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07.09.2026 à 15:46

Pourquoi les forêts françaises sont-elles si peu assurées ?

Marielle Brunette, Directrice de recherche, Inrae
Fanny Claise, Post-doctorante en économie, Inrae
Seulement 7,5 % de la forêt privée française est assurée contre l’incendie et/ou la tempête.
Texte intégral (2380 mots)

L’ESSENTIEL

  • Seuls 7,5 % de la forêt privée française sont assurés contre l’incendie et/ou la tempête.

  • Ce faible taux s’explique notamment par la présence d’aides publiques et d’assurances jugées trop chères ou incomplètes.

  • Les modèles d’assurance étrangers pourraient offrir des pistes de réflexion pour faire évoluer le modèle français.


Sécheresses, incendies, attaques d’insectes… les forêts françaises sont de plus en plus exposées aux aléas climatiques. Les grands incendies de l’été 2026 nous le rappellent brutalement. En août, environ 47 000 hectares ont brûlé dans les Landes et en Gironde.

Pourtant, les forêts françaises sont encore peu assurées. Cet état de fait reste peu connu, mais il est primordial de se pencher sur cette réalité si l’on veut penser un modèle durable de gestion des forêts.

Seulement 7,5 % des forêts privées assurées

Cette question de l’assurance ne concerne pas les forêts publiques, car l’État est son propre assureur. Il faut donc plutôt regarder les 75 % de la surface forestière qui appartiennent à 3,5 millions de propriétaires forestiers privés.

En 2023, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) indiquait que seulement 7,5 % de la forêt privée française étaient assurés contre l’incendie et/ou la tempête. Les surfaces assurées et le nombre de contrats souscrits sont cependant en augmentation d’environ 7 % par an depuis 2011, comme l’atteste le graphique ci-dessous.

H. Yphassorho, C. Ghesquières, C. de Menthière et X. Ory, « Valorisation des bois de crise et résilience de la filière forêt-bois : vers une culture du risque », Rapport CGAAER n°24073, IGEDD n°015817-01, p.38, 2025., Fourni par l'auteur

Une lente évolution

Plusieurs raisons expliquent cet accroissement. Tout d’abord, la mise en place en 2010 du DEFI Assurance, un dispositif de défiscalisation pour les propriétaires privés. Ils peuvent ainsi déduire de leur impôt sur le revenu 76 % du montant des cotisations payées (voir schéma ci-dessous).

Ensuite, les pouvoirs publics français ont annoncé qu’à partir de janvier 2017, il n’y aurait plus de programmes publics d’aide à la reconstitution des peuplements post-tempête (article L351-2 du Code forestier). Ces programmes finançaient en partie le nettoyage et la reconstitution des peuplements, ou encore le stockage des bois. Dans un contexte de restriction budgétaire, l’État a ainsi cherché à inciter davantage les propriétaires forestiers à se tourner vers l’assurance privée.

Fourni par l'auteur

Malgré ces évolutions, dans un contexte de risques croissants sous l’effet du changement climatique, et d’encouragement à l’assurance comme outil d’adaptation et de résilience par les organisations internationales (Organisation de coopération et de développement économiques, Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, protocole de Kyoto, etc.), ce faible taux de couverture assurantielle interpelle.

Car l’assurance couvre les frais liés à la reconstitution du peuplement et assure ainsi une continuité dans la fourniture de services écosystémiques dont la société peut bénéficier comme le stockage de carbone ou la préservation de la biodiversité. Mieux protéger les propriétaires contre les pertes liées aux aléas peut ainsi contribuer à préserver ces bénéfices collectifs.

Pour comprendre comment l’on pourrait remédier à cela, commençons par voir pourquoi si peu de propriétaires forestiers sont assurés.

L’effet « charity hazard »

Une littérature abondante a mis en évidence dans les années 2000 un effet de charity hazard (qu’on pourrait traduire en français par « solidarité post-catastrophe ») qui a également été prouvé en contexte forestier français. Ce phénomène implique que les propriétaires ont tendance à ne pas s’assurer et à se reposer sur les aides gouvernementales post-catastrophe.

