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21.03.2026 à 08:56

Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France

Lucas Javaudin, Chercheur postdoc au LVMT, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)
André de Palma, Professeur émérite en Économie, CY Cergy Paris Université
Accusées d’être injustes pour les ménages modestes, les zones à faibles émissions, ou ZFE, divisent. Des simulations de trafic en Île-de-France mettent en lumière leurs effets réels sur la pollution et les inégalités.
Texte intégral (2477 mots)

Parce qu’elles pénaliseraient injustement les ménages les plus modestes, les zones à faibles émissions, ou ZFE, sont aujourd’hui au cœur du débat politique en France, et pourraient être supprimées. Des travaux de simulation du comportement de millions d’usagers et du trafic en Île-de-France livrent un éclairage sur les effets réels de la mesure, tant en matière de pollution de l’air que de répartition des coûts entre les territoires.


Alors que la pollution atmosphérique continue de s’affirmer comme l’un des défis sanitaires majeurs des métropoles européennes, les zones à faibles émissions (ZFE) s’imposent comme un sujet de discorde politique et sociale.

En Île-de-France, où une ZFE couvre Paris et 76 communes voisines, l’interdiction progressive des véhicules les plus polluants (classés selon le système Crit’Air) vise à réduire les émissions de dioxyde d’azote (NO2) et de particules fines de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres (PM2,5). Ces deux polluants sont en effet responsables d’une large part des maladies respiratoires et cardiovasculaires.

Pourtant, ce dispositif, présenté comme une solution indispensable à la qualité de l’air, se trouve aujourd’hui au centre d’un débat parlementaire houleux. Sa suppression est ainsi envisagée, au nom d’un caractère présenté comme « injuste » et « inefficace ».


À lire aussi : Les zones à faibles émissions sont-elles inéquitables ?


Un contexte parlementaire explosif

Un projet de loi visant à supprimer les ZFE en France a relancé les tensions.

Les opposants aux ZFE dénoncent une mesure pénalisante pour les ménages modestes, souvent dépendants de véhicules anciens et confrontés à un manque d’alternatives de transport en commun accessibles. À l’opposé, les défenseurs des ZFE rappellent leur rôle crucial dans la lutte contre la pollution : les particules fines sont responsables de 40 000 décès prématurés par an en France, selon Santé publique France.

Face à cette polarisation, nous proposons une approche fondée sur la modélisation pour dépasser les postures idéologiques. Elle permet de s’intéresser conjointement aux comportements de mobilité, à la dynamique du trafic et aux impacts environnementaux de cette mesure. Il s’agit d’évaluer finement l’efficacité réelle des ZFE et les inégalités sociospatiales qu’elles engendrent potentiellement.

Un simulateur de trafic pour modéliser les effets des politiques de transport

Nous avons eu recours à l’outil METROPOLIS, un simulateur de trafic multi-agents à grande échelle que nous avons développé.

Il permet de modéliser le comportement de millions de voyageurs, chacun prenant des décisions quant à l’opportunité de se déplacer, au mode de transport à utiliser (voiture, transports en commun, marche, etc.), à l’itinéraire à emprunter et enfin à l’heure de départ. Chaque voyageur va alors minimiser un coût de déplacement généralisé incluant les coûts monétaires, les coûts de « deshorage » (c’est-à-dire l’ajustement de l’heure de départ pour limiter l’inconfort) et les temps de trajets dépendant de la congestion routière. Cette dernière est endogène : elle est le fruit des décisions individuelles prises par l’ensemble des usagers.

METROPOLIS est régulièrement utilisé dans le cadre académique pour évaluer diverses politiques urbaines. Il est également utilisé pour des applications plus opérationnelles. La Société des grands projets l’emploie ainsi pour anticiper les flux de trafic sur les futures lignes du Grand Paris Express ainsi que sur les services express régionaux métropolitains en développement. Des applications ont également été mises en œuvre à Québec (Canada) par l’Université Laval.

Les résultats que nous présentons ici s’appuient sur des simulations réalisées avec METROPOLIS pour évaluer la ZFE en Île-de-France, dans le cadre d’un scénario d’interdiction des véhicules classés Crit’Air 3 ou pire, théoriquement en vigueur depuis janvier 2025. Il est à noter que le scénario de référence que nous avons adopté s’entend en l’absence totale de ZFE.

