13.06.2026 à 14:47
Une Coupe du monde verte est-elle possible ?
Texte intégral (1820 mots)
Compétition après compétition, la Coupe du monde de football semble toujours plus polluante et toujours plus émettrice de gaz à effet de serre. Mais est-ce une fatalité ? L’histoire nous montre que la planète peut vibrer pour le ballon rond sans que cela pollue outre mesure.
La Coupe du monde de football est un événement sportif mondial qui n’a guère d’équivalents. La compétition est progressivement devenue un enjeu économique et médiatique gigantesque. En 2022, la finale a été suivie par près d’un milliard et demi de spectateurs.
Le sport est ainsi un outil de soft power très convoité. La remise par le président de la FIFA d’un « prix de la paix » à Donald Trump en décembre 2025 en est un exemple éloquent. Ces instrumentalisations politiques sont souvent dénoncées, et la question d’un éventuel boycott de la compétition revient régulièrement.
En revanche, la question écologique est souvent moins mise en avant que les enjeux politiques et sociaux. Pourtant, l’empreinte environnementale d’un tel événement est loin d’être négligeable.
Une empreinte carbone colossale
La FIFA elle-même estime que la compétition de 2022 au Qatar a généré plus de 3,8 millions de tonnes équivalent CO₂ (tCO₂e), dont 50 % à cause du transport aérien, soit davantage que l’empreinte carbone annuelle d’une agglomération française de 400 000 habitants comme Rennes.
Ce chiffre pourrait exploser pour l’édition nord-américaine à cause des nombreux trajets en avion entre les stades des trois pays organisateurs (États-Unis, Canada, Mexique). Le think tank New Weather Institute prévoit une empreinte de plus de 9 millions de tCO₂e, ce qui serait un record.
Peu de stades neufs ont été construits pour l’occasion. En revanche, le transport aérien, peu optimisé, va constituer plus des trois quarts des émissions prévues, avec un bilan carbone proche des émissions totales des coupes du monde organisées dans les années 2000.
Un enjeu environnemental peu pris au sérieux
De fait, les acteurs du sport international sont aussi devenus des acteurs environnementaux. Les grandes fédérations, confrontées à des contestations écologiques, ont apporté des réponses diverses, avec un engagement plus ou moins sincère. Le Comité international olympique, bien conscient du problème, a lancé dès les années 1990 un « agenda 21 », c’est-à-dire un plan visant à réduire les impacts sur la planète pour le siècle à venir. L’enjeu environnemental a été érigé comme l’un des piliers de la charte olympique, même si les évolutions concrètes du modèle des Jeux restent limitées.
En comparaison, la FIFA semble remarquablement peu impliquée dans la prise en charge des questions écologiques. Ses choix politiques paraissent même à contre-courant. Les dernières éditions ont été attribuées à des pays qui ne se distinguent ni par leur ambition environnementale ni par leur défense de la démocratie, en l’occurrence la Russie, le Qatar puis les États-Unis de Donald Trump (où se tiendront les trois quarts des matchs de cette édition).
Pis, le format de la compétition a été élargi. Quarante-huit sélections y participeront, contre 32 nations auparavant, ce qui génère une empreinte supplémentaire du fait de la multiplication des matchs et donc des trajets, dans des villes aussi éloignées que Vancouver, Boston ou Mexico. L’équipe tchèque va, par exemple, devoir parcourir plus de 4 500 kilomètres en avion pour disputer ses trois matchs de qualification.
Un discours empreint de « greenwashing »
Le discours de la FIFA sur la durabilité apparaît dès lors comme une opération de greenwashing. L’essentiel de l’empreinte carbone découle du transport aérien, qu’il faudrait tenter de réduire pour traiter sérieusement le problème. Au contraire, la Fédération cherche à faire croître toujours plus sa compétition et les revenus afférents. Des mesures essentiellement cosmétiques servent de paravent, comme une attention portée à la réduction et au recyclage des déchets ou la mise en place de campagnes de sensibilisation.
La FIFA annonce vouloir atteindre la neutralité carbone en 2040. Pourtant, depuis les années 2000, l’empreinte carbone des championnats du monde ne fait qu’augmenter. L’attribution des prochaines compétitions ne semble pas non plus compatible avec cet objectif. En 2030, le tournoi, organisé dans trois pays (Espagne, Portugal et Maroc), va générer d’importants flux aériens. En Arabie saoudite, pour 2034, la construction nécessaire de nouveaux stades va alourdir le bilan carbone.
