappelé les crises énergétiques récentes, de la guerre en Ukraine à la crise actuelle au Moyen-Orient.
Pourtant, malgré des outils d’analyse toujours plus sophistiqués – modèles macroéconomiques et énergétiques, scénarios climatiques et technologiques… –, la mise en œuvre de ces transitions reste difficile. En cause : des décisions collectives complexes, impliquant des acteurs aux intérêts souvent divergents. Les responsabilités sont éclatées entre de nombreuses institutions qui peinent à se coordonner et les espaces de dialogue entre acteurs demeurent limités, fragmentés, voire inexistants.
En Colombie, un dispositif original – un jeu de stratégie conçu par des chercheurs et baptisé PowerShift – explore une autre voie : mettre les acteurs en situation afin de les aider à mieux comprendre les arbitrages propres à la transition.
Un jeu pour passer de la modélisation macroéconomique au dialogue
En Colombie, le développement d’outils de modélisation macroéconomique des transitions écologiques et de dispositifs de dialogue entre acteurs a ainsi pu montrer comment les approches quantitatives et qualitatives pouvaient se renforcer mutuellement pour accompagner la transition énergétique.
Leur mise en œuvre s’inscrit dans un contexte spécifique : le pays dispose d’un mix électrique déjà largement décarboné, reposant à près de 70 % sur l’hydroélectricité. Il s’est, par ailleurs, engagé dans des objectifs climatiques ambitieux : réduire de 51 % d’ici 2030 ses émissions de gaz à effet de serre et atteindre 19 gigawatts (GW) de capacités en énergies renouvelables non conventionnelles d’ici 2050.
Toutefois, ces objectifs coexistent avec des contraintes économiques fortes. La Colombie reste très dépendante du charbon et du pétrole, qui représentent plus de 55 % de ses exportations, tandis que l’industrie pétrolière contribue à hauteur de 8 % des recettes fiscales totales.
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Dans ce cadre, un premier outil quantitatif a été déployé : le modèle macroéconomique GEMMES, que nous avons co-développé à l’Agence française de développement (AFD), avec les institutions colombiennes.
Il vise à appuyer les autorités dans l’analyse et l’anticipation des vulnérabilités et des opportunités susceptibles d’émerger dans le cadre de la transition bas carbone, en cohérence avec les objectifs climatiques du pays. À la demande du ministère des finances et du crédit public (MHCP), GEMMES est aujourd’hui officiellement intégré aux outils de modélisation quantitative du pays.
Dans le sillage de ces travaux, un second dispositif a été développé pour répondre à une autre dimension de la transition : la mise en dialogue des acteurs clés à travers un jeu de stratégie, PowerShift, qui place les participants en situation de décision dans une économie simulée.
Fondé sur une méthodologie de modélisation d’accompagnement (démarche ComMod), le jeu les confronte à des contraintes réalistes, tout en laissant une place importante au libre arbitre. Là où les modèles quantitatifs explorent des trajectoires, la forme du jeu de stratégie permet de les incarner et d’en expérimenter collectivement les implications.
Dans la peau des acteurs de la transition : mode d’emploi du jeu PowerShift
PowerShift repose sur un principe simple : plonger les participants dans une économie fictive mais réaliste, fortement inspirée de la Colombie.
Les joueurs incarnent trois types d’acteurs, chacun disposant de ressources, d’objectifs et de contraintes propres : ménages, entreprises et gouvernement. Ils doivent produire, investir, consommer, négocier et décider de politiques publiques, tout en faisant face à des chocs économiques et climatiques.
Chaque session se déroule en plusieurs tours. Les participants évoluent dans un cadre contraint : dépendance aux ressources fossiles, contraintes budgétaires de l’État, vulnérabilité des ménages, pression des marchés internationaux… Leur objectif est de concilier activité économique, bien-être social et réduction des émissions, un objectif difficile à atteindre car les décisions des uns affectent directement les autres.
Les indicateurs suivis (émissions, consommation, déforestation, commerce extérieur) permettent d’observer les effets des décisions de chaque catégorie d’acteurs d’un tour à l’autre. À partir de ces résultats, les participants peuvent ajuster leurs stratégies.
