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26.07.2026 à 09:36

Pourquoi les hommes mangent ils plus de viande que les femmes ?

Laurie Balbo, Associate Professor of Marketing, GEM
Shiva Vaziri, Assistant Professor in Marketing, PSB Paris School of Business
Sumayya Shaikh, Assistant professor, PSB Paris School of Business
Les hommes restent nettement plus réticents que les femmes à adopter des régimes végétariens ou végétaliens. Une résistance qui a peut-être moins à voir avec le goût qu’avec la masculinité.
Texte intégral (3000 mots)

Réduire notre consommation de viande est l’un des leviers les plus efficaces pour limiter l’impact environnemental de notre alimentation. Pourtant, les hommes restent nettement plus réticents que les femmes à adopter des régimes végétariens ou végétaliens – et même à consommer des substituts de viande. Une résistance qui a peut-être moins à voir avec le goût qu’avec la masculinité.


Dans la plupart des pays occidentaux, les hommes consomment en moyenne plus de viande que les femmes. Ils sont aussi beaucoup moins nombreux à se déclarer végétariens ou vegans. En France, par exemple, près de 9 % des femmes se déclaraient végétariennes en 2018, contre à peine 2 % des hommes, un écart qui reste marqué malgré la montée des préoccupations environnementales. Des différences similaires sont observées aux États‑Unis, en Australie ou en Allemagne.

Ces écarts ne semblent pas non plus se réduire avec le temps. Une étude longitudinale menée sur quinze ans auprès d’étudiants américains montre ainsi que si les femmes adoptent progressivement des régimes végétariens, les habitudes alimentaires des hommes, elles, restent remarquablement stables, avec peu de diminution de la consommation de viande. Autrement dit, la dynamique de transition alimentaire est fortement asymétrique selon le genre.

Ces différences ne peuvent être expliquées uniquement par des besoins nutritionnels, des contraintes économiques ou un moindre intérêt pour l’alimentation durable. Elles suggèrent l’existence de freins sociaux et symboliques spécifiques, qui rendent les hommes moins enclins à remettre en cause leur rapport à la viande et aux produits carnés. Comprendre ces freins est essentiel, car ils concernent précisément le segment de population dont la consommation de viande a le plus fort impact environnemental.

La viande est un symbole de virilité

Dans de nombreuses cultures occidentales, la viande – en particulier la viande rouge – est historiquement associée à des valeurs de force, de puissance et de virilité. À l’inverse, les fruits, les légumes ou les plats végétariens sont plus souvent perçus comme « légers », « sains » ou « délicats », des qualités culturellement associées au féminin.

Dans une étude réalisée sur un panel de 137 enfants italiens de 4 à 6 ans, les résultats d’un test d’association implicite montrent à cet égard des différences significatives entre les filles et les garçons. Pour les garçons, il y a une association implicite significative entre la viande et des visages masculins, et entre des légumes et des visages féminins. À l’inverse, les réponses des filles ne montrent pas de lien automatique entre type d’aliment et genre.

Ces associations ne relèvent pas seulement de préférences individuelles : elles sont le produit d’une longue construction sociale. Des travaux en anthropologie et en sociologie montrent que, dans l’histoire occidentale, la consommation de viande a longtemps été réservée aux élites et aux hommes, participant à la reproduction des hiérarchies sociales et de genre. Par exemple, au cours de la Première Guerre mondiale, l’État français a accordé aux soldats des rations de viande bien supérieures à celles des civils : 400 à 500 g de viande par jour, une quantité trois à quatre fois plus élevée que la consommation civile habituelle. Perçue comme un aliment nutritif et revitalisant, la viande est associée au maintien de la force du soldat grâce à ses apports facilement assimilables. Elle porte également une forte dimension symbolique : la viande rouge, en particulier, est érigée en marqueur de puissance et de virilité, ce qui en fait un aliment caractéristique du combattant.