Des mécanismes de compensation à l’effet discutable, comme la plantation de forêts artificielles ou l’achat de crédits carbone, serviront d’outils de communication autour d’un « zéro émission nette » sans réduire réellement l’impact environnemental.
Un gigantisme récent
Le recours à l’histoire permet pourtant de se rappeler que, pendant longtemps, le football international était sobre du point de vue énergétique, ce qui n’empêchait pas le spectacle. Avant la Seconde Guerre mondiale, les stades étaient peu nombreux et rudimentaires.
Les deux éditions de la Coupe du monde organisées en France, en 1938 et en 1998, montrent toute la distance qui sépare à cinquante ans de distance le football moderne de celui des origines. Le stade rudimentaire de Colombes, avec seulement 20 000 places assises et couvertes sur 60 000, contraste avec le Stade de France construit pour l’occasion, ses 80 000 places, ses 180 000 mètres cubes de béton et ses 32 000 tonnes d’acier.
Les stades de Dallas, avec ses 90 000 places ou celui de Los Angeles, inauguré en 2020 avec un parking énorme, tous deux utilisés pour l’édition 2026, semblent emblématiques de cette croissance sans fin.
Ce gigantisme des stades et le nombre important de spectateurs n’est pourtant pas synonyme d’accès populaire à la compétition. Au contraire, la polémique fait rage concernant les prix des billets, qui atteignent des records, interdisant le spectacle à une large partie de la population, y compris locale, rendant l’accès à la compétition de plus en plus inégalitaire. Cette logique commerciale se retrouve dans l’organisation de spectacles autour des matchs.
Des liesses sans démesure
Le concert réunissant Shakira, Madonna et le groupe BTS, annoncé pour la finale 2026, a fait naître des critiques sur l’allongement de la mi-temps pour des raisons médiatiques au détriment des logiques sportives.
Mais cette logique de divertissement commercial a pris différentes formes. La retransmission télévisuelle elle-même n’est pas consubstantielle à la Coupe du monde. La diffusion en direct n’est introduite que dans les années 1960. En 1966, les matchs sont filmés par moins de dix caméras. Les images en couleur ne sont arrivées que pour l’édition 1970, amorçant un essor des moyens technologiques qui n’a pas cessé depuis.
Les images simples n’empêchaient pourtant pas les amateurs et les amatrices de football de profiter du spectacle, devant leur télévision, à la radio ou dans la presse, tandis que les stades étaient des lieux beaucoup plus accessibles et populaires. Le « miracle de Berne » en 1954, quand la République fédérale d’Allemagne (RFA) remporte la coupe contre toute attente, donne lieu à d’énormes manifestations de joie et joue un rôle culturel important dans une Allemagne prise dans la guerre froide. En 1974, Franz Beckenbauer et Johann Cruyff s’affrontèrent dans une finale remportée à domicile par la RFA, ce qui donna lieu là encore à d’énormes manifestations de liesse.
Quand l’équipe de France voyageait en bateau
Surtout, la croissance des flux de transport, responsable de la majorité de l’empreinte environnementale, est longtemps restée réduite. Pour aller jouer à Montevideo (Uruguay) en 1930, l’équipe de France passe deux semaines sur un paquebot avec les équipes belge et roumaine. L’essentiel du public présent dans les stades habitait sur place.
L’essor du transport aérien ne date que des années 1960, ce qui conduit à une mondialisation toujours plus poussée du tourisme sportif, jusqu’à atteindre des niveaux très élevés : trois millions de spectateurs pour trente jours de compétition, en 2022.
Il ne s’agit pas de fantasmer un retour en arrière. L’histoire récente permet pourtant de se rappeler que la sobriété n’est pas contradictoire avec le spectacle sportif.
Des pistes réelles de changement auraient un impact direct : retour à un calendrier plus serré et diminution du nombre de matchs, concentration de la compétition sur quelques stades déjà existants et proches les uns des autres, ouverture des stades à un public local et plus populaire, organisation de fanzones dans chaque pays pour concilier rituel collectif et diminution des déplacements.