Par exemple, le plan chablis (nom donné au bois endommagé par le vent dans une forêt) mis en place après les tempêtes Lothar et Martin en 1999 (920 millions d’euros) et celui instauré après la tempête Klaus en 2009 (475 millions d’euros) auraient ainsi tendance à désinciter les propriétaires forestiers à s’assurer. Toutefois, l’État a annoncé renoncer à ces aides depuis janvier 2017.

Des différences en fonction de la région et de la gestion forestière

Une enquête menée par l’Inrae fin 2024 auprès de plus de 300 propriétaires forestiers privés de toute la France hexagonale tente également d’expliquer ce faible taux d’assurance.

L’étude met notamment en évidence des différences régionales. En Nouvelle-Aquitaine, par exemple, les propriétaires sont davantage susceptibles de souscrire une assurance. Cette particularité s’explique notamment par le fait que cette région est la première productrice de bois en France. La valeur économique des peuplements sur pieds est donc importante. De plus, dans cette région, les forêts sont des monocultures de pins maritimes, ce qui accroît la vulnérabilité des peuplements aux multiples aléas.

Certaines caractéristiques de la gestion forestière sont également associées à une plus forte probabilité de souscrire une assurance, particulièrement l’adhésion à des certifications forestières attestant d’une gestion durable, comme le Forest Steewardship Council (FSC) ou le Programme for the Endorsement of Forest Certification Schemes (PEFC). Ces labels reposent sur le respect d’un cahier des charges et témoignent d’un engagement du propriétaire vis-à-vis de sa forêt. Il en est de même de la présence de documents de gestion forestière (Plan simple de gestion, Code des bonnes pratiques sylvicoles ou Réglement-type de gestion) qui ont un impact positif sur la souscription d’un contrat.

Ces résultats suggèrent que l’assurance s’inscrit dans un ensemble plus large de pratiques de gestion. Enfin, le niveau de compréhension de l’assurance forestière, mesurée par une échelle d’auto-évaluation, est fortement corrélé à la demande d’assurance. Ce résultat suggère que des campagnes d’information pourraient s’avérer utiles afin d’améliorer cette compréhension.

Des assurances jugées trop chères et incomplètes

Mais les raisons de ne pas s’assurer restent multiples, comme en atteste le graphique ci-dessous. 32 % des propriétaires interrogés préfèrent par exemple assurer d’autres types de biens que la forêt, 29 % estiment que l’assurance est trop chère et enfin près de 22 % n’y voient pas d’intérêt. Concernant ce dernier point, les campagnes d’information évoquées précédemment pourraient également être bénéfiques (F. Claise et M. Brunette, « Analyse des déterminants de la souscription à une assurance par les propriétaires forestiers en France, Revue économique, 2026).

Enfin, l’étude montre que les propriétaires souhaiteraient pouvoir bénéficier de contrats multirisques couvrant l’ensemble des principaux aléas (tempête, incendie, pathogènes et sécheresse) plutôt que des aléas seuls ou d’autres combinaisons d’aléas plus limitées. Ils aimeraient ainsi privilégier une couverture complète des risques, alors qu’en France, les contrats disponibles reposent encore largement sur des couvertures distinctes, comme l’incendie seul ou la tempête seule. L’étude montre également que les propriétaires sont peu sensibles au niveau de franchise ainsi qu’à la durée du contrat d’assurance.

Les modèles scandinaves

Pour faire évoluer le modèle assurantiel français, plusieurs pistes peuvent être envisagées.

On pourrait tout d’abord s’inspirer des pratiques mises en œuvre dans certains pays européens. En Suède, plus de 80 % des surfaces forestières privées sont ainsi assurées, tandis qu’en Finlande, ce taux dépasse 50 %. Cette hétérogénéité peut s’expliquer par des différences en matière de gestion forestière, d’essences, et de culture forestière mais aussi peut-être par des différences de contrats car ces deux pays proposent des contrats d’assurance multirisques couvrant les dommages liés aux attaques de pathogènes et, en Suède, ceux résultant également de la sécheresse.

