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11.05.2026 à 16:53

Pourquoi le gouvernement renonce à décentraliser

Tommaso Germain, Chercheur en science politique, Sciences Po
La décentralisation promise par Sébastien Lecornu n’aura finalement pas lieu. Pourquoi est-il si difficile d’avancer sur ce projet pourtant consensuel ?
Texte intégral (1528 mots)

La nouveau grand acte de décentralisation promis par Sébastien Lecornu n’aura pas lieu. Au contraire, une « recentralisation » en direction des préfets est à l’ordre du jour. Pourquoi la décentralisation, tant de fois annoncée, est-elle sans cesse ajournée ?


En octobre dernier, le premier ministre Sébastien Lecornu affichait une franche ambition : mettre en place un « grand acte de décentralisation » censé régler les problèmes liés à l’organisation territoriale de la République. Après quelques mois de réflexion, de concertation et une fois les élections municipales passées, le gouvernement a largement revu à la baisse cette ambition. Quelles sont les raisons de ce recul stratégique ?

Des promesses initiales à une réforme technique

Les annonces de septembre et d’octobre 2025 affichaient un cap audacieux : revoir l’ensemble des responsabilités entre l’État et les différentes collectivités territoriales. L’idée, déclarait le premier ministre, était d’avoir « un seul responsable par politique publique », qu’il s’agisse d’un ministre, d’un préfet, ou d’un élu local, afin de sortir de la confusion actuelle où plusieurs acteurs partagent des responsabilités.

La question de la décentralisation était au cœur du discours de politique générale du premier ministre, fait symbolique et solennel. L’enjeu financier était également au centre. Les rapports Woerth sur la décentralisation (2024) et Ravignon sur le coût du millefeuille territorial (2025) avaient mis en évidence le coût élevé de cet enchevêtrement de compétences et les élus locaux étant demandeurs d’une grande clarification et d’une sécurisation au sujet du « casse-tête » de l’autonomie financière.

Pourtant, parmi les différents scénarios analysés par le gouvernement, une option – moins ambitieuse qu’une véritable décentralisation (impliquant un transfert de pouvoir aux collectivités territoriales et à leurs élus) – consistait à miser sur une « déconcentration », désignant une réorganisation de l’action de l’État dans les territoires, sous l’égide du préfet.

Ce scénario n’a pas tardé à se concrétiser, comme en témoigne le texte transmis début avril au Conseil d’État. Ainsi, le terme de « décentralisation » ne figure plus dans le texte mis à l’ordre du jour. Le seul élément de décentralisation, très ciblé et proposé il y a quelques semaines de façon séparée, concerne la métropole du Grand Paris, qui fait l’objet d’un texte spécifique. Enlisée depuis des années, la MGP devrait évoluer soit vers une métropole plus intégrée, soit au contraire vers un affaiblissement visant à renforcer les établissements publics territoriaux qui la composent, ce qui revient à fragmenter la Métropole. Signalons qu’entre-temps, l’Assemblée nationale a soutenu la velléité de l’Alsace de quitter la région Grand Est pour réformer une région autonome – une forme de retour en arrière par rapport à la dernière réforme créant les grandes régions en 2016.

Des ambitieuses promesses initiales, il semblerait que le gouvernement se cantonne à une réforme essentiellement technique. Le texte se concentre en effet sur la consolidation du pouvoir des préfets. À travers le renforcement du pouvoir de substitution du préfet (si des carences sont « dûment constatées », le préfet peut se substituer à toute autorité locale temporairement), la réactivité de l’action publique semble l’axe privilégié. Cela s’inscrit dans l’anticipation de potentielles crises où une décision rapide s’impose, (domaine agricole, eau, énergie ou sécurité).

Sous couvert de décentralisation, l’exécutif opère donc une recentralisation discrète, transformant les collectivités en relais d’exécution. Ainsi, l’État pourra sélectionner et accélérer les projets jugés « utiles » – notamment industriels – par le biais d’un relais plus fort sur les opérateurs de service public et notamment sur les maires. Le droit de dérogation aux normes par les préfets, mis en place depuis quelques années, sortirait renforcé de la promulgation de ce texte. Certains chercheurs estiment d’ailleurs que ce droit de dérogation est constitutif d’une légalité néolibérale où la hiérarchie des normes est remise en question. En effet, le droit préfectoral permet de ne pas appliquer certaines normes, notamment environnementales. Introduire un système « à la carte », par la montée de ces mécanismes permettrait « de neutraliser la volonté législative sous couvert du discours managérial de la simplification ».

Temps politique, crise budgétaire et art français de gouverner

Pourquoi le grand projet de décentralisation annoncé en octobre a-t-il abouti à ce résultat ?

La première raison du revirement du gouvernement tient au temps politique. La réforme devait initialement intervenir avant les élections municipales et métropolitaines de mars 2026, ce qui s’est révélé irréaliste. Or, désormais, l’agenda politique, parlementaire et médiatique est structuré par l’élection présidentielle. Dans ce cadre contraint, avec un gouvernement technique dédié à stabiliser la vie publique, une réforme d’ampleur sur la décentralisation est quasiment impossible.

Au-delà de ce facteur politique et institutionnel, le revirement actuel peut s’expliquer par une situation territoriale et structurelle impossible à transformer en profondeur dans un cadre budgétaire si contraint. En effet, les finances publiques nationales justifient de nombreuses baisses de budgets, politiquement périlleuses, et ne permettent pas d’ouvrir les vannes financières pour permettre une véritable décentralisation.

Selon la ministre de l’Aménagement du territoire et de la décentralisation, Françoise Gatel, les élus locaux « ne veulent pas de décentralisation, ils veulent avant tout de la simplification ». Pour le gouvernement, les élus locaux attendent principalement l’allègement des normes, la simplification des différentes procédures administratives.

Cette demande de simplification est sans doute réelle et semble largement partagée parmi les acteurs publics et privés. Toutefois, les élus locaux continuent, dans leur majorité, de réclamer plus de décentralisation et d’autonomie financière : la simplification ne fait pas tout, c’est l’autonomie locale qui est le nerf de la guerre. In fine, le gouvernement semble donc vouloir faire porter aux élus la responsabilité du recul sur la réforme en les accusant implicitement de « défiance ».

En prenant du recul, cette réforme s’inscrit dans une tendance à l’œuvre depuis de nombreuses années : les gouvernements successifs font la promotion « d’actes » de décentralisation, livrent des annonces ambitieuses où l’élu local et les collectivités seraient placés au centre du système décisionnel et où le millefeuille territorial, complexe et coûteux, serait enfin rationalisé. Or, par le mécanisme de la négociation avec les associations d’élus locaux, qui fait apparaître une demande de décentralisation hétérogène et qui requiert un fort engagement budgétaire, ces annonces aboutissent souvent à un renoncement. Cela avait été le cas après les gilets jaunes avec la réforme de l’organisation territoriale de l’État. Cela avait été le cas en 2022 avec la loi 3DS qui était aussi un texte technique et de simplification, avec une décentralisation très accessoire.

En définitive, et en attendant un hypothétique texte supplémentaire, le paradoxe français n’en finit plus de se répéter : la « décentralisation » annoncée avec éloquence aboutit à une « recentralisation » stratégique.

The Conversation

Tommaso Germain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

10.05.2026 à 11:16

Quand l’humour l’emporte sur la parole politique

Laélia Véron, Maîtresse de conférence en stylistique et langue française, Université d’Orléans
Les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit.
Texte intégral (2027 mots)

À mesure que les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent, le rire s’impose au centre du jeu. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit. Que révèle ce déplacement sur l’état du débat démocratique ? Que gagne (et que perd) la démocratie lorsque le rire prétend non seulement dénoncer, mais aussi changer le réel ?


« En vingt ans d’activisme pour la paix, j’ai influencé vingt personnes. Avec une plaisanterie sur un dictateur, vingt millions. »

Ces mots sont ceux de Noam Shuster-Eliassi, humoriste israélienne « entrée dans l’humour comme d’autres en politique » après avoir délaissé les manifestations et l’activisme aux Nations Unies pour la chanson et le stand-up engagé. L’humour permet-il le renouveau de la politique ?

Les relations entre les deux sphères restent houleuses. En témoigne la récente plainte du ministère de l’intérieur Laurent Nuñez contre l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré (pour avoir comparé, dans une chronique sur les violences policières, la police à Daech) et le nouveau procès aux prudhommes de l’humoriste Guillaume Meurice, qui conteste la rupture anticipée de son contrat par son ex-employeur France Inter à la suite d’une blague sur Benyamin Nétanyahou.

Ces polémiques ne sont pas isolées : on peut également citer celle sur l’apparence vestimentaire lors d’un sketch sur France 5 de l’humoriste Merwane Benlazar (accusé d’islamisme en raison de son look) ou les controverses autour de l’humoriste Sophia Aram, accusée de « racisme » par les journalistes du Parisien à la suite d’une chronique dans laquelle elle se moquait des membres de la flottille en route vers Gaza, de l’eurodéputée Rima Hassan (surnommée « Lady Gaza ») et de l’activiste Greta Thunberg (renommée « Miss Krisprolls »).

Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, comme le rappelle la linguiste Nelly Quemener, elles semblent prendre une dimension inédite : la blague de Guillaume Meurice, discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat, a ainsi provoqué plus de réactions que certaines prises de position sérieuses de dirigeants politiques.

Bande-annonce du documentaire de Noam Shuster-Eliassi.

Des sphères de moins en moins étanches

Les sphères politiques et humoristiques ne cessent de se chevaucher. Les dispositifs discursifs médiatiques, qui jouent de plus en plus sur « l’infotainment » (le croisement de l’information et de l’entertainment, le divertissement), croisent très souvent prises de parole journalistique, politique et humoristique. Il est fréquent de voir réunis autour d’un plateau, politiques, experts, artistes et humoristes, si bien qu’on ne sait plus à quel régime discursif participe telle ou telle intervention.

Un exemple type est l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, présentée comme « une grande session d’information qui mêle humour et impertinence. » Les réseaux sociaux contribuent à ce mélange des genres en rebondissant, avec des blagues, sur des informations sérieuses. Ces blagues peuvent faire le buzz et se voir ensuite relayées par les médias traditionnels.

Parole politique et parole politique humoristique s’entremêlent au point qu’il n’est plus toujours facile de les distinguer. Qui n’a pas fait l’expérience de s’esclaffer devant un titre du Gorafi puis d’être effaré quand, quelques jours après, l’information a priori burlesque est devenue réalité ? L’indistinction a donné lieu à un hastag, #pasgorafi, pour désigner des informations qui ont l’air d’être des blagues mais qui n’en sont pas. Les proches de Trump portent docilement des chaussures de la marque préférée du président des États-Unis, même lorsqu’elles sont trop grandes pour eux ? Clownesque mais #pasgorafi.

Que projette-t-on sur l’humour politique ?

Du côté du public, la dévalorisation de la parole politique, qui peut paraître de plus en plus vide et stéréotypée (ce qu’on appelle la « langue de bois ») peut aller de pair avec une tendance à reporter des attentes frustrées sur d’autres types de discours. On cherche alors la politique partout… sauf dans les discours institutionnels politiques.

Il peut s’agir de la parole scientifique, lorsque chercheuses et chercheurs sont sommés de trouver une solution à des problèmes politiques ou doivent mener un travail d’alerte politique face à la surdité de certains dirigeants, comme cela a été le cas avec les pesticides et la loi Duplomb. On pense aussi à la parole journalistique : il est quelquefois bien difficile de tracer la limite entre le discours d’un éditorialiste et le discours d’un politique professionnel. Enfin, c’est le cas de la parole humoristique.

Lorsque la parole politique est désavouée, qu’elle paraît inexistante ou nulle, l’humour politique peut finir par être perçu non comme un discours qui croise le politique, qui peut le servir ou au contraire le critiquer, mais comme l’incarnation de la parole politique. L’effet, quelquefois bien réel, de cet humour qui peut taquiner ou même déstabiliser le pouvoir en place peut alors être confondu avec une capacité politique à changer l’ordre des choses.


Retrouvez notre vidéo basée sur cet article


L’impossible équilibre des humoristes

Face à cette situation, les humoristes sont dans une situation d’autant plus inconfortable qu’ils peuvent être sanctionnés, comme le rappelle Nelly Quemener, « par en haut » (par des institutions, comme l’Arcom), mais aussi contestés « par en bas » (par le public, notamment sur les réseaux sociaux).

Pris entre des injonctions contradictoires, ces humoristes adoptent un discours ambigu. Certaines et certains vont revendiquer un humour « politique » mais tout en rejetant l’étiquette d’un humour « partisan » ou « militant ». L’humoriste Fary insiste sur l’importance de ne pas se prendre pour un « porte-parole » et préfère définir son spectacle comme un moment plus « poétique » que politique. Très peu d’humoristes assument de faire passer leur engagement politique au premier plan (Sophia Aram déclare qu’elle assume d’être « de moins en moins drôle », mais c’est une exception).

Guillaume Meurice signe bon nombre de pétitions marquées à gauche, mais lorsque La France insoumise (LFI) lui a proposé son investiture pour se présenter aux législatives en juin-juillet 2024, il a réagi en déclarant, sur les réseaux sociaux,

« La République, ce n’est pas moi ! »

(une allusion ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon).

Quand on analyse le métadiscours des humoristes sur leurs pratiques, on remarque que les mêmes qui revendiquent l’humour politique et qui, pour le défendre, peuvent lui prêter bon nombre de vertus (pédagogiques, démocratiques, cathartiques) vont également prendre soin de rejeter la posture du « donneur de leçons » ou même de celui ou de celle qui croirait pouvoir agir sur le réel grâce au rire.

Dans un entretien au Monde, l’humoriste Charline Vanhoenacker déclare à la fois que l’humour politique est un moyen d’« inverser le rapport de domination » et qu’il ne faut pas le « surinterpréte[r] », car il n’aurait d’autre intention que de « faire rire ». Charline Vanhoenacker tente à la fois de défendre sa pratique (et son utilité) et de se protéger (sachant qu’elle a été, entre autres, interrogée par la police judiciaire à la suite de la blague de Guillaume Meurice) en dégonflant ses prétentions.

Ne réduire ni l’humour ni la politique

La force critique de l’humour n’est plus à démontrer. L’ironie politique peut ainsi permettre d’interroger et de reconsidérer les discours politiques dominants en les mettant à distance. Mais il ne faut pas réduire le discours politique à l’humour ou l’ironie. Le soulagement ou l’admiration éprouvée devant une vanne bien placée ne doit pas nous pousser à renoncer au débat, à la contestation et la proposition argumentée.

C’est d’ailleurs cet équilibre entre humour et sérieux politique que cherchent à atteindre bon nombre d’émissions qui ne sont rarement qu’humoristiques, qui alternent entre moments d’humour cathartique et écoute des analyses ou des propositions d’une ou d’un invité non humoriste.

L’humour politique peut être une étape, un moyen. Mais s’il devient une fin, il risque de tourner au ludisme, qui fait de tout discours un jeu, ou au cynisme, qui pointe les insuffisances de chaque discours. La dérision peut devenir une tentation : elle réduit alors le monde à un ensemble de discours absurdes et nous installe dans une position désabusée et désengagée vis-à-vis du réel. Au lieu de nous aider à affronter la politique, elle conduit alors à la déserter.


Laélia Véron est coautrice, avec Guillaume Fondu, de T’es sérieuse ? Problèmes politiques de l’ironie, La Découverte, 2026.

The Conversation

Laelia Véron a été chroniqueuse scientifique pendant plusieurs années dans l'émission "Par Jupiter" "C'est encore nous" "Le Grand Dimanche Soir" avec Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice sur France Inter. Elle est actuellement chroniqueuse dans l'émission "La Dernière", animée par Guillaume Meurice, sur Radio Nova.

05.05.2026 à 18:23

Rapport Alloncle : vers un audiovisuel public aux ordres en cas de victoire du RN en 2027 ?

Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Le rapport de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, présenté par Charles Alloncle, est désormais disponible. Que propose-t-il à travers ses 69 recommandations ?
Texte intégral (1349 mots)

Après des mois d’auditions, le rapport parlementaire sur l’audiovisuel public a été publié ce mardi 5 mai. Que propose-t-il à travers ses 69 recommandations ?


Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » vient d’être publié. Cinq cent cinquante et une pages pour « préparer les esprits à la privatisation de l’audiovisuel public », croit le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), en introduction d’un rapport qu’il dénonce. Il s’attaque à la forme, notamment à « l’hypermédiatisation » du rapporteur. Il dénombre ainsi 36 interviews, dont 11 à la radio et 10 à la presse écrite, données par Charles Alloncle, tout au long de la commission. « Il a déplacé en partie notre travail hors du cadre solennel des auditions à l’Assemblée », juge-t-il et note « une utilisation massive des réseaux sociaux (plus de 330 posts sur X, 80 publications recensées sur Facebook, 90 sur Instagram…) » de la part du député, « allant même jusqu’à tweeter en temps réel pendant les auditions ».

Les idées fixes de Charles Alloncle, futur ministre de la culture d’un gouvernement RN ?

Au-delà du spectacle, qui permet à Charles Alloncle de se positionner comme futur ministre de la culture en cas de victoire de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella en 2027, il faut comprendre ce que propose ce rapport à travers ses 69 recommandations.

Ce n’est pas facile, parce que, aussi bien dans les propositions que dans les analyses du rapporteur, la confusion et les procédés caricaturaux, le défaut d’ordonnancement thématique et les nombreuses incises qui ne concernent pas l’audiovisuel public brouillent les pistes ; sans doute de façon intentionnelle. La confusion est permanente entre déontologie journalistique et neutralité ou impartialité ; les procédés sont le « name and shame », la désignation de cibles nominatives, de cas particuliers et des amalgames qui sont érigés en généralités, les incises sur la formation des journalistes dans les écoles professionnelles qui n’accueillent pas de journalistes d’extrême droite (Christine Kelly, Laurence Ferrari, Geoffroy Lejeune, Pascal Praud, etc.) ou Reporters sans frontières (RSF), qualifiée d’association militante.