Alors que plusieurs matchs de la Coupe du monde 2026 se tiendront par des chaleurs importantes, il est urgent de réinventer un modèle sportif qui prenne vraiment au sérieux l’immense défi environnemental.
Lionel Pabion ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.06.2026 à 13:13
ZFE, de la suppression au sursis : une saga juridique qui n’a pas encore dit son dernier mot
Texte intégral (1961 mots)
Fin mai 2026, le Conseil constitutionnel a sauvé les zones à faibles émissions mobilité, les ZFE, en annulant leur suppression. Cette décision, qui intervient sur la forme plutôt que sur le fond, n’empêchera probablement pas un retour du sujet dans le débat politique. Une généralisation trop rapide pourrait expliquer en partie le sort tumultueux connu par le texte. Mais, en cas d’abandon définitif de la mesure, le risque de recadrage de la France par l’Union européenne – et, en particulier, de condamnation par la Cour de justice de l’UE – est réel.
Dans une décision du 21 mai 2026, le Conseil constitutionnel vient de donner un sursis aux zones à faibles émissions mobilité (ZFE). Il est revenu sur la suppression, qui avait été actée avec l’adoption de la loi dite de simplification de la vie économique, pour un motif d’ordre procédural.
Sur le fond, le juge constitutionnel ne s’est donc pas prononcé sur la compatibilité de la suppression avec les dispositions de la Charte de l’environnement, consacrant notamment le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé, ou avec le droit à la protection de la santé, garanti par le préambule de 1946.
Les ZFE n’en restent pas moins un dispositif clivant. Il y a donc fort à parier que leur suppression revienne d’ici peu en débat politique devant la représentation nationale.
À lire aussi : Faut-il supprimer les zones à faibles émissions au nom de la justice sociale ?
Un signe fort de « backlash » écologique
Lors de l’adoption de la loi d’orientation des mobilités en 2019, les ZFE avaient été présentées comme un dispositif phare de la transition écologique et énergétique. En visant à limiter l’utilisation de véhicules très polluants, elles devaient concourir au développement de nouvelles formes de mobilités moins émettrices de CO2.
Le débat autour de cette suppression est un signe majeur d’une rétrogradation de la protection de l’environnement par le droit, dont on ne saurait dire jusqu’où elle pourrait aller. Les avancées réalisées en faveur d’un droit de la mobilité durable, parfois sous l’influence du droit de l’Union européenne, sont aujourd’hui remises en cause. Cela s’inscrit dans une tendance globale au « backlash » écologique, très prégnante aux États-Unis en particulier.
Mais à l’heure où les institutions publiques en Europe ont été incitées à poursuivre les efforts réalisés pour renforcer le cadre juridique de la mobilité durable en zone urbaine, cette tentative de rétrogradation interroge.
Une généralisation trop rapide ?
L’histoire tumultueuse des ZFE précède l’adoption de la loi d’orientation des mobilités (LOM).
En 2010 déjà, la loi Grenelle II avait mis en place, à titre expérimental, des zones d’actions prioritaires pour l’air dans le but de lutter contre la pollution atmosphérique. Ce dispositif, jugé peu efficace, a été remplacé par une nouvelle loi en 2015 pour instituer, à titre facultatif, des « zones à circulation restreinte ».
Ce sont véritablement la LOM de 2019 puis la loi dite Climat et résilience de 2021 qui ont permis à ce dispositif, alors dénommé « zones à faibles émissions de mobilité », de s’ancrer dans la vie quotidienne des Français.
Au 1er janvier 2025, 25 agglomérations sur le territoire hexagonal avaient mis en place une ZFE dans lesquelles l’accès des véhicules les plus polluants est interdit. Pour assurer un contrôle efficace des véhicules circulant dans la ZFE, la LOM laissait la possibilité aux collectivités de déployer des systèmes de contrôle automatisé, autrement dit des « radars à ZFE ».
C’est précisément cette généralisation (trop rapide ?) qui a été au centre des critiques. De nombreuses agglomérations avaient fait part de difficultés d’ordres économique et technique pour le déploiement de ces solutions. En réponse à ces critiques, une mission flash parlementaire ainsi que des outils d’ingénierie territoriale à l’initiative de l’Agence de la transition, l’Ademe, avaient été développés.