Changer le fonctionnement de l’assurance

Ensuite, l’assurance indemnise actuellement les dommages mais elle pourrait aussi encourager les bonnes pratiques en matière de gestion des risques. Par exemple, certaines pratiques sylvicoles permettent de contribuer à réduire le risque d’incendie. À terme, on pourrait imaginer des contrats tenant compte des efforts réalisés par le propriétaire, comme cela commence à être mis en place en Californie. Ainsi, les parcelles forestières présentant des risques plus faibles pourraient bénéficier de primes d’assurance moins élevées.

Enfin, d’autres innovations pourraient être envisagées comme le recours à de l’assurance indicielle (ou paramétrique). Contrairement à une assurance classique, l’indemnisation ne dépend pas de l’évaluation des dégâts après un sinistre, mais d’un indice prédéterminé (comme le niveau de pluie, une vitesse de vent, un seuil de température, etc.). L’indemnisation d’assurance se déclenche automatiquement dès lors que l’indice franchit un seuil convenu, sans avoir besoin d’une expertise sur place. Ce type de contrat pourrait permettre de simplifier et d’accélérer l’indemnisation après la survenue d’aléas climatiques.

The Conversation

Marielle Brunette est chercheur associé à la Chaire Economie du Climat (CEC), Paris. Elle a reçu des financements du projet Horizon Europe eco2adapt (numéro de subvention 101059498) et du projet X-RISKS du PEPR FORESTT (référence ANR-24-PEFO-0005).

Fanny Claise a reçu des financements du projet Horizon Europe eco2adapt (numéro de subvention 101059498) et du projet X-RISKS du PEPR FORESTT (référence ANR-24-PEFO-0005).

03.09.2026 à 15:49

À quoi servent les cartes de bruit ? Mesurer le bruit des transports pour mieux protéger la santé

Raphaël Cueille, Chargé d'études en acoustique, Cerema
Combien de Français sont exposés à des niveaux sonores pouvant affecter leur santé ? Les cartes de bruit stratégiques permettent de répondre à cette question.
Texte intégral (2097 mots)
Exemple de carte de bruit stratégique pour un axe routier. Fourni par l'auteur

Troubles du sommeil, stress chronique, risques cardiovasculaires… le bruit des transports est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux facteurs environnementaux affectant la santé des Européens. Mais combien sont exposés à des niveaux sonores nocifs sur le plan sanitaire ? Les cartes de bruit stratégiques permettent de mesurer cette exposition afin de guider les politiques publiques destinées à la réduire.


En France, plus des deux tiers de la population se déclare gênée par le bruit. Celui-ci peut en effet avoir des conséquences importantes sur la santé physique et mentale. Des travaux scientifiques montrent que l’exposition chronique au bruit peut provoquer des troubles du sommeil, augmenter le stress et accroître le risque de certaines maladies cardiovasculaires. C’est pourquoi l’Organisation mondiale de la santé la considère comme le deuxième facteur environnemental de morbidité en Europe, après la pollution de l’air.

Combien de Français sont exposés à des niveaux de bruit dangereux au plan sanitaire ? Pour le savoir, les autorités recourent à des cartes de bruit stratégiques (CBS), qui permettent de mesurer cette exposition afin de guider les politiques publiques destinées à la réduire.

Ensuite, à partir de ces cartes, comment agir ? Le Cerema a récemment produit un état des lieux ainsi que des recommandations à l’attention des collectivités.

Plus de 30 % de Français exposés au bruit

Le bruit routier est de loin la principale source d’exposition au bruit. Les dernières cartes de bruit stratégiques (CBS) montrent que 21,8 millions de personnes sont exposées à des niveaux de bruit routier dépassant les seuils européens, soit plus de 30 % de la population française (métropole et départements et régions outre-mer confondus).

Le bruit ferroviaire et le bruit aérien, pour leur part, concernent respectivement 2,4 millions et 600 000 personnes supplémentaires. Certaines de ces populations sont également exposées au bruit routier par ailleurs : l’exposition aux différents types de bruit peut ainsi se cumuler.

