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07.08.2026 à 10:38

Dans les forêts des Landes, le stockage de CO₂ atteint ses limites, et ce n’est pas seulement dû aux incendies

Thérèse Rabotin, Doctorante en géosciences, Mines Paris - PSL
Gilles Billen, Directeur de recherche CNRS émérite, biogéochimie territoriale, Sorbonne Université
Julia Le Noë, Chargé de recherches en Sciences de l'Environnement, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Le pouvoir de séquestration de carbone de la forêt landaise est mis à mal depuis le début des années 2000.
Texte intégral (5189 mots)
La forêt des Landes à La Teste-de-Buch (Gironde), en 2004. Larrousiney, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les forêts exploitées ne sont pas toujours des puits de carbone : elles peuvent parfois se retrouver à émettre plus de CO₂ qu’elles n’en stockent.

  • Pour connaître la tendance, il faut s’intéresser à l’évolution des végétaux, du sol forestier et à l’utilisation faite du bois prélevé sur le long terme.

  • Le pouvoir de séquestration de carbone de la forêt landaise semble mis à mal depuis le début des années 2000.


Les forêts sont souvent présentées comme un « poumon de la planète », et beaucoup d’espoirs reposent sur la filière forêt-bois pour compenser une partie des émissions humaines, comme en témoigne en France la Stratégie nationale bas carbone.

Les forêts sont en effet un important réservoir de carbone, puisque l’ensemble du carbone contenu dans les forêts et leurs sols est estimé à 714 gigatonnes de carbone (GtC), soit l’équivalent d’environ 80 % du carbone contenu dans l’atmosphère sous forme de dioxyde de carbone (CO₂).

Mais ce chiffre global agrège et aplatit le résultat de dynamiques locales, résultant elles-mêmes de décisions prises à des échelles régionales et plus globales.

La trajectoire carbone du massif des Landes de Gascogne est à ce titre des plus singulières. Elle mérite aujourd’hui toute notre attention. L’extension spectaculaire des plantations de pins au XIXᵉ siècle en a fait le plus vaste massif forestier planté d’Europe, mais face aux tempêtes, aux incendies et, plus généralement, au changement climatique, son fonctionnement est mis à rude épreuve depuis quelques décennies.

Il est ainsi probable que la filière forêt-bois se retrouve désormais à émettre plus de carbone qu’elle n’en stocke, dans le département des Landes. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le cycle de carbone de la forêt

Pour le comprendre, intéressons nous aux bases du fonctionnement du cycle du carbone. Une forêt, comme tout écosystème, peut être une source ou un puits de carbone. Une source de carbone désigne ici un environnement qui émet plus de carbone qu’il n’en stocke. Un puits de carbone, à l’inverse, est un environnement qui stocke plus de carbone qu’il n’en émet.

Pour savoir si la filière forêt-bois – c’est-à-dire la forêt et son système d’exploitation – représente un puits ou une source, on considère les bilans carbone de ses trois compartiments principaux : la biomasse, les sols et le bois prélevé dans la forêt.

Photosynthèse, respiration et mort des végétaux

Le compartiment de la biomasse correspond aux arbres, arbustes et autres végétaux qui pratiquent la photosynthèse et capturent ainsi du CO₂. Une partie de ce CO₂ est à nouveau libéré dans l’atmosphère lors de la respiration de ces mêmes végétaux.

QU’EST-CE QUE LA RESPIRATION ?

  • La photosynthèse permet aux plantes chlorophylliennes de capter du carbone atmosphérique. Ce CO₂, associé à de l’eau puisée par les racines dans le sol, va être transformé en sucres. Ces sucres vont ensuite être consommés par la plante pour produire de l’énergie, qui lui permettra de se développer. Lorsque les sucres sont transformés en énergie, l’arbre libère du CO₂ et de l’eau. C’est ce qu’on appelle la respiration de la plante.

Il faut également avoir en tête que, chaque année, des végétaux meurent ou bien perdent des branches, des feuilles, des racines. Ces végétaux morts vont alors, par leur décomposition, relâcher dans le sol le carbone qui est stocké dans leurs tissus. Le bois peut être récolté pour l’industrie ou l’artisanat, parfois après une tempête.

Dans ce cas, le carbone reste dans les différents produits du bois (construction, papier, énergie, chimie…). Lors d’un incendie, la combustion des végétaux renvoie le carbone dans l’atmosphère. Lors d’une attaque de ravageurs, le carbone peut être réparti dans différents compartiments, selon l’usage fait du bois.

Les sols forestiers, cruciaux mais oubliés

Le compartiment des sols est souvent moins bien connu du grand public. Pourtant la quantité de carbone qui y est stockée est souvent plus importante que celle que l’on trouve dans les arbres, arbustes et végétaux. Le carbone arrive dans les sols par les racines des plantes et par la chute des végétaux, branches et feuilles mortes.