Aujourd’hui encore, ces stéréotypes alimentaires restent très présents. Dans leurs travaux, les chercheurs en psychologie Matthew Ruby et Stephen Haine, ont demandé à des participants d’évaluer des individus (hommes et femmes) décrits comme ayant un régime soit omnivore soit végétarien. L’évaluation portait sur les adjectifs masculin(e)/pas masculin(e) ; feminin(e)/feminin·e. Les résultats indiquent que les hommes décrits comme végétariens sont perçus comme moins conformes aux normes traditionnelles de masculinité – le fait de ne pas consommer de viande tend à réduire leur masculinité perçue sans pour autant les rendre plus féminins – tandis que, chez les femmes, le régime alimentaire n’a pas d’impact significatif sur leur perception.

Ces représentations sont largement amplifiées par le marketing alimentaire lui‑même. De nombreuses publicités associent explicitement la viande à des valeurs comme la performance (les snacks à base de viande de la marque BIFI en Allemagne) et la force (les viandes de bœufs Charal en France), contribuant à ancrer l’idée qu’« un vrai homme mange de la viande ». Dans ce contexte, réduire ou abandonner sa consommation de viande ne relève plus d’un simple choix alimentaire : cela peut être perçu comme une remise en cause des normes de genre.

Publicité Charal.

Le véganisme, une pratique perçue comme féminine

Dans un de nos projets de recherche, nous avons cherché à comprendre les mécanismes psychologiques derrière cette résistance masculine aux aliments végans et aux substituts de viande.

Pour vérifier si le véganisme reste majoritairement féminin dans l’imaginaire collectif, nous avons commencé par une question simple : comment les individus perçoivent-ils la répartition hommes/femmes parmi les personnes véganes ? Dans une première étude, nous avons interrogé 291 étudiants et étudiantes français dans le cadre d’une étude menée en laboratoire. Sans leur fournir de statistiques réelles, nous leur avons demandé d’estimer, en pourcentage, la part de femmes et d’hommes suivant un régime vegan. Les résultats sont sans ambiguïté. En moyenne, les participants estiment que les femmes sont environ deux fois plus nombreuses (16,01 %) que les hommes à (8,47 %) être véganes. Autrement dit, indépendamment de leur propre genre ou de leur propre régime alimentaire, les répondants partagent une même représentation : le véganisme serait d’abord une pratique féminine.

Les perceptions placent encore le véganisme du côté des femmes. Fourni par l'auteur

Dans une deuxième étude, nous avons voulu voir si le simple fait de décrire une personne comme « vegane » influence la perception de son genre. Les participants (anglophones) lisaient en anglais la description d’un étudiant (a student) dont seule l’alimentation variait (vegan ou omnivore), puis devaient indiquer s’ils pensaient qu’il s’agissait plutôt d’une femme ou d’un homme. Résultat : lorsqu’un individu est décrit comme vegan, il est spontanément perçu comme moins susceptible d’être un homme, confirmant que le véganisme active des stéréotypes de genre.

Pourquoi les substituts de viande peinent à séduire les hommes ?

Ces stéréoptypes genrés semblent également toucher les substituts de viande. Même si le produit imite la viande sur le plan sensoriel, son étiquette « vegan », son packaging ou son identité visuelle peuvent activer des associations féminines qui entreraient en tension avec certaines normes masculines traditionnelles.

Pour certains hommes, adopter des aliments végans peut être vécu consciemment ou inconsciemment comme une menace pour l’identité masculine, une identité sociale souvent considérée comme « précaire » et nécessitant parfois d’être réaffirmée. Ainsi, dans une troisième étude, nous avons voulu savoir si le fait de menacer les hommes dans leur masculinité influençait concrètement les choix alimentaires. Pour cela, nous avons d’abord placé des hommes en situation de menace masculine, via un test présenté comme évaluant des connaissances liées à la masculinité, suivi d’un faux feedback situant les participants soit en dessous de la moyenne des hommes du pays (condition dite de menace) soit au niveau de la moyenne (condition de contrôle). Ces hommes devaient ensuite évaluer leurs intentions d’acheter différents produits, dont des nuggets végans et des plats carnés. Les résultats montrent que les hommes qui ont été expérimentalement menacés dans leur masculinité exprimaient une moindre intention d’achat pour le produit végan.