L’exposition au bruit est très largement concentrée dans les grandes agglomérations, qui regroupent plus des trois quarts des personnes concernées. L’Île-de-France représente à elle seule 37 % de la population exposée au bruit routier et 40 % de celle exposée au bruit ferroviaire, reflet de la forte densité de population et d’infrastructures de la région. Les régions Provence-Alpes-Côte d’Azur et Auvergne-Rhône-Alpes sont également particulièrement concernées.

Au-delà du nombre de personnes concernées, l’exposition au bruit des transports à des conséquences mesurables sur la santé, qui en font un enjeu majeur de santé publique.

Un enjeu de santé publique

Ainsi, le bruit routier provoquerait a minima une forte gêne pour près de quatre millions de Français, plusieurs centaines de milliers de troubles du sommeil, et il augmenterait également le risque de certaines maladies cardiovasculaires.

Pris individuellement, ces effets peuvent sembler limités, mais à l’échelle de la population, ils représentent une perte moyenne d’environ un mois de vie en bonne santé par Français au cours de sa vie. Cette perte peut atteindre plusieurs mois dans les plus grandes métropoles françaises.

Il est important de noter que les chiffres présentés ici sont probablement des estimations conservatrices. En effet, les cartes de bruit stratégiques ne couvrent pas toutes les infrastructures bruyantes et certains effets sanitaires mis en évidence par des études récentes ne sont pas encore pris en compte dans les évaluations réglementaires, notamment la mortalité prématurée toutes causes confondues et les difficultés d'apprentissage chez les enfants.


À lire aussi : Quels sont les effets du bruit des avions sur notre santé ?


Cartes de bruit stratégiques, mode d’emploi

La directive européenne 2002/49/CE, dite « directive bruit », rend obligatoire la production de cartes de bruit stratégiques (CBS) tous les cinq ans à échéance fixe. Elles sont réalisées selon une méthode de calcul harmonisée à l’échelle européenne afin de permettre leur comparaison d’une agglomération à l’autre. Ainsi, les dernières cartes datent de 2022 et elles seront mises à jour en 2027.

Exemple d’une carte de bruit stratégique pour un axe routier (2022). Fourni par l'auteur

Les CBS permettent de visualiser les zones où le bruit des transports dépasse les seuils européens de 50 dB(A) la nuit et 55 dB(A) sur la journée complète.

Les niveaux de bruit calculés sont alors croisés avec des données de population, ce qui permet de décompter le nombre de personnes exposées au bruit des transports. Cette estimation rend possible l’évaluation des impacts sanitaires du bruit des transports.

Représentation du réseau concerné par les cartes de bruit stratégiques dans l’Hexagone : routes (bleu), voies ferrées (rouge), agglomérations (vert) et aérodromes (jaune). Fourni par l'auteur

Étant donné les caractéristiques de l’exposition au bruit en France évoquées plus haut, les CBS couvrent actuellement les grands axes routiers et ferroviaires, les principaux aéroports, ainsi que les agglomérations de plus de 100 000 habitants.


À lire aussi : Réduire la vitesse, changer de revêtement… Quelles solutions contre la pollution sonore routière ?


Comment réduire le bruit à la source ?

Les CBS ne servent pas uniquement à établir un état des lieux. Elles constituent un outil d’aide à la décision pour les gestionnaires d’infrastructures et collectivités, qui s’appuient sur elles pour élaborer leurs plans de prévention du bruit dans l’environnement (PPBE).

Quels leviers mobiliser pour réduire les nuisances sonores ? On peut agir directement sur le bruit émis par les transports, par exemple en adaptant les vitesses de circulation, en limitant le trafic dans certains secteurs ou en utilisant des revêtements de chaussée moins bruyants.

Lorsque ces mesures ne sont pas suffisantes, une autre approche consiste à limiter la propagation du bruit grâce à des ouvrages de protection. Par exemple, des écrans acoustiques ou des merlons (buttes de terre ou de roche destinées à réduire le bruit ou à servir d’écran visuel), ou encore d’améliorer l’isolation acoustique des bâtiments exposés.