Enfin, il y a quelques idées fixes, les salaires de France Télévisions (surtout celui de Delphine Ernotte, recommandations 50 et 56), les animateurs-producteurs (surtout Nagui, Rec. 27 à 31) et les groupes de productions (surtout Mediawan), tout ce petit monde qui se « gaverait d’argent public ». Ceci sans tenir compte du contexte médiatique ou de l’histoire. Ainsi, le salaire de Delphine Ernotte est compris entre 332 000 (part fixe) et 400 000 euros brut (avec la part variable), c’est évidemment un repoussoir pour nombre de Français ; mais on ne compare pas avec celui de Rodolphe Belmer, président de TF1, dont la part fixe est de 920 000 euros et la part variable d’un maximum de 1 220 000 euros, soit un total supérieur à 2 millions d’euros (cinq fois plus), ou même à celui de David Larramendy, président de M6, qui culmine à 1,5 million…

L’insistance mise sur les fournisseurs de France Télévisions (producteurs et entreprises, Rec. 24 et 25) ne tient pas compte de l’histoire : depuis l’éclatement de l’ORTF en 1974, tout a été fait pour empêcher la production interne des chaînes, afin de ne pas renouveler l’expérience de la Société française de production (SFP), qui était un foyer de syndicalisme et de grèves. Ainsi, en 1990, les décrets pris par Catherine Tasca pour répondre à la demande des producteurs privés imposent à la télévision publique d’externaliser 95 % de sa production. Certes, Delphine Ernotte a négocié la diminution de ce quota à 75 %, mais, pour produire plus, il faudrait embaucher, alors que l’on demande à France Télévisions de faire des économies…

Confusion encore lorsque le rapporteur veut diminuer les sports à la télévision (Rec. 42), sous prétexte que la loi impose déjà la diffusion en clair de certains événements majeurs. C’est ignorer (ou faire semblant d’ignorer) que cela n’empêche pas de payer des droits pour le Tour de France ou la coupe de France, faute de quoi ces retransmissions seraient reprises par d’autres chaînes. France Télévisions est une entreprise qui vit au sein d’un paysage concurrentiel.

En dehors des mesures d’économie préconisées, suppression de France·tv slash, de France 4, de la radio Le Mouv, de l’absorption de F5 par F2, de l’INA par la BNF, de la fusion France Info radio et TV avec France 24 (Rec. 2, 44 à 49, 52 et 53), et le regroupement de ce qui resterait dans une entreprise unique, que veut Charles Alloncle ? Certes, il s’inscrit dans un mouvement européen et états-unien des partis populistes, en Suisse (avec l’UDC qui propose une nouvelle votation), en Hongrie (Orban), en Tchéquie (Babis), en Italie (Meloni), au Royaume-Uni (Farage), aux É.-U. (Trump), qui veulent la baisse des financements pour mieux contrôler politiquement les audiovisuels publics.

Mais quelles en sont les modalités ?

Un audiovisuel aux ordres

Le but est de recréer non pas l’ORTF, trop puissante et trop indépendante (quoique…), mais la RTF qui exista de 1949 à 1964 et qui était aux ordres des gouvernements successifs de la IVe et de la Ve République. Créer une radio-télévision française rétrécie, corsetée, surveillée et fonctionnarisée, qui pourra ainsi devenir un instrument de propagande pour l’exécutif en cas de victoire en 2027. Alloncle préconise, sans le dire, des salariés fonctionnaires (Rec. 1-Devoir de neutralité, Rec. 3-Sanctions, Rec. 4-Devoir de réserve), qui obéiraient aux ordres d’une pyramide dont le sommet serait le président de la République. Ce qui entre en contradiction avec les recommandations 54 et 55 qui demandent aux salariés une plus grande polyvalence et un salaire comprenant une part variable…

L’entreprise ne serait plus une ou plusieurs sociétés, mais une administration publique qui ne dit pas son nom mais qui appliquerait le Code de la commande publique et des appels d’offres (Rec. 21 à 23). Ceci sans tenir compte de son environnement concurrentiel… Cette administration, dont le président serait nommé par le président de la République (Rec. 19), les autres membres de la hiérarchie par le ministre de la culture (Rec. 20), ne serait plus gérée par ce dernier mais par le Secrétariat général du gouvernement, dépendant du premier ministre (Rec. 15). Bref, une mainmise totale de l’exécutif. Ce qui permettra accessoirement (ou principalement) de faire un ménage idéologique, comme le montre la recommandation 5, qui propose de supprimer toute mention d’appartenance ethnique dans la promotion de la diversité imposée par la loi de 1986 à l’audiovisuel public.

The Conversation

Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.05.2026 à 17:02

Comment émergent les « problèmes » dont parlent médias et politiques ?

Érik Neveu, Sociologue, Université de Rennes 1 - Université de Rennes
Les « problèmes » mis en avant par les médias ou les politiques ne sont pas forcément les plus graves. Comment un fait ou un thème devient-il un objet d’attention publique ?
Texte intégral (2081 mots)

Les « problèmes » mis en avant par les médias ou les responsables politiques ne sont pas forcément les plus urgents ou les plus essentiels. Comprendre comment émergent les « problèmes publics » invite à ne pas les penser comme des évidences. Quelles actions et quels contextes propulsent une question sur la scène publique ou la refoulent  ?


L’expression « problème public » n’appartient pas encore au vocabulaire courant. Elle désigne un processus : en quoi un fait, un thème, devient-il objet de l’attention des médias, des conversations, éventuellement des politiques publiques ?

Si on en parle, c’est donc que l’affaire est importante ! Là, les choses se compliquent. Pour formuler un énoncé paradoxal : il n’y a pas de règle de correspondance logique entre ce qui serait la gravité objective d’un événement ou d’un enjeu – pas toujours facile à hiérarchiser au demeurant – et sa transformation en problème public.

Des situations dont on peut soutenir qu’elles ont engendré d’immenses souffrances à de vastes groupes ont pu longtemps rester sous le radar des débats et de l’action publique. Qu’on pense aux violences sexuelles sur les femmes ou sur les enfants, à la situation parfois pitoyable des personnes âgées en Ehpad, à leur fréquente solitude… Enjeu récemment pris en charge par le gouvernement de Corée du Sud, à l’étonnement des commentateurs. À l’inverse, la margarine paraîtra un objet bien peu propre à déchaîner les passions… Elle a pourtant suscité d’âpres débats, et même une série de référendums sur son interdiction, l’obligation de la colorer en rose à la fin du XIXᵉ aux États-Unis ! Et il n’est pas sûr que les émois suscités en France par quelques dizaines de baigneuses en burkini ne semblent pas aussi étranges dans vingt ans.

Les entrepreneurs de cause

Faits et événements ne sont pas ventriloques. Ils ont besoin de l’équivalent d’imprésarios : ce sont les entrepreneurs de cause. On désigne par ce terme une grande variété d’acteurs (associations, intellectuels, mouvements sociaux, groupes de pression, entreprises, élus et partis, administrations, journalistes) qui vont définir des situations comme « problématiques », c’est-à-dire requérant attention, débat et action. Leur action vise à propulser des enjeux vers l’espace public et les autorités politiques. Ses formes varient selon les ressources et la nature des entrepreneurs. Il pourra s’agir d’un long travail d’investigation par un journaliste, comme le fit Victor Castagnet sur la maltraitance dans des Ehpad du groupe Orpea. Les mouvements sociaux vont davantage recourir à des mobilisations, comme l’illustre la mise en cause des « méga-bassines » créée à la demande de syndicats agricoles capables, eux, de convaincre les autorités locales que l’irrigation est un problème public.

Mais les entrepreneurs de cause peuvent aussi faire face à un travail de disqualification de leurs démarches ou de leurs argumentations. Ainsi, quand Nestlé soutient, contre des associations de consommateurs, que, même traitées en violation des normes, ses eaux sont parfaitement « minérales ». Ils peuvent voir leur dossier canalisé vers des institutions qui en préviennent la publicisation, englué dans des procédures d’une extrême lenteur, comme les victimes du chlordécone aux Antilles.

L’émergence d’un problème public est toujours le fruit d’une double lutte. Elle oppose des causes concurrentes car l’attention est une ressource rare. Même en des temps d’abondance informationnelle, il faut hiérarchiser les sujets qui font la une. L’ordre du jour du Parlement ne permet pas de légiférer sur tout simultanément. Quand le 22 novembre 2025, se déroulent des rassemblements contre les violences faites aux femmes, d’autres pour les droits des Palestiniens, d’autres en hommage à Mehdi Kessaci assassiné par les narcotrafiquants, quel sera le premier titre des journaux radio et télévisés ?

La lutte porte aussi sur ce que l’on appelle les « cadrages » médiatiques et politiques – la métaphore photographique renvoyant à ce qu’on rend visible ou repousse hors cadre. Quand on débat du narcotrafic, faut-il, comme le fit Bruno Retailleau, pointer la responsabilité des consommateurs ou tenir l’usage du cannabis comme un fait si banalisé que mieux vaut le légaliser ? Les réponses de politique publique doivent-elles se concentrer sur les points de deal ou sur un système bancaire encore trop perméable à l’argent sale ?

Mettre en récit

Il faut à la fois faire voir et faire « bien voir » ce qu’on veut constituer en problème. Il est donc habile de mobiliser des éléments d’une culture partagée, de prendre en compte un air du temps idéologique.

Si la margarine est devenue un problème public dans l’Amérique du Gilded Age, c’est que ces petits lingots de matière grasse condensaient tout un jeu d’oppositions. Produit « authentique », le beurre symbolisait une Amérique rurale de petits producteurs aux mœurs sobres, proches de la nature. Sous-produit des abattoirs de Chicago, la margarine incarnait, elle, la grande ville, la montée en puissance de l’industrie et de produits « artificiels » ou frelatés ; elle était consommée par un prolétariat souvent venu de pays latins et/ou catholiques, supposé intempérant, stigmatisé par le « nativisme » d’Américains protestants se voulant plus authentiques car nés sur le sol de l’Union.


À lire aussi : Margarine vs butter: how what we spread on our toast became a weapon of class war


Promouvoir un problème, c’est aussi en faire une histoire – au double sens de cette expression. En suggérer la gravité, l’urgence à y répondre, donc. Cela s’argumente par trois grands registres rhétoriques. L’expertise à coup de dossiers, de chiffres, de sollicitations de praticiens et de chercheurs. La vox populi qui montrera – à coup de sondages, de nombres de manifestants, de résultats électoraux – combien « les Français » sont préoccupés, demandent telle action. La sollicitation des émotions, enfin, va jouer sur un clavier où opèrent la peur, la honte, la compassion, le ressentiment, la haine.

Mis en débat dans les années 1970 à partir des morts d’ouvriers dans des usines produisant des plaquettes de frein, le problème de l’amiante suscite alors indignation et compassion, mais il est vite recouvert par d’autres drames. Recadré dans les années 1990 en polluant environnemental, omniprésent (des matériaux de construction aux grille-pains), associé, au JT de TF1, au logo à tête de mort des poisons, menaçant cette fois tout un chacun, l’amiante mobilise alors une peur à l’aire de résonance et à la durée bien plus efficaces.

La meilleure mise en récit, la mieux argumentée n’est efficace que si elle entre dans trois « agendas », soit la hiérarchie des attentions des médias, de l’opinion publique et des décideurs politiques. Or, les ressources des porteurs de cause en moyens financiers, en maîtrise des logiques des médias, en accès aux élus et en cabinets ministériels sont très inégales. Les médias fonctionnent comme des filtres à problèmes selon ce qu’on nomme leur « valeur d’information ».

Si les enjeux environnementaux sont aujourd’hui assez significativement couverts, ils mirent longtemps à trouver leur place. Les écologistes apparaissaient comme trop militants, antimodernes, voire « amish », donc comme des sources peu fiables. Plus encore, l’absence d’une « rubrique » adéquate et donc de journalistes spécialisés posait la question : où parler de rejets toxiques d’une usine, de la raréfaction des papillons ? En faits divers, économie, sciences ? La réponse était souvent : nulle part.

Parler d’inégalités entre entrepreneurs, c’est aussi noter que certaines revendications ou problèmes peuvent se faire entendre sans passer par la case « médias » – quand leurs soutiens sont connectés aux foyers de décision, ils ont les ressources d’un lobbying discret et efficace. Dans une étude très documentée des groupes de pression à Bruxelles, Sylvain Laurens a pu montrer que, outre l’action de milliers de lobbyistes professionnels, ceux-ci disposaient souvent, au sein des directions générales de la Commission européenne, de véritables garnisons d’anciens salariés et collaborateurs.

Des problèmes publics aux politiques publiques

La réussite des entrepreneurs de problèmes peut se mesurer à leur capacité de peser sur des politiques publiques, d’en faire instituer de nouvelles.

Qu’un ministère de la culture puisse promouvoir le rock ou la BD, qu’un autre ministère traite des droits des femmes, n’allait pas de soi voici un demi-siècle. Mais le vote d’une loi, la création d’une administration répondant à un problème sont rarement l’équivalent d’une case « Arrivée ».

La victoire des uns suscite la remobilisation des battus (par exemple, l’abandon des zones à faibles émissions, ZFE, quand elles furent accusées d’exclure des villes les plus démunis). Les agents d’une administration peuvent, sur le terrain, faire dévier la portée d’une réforme. Celle-ci peut s’avérer dysfonctionnelle ou ruineuse (cf. la difficile mise en œuvre de MaPrimeRénov’ sur l’isolation du bâti).

La réponse à un problème peut en créer d’autres – quand aux États-Unis, comme le montre la chercheuse Chin Jou, les aides de la Small Business Administration aux entrepreneurs afro-américains financent l’invasion des quartiers noirs par la malbouffe des fast-foods. La trajectoire des problèmes publics a ceci de commun avec la marche sur un jeu de l’oie qu’on peut y emprunter des raccourcis, avancer très vite, mais aussi faire soudain retour à la case « Départ ».

Issue des sciences sociales états-uniennes et notamment des travaux de Joseph Gusfield, l’analyse des problèmes publics s’est fait depuis trente ans une place dans le monde académique français. Elle est éclairante pour les citoyens en invitant à ne pas penser les objets de débat public comme des évidences. Elle aide à comprendre – sans raccourcis complotistes – les actions et les contextes qui propulsent ou qui refoulent un enjeu sur les scènes médiatiques et politiques, et en façonnent les termes.


Érik Neveu est l’auteur de Sociologie politique des problèmes publics, Armand Colin, Paris, 2022, 2ᵉ éd.

The Conversation

Érik Neveu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.05.2026 à 16:16

Corse : aux racines de la violence politique des années FLNC

Jean-Paul Pellegrinetti, Professeur, histoire contemporaine, Université Côte d’Azur
En Corse, il y a cinquante ans naissait le FLNC. Comment expliquer l’irruption de violence politique qui a frappé l’île jusqu’aux années 2000 ?
Texte intégral (1964 mots)

Il y a cinquante ans, le 5 mai 1976, naissait le Front de libération nationale de la Corse, FLNC. Comment expliquer l’irruption de violence politique qui a frappé l’île jusqu’aux années 2000 ?


À la fin du XIXe siècle, l’économie agricole de la Corse s’effondre et l’île ne prend pas le tournant de la révolution industrielle. Pour beaucoup, le départ vers les colonies devient une échappatoire à la misère. Durant l’entre-deux-guerres, 230 000 Corses ou leurs enfants sont établis ou en service en outre-mer. Pendant les années 1960, la Corse reste la grande oubliée des Trente Glorieuses. Cette situation est à l’origine de la contestation portée par de nouvelles générations qui dénoncent la persistance d’un clanisme qui a sclérosé la vie politique. À cela vont s’ajouter les répercussions de l’indépendance algérienne et l’effondrement d’un empire colonial qui permettait d’accéder aux emplois de la fonction publique.

Déçue par l’absence de perspectives politiques, une partie de la jeunesse militante adopte progressivement la lutte armée comme mode d’action.

La fin de la guerre d’Algérie

Face au sous-développement économique qui prévaut sur l’île, un plan d’action régional propose, en 1957, une stratégie de relèvement économique adaptée aux impératifs de la construction européenne. Ce plan repose sur deux sociétés d’économie mixte, la société de mise en valeur de la Corse (Somivac) et la société d’équipement touristique de la Corse (Setco).

En 1962, avec l’indépendance de l’Algérie, 17 500 rapatriés non corses s’installent sur l’île et bénéficient des aménagements de ces sociétés alors que les Corses sont tenus à l’écart. Comme l’explique l’historien Didier Rey, des frustrations naissent donc avec l’arrivée des rapatriés d’Algérie, porteurs d’une certaine forme de modernité. Les Corses se sentent sacrifiés, dépossédés du développement et, même, déracinés sur leur propre sol.

En 1965, des premiers attentats à l’explosif – non revendiqués – visent alors les « Pieds-noirs », la Somivac ou des complexes touristiques. Sur un fond de sentiment de spoliation, se constituent, autour des frères Edmond et Max Simeoni, les bases d’une revendication politique régionaliste, avec la création, en 1967, de l’Action régionaliste corse (ARC).

Aléria : un événement fondateur

Au début des années 1970 s’effectue en Corse le passage du régionalisme à l’autonomisme. La période correspond au Riacquistu, c’est-à-dire à la réappropriation de la langue, de la culture, de l’identité, de l’histoire, des expressions artistiques et culturelles ou encore des savoir-faire. Des combats à la fois politiques, culturels (création de groupes musicaux) ou écologiques sont menés. Notamment la lutte contre les « boues rouges » de la société italienne Montedison ou contre les projets d’essais nucléaires que le général de Gaulle veut mener sur le site d’anciennes mines en Balagne (Haute-Corse).