Peut-on lever ces freins sans renforcer les stéréotypes ?

Mais alors que faire ? Dans une dernière étude, nous avons voulu voir si changer l’identité visuelle d’un produit vegan pouvait changer la donne, en adoptant une police plus anguleuse et perçue comme « masculine » (la police « Display ») versus une police plus arrondie et perçue comme « féminine » (la police « Script »). Les hommes exposés au packaging à connotation masculine exprimaient de fait une intention d’achat plus élevée, sans que le produit lui‑même ne change. Cet effet de la police d’écriture est déjà documenté en marketing pour son effet sur la perception du genre des marques.

Les polices Display et Script
Les polices Display et Script. Fourni par l'auteur

Le challenge des marques qui offrent des substituts aux produits carnés est donc de séduire une audience masculine. L’enjeu n’est pas de « masculiniser » artificiellement le véganisme, mais de désamorcer les barrières symboliques qui freinent la transition alimentaire, en particulier chez les grands consommateurs de viande.

Visuel du communiqué de presse de la marque Sojasun.

C’est notamment la stratégie employée récemment par Sojasun dans sa nouvelle campagne imaginée par l’agence créative Marcel pour promouvoir son skyr végétal. La marque tourne en dérision les représentations sexistes associées aux hommes végétariens ou végans, parfois qualifiés de « soy boys », une insulte suggérant une supposée faiblesse ou féminité et largement diffusée sur TikTok, YouTube ou Twitch. Le vrai-faux storytelling propose ainsi, de manière ironique, à des figures masculinistes de devenir des « SojaMan », incarnation visuelle volontairement ultra musclée de la marque.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

24.07.2026 à 11:50

« Je ne peux plus participer à cette mascarade » : pourquoi des guides en Antarctique quittent le métier de leurs rêves

Zdenka Sokolickova, Postdoctoral Researcher, Arctic Centre, University of Groningen
Christy Hehir, Senior Lecturer in Tourism and Events, University of Surrey
Elizabeth Cooper, Postdoctoral Researcher, Arctic Centre, University of Groningen
L’Antarctique attire chaque année davantage de touristes. Mais pour certains guides, voir les glaciers fondre et les colonies de manchots se remplir de visiteurs est devenu moralement insupportable. Ils racontent pourquoi ils ont décidé de partir.
Texte intégral (1510 mots)

Observer le changement climatique au plus près, tout en contribuant à amener toujours plus de visiteurs sur l’un des écosystèmes les plus fragiles au monde : c’est le dilemme qui a poussé plusieurs guides touristiques à quitter l’Antarctique.


« On voyait d’immenses pans de glacier s’effondrer dans la mer, et on avait juste envie de pleurer. Mais tous les touristes applaudissaient. Et vous vous disiez… “Vous ne voyez vraiment pas le lien ?” »

Ces mots sont ceux d’un ancien guide touristique en Antarctique que nous avons interrogé. Pour tous les passionnés de nature, difficile d’imaginer un métier plus enviable. Pendant plusieurs mois, ils vivent au milieu des manchots, des orques et des glaciers, tout en faisant découvrir à leurs visiteurs l’un des endroits les plus extraordinaires et préservés de la planète.

Mais pour certains guides, comme ceux que nous citons dans cet article, ce privilège est progressivement devenu impossible à concilier avec leurs convictions. Voir les effets du changement climatique se manifester sous leurs yeux, tout en contribuant à amener chaque année des milliers de visiteurs supplémentaires sur le continent, les a finalement poussés à abandonner le métier dont ils avaient pourtant toujours rêvé.

Le tourisme en Antarctique connaît une croissance fulgurante. Plus de 120 000 visiteurs s’y sont rendus durant la saison 2025-2026, et ils pourraient être 450 000 chaque été d’ici une dizaine d’années. Notre nouvelle étude montre comment les guides touristiques en Antarctique sont confrontés à un profond dilemme : faire découvrir à un nombre toujours plus important de visiteurs un écosystème extrêmement fragile, tout en contribuant à l’une des formes de tourisme les plus émettrices de CO2.

