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21.07.2026 à 18:06

Pourquoi le camping séduit toujours autant (alors que tout a changé)

Alexandra Youssofi, Assistant Professor in Digital Strategy, Marketing & Communication, INSEEC Grande École
Le camping recouvre des budgets et des niveaux de confort très variés. Mais qu’ils optent pour la « tiny house », ou la tente, les vacanciers se rejoignent sur un certain nombre d’aspirations.
Texte intégral (1629 mots)

L’essentiel

  • Mode d’hébergement préféré des Françaises et des Français en période de vacances, le camping recouvre aujourd’hui des réalités très variées, entre cabanes, caravanes, tentes, « tiny houses »…
  • En 2026, le confort ne s’oppose plus au camping, il peut faire pleinement partie de l’expérience et ouvrir d’autres accès à la nature.
  • Car, si les modes de vie ont beaucoup changé, les vacances restent un temps où l’on aspire au repos, au dépaysement, aux retrouvailles avec les autres et la nature.

Une bulle transparente avec un lit king-size. À quelques mètres, une tente en toile semblable à celle des premiers congés payés. Tout semble les opposer. Pourtant, ces deux façons de camper racontent peut-être une même histoire. Car, si les offres se diversifient dans les campings, les raisons de choisir ce type de vacances restent étonnamment stables.

Premier mode d’hébergement touristique collectif du pays, le camping a enregistré 125 millions de nuitées durant l’été 2025, soit près d’une nuitée sur deux. Ce succès interroge. Comment expliquer qu’il séduise encore autant de vacanciers, quatre-vingt-dix ans après l’instauration des congés payés ?

Le camping a su évoluer, mais l’essentiel est sans doute ailleurs.

Une offre qui s’est diversifiée sans se disperser

Le camping a progressivement élargi ses formes d’hébergement. Au fil des décennies, les équipements se sont perfectionnés, les services se sont étoffés, et chacun choisit aujourd’hui l’hébergement qui correspond le mieux à ses envies : en 2025, près de six vacanciers sur dix séjournent dans un hébergement locatif, contre quatre sur dix qui viennent encore avec leur propre tente, caravane ou camping-car.

Le secteur n’a pas suivi un modèle unique. Certains campings misent sur une immersion toujours plus forte dans la nature, d’autres privilégient le confort ou multiplient les services.

Le camping traditionnel mise sur le repos, la nature et une vie collective : les copains de vacances, les repas partagés ou les soirées au camping. Le glamping, contraction de glamour et de camping, désigne ces hébergements insolites, cabanes perchées, bulles transparentes, roulottes ou tiny houses, qui offrent un confort proche de l’hôtellerie tout en restant dans un cadre naturel. Le repos et la nature restent au cœur de l’expérience. Le confort et la promesse d’un vrai dépaysement viennent s’y ajouter.

Entre les deux, de nombreuses offres répondent à ces mêmes attentes, avec des niveaux de confort et de prix différents. Le camping reste ainsi l’un des rares secteurs touristiques où on peut aussi bien partir avec un petit budget que s’offrir un séjour haut de gamme. Cette montée en gamme a toutefois un revers : entre la hausse des prix et une baisse de 13,2 % des emplacements nus entre 2019 et 2024 (quand les emplacements équipés progressent de 17,3 %), la vocation populaire qui a fait l’histoire du camping s’érode.

Les mêmes besoins, de nouvelles façons de partir

Depuis les congés payés de 1936, nos modes de vie se sont profondément transformés. Les rythmes se sont accélérés, le numérique s’est installé dans notre quotidien et nous ne partons plus en vacances avec les mêmes attentes de confort qu’autrefois. Les campings ont accompagné ce mouvement en faisant évoluer leurs hébergements, leurs services et l’accueil réservé aux vacanciers.

Un été au camping : Camping nature de Corcieux (France 3 Grand Est, 2025).

On pourrait penser que cette évolution a bouleversé notre façon de partir en vacances. Les données les plus récentes montrent une réalité plus nuancée. Les vacances idéales restent d’abord associées au repos, au dépaysement, au temps passé avec les proches et au contact avec la nature. Les recherches sur le tourisme de nature, le slow tourism ou le bien-être associé au voyage aboutissent à une conclusion assez proche.

