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29.09.2026 à 16:17

En agriculture, peut-on utiliser du cuivre sans nuire à la vie des sols ?

Guillemette Garry, Enseignante chercheure en biologie option phytopathologie, associée à l'Unité de recherche Aghyle, UniLaSalle
Isabelle Trinsoutrot Gattin, Directrice Unité de recherche Agroécologie, UniLaSalle
Marc Legras, Directeur des Formations - UniLaSalle, UniLaSalle
Quentin Bordier, Rédacteur scientifique
Utilisé comme fongicide en agriculture, notamment biologique, le cuivre suscite des inquiétudes quant à sa toxicité sur l’environnement et la santé. Qu’en sait-on réellement ?
Texte intégral (2493 mots)

L’ESSENTIEL

  • Nombreux sont les jardiniers amateurs qui utilisent le cuivre pour protéger des maladies leurs légumes ou leurs arbres fruitiers.

  • Ce métal est également utilisé en agriculture biologique, mais ses usagers n’en soupçonnent pas toujours les effets.

  • Qu’en est-il de ses répercussions sur l’activité biologique des sols ?


Fongicide d’origine naturelle, le cuivre est utilisé en agriculture depuis plus d’un siècle, notamment pour lutter contre le mildiou de la vigne – d’où son nom de « bouillie bordelaise ».

Son emploi s’est progressivement étendu à l’arboriculture, au maraîchage et aux grandes cultures, il est désormais utilisé aussi bien en agriculture biologique qu’en agriculture conventionnelle, où il constitue une alternative aux produits phytosanitaires de synthèse.

De la famille des métaux lourds, toutefois, le cuivre (Cu) fait l’objet de controverses en raison de ses impacts potentiels sur la santé et l’environnement. En 2025, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a d’ailleurs réévalué les produits qui en contiennent et renforcé leurs conditions d’emploi. Mais que sait-on réellement de ses effets sur la vie des sols ?

L’origine du cuivre dans nos sols

Le cuivre est un élément trace métallique naturellement présent dans le sol, avec des concentrations variables selon la nature des roches mères dont il est issu. Il peut aussi provenir d’apports naturels, comme les dépôts atmosphériques liés à l’érosion des roches, aux éruptions volcaniques ou encore aux incendies de forêt. Des teneurs de 10 à 30 mg de Cu/kg de sol (ou ppm) sont généralement considérées comme naturelles.

À ces doses, le cuivre est un oligo-élément essentiel au bon fonctionnement des organismes vivants. Chez les plantes, il intervient notamment dans les processus de photosynthèse et de respiration ; chez les animaux, il participe à de nombreuses fonctions biologiques, telles que la bonne marche du système immunitaire et la protection contre le stress oxydatif.

Le cuivre des sols provient aussi d’activités humaines. Les secteurs industriel et minier, les transports, notamment les véhicules diesel, ainsi que l’incinération des déchets contribuent eux aussi à des retombées atmosphériques du cuivre.

Pour ce qui est des sols agricoles, en moyenne, l’épandage de déjections animales constitue la principale source de cuivre : elles représentent 53 % de la quantité totale annuelle. Cela s’explique notamment par l’usage de compléments alimentaires riches en cuivre dans certains élevages intensifs pour favoriser la croissance des animaux.

Les traitements phytosanitaires destinés à lutter contre les maladies arrivent en deuxième position, avec 34 % de la quantité totale annuelle. Concentrés sur des surfaces plus réduites, en particulier dans les vignobles, ils contribuent à des accumulations localement importantes.

Moyenne des teneurs en ppm de cuivre EDTA (biodisponible) pour la période début 2015 à fin 2019. BDAT, CC BY-NC-SA

Les concentrations en cuivre varient ainsi significativement selon le contexte et les pratiques agricoles mises en œuvre. Les régions les plus exposées correspondent donc aux territoires viticoles. Des concentrations supérieures à 100 ppm sont généralement interprétées comme le signe d’une contamination forte d’origine humaine.

La vigne comme indicateur

Le cuivre est un élément peu mobile dans le sol. Il tend à s’accumuler dans les horizons superficiels, où il peut persister durablement.