« J’y étais lors de la journée la plus chaude jamais enregistrée, en 2020. Je randonnais sur un glacier en tee-shirt, je pilotais des Zodiac sans gants. C’était vraiment triste. Les effets du changement climatique vous sautent littéralement au visage. »

Nous avons interrogé 25 anciens guides en Antarctique qui ont choisi de quitter leur métier (tous les témoignages sont anonymisés). Tous expliquent n’avoir plus été capables de concilier leurs convictions avec les conséquences du tourisme dont ils étaient témoins au quotidien.

« Très souvent, les manchots n’avaient que quelques heures de répit pendant la nuit. Le reste du temps, des centaines de personnes traversaient les colonies sans interruption. »

Si les opérateurs touristiques affirment souvent qu’un voyage en Antarctique permet de sensibiliser les visiteurs aux enjeux environnementaux, ces anciens guides disent avoir été frappés par leur méconnaissance de l’impact des activités humaines sur cet écosystème.

Des manchots
Des manchots à l’horizon. TC Photography/Unsplash, CC BY-SA

Aucun de ces guides n’a quitté son métier sur un coup de tête. Leur décision est le fruit d’années de réflexion, de doutes et de conflits moraux.

« Nous étions constamment tiraillés entre deux aspirations : l’enthousiasme de travailler en Antarctique, dans ces régions isolées que nous aimions tant, et le sentiment de participer au développement de l’industrie touristique. »

« Je ne peux plus prendre part à cette mascarade qu’est le tourisme de croisière en Antarctique à l’ère du changement climatique. Comment pourrais-je continuer à y emmener des gens, leur parler du changement climatique et ne rien faire contre ? »

Le parcours de ces anciens guides en Antarctique montre que les changements les plus profonds sont rarement le fruit d’une décision soudaine. Ils résultent souvent d’un long cheminement, douloureux, marqué par les compromis et les remises en question. Pour beaucoup, le fait d’agir pendant des années à l’encontre de leurs convictions a fini par peser sur leur bien-être.

« Au fond, je me demande ce que je pourrai dire à mes enfants quand je serai sur mon lit de mort. Est-ce que je pourrai les regarder dans les yeux et leur dire : “J’ai essayé” ? Je ne crois pas que j’aurais pu le faire si j’avais continué ce travail. »

L’histoire de ces guides, qui ont renoncé à l’un des métiers les plus fascinants du tourisme mondial, montre avec force que renoncer à un mode de vie jugé non durable peut avoir un coût personnel bien réel.

« Aujourd’hui encore, l’Antarctique reste, dans mon esprit, l’environnement le plus sauvage et le plus extraordinaire qui soit. C’est un lieu qui mérite d’être protégé à tout prix. Or j’ai le sentiment que le tourisme, et notre simple présence là-bas, produisaient exactement l’effet inverse. »

Nombre des personnes interrogées restent profondément attachées à l’Antarctique et regrettent parfois d’avoir quitté ce métier. Ces sentiments contradictoires font partie intégrante des décisions prises par souci de protéger les autres, y compris des environnements aussi lointains et fragiles.

« Est-ce que j’aimerais prendre un avion demain pour retourner au bord de la banquise et emmener des gens sur la glace ? Oui, une grande partie de moi en a encore envie. Mais je sais aussi que je me sentirais terriblement mal après l’avoir fait. »

Aimer, puis partir

Pour les personnes que nous avons interrogées, prendre soin de l’Antarctique a finalement signifié renoncer au tourisme sur le continent. Leurs témoignages montrent que l’éloignement n’affaiblit pas nécessairement le sentiment de responsabilité. Protéger l’Antarctique a fini par signifier le quitter, et beaucoup disent s’être sentis mieux après leur départ. Parfois, la meilleure façon de préserver un lieu que l’on aime est simplement de le laisser en paix.