Le confort évolue avec son époque, mais les vacances continuent de répondre aux mêmes besoins essentiels. De ce point de vue, le camping est un bon observatoire de notre rapport aux vacances. Les travaux du sociologue Jean Viard permettent d’éclairer ce constat. Depuis longtemps, il montre que les vacances occupent une place de plus en plus importante dans nos sociétés. Elles ne sont plus seulement une interruption du travail. Elles deviennent un temps que l’on cherche à préserver pour souffler, retrouver les autres et prendre de la distance avec un quotidien toujours plus rapide et connecté.

La crise du Covid-19 a d’ailleurs été un révélateur. Elle n’a pas créé un besoin de nature, d’évasion ou de liberté. Elle a surtout rendu plus visibles des aspirations déjà présentes.

Les travaux sur l’expérience touristique montrent qu’un séjour ne se résume jamais au lieu où l’on dort. Dormir dans une cabane avec une literie digne d’un hôtel ou dans une tente sous une toile de coton ne change pas fondamentalement ce que les vacanciers viennent chercher. Ce sont les émotions ressenties, les souvenirs qu’on garde, les moments partagés, ou encore le sentiment de déconnexion, qui donnent de la valeur aux vacances. Le confort ne s’oppose plus au camping. Il fait désormais partie de l’expérience, sans en changer la nature profonde.

Le « glamping », ou le confort qui ne renonce pas à la nature

En France, les cabanes dans les arbres ont connu une progression de 370 % entre 2012 et 2023, et le secteur des hébergements insolites affiche encore une croissance de 30 % ces dernières années. Cette réussite n’est pas un simple effet de mode. Elle répond aux attentes de vacanciers qui ne veulent plus choisir entre confort et nature, et qui trouvent dans le « glamping » une manière d’avoir les deux à la fois.

Certaines enseignes ont construit toute leur identité autour de cette idée : proposer davantage de confort sans rompre avec la promesse d’une expérience de nature. L’histoire d’Huttopia l’illustre bien. Le projet naît en 1999, porté par Céline et Philippe Bossanne, un couple originaire de la Drôme inspiré par leur vie au Canada. Un an plus tard, ils reprennent leur tout premier camping nature dans les Alpes. Vingt-cinq ans plus tard, l’enseigne compte 80 sites dans neuf pays, mais il s’agit toujours de « permettre aux vacanciers de vivre une expérience de camping en pleine nature », comme le dit Grégory Côme, directeur de l’expérience client chez Huttopia.

Ce rapport à la nature ne se limite pas au camping. Il suffit de regarder du côté de la Norvège. Là-bas, le friluftsliv, littéralement « la vie au grand air », fait partie du quotidien, presque comme une philosophie de vie. Cette différence rappelle que le besoin de ralentir et de passer davantage de temps dehors s’étend bien au-delà des vacances.

Finalement, le camping n’a pas seulement élargi son offre : il a changé de statut. Longtemps synonyme de vacances pas chères, il est devenu, pour certains, un choix d’expérience. Le glamping le prouve, puisqu’il ne vise pas à rompre avec la nature mais à la vivre autrement. C’est peut-être là la vraie histoire du camping depuis 1936 : les façons de partir ont changé, les raisons de partir, non. Et tant qu’il continuera à répondre à ces mêmes besoins, de la tente la plus simple à la bulle la plus chic, il continuera de séduire.

The Conversation

Alexandra Youssofi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.07.2026 à 18:06

Les gauchers votent-ils plus à gauche ?

Laurent Weill, Professeur d'Economie et de Finance, Université de Strasbourg
Caroline Perrin, Chercheuse postdoctorante | Commission européenne
Jérémie Bertrand, Professeur de finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management
À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, on observe que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.
Texte intégral (1728 mots)

Les préférences politiques sont généralement expliquées par le revenu, l’âge ou le niveau d’éducation. Toutefois, nos recherches suggèrent qu’un trait beaucoup plus inattendu pourrait aussi jouer un rôle : le fait d’être gaucher. À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, nous observons que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.


La question ressemble à une plaisanterie. Pourtant, nos recherches montrent qu’il existe bien un lien statistique entre le fait d’être gaucher et celui de se positionner politiquement à gauche.