Décomposés par des bactéries, champignons ou vers de terre, ils constituent la matière organique des sols. Le sol émet également du CO₂ à travers la respiration des racines et des organismes qui décomposent les végétaux morts.

Le devenir du bois peut tout changer

Le dernier compartiment est celui du bois prélevé dans le massif forestier et exploité pour un usage industriel ou artisanal. Pour calculer son bilan carbone, il faut regarder la différence entre le carbone constituant les objets lorsqu’ils sont fabriqués et le carbone émis lorsqu’ils sont détruits.

Le temps de résidence du carbone dans les objets est important à prendre en compte : plus l’objet est utilisé longtemps avant d’être détruit, plus le carbone reste longtemps hors de l’atmosphère.

Des cycles influencés par l’humain

Ces différents flux de carbone entre l’atmosphère, la biomasse, le sol et les produits en bois sont façonnés par des processus à la fois sociaux et écologiques. De fait, bien que la photosynthèse ou la dégradation du bois soient des processus en apparence naturels, ils sont influencés à de nombreux égards par des facteurs humains. L’efficacité de la photosynthèse dépend ainsi des essences d’arbres sélectionnés, de l’agencement spatial de la plantation, de l’âge moyen de la récolte, voire des apports d’engrais.

La décomposition de la matière organique du sol, la mortalité des arbres dépendent du climat, de la flore bactérienne et des évènements climatiques extrêmes, eux-mêmes modifiés par les activités humaines locales. La dégradation des objets en bois dépend des dynamiques socioéconomiques favorisant l’orientation vers des produits à durée de vie plus ou moins longue : le bois de construction tend à accumuler des stocks de carbone tandis que le bois-énergie utilisé comme combustible constitue un stock virtuellement nul.

Ainsi, ces facteurs humains, liés à des décisions économiques, politiques et à l’évolution de l’organisation de la société, influencent grandement les quantités de carbone absorbées et rejetées par les forêts et l’ensemble de la filière, c’est-à-dire l’évolution des stocks de carbone ou trajectoire carbone.

Cycle du carbone dans un massif forestier. Les flèches représentent le passage du carbone d’un compartiment à l’autre. Les processus par lesquels le carbone circule sont indiqués dans les rectangles aux angles arrondis. Revue Forestière française, Fourni par l'auteur

Le plus grand massif forestier de France

Qu’en est-il maintenant des forêts qui nous intéressent ?

Plus grand massif de France hexagonale, le massif des Landes de Gascogne concentre actuellement 5 % de la surface forestière française (16 % des conifères) et 9 % de l’extraction nationale de bois (19 % de l’extraction de conifères) sur seulement 2 % du territoire national. Il est constitué quasi exclusivement de monoculture de pin maritime (87 % en 2020) sur des terres à 90 % privées.

L’existence de séries statistiques anciennes, conservées aux archives départementales à Mont-de-Marsan, témoigne du caractère profondément historique, organisé et documenté de cette forêt et de son exploitation. Nous avons pu y trouver les données statistiques relatives à la filière forêt-bois dans le département des Landes (récoltes, surfaces plantées, essences d’arbres) depuis la seconde moitié du XIXᵉ siècle. Elles permettent de donner une image quantifiée des changements qui ont affecté l’histoire de ce massif.

Du pâturage aux pins

Jusqu’à la fin de la première moitié du XIXᵉ siècle, l’utilisation du territoire répondait aux besoins et activités de sa population locale : un modèle de pâturage extensif sur des terres communales entretenues par des paysans métayers permettait de fertiliser des cultures vivrières sur des étendues de landes et de pâtis.

Un berger landais. Wikimédia, CC BY

Ce socio-écosystème a connu une transformation majeure avec la loi « relative à l’assainissement et la mise en culture », votée en 1857.

Cette loi oblige alors les communes des Landes, avec le soutien financier, administratif et humain de l’État, à planter des pins puis à vendre les terres communales plantées, qui sont ainsi privatisées. En trente ans, la superficie plantée en pin double quasiment, et l’organisation de la société change de façon rapide et brutale.

L’activité se déplace vers l’exploitation de la forêt, d’abord du bois, pour la fabrication de charbon de bois – dans lequel le stock de carbone est virtuellement nul, puisqu’il est aussitôt réémis par la combustion du charbon – puis de la résine des pins, pour la synthèse de différents produits (principalement, la térébenthine et la collophane…).

Du gemmage au charbon minier

L’extraction de résine, appelée gemmage, et sa transformation, deviennent ainsi les activités économiques principales des Landes vers 1880 et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Après 1880, la surface forestière continue d’augmenter progressivement jusqu’aux années 1930, et l’extraction de bois augmente en parallèle, tout en changeant d’usage. Il n’est plus utilisé pour produire du charbon de bois, mais pour soutenir les besoins de l’industrie du charbon minier, par exemple pour construire les galeries minières et les rails qui permettent de sortir le charbon de la mine. Ces nouveaux usages conservent le carbone dans le bois plus longtemps : leurs durées de vie sont alors de quelques décennies.