À plus long terme, la lutte contre le bruit passe aussi par les choix d’aménagement urbain. L’implantation des bâtiments, l’organisation des quartiers ou la localisation des infrastructures peuvent contribuer à limiter durablement l’exposition des habitants. Des outils d’aide à la décision tels que diagBruit, développé par le Cerema, permettent également d’évaluer de manière simple le risque sonore d’une parcelle avant un projet d’aménagement ou de construction afin de mieux prendre en compte le bruit dès la conception des projets.

Il n’existe toutefois pas de solution universelle. Chaque mesure présente des avantages mais aussi des contraintes techniques, économiques ou paysagères. Les CBS permettent justement d’identifier les secteurs les plus exposés afin de combiner les mesures les plus adaptées à chaque territoire. Dans un contexte où le bruit reste l’un des principaux risques environnementaux pour la santé, ces cartes constituent donc un outil essentiel pour orienter les politiques publiques et suivre leurs effets dans le temps.

The Conversation

Raphaël Cueille ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

03.09.2026 à 12:44

La pollution plastique, grande oubliée du bilan carbone

Valérie Guillard, Professeur, Génie des procédés appliqué au domaine du vivant, Membre de l’Institut Universitaire de France, Université de Montpellier
Nathalie Gontard, Directrice de recherche, professeure, sciences de l’aliment et de l’emballage, Inrae
Des chercheuses proposent un nouvel indicateur, l’empreinte plastique particulaire, pour mesurer la pollution plastique, invisible dans les bilans carbone.
Texte intégral (2702 mots)

L’ESSENTIEL

  • Un T-shirt « climatiquement vertueux » peut émettre des millions de microplastiques : c’est l’angle mort du bilan carbone.

  • Nous proposons un calcul systématique de l’empreinte plastique particulaire pour quantifier et contrer cette pollution ignorée par l’empreinte carbone.

  • Intégrer cet indicateur dans les décisions politiques évite que les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre n’aggravent involontairement la crise de la pollution plastique.


Une bouteille d’eau en plastique recyclée, affichant un bilan carbone bas, passe pour un choix écologiquement raisonnable par rapport à son homologue en verre. Pourtant, cette même bouteille plastique figure parmi les objets qui libèrent le plus de particules de plastique dans l’environnement. Et plus des trois quarts de cette pollution surviendra lorsque nous n’utiliserons plus ces objets – dans des décennies, voire des siècles.

Ce paradoxe révèle un angle mort de nos décisions environnementales. Aujourd’hui, la pollution plastique s’évalue presque toujours sous le prisme du bilan carbone et des analyses de cycle de vie (ACV).


À lire aussi : Plastiques : la délicate question du « cycle de vie » des emballages


Or, ces outils, utilisés faute de données et de méthodes suffisantes, ne peuvent comptabiliser ce qui fait la singulière dangerosité du plastique : sa fragmentation lente et inéluctable en micro- et nanoparticules persistantes particulièrement interactives avec le vivant. Ces débris envahissent l’air, les sols, l’océan et voyagent jusqu’à l’intérieur de nos organes. On en retrouve désormais dans le sang, le placenta et même le cerveau humain.

Pour combler cette lacune, notre équipe mixte, Université de Montpellier et Inrae, a développé un nouvel indicateur : l’empreinte plastique particulaire (EPP).

L’EPP estime, pour chaque objet, la masse totale de particules qu’il libérera au cours de son existence. Ces travaux, publiés dans Science Advances et Science of the Total Environment, bousculent plusieurs certitudes bien ancrées.

L’empreinte plastique particulaire, un indicateur pour mesurer l’invisible

Face à l’absence de certitudes sur l’innocuité des particules plastiques et devant un faisceau de preuves convergentes de leur dangerosité, la méthode de calcul de l’EPP s’appuie sur un principe de précaution robuste : sans destruction définitive à l’échelle moléculaire (par incinération ou biodégradation par exemple) tout plastique se fragmente inéluctablement en particules qui diffusent dans notre environnement et les organismes vivants.