En janvier 1973, l’« Appel de Castellare » scelle l’acte de naissance du nationalisme corse dont les premiers mouvements clandestins, le Fronte Paesanu Corsu di Liberazione (FPLC) (créé le 8 octobre 1973) ou Ghjustizia Paolina, sont directement issus, à côté d’autres mouvements.

Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1974, la Corse connaît sa première « nuit bleue » marquée par une vague d’attentats. Le 22 mars de la même année, à la veille de la visite du premier ministre Pierre Messmer, le groupe Ghjustizia Paolina fait exploser un avion sur l’aéroport de Bastia-Poretta. La violence politique fait ainsi son apparition dans l’histoire contemporaine insulaire et s’y installe pour des décennies. Durant l’année 1975, quelque 226 attentats sont comptabilisés.

En août 1975, des militants de l’Action pour la renaissance de la Corse (ARC), avec à leur tête Edmond Simeoni, occupent les armes à la main une cave viticole d’un rapatrié à Aleria pour dénoncer le scandale de vins frelatés dont la Corse est victime. Mais l’opération se termine dans le sang : le ministre de l’intérieur Michel Poniatowski décide d’employer la force. Deux gendarmes sont tués et un militant de l’ARC est grièvement blessé. L’événement marque le début d’une période de tensions politiques et de violences entre la Corse et l’État.

La création du FLNC

À la fin de l’année 1975, des discussions ont lieu entre les diverses organisations clandestines et conduisent à une unification. Le 5 mai 1976, est signé la naissance du Front de libération nationale de la Corse (FLNC). Il constitue un tournant du processus de radicalisation, dans les discours et dans les actes.

Sa création est annoncée par une spectaculaire vague d’explosions dans les principales localités de l’île, mais aussi à Nice, à Marseille et à Paris. D’autres vont suivre. On en comptabilisera plus de 300 en 1976, et jusqu’à 438 en 1980.

Pour marquer le premier anniversaire de son existence, en mai 1977, le FLNC publie son Livre vert. La Corse est présentée comme une colonie victime de l’oppression exercée par la France et ses relais locaux que sont les clans. L’indépendance doit permettre à la Corse de mettre fin à cette situation. La dynamique s’inscrit dans un contexte intellectuel marqué par les luttes tiers-mondistes et les références à la guerre d’Algérie.

Durant cette période, la violence s’intensifie et les « nuits bleues » se succèdent accompagnées par des slogans comme « IFF », (I Francesi Fora, « les Français dehors »), ou encore « la valise ou le cercueil ».

Cette radicalisation s’explique en partie par des facteurs socioéconomiques. La crise économique des années 1970, marquée par la montée du chômage et le déclin de certains secteurs clés, accentue le sentiment de marginalisation ressenti dans l’île, notamment dans les milieux modestes ou précarisés.

Dérives et ambiguïtés de l’État

Face à cette montée de la violence clandestine, l’État adopte une stratégie ambivalente. D’un côté, il affirme son autorité par des opérations policières ponctuelles et spectaculaires ; de l’autre, il semble tolérer l’émergence de groupes « contre-terroristes », à l’image de l’organisation Francia, le Front d’action nouvelle contre l’indépendance et l’autonomie créé en 1977. Opposé aux nationalistes, le groupe mène des attentats contre des militants nationalistes. Son existence contribue à instaurer un climat de violence généralisée, où les frontières entre légalité et illégalité deviennent floues. Francia entretient des liens troubles avec des milieux politiques ou administratifs, ce qui alimente les soupçons de collusion avec l’appareil d’État.

Cette situation engendre une profonde défiance au sein de la population, qui perçoit une justice à deux vitesses où les violences des groupes antinationalistes semblent rarement sanctionnées.

L’affaire Bastelica-Fesch, en janvier 1980, constitue l’aboutissement de ces tensions. Une tentative d’action menée par Francia dans le village de Bastelica (Corse-du-Sud) déclenche une réaction en chaîne, aboutissant à une prise d’otages et à un siège spectaculaire d’un hôtel à Ajaccio. L’intervention des forces de l’ordre, marquée par des affrontements violents, entraîne la mort d’un CRS ainsi que celle de deux civils, complètement étrangers aux événements. La condamnation des dérives de l’État est unanime, d’autant que le gouvernement français reste muet.

En 1981, la gestion judiciaire de l’affaire renforce ce sentiment. Les responsables des violences liées aux réseaux parallèles bénéficient d’un traitement clément, tandis que les militants nationalistes sont lourdement condamnés. Ils bénéficieront un an plus tard de l’amnistie accordée par le président François Mitterrand. Néanmoins, cette inégalité va contribuer à légitimer, dans certains milieux, le recours à la violence comme forme de résistance.

Triomphe du nationalisme

Après une guerre fratricide et violente menée durant quelques années entre différentes branches nationalistes, les années 2000 voient le vote nationaliste gagner progressivement du terrain lors des scrutins électoraux. Finalement, cinquante ans après la naissance du FLNC, ce sont les autonomistes – pour qui l’avenir de l’île doit passer par le rejet de la violence – qui prennent le dessus dans la vie politique insulaire.

Comme l’explique le politologue Andria Fazi, les résultats électoraux de 2017 attestent une « mainstreamisation » du vote nationaliste, capable désormais d’attirer des citoyens issus de tous bords politiques.

Lors des élections territoriales de juin 2021, Gilles Simeoni, président sortant de l’exécutif corse, obtient la majorité absolue, sans alliance avec d’autres listes nationalistes, et choisit l’autonomie comme l’une de ses priorités politiques.

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04.05.2026 à 16:14

Que faire de la violence dans les textes sacrés ?

Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Jusqu’où peut-on aller pour limiter l’exposition du grand public, et notamment de la jeunesse, aux passages les plus belliqueux des textes sacrés du monothéisme ?
Texte intégral (1776 mots)
*La Victoire de Josué sur les Amalécites* (1624-1626), par Nicolas Poussin. Musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg, Russie)/Wikipédia

Le Coran comme la Bible comportent de nombreux passages qui peuvent être interprétés comme des appels directs à commettre des actes violents. Est-il possible – et est-il souhaitable – de limiter leur diffusion, spécialement auprès des jeunes ? Faut-il les accompagner d’une notice spécifique ? Ou compter sur la capacité de discernement des lecteurs ?


Dans une tribune publiée par le Figaro, une quarantaine de personnalités, dont Élisabeth Badinter et la sœur de Samuel Paty, ont demandé l’interdiction d’une dizaine d’ouvrages qualifiés d’islamistes et leur retrait de la plateforme du Pass Culture, dispositif d’accès aux activités culturelles mis en place par le gouvernement français à destination des jeunes entre 15 ans et 20 ans. Les livres incriminés sont, en l’occurrence, pour la plupart, déjà accessibles en ligne gratuitement.

Mais l’un d’entre eux, le Muwatta, retient plus particulièrement l’attention. Il s’agit en effet d’un texte écrit par Malik ibn Abbas, un imam du VIIIᵉ siècle à l’origine du malékisme. Or, ce courant de pensée constitue l’une des quatre écoles canoniques de l’islam sunnite, avec le chafiisme, le hanafisme et le hanbalisme. De plus, le Muwatta est considéré comme le plus ancien traité de jurisprudence islamique et une des principales sources de référence des hadiths, les dires du prophète.

Passages spécifiques du Coran et de l’Ancien Testament

Les pétitionnaires reprochent à l’imam Malik ibn Abbas d’appeler au meurtre, de légitimer la lapidation et de justifier le fait de « couper la tête » des apostats. À ce titre, on pourrait tout aussi bien envisager de restreindre la circulation du Coran. Le cinquième verset de la sourate du Repentir invite en effet à exterminer les polythéistes : « Tuez les idolâtres partout où vous les trouverez », ordonne-t-il.

« Quand vous rencontrerez les infidèles, ajoute la quatrième sourate, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage. »

Les moudjahidines n’en seront que mieux récompensés. La troisième sourate précise ainsi que « l’indulgence et la miséricorde vous attendent […] si vous mourez ou si vous êtes tués en combattant dans le sentier de Dieu ».

En poursuivant la lecture des textes sacrés des religions abrahamiques, on s’aperçoit cependant que la Bible n’est pas moins sanguinolente. L’Ancien Testament, en particulier, regorge de mille et une précisions sur la manière de sacrifier des animaux et développe une vision très militarisée du monde en comparant le croyant à un soldat ou un mercenaire. D’après le décompte de certains auteurs, il comprendrait entre 600 et 1 700 passages ayant trait à des actes de violence.


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Le Seigneur dispose ainsi d’un « arsenal » dont il peut tirer « les armes de sa colère ». Le Livre de Job précise que « la puissance et la terreur appartiennent à Dieu », tandis que l’ange de l’Éternel s’en va tuer 185 000 Assyriens qui voulaient s’en prendre aux Juifs.

Dans le Premier Livre des Psaumes, le Seigneur est une arme de combat au service d’une lutte xénophobe et suprémaciste qui vise à asservir les peuples étrangers et mécréants. Il poursuit ses ennemis, les atteint, les anéantit et les « brise ». Il « extermine » ceux qui le haïssent, les « broie comme la poussière » et les « foule comme la boue des rues » pour mettre Israël « à la tête des nations », assujettir les autres peuples et obtenir l’obéissance des « fils de l’étranger ».


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Un Dieu sans pitié ?

Le Dieu de l’Ancien Testament est d’autant plus résolu qu’il ne veut avoir « pitié d’aucun de ces méchants infidèles ». Dans le Livre d’Esaïe, par exemple, il trempe son épée dans le « sang des agneaux » pour punir les peuples voués à l’extermination et exercer sa colère « sur toutes les nations ».

« Il les livre au carnage. Leurs morts sont jetés, leurs cadavres exhalent la puanteur, et les montagnes se fondent dans leur sang. »

Dans le Premier Livre de Samuel, le Seigneur ordonne au peuple d’Israël d’aller punir les Amalécites, une tribu de nomades accusée d’avoir tenté d’entraver la sortie des Hébreux d’Égypte. Il faut effacer la mémoire de cette race maudite et n’en épargner aucun :

« Tu mettras à mort hommes et femmes, enfants et nourrissons, gros bétail et petit bétail, chameaux et ânes. »

Dans le Livre de Jérémie, Dieu ordonne de détruire « les fils de l’Orient », en l’occurrence les populations de la péninsule arabique. Il invite à piller leurs tentes, leurs chameaux et leurs troupeaux jusqu’à ce que leur terre devienne un « repaire de chacals, un désert pour toujours » :

« Personne n’y habitera, aucun homme n’y séjournera. »

Les Égyptiens et leurs alliés éthiopiens et libyens ne sont pas non plus épargnés dans le Livre d’Ezéchiel. Leurs villes seront dévastées et leur territoire est appelé à devenir un désert pendant quarante ans.

De tous les textes sacrés des religions abrahamiques, l’Ancien Testament est en fait le plus violent si l’on en croit des décomptes selon lesquels il comporterait 5,3 % de mots faisant allusion à des tueries ou des destructions, contre 2,8 % dans le Nouveau Testament et 2,1 % dans le Coran.

Alors que faire ? Faut-il aussi retirer la Bible des bibliothèques municipales et de la plateforme du Pass Culture ?

Quelles solutions – et en faut-il ?

Les signataires de la tribune du Figaro reprochent aux auteurs d’ouvrages islamistes de ne pas avoir fait « l’exégèse de hadiths ou de sourates pour présenter ce qui, à une époque, constituait la base d’une pratique religieuse datée, ancienne, celle du Moyen Âge arabo-islamique, société guerrière, expansionniste, colonisatrice et esclavagiste ».


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À suivre ce raisonnement, faudrait-il donc uniquement diffuser des versions de la Bible comportant des notes explicatives pour garantir « une mise à distance critique », ou bien insérer un avertissement pour prévenir le lecteur que certains passages peuvent choquer ? Après maintes tribulations, Tintin au Congo a, par exemple, été réédité en 2023 avec un avant-propos expliquant les préjugés coloniaux en vigueur au moment de la première parution de l’album de Hergé. Celui-ci avait en effet été vivement critiqué pour son racisme et sa xénophobie. En 2010, un citoyen belge et le Conseil représentatif des associations noires (Cran) avaient ainsi demandé, en vain, qu’on en interdise la vente. Dans certaines libraires du Royaume-Uni, à partir de 2007, l’album avait été déplacé des rayons enfants vers la section des BD pour adultes.

Le Coran et la Bible sont aussi des livres qui continuent d’être vendus, et pas seulement des textes sacrés et vénérés par les croyants. Il est évidemment important de les contextualiser pour en avoir une compréhension plus fine. Mais on ne peut a priori ni les corriger ni les expurger.

Pour les pouvoirs publics, la situation est d’autant plus inextricable qu’il ne leur revient pas de se mêler des débats des théologiens en vue d’imposer une exégèse plutôt qu’une autre. Tout bien considéré, il vaut donc mieux laisser le Muwatta sur la plateforme du Pass Culture, reconnaître « la face sombre de la Bible » et apprendre à vivre ensemble avec le legs d’un passé extrêmement violent.

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Marc-Antoine Pérouse de Montclos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.05.2026 à 14:28

Vie et mort du Front de libération nationale corse

Thierry Dominici, Maître de conférence en science politique, Université de Bordeaux
À l’occasion des cinquante ans du FLNC, retour sur l’histoire d’un mouvement clandestin qui a marqué la vie politique corse et éclaire les évolutions du nationalisme insulaire.
Texte intégral (1906 mots)

À l’occasion de l’anniversaire de la création du FLNC il y a cinquante ans, retour sur la trajectoire singulière d’un mouvement clandestin qui a profondément marqué la vie politique corse. Entre revendication anticoloniale, structuration armée et recompositions internes, son histoire éclaire les transformations contemporaines du nationalisme insulaire.


En Corse, la première action violente contre l’État date de février 1973. Elle est revendiquée par le Front paysan corse de libération (FPCL). Composé d’agriculteurs, de commerçants et d’étudiants, ses credo sont la reconnaissance de la nation et de la langue corse, l’exclusion des colons, la corsisation des emplois, et le rapatriement des Corses de l’extérieur.

Puis, dès l’année 1974, apparaît une seconde organisation clandestine : la Ghjustizia Paolina (GP), constituée de jeunes militants pour la plupart étudiants. Elle revendique des attentats d’envergures contre des cibles définies comme colonialistes.

Le 24 avril 1974, le FPCL annonce sa fusion avec la GP et en mai 1974, ils diffusent un manifeste qui officialise un passage à la lutte de libération nationale et donc à la création d’un Front de libération de type mouvement de décolonisation. C’est dans ce contexte, suite à une vague de 22 attentats, durant la nuit du 4 au 5 mai 1976, qu’apparaît le FLNC.

Une inscription parmi les luttes anticoloniales

Dans sa première conférence de presse en juillet 1976, le FLNC menace directement l’État au nom du peuple corse et rappelle que ses membres « n’ont pas d’attachement ni avec l’extrême droite ni avec les socialistes et autres révolutionnaires de gauche : ses membres sont, avant toute chose, nationalistes corses ». Ainsi, le FLNC expose un projet d’indépendance dont le point nodal est le choix des Corses à déterminer par la voie référendaire la souveraineté de l’île. Très critique envers les actions des autonomistes, il rappelle aussi que seule une lutte armée contre l’État dit colonial permettrait « de sauvegarder ce qu’il reste du peuple corse ». Le FLNC propose également l’extension du domaine de la revendication anticoloniale à la lutte de libération nationale :

« Corses, reprenons la voie de nos ancêtres, le fusil à la main, pour libérer notre patrie. Nous n’avons plus le choix. »

S’inspirant des situations des autres luttes de décolonisation, il précise que seule « cette période de désaliénation permettra [au] peuple de choisir démocratiquement son destin avec ou sans la France ».

Sur le plan de la production de la violence contre l’État, à l’inverse de ses homologues européens (ETA ou IRA), le FLNC propose alors une violence ciblée et mesurée, pour ne pas dire contrôlée. Pour les insulaires, ses actions sont perçues comme légitimes tant qu’elles restent au service de la défense et de la sauvegarde des intérêts des Corses.

Le manifeste de 1977 du FLNC « La liberté ou la mort » propose un programme d’actions « de légitime défense » du peuple corse contre un État jugé « comme colonial », car « d’occupation ». Il s’articule autour de cinq points :

  • la destruction de tous les instruments du colonialisme français : armée, administrations, etc. ;

  • l’instauration d’un pouvoir populaire démocratique, expression de tous les patriotes corses ;

  • la confiscation des grandes propriétés coloniales et des trusts touristiques ;

  • la réalisation d’un pouvoir agraire pour assurer les aspirations des paysans, des ouvriers, des intellectuels et débarrasser le pays de toutes les formes d’exploitation ;

  • le droit à l’autodétermination après une période transitoire de trois ans, durant laquelle l’administration se fera à égalité entre forces nationalistes et forces d’occupation.

Phénomène classique des bras armés européens, le FLNC a en réalité un caractère plus pragmatique que révolutionnaire. Des stratégies personnelles traversent le mouvement, en faisant une organisation floue aux dérives parfois affairistes. Mais le FLNC cherche à soigner son image et à occuper l’espace public. Au-delà d’une présence dans chaque secteur de l’île, dès 1980, il crée une vitrine publique, la CCN (A Cunsulta di i Cumitati Nazionalisti : littéralement Rassemblement ou Assemblée des comités nationalistes), qui endosse le rôle symbolique de porte-parole de la lutte de libération nationale du peuple corse.