Des effets positifs sur la congestion routière et la pollution de l’air

De fait, la mise en place d’une zone à faibles émissions modifie à la fois le volume du trafic et les comportements de déplacement. Certains conducteurs optent alors pour les transports en commun ou des mobilités douces, tandis que d’autres modifient leurs itinéraires.

Simuler ces ajustements comportementaux est indispensable, car ils forment le mécanisme central par lequel une zone à faibles émissions agit sur la qualité de l’air. En effet, moins de trajets en voiture (en particulier polluantes) impliquent moins d’émissions et donc une exposition réduite à la pollution.

Les modélisations prévoient que l’utilisation de la voiture diminue, tandis que les transports en commun gagnent des usagers. Le volume total du trafic et la congestion diminuent. À noter que le terme véhicule-kilomètre, dans le tableau ci-dessus, désigne le déplacement d’un véhicule routier sur une distance d’un kilomètre.

L’objectif principal de la ZFE reste de réduire la pollution atmosphérique. Les simulations de trafic montrent, à ce titre, des réductions substantielles des émissions de CO₂, NO₂ et PM2,5, ce qui se traduit par des avantages significatifs pour la santé publique.

Au-delà de leurs effets moyens sur la pollution et la congestion, les zones à faibles émissions ont également des conséquences spatiales spécifiques. La plupart des réductions d’émissions ont lieu dans la zone elle-même, mais des diminutions significatives sont également observées le long des principales voies d’accès à la zone.

Identifier les gagnants et les perdants de la ZFE

Les simulations de trafic à grande échelle permettent aussi d’identifier les ménages qui sont pénalisés et de quantifier ce qu’ils y perdent. Cet outil est donc décisif pour le débat public, car l’acceptabilité dépend non seulement des gains nets totaux, mais également de la répartition des bénéfices et des coûts.

Variations des émissions de particules PM 2,5 (de diamètre inférieur à 2,5 microns) à la suite de la mise en place de la ZFE avec interdiction des véhicules Crit’Air 3 ou pire, résultats estimés par simulation. Javaudin et de Palma, 2026, Fourni par l'auteur

Entre municipalités, les ZFE ne créent pas de gagnants ni de perdants clairement définis en fonction des revenus, tant les municipalités à faibles revenus que celles à revenus élevés comptent de ménages qui tirent profit de cette politique et d’autres qui sont pénalisés.

Si les municipalités plus riches ont tendance, en moyenne, à compter un peu plus de gagnants et moins de perdants, cette corrélation est très faible. L’analyse statistique montre que le revenu n’explique qu’une infime partie de la variation des résultats entre les municipalités. Ces résultats suggèrent que cette politique n’accroît pas de manière significative les inégalités économiques entre les municipalités.

Les citadins sont ceux qui bénéficient le plus d’une exposition réduite à la pollution de l’air. En revanche, les ménages qui dépendent de véhicules plus anciens, souvent situés en zone périurbaine, supportent des coûts plus élevés.

Les communes « perdantes » à la suite de la mise en place de la ZFE sont principalement celles situées le long de ses contours. Javaudin et de Palma, 2026, Fourni par l'auteur

Dans l’ensemble, nos résultats plaident en faveur des zones à faibles émissions comme instrument central de la politique de qualité de l’air, à condition que leurs effets distributifs (c’est-à-dire leurs effets positifs ou négatifs sur les revenus des différents groupes sociaux) soient correctement pris en compte et corrigés.


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Comment corriger les effets distributifs ?

Les avantages agrégés de la ZFE étant importants, des politiques de compensation pourraient être envisagées. Par exemple, un soutien ciblé en faveur de véhicules plus propres – notamment les voitures électriques – ou l’amélioration des services de transport en commun peuvent compenser les pertes de répartition sans compromettre les gains environnementaux.

Inspirés par le « leasing social » proposé par le gouvernement français, nous avons simulé un programme permettant aux ménages de louer un véhicule électrique (VE) pour environ 200 euros par mois. Cette location offrirait une solution de mobilité abordable et écologique aux ménages isolés qui dépendent de leur vieille voiture.