La mise en place des ZFE s’est également heurtée aux critiques sur le manque d’accessibilité des ménages les plus précaires ou des usagers éloignés des zones urbaines, laissant craindre une accentuation des inégalités sociales et territoriales.
Pour contourner ces critiques, la loi prévoit une série d’exemptions et de dérogations. Sans doute, aurait-il fallu fixer des échéances plus longues aux collectivités territoriales pour penser et adapter ces mesures d’accompagnement aux réalités économiques, sociales et techniques de chaque zone.
À lire aussi : Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France
La volonté de supprimer les ZFE rappelle, en tout état de cause, le sort réservé au dispositif de l’écotaxe dans le milieu des années 2010. Présenté comme un engagement fort du gouvernement lors de l’adoption de la loi Grenelle I en 2009, son principe était celui du report modal. Il visait à inciter les opérateurs à recourir à d’autres formes de mobilité que la route pour les activités de transport de marchandises.
Là encore, la complexité tant juridique que technique, comme les réticences au dispositif, avait conduit à son report puis à sa suspension entre 2009 et 2014 et enfin à sa suppression en 2017.
Le risque de recadrage par l’Union européenne
La suppression des ZFE devrait avoir des conséquences notables pour ce qui est de la relation de la France avec l’Union européenne.
Sans être une obligation pour les villes européennes, la mise en place de Low Emission Zones connaît pourtant un certain succès. Ainsi, on dénombrait en 2022 315 zones en Europe dans 14 États membres. Ces divers exemples européens ont, d’ailleurs, démontré leur efficacité sur le plan sanitaire.
En revanche, le droit européen impose de ne pas dépasser, dans l’ensemble des zones et agglomérations, certaines valeurs limites de polluants atmosphériques. Dans les cas où il subsisterait un risque de dépassement de ces seuils, les autorités nationales sont tenues de mettre en place des mesures et des plans d’action à court terme, ce qui peut correspondre à la réduction de la circulation de certains véhicules. Autrement dit, à certaines mesures prévues par les ZFE.
On soulignera que la France a déjà fait l’objet de condamnations à plusieurs reprises par la Cour de justice de l’UE pour inaction climatique. Le juge a, en effet, estimé qu’elle « a dépassé de manière systématique et persistante » la valeur limite de polluants, comme le dioxyde d’azote, émis par les véhicules diesel.
Très récemment, le Conseil d’État a admis que l’instauration d’une ZFE comptait parmi les différentes mesures considérées comme suffisantes pour garantir le respect des valeurs limites de concentration de dioxyde d’azote dans l’agglomération parisienne. Cet arrêt a sonné la fin d’une saga contentieuse débutée en 2017, où l’État avait été enjoint de prendre des mesures pour se conformer aux obligations tirées du droit de l’Union.
On l’aura compris, si la volonté politique de supprimer les ZFE réapparaît, le risque de condamnation de la France n’est pas à éluder.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
11.06.2026 à 11:37
La catastrophe qui tarde : comprendre le « paradoxe de l’environnementaliste »
Texte intégral (2509 mots)
Les climats se dérèglent, les écosystèmes se dégradent et pourtant, à l’échelle mondiale, le revenu moyen par habitant, l’espérance de vie et les niveaux d’éducation continuent d’augmenter. Ce décalage constitue l’un des paradoxes les plus dérangeants du débat environnemental contemporain. Explorer tous les facteurs explicatifs est primordial pour réfléchir aux manières d’agir et de communiquer à l’ère du changement climatique.
Depuis les années 1960, les alertes sur les conséquences écologiques de la croissance économique et de l’industrialisation se multiplient. Dégradation des écosystèmes, épuisement des ressources, pollutions, dérèglement climatique ou franchissement de limites planétaires : de nombreux travaux scientifiques décrivent des dynamiques susceptibles d’altérer durablement les conditions de vie humaines.
Et pourtant : l’espérance de vie mondiale augmente, la pauvreté extrême a reculé, du moins jusqu’aux crises récentes, les niveaux d’éducation progressent, le revenu moyen par habitant continue, à l’échelle mondiale, sa progression de long terme.
Ce décalage correspond à ce que des chercheurs ont appelé, au tournant des années 2010, « le paradoxe de l’environnementaliste » (environmentalist paradox, en anglais) : comment expliquer que le bien-être humain, mesuré par les indicateurs dominants, s’améliore alors même que les écosystèmes se dégradent ?