Son discours tourné sur l’indépendance (mais aussi la révolution et le marxisme) parle à une jeunesse qui ne se retrouve pas dans le projet d’autonomie proposé par les autonomistes depuis les années 1960 (des compétences et pouvoirs élargis pour la Corse, tout en restant au sein de la France dont l’État conserve le régalien).

L’interdiction de l’indépendantisme corse

Le FLNC est néanmoins dissout par les pouvoirs publics le 5 janvier 1983. À partir de cette date, le front et ses officines sont assimilés à des organisations illégales et terroristes.

Le 28 septembre 1983, la CCN est également dissoute par le gouvernement, qui empêche ainsi l’indépendantisme corse d’exister légalement.

Néanmoins, ces dissolutions entraînent auprès de l’opinion locale un soutien populaire qui pousse le FLNC à s’engager sur la voie de la légalité, le 3 octobre 1983, en créant un parti politique, le Mouvement corse pour l’autodétermination (MCA) qui entend être plus proche de la société civile. Avant le MCA, seuls les autonomistes proposaient une opposition politique (par exemple en participant aux élections locales).

Avec le MCA comme vitrine politique, le FLNC peut désormais prétendre concurrencer dans l’espace public les partis politiques autonomistes. Il assoit ainsi sur le plan idéologique et doctrinal un discours reliant le combat anticolonial à l’action institutionnelle. Mais en janvier 1986, en raison d’une trop grande proximité idéologique avec l’officine clandestine, le MCA se voit interdit à son tour.

Les guerres fratricides

Paradoxalement, cette période se traduit par une rupture de l’unicité de la lutte armée et fragmentera, en 1989-91, le FLNC en trois nébuleuses distinctes mais très proches sur le plan idéologique : le Canal historique, le Canal habituel et Resistenza.

Ces FLNC se plongent alors à corps perdu dans une guerre fratricide de légitimité, sorte d’indépendantisme anthropophage, qui se soldera par une vingtaine de morts et une perte de sens idéologique pour les militants de base. En effet, de 1989 à 1997, ces trois nébuleuses produisent des actions violentes, mais celle-ci représentent des surmarquages territoriaux plus qu’une réelle volonté politique. Subséquemment, elles poussent les activistes de l’époque à suivre des voies contradictoires avec l’idéologie de base du FLNC originel.

En 1997, le Canal habituel s’autodissout, Resistenza se met en sommeil et le Canal historique, tout en étant considérablement affaibli, sort vainqueur de cette quête pour la légitimité de la lutte de libération nationale. Néanmoins, on observe également l’apparition de nouvelles nébuleuses dissidentes agissant comme un moyen de pression au Canal Historique au sein ou à l’extérieur de celui-ci. Certaines ont des origines troubles à l’image du Sans Sigle (commando à l’origine de l’assassinat du préfet Claude Érignac en février 1998).

Par la suite, de 1997 à 2014, la lutte de libération nationale semble n’être plus du tout au service de la cause indépendantiste. La guerre fratricide pour la quête de la légitimité de la lutte armée fait que la cloison entre violence politique et organisation criminelle est devenue très mince. Les deux phénomènes semblent s’imbriquer l’un dans l’autre, au point que cette évolution de la violence conduira inexorablement le FLNC à se démilitariser en juin 2014.

Aujourd’hui, l’imaginaire collectif est toujours imprégné d’une vision de la Corse comme lieu de violence endémique. Pourtant, la démilitarisation du FLNC a permis un rapprochement des forces partisanes autonomistes et indépendantistes. En décembre 2015, cela a donné lieu pour la première fois dans l’histoire politique de l’île à la victoire à l’élection régionale d’une alliance entre autonomistes et indépendantistes, ouvrant sur une solution politique et une probable évolution du statut de l’île. Plusieurs cadres du FLNC sont désormais des membres importants de la société civile sur le plan économique, social ou politique (élus, collectifs et association d’anciens prisonniers).

Néanmoins, l’esprit du FLNC prédémilitarisation plane encore en partie sur la société insulaire : des néo-groupuscules se revendiquent héritiers de la structure et quelques jeunes activistes rêvent d’un retour de la lutte armée. Objectif ? Obtenir l’indépendance de l’île et, surtout, bénéficier d’un capital guerrier.

The Conversation

Thierry Dominici ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

03.05.2026 à 16:15

« Pourquoi l’attitude psychanalytique me sert de boussole dans ce monde chaotique »

Nicola Redhouse, Lecturer, Publishing and Editing, The University of Melbourne
Face à un monde instable et violent, il est tentant de se raccrocher à des certitudes. Mais c’est peut-être son contraire – la curiosité – dont nous avons besoin.
Texte intégral (3035 mots)
« La curiosité est l’opposé du fanatisme ; elle nous conduit à nous interroger : “Existe-t-il d’autres vérités ?” », écrit le psychanalyste Mannie Sher. Triff/Shutterstock

Face à un monde instable et violent, il est tentant de se raccrocher à des certitudes et à des logiques d’opposition binaires et partisanes. L’essayiste Nicola Redhouse s’inspire du psychanalyste Wilfred Bion (1897-1979), selon qui être en prise avec la réalité implique de supporter l’incertitude. En un sens positif, cette incertitude permet de déployer une ouverture d’esprit et une curiosité salutaire.


Lorsque j’enseignais l’écriture de nouvelles, je citais souvent Meg Wolitzer : « Vous vous retrouverez dans un endroit que vous ne connaissiez pas. Un endroit où vous ne pensiez pas aller. »

Le principe, disais-je à mes étudiants, c’est de rendre le lecteur curieux. C’était il y a dix ans. Depuis, la curiosité semble passée de mode.

L’IA encourage des réponses rapides, souvent fragiles, plutôt que des enquêtes patientes et nuancées (alors qu’en ce moment, une culture du mensonge à la Maison Blanche – comme lorsque Donald Trump a affirmé qu’un changement de régime avait eu lieu en Iran – exigerait un travail de vérification rigoureux). L’IA favorise aussi des formes de divertissement brèves et superficielles, dans un monde où 36 % des 18–24 ans s’informent via TikTok.

Aujourd’hui, le monde paraît particulièrement instable. De nouveaux conflits en Iran et au Liban s’ajoutent à ceux d’Ukraine et de Gaza – où un cessez-le-feu tient, pour l’instant. Trump se dispute avec le pape. Le seul point lumineux : la défaite de l’autocrate Viktor Orban en Hongrie. Tout cela sur fond d’accélération de la catastrophe climatique.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que nous cherchions de la certitude. Mais c’est peut-être son contraire – la curiosité – dont nous avons besoin. Elle pourrait rouvrir un peu les possibles, nous permettre de nous intéresser à ce que ressent l’autre, à la manière dont il souffre, ou même à ce qui pourrait nous faire rire ensemble.

Ma vision du monde a été profondément marquée par le psychanalyste du XXe siècle Wilfred Bion et par ce que l’on appelle « l’attitude psychanalytique » : une curiosité ouverte, disponible, dépourvue de précipitation. Les idées de Bion offrent, me semble-t-il, une manière de rencontrer le monde – et peut-être d’en atténuer les formes actuelles de fondamentalisme.

L’attitude psychanalytique

Avec le temps, je me suis moins intéressée aux réponses qu’à comprendre ce qui nous amène à nous questionner – à tâtonner à l’aveugle. À essayer d’imaginer ce que cela ferait d’être hors de mon propre corps, ou dans la tête de quelqu’un d’autre. « La curiosité est l’opposé du fanatisme ; elle nous conduit à nous interroger : “Existe-t-il d’autres vérités ?” », écrit le psychothérapeute Mannie Sher.

Pour Wilfred Bion, la possibilité même de penser – et d’être en prise avec la réalité – dépend de notre capacité à supporter l’incertitude. Sans cela, la pensée bascule facilement dans la peur, la colère, ou des fantasmes d’anéantissement.

Wilfred Bion. Facebook

Bion comprenait qu’adopter une posture de savoir préalable empêchait la possibilité d’une compréhension véritable. Son travail s’appuyait sur ce que le poète John Keats considérait comme essentielle à toute grande pensée – la « capacité négative » qu’il définit comme « la faculté chez un homme de savoir exister au sein des incertitudes, des mystères, des doutes, sans vouloir d’irritante façon rejoindre à tout prix le terrain des faits et de la raison ».

La théorie de Bion prend sa source dans la relation mère-bébé. La mère ou la personne qui s’occupe de l’enfant adopte une forme d’écoute et d’attention et supporte de ne pas comprendre ce que veut le bébé. Elle peut contenir la rage ou la déception du nourrisson par le langage et par des gestes apaisants – comme gazouiller ou bercer – jusqu’à comprendre ce qu’il exprime en répondant à ses besoins.

« L’attitude psychanalytique » est devenue la pierre angulaire d’un travail fécond pour ceux qui s’inspirent de la pensée de Bion. Le psychothérapeute Robert Snell la décrit comme « une orientation émotionnelle… un engagement, fondé sur le respect, à maintenir une posture radicalement ouverte d’esprit ».

Confronter des vérités complexes

Le partisanisme, l’indignation et les divisions profondes caractérisent de plus en plus notre culture politique et idéologique.

Le conflit à Gaza est devenu un point de cristallisation. Prendre position – ou être perçu comme appartenant à un camp – comporte désormais des risques réels.

« Le conflit entre Israël et Gaza est la question la plus polarisante du XXIe siècle », déclarait un participant à un sondage de 2024.

Sur les réseaux sociaux, la vitesse de circulation des informations fausses ou incendiaires, combinée à la brièveté imposée, renforce cette polarisation. Il en résulte une forme de certitude assénée qui empêche d’entendre d’autres vérités – celles, vécues et émotionnelles, d’individus ou de communautés qui ne sont pas les nôtres.

Ces vérités, souvent hors de nos algorithmes, demandent que nous baissions un peu nos défenses et que nous écoutions vraiment – pour être touchés.

Ces dernières années, cela m’est arrivé. Je suis juive, et j’ai été bouleversée de voir combien, après le 7 octobre, certains ont nié ou minimisé les attaques du Hamas. Mais j’ai aussi commencé à me demander ce que je ne savais pas – ou ce que j’avais évité de comprendre. Je n’avais été formée qu’à certaines parties de l’histoire d’Israël. Je suis devenue curieuse.

Cela a ouvert ma pensée à des expériences auxquelles je ne m’étais pas assez confrontée : j’ai écouté des témoignages palestiniens, lu des récits historiques palestiniens, regardé des images de Gaza – en m’efforçant de le faire sans le poids de ce que je croyais déjà savoir. J’en ai été profondément bouleversée.

Je conservais le sentiment d’horreur et de chagrin face aux événements du 7-Octobre ainsi que le souvenir de mes propres expériences récentes d’antisémitisme.

La compréhension à laquelle je suis parvenue était d’ordre émotionnel. Elle est contenue dans les mots d’un survivant de la Shoah manifestant en Israël : « Je ne pense pas que nous puissions nous souvenir de notre souffrance sans reconnaître celle de Gaza… Elle occupe la même place dans mon cœur. »

Nous ne pouvons parvenir à ce type de connaissance que si nous pouvons, comme l’écrit Sher, « faire notre deuil sans accusation […] rester liés sans sombrer dans l’idéologie […] préserver la capacité de penser au milieu du bruit de la certitude ».

Ces vérités peuvent être désordonnées : des récits où les coupables sont aussi des victimes, ou l’inverse ; où des individus ordinaires commettent des actes terribles au nom de la bureaucratie ; où des sociétés entières, sous l’emprise d’un pouvoir ou d’un système brutal, agissent mal – ou n’agissent pas du tout. Elles peuvent même impliquer notre responsabilité.

Se détourner de ces vérités ne fait que renforcer les oppositions simples – ce « nous » contre « eux » – dans lesquelles peuvent s’enraciner des horreurs comme les génocides, les pogroms ou les nettoyages ethniques.

Attention, algorithmes et « faits alternatifs »

« Les intérêts qui sont les nôtres, l’attention que nous développons à certaines choses semblent être les meilleurs moyens d’accéder aux vies que nous désirons », écrit le psychanalyste Adam Phillips.

Toute forme d’attention autre que fragmentée est devenue un luxe. Tout semble accéléré, y compris le processus de recueil des informations et de formation de nos opinions.

Une analyse de 35 millions de publications Facebook a montré que 75 % des liens partagés n’avaient même pas été lus par ceux qui les publiaient. Une étude de grande échelle sur Twitter (désormais X) a montré que la position idéologique d’un utilisateur dans un débat prédit ses positions dans d’autres. Nous tirons des vérités de discours de ceux avec qui nous sommes déjà d’accord.

L’« autre camp » propose souvent une autre vérité. L’écart se creuse.

Qu’est-ce qui est encore réel, pourraient demander les plus jeunes, à une époque où l’on peine à distinguer une chanson humaine d’une chanson générée par une IA ; où les arnaques se multiplient ; où les sites satiriques désorientent plus qu’ils ne font rire.

Sur les réseaux sociaux, où nous passons plus de temps que jamais, les contraintes d’espace et d’immédiateté façonnent la manière dont nous formulons nos pensées, en favorisant des conclusions tranchées.

Nous savons déjà – et nous pensons en savoir assez. Des histoires entières sont réduites à des slogans. Des traumas personnels réduits à 30 caractères. J’aime, je ris, j’adore, je compatis, je m’indigne. Un seul clic.

Ce type de savoir ne peut pas accueillir le réel.

Une incertitude féconde

Cela laisse aussi peu de place à une position de non-savoir – ce que j’appelle une « incertitude générative ». Une position qui peut ouvrir à un déplacement, à un changement. Un point de départ plutôt qu’une fin.

Il y a des années, après une table ronde, une femme s’est approchée de moi pour me dire qu’elle n’achèterait pas mon livre. « Il a l’air de poser beaucoup de questions, et moi je veux des réponses. » À l’époque, cela m’avait amusée. Aujourd’hui, beaucoup moins.

Avec sa logique de repérage de motifs, l’IA propose précisément ce type de savoir fermé – sans place pour l’incertitude. Elle peut être utile pour traiter certaines données, par exemple en identifiant des maladies rares. Mais elle commet des erreurs dès qu’il s’agit de contexte, donnant parfois des conseils dangereux, notamment sur les troubles alimentaires ou la dépression.

Les réponses automatisées répondent à notre désir de savoir sans passer par le travail de recherche – un processus qui demande du temps, de la réflexion, parfois une lecture étendue. C’est pour cette raison que la philosophe Gillian Rose a critiqué la tendance à écrire « en tant que » – « en tant que femme », « en tant que juive » – comme si l’identité pouvait tenir lieu de savoir.

« Ma trajectoire ne suit aucune logique de ce type », écrit-elle. « Si je savais qui ou ce que je suis, je n’écrirais pas. » Comme tant d’autres, elle écrit pour le découvrir.

Accueillir la confusion

En dehors du cabinet de psychanalyse, nous pourrions mobiliser cette « attitude psychanalytique » pour transformer l’indignation brutale qui domine tant de prises de parole en ligne en une curiosité tournée vers nous-mêmes – afin de mieux comprendre nos propres désirs et préjugés. « Nous devrions accueillir la confusion comme un état d’esprit souhaitable », écrit le psychanalyste Stephen Seligman.

Il ne s’agit pas de renoncer à la vérité. Nous devons nous baser sur les témoignages, les archives, les faits afin de poser un jugement « discipliné et sobre » selon les mots de Raimond Gaita.

Le savoir auquel j’aspire naît de cette double exigence : une ouverture réelle et une fidélité aux faits.

Nous devons aussi être capables de supporter l’ambivalence du réel, sans céder à ce que le philosophe Paul Katsafanas appelle une « politique du ressentiment ».

La peur ou la haine qui nous rendent si sûrs de la faute de l’autre doivent être tempérées par une capacité à s’intéresser à l’autre.

La curiosité, alliée à la colère, peut produire ce que la philosophe Martha Nussbaum appelle une « colère de transition » – une colère tournée vers la réparation plutôt que la vengeance.

Les leçons de la littérature

L’une de mes nouvelles préférées est « The Lottery », de Shirley Jackson, récit troublant d’un village où l’on procède à une lapidation rituelle. Le choc – comprendre que le tirage au sort désigne celui qui sera mis à mort  – est vertigineux.

Lors de sa publication dans le New Yorker en 1948, le texte a suscité incompréhension et protestations. Beaucoup de lecteurs pensaient qu’un tel village existait réellement.

Aujourd’hui, cette histoire de violence collective ressemble presque à un reportage. Mais la forme littéraire qui me semble la plus à même de nous aider aujourd’hui est le poème.

Le psychanalyste et poète David Shaddock écrit que l’imagination poétique, comme le travail analytique, ouvre un espace de vérité psychique : Un « champ qui s’ouvre lorsque le réel est reconnu ». Nous sommes touchés – et cette capacité à être touchés nous ancre dans le réel.

La poésie peut désarmer nos certitudes et créer un espace où quelque chose de nouveau peut advenir. Un espace d’imagination où nous cessons d’être sûrs – pour redevenir curieux.

The Conversation

Dr Mannie Sher est un parent de l'auteur

29.04.2026 à 16:32

Drones, robots, IA : la technologie suffit-elle à préparer la guerre du futur ?

Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia
Marie Roussie, Docteur en science de gestion, spécialisée en prospective, Université Paris Dauphine – PSL
Drones, IA, armes hypersoniques : la guerre du futur est souvent pensée par la technologie. Une vision partielle qui masque les dynamiques prépondérantes des conflits de demain.
Texte intégral (2055 mots)

La prospective militaire ne se contente pas de décrire l’avenir, elle contribue à le façonner. Dès lors, une question s’impose : quelles hypothèses guident aujourd’hui nos représentations de la guerre, et que laissent-elles dans l’ombre ?