Associer la ZFE à un tel programme de location longue durée permettrait de réduire considérablement le nombre de ménages pénalisés. Le programme de location contribue à décarboner le parc automobile, avec un triplement du nombre de kilomètres parcourus en véhicule électrique. Nos résultats montent que les décès prématurés dus à la pollution atmosphérique diminueraient davantage, par rapport à la seule mise en place de la zone à faibles émissions.


À lire aussi : Zones à faibles émissions : au-delà de verdir l’automobile, un levier vers les mobilités durables


The Conversation

Lucas Javaudin a reçu des financements du centre interdisciplinaire Energy4Climate de l'Institut Polytechnique de Paris.

de Palma Andre a reçu des financements de France 2030 (décarbonation) projet Harmonic sur la compatibilité des politiques publiques

19.03.2026 à 17:10

« Intouchables des Pyrénées », « race maudite »… Qui étaient vraiment les cagots ?

Emma Duteil, Doctorante en histoire, Aix-Marseille Université (AMU)
Population discriminée dès le Moyen-âge, objet de théorie raciste et d'intérêt touristique au 19ème, les cagots sont aujourd'hui l'objet de nouvelles recherches en histoire.
Texte intégral (4258 mots)
Article de journal assurant présenter les « derniers cagots » des Pyrénées. « Points de vue », 1962, Fourni par l'auteur

Population discriminée depuis le Moyen Âge, cibles de théories racistes et éléments d’intérêt touristique au XIXe siècle, les cagots ont été l’objet de beaucoup de fascination. Les exclusions qu’ils ont subies tout comme les origines de celles-ci sont aujourd’hui au centre de nouvelles recherches en histoire.


Dans les années 1960, à Luz (Hautes-Pyrénées), les touristes en goguette dans les Pyrénées étaient invités à venir voir la dernière famille « cagot » de la région. Ces hommes et femmes de petite taille étaient présentés comme les ultimes descendants d’une « race maudite », discriminés depuis plus de mille ans dans la région.

Sur les brochures touristiques de la région, encore aujourd’hui, on trouve mention des cagots qui sont tantôt présentés comme « les intouchables des Pyrénées », comme des « descendants des Wisigoths », ou encore comme « de petits individus difformes au lobe de l’oreille collé ». Mais qui étaient vraiment ces hommes et femmes discriminés ? Tâchons de faire le point entre les fantasmes, les sources historiques disponibles et les inconnues qui demeurent.

Carte postale présentant des « mains de cagots »
Carte postale présentant des « mains de cagots ». Henri-Marcel Fay, CC BY

Dans les Pyrénées françaises et espagnoles, les individus appelés cagots, agotes, capots ou encore gahets, sont drapés d’un voile trouble. Leur identité, leur origine et leur sort ont fait couler beaucoup d’encre depuis cinq siècles, tant dans la littérature scientifique que dans les discours populaires. Il s’agit en tout cas d’une population discriminée entre le XIVᵉ siècle et le début du XIXᵉ siècle, même si les logiques d’exclusion ont évolué au gré des périodes.

Parmi les éléments de distinction les plus fréquents, on observe que les cagots sont obligés de se marier entre eux, qu’ils ont une place à part au cimetière, qu’ils n’ont pas la possibilité de participer aux assemblées du village et qu’ils doivent rester au fond de l’église lors des offices divins. Mais que peut-on savoir de plus sur ce groupe, et qui peut réellement être appelé « cagot » ?

Mythes et fantasmes

Dès le XVIᵉ siècle, différents auteurs s’interrogent sur l’origine des cagots, afin d’expliquer leur exclusion. Les cagots sont alors renvoyés tour à tour à des descendants de lépreux, de Wisigoths, de Cathares ou de Sarrasins, sans que l’on puisse trancher. Au XIXᵉ siècle, scientifiques et folkloristes de tous bords continuent à s’intéresser à eux, au moment même où la classification des races règne sur les écrits scientifiques de l’époque. Se démultiplient alors encore les imaginaires autour des cagots, renvoyés à une « race maudite » qui constituerait un groupe ethnique particulier. Les cagots sont aussi associés de façon erronée aux « crétins des Alpes » et aux « malades de goitre », affection qui provoque une déformation du cou.