La Seconde Guerre mondiale cause une pénurie de main-d’œuvre dans les Landes, qui mène à une baisse d’entretien des parcelles forestières, ce qui favorise l’embroussaillement et la propagation d’incendies gigantesques, en 1940 et en 1949.

L’essor de la trituration

D’autre part, les produits issus de la pétrochimie remplacent progressivement les produits issus de la résine de pin, et l’activité de gemmage est progressivement abandonnée et remplacée par l’exploitation du bois pour un nouvel usage : la trituration, destinée à la fabrication de papier et de bois de placage.

Cette nouvelle activité change le mode d’exploitation forestière. Les plantations sont densifiées, les pins abattus plus jeunes, les nouvelles plantations s’accompagnent souvent de fertilisation azotée, les différentes étapes de l’exploitation forestière sont de plus en plus mécanisées.

Le gemmage est complètement abandonné au début des années 1970, définitivement supplanté par la papeterie et par l’industrie du bois d’œuvre, qui deviennent les activités économiques principales de la filière, occupant cependant une main-d’œuvre beaucoup plus faible.

Tempêtes, incendies et bois-énergie

Les années 2000 marquent ensuite l’entrée dans une période de plus grande instabilité climatique, avec la répétition d’événements destructeurs. Les tempêtes de 1999 et 2009 affectent de vastes surfaces de forêt. Leurs conséquences sont visibles dans la hausse phénoménale de la récolte apparente du bois qui s’ensuit, utilisé rapidement et majoritairement pour la trituration. L’extraction du bois dans les années qui suivent diminue sensiblement, le temps que la biomasse se renouvelle. Les parcelles sont majoritairement replantées en pin.

La période qui suit la tempête Klaus (2009) est également marquée par le retour du bois-énergie pour le chauffage au bois, qui avait été abandonné depuis la fin de la production de charbon.

Dégâts de la tempête Klaus sur la forêt des Landes
Dégâts de la tempête Klaus sur la forêt des Landes (2009). Jibi44, CC BY

Outre le développement des politiques dites « Climat-Énergie » qui ont favorisé le développement du bois-énergie en substitution des combustibles fossiles, cette reconversion partielle de la filière est une manière pour de nombreux exploitants forestiers de s’assurer un revenu à court terme dans le contexte post-tempête. On note aussi que les tempêtes auraient poussé certains propriétaires à commercialiser de nouvelles ressources, particulièrement les souches, pour l’industrie papetière.

Les incendies terribles qui ravagent les forêts des Landes et de Gironde, en 2022 et en 2026, ravagent à leur tour de vastes superficies du massif et modifient profondément son fonctionnement : à l’inverse du bois récolté après les tempêtes, le bois consumé lors des incendies ne peut plus être utilisé.

Chronique de 1850 à 2022 (a) des surfaces forestières du département des Landes ; (b) de l’extraction de bois de la forêt par type de peuplement (l’ampleur des grands incendies est également figurée) et (c) par destination de la récolte ; (d) de l’emploi lié à la filière forêt-bois dans le département des Landes. RFF, Fourni par l'auteur

Retracer les cycles passés

Ces éléments statistiques sur l’évolution de la forêt et des usages du bois nous ont permis de modéliser la trajectoire carbone de la filière dans les Landes, c’est-à-dire de retracer les tendances du bilan carbone au cours de ces différentes périodes.

Au cours de la période d’établissement du massif forestier (1850-1880), celui-ci agit logiquement comme un accumulateur de carbone, tant dans la biomasse en place que dans la matière organique du sol. Dans un second temps (1880-1940), l’augmentation du stock d’objets en bois, notamment pour l’industrie et le bois d’œuvre, contribue au stockage de carbone dans la filière bois – davantage d’ailleurs que la biomasse du massif elle-même, qui stocke un peu moins de carbone qu’auparavant.

La période de prédominance du bois d’œuvre et de la papeterie (1940-début des années 2000), le modèle montre que la forêt est dense et très productive, et que cela s’accompagne d’un important stockage de carbone. Cette accumulation du carbone dans la biomasse est surprenante au premier abord, car, dans la même période, les prélèvements de bois totaux et par hectare augmentent.

Notre approche de modélisation permet d’estimer qu’un tel stockage ne peut s’expliquer que par une accélération de la vitesse de croissance de la biomasse, pouvant être due à différents facteurs : sélection d’essences à croissance rapide, mais aussi changements environnementaux propices à la croissance (pouvoir fertilisant de la hausse des concentrations atmosphériques en CO₂ ou des dépôts atmosphériques d’azote).