Les imaginaires contemporains de la guerre sont saturés d’images technologiques : drones autonomes, essaims robotisés, intelligence artificielle, armes hypersoniques, cyberconflits permanents. La conflictualité du futur s’y donne à voir comme un théâtre d’objets, toujours plus rapides, plus intelligents, plus autonomes.

Ces représentations ne sont pas fausses. Mais elles sont incomplètes – et, à bien des égards, trompeuses. En concentrant l’attention sur les innovations visibles, elles produisent un effet de substitution cognitive : la technologie devient le lieu apparent de la transformation, reléguant au second plan les dynamiques structurelles qui conditionnent pourtant son efficacité.

Ce déplacement du regard n’est pas neutre. Il reconduit une forme de fétichisme technologique où les artefacts sont perçus comme des causes, plutôt que comme des expressions de systèmes plus profonds. Or, les guerres ne se gagnent pas uniquement par les objets que l’on voit, mais par les structures que l’on ne voit pas (logistiques, industrielles, organisationnelles, sociales).

Nous continuons à observer la guerre par sa surface, mais beaucoup de choses se jouent ailleurs.

Quelles variables importent le plus ?

L’histoire militaire l’a souvent montré : les conflits sont moins déterminés par une innovation isolée que par la combinaison de facteurs structurels. La logistique, la capacité industrielle, la cohésion sociale, l’organisation des forces ou la résilience économique jouent souvent un rôle déterminant.

L’historien et analyste Stephen Biddle, dans un ouvrage déterminant écrit au début des années 2000, Military Power, démontre ainsi que la performance militaire dépend moins de la sophistication technologique que de l’intégration de cette technologie dans un « système de combat moderne » cohérent, reposant sur la coordination interarmes, la dispersion des unités, la discipline tactique et la capacité d’adaptation. Pour l’auteur, la supériorité américaine lors de la guerre du Golfe en 1991 ne s’explique pas uniquement par la possession de munitions guidées de précision, ou d’autres technologies d’ailleurs, mais par leur insertion dans un ensemble doctrinal et organisationnel plus large, combinant renseignement, commandement, logistique, dimensionnement adéquat des unités et supériorité aérienne. Autrement dit, la technologie n’est performative que lorsqu’elle est absorbée par un système capable de la rendre opérante.

La guerre moderne dépend par exemple de systèmes logistiques complexes, de réseaux énergétiques, de chaînes d’approvisionnement mondialisées et de capacités industrielles capables de soutenir un effort militaire prolongé. Souvent présenté comme l’avion de combat le plus avancé au monde, le F35 américain dépend d’un système informatique qui centralise notamment toutes les données de maintenance et d’opération (initialement le système ALIS remplacé progressivement par ODIN). Comme le montrent plusieurs rapports, cette dépendance crée des vulnérabilités importantes : remontée des données d’usage et de maintenance aux États-Unis avec une potentielle perte de souveraineté induite pour les usagers non américains, dépendance aux infrastructures états-uniennes, difficultés de maintenance, etc. Ainsi, une plateforme technologiquement supérieure peut devenir un point de fragilité systémique si elle s’inscrit dans un écosystème logistique instable ou centralisé.

De même, des variables moins visibles peuvent s’avérer décisives, comme le moral des troupes, la cohésion des sociétés, la culture organisationnelle des armées, la capacité d’adaptation doctrinale ou le lien entre les armées et le politique.

Le cas ukrainien semble en être un excellent exemple : cohésion nationale, commandement décentralisé, capacité d’innovation tactique, intégration rapide de technologies civiles (drones commerciaux, plates-formes de communication comme Telegram ou Starlink). Cette « adaptabilité distribuée » a permis à l’Ukraine de compenser des asymétries initiales majeures en matière de puissance de feu et de ressources.

Dans cette perspective, la question n’est pas que les technologies sont secondaires, mais c’est simplement qu’il faut les appréhender moins comme des ruptures autonomes que comme des multiplicateurs d’effets au sein de systèmes plus larges. Elles n’abolissent ni la friction ni l’incertitude ; elles vont simplement redéfinir les termes dans lesquels ces dernières s’expriment. Les asymétries technologiques n’ont pas permis aux États-Unis de remporter la guerre en Afghanistan, certains critiques expliquant simplement que les Américains n’avaient pas compris la nature sociale, culturelle et politique du conflit. Et aucune technologie n’a semblé capable de pallier cela.

Comprendre les conflits contemporains et à venir implique donc de déplacer le regard : des objets visibles vers les dynamiques invisibles, des capacités affichées vers les structures profondes, des innovations spectaculaires vers les processus d’apprentissage et d’adaptation qui en conditionnent l’efficacité réelle.

Si l’on prend cette idée de multiplicateur, l’intelligence artificielle, par exemple, améliore les capacités de ciblage ou de reconnaissance, mais elle transforme également des dimensions moins visibles : optimisation logistique, gestion sanitaire des forces avec un accompagnement aux décisions de triage médical, anticipation des risques environnementaux ou épidémiologiques, logistique des médicaments. Des travaux récents en défense montrent ainsi que l’IA peut avoir des effets systémiques en modifiant les processus de décision, les structures de commandement et les modes de formation.

Un jeu d’anticipations imbriquées

Même si nous regardions les bonnes variables, un problème fondamental demeurerait : l’adversaire pense aussi. La stratégie n’est pas une science exacte, c’est un jeu d’anticipations imbriquées, chaque acteur tentant d’anticiper les décisions des autres. Mais il doit aussi anticiper ce que les autres pensent qu’il fera lui-même. Cette dynamique produit des chaînes d’anticipation complexes, où les perceptions et les représentations jouent un rôle central.

La guerre devient alors, en partie, une collision d’erreurs anticipées. Les conflits pouvant émerger plus facilement lorsque plusieurs acteurs interprètent mal les intentions de leurs adversaires, surestiment leurs propres capacités ou sous-estiment les risques d’escalade. Les surprises stratégiques pouvant naître ou être aggravées par ces décalages de perception.

Les scénarios, les discours prospectifs et les imaginaires de guerre ne se contentent pas, quant à eux, de décrire des évolutions possibles : ils contribuent à orienter les comportements présents. Les acteurs prennent leurs décisions en fonction de futurs anticipés, même incertains. Ces « attentes fictionnelles » structurent ainsi les investissements, les doctrines et les arbitrages stratégiques.

Cette performativité des visions du futur est aujourd’hui largement documentée. Les technologues et historiens Sheila Jasanoff et Sang-hyun Kim ont ainsi introduit en 2015 la notion « d’imaginaire sociotechnique » pour désigner la manière dont des représentations collectives du futur orientent les politiques publiques et les trajectoires technologiques. Appliquée au domaine militaire, cette approche permet de comprendre comment certaines visions de la guerre – notamment celles centrées sur l’autonomie, la vitesse et la précision algorithmique – structurent déjà les programmes d’armement et les doctrines d’emploi.

Sorti en 2021, le long métrage Zone hostile met en scène un pilote de drone obligé de faire équipe avec un officier androïde dans une zone militarisée.

Les visions du futur circulent aujourd’hui dans les doctrines militaires, les think tanks, les simulations de crise, mais aussi dans la culture populaire, les jeux vidéo ou les représentations médiatiques de la guerre. Et ces récits contribuent à structurer les attentes collectives et les décisions stratégiques. Les États-Unis ont clairement compris à quel point ces récits jouent un rôle stratégique.

Des recherches soulignent l’imbrication étroite de Hollywood, du Pentagone et de l’industrie de défense dans la production d’images de guerre. Ces représentations ne se limitent pas à la sphère culturelle : elles participent à la légitimation des choix stratégiques et à la diffusion internationale d’un imaginaire technologique de la conflictualité. Leur diffusion est telle qu’elles ont d’ailleurs un impact sur les visions européennes, affectant notre capacité à envisager de manière originale et alternative les conflits à venir.

Ne pas rétrécir le futur

La prospective militaire ne vise pas à prédire avec exactitude ce que sera la guerre en 2040 ou en 2050. Elle consiste plutôt à éviter certaines formes de surprise stratégique et à se préparer aux conflits de demain, en élargissant le champ des futurs envisagés et en identifiant les dynamiques susceptibles de transformer des tensions en ruptures.

Penser le futur est un acte pleinement stratégique. Les scénarios produits aujourd’hui orientent déjà les investissements, les doctrines et les alliances de demain. À ce titre, ils contribuent à structurer les conflits futurs autant qu’ils prétendent les anticiper. Dès lors, la question centrale pourrait d’ailleurs ne pas être de savoir quel sera le futur de la guerre, mais de comprendre dans quelle mesure nos représentations actuelles contribuent, sans que nous en ayons toujours conscience, à en réduire la diversité et à en orienter les formes.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre. Il est aussi cofondateur de Making Tomorrow et investisseur dans Command AI

Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées, terrain de recherche de sa thèse. Depuis elle poursuit l’exploration stratégique et prospective des théâtres d’opérations militaires avec différents acteurs.

28.04.2026 à 15:51

Les touristes courent vers la campagne et boudent les villes depuis la pandémie de Covid-19. En faites-vous partie ?

Tegui Yvan Arnold, Doctorant en tourisme durable et finance publique, Université de Perpignan Via Domitia
La pandémie de Covid-19 a profondément reconfiguré le tourisme français depuis 2020. Quelques années plus tard, cette transformation perdure-t-elle ou assiste-t-on à un retour à la normale ?
Texte intégral (1729 mots)
Comme beaucoup de territoires ruraux, l’Indre (ici, la commune d’Argenton-sur-Creuse) a attiré de nombreux touristes en quête de luxe, calme et volupté. Ebascol/Shutterstock

La pandémie de Covid-19 a profondément reconfiguré le tourisme français au profit des territoires ruraux qui comptent une progression de nuitées tant dans les campings que dans les hôtels. Aujourd’hui, cette transformation perdure-t-elle ou assiste-t-on à un retour à la normale ? Explication en cartes et en données.


Avant 2020, le tourisme français était massivement concentré sur les métropoles, comme Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux. Entre 2015 et 2019, elles dominaient l’hôtellerie avec 76 % des nuitées et 69 % des locations de courte durée entre particuliers (PAP), les territoires ruraux ne pesant que 15 % et 23 % sur ces segments.

La pandémie de Covid-19 a amorcé un rééquilibrage progressif du tourisme français. Les zones rurales gagnent des parts de marché modestes en apparence (+ 1 et + 3 points en hôtellerie et en location PAP), mais représentant environ 8 millions de nuitées supplémentaires en hôtellerie et 19 millions en location PAP. Cette double dynamique explique pourquoi la reprise touristique rurale dépasse les niveaux d’avant-crise.

Quels départements tirent leur épingle du jeu ? Quels types d’hébergement portent cette transformation ? Et surtout, cette redistribution territoriale est-elle durable ?

Mes recherches démontrent que la résilience supérieure des zones rurales face aux métropoles sur 2020-2022 n’était pas un épiphénomène. En 2024, cette tendance se confirme. Les territoires ruraux résistent mieux à la baisse des fréquentations que les grandes métropoles, notamment franciliennes.

Près de 131 % de touristes en plus dans les territoires ruraux

Pour analyser cette redistribution, j’ai classé les départements selon trois catégories, suivant une méthodologie en fonction de la population hexagonale, de la faible densité et de l’éloignement, expliquée en détail dans mon article scientifique.

L’analyse distingue 41 départements de villes métropoles, où la majorité de la population vit dans une agglomération de plus de 250 000 habitants – Paris ou le Rhône – ; 13 urbains intermédiaires, structurés autour de villes moyennes – l’Ain ou la Moselle – et 42 ruraux, à faible densité et éloignés des grands pôles urbains – l’Allier ou la Lozère. Pour chaque département, j’ai modélisé la trajectoire de fréquentation qui aurait été observée en 2020 sans pandémie de Covid-19, en prolongeant les tendances 2015-2019. Les nuitées réellement enregistrées sont ensuite rapportées à cette projection.

Un indice de 70 % signifie que le territoire n’a réalisé que 70 % de sa fréquentation projetée, tandis qu’un indice de 131 % signifie qu’il la dépasse de 31 points. En 2020, la fréquentation touristique s’est effondrée partout : les territoires ruraux sont tombés à 68 % de leur niveau projeté, les urbains à 61 % et les métropoles à 57 %. En 2024, tous ont dépassé leurs niveaux de référence avec les zones urbaines à 139 %, rurales à 131 % et les métropoles à 128 %. Les trois typologies surperforment même par rapport à 2019.

Cette homogénéité cache des réalités contrastées. En hôtellerie, la reprise reste timide en 2024, à 95 % dans les zones rurales, à 96 % dans les zones urbaines et à 94 % dans les métropoles. En revanche, l’occupation des campings progresse fortement, de 110 % en territoire rural et 112 % dans les métropoles. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) connaissent quant à elles une croissance spectaculaire. Les zones rurales doublent quasiment leur niveau d’avant-pandémie de Covid-19 à 187 %, derrière les zones urbaines à 214 % mais devant les métropoles (179 %), témoignant d’une diversification réussie de l’offre rurale.

Domination rurale pour les hôtels et les campings

Au-delà de ces tendances moyennes par typologie, l’analyse détaillée des 96 départements révèle que les zones rurales dominent le podium des territoires les plus résilients. En 2024, les trois départements enregistrant le rebond le plus fort sont tous ruraux : la Creuse à 154 % de son niveau projeté, le Lot-et-Garonne à 133 % et la Lozère à 131 %. Ces territoires confirment la capacité des zones rurales à transformer la crise en opportunité.

L’évolution du Top 10 en hôtellerie penche également du côté rural. En 2020, neuf départements sur les dix plus performants étaient ruraux. En 2024, la reprise d’activité semble s’équilibrer – cinq départements ruraux, trois urbains et deux métropolitains –, mais avec toujours une présence marquée des zones rurales. À l’inverse, l’Île-de-France ferme la marche ; de la Seine-Saint-Denis au Val-d’Oise, les nuitées n’atteignent que 76 % à 86 % de leur niveau projeté. Même Paris, malgré l’effet des Jeux olympiques de 2024, plafonne à 95 % de son niveau d’avant-pandémie de Covid-19. Selon nos données, la plupart des grandes métropoles régionales n’ont pas retrouvé leur niveau de 2019 en hôtellerie. Cette évolution se retrouve dans les autres segments.

Pour les campings, la domination rurale – neuf départements sur dix en 2020 – s’est également diluée. En 2024, les départements des villes métropoles occupent six places du Top 10, témoignant de l’explosion du camping péri-urbain. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) continuent également leur croissance dans le rural et l’urbain. En 2024, le Top 10 se partage entre cinq départements ruraux et cinq urbains, sans aucune métropole. Ce segment valorise particulièrement les territoires de « seconde couronne », ni grandes villes ni rural isolé, comme l’Oise aux portes de Paris ou la Saône-et-Loire à proximité de Lyon.

Nature, espace et faible densité

Trois facteurs expliquent ce basculement durable.

D’abord, la fragilité structurelle des métropoles, dépendantes du tourisme d’affaires et international. La généralisation du télétravail et des visioconférences a durablement réduit les déplacements professionnels. Les zones rurales, moins exposées, ont mieux résisté.

Le second facteur tient d’un changement durable des préférences. Les voyageurs recherchent nature, espace et faible densité. Les restrictions de mobilité ont conduit les Français à redécouvrir les territoires ruraux proches, créant des habitudes durables. Le télétravail – 26 % des cadres selon la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) et la « workation » (contraction de work et de vacation) renforce cette tendance, avec le changement climatique. Les canicules urbaines rendent les métropoles moins attractives, tandis que les zones montagnardes offrent une fraîcheur recherchée.

Enfin, la hausse de 18 % du prix des transports en France entre 2019 et 2024 a favorisé le tourisme de proximité. Les zones rurales en ont particulièrement bénéficié, combinant accessibilité depuis les métropoles et attributs recherchés post-pandémie de Covid-19.

Les métropoles sont les perdantes

Cette dynamique n’est pas acquise. Les territoires ruraux restent pénalisés par un déficit d’accessibilité, une offre numérique en retard et un parc d’hébergement vieillissant. Transformer l’afflux post-pandémie de Covid-19 en fréquentation durable suppose de combler ces écarts structurels, un défi que les données actuelles ne permettent pas encore de considérer comme relevé.

Cette redistribution territoriale ne semble pas désigner un vainqueur unique. Si les zones rurales ont globalement mieux résisté à la baisse du tourisme avec la pandémie de Covid-19, les zones urbaines intermédiaires, villes moyennes combinant accessibilité et cadre de vie, émergent comme un profil territorial gagnant. Les véritables perdants de cette recomposition sont clairement les grandes métropoles, particulièrement l’Île-de-France.

Les facteurs structurels qui portent cette redistribution ne s’inverseront pas. Les acteurs territoriaux doivent donc intégrer cette nouvelle donne dans leur politique de développement touristique. L’enjeu n’est plus de savoir si cette recomposition persiste, mais comment les territoires s’y adaptent.

The Conversation

Tegui Yvan Arnold ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

28.04.2026 à 15:50

Protection de l’enfance : les jeunes peuvent-ils vraiment participer aux décisions qui les concernent ?

Élodie Faisca, Maîtresse de conférences en sciences de l'éducation et de la formation, Université de Rouen Normandie
Si la parole des enfants pris en charge par l’aide sociale à l’enfance est effectivement recueillie, elle n’est pas pour autant prise en compte.
Texte intégral (1762 mots)

D’après les textes sur la protection de l’enfance, les enfants et les adolescents ont le droit de contribuer aux décisions qui les concernent. Dans les faits, leur participation est très inégale. Et si leur parole est effectivement recueillie, elle n’est pas pour autant prise en compte.