Ce paradoxe ne nie évidemment pas la crise écologique. Mais il en complique l’interprétation.
Un constat dérangeant
En 2005, l’ONU publiait le Millennium Ecosystem Assessment. Ce rapport, motivé par le constat d’une dégradation généralisée des écosystèmes et des services que les sociétés humaines en retirent, a confirmé qu’une grande partie des écosystèmes mondiaux et des avantages perçus par les humains étaient en déclin.
Partant de là, en 2010, des chercheurs ont formalisé l’énigme : si les services écosystémiques qui soutiennent les sociétés humaines se dégradent, pourquoi les indicateurs de développement humain continuent-ils, eux, d’augmenter ?
Cette question n’est pas purement académique. Elle touche au cœur du débat politique contemporain. Si les alertes environnementales ne se traduisent pas par une dégradation visible et généralisée des conditions de vie, leur crédibilité peut être fragilisée. À l’inverse, si la prospérité actuelle repose sur une dégradation cumulative dont les effets sont différés, c’est l’inaction qui est plus risquée.
Première piste : le problème des indicateurs
Une première piste d’explication du paradoxe de l’environnementaliste s’est penchée sur les indicateurs utilisés.
Les indicateurs dominants du bien-être – produit intérieur brut (PIB) par habitant, espérance de vie, scolarisation ou leur combinaison au sein de l’Indice de développement humain (IDH) – captent essentiellement des dimensions matérielles et sanitaires.
Mais ils capturent mal, ou même pas du tout, la qualité des relations aux milieux, la résilience des territoires, la sécurité écologique future, les vulnérabilités intergénérationnelles.
Une partie du paradoxe tient à une dissociation entre flux et stocks : les indicateurs de bien-être mesurent des flux (revenu, production, consommation), tandis que les dégradations écologiques affectent des stocks (climat, biodiversité, sol), dont l’érosion peut rester longtemps invisible dans les indicateurs courants.
Le paradoxe pourrait donc être lié à ce que l’on mesure ou non, et une partie du débat récent a donc porté sur l’élargissement des cadres d’évaluation pour prendre en compte les contributions de la nature (nature’s contributions to people, en anglais), la comptabilité du capital naturel, les indicateurs de bien-être multidimensionnels. Pour autant, même en enrichissant les indicateurs, le constat global demeure : les indicateurs de performance socioéconomique n’ont pas encore basculé.
Deuxième piste : la grande substitution énergétique et technologique
L’hypothèse la plus robuste aujourd’hui est celle de la substitution massive des services de la nature rendue possible par l’énergie fossile et l’innovation technique. L’agriculture industrielle a, ainsi, accru les rendements.
Les infrastructures hydrauliques compensent, pour leur part, les perturbations locales des régimes de précipitation. Les systèmes de santé réduisent, enfin, la mortalité indépendamment de la qualité écologique immédiate. Autrement dit, les sociétés modernes ont développé une capacité d’amortissement et d’adaptation. Mais cette capacité repose elle-même sur une intensification matérielle et énergétique sans précédent.
Les travaux récents sur les flux de matières montrent que l’extraction mondiale continue de croître : à l’échelle globale, croissance et pressions environnementales restent encore très souvent corrélées.
Le paradoxe ne réfute pas les limites écologiques ; il montre plutôt la capacité temporaire des sociétés industrielles à en différer les effets grâce à une mobilisation massive d’énergie et de ressources.
Résilience ou illusion de stabilité ?
Une autre lecture du paradoxe convoque la notion de résilience : les systèmes socioécologiques peuvent absorber des perturbations importantes sans s’effondrer immédiatement. Ils disposent d’inerties, de redondances, de capacités d’adaptation. Mais cette résilience peut être trompeuse.
Les recherches sur les points de bascule (tipping points) suggèrent que des systèmes apparemment stables peuvent franchir brutalement des seuils critiques. Le climat, les écosystèmes forestiers ou les calottes glaciaires présentent ainsi des dynamiques non linéaires. Un exemple inquiétant est la déforestation en Amazonie qui pourrait modifier le régime des précipitations et transformer la forêt humide en savane, avec des conséquences sur le climat global.
Dans cette perspective, l’absence d’effondrement observable aujourd’hui ne constitue pas une preuve de sécurité, mais possiblement une phase de latence. Le paradoxe environnementaliste serait alors l’expression d’une robustesse apparente précédant une transformation plus profonde.