Les vignobles illustrent particulièrement bien ce phénomène au fil du temps. Certaines parcelles sont traitées depuis plus de cent ans. Au début du XXᵉ siècle, les apports pouvaient atteindre jusqu’à 50 kg par hectare et par an. Puis la réglementation a permis de réguler les apports. Aujourd’hui, la dose maximale autorisée est de 4 kg de cuivre par hectare et par an.

De nombreux vignerons, bien conscients de devoir préserver leur sol, parviennent à réduire les quantités appliquées. Malgré cela, il reste difficile de s’en affranchir pour maîtriser l’impact des maladies, en particulier en agriculture biologique où les produits de synthèse sont interdits.

Aujourd’hui, la concentration moyenne en cuivre dans les sols agricoles français est de 13 ppm. Pour les sols viticoles français, la valeur est proche de 70 ppm, mais les niveaux observés varient très fortement en fonction de l’historique des parcelles.

Des effets sur les vers de terre

Organisme emblématique des sols, le ver de terre fait partie des espèces étudiées pour évaluer les effets du cuivre. Une méta-analyse de 30 publications scientifiques met en évidence des impacts sur sa survie et sa reproduction, avec toutefois une très forte variabilité selon les études.

En moyenne, des troubles de la reproduction sont observés à partir de 94,6 ppm, tandis qu’une concentration de 113 ppm de sol entraîne une mortalité élevée. De tels niveaux restent néanmoins rares dans les sols agricoles, mais peuvent être observés dans certains vignobles marqués par des usages anciens ayant conduit à des accumulations importantes, au-delà de 100 ppm.

D’autres travaux consacrés aux nématodes et aux collemboles montrent que ces organismes du sol tolèrent généralement bien les apports de cuivre. Les premiers effets sur les nématodes n’apparaissent qu’à des niveaux d’exposition équivalant à environ 750 fois la dose annuelle autorisée, tandis que la reproduction des collemboles n’est affectée qu’à partir d’environ 100 fois cette dose.


À lire aussi : Les vers de terre sont-ils en déclin en France ? Et sont-ils menacés par les vers plats exotiques ?


Des microorganismes plutôt tolérants

Les micro-organismes semblent également relativement tolérants à l’accumulation de cuivre dans les sols.

Des chercheurs d’UniLaSalle ont étudié des sols agricoles provenant de prairies et de grandes cultures du nord-ouest de la France, dont l’historique était bien connu. Des échantillons de sol ont été prélevés puis utilisés tels quels, sans modifier leurs caractéristiques. Les chercheurs ont ajouté au sol du cuivre à des concentrations de 2 ppm, représentant un apport proche de la dose réglementaire annuelle, et de 200 ppm, simulant une forte contamination du sol. Ils ont ensuite suivi au cours du temps l’activité des micro-organismes du sol en mesurant certaines enzymes, indicatrices de leur fonctionnement.

Résultat : même à des concentrations élevées, l’ajout de cuivre n’a pas montré d’effet notable sur l’activité de ces micro-organismes. Les champignons apparaissent toutefois plus sensibles que les bactéries. Mais toutes les communautés fongiques ne réagissent pas de la même façon à de fortes concentrations de cuivre. C’est pourquoi il est difficile de définir une concentration unique à partir de laquelle l’écosystème est perturbé.

La difficulté de trouver un consensus sur l’effet du cuivre s’explique par le fait que la quantité totale de cuivre présente dans le sol ne correspond pas nécessairement à celle réellement accessible aux organismes. En effet, le cuivre peut se présenter sous différentes formes chimiques, plus ou moins biodisponibles, ce qui complexifie l’évaluation de ses effets sur le vivant.

Le cuivre dans tous ses états

Une partie du cuivre est fortement liée à la matière organique ou à des constituants minéraux, comme les argiles ou les carbonates, ce qui le rend stable et peu disponible. À l’inverse, le cuivre dissous dans la solution du sol, notamment sous la forme libre Cu²⁺, est potentiellement assimilable par les organismes.