Ce que montrent les parties jouées : fausses bonnes idées et risques de crise économique
Neuf sessions ont été organisées à Bogotá, réunissant plus de 150 participants issus de ministères, d’institutions financières, du secteur privé et de la société civile, représentant plus de 50 institutions.
Cette diversité d’acteurs a permis de confronter des points de vue rarement réunis dans un même espace, faisant apparaître les interdépendances entre politiques publiques, stratégies d’entreprise et comportements des ménages. Elle a également permis d’explorer un large éventail de scénarios, révélant la complexité des dynamiques de transition et des décisions associées.
Dans certains cas, les choix des participants ont conduit à des crises économiques rapides. Par exemple, en adoptant des politiques fiscales visant à redistribuer les richesses, ils ont incité des entreprises à investir à l’étranger, ce qui a aggravé les déséquilibres commerciaux.
Dans d’autres situations, en réduisant la consommation de pétrole, ils ont parfois fragilisé les ménages, en affectant les revenus issus d’activités économiques dépendantes de cet hydrocarbure. Cela s’est traduit par une perte de souveraineté alimentaire, illustrant les risques d’une transition dite « injuste ».
Des dynamiques de déforestation sont également apparues comme stratégie d’adaptation des ménages face à des pressions sur leurs moyens de subsistance.
Certains scénarios, enfin, ont mis en évidence des arbitrages difficiles.
Lors d’un épisode simulant un phénomène El Niño (un phénomène climatique associé à des sécheresses et à une baisse des précipitations), la baisse de production hydroélectrique a conduit à relancer des centrales thermiques, permettant de stabiliser l’économie à court terme, mais au prix d’un recul des objectifs climatiques.
Dans d’autres cas, la réduction des émissions a résulté d’un ralentissement économique plutôt que d’une transformation structurelle du système productif.
Ces expériences montrent que les trajectoires de transition ne sont ni linéaires ni optimales, mais marquées par des compromis. Elles n’impliquent pas, pour autant, uniquement des effets négatifs : le temps contraint du jeu tend surtout à faire émerger des situations critiques, tandis que des trajectoires plus viables nécessiteraient davantage d’itérations. Autrement dit : en situation réelle, les crises tendent à être moins fréquentes qu’au cours du jeu.
De la Colombie à la France et à la Suisse
L’expérimentation PowerShift ne s’est pas limitée à la Colombie. Des sessions ont également été organisées en France et en Suisse. Leur comparaison met en évidence un point central : à règles identiques, les dynamiques de décision varient. Les participants projettent dans le jeu leurs cadres institutionnels, leurs pratiques et leurs représentations du rôle de l’État.
En Colombie, les contraintes budgétaires liées à la dépendance aux ressources extractives ont pesé fortement sur les arbitrages ;
en France, les sessions ont fait davantage apparaître des formes de conflictualité sociale et de blocage ;
en Suisse, où les participants étaient exclusivement issus du monde académique, les échanges ont été plus analytiques et délibératifs.
Ces écarts montrent que les décisions de transition ne se déploient pas dans un cadre neutre, mais sont profondément ancrées dans des institutions, des rapports de force et des cultures de l’action publique, qui orientent les arbitrages possibles.
Passer du jeu à la vie : les leçons pour la transition
L’expérience PowerShift permet de dégager plusieurs enseignements pour l’accompagnement des transitions énergétiques. D’abord, elle souligne l’importance de la coordination entre acteurs. Les sessions montrent que l’absence de communication entre secteurs constitue un facteur central d’échec : la transition ne saurait être pilotée de manière fragmentée.
Elle met également en évidence la nécessité de mieux comprendre les représentations des différents acteurs : en prenant conscience des contraintes des autres parties prenantes, les participants développent une forme d’empathie stratégique. Les évaluations confirment cet effet : 66 % déclarent un gain significatif de compréhension, et 81 % indiquent avoir élargi leur vision des trajectoires possibles.
Un auteur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ayant participé à une session en Suisse est même allé jusqu’à souligner que les modélisateurs de scénarios quantitatifs gagneraient à intégrer davantage d’approches qualitatives comme celle-ci. En rendant visibles les hypothèses implicites, les valeurs et les rapports de force, le jeu complète les modèles quantitatifs.