De puits à source de carbone

Mais depuis le début des années 2000, notre modélisation suggère que le pouvoir de séquestration de carbone de la forêt landaise s’effondre : tant le sol que la biomasse émettent plus de carbone qu’ils n’en absorbent de l’atmosphère, en lien avec cette période de plus grande instabilité climatique (combustion de bois et extraction massive).

Le carbone stocké dans les objets suit, lui-même, une trajectoire incertaine : le changement progressif des usages du bois, depuis les tempêtes, d’objets au potentiel de stockage fort vers d’autres où le carbone réside moins longtemps, comme le papier ou le bois-énergie, fait que ce stock d’objets commence également depuis les années 2010 à émettre plus de carbone qu’il n’en absorbe.

Bilan carbone des trois compartiments principaux de la filière. Une valeur positive indique un stockage sur la période et un chiffre négatif une émission. RFF, Fourni par l'auteur

Quelle alternative durable ?

L’augmentation historique de la surface forestière du massif des Landes n’est donc pas une garantie d’un stock de carbone pérenne. Au contraire, cette approche de modélisation permet de mettre en lumière le fait que l’accroissement du stock de bois sur pied s’est progressivement accompagné d’une hausse de son extraction, qui tend à maximiser la production à un niveau proche des limites de la capacité biologique du milieu.

Ainsi, nos recherches montrent que, si dans un premier temps, la mise en place d’une vaste plantation forestière peut s’accompagner d’un accroissement des stocks de carbone, capable d’atténuer le réchauffement climatique, le niveau d’extraction du milieu forestier est trop intensif pour permettre à la forêt de jouer longtemps ce rôle de puits de carbone, sans même parler du puits de carbone non réalisé en l’absence d’une gestion plus durable de la forêt. Face à l’ampleur des dérèglements climatiques en cours, la fragilité de ce stock de carbone est révélée.

Cette modélisation suggère que, pour la première fois de son histoire, le massif forestier landais contribue positivement à l’accroissement de l’effet de serre. Les incendies de 2022 et de 2026 qui ravagent les forêts des Landes et de Gironde en sont un marqueur de plus. La combustion entraîne d’importantes émissions de carbone vers l’atmosphère tandis que le bois calciné ne peut plus assurer sa fonction de photosynthèse et sert encore, tout juste, à produire du charbon de bois.

Ces résultats suggèrent que c’est la nature même de l’exploitation de cette forêt qui se trouve remise en cause par les événements climatiques de ces dernières décennies.

Des alternatives durables existent et permettraient de rendre la forêt plus résiliente. Des forêts multispécifiques, gérées sur des cycles de récoltes longs, favorisent par exemple le stockage du carbone dans la biomasse sur pied. La réorientation de la filière vers des objets à longue durée de vie est aussi une piste prometteuse pour accroître les stocks de carbone dans les produits manufacturés du bois.

Les solutions existent, leur mise en œuvre est nécessairement complexe et implique une concertation entre différents acteurs et des arbitrages entre différents intérêts.

The Conversation

La thèse de Thérèse Rabotin bénéficie d'un financement MITI pour projets interdisciplinaire du CNRS.

Julia Le Noë a reçu des financements du projet MOBIDYC (ANR-23-ERCB-0006-0) gérée par l'Agence Nationale de la Recherche ainsi que des projets SLAM-B (ANR-22-PEXF-0003) et PREFALIM (ANR-23-PEXF-0004) du PEPR exploratoire FairCarboN et a bénéficié d'une aide de l’État gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR.

Gilles Billen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

06.08.2026 à 10:20

Décharges sauvages, décharges anciennes : comment surmonter la tentation de l’oubli ?

Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Le Mans Université; Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Denis Blot, Maître de conférences en sociologie - Chercheur de l'équipe Habiter-le-Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Mathieu Durand, Professeur des Universités en Aménagement et urbanisme, Chercheur au laboratoire ESO-CNRS. Co-responsable Master MIDEC (Déchets et économie circulaire). Directeur-adjoint du GDR CNRS Déchets Valeurs et Sociétés. Co-responsable de l'axe SHS du PEPR Recyclage, Le Mans Université
Les décharges ne bénéficient d’un statut réglementaire que depuis 1975. La réhabilitation des anciennes décharges reste un problème complexe et surtout coûteux.
Texte intégral (3464 mots)

Les décharges ont accompagné l’essor de la société de consommation, mais elles ne bénéficient d’un statut réglementaire que depuis 1975. Celui-ci a introduit un certain nombre d’obligations environnementales pour les nouveaux sites de traitement des déchets. Mais qu’en est-il des anciennes décharges ? Les tentatives d’inventaires réalisées restent loin d’être exhaustives, et le coût des opérations peut inciter les communes concernées à privilégier la voie de l’oubli. Des opérations de réhabilitation sont pourtant possibles.