L’EPP comptabilise ces émissions à chacune des quatre grandes étapes de la vie d’un objet en plastique :

  • sa production,
  • son usage,
  • le traitement de ses déchets,
  • et son devenir sur le très long terme, lorsqu’il est oublié sur un mur, dans une décharge ou dans un champ.

Surtout, cette comptabilité distingue deux temporalités :

  • les émissions « immédiates » qui surviennent pendant la vie active de l’objet, qui s’étale de quelques années à une dizaine d’années ;

  • et les émissions « différées » qui, elles, apparaissent des décennies, parfois des siècles plus tard.


À lire aussi : Pourquoi les déchets plastiques ne se dégradent-ils jamais vraiment ?


Appliquée à des objets du quotidien, la méthode renverse des conclusions que l’on croyait acquises.

Notre T-shirt en polyester émet par exemple un peu moins de CO₂ qu’un T-shirt en coton (7,9 contre 8,1 kg équivalent CO₂ : il apparaît donc comme le « bon » choix climatique, en apparence. Mais il génère en plus 184 grammes de particules plastiques, soit près de 57 % de sa masse.

Si l’on s’en tient à son seul bilan carbone, un T-shirt en polyester est plus vertueux qu’un T-shirt en coton. Mais celui-ci émet plus de la moitié de sa masse sous forme de particules plastiques tout au long de sa vie. Keagan Henman/Unsplash

Autre exemple : notre cagette en plastique réutilisable économise 280 g de CO₂ face à son homologue en bois à usage unique. Mais au prix de 21 g de pollution plastique particulaire supplémentaire que le bilan carbone, seul, ne voit pas.

L’alerte sur cette faille structurelle des analyses du cycle de vie a été lancée dès 2022, dans Nature Sustainability et précisée en 2025. En considérant le plastique enfoui ou en usage comme inerte, les analyses du cycle de vie et leur « indicateur boussole » l’empreinte carbone, passent sous silence la dangerosité de la pollution plastique.

L’EPP transforme aujourd’hui cette alerte en outil de mesure opérationnel et propose de rectifier l’avantage comparatif injustifié actuellement conféré aux matériaux plastiques dans les ACV.

Les décharges, réservoirs empoisonnés légués à nos petits-enfants

Un des résultats les plus frappants de nos travaux tient à la temporalité de ces émissions de particules plastiques. Contrairement aux idées reçues, l’essentiel n’est pas libéré pendant la durée de la vie active d’un objet, mais continue bien après, et très longtemps après sa mise en décharge.

Les chiffres donnent le vertige. Pour une bouteille en PET, 83,8 % des émissions de particules sont différées. Pour un vêtement en polyester, ce taux atteint 87,6 %. Pour une peinture, dont la totalité de la masse finit en microparticules faute d’incinération, les émissions différées approchent 75 %.

Les décharges ne sont donc pas un lieu de stockage inerte : elles alimentent en continu les flux de particules plastiques qui contaminent notre environnement sans figurer dans aucun bilan environnemental officiel.

Depuis 1950, 10,5 milliards de tonnes de plastique se sont ainsi accumulées sans être incinérées. Les émissions avérées de particules dans les « jus » s’échappant des décharges sont déjà importants et ne feront que s’accroître dans les décennies et siècles à venir. Enfouir du plastique, c’est transmettre une dette de toxicité aux générations futures, avec intérêts.


À lire aussi : Décharges sauvages, décharges anciennes : comment surmonter la tentation de l’oubli ?


Quand recycler ne suffit pas : le piège du décyclage

Reste l’argument qui rassure, la pierre angulaire du plastique circulaire : le recyclage. Mais là encore, l’EPP nous invite à revisiter son efficacité. D’abord, en nous rappellant que la pollution plastique ne peut être réduite à une question de gestion des déchets plastiques puisqu’elle démarre dès la production de l’objet.

Ensuite, en distinguant le recyclage (en boucle fermée) du décyclage (en boucle ouverte).