Un acteur de haut niveau colombien, de son côté, résume :
« C’est une expérience sociale et de prise de décision entre acteurs d’une économie [capable de] refléter la réalité de n’importe quel pays. »
Toutefois, PowerShift présente certaines limites. Il reste exigeant à mettre en œuvre, nécessitant la mobilisation d’acteurs variés et du temps pour permettre une exploration approfondie, avec des difficultés possibles à maintenir l’engagement sur la durée. Le format des sessions, souvent limité à quelques tours de jeu, restreint l’exploration de certains scénarios.
Par ailleurs, comme toute simulation, il repose sur des choix de cadrage qui influencent les dynamiques observées et ne permet pas, à lui seul, de produire des solutions opérationnelles directement transposables dans l’action publique.
En somme, le dispositif ne fournit pas de solution clé en main. Il ne remplace ni les modèles économiques ni les analyses scientifiques. Il propose autre chose, que ces outils ne produisent pas seuls : un cadre pour confronter des points de vue, tester des options et mieux saisir les implications des choix collectifs, rendre visibles les tensions et les interdépendances qui structurent la transition énergétique.
Car, au fond, la transition ne se résume pas à une trajectoire optimale à identifier ou à une équation à résoudre. Elle se construit dans l’interaction, les compromis et les désaccords. Toute la question est alors de savoir qui est prêt à prendre place à la table des négociations… et de jouer le jeu.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
03.06.2026 à 11:34
À la CGT, une écologie née dans l’usine
Texte intégral (2664 mots)
Quelle vision de l’écologie trouve-t-on au sein de la centrale syndicale qui se réunit jusqu’au 5 juin 2026 à Tours, dans l’Indre-et-Loire, pour son 54e congrès ? L’étude de prises de position successives montre que le sujet est au cœur de ses réflexions et de ses actions depuis plus de cinquante ans, même si le terme d’écologie n’est pas toujours le plus utilisé pour l’évoquer.
En avril 2024, le groupe SEB mobilise ses salariés contre une proposition de loi visant à interdire les PFAS, ces polluants quasi indestructibles que l’on retrouve dans les poêles antiadhésives, les emballages alimentaires ou les textiles imperméables.
Sous la pression du lobbying industriel, les ustensiles de cuisine sont finalement exemptés du texte. La CGT, elle, refuse de participer à la manœuvre. Dans un communiqué, elle écrit : « Le patronat nous refait le coup de l’amiante ». Pour elle, faute d’avoir investi dans des alternatives, les industriels font peser sur leurs salariés le coût politique de la régulation environnementale.
La scène surprend peu ceux qui suivent le sujet. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, la CGT reste rarement associée à l’écologie. Fondé en 1895, le syndicat, qui revendique aujourd’hui plus de 600 000 adhérents, demeure souvent perçu comme un défenseur de l’industrie et de l’emploi, quitte à s’opposer aux contraintes environnementales.
Comment expliquer ce décalage ? Dès les années 1960, la CGT développe pourtant une réflexion propre sur ce sujet. Mais elle ne le pense pas comme le mouvement écologiste naissant, et cette différence va peser pendant près d’un demi-siècle. Si ce diagnostic est resté longtemps inaudible, ce n’est pas faute d’avoir été formulé, mais parce que plusieurs obstacles, externes et internes au syndicat, en ont durablement brouillé la réception. À l’origine, c’est dans les usines et les zones industrielles de l’après-guerre que cette réflexion prend racine, bien avant que le mot « écologie » n’entre dans le vocabulaire syndical.
Une écologie née dans l’usine
Dans la France des Trente Glorieuses, une cheminée qui fume est un signe de prospérité. Jusqu’au 4 janvier 1966. Ce jour-là, à la raffinerie de pétrole de Feyzin, au sud de Lyon, une fuite de propane se produit lors d’une opération de maintenance sous une sphère de stockage. Le gaz se répand jusqu’à la route nationale voisine, où il s’enflamme au contact d’un véhicule. Le feu se propage aux réservoirs et provoque une série d’explosions. Une boule de feu s’élève à des centaines de mètres de hauteur.