Dans une étude récente faite dans le cadre de nos recherches universitaires, nous avons voulu déterminer si une caractéristique aussi banale que la latéralité – le fait d’être gaucher ou droitier – pouvait être liée aux opinions politiques.

Pour le savoir, nous avons mené une enquête auprès de 1 404 personnes dans 18 pays occidentaux, dont la France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie ou encore l’Espagne. Les participants ont indiqué leur position politique sur une échelle en dix points allant de la droite à la gauche ainsi que leur latéralité. Nous avons ensuite comparé les réponses en tenant compte de nombreux facteurs comme l’âge, le revenu, le sexe ou le niveau d’éducation.

Il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif de chaque pays : l’enquête a été menée en ligne, avec une forte proportion de répondants au Royaume-Uni. Mais nos résultats restent similaires lorsque nous excluons ce pays de l’analyse. Nous avons choisi de nous concentrer sur des pays occidentaux afin d’éviter que des perceptions très négatives du fait d’être gaucher, encore présentes en Asie ou en Afrique, ne biaisent les réponses.

Ce que montrent les données

Premier résultat : les personnes qui se déclarent gauchères se positionnent significativement plus à gauche que les droitiers. L’écart est loin d’être anecdotique : les gauchers se situent en moyenne environ un demi-point plus à gauche sur une échelle politique en dix points. Cela peut paraître faible mais c’est plus important que le rôle du sexe : dans notre échantillon, les femmes se situent 0,4 point plus à gauche que les hommes.

Notre résultat le plus intéressant apparaît toutefois lorsque nous mesurons la latéralité autrement. Au lieu de demander simplement aux individus s’ils se considèrent comme gauchers, nous avons observé quelle main ils utilisent réellement dans plusieurs activités quotidiennes : écrire, utiliser des ciseaux, se brosser les dents ou lancer une balle.

Et là, le lien avec les opinions politiques disparaît. Ce résultat est important : si la biologie expliquait principalement leur positionnement politique, on devrait retrouver un effet en mesurant concrètement l’usage de la main gauche dans les gestes du quotidien. Or ce n’est pas le cas. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’utiliser majoritairement sa main gauche qui semble compter que le fait de se percevoir comme gaucher.

Cette interprétation est renforcée par un autre résultat : le lien entre le fait d’être gaucher et l’orientation politique est particulièrement marqué dans les pays latins comme la France, l’Espagne et l’Italie, où l’opposition entre « la gauche » et « la droite » structure fortement le débat politique. Plus cette distinction symbolique est présente dans le débat public, plus l’effet semble fort.

Ces résultats suggèrent donc que l’effet observé relève davantage de mécanismes identitaires et symboliques que de différences neurologiques profondes. Reste à comprendre pourquoi le fait de se percevoir comme gaucher pourrait être associé à une orientation plus à gauche.

Pourquoi les gauchers se disent-ils plus souvent à gauche ?

La science politique s’est longtemps intéressée aux facteurs sociaux qui structurent les préférences électorales. Mais une littérature plus récente invite à élargir le regard : certains traits individuels, liés à la personnalité ou à des dispositions plus profondes, pourraient aussi contribuer à façonner l’orientation politique. Les chercheurs en sciences politiques Gerber et al. (2010) et Mondak (2010) ont ainsi montré le rôle de traits de personnalité comme l’ouverture à l’expérience ou l’extraversion dans les comportements politiques ; tandis que l’étude d’Alford, Funk et Hibbing (2005) a mis en évidence, à partir de données sur des jumeaux, la part biologiquement héritable de l’idéologie politique.

Dans notre cas, trois mécanismes peuvent aider à interpréter les résultats.

Le mot « gauche » peut-il façonner notre identité politique ?

À première vue, la relation peut sembler purement linguistique : le mot « gauche » désigne à la fois une préférence manuelle et une idéologie politique. Néanmoins, plusieurs hypothèses suggèrent qu’une telle relation pourrait découler de processus psychologiques ou biologiques.