Cette biodisponibilité dépend de plusieurs paramètres. Ainsi, plus un sol est acide (pH faible), plus le cuivre est mobile et plus facilement disponible pour les organismes. Par ailleurs, les sols riches en matière organique ou en carbonates tendent à immobiliser le cuivre, c’est-à-dire le rendre moins accessible. Dans ce contexte, les utilisateurs dont les sols correspondent à ces caractéristiques ont tout intérêt à agir sur ces leviers. La gestion de l’acidité, par exemple en appliquant du calcaire ou de la marne, permet de limiter la mobilisation du cuivre. De même, les pratiques favorisant l’enrichissement en matière organique, comme l’implantation de couverts végétaux, contribuent à en stabiliser une partie.

De ce fait, deux parcelles contenant une quantité comparable de cuivre peuvent avoir des effets très différents sur les organismes vivants. Pour mieux comprendre ces risques, les chercheurs se tournent vers des bio-indicateurs : des organismes capables de révéler la contamination réellement accessible au vivant. Parmi eux, l’escargot terrestre pourrait jouer un rôle précieux. En se nourrissant et en vivant au contact du sol, il accumule une partie du cuivre présent dans son environnement. L’analyse de ses tissus permettrait ainsi d’évaluer les transferts réels du cuivre dans les écosystèmes.

Des bactéries et des plantes au secours des sols contaminés ?

Depuis quelques années, des recherches explorent l’utilisation de micro-organismes pour limiter les effets du cuivre dans les sols les plus contaminés. Certaines bactéries (comme Methylosinus trichosporium ou Bacillus subtilis) sont capables de capter et de stocker le cuivre dans leurs cellules, ce qui contribue à en réduire la toxicité, on parle de bioséquestration.

Une autre approche consiste à utiliser ces bactéries pour aider les plantes à extraire le cuivre du sol, un procédé appelé phytoremédiation assistée. Par exemple, des bactéries comme Pseudomonas putida sécrètent des molécules qui rendent le cuivre plus accessible aux racines. Les plantes peuvent ainsi absorber davantage de cuivre, ce qui permet d’en retirer progressivement du sol. La bioremédiation apparaît donc comme une stratégie prometteuse pour diminuer la contamination des sols.

Les plantes peuvent également être utilisées pour limiter le transfert du cuivre vers les eaux. Les aménagements intégrant des plantes aquatiques (macrophytes) constituent une solution efficace. Grâce à leur système racinaire dense, ces plantes piègent les particules contaminées et diminuent la mobilité des métaux traces comme le cuivre dans les eaux de ruissellement, permettant de réduire jusqu’à 45 % de la pollution. Ces dispositifs végétalisés contribuent ainsi à protéger la qualité des eaux superficielles et souterraines en réduisant les polluants à la source.

Aux doses autorisées, le cuivre apparaît compatible avec le fonctionnement des sols. Si des incertitudes subsistent, liées à la diversité des situations et à la difficulté de définir des seuils universels, les effets observés restent limités dans les conditions d’usage actuelles. La vigilance porte surtout sur le long terme : en raison de son accumulation et de son comportement variable selon les sols. Une utilisation raisonnée demeure essentielle et des solutions de phytoremédiation peuvent être envisagées dans des sols où l’accumulation du cuivre atteindrait des seuils trop élevés.


Les auteurs tiennent à remercier Guillaume David, étudiant d’UniLaSalle, pour sa contribution à l’analyse bibliographique de cet article.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

28.09.2026 à 16:24

La BCE subventionne déjà les banques commerciales : pourquoi pas la transition écologique ?

Jézabel Couppey-Soubeyran, Maîtresse de conférences en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Les banques centrales subventionnent, sans le dire ainsi, les banques commerciales. Techniquement, rien ne les empêcherait de subventionner la bifurcation écologique et sociale.
Texte intégral (2470 mots)

L’ESSENTIEL

  • La Banque centrale européenne exerce, sans le nommer tel quel, un pouvoir de subvention, au bénéfice exclusif des banques commerciales.

  • Les intérêts payés aux banques commerciales atteignent 360 milliards d’euros depuis 2022.

  • Techniquement, rien n’empêcherait la BCE de subventionner la bifurcation écologique.