Les décharges sauvages font partie de notre histoire et polluent silencieusement les sols. Le procès Nestlé Waters, dans lequel la multinationale est poursuivie pour ses décharges sauvages, en lien avec sa production d’eau en bouteilles plastique, l’a récemment rappelé.

Des milliers de bouteilles en plastique (473 000 mètres cubes pour les quatre sites concernés par le procès) ont ainsi été stockées illégalement, sans qu’aucune mesure ne soit prise pour empêcher la pollution des milieux.

Rappel des faits de l’affaire Nestlé Waters, où des milliers de bouteilles en plastique se sont retrouvées dans l’environnement.

Ce procès s’inscrit dans le cadre d’un problème national bien plus vaste, qui tient au fait que le l’invention réglementaire des décharges, soit finalement assez récente : elle date de 1975. Quelles sont ses implications pour la gestion contemporaine de ce qu’on nomme aujourd’hui « décharges sauvages » ? État des lieux.

La création réglementaire des décharges en 1975

La loi du 15 juillet 1975 relative à l’élimination des déchets et à la récupération des matériaux définit le déchet dans son premier article :

« Est un déchet au sens de la présente loi tout résidu d’un processus de production, de transformation ou d’utilisation, toute substance, matériau, produit ou plus généralement tout bien meuble abandonné ou que son détenteur destine à l’abandon. »

Elle impose un mode d’élimination caractérisé par la volonté de favoriser au maximum la récupération des « matériaux, éléments ou formes d’énergie réutilisables » (dans son article 15) et par celle d’éviter « les effets nocifs sur le sol, la flore et la faune, à dégrader les sites ou les paysages, à polluer l’air ou les eaux, à engendrer des bruits et des odeurs, et d’une façon générale à porter atteinte à la santé de l’homme et à l’environnement » (art. 2).

Cette loi importante est intervenue à un moment où le nombre de déchets croissait de façon exponentielle en raison du développement de la consommation de produits rapidement obsolètes. Les préoccupations environnementales étaient vives, tant dans les milieux scientifiques que dans certains secteurs de la société civile. Par exemple, l’essai la Société de consommation du sociologue Jean Baudrillard a paru en 1970.

Cette loi a imposé aux communes la responsabilité de la collecte et de l’élimination de leurs déchets. Depuis, il n’est plus possible de se débarrasser des déchets dans le premier trou venu ou de les jeter dans les cours d’eau. La décharge est une opération réglementée, et les sites qui accueillent les déchets sont soumis à autorisation administrative.


À lire aussi : Les mots de la gestion des déchets : quand le langage façonne nos imaginaires


Une réglementation qui ne règle pas entièrement le problème

Autrement dit, 1975 a vu l’invention réglementaire des décharges, qui existaient déjà de fait, mais sans aucun cadre contraignant. Cette loi a toutefois mis du temps à produire ses premiers effets sur les modes de gestion des déchets. En effet, les communes ont dû investir pour s’équiper en infrastructures adaptées : collecte, incinération, ou sites d’enfouissement agréés, quitte à se regrouper pour mettre en commun leurs déchets et leurs moyens de les gérer.

Mais même une fois déployée dans un maillage complet du territoire, ces « décharges agréées » ne règlent pas totalement, tant s’en faut, l’épineux problème du devenir des matières et des objets ayant perdu toute valeur. Et cela, pour trois raisons :

  • d’abord parce que le législateur a exclu de la loi de 1975 les effluents liquides et gazeux, qui peuvent pourtant occasionner de grands problèmes environnementaux. L’évacuation dans l’atmosphère des particules fines ou du CO₂, par exemple, n’est pas visée par la loi ;

  • mais aussi parce qu’il y a toujours des dépôts « sauvages », dont le nombre et le volume sont difficilement évaluables. Une économie criminelle s’est d’ailleurs développée autour de la prise en charge à faible coût de certains déchets ;

  • enfin, les décharges anciennes n’ont pas disparu avec l’instauration de la loi de 1975 qui, en instituant les « décharges agréées », a du même coup rendu toutes les autres « sauvages ». Elles sont qualifiées de « décharges brutes » dans les documents réglementaires.

Toutes ces anciennes décharges, grandes ou petites mais innombrables, continuent de retenir des déchets et des substances potentiellement toxiques.

Certaines ressurgissent brutalement. À la faveur de l’actualité, comme c’est le cas pour l’affaire Nestlé Waters, ou encore lorsqu’un pan de falaise abritant une ancienne décharge littorale menace de s’effondrer dans la mer et de libérer les déchets qu’elle contient, comme c’est le cas à Dollemard, près du Havre.

Fermée depuis vingt-cinq ans, la décharge de Dollemard au Havre (Seine-Maritime) va être traitée. Les travaux de réhabilitation ont commencé en juin 2026.

Malgré sa fermeture officielle au tournant des années 2000, Dollemard continuerait de déverser entre 30 et 80 m³ de déchets dans la mer chaque année.