« J’avais le sentiment d’agir constamment à l’encontre de ce que je savais juste, et je crois que mon corps le ressentait lui aussi. Le jour où j’ai décidé de partir, je me suis senti tellement mieux. C’était comme si je pouvais enfin respirer à nouveau. »

Si vous vous êtes déjà demandé si votre travail était en accord avec vos valeurs, ces parcours offrent une réflexion éclairante sur l’équilibre entre carrière, bien-être et responsabilité environnementale. L’histoire de ces guides invite aussi à regarder autrement la meilleure façon de protéger l’Antarctique : en acceptant parfois de ne pas y aller.

The Conversation

Zdenka Sokolickova reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

Christy Hehir reçoit un financement du programme PT-REPAIR ADAPT de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO). Les travaux présentés s'inscrivent dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003), auquel elle collabore à titre bénévole.

Elizabeth Cooper reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

23.07.2026 à 16:34

Comprendre l’effet des canicules sur la biodiversité du littoral avec les sciences participatives

Boris Leroy, Maître de conférences en écologie et biogéographie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Cam Ly Rintz, Doctorante en écologie marine et sociologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
La biodiversité soufre des vagues de chaleur, en particulier la biodiversité marine. Un programme de recherche participative s’intéresse aux changements en cours sur les littoraux.
Texte intégral (2796 mots)
Bénévoles au travail pour échantillonner une plage dans le cadre du projet BioLit. Célia Mébarki , Fourni par l'auteur

Notre espèce n’est pas la seule à souffrir des vagues de chaleur : c’est le cas de toute la biodiversité, et en particulier de la biodiversité marine. Un projet de recherche participative en cours s’intéresse à celle des estrans, sur les littoraux. L’enjeu ? Mieux détecter les changements globaux en cours, y compris ceux que la science n’avait pas nécessairement anticipés.


En l’espace de quelques semaines, la France a traversé pas moins de trois canicules entre fin mai et la mi-juillet. De nombreux records ont été battus en juin : mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Europe de l’Ouest et dans les océans à l’échelle mondiale.

Nous avons collectivement souffert de la canicule, mais l’espèce humaine n’est pas seule : la biodiversité aussi, au sens large, souffre de ces événements. Comment la biodiversité les vit-elle ? La science a des éléments de réponses, mais ils demeurent encore souvent incomplets.

La « science en train de se faire » recherche activement des réponses. Mais le processus de la recherche traditionnelle est long et limité par le manque de moyens. C’est là un intérêt majeur des sciences participatives : combiner « savoirs académiques » et « savoirs citoyens » pour repérer ce que la recherche seule ne verrait pas.

Ainsi, le projet ESPOIRS, qui s’inscrit dans le cadre du programme de sciences participatives BioLit, auquel nous participons, vise à comprendre comment certaines facettes méconnues bien qu’essentielles de la biodiversité des littoraux sont affectées par les vagues de chaleur.

L’enjeu est de détecter les changements attendus (ceux mesurables par les protocoles basés sur des hypothèses déjà formulées), mais également de détecter les signaux faibles de changements inattendus, qui restent actuellement dans l’angle mort de la science.

Ce que la science sait déjà… et ce qu’elle ne sait pas encore

Les canicules sont un type parmi d’autres (inondations, tempêtes…) d’événements climatiques extrêmes. Ils sont définis par leur nature exceptionnelle au plan statistique : il s’agit de conditions climatiques rarissimes ou jamais observées dans les données historiques.

Malheureusement, du fait du changement climatique, ces événements sont désormais plus fréquents qu’auparavant (par exemple, les canicules marines sont deux fois plus fréquentes), mais aussi beaucoup plus intenses. Leur multiplication et leur intensification sont anticipées par les projections du GIEC pour les prochaines décennies.


À lire aussi : Inondations, sécheresses, vagues de chaleur… Comprendre la science de l’attribution climatique


Au plan biologique, la science a déjà établi de nombreux effets négatifs des événements climatiques extrêmes sur les individus, causant du stress physiologique pouvant être mortel, avec des conséquences en cascade sur les écosystèmes.