Trois cent soixante milliards d’euros ! C’est plus du tiers du besoin d’investissements additionnels dont les pays membres de l’Union européenne ont besoin selon le rapport Draghi pour « numériser et décarboner l’économie et accroître notre capacité de défense ».

C’est aussi à peu près la somme d’intérêts versés par la Banque centrale européenne (BCE) – depuis le resserrement de sa politique monétaire en 2022 après la pandémie de Covid-19 jusqu’à aujourd’hui – aux banques commerciales de la zone euro, sans rien leur demander en échange.

Près de 360 milliards d’euros d’intérêts

Il convient de rappeler que les banques commerciales ont elles aussi une banque, la banque centrale.

Sur leur compte à la banque centrale, les banques commerciales doivent toujours avoir en réserve de quoi se régler entre elles les paiements qui font suite à ceux de leurs clients déposants. Il y a une part de réserves obligatoires – égales à au moins 1 % des dépôts de leurs clients depuis 2012 contre 2 % auparavant – que la BCE ne rémunère plus depuis 2023 et des réserves excédentaires qu’elle rémunère à son taux directeur plancher, le taux des facilités de dépôts.

En 2023, la BCE remonte son taux de la facilité de dépôts jusqu’à 4 % en réponse à l’inflation. Les réserves des banques sont encore gonflées de toutes les liquidités obtenues après la crise financière et pendant la pandémie de Covid-19 – entre 3 000 milliards et 4 000 milliards d’euros environ de réserves excédentaires en 2023.

En cette année, la BCE paye aux banques commerciales de la zone euro quelque 126 milliards d’euros d’intérêts. En cumulé entre 2022 – où les réserves des banques étaient au plus haut et les taux directeurs au plus bas (0 %) – et 2026 – où les réserves excédentaires sont redescendues à 2 300 milliards d’euros environ avec un taux de la facilité de dépôts de 2,5 % –, elle verse pas loin de 360 milliards d’intérêts aux banques.

Au profit des banques

La Banque centrale européenne ne demande rien aux banques commerciales en échange ; c’est un versement sans contrepartie.

Elle n’a pas besoin de ressources préexistantes pour payer ces intérêts. De même qu’elle crée à partir de rien (ex nihilo) la monnaie qu’elle prête aux banques commerciales quand elles en ont besoin, ou celle pour payer les titres qu’elle achète quand elle estime nécessaire de soutenir le marché, elle crée aussi de la monnaie pour payer des intérêts aux banques.

Avec une différence à noter à l’actif du bilan (ce qu’elle possède) de la banque centrale :

  • dans le premier cas, elle enregistre un prêt à son actif que les banques lui remboursent ;

  • dans le deuxième cas, elle enregistre un titre, souvent des obligations publiques ;

  • dans le troisième cas, celui du paiement d’intérêts, rien ne vient à son actif.

Autrement dit, quand elle verse des intérêts aux banques, la BCE crée une « subvention » à partir de rien !

Bien que la BCE justifie ce versement d’intérêts en expliquant qu’il est devenu indispensable au pilotage de sa politique monétaire, il s’agit bien d’une subvention comme la qualifient Paul De Grauwe et Yuemei Ji dans les colonnes du blog CEPR/VoxEU, en 2023, « Monetary policies that do not subsidise banks ».

Pourquoi ne pas mettre ce pouvoir de créer des subventions à partir de rien au service de la collectivité en contribuant au financement de transition écologique ?

Investissements écologiques non rentables

Les investissements que requiert la transition écologique et sociale sont indispensables et, pour une part, non rentables : l’isolation thermique, la rénovation des écoles et des hôpitaux ou la création d’espaces verts dans les villes pour les adapter au réchauffement climatique.

Aucun de ces projets ne dégage de rendement financier susceptible de rembourser un emprunt. Ils ne sont pas finançables à crédit ; ils nécessitent des subventions.

Peut-il s’agir de subventions classiques allouées par l’État, financées par la dette publique ou l’impôt ? En partie seulement et à la condition de trouver des marges de manœuvre sur le marché de la dette comme des politiques spécifiques de rachat de titres – quantitative easing –, des emprunts réalisés en commun par les États de la zone euro – en émettant des eurobonds –, des réformes fiscales ou de réorienter des subventions existantes.