La Convention relative aux droits de l’enfant reconnaît aux enfants le droit d’exprimer leur opinion sur toute question les intéressant et d’être entendus dans les procédures administratives ou judiciaires qui les concernent. Pourtant, les rapports publics, les témoignages et les travaux de recherche confirment que les décisions en protection de l’enfance se prennent encore trop souvent pour et sans les enfants.

Comment expliquer ce décalage entre les textes, les pratiques et les expériences des premiers concernés ? Les résultats de cette recherche doctorale montrent que la participation des enfants est un processus complexe, construit dans le temps, à travers des interactions spécifiques, des espaces et des temporalités parfois inadaptés.

Un même enfant peut ainsi connaître des expériences de participation très différentes au cours d’une même intervention, de la non-participation à la participation significative, en passant par la participation symbolique.

Se sentir écouté ou voir sa parole disqualifiée

Entre 2020 et 2023, nous nous sommes intéressées aux expériences vécues par des enfants de 8 à 14 ans, placés et accompagnés au sein des services de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Cette recherche a combiné des entretiens avec l’observation d’une succession d’actes professionnels pour plusieurs enfants et permet de comprendre combien la participation des enfants en protection de l’enfance évolue au fil des interactions et des décisions.

Un même enfant peut ainsi vivre, au cours d’une même intervention, des expériences radicalement différentes, oscillant entre la non-participation, la participation symbolique et la participation significative.

Nina et Nathalia ont vécu plusieurs expériences de non-participation avant de pouvoir vivre ce que nous considérons comme une première expérience de participation significative. Dans ces situations, ce n’est pas le fait de voir une décision conforme à leurs opinions qui est important, mais bien de se sentir écoutées, entendues et associées à toutes les étapes du processus décisionnel.

A contrario, tous les enfants rencontrés ont vécu des expériences de non-participation. Ces expériences sont souvent marquées par une absence ou un déficit d’informations (sur leurs droits, les décisions à venir, les enjeux de leur participation…), de rares opportunités de rencontres avec des professionnels, des changements fréquents ou encore des systèmes et pratiques oppressifs envers les enfants.

Entre ces deux extrêmes, d’autres enfants ont connu des situations où leur parole était entendue mais disqualifiée ou, au contraire, invisibilisée par des processus décisionnels morcelés et complexes. Par exemple, les observations d’un processus décisionnel pour Laura pourraient traduire un niveau élevé de participation : le point de vue de Laura est entendu, relayé et sa demande portée et soutenue par le magistrat. Pourtant, elle considère ne pas avoir participé à cette décision.

Ce que nous comprenons à partir de cette expérience, qualifiée de minimale peut s’expliquer par un processus de captation institutionnelle de la parole de l’enfant. Laura ne sait pas si, comment ni auprès de qui sa parole a été relayée et pense que ce n’est pas son avis qui a compté dans la décision prise.

Différents espaces de participation

Certains moments (entretiens, audiences, synthèse) favorisent l’expression, tandis que d’autres la rendent plus difficile. Nous identifions quatre actes professionnels qui influencent l’expérience des enfants.

Les entretiens individuels avec les enfants sont souvent perçus comme un espace privilégié pour recueillir leur avis. Pourtant, le contexte, le contenu et la forme de ces échanges impactent leurs expériences. Les enfants sont souvent contraints par le cadre (lieu, durée, présence d’autres personnes) et peu préparés aux questions posées.

Le contenu des échanges, souvent centré sur les difficultés familiales et suivant la temporalité administrative et judiciaire, laisse peu de place à l’expression de leurs émotions ou de leurs souhaits. Enfin, les formes et les supports pour soutenir l’expression (langage, outils utilisés) ne sont pas toujours apparus adaptés pour faciliter une connexion et une communication avec l’enfant.

Les rencontres pluriprofessionnelles (réunions d’équipe, synthèses, bilans) sont des moments clés des processus décisionnels. Ces espaces permettent de réunir l’ensemble des acteurs professionnels impliqués dans l’intervention, lesquels partagent leurs observations, actions et analyses. Les enfants sont absents de ces instances et, actuellement, il n’existe pas, au sein des services concernés par la recherche, de support ou processus permettant de systématiser le recueil de leurs points de vue en amont et pendant ces échanges.

Pourtant, de récents travaux montrent des effets positifs de la prise de décision partagée et de la participation sur les résultats des décisions. Ces éléments font écho à d’anciennes recherches qui mériteraient d’être poursuivies à propos des effets et du vécu de la présence des enfants aux réunions qui les concernent. La prise en compte de la perspective de l’enfant reste aléatoire et parfois superficielle : même quand il s’exprime, son avis n’est pas encore systématiquement intégré dans les synthèses ou les décisions.

Les écrits professionnels (comptes-rendus, synthèses, projets pour l’enfant) sont des outils importants dans le processus décisionnel. Les enfants sont rarement cités directement dans les textes et, quand c’est le cas, leurs propos peuvent être repris de manière décontextualisée ou découpés. Là encore, ces résultats s’appuient sur et complètent d’autres travaux scientifiques.

Les écrits devraient pouvoir permettre de savoir si et comment l’enfant a été associé au processus, de restituer son opinion sur les propositions ou les décisions et, conformément aux principes de la convention et du cadre juridique, d’accorder à son point de vue le poids qui lui revient eu égard à son âge et à son degré de maturité. Ces documents pourraient devenir des outils de participation s’ils intégraient de manière plus systématique les observations et expressions des enfants, et s’ils étaient partagés avec eux pour validation.

Enfin, le temps de l’audience constitue le dernier moment analysé pour comprendre l’expérience des enfants. Les enfants sont souvent peu préparés au déroulement et au contenu des échanges. Ils ne savent pas toujours qui seront les personnes présentes, comment prendre la parole et ne savent pas, en l’absence de restitution complète des rapports, comment leurs propos pourraient être repris devant l’ensemble des personnes, y compris leurs parents.

Cela n’est pas sans conséquences sur la construction des expériences de participation. Par exemple, Angel, âgée de 9 ans, découvre que ce qu’elle a exprimé au cours d’un entretien a été transmis au juge. La juge s’appuie donc sur le propos d’Angel disant que l’un de ses parents est plus gentil que l’autre. Angel tentera de prendre la parole, constatant la peine provoquée chez son autre parent et se mettra à pleurer en expliquant qu’elle n’a jamais dit ça. En sortant de l’audience, Angel s’adressera avec colère à sa référente en disant « Ça m’a pas du tout aidé ce que vous avez fait ».

Créer des conditions favorables à l’écoute

Les enfants en protection de l’enfance ne vivent pas une, mais des expériences de participation, expériences qui sont interconnectées. Au regard de la gravité des décisions à prendre, de la nécessité de trouver un équilibre entre des intérêts multiples et parfois divergents (de l’organisation, des parents, de l’enfant, du décideur), du coût émotionnel, les prises de décision en protection de l’enfance sont un exercice pénible et complexe.

La participation des enfants est un processus tout aussi exigeant, qui ne peut se réduire au seul recueil du point de vue de l’enfant. Elle exige des espaces sécurisés, des temporalités adaptées, des professionnels formés et des organisations sur lesquelles s’appuyer.

Cette recherche démontre empiriquement que la participation ne se décrète pas mais se construit, jour après jour, dans les interactions et les décisions qui façonnent la vie des enfants. Dès lors la question n’est plus « Pourquoi les enfants ne participent pas ? » mais « Comment les organisations peuvent-elles créer et soutenir les espaces et les processus producteurs des expériences ? ».

The Conversation

Élodie Faisca a reçu des financements de l'ANRT dans le cadre d'une Cifre.

27.04.2026 à 15:56

Affaire Grasset : la relation auteur-éditeur, une ressource précieuse et menacée

Olivier Bessard-Banquy, Professeur des universités, spécialiste du livre et de l'édition période contemporaine, Université Bordeaux Montaigne
Que devient la relation entre un auteur et son éditeur quand les logiques d’influence supplantent les logiques littéraires ?
Texte intégral (1809 mots)

Le limogeage d’Olivier Nora, à la tête de la prestigieuse maison d’édition Grasset depuis vingt-six ans, a entraîné le départ concerté de 200 auteurs, choqués par le séisme provoqué par Vincent Bolloré. Si le couple auteur-éditeur a traversé deux siècles d’histoire du livre, en France, il n’avait jamais encore affronté une telle mise à l’épreuve.

(Déclaration d’intérêts : Didier Pourquery, président de l’association The Conversation France, fait partie des auteurs ayant déclaré qu’ils quittaient Grasset à la suite du limogeage d’Olivier Nora.)


Le départ de plus de 200 auteurs – signant la fin du label fondé par Bernard Grasset en 1907 – dit assez le choc que constitue le limogeage d’Olivier Nora, démis de ses fonctions par les dirigeants du groupe Hachette, sous la coupe de Lagardère que contrôle Vincent Bolloré par l’intermédiaire de Vivendi, mais aussi le lien fort qui unit l’éditeur à ses auteurs.

Tout a été dit déjà sur les causes de cette démission forcée et sur la façon dont ce nouveau capitalisme aux puissants ressorts idéologiques entend imposer son logiciel non pas seulement au cœur d’une maison reprise – Fayard qui a publié, depuis, Marion Maréchal-Le Pen –, mais bien à l’ensemble du groupe Hachette, le premier de l’édition française, dont on vient de célébrer le bicentenaire.

C’est qu’un éditeur n’est pas du tout aux yeux de ses auteurs un simple industriel au service de leur œuvre, comme le rappelle Anthony Glinoer dans son livre Être éditeur. Il est leur premier lecteur, celui qui les aide à perfectionner leurs pages, mais il est aussi celui qui les protège, qui les défend et qui, en leur permettant de trouver place au cœur d’un catalogue, riche d’une histoire qui en impose, leur donne une force de groupe.

S’inscrire dans une descendance

Qu’y a-t-il de plus prestigieux pour un jeune auteur que de démarrer sa carrière dans la collection « Blanche » chez Gallimard, là même où ont été proposées au public les œuvres de Gide, Proust, Malraux, Saint-Exupéry, Sartre ou Camus, parmi tant d’autres ?

Tous ceux qui ont été accueillis chez Grasset par Olivier Nora ont pu, eux aussi, s’inscrire dans une descendance, prolonger la longue histoire d’une fabrication d’événements littéraires de premier ordre, depuis le lancement de Raymond Radiguet dans les années 1920, les réussites éclatantes avec la révélation d’auteurs, comme Irène Némirovsky, et toutes les parutions heureuses de Jean Cocteau, d’Henry de Monfreid ou de Bruce Chatwin sans oublier les classiques Lettres à un jeune poète, de Rilke, ou le Nom de la rose d’Umberto Eco, parmi tant d’autres, comme l’a rappelé Pascal Fouché dans sa tribune au Monde.

De François Mauriac à Charles Bukovski, l’évolution de la maison Grasset a pu surprendre. Mais elle est restée une maison généraliste, pluraliste, où toutes sortes de sensibilités, littéraires ou politiques, ont pu s’exprimer. Olivier Nora poussé dehors, c’est la garantie de cette diversité qui disparaît – et, avec elle, tout le professionnalisme d’équipes dévouées pour assurer le plus grand rayonnement à l’œuvre des créateurs.

Le couple auteur-éditeur, indissociable de l’histoire de l’édition

Depuis le XIXᵉ siècle et l’affirmation de la figure de l’éditeur, ce professionnel au carrefour de la culture et de l’économie n’a cessé de nouer des liens toujours plus forts avec ses auteurs. Quand les espérances de vente ont pu devenir plus importantes, quand les plumes ont eu le légitime espoir de réussir à percer grâce au travail des maisons qui les ont portées, les écrivains n’ont pas tardé à saisir tout l’intérêt de lier leur destinée à celle d’un patron capable de transformer la valeur littéraire en valeur marchande.

Ernest Renan a été l’un des premiers à saluer l’action efficace de son éditeur, Michel Lévy ; toute l’histoire du livre est riche de ces couples légendaires que sont Gracq et Corti, Beckett et Lindon ou Perec et POL, après Verne et Hetzel ou Céline et Denoël.

Le soutien sans faille des auteurs Grasset en faveur d’Olivier Nora suffit à dire combien ce patron charismatique a su les publier au mieux – de ce point de vue la tribune publiée par Vincent Bolloré dans le JDD du 19 avril paraît tout aussi peu recevable que choquante. Peu d’éditeurs eussent fait mieux que le patron limogé à la tête de Grasset quand on sait qu’il a eu à affronter la séduction plus flamboyante que jamais de la NRF, la débrouillardise étonnante d’Albin Michel, la force d’attraction du Seuil toujours vive, dans un contexte de tassement des lectures ou de montée en puissance de l’occasion au détriment du livre neuf.

Recherche de rentabilité

Sans nul doute, au fur et à mesure des rachats de maisons au fil des ans, après 1945, tantôt par Hachette, tantôt par Gallimard ou le Groupe de la Cité, les auteurs ont-ils appris à distinguer la figure de l’editor, chargé de les suivre au sein de la maison, du publisher, présidant aux destinées de la marque.

Mais la très forte dimension personnelle du lien auteur-éditeur, rappelée par Sylvie Perez dans son livre Un couple infernal, a sans doute longtemps occulté la question pourtant devenue prégnante du capital tapi derrière le label. La parution de l’Édition sans éditeurs, d’André Schiffrin, en 1999 a fait prendre conscience des mutations en cours dans un contexte de concentration accrue dans le monde des médias et de la recherche furieuse de rentabilité maximale au sein des conglomérats du livre au détriment de toute logique éditoriale.

La brutalité avec laquelle les maisons du groupe Hachette sont sommées de s’adapter à ce qu’est l’idéologie qui doit animer l’ensemble des marques récupérées bouleverse toute l’édition, car il apparaît évident que la relation auteur-éditeur aujourd’hui ne peut plus être déconnectée des risques qui peuvent peser sur les maisons demain, quand elles seront peut-être reprises par des intérêts inconnus aux projets insondables.

La question de la clause de conscience que de plus en plus d’auteurs appellent de leurs vœux mérite assurément d’être étudiée – quand bien même elle demeure en l’état difficile à mettre en œuvre s’il s’agit de rendre tous les catalogues des maisons virtuellement vides en cas de départ des auteurs. C’est toute une nouvelle réflexion juridique qui doit être envisagée, débouchant peut-être sur de nouvelles dispositions légales afin que des équilibres soient trouvés. Pour donner toute forme de liberté possible aux auteurs sans vider les marques de leurs richesses.

Les petites maisons d’édition dans ce dispositif ont-elles une carte à jouer ? Sont-elles moins concernées que les grandes par ces menaces de mise au pas politique ? On peut le croire à première vue, car on voit mal de belles marques, comme Le Temps qu’il fait, comme L’Échappée, comme Allia, se vendre à de nouveaux propriétaires susceptibles de suivre la voie de la « trumpisation » de la culture.

Mais les malheurs de quelques maisons, vendues puis revendues, tombées de Charybde en Scylla, montre que tout est possible. La NRF dans les années 1980 n’a-t-elle pas été à deux doigts d’être reprise par Bouygues ?.

Bien malin qui peut dire ce que l’avenir du livre réserve aux maisons généralistes d’aujourd’hui sans le moindre projet politique. Car le livre comme la presse demeurent des secteurs attirants pour de grands argentiers qui pensent ainsi pouvoir faire triompher leurs idées et manipuler l’opinion. Il s’agissait jadis d’investissement, il s’agit désormais d’influence. Personne n’est à l’abri nulle part. Minuit, Bourgois, POL ont pu glisser dans le portefeuille des Gallimard, sans dommage, mais qu’en sera-t-il demain ?

Les rapports entre auteurs et éditeurs en sont forcément modifiés. Non qu’ils ne puissent plus se nouer dans la confiance. Mais s’ils sont idylliques le lundi, qu’est-ce qui prouve que la donne capitalistique ou idéologique ne s’en trouvera pas modifiée le mardi ?

The Conversation

Olivier Bessard-Banquy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

27.04.2026 à 15:55

Libéraux et conservateurs ont-ils raison de s’attaquer à l’assistanat et à l’État social ?

Érik Neveu, Sociologue, Université de Rennes 1 - Université de Rennes
Les révolutions conservatrices et libérales ont attaqué l’État-providence en faisant du volontarisme individuel la réponse à des problèmes pourtant systémiques.
Texte intégral (2350 mots)

Les révolutions conservatrices et libérales ont reconfiguré l’action publique à l’origine des États-providence. Prétendant résoudre les phénomènes supposés d’assistanat et d’essor bureaucratique, les nouvelles formes d’action publique ont surtout déplacé les dysfonctionnements sociaux. Le volontarisme individuel ne saurait répondre à des problèmes d’ordre systémique.


L’expression « culture des problèmes publics » a été proposée par le sociologue états-unien Joseph Gusfield. Il désigne par là ce qui était devenu dans l’après-guerre une manière de sens commun quant aux façons d’identifier et de gérer dossiers et enjeux devenus assez saillants pour apparaître comme des problèmes à traiter. Si elle plonge ses racines dès le XIXᵉ siècle et les mobilisations autour de la « question sociale », cette culture va triompher avec les Trente Glorieuses (1945-1975, ndlr).

Elle se condense dans un schéma simple. Une situation, un rapport social est constitué – souvent par des mobilisations – comme injuste et problématique, et ainsi perçu par une large part de l’opinion. L’État est invité à y répondre. Il le fait par un double processus. D’une part, par la reconnaissance d’un « droit à » : la protection contre les accidents du travail, l’interruption volontaire de grossesse, la formation continue… D’autre part, par la désignation ou la création d’un corps d’agents publics pour répondre au problème ainsi reconnu. On pensera à la création des inspecteurs du travail, plus tard des travailleurs sociaux, ou encore d’agents surveillant les atteintes à l’environnement.