Comment se débarrasser du passé ? Le regard des sciences sociales

Les sciences sociales ont plusieurs façons de définir le déchet. L’une d’entre elles le considère comme une trace du passé, d’ailleurs d’intérêt potentiel pour l’archéologie.

Longtemps, l’élimination des déchets par la mise en décharge a permis de croire que l’on pouvait éliminer le passé. Mais les objets font preuve de rémanence. Comment s’en débarrasser ?

Il existe deux manières de traiter du passé et de ses objets.

  • La première est de l’actualiser, c’est-à-dire de faire de ce passé un présent. C’est la procédure qui est utilisée avec la patrimonialisation (c’est-à-dire faire des déchets passés un objet d’étude du passé), la réhabilitation (c’est-à-dire la remise en état), ou encore le réemploi : les choses du passé sont traitées en fonction des besoins et des exigences du présent.

  • La seconde est simplement l’oubli.

Le traitement des décharges anciennes a précisément emprunté ces deux voies.


À lire aussi : Près de 90 % des déchets textiles finissent brûlés. Comment changer cela ?


Inventorier pour réhabiliter

En 1997, une directive a lancé une vaste opération de recensement des anciennes décharges, sous l’égide des préfets. L’ambition ? Que cet inventaire permette de contrôler le potentiel dangereux de ces décharges ou de les résorber.

Un peu plus d’un quart de siècle plus tard, plusieurs rapports officiels montrent que cette tentative comportait de très grosses lacunes. Le passage à l’action est resté bien trop timide.

Pour les décharges du littoral, comme celle de Dollemard près du Havre (Seine-Maritime), un vaste plan de résorption a débuté en 2022. La décharge de Dollemard, où plus de 400 000 tonnes de déchets ont été stockées, est ainsi en cours de réhabilitation. Il s’agit d’en retirer les déchets et de les envoyer vers des lieux d’oubli bien gérés, c’est-à-dire vers des centres d’enfouissement modernes où les risques de fuite vers l’environnement, en particulier vers les nappes phréatiques, sont contrôlés.

Mais faire disparaître une ancienne décharge ne consiste pas toujours à retirer les déchets. Ce n’est pas toujours possible : lorsqu’ils sont enfouis depuis plusieurs décennies, mélangés à la terre et répartis sur plusieurs mètres d’épaisseur, leur excavation, leur transport et leur traitement peuvent représenter un coût – humain et financier – colossal.


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Réhabiliter sans déplacer les déchets : l’exemple de Guêprei

Le cas de Guêprei, commune de l’Orne d’environ 150 habitants, montre concrètement ce que suppose la réhabilitation d’un site de petite taille, tant sur le plan technique que financier.

Son ancienne décharge communale occupait près de 3 800 mètres carrés à proximité du Meillon, un cours d’eau fragilisé par différentes pollutions. Après une étude des sols, le choix n’a pas été d’extraire tous les déchets, ce qui aurait représenté un coût que cette petite collectivité n’aurait pas pu supporter, mais de limiter leur contact avec les eaux de ruissellement tout en les maintenant sur place.

L’aménagement réalisé peut être décrit comme une forme de « sarcophage » : les déchets ont été confinés sous une épaisse couverture argileuse destinée à réduire les infiltrations et à isoler le dépôt. Le terme est imagé, mais il rappelle une réalité importante : la pollution n’a pas disparu. Elle a été stabilisée, recouverte et rendue moins susceptible de se diffuser.

Aménagement réalisé pour la requalification de l’ancienne décharge communale de Guêprei (Orne). Syndicat mixte du bassin de la Dives/LinkedIn

Dans les documents institutionnels, l’opération n’est d’ailleurs pas présentée comme une dépollution, mais comme une « requalification » de l’ancienne décharge. Au-dessus et autour de cet espace confiné, le projet a consisté à créer une zone tampon humide artificielle. Celle-ci recueille une partie des eaux provenant des terrains agricoles voisins, ralentit leur écoulement et limite le transfert de nitrates, de phosphore ou de produits phytosanitaires vers le Meillon qui coule en contrebas.

Plan de l’aménagement réalisé. Syndicat mixte du bassin de la Dives/LinkedIn

L’opération comprend également une plantation boisée, une valorisation paysagère du site et son intégration à un chemin de randonnée. La décharge devient ainsi presque invisible : elle prend l’apparence d’un espace naturel, alors même que les déchets demeurent sous la surface. La réhabilitation ne constitue donc pas un retour à l’état initial, mais la construction d’un nouvel équilibre technique, qui devra être surveillée dans le temps.

Le coût de l’opération atteint 70 000 euros. À l’échelle d’une commune de 153 âmes, cela représente plus de 450 euros par habitant. Ce chiffre reste théorique, puisque les travaux n’ont pas seulement financé directement par les seuls habitants – ils ont également été subventionnés à hauteur de 80 %. Mais elle permet de mesurer l’écart entre le coût d’une intervention environnementale et les ressources disponibles dans une très petite commune.