Mais ce ne sera pas à la hauteur des besoins pour trois raisons :

  • la dette publique ne peut pas continuellement augmenter sans coûter de plus en plus cher ni finir par susciter la défiance des investisseurs ;

  • l’augmentation des impôts est difficile à soutenir politiquement dans une société où l’injustice fiscale a érodé l’adhésion à l’impôt ;

  • ces deux sources classiques de financement public nécessitent un taux de croissance suffisamment élevé, sinon elles se tarissent. La Banque de France ne prévoit qu’une croissance à 0,9 % en 2027 et à 1,2 % en 2028. Et, de toute façon, peut-on concilier la quête de croissance et le respect des limites planétaires ? Probablement pas.

Une subvention ni payante ni remboursable

Une « subvention monétaire » émise par la banque centrale ouvrirait une source complémentaire de subventions qui ne pèserait pas sur la dette. Du point de vue de son émetteur, la BCE, ce mode de création monétaire viendrait explicitement compléter ceux dont elle dispose déjà – quand elle prête aux banques, quand elle achète des titres.


À lire aussi : Que se passerait-il si la BCE annulait la dette publique qu’elle détient ? Conversation avec Jézabel Couppey-Soubeyran


Du point de vue de ses bénéficiaires, un ensemble d’acteurs non bancaires – ménages, entreprises, associations, ou les collectivités locales –, la subvention monétaire ne serait ni payante – pas de paiement d’intérêt – ni remboursable. Elle n’exigerait pas non plus de céder un titre.

Ce serait de la « monnaie sans dette » adaptée au financement de l’indispensable non rentable, distincte de la « monnaie-dette » issue du crédit, qui ne finance que ce qui est suffisamment rentable pour en payer le prix et la rembourser.

Monnaie magique ?

Serait-ce de la monnaie « magique » ?

Pas plus magique que la monnaie créée par le crédit ou par des achats de titres. À chaque fois, c’est un pur jeu d’écritures comptables : la banque inscrit simultanément à l’actif de son bilan, le crédit qu’elle octroie ou le titre qu’elle achète et, à son passif, le dépôt qui en résulte pour le bénéficiaire.

Les crédits, ou les achats de titres, font les dépôts.

Techniquement, rien n’empêche une banque centrale d’émettre de la monnaie sans l’adosser à un prêt ou à un achat de titre. La preuve : celles de l’Eurosystème rémunèrent les réserves des banques sans l’adosser à un actif. L’absence d’actif en contrepartie créerait une perte au bilan de la banque centrale, mais cela ne l’empêcherait pas de fonctionner.

On peut également imaginer l’enregistrement d’un actif non exigible qui valoriserait l’impact écologique ou social de la subvention monétaire. L’émission de la subvention se ferait alors sans déséquilibrer le bilan de la banque centrale ; cette dernière poserait ainsi un premier jalon de comptabilité écologique à son bilan.

Commencer à petite échelle

Serait-ce une planche à billets inflationniste ? Absolument pas.

Ces montants seraient fléchés vers des dépenses d’investissement spécifiquement éligibles au dispositif. Ils seraient bien inférieurs à ceux des achats de titres pendant la gestion des crises financière et sanitaire – jusqu’à environ 130 milliards d’euros mensuels (pic de juin 2020) d’assouplissement quantitatif déployés par l’Eurosystème dans le cadre de ses programmes PEPP et APP.

On pourrait commencer à petite échelle, avec une émission pour l’ensemble de la zone euro de l’ordre de 0,5 % du PIB ; soit environ aussi 0,5 % de la masse monétaire. L’objectif : disposer d’un montant de subventions monétaires compris entre 10 milliards et 15 milliards d’euros par an pendant trois ans – soit environ un milliard d’euros par mois – pour un pays comme la France, et d’environ 90 milliards d’euros à l’échelle de l’Union européenne
– soit 7,5 milliards d’euros mensuels.