L’ouvrage du professeur Francisque-Michel au XIXᵉ siècle, considère les cagots comme une « race maudite » et entreprend une vaste enquête dans les Pyrénées, s’appuyant à la fois sur des sources textuelles et sur des rumeurs locales
Au XIXᵉ siècle, l’ouvrage du professeur Francisque Michel considère les cagots comme une « race maudite » et entreprend une vaste enquête dans les Pyrénées, s’appuyant à la fois sur des sources textuelles et sur des rumeurs locales. CC BY

À cette époque, il faut rappeler que les Pyrénées deviennent un haut lieu du tourisme thermal : l’existence des cagots permet alors de fabriquer une culture locale folklorique et de rendre la région attractive. En témoignent la diffusion de cartes postales représentant supposément des maisons de cagots, ou des cagots eux-mêmes. Des voyageurs français et anglais tentent, durant leurs balades, de trouver ces cagots, sans bien en connaître les critères d’identification.

Les cartes postales représentants les quartiers, ponts, sources des cagots se diffusent au XIXᵉ siècle. Ici deux femmes se tiennent aux abords d’une maison pyrénéenne dans le « quartier des cagots » de Saint-Savin
Les cartes postales représentants « les quartiers, les ponts, les sources des cagots » se diffusent au XIXᵉ siècle. Ici deux femmes se tiennent aux abords d’une maison pyrénéenne dans le « quartier des cagots » de Saint-Savin (Hautes-Pyrénées). Daniel Trallero, Fourni par l'auteur
Le bénitier des cagots de Saint-Savin
Le « bénitier des cagots » de Saint-Savin. Archives départementales des Hautes-Pyrénées, 5 Fi 396/24, CC BY

Tous les individus pathétiques, pauvres ou boiteux résidant dans les montagnes deviennent alors de potentiels cagots. Or, à cette époque, la discrimination a disparu un peu partout, les cagots se fondant dans la masse. Ne restent que les noms de lieux pour faire perdurer leur souvenir : les visiteurs du XIXᵉ siècle trouveront ainsi une « fontaine des cagots », un « pont des cagots »…

Mais lorsque l’on regarde de plus près les sources textuelles des siècles de discrimination (XVᵉ-XIXᵉ siècle), on constate que les cagots n’ont jamais eu aucune particularité physique. Les archives judiciaires, notariales, municipales et provinciales abondent en ce sens : les cagots sont bien portants, vivent comme les autres, ont la même langue, les mêmes noms, la même religion et sont parfois même riches.

Arrêt du Parlement de Toulouse en 1627, qui déclare que les cagots sont « exemptz de toute espèce de lèpre, ladrerie et autres semblables maladies contagieuses et, ce faizant, n’entendre empêcher qu’ils ne puissent hanter, fréquanter et converser avec toute sorte de personnes et en tous lieux ». Archives Départementales de la Haute-Garonne (1B477), Fourni par l'auteur

Une exclusion avant tout sociale

L’exclusion des cagots a dès lors plutôt une explication sociale et politique. La marginalisation des lépreux étant de mise au Moyen Âge, c’est là un premier élément qui pourrait expliquer l’éloignement de cette population considérée comme descendante de lépreux, impure et souillée « de l’intérieur ».

Mais une hypothèse plus récente dans l’historiographie postule que les cagots auraient été des nouveaux venus dans les villages au Moyen Âge, installés par des seigneurs sur leurs propres terres, puis marginalisés par les populations paysannes locales revendiquant leur autonomie à l’égard de ces terres soumises à un seigneur.

Aussi, l’insulte de « cagot » – du bas latin cacare relatif aux excréments et à la souillure – a pu permettre dans un village d’établir des hiérarchies au sein du voisinage, entre des individus établis et des marginaux. Il faut donc étudier ce phénomène en sortant d’un cadre racial hérité du XIXᵉ siècle afin d’observer les logiques d’exclusion sociale qui s’exercent dans un lieu donné. Car les différents travaux s’intéressant aux cagots ont longtemps glosé sur leur prétendue distinction physique, au détriment d’une analyse des rapports de force et des dominations qui s’exercent par le biais de cette catégorie.