Un premier mécanisme est l’égotisme implicite : nous avons tendance à préférer inconsciemment ce qui nous ressemble. Des études montrent ainsi que les individus choisissent plus souvent des professions ou des lieux dont les noms sont proches des leurs. Aux États-Unis, les individus prénommés « Lawrence » deviennent ainsi plus fréquemment avocats (« lawyer »), tandis que les « Louis » vivent plus souvent à Saint Louis (Missouri). De même, les consommateurs sont davantage enclins à choisir une marque lorsque son nom commence par les mêmes lettres que leur propre prénom.

Ces mécanismes sont largement inconscients : les individus ne réalisent généralement pas que ces ressemblances influencent leurs préférences.

Dans cette logique, le mot « gauche » peut créer chez les gauchers une affinité subtile et inconsciente dans le domaine politique. Étant donné qu’ils utilisent fréquemment le mot « gauche » pour décrire une dimension fondamentale de leur identité, ils peuvent ressentir une affinité plus élevée vis-à-vis des mouvements politiques associés à la gauche.

De la minorité stigmatisée aux valeurs progressistes

Un second mécanisme repose sur le vécu social des personnes appartenant à un groupe minoritaire. Les gauchers représentent une part relativement faible de la population (de 10 à 15 %) et ont historiquement été confrontés à une stigmatisation sociale. Jusqu’aux années 1970, de nombreux enfants gauchers étaient encore forcés d’écrire de la main droite à l’école, notamment en France. Dans certaines cultures comme en Inde ou au Moyen-Orient, manger de la main gauche reste encore aujourd’hui mal vu.

Le langage lui-même conserve des traces de cette histoire. Ce n’est pas un hasard si le mot « gauche » désigne aussi en français quelqu’un de maladroit, et si « sinistra » signifie à la fois « gauche » et « sinistre » en italien.

Le fait d’appartenir à une minorité peut, dès lors, favoriser des attitudes valorisant davantage la tolérance et la protection des minorités des valeurs souvent associées à la gauche politique.

Les gauchers ont-ils un cerveau différent ?

Une troisième hypothèse est d’ordre neurobiologique. La préférence pour la main gauche ou droite reflète en partie l’organisation du cerveau, façonnée très tôt dans le développement. Chez les gauchers, les fonctions cérébrales sont en moyenne un peu moins réparties entre les deux hémisphères, avec davantage d’échanges entre eux. Certains chercheurs associent cette organisation à une plus grande flexibilité cognitive et à une ouverture plus forte aux idées nouvelles, des traits souvent liés aux sensibilités politiques de gauche.

Mais nos résultats invitent à relativiser cette explication biologique : l’effet apparaît lorsque les personnes se déclarent gauchères, pas lorsque l’on mesure seulement leurs gestes de la main gauche dans les activités quotidiennes.

Emission de France Culture décryptant l’influence des neurosciences sur nos choix politiques.

Nos opinions politiques sont-elles vraiment rationnelles ?

Bien sûr, notre étude ne signifie pas que tous les gauchers votent à gauche, ni qu’il suffirait de changer de main pour changer d’idéologie. Que Fidel Castro et Benyamin Nétanyahou aient tous deux été gauchers montre que les gauchers ne peuvent être réduits à une catégorie électorale homogène.

En revanche, ces travaux rappellent un élément essentiel : nos opinions politiques sont probablement moins rationnelles que nous le pensons. Elles peuvent aussi être influencées par des expériences sociales et des associations symboliques dont nous n’avons même pas conscience.

Et cela ouvre une question fascinante : combien d’autres caractéristiques apparemment anodines influencent silencieusement nos choix politiques ? Les chercheurs commencent à en recenser, comme le fait d’avoir des sœurs qui rendrait les hommes plus conservateurs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

20.07.2026 à 17:18

Plus d’un adulte sur cinq est touché par le handicap dans sa famille

Roméo Fontaine, Chargé de recherches, Ined (Institut national d'études démographiques)
Les inégalités sociales de santé sont très marquées dans les situations de handicap et le fait d’être parent d’un enfant handicapé a de fortes répercussions sur l’emploi.
Texte intégral (2520 mots)

L’essentiel

  • Vingt ans après sa première enquête « Familles et Employeurs », l’Institut national d’études démographiques (Ined) s’est de nouveau penché sur les liens entre vie familiale et vie professionnelle.
  • Les résultats de cette nouvelle édition, publiée en juin 2026, permettent pour la première fois d’estimer combien de personnes sont confrontées au handicap dans leur famille.
  • L’enquête montre que les inégalités sociales de santé sont particulièrement marquées dans l’expérience du handicap et que le fait d’être parent d’un enfant handicapé a de fortes répercussions sur les parcours professionnels.