La lutte contre l’inflation climatique

L’inflation n’est pas qu’un phénomène monétaire, elle résulte également du dérèglement climatique qui affecte le prix des matières premières agricoles ou de notre dépendance aux énergies fossiles. De ce point de vue, la subvention monétaire aiderait à lutter contre l’inflation climatique et la fossilflation.


À lire aussi : Quand les banques centrales s’emparent de la question du climat


Un dispositif de régulation éviterait que, au fil de sa circulation, cette monnaie permanente rende la masse monétaire excessive.

Des microtaxes permettraient de faire refluer de la monnaie vers la BCE pour être détruite en cas d’inflation jugée trop élevée. Elles n’excluraient pas les instruments plus classiques de politique monétaire, comme les réserves obligatoires ou les taux directeurs, afin de ralentir la création monétaire des banques lorsque c’est nécessaire.

Création de deux institutions

Assurément, un tel pouvoir ne saurait être laissé à la seule discrétion des banques centrales ou d’une technocratie européenne. Il appelle une gouvernance démocratique et collégiale, partagée avec des représentants de la société civile – syndicats, associations environnementales, élus locaux.

Dans notre essai, le Pouvoir de la monnaie, avec Pierre Delandre et Augustin Sersiron, nous préconisons la mise en place de deux institutions :

  • un Institut d’émission, adossé à la BCE, chargé d’indiquer le montant de subvention monétaire à créer ;

  • une Caisse de développement durable (CDD) chargée d’allouer les subventions selon les critères d’éligibilité. Elle fonctionnerait en réseau, aux échelles européenne, nationale et même locale au plus près des besoins des acteurs   ménages, associations, collectivités, entreprises –, porteurs de projets d’investissements indispensables mais non rentables.

Ces deux institutions partageraient le pouvoir de la monnaie avec la société civile.

En accord avec l’article 123 du TFUE

Serait-ce contraire au mandat de la banque centrale ?

La compatibilité serait nécessairement âprement discutée par les juristes de la BCE, mais il n’y a pas d’incompatibilité explicite et rédhibitoire. La subvention monétaire n’irait pas à l’État, mais au réseau de caisses de développement durable, donc n’enfreindrait pas l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE).

Elle irait dans le sens de la stabilité monétaire, puisqu’elle aiderait à lutter contre une source d’inflation sur laquelle le taux directeur ne peut pas agir ; elle irait aussi dans le sens de la stabilité financière en réduisant le recours à l’endettement. En somme, conformes aux missions de la BCE.

À la différence d’un programme de rachats de titres publics, qui enrichit d’abord les détenteurs de dette, la subvention monétaire n’aurait pas d’effet inégalitaire : elle ne créerait pas de rente.

La subvention monétaire offrirait une voie que la dette, seule, ne peut ouvrir. La volonté bute peut-être ici sur un manque de capacité : on ne veut que ce qu’on peut ! C’est à cette incapacité que viendrait remédier la subvention monétaire.

The Conversation

Jézabel Couppey-Soubeyran est membre de l'Institut Veblen

28.09.2026 à 16:24

Comment impliquer les personnes vivant à proximité des installations nucléaires dans la surveillance de la radioactivité ?

Vanessa Durand, Cheffe du Laboratoire de Surveillance de l’Environnement par échantillonnage, ASNR
Comment s’assurer que les contrôles reflètent, en particulier pour les denrées alimentaires, les pratiques (potagers, chasse…) d’un territoire donné ?
Texte intégral (2665 mots)
Une étude participative menée près du site de retraitement de combustibles nucléaires usagés à La Hague, dans la Manche, montre comment impliquer davantage les populations, résidant à proximité, dans la surveillance de la radioactivité. Truzguiladh/WikiCommons, CC BY-SA

L’ESSENTIEL

  • Les zones qui jouxtent les installations nucléaires font l’objet, en France, d’une surveillance régulière par les exploitants et l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Cela concerne l’air, les eaux, les sols, la faune, la flore, mais aussi les aliments.

  • Comment s’assurer que les prélèvements effectués reflètent, en particulier pour les denrées alimentaires, les pratiques de consommation et d’autoconsommation (potagers, chasse…) d’un territoire donné ? L’ASNR a mis en place une étude participative pour répondre à cette question.