Dix-huit personnes y trouvent la mort, près de 1 500 habitations sont endommagées dans les communes voisines. Ce drame marque durablement les esprits : c’est la première grande catastrophe industrielle moderne en France. Dans le « couloir de la chimie », cette zone industrielle qui longe le Rhône au sud de Lyon, beaucoup de salariés vivent à proximité des usines : ils respirent les mêmes fumées à l’atelier et chez eux.
Au terme du procès intenté contre les dirigeants de la raffinerie,la CGT publie sa lecture des événements. Elle ne parle pas d’erreur humaine. Elle écrit : « Le vrai coupable, la productivité, n’est pas encore condamné ». Pour le syndicat, l’explosion n’est pas un accident isolé. C’est le résultat d’un système qui fait passer le rendement avant la sécurité. Celle des travailleurs, mais aussi celle des riverains.
Cette lecture devient vite structurante. En 1972, lors de son congrès de Nîmes, la CGT intègre le concept de « cadre de vie ». L’idée est simple et part du constat que Feyzin avait rendu visible : les nuisances industrielles ne s’arrêtent pas aux portes de l’usine. Travail, logement, transports, pollution forment un même ensemble. Dans cette perspective, l’écologie (même si elle n’est pas encore formulée en ces termes) n’est pas un combat séparé : elle prolonge la lutte syndicale.
Quand les trajectoires divergent
Mais au même moment, le mouvement écologiste naissant développe une autre critique. Il remet en cause la croissance, le progrès technique et parfois l’industrialisation elle-même. La CGT, elle, ne partage pas cette vision. Elle ne critique pas l’industrie en tant que telle, mais les rapports sociaux qui organisent la production. Si les préoccupations peuvent converger, les cadres d’analyse, eux, divergent profondément. Un fossé entre monde syndical et monde écologiste commence alors à se creuser.
Cette divergence s’accentue au cours des années 1970, où le nucléaire devient un point de rupture majeur. Tandis que la CGT défend le programme électronucléaire au nom de l’indépendance énergétique et de l’emploi industriel, une grande partie du mouvement écologiste français se construit contre l’atome. Une défiance réciproque s’installe alors durablement.
La crise économique enfonce le clou. À partir de 1974,quand les effets du premier choc pétrolier se font sentir en France, le chômage de masse et les fermetures d’usines replacent la défense de l’emploi au centre des priorités syndicales. Dès qu’une régulation environnementale menace un site industriel, certaines directions brandissent la menace de suppressions d’emplois : ce que l’histoire appellera plus tard le « chantage à l’emploi » Peu à peu, le débat public se rigidifie : emploi d’un côté, environnement de l’autre. Et la CGT se retrouve souvent assignée au camp du productivisme.
L’écologie : un dossier parmi d’autres ?
Cette image d’un syndicat étranger à l’écologie masque pourtant un travail de fond continu au sein de la CGT. Au début des années 1980, elle crée un secteur confédéral « cadre de vie » intégrant pour la première fois les questions environnementales et confie ce portefeuille à Lydia Brovelli, première secrétaire confédérale chargée du sujet. Le terme est révélateur : l’environnement est d’abord pensé à partir des conditions de vie et de travail des salariés. Pour Brovelli, il constitue un « besoin social à satisfaire », au même titre que le logement ou la santé.
Mais l’environnement ne parvient pas encore à exister seul : il se noie parmi d’autres dossiers et peine à trouver sa place dans l’organisation syndicale. Les travaux de Catherine Bonne, chercheuse en sciences de gestion, montrent que cette marginalisation interne a des effets très concrets sur la visibilité du syndicat : dans les années 1980, la CGT organise régulièrement des conférences de presse sur l’environnement, mais les journalistes spécialisés ne s’y rendent presque pas, préférant s’adresser à la CFDT, perçue comme l’interlocuteur naturel sur ces questions.
Les catastrophes industrielles, pourtant, ne cessent de confirmer le diagnostic posé à Feyzin : Bhopal en 1984, Tchernobyl en 1986, AZF à Toulouse en 2001…
À chaque fois, les travailleurs et les riverains figurent parmi les premiers touchés. À chaque fois, les risques industriels ne relèvent pas du hasard, mais de choix productifs et organisationnels. Par exemple, à Toulouse en 2001, c’est le choix de stocker des quantités massives de nitrate d’ammonium sur un site vieillissant, en zone urbaine, qui conduit à l’explosion de l’usine AZF : 31 morts et plus de 2 000 blessés parmi les travailleurs et les habitants des quartiers voisins.