Les organismes mobiles tentent d’éviter le stress physiologique. Les poissons marins peuvent par exemple parcourir des centaines de kilomètres à la recherche d’eaux plus fraiches. Quand ils ne peuvent pas fuir, les animaux se nourrissent davantage pour compenser les pertes d’énergie, ce qui les rend plus vulnérables aux prédateurs, à la chasse, ou à la pêche.

Les extrêmes du climat semblent être la principale cause dans les extinctions liées aux changements climatiques. Par exemple, la canicule marine extrême de 2013 à 2016 dans le Pacifique a causé des mortalités massives chez les mammifères et oiseaux, ainsi que des famines et des épidémies chez les étoiles de mer.

Trois « blobs » (bulles de chaleur marines) survenues conjointement sur les côtes américaines entre l’Alaska et le Mexique ici représentés tels que mesurés le 1ᵉʳ septembre 2014, particulièrement intense en mer de Béring. NOAA, NCDC

Lors d’un événement climatique extrême, tous les organismes en subissent les effets. Il leur faut ensuite un temps de récupération pour survivre. Cependant, quand les vagues s’accumulent, comme les canicules cette année, les organismes n’ont pas le temps de récupérer et le risque d’extinction est multiplié, d’autant plus quand l’intensité atteint des niveaux records.

Ce risque dépend ainsi de la résistance (capacité à résister à un événement extrême) et la résilience (capacité à recouvrer l’état pré-événement extrême) des écosystèmes. Les écosystèmes diversifiés sont plus résistants et résilients que les écosystèmes appauvris, ce qui a été établi sur les forêts : plus il y a d’espèces différentes, mieux la forêt résiste. A l’inverse, les écosystèmes déjà perturbés sont moins résistants et résilients, ce qui souligne l’importance de limiter les perturbations locales pour permettre à la biodiversité de survivre aux événements extrêmes.


À lire aussi : La mer en feu : les effets des vagues de chaleur marines sur les forêts de gorgones méditerranéennes


Pour autant, si la science documente de plus en plus de faits établis, toutes les synthèses scientifiques sur la question sont unanimes : les connaissances sont très parcellaires, les mécanismes et les conséquences sont encore mal compris. En outre, elles concernent généralement les organismes qui sont déjà les mieux connus – et souvent les plus charismatiques – tandis que les effets sur la plupart de la biodiversité restent méconnus. C’est particulièrement le cas pour la biodiversité marine.

La science cherche à comprendre les changements de biodiversité liés au climat, mais ces changements sont si complexes et diffus que la science, qui fonctionne par hypothèses et protocoles définis à l’avance, peine à les saisir dans leur globalité. L’une des raisons tient au manque d’observatoires déjà en place pour les détecter et les comparer à une mesure de référence dans le passé.

C’est là tout l’enjeu des savoirs citoyens qui peuvent être révélés par les sciences participatives : ils permettent de faire émerger des signaux faibles que la recherche n’a pas anticipés, ou n’a pas encore pu mesurer. C’est ce que nous proposons de faire à l’échelle des littoraux.


À lire aussi : Comment les insectes gèrent à leur échelle le changement climatique


Quand la mémoire du terrain s’allie à la recherche scientifique

Les sciences participatives englobent toutes les initiatives où scientifiques professionnels et non professionnels collaborent pour produire des connaissances scientifiques. Les sciences participatives répondent à une double problématique dans le cadre des changements globaux : aider la science à documenter des changements très complexes et légitimer l’envie d’agir des acteurs de la société.

C’est dans ce cadre que s’insère le projet de recherche ESPOIRS. À son origine, on trouve des scientifiques et des participants au programme BioLit, qui se sont mis autour de la table pour trouver des solutions pour adapter le programme existant pour mieux détecter les changements en cours. BioLit est porté par l’association Planète Mer et se décline en plusieurs thématiques, dont la première, “Algues brunes et bigorneaux”, a été créée en 2010 avec le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) face au constat de la régression des algues brunes sur les côtes européennes. Le protocole consiste à caractériser les algues brunes et recenser la macrofaune de l’estran (la zone comprise entre l’amplitude minimale et maximale des marées).