Cet exemple montre donc que les difficultés tiennent moins à un manque de volonté qu’à l’insuffisance des moyens financiers, techniques et administratifs. Diagnostiquer les sols, arbitrer entre excavation et confinement, mobiliser des financements, puis assurer le suivi du site supposent une ingénierie dont les petites communes disposent rarement.

La tentation de l’oubli, un mauvais calcul

La réhabilitation des anciennes décharges révèle ainsi une inégalité entre les territoires. Certains sites peuvent être traités parce qu’ils bénéficient d’un syndicat compétent et de financements adaptés. D’autres restent en place pendant des décennies, non parce qu’ils seraient sans danger, mais parce que leur traitement dépasse les capacités de la commune qui en a hérité. Dans ce cas, la politique de l’oubli peut être tentante.

Rendre publique l’existence d’une décharge oubliée soulève donc, pour une commune, toute sorte de difficultés matérielles et financières. Les petites communes n’ont pas les ressources budgétaires pour engager les opérations de dépollution qui pourraient se révéler nécessaires. Sans compter la perte de valeur du foncier : la présence d’une ancienne décharge peut rendre de vastes terrains inconstructibles ou non cultivables.

Les pollutions restant souvent invisibles, l’oubli est souvent la solution la moins coûteuse. Du moins dans l’immédiat, car la dissémination des substances toxiques aura très probablement un coût, en matière de gestion des eaux et de santé publique, aussi élevé que difficile à évaluer pour l’instant.

Il y a, par conséquent, urgence à identifier les anciennes décharges. Elles vivent encore dans les mémoires des gens qui les ont connues et utilisées avant la transformation imposée par la loi de 1975. Les personnes qui avaient 20 ans en 1975 sont aujourd’hui septuagénaires. Dans vingt ans, qui se souviendra ?


Cet article est issu du séminaire « Ce que les infrastructures font aux déchets – Regards des sciences sociales », organisé du 27 au 29 avril 2026 par le laboratoire ESO (CNRS, Le Mans Université) et le laboratoire Habiter le Monde (Université de Picardie Jules Verne).


Le projet SO RYLL-22-PERE-0011, mené dans le cadre du PEPR Recyclage de France 2030, est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Camille Dormoy a reçu des financements de l'ANR-22-PEPR-0011.

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05.08.2026 à 15:21

Il n’y a pas si longtemps, les grillons chantaient dans le métro parisien

Christophe Bouget, Chercheur en écologie, spécialiste des insectes, Inrae
Saviez-vous que tous les grillons étaient gauchers ? Et que, jusqu’à il y a peu, on entendait leurs stridulations dans les couloirs du métro parisien ?
Texte intégral (1866 mots)
Grillon domestique _Acheta domesticus_. Mani_raab/iNaturalist, CC BY-NC

Saviez-vous que tous les grillons étaient gauchers ? Et que, jusqu’à il y a peu, on entendait leurs stridulations dans les couloirs du métro parisien, avant que les grèves et le béton les en fassent disparaître ? C’est ce que nous apprend l’entomologiste Christophe Bouget dans le chapitre qu’il consacre à Paris, dans son ouvrage À hauteur d’insectes. Un tour de France naturaliste, récemment publié aux éditions Quae. Nous en reproduisons un extrait ci-dessous.


Le déclin du grillon dans le métro s’expliquerait par le remplacement du ballast (en pierre volcanique) par des poutres en béton et par les grèves des conducteurs.

Ces deux facteurs auraient fait chuter la température ambiante, alors que le grillon tolère mal un séjour en dessous de 30 °C ! Les grèves et les confinements l’auraient également privé de détritus alimentaires.

L’étonnante histoire des grillons du métro parisien, vidéo du Parisien.

Un insecte devenu commensal de l’humain

Le grillon domestique (Acheta domesticus, ndlr), originaire des steppes d’Afghanistan, est arrivé dans le sud de la France au Moyen Âge comme passager clandestin avec le commerce des épices. Il aurait ensuite été apporté à Paris au début du XXe siècle, caché dans des cageots de légumes.

Un grillon domestique au chaud sur un mur de pierre. otto_r/iNaturalist, CC BY-SA

Pour survivre aux hivers du nord de la France, il s’est réfugié dans les bâtiments, en particulier près des fours à bois des boulangeries. Les mesures d’hygiène et les fours électriques l’ont ensuite obligé à dénicher d’autres gites : dans les chaufferies des sous-sols, les brasseries, les serres et sur les décharges de déchets, où la fermentation produit de la chaleur.

Il a aussi colonisé le ballast du métro, où la température grimpe à plus de 30 °C en raison des frottements des wagons sur les rails. Dans les couloirs souterrains, ses œufs profitaient aussi de l’humidité des canalisations et des infiltrations.