Une culture en actes

Cette culture des problèmes publics a donné naissance à des « institutions-cathédrales » (comme la sécurité sociale), contribué à protéger de nombreux risques, limité une partie des inégalités que produit une société sans régulations. On peut aussi la lire comme une police d’assurance contre des changements sociaux radicaux. À l’image de ce que souligne Martin Lipsky dans un ouvrage classique sur le travail des « bureaucrates de terrain », il est moins contraignant de doter un quartier pauvre d’un foyer socioculturel, d’un dispensaire et d’un poste de police avec leurs fonctionnaires que de réduire les inégalités scolaires, celles de revenus et de patrimoines.

Cette culture des problèmes publics s’est incarnée dans des variantes de l’État social, tributaires des histoires et des singularités nationales. Si Bismarck a donné son nom au système « bismarckien » d’État-providence, c’est que dans le dessein de contrer les socialistes allemands, il a dans les années 1880 combiné au bâton de la répression un système basé sur des cotisations, d’abord d’assurances maladie et accident, puis de retraite. Aux États-Unis, ce sera davantage la question de la protection des anciens combattants de la guerre de Sécession et de leurs familles qui suscitera de premières lois sociales.

Le politiste danois Gøsta Esping-Andersen a proposé une typologie de ces États sociaux. On peut ainsi identifier parmi eux un système libéral, qui met le marché au centre (notamment via un système d’assurances volontaires). Celui-ci cible aussi les aides publiques sur les plus démunis, dans des conditions qui peuvent les stigmatiser, comme le symbolise la catégorie du « cassos » en France, ou le mythe de la « Welfare Queen » aux États-Unis.

Dans le modèle « conservateur corporatiste », la place de l’État est centrale, mais les droits sociaux sont initialement dépendants du statut de salarié (longtemps largement masculin), avant de s’élargir via un financement par l’impôt après 1945.

Enfin, le modèle social-démocrate d’Europe du Nord offre à des bénéficiaires nombreux une large palette de garanties et de services publics, financés par l’État sur la base d’un impôt très progressif. Si l’étendue des droits reconnus ainsi que la place dévolue aux marchés et acteurs privés varient, la formule génératrice de ces modèles est, elle, fixe : reconnaissance d’un problème – traduction en un « droit à » protecteur – déploiement d’une réglementation et de professionnels spécifiques pour sa mise en œuvre.

Le procès de l’État-providence

Avec les révolutions conservatrices des années Reagan-Thatcher, c’est le noyau de ce sens commun qui est remis en cause. On reproche aux « bureaucraties » du « Welfare State » (l’équivalent en anglais de l’expression « État-providence ») d’être peu productives. Elles seront bientôt soumises au « New Public Management » qui, encadrant toute activité dans un réseau de hiérarchies plus fermes et de mesures statistiques, promet d’objectiver et de conforter la productivité.


À lire aussi : Les origines néolibérales de la mondialisation : retour sur l’émergence d’un ordre géopolitique aujourd’hui menacé


On reproche aussi aux « bureaucrates » une tendance à identifier sans fin de nouveaux problèmes et besoins d’intervention, qui ont pour effet d’élargir leur juridiction et leurs effectifs. Un adage ironique disait des missionnaires : « Ils vinrent faire le bien. Ils restèrent et s’en trouvèrent bien. » Il vaudrait ainsi pour les agents de l’État social qui – c’est un aspect du rapport « vocationnel » qu’elles et ils ont souvent à leur travail – se penseraient comme les porte-paroles de leurs « gens à problèmes ».

C’est encore la multiplication des causes et des revendications (minorités, environnement, santé publique) et des progrès techniques faisant passer certaines situations de contraintes fatales à la possibilité d’agir (comme l’infertilité avec la procréation médicalement assistée, par exemple) qui aboutiraient à une incessante inflation des effectifs et des budgets publics.

Dans la veine de ce qu’Hirschman a identifié comme les invariants d’une rhétorique réactionnaire, l’argument est aussi de souligner que les politiques destinées à conjurer les problèmes publics en créent de nouveaux : sous prétexte de lutter contre la ségrégation scolaire on ferait baisser le niveau global, les programmes de lutte contre la pauvreté auraient davantage fait croître le nombre des « assistés » qu’ils n’auraient réduit celui de malheureux.

Ce virage critique, alimenté par des visions conservatrices et néolibérales, en vient aussi à questionner le statut des bénéficiaires des aides publiques. Ont-ils ou font-ils des problèmes ? Seraient-ils toujours fondés à jouer de la plainte si l’obésité vient de comportements alimentaires malsains, si traire l’État-providence est une stratégie pour ne pas travailler ? Un trop de compassion et de « droits à… » aurait-il engendré le « cancer de l’assistanat » ?

Répondre aux problèmes en les individualisant

Si la critique de la culture des problèmes publics a pu aboutir à réduire des droits et des prestations, il serait injuste de soutenir qu’elle se réduit à l’obsession du moins de droits et de coûts, au déni de tous les malaises sociaux. Cette dernière propose surtout de répondre à ces problèmes en les individualisant.

Selon elle, c’est d’abord par un travail sur eux-mêmes que celles et ceux qui font face à des difficultés en sortiront. Aux femmes d’acquérir par des formations ou thérapies psychiques d’empowerment la confiance en elles-mêmes ou d’apprendre à optimiser leurs « atouts féminins ». Aux demandeurs d’emploi de sortir de l’assistanat en acceptant plus de mobilité spatiale et des emplois moins rémunérateurs. Alors ministre de l’économie, Emmanuel Macron avait ainsi expliqué les problèmes d’emploi d’ouvrières bretonnes du secteur sinistré de la volaille par leur « illettrisme »… auquel pourrait remédier un stage bien choisi.

Dans cette nouvelle culture, la solidarité n’est plus un droit inconditionnel, la réglementation n’est plus la voie royale des solutions. Priment désormais la logique contractuelle-conditionnelle, et un maillage d’incitations (les fameux nudges, « coups de coude » en anglais) qui n’ont pas forcément besoin d’État pour se structurer.

Un RSA ? Oui, mais le A soulignant une solidarité « active », il pourrait s’accompagner de l’obligation contractuelle de fournir des heures de service. Une allocation chômage ? Certainement, mais associée à la preuve d’un comportement actif et à l’impossibilité de refuser des offres décalées des expériences antérieures. Une politique de lutte contre la malbouffe qui engendre l’obésité ? Bien sûr, mais sans réglementation liberticide puisque s’affichent des Nutri-Scores et des injonctions à consommer cinq fruits et légumes par jour, et que même Coca-Cola incite ses consommateurs à faire du sport. Faut-il encore consacrer d’énormes ressources à une politique du trafic urbain quand il suffit de s’équiper de l’application Waze pour se jouer des bouchons ?

Renouveler la « nouvelle » culture des problèmes publics

Si la critique de la culture des problèmes publics a pu en souligner des inefficacités, des points aveugles, elle a également généré davantage de problèmes qu’elle n’a pu en résoudre. La pathologie du chiffre qui a consommé un temps croissant en production de statistiques a, par exemple, amené les policiers à remplacer du temps de terrain par du temps devant un clavier, et à ne pas enregistrer certaines plaintes pour ne pas avoir de mauvais chiffres.

La prise en charge des problèmes publics par le privé engendre elle-même de nouveaux problèmes : contourner l’État, c’est aussi se priver de ses agents quand il faut systématiquement vérifier le respect des règles. La complexité de certains dossiers et mécanismes de conditionnalité ont fait par ailleurs croître ce qu’on nomme le « non-recours » à des droits ou services. Si les finances publiques y gagnent, la justice moins.

La nouvelle culture des problèmes publics est, enfin, dépolitisante. Renvoyant à la responsabilité individuelle la genèse de bien des malaises, elle suggère l’oxymore du problème public privé. Mais les causes du réchauffement climatique, les réponses qu’il exige n’ont-elles pas une dimension plus structurelle que des négligences individuelles, toutes comparables ? Si 20 % des États-Uniens souffrent de difficultés relationnelles majeures, n’y aurait-il pas là le symptôme d’un dysfonctionnement social dont la solution n’est peut-être pas un open-bar d’anxiolytiques ? Cette culture promeut ainsi le chacun pour soi, et une vision du monde où – au-delà du caritatif – l’agir ensemble ne serait qu’énergie et argent gaspillés, voire probabilité de catastrophes liberticides.

Les économies radicales sur l’action publique ont, enfin, un coût – expansion de la pauvreté, déclin de la santé publique, canalisation des naufragés de l’État-providence vers des économies souterraines ou criminelles.

Mais si la nouvelle culture des problèmes publics peut être contestée sur ses résultats pratiques, elle doit tout autant l’être par les débats qu’elle rend impossibles ou biaisés en diabolisant tout ce qui est « public » et en faisant de l’initiative et du volontarisme individuels les seuls outils légitimes de réponse à des problèmes qui restent, quant à eux, obstinément systémiques.

The Conversation

Érik Neveu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

26.04.2026 à 09:16

Commission sur l’audiovisuel public : quand la quête du clash pulvérise le débat de fond

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas
Que retenir de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, et des altercations entre son rapporteur, Charles Alloncle, et les vedettes de la télévision ?
Texte intégral (2133 mots)

Pendant des mois, la commission parlementaire sur l’audiovisuel public a donné lieu à des passes d’armes tendues et confuses entre son rapporteur, Charles Alloncle, député ciottiste, proche de Jordan Bardella, et les responsables et vedettes de la télévision. Que retenir de cette commission, sur la forme et le fond ?


Le fonctionnement de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public aura été inhabituel jusqu’à son terme. En effet, le 27 avril 2026, à huis clos, les 31 députés qui la composent devront voter à la majorité simple sur la publication ou non du rapport, après avoir eu le droit de le lire dans des conditions rigoureuses de confidentialité. Procédure prévue dans les textes et qui n’aboutit presque jamais à un refus de publication. Mais cette fois, l’incertitude règne.

Le rapporteur, Charles Alloncle (Union des droites pour la République, groupe créé sous l’impulsion d’Éric Ciotti), a, dès le mois de février, fait état de « risques » de voir son rapport enterré. Opinion née des nombreuses tensions entre lui et le président Jérémie Patrier-Leitus (groupe Horizons) et des critiques d’autres membres quant à la façon de conduire, à charge, et souvent de façon plutôt véhémente, les auditions.

Les membres de la commission sont d’ailleurs conscients d’être aujourd’hui face à un piège. S’ils décident de voter contre la publicité du rapport, cela permettrait à son rapporteur d’endosser une flatteuse posture de victimisation, celle de l’homme qu’on veut faire taire car toutes les vérités ne seraient pas bonnes à dire en matière d’audiovisuel public. S’ils laissent publier, ils entérinent de facto une conduite des auditions très contestée.

Revenons donc sur les enseignements qu’on peut tirer de cette séquence si controversée.

Alloncle en rupture avec les conventions parlementaires

Le rapporteur a endossé une posture anti-service public, aux accents populistes, en mettant en avant des frais qui seraient indus, des situations présentées comme abusives, des propos tenus dans des contextes totalement différents qui seraient scandaleux. Ce proche de Jordan Bardella, encore très peu connu, est ambitieux, et quoi de mieux, pour crever le plafond de verre médiatique, que de bousculer des vedettes de l’audiovisuel, en donnant le sentiment de jouer à égalité, alors qu’il ne bénéficie ainsi que d’une notoriété d’emprunt ?

Loin du ton compassé qui sied à ce type de dispositif, les altercations répétées entre le président et le rapporteur (au point parfois de suspendre les travaux ou avec les auditionnés, ont sonné comme l’importation dans l’hémicycle d’une culture du clash. D’ailleurs, Charles Alloncle a régulièrement rendu compte de ces passes d’armes, dans une logique autopromotionnelle, à coup de montages nerveux sur ses réseaux sociaux, et pas toujours d’une véracité irréprochable. La PDG de Radio France Sibyle Veil a d’ailleurs écrit une lettre au président de la commission pour dénoncer ce qu’elle qualifie de « déformations publiques » de ses propos. L’animateur Samuel Étienne s’en est plaint également ouvertement, accusant la recherche du buzz de virer au harcèlement en ligne.

À ce jeu de la dénonciation à charge, le sentiment dominant pour tous, observateurs comme parlementaires, est celui de la confusion, entre « coups de sang, mensonges et débats houleux ». Les débats sont régis par un grand mélange des genres, où la comptabilité (parfois mal comprise) se mêle à la dénonciation de propos d’humoristes, associée à la mise en cause salariale ou politique nominative de personnalités très connues, ou à des jugements aussi politiques que dépréciatifs.

On peut surtout voir dans ces travaux, une « CNewsisation » de la commission, animée par la volonté du rapporteur de s’offrir une tribune pour diffuser ses idées, inlassablement répétées, en espérant qu’elles deviennent vraies dans l’esprit d’une partie du public, tout en dénonçant les supposées dérives d’élites. Dans leurs discours, nombre de députés de droite et d’extrême droite partagent une grande défiance vis-à-vis des médias d’information du service public, véhiculant l’idée que la majorité des journalistes seraient hostiles à la droite, donc pas neutres du tout. C’est l’application en France d’un vieil argumentaire de défiance tenu par la droite conservatrice américaine, dénonçant depuis les années 1980, un « liberal bias » qui ferait de tout journaliste un quasi-gauchiste. Pour une partie des électeurs, c’est donc une gourmandise de voir les responsables de l’audiovisuel public et leurs stars être (enfin) secoués, rabaissés, sommés de s’expliquer.

Alors que retenir des 67 auditions, et des réponses des 234 personnes auditionnées ?

Les réponses des auditionnés face aux mises en cause

Concernant le traitement de l’information, de la PDG de France TV aux journalistes mis en cause, chacun s’est employé à réaffirmer l’importance du pluralisme et des équilibres exigibles pour un média de service public. Ainsi, lorsque le rapporteur mettait en doute les choix éditoriaux de l’émission Complément d’enquête, son rédacteur en chef rappelait : « En cinq saisons, on a fait dix portraits politiques et on est sur une égalité parfaite. On a fait Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou, Sandrine Rousseau, Anne Hidalgo, Édouard Philippe, Alexis Köhler, Éric Dupont-Moretti, Rachida Dati, Éric Zemmour et Jordan Bardella », donc « autant de personnes à gauche qu’à droite [et] qu’au centre ».

Concernant certains dérapages à l’antenne (Gaza qualifié de possible Riviera par exemple), rappelés par la commission, on notera que toutes les affaires avaient déjà été traitées en interne, avec des sanctions.

Parmi les échanges tendus, Léa Salamé a pu avancer qu’une femme n’était pas obligée de penser comme son mari et de lui obéir (« Jamais personne n’a pu entendre que mon compagnon ou quiconque tenait mon stylo ») et qu’elle s’engageait (non sous pression mais comme une évidence déontologique pour elle et sa rédaction) à suspendre sa présentation du 20 heures si son compagnon, Raphaël Glucksmann, était candidat à la présidentielle de 2027 (« S’il est candidat, je sors de l’antenne »).

Sur le plan des affaires comptables et financières, les débats et passes d’arme ont été ou très techniques ou très polarisés, chacun campant sur ses positions. On a compris que le rapport de la Cour des comptes de 2025, souvent cité, avait pointé des soucis et des voies d’amélioration à emprunter. Pourtant, le rapporteur Alloncle a plusieurs fois été contredit lorsqu’il évoquait une « quasi-faillite » de l’audiovisuel public par mauvaise gestion. Ses interlocuteurs ont, eux, pointé des restrictions budgétaires répétées et assez fortes qui ont mis à mal le fonds de roulement notamment.

Le statut de la société de production Mediawan a aussi été très débattu, les données produites par ses responsables indiquant qu’il s’agissait bien d’une société majoritairement française contrairement aux soupçons répétés du rapporteur. La présentation des contrats passés avec les principales sociétés de production comme des « arrangements entre copains », a pu être relativisée par la production de données internes indiquant que les parts de ces contrats dans le chiffre d’affaires global de ces sociétés ne leur permettaient pas de se « gaver » sur le dos du service public.

Le rapporteur a dénoncé des « frais de cocktails et de réceptions » de près d’un million d’euros en 2020. Le mot cocktail fleurant la gabegie d’élites indécentes pendant que les Français se serrent la ceinture. Pourtant, il s’agissait de frais de repas et « d’achats alimentaires » destinés à tous les salariés, quel que soit leur statut, travaillant alors que les cantines du groupe étaient fermées à cause du Covid-19.

Un projet fourre-tout depuis le début

Voici les missions de cette commission présentées sur le site de l’Assemblée nationale :

On est donc amené à penser que la volonté de traiter, dans un grand tout indifférencié, tant de sujets divers, comme cela a été justifié dès le démarrage des travaux, ne pouvait que conduire à ce patchwork décousu et confus. Loin de défendre un véritable contre-projet pour l’audiovisuel public, ce qui transparaît finalement de tous ces moments de tension, c’est que la commission, et son rapporteur en particulier, ont procédé par picorage d’exemples disparates, pointant des faits déjà connus ou mis au jour par d’autres instances, afin d’accréditer l’idée préconçue que tout partait à vau-l’eau. Comme si le but était en fait d’éroder l’édifice à coups de pioche de-ci de-là. Certaines mises en cause (frais de taxi croissants, pantouflage de licenciés vers des sociétés de production travaillant pour France TV, amélioration incomplète de la comptabilité analytique…) ont pu en effet placer des auditionnés en difficulté.

Au final, on a surtout la sensation que les débats et les attaques de cette commission visaient à jeter la suspicion sur l’audiovisuel public afin sans doute de préparer les esprits, un jour, à accepter sa privatisation ou la fermeture de plusieurs de ses branches.