Présentation du programme BioLit.

Ces discussions étaient initialement centrées sur l’organisation du suivi dans le temps pour cibler les zones où les effets du changement climatique seront le plus visibles. Cependant, au cours des échanges, nous nous sommes rendu compte que nous avions toutes et tous une anecdote, des observations personnelles, voire des dires rapportés de nos proches, sur l’estran et ses changements.

Éric Feunteun, professeur au MNHN et responsable scientifique du programme BioLit, illustre, lors d’un atelier de co-construction :

« C’est au travers de ma grand-mère qu’on a imaginé BioLit. Parce qu’elle m’emmenait sur les estrans et elle m’expliquait : ça c’est des bigorneaux, ça c’est pas bon à manger […] Déjà elle disait “les choses changent”. »

Un constat partagé, comme en témoigne ce participant à BioLit lors d’un entretien sociologique :

« Je sais qu’y’avait des lieux, sur les plages quand j’étais gamin, y’avait des lieux iconiques que les gamins avaient dû nommer par le passé puis qui s’propageaient. La mare aux cochons, des trucs dans l’genre, et qu’t’allais voir. […] La mare aux cochons elle a changé par contre. Elle a plus sa jolie coloration rose, mais… voilà. Est-ce que c’est bon signe, est-ce que c’est pas bon signe ? J’en sais rien moi. »

Ce constat nous a amenés à ajouter au protocole deux cases blanches permettant aux bénévoles de partager librement toute observation relative à l’état et aux changements de l’estran échantillonné.

Autrement dit : les participants ne sont plus seulement guidés par un questionnaire fermé, celui-ci est désormais ouvert à des observations que nous n’aurions pas anticipées.

Une approche fertile qui permet l’hybridation des savoirs

Cette approche expérimentale permet de pallier deux limites des suivis scientifiques classiques, à savoir :

  • une réactivité et une portée restreintes par des contraintes financières, administratives et logistiques ;

  • des protocoles standardisés qui limitent d’avance ce qui peut être observé.

Ainsi, grâce à un réseau de bénévoles investis, il devient possible de réagir rapidement et d’observer les conséquences immédiates d’un événement climatique extrême, en permettant également de recueillir perceptions et savoirs locaux.

Le principe est d’hybrider deux types de savoirs : les savoirs académiques et les savoirs citoyens. Les savoirs académiques se basent sur des relevés qui sont cadrés par un protocole standardisé, validé par des scientifiques. Les savoirs citoyens se basent sur l’expérience et la connaissance locale des participants de la société civile, qui sont premiers témoins des changements de leurs territoires. La fréquentation régulière d’un site, parfois depuis des générations, leur permet de développer une familiarité du territoire et un œil averti aux phénomènes inhabituels.

Ainsi, suite à une canicule, les bénévoles peuvent apporter deux types d’informations immédiates.

  • D’abord, les informations précises ciblées par le protocole, comme des mesures standardisées sur des espèces particulières, qui pourront être comparées avec le reste des données collectées dans ce programme et faire l’objet d’analyses statistiques.

  • Mais ils peuvent aussi faire remonter ce que l’on pourrait qualifier de premiers signaux d’alerte permettant de mettre le projecteur scientifique sur des changements potentiellement inattendus déjà en cours. L’accumulation de ces signaux permet aux scientifiques d’établir de nouvelles hypothèses sur la complexité des effets des changements climatiques.

Alors que les canicules sont amenées à devenir de plus en plus intenses et fréquentes, cet engagement conjoint entre science et société est un puissant levier qui donne voix aux citoyens pour mieux comprendre, ensemble, les effets des changements climatiques sur la biodiversité.

The Conversation

Boris Leroy a reçu des financements de l'ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d'une aide de l'État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.

Cam Ly Rintz a reçu des financements de l'ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d'une aide de l'État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.

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