Or, selon les villages, les cagots ne sont pas soumis aux mêmes interdits et provoquent plus ou moins de remous. Dans beaucoup de paroisses où existaient des « cagots », il n’y a aucune trace archéologique de ségrégation au niveau des sépultures, et le terme disparaît rapidement sans qu’on ait de traces de conflit majeur.

À Biarritz (Pyrénées-Atlantiques) au contraire, les habitants entreprennent de déterrer leurs corps, des violences interpersonnelles ont lieu et le conflit avec les cagots fait l’objet de multiples procès qui remontent jusqu’au roi. Or ce village est alors en déclin économique, et les familles dites « cagotes » accumulent des terres, acquièrent des maisons. Un dicton populaire circule d’ailleurs un peu plus tard : « Si vous devez à un cagot, payez-le tout de suite. » Le fait de renvoyer ces individus à un statut inférieur et souillé permet de marginaliser des individus qui s’enrichissent.

La désignation de cagot dissimule donc des enjeux matériels, économiques, communautaires, propres à chaque localité. Toutes choses égales par ailleurs, des travaux récents ont montré la diversité des individus compris sous le terme de cathares, catégorie péjorative qui ne renvoie pas, comme on l’a pensé, à un mouvement unifié et organisé, mais qui comprendrait un éventail d’individus très différents, dont la stigmatisation reposerait aussi sur des fondements économiques et sociaux.

Carte postale représentant une procession de cagots, les « parias des Pyrénées »
Carte postale représentant une procession de cagots, les « parias des Pyrénées ». Source : Archives départementales des Hautes-Pyrénées, 48 Fi 53/18. CC BY

Être ou ne plus être un cagot

Toutefois, peut-on savoir qui est cagot ?

Si les institutions à partir de la Renaissance parlent bien de « cagot » dans les textes, elles ne donnent à leur sujet que les interdits qui les frappent. Selon des règlements du XVIIᵉ siècle dans le Béarn, il est défendu aux « cagots » de se mélanger aux autres individus, de porter des armes, de vendre de la nourriture sur les marchés.

Mais le terme « cagot » est ensuite interdit par le pouvoir royal en 1683, car il est jugé discriminatoire et infamant, « sans que l’on puisse précisément savoir la raison de cette distinction », selon les termes de l’intendant du Béarn de l’époque. Le mot est désormais puni par la loi, et les registres de baptême et les contrats de vente font disparaître l’appellation « cagot » de leurs colonnes. On peut imaginer que les enfants de ceux qui étaient appelés « cagots » aux XVᵉ et XVIᵉ siècles continuent de l’être, mais on n’a pas toujours de preuve d’une discrimination qui continuerait pour eux. Pour retrouver la trace de cagots aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècle, il faut passer par les sources judiciaires : c’est dans les procès et les moments conflictuels que l’on comprend qu’ils continuent à exister.

Archive notariale mentionnant le procès mené par un groupe d’individus de Saint-Jean-Pied-de-Port (aujourd’hui dans les Pyrénées-Atlantiques) en 1701 : on apprend qu’ils ont été traités de cagots, empêchés de participer à l’office divin et « arrêtés par les cheveux et traités à coups de pieds et de poings et autrement en injures ». Archives Départementales des Pyrénées-Atlantiques, 3E8329, Fourni par l'auteur

Lors de ces conflits, on observe que les discriminations envers des individus appelés « cagots » se poursuivent jusqu’au XIXᵉ siècle. Finalement, est cagot celui qui est désigné comme tel, qui est réputé impur par ses pairs et qui subit des marginalisations quotidiennes. Les individus ne sont pas cagots en soi, partout ; ils ne sont pas reconnaissables par un visage, un nom de famille générique ou une langue. Ceux qui sont accusés d’être cagots, dans les procès, ont des noms basques et gascons communs dans la région : Oyhamboure dans le Pays basque français, Sanchotena en Espagne, Nogué dans le Béarn…

Ils sont donc connus localement, au sein même des villages, grâce à des phénomènes d’interconnaissance et de réputation : on les identifie par un nom de maison ou par l’endroit où ils vivent. L’historien, quant à lui, peut les retrouver par les violences qu’ils subissent : sont cagots ceux qui sont toujours contraints à se marier entre eux, à avoir une place à part au cimetière, à être exclus des fonctions de maire, à rester au fond de l’église lors des offices divins.