The Conversation

Arnaud Mercier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.04.2026 à 16:18

La presse française sous l’Occupation vue par le film « les Rayons et les Ombres »

Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Si, dans le film de Giannoli, Luchaire semble maître de ses décisions de patron de presse, il n’en fut rien dans la réalité. Retour sur le parcours d’un collaborateur terriblement opportuniste.
Texte intégral (1845 mots)
Jean Dujardin interprète Jean Luchaire dans le film de Xavier Giannoli. Allociné/Curiosa films

À travers le portrait de Jean Luchaire, collaborateur notoire, qui semble jouir de son libre arbitre dans l’exercice de sa profession, le film de Xavier Giannoli montre les compromissions, mais ne rend pas compte fidèlement des réalités de la presse française sous l’Occupation.


Le film de Xavier Giannoli les Rayons et les Ombres a suscité une bataille médiatique entre le réalisateur et des historiens de la Seconde Guerre mondiale.

J’aborde cette querelle sous un autre angle, celui de l’histoire de la presse. J’ai quelques munitions pour ce faire, ayant participé au Groupement de recherche (GDR) « Les entreprises françaises sous l’Occupation ». Nous avons tenu des colloques et publié des livres. Pour ma part, j’ai communiqué sur les archives des médias sous l’Occupation, puis sur la Corporation nationale de la presse française, sur le marché de la presse, enfin sur l’épuration à la Libération. En outre, j’ai publié un article sur Jean Luchaire, repris dans le livre collectif Ils ont fait la presse.

J’ai vu le film avec plaisir, parce que c’est un bon film, et j’ai compris les débats : d’un côté des historiens dépossédés de leur objet (l’Occupation, la collaboration), de l’autre un cinéaste campé sur ses certitudes, le droit au détournement fictionnel. Je ne m’attarderai pas sur la question de l’antisémitisme ou du nazisme supposés de Jean Luchaire, Laurent Joly en parle mieux que moi. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’histoire de la presse.

Pour qui connaît mal cette période, le film rend accessible les compromissions, mais il aurait pu être plus développé, quitte à être moins romanesque. Xavier Giannoli ignore les réalités de la presse sous l’Occupation, ce qui le conduit à des travestissements malvenus, sans doute afin de rendre ses personnages plus romanesques, voire romantiques. À de nombreuses reprises, il cherche à faire croire que Luchaire, et les autres, sont libres de leurs choix éditoriaux. Ce qui est parfaitement faux.

Le parcours d’un opportuniste

Né en 1901, Jean Luchaire est issu d’une dynastie d’universitaires (son père, son grand-père et son arrière-grand-père sont inspecteurs généraux de l’instruction publique, membres de l’Institut). Dès 1920, il débute en journalisme, puis fonde et dirige de 1927 à 1934 le journal Notre temps, partisan du rapprochement franco-allemand, subventionné par les fonds secrets du ministère des Affaires étrangères puis par les fonds nazis. À la fin des années 1930, en dépit de ses réseaux, Luchaire est un marginal sans influence ; la guerre lui donne l’occasion d’occuper une place de premier plan. Les Mémoires de la fille de Jean Luchaire, Corinne, dont se sert Xavier Giannoli, sont bien pauvres en révélations et en analyse, ; ils ont été publiés en 1949, et s’intitulent Ma drôle de vie, (réédité en 2026).

Jean Luchaire, grâce à ses connaissances (Otto Abetz, Pierre Laval, Paul Marion, Henri Lafont de la Gestapo française du 93 rue Lauriston, le Dr Eich, Marcel Déat, Marcel Bucard, et beaucoup d’autres), grâce à son entregent, grâce à son goût du faste, des réceptions, des bons repas et des parties fines, s’impose rapidement comme l’incontournable patron de l’ensemble de la presse française en zone occupée, ainsi que des entreprises connexes (distribution, papier, publicité, etc.).

Surnommé le « Führer de la presse française » ou « Louche Herr », il profite de cette situation, à la rencontre des ambitions allemandes ou vichyssoises mais également de celles des patrons et des salariés de la presse, pour mener à bien trois tâches : la propagation du collaborationnisme ; la protection de la presse, de ses patrons, de ses ouvriers, employés et rédacteurs ; enfin, un enrichissement personnel extrêmement rapide. Ces trois tâches qu’il s’est assignées sont confondues dans sa démarche.

Une presse totalement inféodée à l’occupant nazi

Xavier Giannoli nous présente un Luchaire maître de ses décisions dans les affaires de presse. Or il n’en est rien. En effet, en zone occupée, la Propaganda Abteilung, subordonnée à la section IC (renseignements militaires) du gouverneur militaire en France, est installée à l’hôtel Majestic. Constituée d’éléments de la Wehrmacht, elle dépend du ministère de l’information et de la propagande du Reich dirigé par Joseph Goebbels. Le Presse Gruppe, dirigé par Eich, encadre plusieurs sous-groupes : surveillance du papier, presse provinciale, Agence française d’information de presse, Bureau d’information et surtout Censure.

C’est cette censure qui dicte ce que les journalistes peuvent ou doivent écrire. Ainsi Giannoli montre un Luchaire refusant d’écrire un éditorial sur le statut des juifs du 4 octobre 1940. Or, sur ce statut, comme sur sa deuxième mouture du 15 juin 1941, la censure allemande interdit aux quotidiens d’écrire un éditorial.

Le 25 septembre 1940, sur incitation des autorités allemandes (plusieurs pièces dans le dossier du procès Luchaire en témoignent aux Archives nationales, AN, AJ40 1001 à 1016, Propaganda Abteilung Frankreich, Propagandastaffel Paris, 1938-1944), est créé en zone occupée le Groupement corporatif de la presse quotidienne parisienne (GCPQP), présidé par Luchaire, alors rédacteur en chef du Matin et bientôt directeur des Nouveaux Temps. Le 9 juin 1941, ce groupement se transforme en Corporation nationale de la presse française.

Le scandale de la Corporation

Luchaire utilise cette position pour constituer en quelques années une belle fortune et pour vivre, lui et sa famille, sur un grand pied. Entre septembre 1940 et août 1944, il achète à bas prix un hôtel particulier avenue des Ternes, une propriété à Barbizon et le château Saint-Lazare à Vernon. Les notes de frais des repas pris dans ses deux cantines favorites, Maxim’s et la Tour d’argent, révèlent le train de vie de Luchaire. Par exemple, un repas pour trois convives à la Tour d’argent, le 20 mai 1943 : trois foies gras, trois tournedos, trois légumes, deux fromages et un sorbet, trois desserts, deux cafés, un armagnac 1893 et un cognac 1875, sept bouteilles de Pichon Longueville (un grand cru de Bordeaux) 1924, pour un total de 3 500 francs de l’époque, soit le salaire mensuel d’un rédacteur en chef d’un quotidien parisien. Cinq des bouteilles ainsi que deux paquets de cigarettes anglaises sont emportés par Luchaire…

Le mécanisme passe par la société des Éditions Lutétia, 31 rue du Louvre, qui édite le quotidien les Nouveaux Temps dont le premier numéro sort le 31 octobre 1940 et le dernier le 17 août 1944 (AN, 2AR). Lutétia est une entreprise en déficit structurel, à cause de la faiblesse des ventes (entre 50 000 et 60 000 exemplaires par jour, dont une part non négligeable est achetée par les administrations d’Occupation), mais surtout à cause du train de vie de Luchaire, qui est révélé par l’importance du poste « frais généraux », qui représente plus de 40 % des dépenses du journal, contre moins de 20 % dans des entreprises de presse comparables.

Le déficit est comblé par les Allemands, sous la forme d’annonces publicitaires : elles représentent 50 % du chiffre d’affaires dès 1941 et ne cessent d’augmenter pour atteindre 65 % en 1943, alors que dans le même temps, celles des autres quotidiens tombent de 35 à 18 %. Le déficit est aussi comblé par des augmentations de capital, souscrites par l’ambassade d’Allemagne, puis par Gerhard Hibbelen qui s’occupe de racheter pour l’occupant des éditeurs et des journaux.

En outre, à plusieurs reprises Luchaire encaisse personnellement les chèques des Allemands, tout en faisant inscrire les augmentations de capital au compte de la société. En ajoutant les salaires et les frais, qui atteignent 4 millions de francs en quatre ans et les augmentations de capital, qui dépassent les 6 millions de francs, Luchaire a ponctionné plus de 10 millions de francs à la société, ce qui représente 20 % de son chiffre d’affaires total durant la période. À cela s’ajoutent les notes de frais payées par la Corporation.

Le paradoxe est que les Allemands ne sont pas dupes. Ainsi, la Propaganda Staffel porte sur Luchaire une appréciation acerbe : « Si Luchaire a usé beaucoup d’encre en faveur d’une collaboration à 100 %, c’est moins par conviction honnête que parce qu’il spécule sur l’avenir. Luchaire n’a pas un tempérament combatif, c’est un combinart [en français dans le texte]. Il ne cache pas ses ambitions de devenir le Goebbels français. » (Pariser Journalisten, 1941, AN, AJ40 1008). Et nombre de journalistes et de patrons de presse de Paris ont dénoncé le scandale de la Corporation.

The Conversation

Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.04.2026 à 16:13

De l’oubli à la lumière : Monique Wittig, théoricienne du lesbianisme politique

Ilana Eloit, Professeure en études de genre, Université de Genève
Longtemps marginalisée au sein du féminisme français, la pensée de l’intellectuelle Monique Wittig (1935–2003), icône lesbienne, fait son grand retour depuis quelques années.
Texte intégral (1862 mots)

À quelques jours de la journée de la visibilité lesbienne, le 26 avril, retour sur l’œuvre de Monique Wittig (1935–2003). Icône lesbienne, cette écrivaine et intellectuelle est longtemps tombée dans l’oubli après avoir été écartée du mouvement féministe français. Depuis quelques années, sa pensée connaît un retour fulgurant dans le paysage féministe. Théoricienne du lesbianisme politique, elle analyse l’hétérosexualité comme un régime politique de domination soumettant les femmes aux hommes et auquel le lesbianisme permet d’échapper.


En 2014, au moment où j’entamais une thèse de doctorat consacrée à l’histoire politique du lesbianisme en France dans les années 1970, Monique Wittig était encore peu connue. Figure majeure du Mouvement de libération des femmes (MLF), elle était pourtant à l’origine d’une pensée lesbienne qui a profondément bouleversé l’histoire des idées féministes.

Près d’une décennie plus tard, sa présence s’est imposée avec une évidence fulgurante. Les références à son œuvre parsèment les manifestations féministes ; ses ouvrages s’affichent en tête de gondole dans les librairies ; colloques et journées d’étude se multiplient à l’université ; des créations scéniques font revivre sa pensée en lui conférant une actualité nouvelle – pour ne citer que quelques formes de ce « moment culturel » wittigien.

Comment expliquer l’oubli et l’effacement de sa critique, puis l’engouement qu’elle suscite quatre décennies plus tard ? Pourquoi résonne-t-elle tant aujourd’hui ? Retour sur l’histoire et l’actualité d’une pensée lesbienne.

Féministe révolutionnaire

C’est à 29 ans que Monique Wittig se fait connaître publiquement avec la publication de son premier roman, l’Opoponax, qui reçoit le prix Médicis en 1964. Dès cet ouvrage, elle entreprend d’éradiquer le genre – ou les catégories de sexe – dans la langue. La « marque du genre » est, selon elle, un stratagème par lequel « le sexe est forcé sur ses utilisateurs » et les femmes assignées à une catégorie subordonnée qui les prive d’accès à l’universel.

Elle poursuit cette entreprise politico-littéraire avec la publication, en 1969, de son poème épique les Guérillères, dans lequel elle emploie le pronom « elles » pour désigner une troupe de combattantes, conférant ainsi au féminin pluriel la force du générique, qu’elle dérobe au pronom « ils ». Quelques mois plus tard, à l’automne 1970, elle compte à Paris parmi les figures fondatrices du MLF et participe au collectif des Gouines rouges ainsi qu’au Front homosexuel d’action révolutionnaire.


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Elle contribue, aux côtés notamment de Christine Delphy ou de Colette Guillaumin, à l’émergence du féminisme matérialiste. Inspiré du marxisme, ce courant soutient que la division des individus en « hommes » et « femmes » n’est pas une donnée naturelle mais le produit – la « marque » – d’un rapport d’oppression, dont la naturalisation sert en retour à justifier la domination d’un groupe sur un autre.

Pour les féministes matérialistes, cette division des individus en « classes de sexe » repose sur un rapport d’exploitation domestique, c’est-à-dire sur l’appropriation, par la classe des hommes, du travail gratuit des femmes au sein du foyer.


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Ainsi, puisque les catégories de sexe – à l’instar des classes sociales – sont le produit d’un rapport d’exploitation, l’objectif du féminisme doit être, pour ces théoriciennes, l’abolition de ce rapport, dont la conséquence immédiate sera l’élimination des catégories de sexe – un projet qui rejoint, dans le champ de la théorie féministe, celui de Wittig d’abolition du genre dans la langue.

« Les lesbiennes ne sont pas des femmes » : politiser le lesbianisme

C’est dans la continuité de cette réflexion que Wittig élabore une pensée politique spécifiquement lesbienne, depuis les États-Unis où elle s’installe en 1976 en réponse aux résistances des féministes françaises à sa volonté de politiser le lesbianisme. Dans ses deux textes majeurs, « La pensée straight » et « On ne naît pas femme » (1980), Wittig met en évidence un angle mort du féminisme matérialiste : l’hétérosexualité comme régime politique, ou système social contraignant, qui institutionnalise l’appropriation des femmes par les hommes.

Surtout, elle affirme que c’est à travers ce régime qu’est produite la différence des sexes, articulant ainsi patriarcat et hétérosexualité, classes de sexe (ou genre) et sexualité. C’est à cette lumière qu’il faut comprendre sa phrase la plus célèbre, selon laquelle « les lesbiennes ne sont pas des femmes » car « ce qui fait une femme, c’est une relation sociale particulière à un homme […] relation à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles ».

Dès lors, les lesbiennes incarnent, pour Wittig, cet au-delà des catégories de sexe que le féminisme matérialiste appelle de ses vœux. Alors que le MLF reposait sur l’identification collective à la catégorie « femmes », le lesbianisme politique de Wittig repose sur la désidentification aux catégories de sexe, comme pierre angulaire de la naturalisation de l’hétérosexualité.

À Paris, les féministes disqualifient cette pensée en l’accusant d’être « séparatiste », « dogmatique », « sectaire », voire « terroriste » et « totalitaire », en ce qu’elle politise l’hétérosexualité – et non plus seulement le patriarcat – comme norme oppressive, et substitue au sujet « femmes » le sujet « lesbiennes » comme figure de résistance : une violence dont Wittig ne se remettra jamais et qui contribue à effacer durablement le lesbianisme politique du paysage intellectuel féministe français.

Redécouverte tardive à la faveur de la 4ᵉ vague féministe

La vague de disqualification de sa pensée en France ainsi que son départ outre-Atlantique expliquent que son recueil d’essais théoriques, The Straight Mind, ait d’abord été publié aux États-Unis en 1992, avant de faire l’objet d’une première traduction française en 2001 (sous le titre la Pensée straight).

Mais c’est surtout depuis le début des années 2020 que sa pensée retrouve une place de premier plan. Outre la republication de l’ensemble de son œuvre et la publication d’écrits inédits, l’espace public irradie désormais de la présence spectrale de Wittig – un jardin Monique-Wittig a notamment été inauguré à Paris en 2021.

En 2023, l’Humanité consacrait sa une à Wittig avec le titre : « Monique Wittig, retour en grâce », à la suite d’autres portraits publiés dans le Monde ou Libération à l’occasion du vingtième anniversaire de sa disparition. La même année, j’organisais avec des collègues un double colloque international à l’Université de Genève et à l’Université de Berkeley sur l’actualité de son œuvre. Artistes, intellectuelles et intellectuels trouvent également, en Wittig, une source d’inspiration majeure, faisant résonner sur scène une œuvre tonitruante.

Cette redécouverte tardive mais foudroyante tient sans aucun doute au contexte politique actuel : celui d’une quatrième vague du féminisme, dans le sillage de #MeToo. Celle-ci a placé au cœur de la réflexion la dimension structurelle des violences sexistes et sexuelles et a, par ricochet, redonné un souffle nouveau au lesbianisme politique, lequel interroge la fonction politique et sociale de la contrainte à l’hétérosexualité en régime patriarcal, ainsi que les bénéfices d’une sortie du régime hétérosexuel d’un point de vue féministe.

D’autres raisons peuvent être invoquées : la contestation de la domination blanche au sein du féminisme, fortement bousculée par l’afroféminisme, participe de l’épuisement du paradigme universaliste et favorise la visibilité des minorités.

À cet égard, la non-mixité du lesbianisme politique et celle de l’afroféminisme se font éminemment écho, comme l’hostilité qu’elles provoquent en retour. Nulle coïncidence si les lesbiennes d’hier et les afroféministes d’aujourd’hui sont confrontées aux mêmes accusations de « séparatisme », mobilisées pour mieux disqualifier des regroupements qui interrogent des régimes d’oppression naturalisés, y compris au sein du féminisme : la race et l’hétérosexualité.

Enfin, il est clair que la proposition visionnaire d’un féminisme ne reposant pas sur la catégorie « femmes » et visant la destruction de l’épistémologie binaire de la différence des sexes trouve aujourd’hui son public parmi des individus qui refusent de se dire « hommes » ou « femmes » – catégories qui, comme l’écrivait Wittig, « contribu[ent] au maintien de l’hétérosexualité » – et préfèrent se dire non-binaires, queers, ou trans.

The Conversation

Ilana Eloit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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