Une question d’échelle et d’inégalités
Les moyennes globales masquent également des réalités contrastées. Pour certaines populations les inondations, les sécheresses ou les méga-incendies liés au changement climatique sont déjà synonymes d’insécurité alimentaire, de pertes de moyens de subsistance ou de migration forcée. Le paradoxe apparaît surtout à l’échelle agrégée. À l’échelle locale ou du point de vue de la distribution des effets, la corrélation entre dégradation écologique et vulnérabilité est souvent plus nette.
Ainsi, le débat s’est déplacé vers la notion d’« espace sûr et juste » (safe and fair space, en anglais) une notion proposée en 2012 par l’économiste britannique Kate Raworth. Elle vise à souligner que, pour aller vers un monde vivable, l’éradication de la pauvreté était une étape nécessaire. Mais comment concilier désormais respect des limites planétaires et réduction des inégalités sociales sachant que la prospérité observée en moyenne coexiste avec des dépassements écologiques et des injustices sociales ?
Le risque politique du paradoxe
Une chose est certaine : le paradoxe environnementaliste est politiquement ambivalent. Il pourrait être interprété soit comme :
la preuve que les scénarios catastrophistes étaient excessifs ; la dégradation écologique a des effets limités sur le bien-être humain parce qu’elle est moins grave qu’annoncée ou parce que les sociétés humaines ont une capacité d’adaptation suffisante ;
ou bien comme la démonstration que les sociétés ont jusqu’ici réussi à en différer les coûts, mais non à les éliminer. Ce sont donc les outils d’observation et d’anticipation qui sont inadéquats pour rendre compte de la réalité de la situation.
Dans le premier cas, le paradoxe nourrit le scepticisme et la tentation du statu quo. Dans le second, il renforce l’argument en faveur de politiques préventives et prudentes. La tension entre ces deux lectures traverse aujourd’hui les débats publics.
À lire aussi : Inaction climatique : et si on était victime du biais de « statu quo » ?
Robustesse systémique et dépendance aux stocks
Un point central de la littérature récente concerne la dépendance aux stocks accumulés : énergie fossile, capital naturel, infrastructures héritées. La prospérité contemporaine repose sur une croissance de la consommation de ces stocks, unique dans l’histoire humaine.
La question devient alors : cette configuration est-elle reproductible à long terme ? Le paradoxe pourrait être celui d’une modernité soutenue par des conditions biophysiques transitoires dont le maintien impliquerait soit de limiter le nombre des bénéficiaires – c’est ce que suggère le néo-malthusianisme en appelant à la limitation des naissances – ou bien d’espérer que le génie humain et le progrès technique permettent de les prolonger – c’est ce que prétendent les technosolutionnistes ou les cornucopiens.
À lire aussi : Les cornucopiens sont parmi nous ! Mais qui sont-ils ?
Effondrement ou transformation ?
Le terme « effondrement » suppose une rupture brutale et généralisée. Or, les dynamiques observées pourraient être plus graduelles, différenciées, transformantes plutôt que destructrices.
La littérature scientifique récente insiste davantage sur la trajectoire des systèmes, les transitions socioécologiques, les capacités d’adaptation institutionnelle, les risques systémiques.
Le débat s’est ainsi déplacé d’une question simple « Allons-nous nous effondrer ? » – voire « Quand allons-nous nous effondrer ? » – à une interrogation plus complexe : sous quelles conditions et sous quelles formes la dégradation écologique finira-t-elle par affecter le bien-être humain, et selon quelles modalités et temporalités ?
Ce que révèle vraiment le paradoxe
Le paradoxe environnementaliste ne disqualifie ni les alertes scientifiques ni les progrès du développement humain. Il invite à dépasser l’opposition simpliste entre catastrophisme et optimisme technologique, et rappelle que les effets des dégradations environnementales sont souvent différés, inégalement répartis et masqués par la puissance matérielle des sociétés industrielles.
La catastrophe tarde peut-être, ou bien elle est déjà là, mais sous des formes moins visibles, plus diffuses, différentes de celles qui étaient imaginées. Dans tous les cas, le paradoxe ne referme pas la question écologique. Il oblige à la poser autrement – et plus rigoureusement.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.