Le terme de « cagot » est toujours donné de l’extérieur et n’est d’ailleurs jamais revendiqué. Lorsque les « cagots » vont eux-mêmes au tribunal, du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle, c’est pour faire punir ceux qui les ont appelés ainsi, obtenir réparation et faire disparaître ce terme – ce qui sera un succès. En somme, le terme de « cagot » est à l’époque moderne un réceptacle pour exclure une fraction de la population, et une insulte qui permet de réinjecter de la différence quand celle-ci disparaît.

Cette exclusion sociale basée sur un argument biologique – celui d’une généalogie qui serait souillée – se retrouve hors du contexte pyrénéen, comme en Bretagne où les sources attestent de l’existence des caqueux. À l’origine malades de la lèpre, les caqueux sont au XVᵉ siècle contraints de porter un morceau de drap rouge et ne peuvent exercer d’autres métiers que celui de cordier. À partir du XVIIᵉ siècle, bien qu’ils ne soient plus lépreux, les caqueux voient les sépultures de leurs défunts se retrouver, dans certaines paroisses bretonnes, aux prises avec des violences villageoises. À Pluvigner en 1687, l’enterrement d’un caqueux provoque une émeute de la part des habitants.

L’historien Alain Croix postule de la même façon que cette exclusion est nourrie par des animosités liées à des privilèges économiques, puisque les caqueux ne cotisent pas comme les autres paroissiens. Le caractère extraordinaire de ces violences montre ainsi, à l’instar des cagots, que des questions matérielles régissent aussi les logiques d’exclusion.

The Conversation

Emma Duteil est historienne, doctorante contractuelle à Aix-Marseille Université et à la Casa de Velázquez (Madrid), membre du laboratoire TELEMME (UMR 7303 AMU-CNRS).

19.03.2026 à 09:43

Dans le Var, la progression de la cochenille-tortue du pin menace les paysages méditerranéens

Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Cette espèce exotique a déjà eu dans le passé des effets dévastateurs sur les forêts de pin italiennes.
Texte intégral (2772 mots)
Deux femelles adultes de _Toumeyella parvicornis_ fixées sur une tige de pin maritime protégées par une fourmi (_Crematogaster scutellaris_), à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Le département du Var, en France, est touché par l’arrivée de cet insecte venu d’Amérique du Nord qui s’attaque au pin maritime et au pin parasol. Si la cochenille-tortue du pin se propage, elle pourrait transformer durablement les paysages et l’écologie du pourtour méditerranéen.


Des terrasses qui collent, des voitures poisseuses… On croirait d’abord à une histoire de pollution, puis on lève la tête vers les pins parasols caractéristiques du littoral méditerranéen. On voit alors leurs aiguilles noircir, leurs silhouettes familières se dégarnir, leurs grosses branches dépérir puis se rompre.

Derrière ces symptômes constatés dans le Var se cache un minuscule insecte, qui prend une place gigantesque dans les préoccupations locales : la cochenille-tortue du pin (Toumeyella parvicornis). Venue d’Amérique du Nord, on l’a détectée pour la première fois en France en 2021 dans le golfe de Saint-Tropez, dans le Var – un département en première ligne pour les espèces exotiques.

Discrètes, célèbres ou redoutées

Mais qu’est-ce donc qu’une cochenille ? Insectes de l’ordre des hémiptères, apparentés aux pucerons, aux cigales ou encore aux punaises, elles se caractérisent par une biologie souvent discrète. Les femelles adultes sont peu mobiles et restent fixées sur la plante hôte pour se nourrir de sève, tandis que les rares mâles sont souvent de petite taille, ailés, et d’une courte durée de vie.

Beaucoup d’espèces portent une cuticule épaissie ou cireuse, parfois en forme de petit bouclier – d’où l’impression de petite écaille collée au rameau. Certaines cochenilles sont célèbres pour un usage ancien comme colorant – la cochenille du carmin, par exemple. D’autres sont redoutées en agriculture, en horticulture et en foresterie, car elles peuvent pulluler, affaiblir les plantes et favoriser des champignons par l’intermédiaire du miellat qu’elles produisent.