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Un éboueur du métro

À l’état sauvage, A. domesticus est herbivore, comme la plupart des grillons, mais il est aussi détritivore et peut consommer toutes les matières organiques tendres : insectes morts ou vivants, fruits, céréales et graines, feuilles… Grâce à son régime alimentaire omnivore et généraliste, il est capable de prospérer dans des conditions changeantes.

Dans les galeries de métro, comme un véritable éboueur naturel, il se nourrissait de détritus organiques, de miettes, de papiers gras, de brins de laine… voire de mégots (alors que la nicotine est réputée répulsive pour les insectes).

Un animal de compagnie chanteur et combattant

En Europe, le grillon est un animal domestique familier depuis des siècles, et son personnage est présent dans de nombreux contes et fables.

En Chine et au Japon, les grillons enfermés dans de petites cages de bambou, sont depuis très longtemps appréciés pour leur chant à l’intérieur des habitations.

Alors qu’un grillon sauvage vit moins de trois mois, il peut survivre un an en tant qu’animal de compagnie.

En Chine, le combat de grillons par catégorie de poids dans des arènes miniatures fait l’objet de paris non clandestins et très populaires depuis 2 000 ans.

Déjà largement répandu à travers le monde, et doté d’une grande capacité d’adaptation, le grillon domestique pourrait passer des environnements urbains vers les zones rurales en profitant du réchauffement climatique, qui maintient des conditions extérieures favorables toute l’année. En tant que consommateur de graines, il y représenterait une sérieuse menace pour les stocks de denrées séchées.

Il vit principalement le jour, pour bénéficier de températures plus élevées, mais il peut être actif en début et en fin de nuit s’il fait suffisamment chaud. Il vole très rarement et creuse des galeries dans le sol pour se protéger des oiseaux et des grenouilles, ses principaux prédateurs naturels.

Tous les grillons sont gauchers

Seul le mâle stridule, pendant des heures, pour attirer les femelles. Toute la surface de ses deux ailes antérieures durcies en élytres est adaptée à la stridulation. Chaque élytre porte une bande de dents formant une râpe (l’archet), et un grattoir épaissi (le plectre) sur le bord extérieur.

Même si les deux élytres ont les mêmes structures, tous les grillons sont « gauchers » : c’est le frottement de l’archet de l’élytre droit sur le plectre gauche qui produit un son. Lorsque l’entomologiste Jean-Henri Fabre a tenté d’inverser le recouvrement des élytres, le grillon les remettait systématiquement dans la configuration du gaucher ! La vibration produite est amplifiée par résonance sur deux grandes plages membraneuses de l’aile, la harpe et le miroir.

Le son dépend de la vitesse de frottement et du volume de l’espace maintenu entre l’aile et l’abdomen. L’intensité et la fréquence des impulsions sonores augmentent avec la taille du mâle au sein d’une population. La femelle, qui perçoit les vibrations grâce à une membrane de la cuticule localisée sur les tibias des pattes antérieures (le tympan), sait reconnaître les sons caractéristiques des grands mâles.

Entre stridulations et combats

Les femelles choisissent également leur partenaire en fonction de sa capacité à se battre. Lorsqu’un mâle viole les frontières du territoire d’un autre, le mâle autochtone émet un sifflement court et agressif. Si l’adversaire s’attarde, les mâles s’affrontent pour régler le droit de propriété. Le combat se déroule selon une séquence stéréotypée : escrime avec les antennes, prise de mandibules, coups de tête et coups de patte, lutte au corps à corps et morsures, jusqu’à la fuite du perdant. À la fin du combat, le vainqueur stridule un chant d’appel pour attirer les femelles.

Combat entre deux grillons mâles.

Lorsqu’une femelle s’approche et lui touche l’antenne, le mâle émet un chant de parade nuptiale. L’accouplement n’implique pas d’insémination interne. Le mâle dépose une ampoule gélatineuse de sperme (le spermatophore) à la base de la tarière de la femelle, qui capte cette petite capsule à l’aide de ses valves génitales. Le transfert du sperme dans ses voies génitales se fait lentement par diffusion. Au moyen de son ovipositeur incurvé, long de 12 mm et rigide, la femelle pond ensuite 1 500 œufs, individuellement ou en groupe, dans un sol humide.

Les larves ressemblent à des adultes miniatures, mais leurs ailes antérieures ne deviennent rigides qu’après la dernière mue, après trois mois de développement.

Dans le monde entier, A. domesticus est l’un des insectes les plus fréquemment élevés, pour l’alimentation des animaux insectivores, mais aussi de l’être humain. En Asie, de nombreuses espèces locales de grillons garnissent les assiettes. En Europe, depuis 2023, il est autorisé sous forme de farine dans les plats de consommation humaine.


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