  • À La Hague, dans la Manche, à proximité de l’usine de traitement du combustible nucléaire et du centre de stockage des déchets radioactifs, cette étude participative a pu être menée avec succès.


En France, la radioactivité de l’environnement à proximité des installations nucléaires fait l’objet d’une surveillance régulière. Des prélèvements sont ainsi réalisés dans l’air, les eaux, les sols, la faune, la flore et les aliments. Cette surveillance, qui incombe d’abord aux exploitants nucléaires, mobilise également des scientifiques de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Cette surveillance peut également être complétée par l’action d’associations de défense de l’environnement.

En plus de réglementer et de contrôler les installations nucléaires, l’ASNR effectue ses propres mesures pour assurer la surveillance régulière de la radioactivité dans l’environnement et mène également des études complémentaires si besoin. Ceci permet de suivre l’influence des rejets autorisés dans l’environnement, d’estimer l’exposition de la population et de repérer une situation inhabituelle.

Or, identifier les lieux de prélèvement et les aliments à analyser suppose de connaître les spécificités de chaque territoire, afin de les choisir judicieusement. Ces éléments sont déterminants et conditionnent ce que l’étude pourra mettre en évidence. À cette étape, la connaissance locale du terrain est indispensable.

À La Hague (Manche), où se trouvent un centre de stockage de déchets radioactifs et une usine de traitement du combustible nucléaire usé exploitée par Orano (ex-Areva), une campagne de prélèvements et de mesures consacrée aux productions alimentaires locales a fait l’objet d’une construction participative entre l’ASNR et des acteurs de terrain : membres des commissions locales d’information sur le nucléaire, producteurs agricoles et autres acteurs de la société civile habitant le Cotentin.

Une expérience réussie qui montre comment de telles approches permettent de répondre plus directement – et de façon moins institutionnelle – à des questions que se posent souvent les riverains de ces installations.

La Hague, un site nucléaire unique dans le paysage français

Entre 2018 et 2024, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)
– qui a depuis fusionné avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) pour devenir l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) – a mené plusieurs campagnes autour du site Orano de La Hague, dans le cadre de ses activités d’expertise et de recherche.

Vue aérienne de l’usine de retraitement de La Hague. On distingue à gauche, jouxtant l’usine, les couvertures herbeuses du Centre de stockage de la Manche. Jean-Marie Taillat/Orano (ex-Areva), La Hague (Manche)., CC BY-SA

Ce choix ne doit rien au hasard. La Hague occupe une place particulière dans le cycle nucléaire français. Depuis plusieurs décennies, les combustibles usés du parc français, composé de plusieurs dizaines de réacteurs nucléaires, convergent vers ce site pour y être traités. Cette activité conduit notamment au rejet autorisé – mais strictement encadré – de krypton 85 (un gaz rare et donc inerte chimiquement, qui interagit peu avec l’environnement), de tritium, de carbone 14 et d’iode 129.

Au regard des quantités de combustibles nucléaires traitées, l’installation représente un enjeu majeur de la surveillance. Un bilan de l’état des connaissances en 2018 a mis en évidence que la précision des données de la surveillance variait en fonction des milieux.

Pour l’alimentation, les données disponibles concernaient principalement les poissons et les mollusques. Les mesures récentes étaient moins nombreuses pour la viande, les légumes et toute autre denrée pouvant être produite ou transformée localement, telles que le fromage.

Une question précise se posait alors : que retrouve-t-on vraiment dans les aliments produits ou collectés autour du site de La Hague ?


À lire aussi : Accord UE-Mercosur : quand la radiochronologie retrace l’histoire agricole de la Pampa en Amérique du Sud


Une campagne construite avec les acteurs locaux

Pour y répondre, un groupe de travail a réuni l’ASNR, des membres des commissions locales d’information et des représentants des exploitants nucléaires, Orano La Hague, et du centre de stockage de la Manche (CSM) de l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra).

Les participants ont échangé autour du plan de prélèvements, notamment au sujet des lieux et des modes de collecte. Ils ont également identifié les producteurs locaux, parmi lesquels des maraîchers et des éleveurs et ont contribué au choix et à la collecte des échantillons.