Il y a plus de soixante ans, le massif des Maures dans le Var avait déjà vu arriver une cochenille, Matsucoccus feytaudi. Alors qu’on ne lui connaît pas de dégâts notoires en région atlantique dont elle est endémique (Landes en France, Espagne, Portugal, etc.), elle a détruit dans ce massif 120 000 hectares de pins maritimes en vingt ans de présence.

Biologie et mécanismes de dégâts de la cochenille-tortue du pin

Mais venons-en à celle qui nous intéresse, la cochenille-tortue du pin. Originaire d’Amérique du Nord, Toumeyella parvicornis appartient à la famille des Coccidae.

Elle se fixe volontiers sur les jeunes rameaux de pins, perce les tissus végétaux et se nourrit directement de la sève. Ce vol de ressources affaiblit l’arbre, mais le mécanisme le plus visible est ailleurs : l’insecte rejette en quantité un miellat sucré qui rend tout collant, attire souvent les fourmis… et, surtout, nourrit la fumagine, un champignon noirâtre qui recouvre aiguilles et rameaux, y compris les strates inférieures.

gros plan sur une colonie de cochenilles sur une branche
Colonie de Toumeyella parvicornis avec femelles adultes et petites larves fixées (rougeâtres), à Grimaud dans le massif des Maures, octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Résultat : la photosynthèse est freinée et empêchée, l’arbre s’épuise, il perd des aiguilles et voit sa croissance stoppée. Des infestations fortes et répétées peuvent mener jusqu’au dépérissement et à la mort de l’arbre, souvent précédés de chutes de branches qui rendent les abords dangereux.

La France prudente après l’expérience italienne

Comme beaucoup d’espèces exotiques, les raisons de la diffusion de la cochenille tient à un « alignement des planètes » défavorable : augmentation des échanges commerciaux de végétaux et de matériels, densité d’hôtes (plantations notamment) et hivers plus doux.

En France, les foyers actuellement identifiés se concentrent encore dans le Var, mais un premier cas a été relevé à Martigues, dans les Bouches-du-Rhône. Les impacts visibles ont été identifiés sur le pin parasol (Pinus pinea) et le pin maritime (Pinus pinaster).

Face à ce constat, les autorités sanitaires ont mis en place une surveillance et des recommandations de gestion : un repérage précoce, des précautions lors des travaux d’élagage, une limitation des déplacements de végétaux potentiellement infestés, et le signalement des symptômes.

Les dégâts restent encore relativement localisés à l’échelle nationale, mais l’expérience antérieure de l’Italie nous invite à la prudence. La cochenille-tortue du pin a été signalée dès 2014 en Campanie, dans la région de Naples, avant de gagner d’autres régions jusqu’à atteindre Rome, où le pin parasol constitue une icône paysagère et culturelle.

Les infestations ont entraîné des dépérissements massifs, et les gestionnaires ont dû intervenir sur des arbres adultes, parfois patrimoniaux. Plusieurs études récentes utilisant des indicateurs de croissance, des mesures physiologiques et de la télédétection ont pu mettre en évidence les liens entre l’intensité de l’attaque à la baisse de vitalité des pins et au risque de mortalité en Italie.

Après l’Italie et la France, l’espèce a aussi été signalée dans d’autres pays du bassin (par exemple, dans les Balkans), ce qui alimente la crainte d’une diffusion à l’échelle méditerranéenne, d’autant que le pin parasol est présent sur une large partie du pourtour méditerranéen.

Une menace écologique majeure

Le point crucial, souvent sous-estimé dans le débat public, tient au rôle du pin parasol et du pin maritime. Loin d’être de simples arbres d’ornement urbain, ils structurent les milieux naturels, parfois au cœur d’aires protégées.

Dans la réserve naturelle nationale de la plaine des Maures (Var), les pins parasols participent à des paysages uniques et à la structuration écologique locale. Ils façonnent une ambiance de plaine ouverte arborée très caractéristique.

La disparition ou le dépérissement de ces arbres n’aurait pas seulement un effet esthétique : elle affecterait la structure du milieu, les microclimats locaux et toute une biodiversité associée aux pins – faune, champignons, cortèges d’invertébrés, etc. Une grande partie du littoral du Var fait partie de l’aire du parc national de Port-Cros, directement menacée par cet insecte.