En 1999, la CGT reformule son approche dans le cadre du « développement humain durable », un référentiel articulant progrès social, développement économique et protection de l’environnement, qui ne quittera plus le syndicat. La question écologique, pourtant,reste souvent reléguée derrière d’autres urgences, au premier rang desquelles la défense de l’emploi.
Elle se heurte aussi à la structure même de la CGT. Ses fédérations professionnelles sont largement autonomes. Or celles qui ont le plus de liens avec les activités fossiles, dans la chimie, les mines ou l’énergie, sont aussi les plus puissantes. Parmi les plus anciennes de la confédération, elles restent enracinées dans des secteurs stratégiques où le taux de syndicalisation dépasse les 20 %, contre moins de 8 % en moyenne dans le privé. Ce sont aussi les plus directement exposées aux transformations écologiques. Quand elles contestent publiquement les orientations confédérales, c’est leur opposition qui retient l’attention, pas les décennies de réflexion qui l’ont précédée.
Fin du monde, fin du mois ?
Mais à la fin des années 2010, la donne change des deux côtés. Les mobilisations climatiques et la crise des gilets jaunes rappellent qu’aucune transition écologique ne peut être durable sans réponse aux enjeux de justice sociale[1]. Une partie du mouvement écologiste réintègre alors plus explicitement la question du travail et de l’emploi dans ses analyses.
Dans le même temps, les organisations syndicales intègrent plus fortement l’urgence climatique à leurs revendications. Lors du contre-sommet du G7 à Biarritz en août 2019, les premiers échanges directs se nouent entre la CGT et plusieurs organisations écologistes.
En janvier 2020, ces contacts débouchent sur la formation du collectif Plus jamais ça,cosigné par la CGT, Greenpeace, les Amis de la Terre et Attac, pour porter des propositions communes sur la justice sociale et la transition écologique. Le collectif deviendra par la suite l’Alliance écologique et sociale. Pour deux mondes qui se regardaient avec méfiance depuis un demi-siècle, c’est un véritable tournant.
Sur le terrain, des convergences concrètes prennent forme au même moment. À Grandpuits, en Seine-et-Marne, la section CGT de la raffinerie Total s’allie en 2020 avec plusieurs organisations également membres du collectif pour élaborer un contre-projet industriel face au plan de reconversion du site porté par Total (voir encadré).
Mais cette initiative locale se heurte à la Fédération nationale des industries chimiques (FNIC-CGT), dont dépend la section de Grandpuits, et qui s’oppose au rapprochement avec les écologistes. La tension n’est pas isolée : à l’échelle nationale, les fédérations de la chimie et des mines-énergie contestent aussi l’alliance confédérale elle-même.
C’est finalement la question du nucléaire qui provoque la rupture. La fédération des mines-énergie et les organisations écologistes campent sur des positions inconciliables, et la CGT se retire de l’Alliance en 2022. Confédération, fédérations, sections locales : les positions sur l’écologie ne se construisent pas au même rythme ni dans la même direction au sein de la CGT. Et ce sont le plus souvent les résistances qui retiennent l’attention, pas les convergences construites sur le terrain.
Un diagnostic constant, une reconnaissance tardive
En 2024 jusqu’à aujourd’hui face aux PFAS, la CGT tient au fond le même raisonnement qu’en 1966 face à Feyzin : la pollution n’est pas un accident, mais le produit de choix qui font passer le profit avant la santé des travailleurs et des riverains. Ce qui a changé, ce n’est pas le diagnostic. Ce sont les conditions de sa réception.
En janvier 2025, la CGT crée ainsi un « collectif PFAS » pour organiser la défense des salariés exposés aux polluants éternels et réclamer leur interdiction.« On ne veut pas travailler pour perdre sa santé, mais pour gagner sa vie », résume Jean-Louis Peyren, secrétaire fédéral de la FNIC-CGT et coordinateur du collectif.Entre convergences et ruptures, entre initiatives locales et blocages internes, l’écologie de la CGT continue de se construire comme elle l’a toujours fait : depuis le travail.
Mathilde Rutkowski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.