La campagne a porté sur des productions végétales et animales ainsi que sur le gibier chassé. Chaque type d’aliment renseigne sur une voie de transfert différente : une plante capte ce qui provient de l’air et du sol et un animal intègre ce qu’il respire, boit et mange.

Le lieu des prélèvements est, lui aussi, un élément déterminant. Pour comprendre l’origine d’un marquage radioactif, la localisation compte autant que la valeur mesurée. Ce choix a donc été décidé en tenant compte des vents dominants sur le territoire.

Les échantillons collectés ont ensuite pu être transférés vers les laboratoires de l’ASNR, qui ont procédé aux mesures et à l’interprétation des résultats.

Ce que racontent les mesures

Les aliments contiennent naturellement des radionucléides, qui les composent, comme le potassium 40. S’y ajoutent des traces de radionucléides artificiels issus des essais atmosphériques d’armes nucléaires et des accidents passés. L’ensemble forme ce qu’on appelle un « bruit de fond radiologique », dont l’ASNR a publié une synthèse nationale en 2022.

Les analyses des échantillons prélevés autour du site d’Orano La Hague témoignent de l’influence actuelle du site : le tritium et le carbone 14, présents dans ses rejets autorisés, ont été mesurés au-dessus de leur bruit de fond dans plusieurs végétaux et denrées alimentaires.

Les ajoncs (ici, Ulex parviflorus) sont un ensemble de petits arbustes à fleurs jaunes que l’on retrouve notamment sur le littoral. Jeantosti/WikiCommons, CC BY-SA

Les niveaux de radioactivité les plus élevés se trouvent surtout près de l’installation et dans l’axe des vents dominants, puis diminuent avec la distance.

Sur le littoral, certaines mesures sont plus élevées qu’à proximité du site, ce qui peut s’expliquer par le transport des embruns vers la végétation d’une partie du tritium rejeté en mer. Les ajoncs, utilisés comme bio-indicateurs – organismes vivants ou groupe d’organismes dont l’état, le comportement ou la présence permet d’évaluer la santé et la qualité de leur environnement – font apparaître ce gradient plus nettement que les aliments.

Dans les denrées alimentaires, enfin, le niveau de radioactivité d’une à cinq fois le bruit de fond, ce qui est faible. Les estimations dosimétriques associées, qui intègrent chaque radionucléide étudié, la quantité consommée et le comportement de celui-ci dans l’organisme, concluent à une exposition très faible pour les consommateurs.


À lire aussi : Les poussières du Sahara qui remontent en Europe sont-elles radioactives du fait des essais nucléaires des années 1960 ?


Des chiffres publics, mais surtout expliqués

Les résultats des mesures de la radioactivité, effectuées notamment par les exploitants nucléaires et par l’ASNR, sont centralisés par le Réseau national de mesures de la radioactivité de l’environnement. Or, la loi relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire, adoptée en 2006, consacre le droit du public à une information fiable et accessible sur les risques et les rejets. L’ouverture des données de ce réseau répond donc à cette exigence.

Mais publier des chiffres ne suffit pas : les unités sont techniques, les résultats comportent des incertitudes et une détection ne renseigne pas directement sur la dose reçue. L’expérience participative menée autour du site Orano de La Hague, qui a associé des acteurs locaux, a permis d’identifier et de prendre en compte des productions alimentaires spécifiques et des pratiques d’autoconsommation que le dispositif habituel n’aurait pas intégrées.

Cette démarche participative est bienvenue, mais elle ne peut produire ses effets que dans un cadre transparent. En effet, un groupe de travail ne représente jamais la totalité des parties prenantes. La transparence est donc essentielle pour que chacun puisse avoir accès au protocole retenu, aux responsabilités des différents acteurs et aux éventuelles questions qui restent encore ouvertes.

Bien conduite, une démarche participative permet de prendre en compte efficacement les questions des habitants et permet aux scientifiques d’expliquer leurs résultats, mais aussi le choix de la méthode et le chemin qui ont permis de les obtenir.


À lire aussi : Ces citoyens qui mesurent la radioactivité de leur environnement



Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Vanessa Durand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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