À lire aussi : Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes


Le pin maritime, comme le pin parasol, dépasse en outre largement le cadre méditerranéen. Il est présent également sur la façade atlantique, où il constitue l’essence dominante du massif landais et l’un des plus vastes ensembles forestiers d’Europe occidentale. Une extension de la cochenille-tortue vers ces régions – si elle s’y acclimatait et y trouvait les conditions propices – poserait donc des questions écologiques, paysagères et économiques à une tout autre échelle : santé des forêts, gestion sylvicole, risque d’affaiblissement face aux sécheresses et coûts de surveillance.

Plus largement, ce cas illustre comment un insecte de quelques millimètres peut, en interaction avec la mondialisation des échanges et le changement climatique, devenir un facteur de transformation durable des paysages et des écosystèmes, en s’associant aux modifications en cours, en modifiant l’identité visuelle et écologique de régions entières. L’enjeu dépasse donc la seule nuisance : il interroge notre capacité à anticiper et gérer les invasions biologiques avant qu’elles ne redessinent, silencieusement, nos horizons.

La cochenille-tortue des pins (Toumeyella parvicornis, Coccidae, Hemiptera). Source : Ysyeb/YouTube.

Des pistes de solutions au cas par cas

Face à cette invasion, les solutions restent jusqu’ici limitées, surtout sur de grands arbres. Il n’existe pas de « recette miracle » universelle. La gestion implique une approche intégrée, qui combine détection précoce, réduction des sources de dispersion, tailles ciblées quand c’est possible et maintien de la vitalité des arbres : arrosage raisonné en période sèche, protection des racines en contexte urbain, limitation des blessures.

paysage d’arbre rompu par les dégâts causés par un insecte
Dégâts de Toumeyella parvicornis sur pin parasol, défoliation et chute de branches, à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Des pistes existent aussi du côté des ennemis naturels de ces insectes. Comme pour d’autres cochenilles, certains prédateurs, notamment des coccinelles, peuvent consommer des cochenilles jeunes, et des communes testent parfois des lâchers d’auxiliaires. Mais l’efficacité à grande échelle dépend du bon choix d’espèces, du calendrier d’intervention et de la capacité des auxiliaires à suivre le rythme des pullulations.

Collectivités et particuliers, les bons réflexes à adopter

En tant que collectivités et en qualité de citoyens, comment contribuer à cette lutte ? Il s’agit d’abord d’apprendre à reconnaître les symptômes : miellat collant, fumagine noire, rameaux couverts de « petites carapaces » brunâtres, puis jaunissement.

Il faut ensuite éviter de déplacer des branches, rameaux ou végétaux de pins depuis une zone infestée vers une zone saine, et signaler les cas aux services compétents lorsqu’un nouveau foyer est suspecté.

Enfin, dans les espaces gérés, il s’agit de prioriser les arbres les plus sensibles (pins parasols, sujets en bord de route ou en ville) et intervenir le plus tôt possible : une fois l’arbre très affaibli, les chances d’inverser la trajectoire sont minces.

Une autre difficulté tient au manque de connaissances scientifiques produites en France sur Toumeyella parvicornis. Les données sur sa dynamique locale (nombre de générations par an selon les microclimats et les espèces d’arbres), ses ennemis naturels réellement efficaces, ses voies de dissémination et ses interactions avec le stress hydrique et les effets post-incendies restent encore à établir. Cette lacune contraste avec la situation italienne, où plusieurs travaux récents décrivent déjà la progression, les impacts sur la croissance des pins et des outils de suivi (dont la télédétection) qui peuvent aider les gestionnaires.

L’urgence en France, pour la recherche, est donc de cartographier finement l’extension du phénomène, en utilisant la télédétection et des drones par exemple, de mesurer l’impact sur la croissance des pins et, surtout, d’identifier les régulations naturelles efficaces, qui passent par l’identification génétique des arbres.

Par exemple, quelles coccinelles et autres prédateurs ou parasitoïdes attaquent réellement la cochenille dans le Var ? À quelle période de l’année ? Avec quel niveau de contrôle ? Sans ces données, il est difficile d’évaluer ce qui marche, ce qui coûte cher pour peu d’effets, et ce qui pourrait être déployé à grande échelle sans risques écologiques secondaires.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDIV (ANR), MRAE, MTE, National Geographic,

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