Le recyclage en boucle fermée réutilise la matière plastique usagée pour refaire les mêmes objets : ainsi une bouteille redevient une bouteille. Mais cette boucle n’est possible qu’un nombre limité de fois : trois à quatre cycles et essentiellement pour le PET avec un tiers de perte en masse à chaque cycle. En Europe, elle ne concerne qu’environ 12 % des bouteilles, soit moins de 0,5 % de la totalité des plastiques que nous utilisons.

Tout le reste, c’est-à-dire la plus grande majorité de ce que l’on appelle recyclage, relève du décyclage : la bouteille devient textile, le textile devient isolant, le pneu devient gazon synthétique.

Or, cette transformation en matériau de moindre qualité n’arrête pas la fragmentation du plastique : bien au contraire, nos calculs démontrent qu’elle l’accélère. Un vêtement issu d’une bouteille en PET décyclé émet ainsi 50 % de microfibres en plus à l’usage.

Autrement dit, le décyclage ne réduit pas l’empreinte plastique globale ; il ne fait que la déplacer dans le temps en accélérant les émissions immédiates.

En Europe, 55 % des pneus usagés collectés sont recyclés en fibres de gazon synthétique, où le plastique se dégrade encore plus vite. Florian Berger/Unsplash

Le pneu en offre une illustration parlante.

En Europe, 55 % des pneus usagés collectés sont décyclés en granulats de caoutchouc utilisés pour fabriquer du gazon synthétique, une pratique volontiers présentée comme « circulaire ». Or ce traitement fait bondir l’empreinte particulaire à court terme (pendant la phase de production et d’utilisation des produits) qui passe de 12,2 % de sa masse initiale (émis pendant leur usage) à 24,3 %.

Sur les terrains de sport où jouent nos enfants, ces granulats décyclés, exposés au soleil et aux frictions, se fragmentent encore plus vite qu’un plastique vierge.


À lire aussi : Déchets plastiques : la dangereuse illusion du tout-recyclage


Bien évaluer pour mieux cibler un avenir durable

L’EPP ne prétend pas remplacer le bilan carbone, mais le compléter en éclairant son principal angle mort. Elle ne doit pas être considérée comme un substitut à l’évaluation des impacts, mais comme un pont nécessaire entre les connaissances actuelles et les futurs cadres d’évaluation. Elle ne quantifie pas la toxicité des particules émises, mais elle offre enfin un registre visible, transparent et immédiatement utilisable de ce que nos outils occultent : l’empreinte durable et omniprésente de nos objets sous la forme de micro- et nanoplastiques.

Cet éclairage ouvre, dès à présent, la voie à des arbitrages plus équilibrés entre stratégies « bas carbone » et « bas plastique », pour continuer à réduire nos émissions de gaz à effet de serre sans augmenter l’accumulation de particules plastiques.

Il conviendrait d’appliquer sans tarder ce raisonnement aux secteurs impliqués dans les transitions numérique, énergétique ou agroécologique, et fortement consommateurs de plastiques, comme le secteur agroalimentaire, premier consommateur mondial de plastique.

Cela permettrait d’aller au-delà des approches axées sur le « tout recyclable » pour donner la priorité nécessaire aux interventions en amont, c’est-à-dire à la réduction des usages de plastiques non essentiels, mais aussi en aval, comme la dépollution des décharges existantes. Sans EPP, cette priorisation reste impossible.

Parce qu’une évidence dérangeante s’impose : on ne peut pas réduire ce que l’on ne sait pas mesurer.

Tant que les particules de plastique resteront hors des radars et qu’elles ne seront pas quantifiées, nos acteurs politiques continueront de viser à côté de la cible.


À lire aussi : Comment le plastique est devenu incontournable dans l’industrie agroalimentaire



Margaux Escudier, master en politique environnementale de Sciences Po Paris, et assistante de projet Policy and Outreach Plastic Particle Footprint à l’Inrae, a participé à l’écriture de ce texte.

The Conversation

Cet article a bénéficié d'un financement dédié de l'Université de Montpellier (I-Site Muse).

Cet article a bénéficié d'un financement du programme de recherche et d’innovation « Horizon Europe » de l’Union européenne au titre de la convention de subvention n° 101081776, dans le cadre du projet AgriLoop, coordonné par Nathalie Gontard.

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