Le handicap concerne bien plus de personnes qu’on ne l’imagine. Les premiers résultats de l’enquête Familles et Employeurs (FamEmp), réalisée par l’Ined en 2024 auprès de plus de 41 000 personnes âgées de 20 à 65 ans, montrent que plus d’un adulte sur cinq est concerné par un handicap sévère, le sien ou celui d’un parent, d’un conjoint ou d’un enfant.

En observant le handicap à l’échelle des familles, l’enquête révèle des réalités souvent peu visibles : de fortes inégalités sociales face au handicap d’un parent, des formes d’aidance très différentes selon les liens familiaux et la vulnérabilité particulière des parents d’enfants en situation de handicap.

Une mesure inédite du handicap dans les familles

En France, le handicap est défini, selon la loi du 11 février 2025, comme : « Toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou de plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant ».

Cette définition, large et inclusive, rend néanmoins difficile le dénombrement des personnes concernées, tant les situations qu’elle recouvre sont diverses. Elle ne fixe aucun critère d’âge et s’applique donc aussi bien aux enfants qu’aux adultes, englobant aussi les situations de perte d’autonomie liées au vieillissement.

L’enquête Familles et Employeurs apporte à cet égard un éclairage inédit. En recueillant des informations sur les enquêtés mais aussi sur leurs parents, leur conjoint et leurs enfants, elle permet, pour la première fois, d’estimer combien de personnes sont confrontées au handicap à l’échelle de leur famille.

L’enquête retient l’indicateur global de restriction d’activité, désormais intégré au questionnaire de l’enquête annuelle du recensement de la population. Sont considérées comme étant en situation de handicap sévère les personnes présentant de manière durable de fortes limitations dans les activités quotidiennes à cause d’un problème de santé.

Ainsi défini, le handicap sévère concerne 22 % des personnes âgées de 20 à 65 ans : 4 % sont elles-mêmes concernées, 16 % le sont à travers un parent, un conjoint ou un enfant et 2 % cumulent ces deux situations. Cette proportion augmente avec l’âge : elle passe de 13 % chez les 20-29 ans à 28 % chez les 50-65 ans.

Le handicap d’un parent : une réalité socialement marquée

Parmi les différentes situations de handicap touchant les familles, celle d’un parent est de loin la plus fréquente. Parmi les personnes de 20 à 65 ans, 15 % déclarent avoir un père ou une mère présentant de fortes limitations dans les activités de la vie quotidienne.

Le rôle essentiel de l’aide filiale dans le soutien à l’autonomie des parents est aujourd’hui bien établi. Pourtant, cette aide reste principalement pensée à travers les situations vécues par les adultes proches de la retraite, dont les parents sont les plus âgés.

Certes, avec des parents plus exposés du fait de leur âge aux restrictions d’activité, les 50-59 ans sont plus souvent concernés : 18 % ont un parent avec de fortes limitations. Mais l’enquête révèle que les jeunes adultes sont loin d’être épargnés : 11 % chez les 20-29 ans, 15 % chez les 30-39 ans et 17 % chez les 40-49 ans.

Surtout, les inégalités sociales sont beaucoup plus marquées à ces âges. Ainsi, parmi les 20-29 ans, les personnes ayant grandi dans un milieu modeste sont trois fois plus nombreuses à avoir un parent présentant de fortes limitations que celles issues d’un milieu favorisé (22 % contre 7 %). Les inégalités sociales de santé se prolongent ainsi jusque dans l’expérience familiale du handicap.

Ce gradient social se réduit avec l’âge, mais s’observe également chez les 30-39 ans et les 40-49 ans pour disparaître après 50 ans. Non pas parce que les inégalités de santé s’effacent, mais parce qu’elles sont telles que les parents issus des milieux les plus modestes décèdent plus souvent de manière précoce. Parmi les personnes âgées de 60 à 65 ans ayant grandi dans une famille modeste, 34 % ont encore au moins un parent en vie, contre 47 % parmi celles issues d’un milieu favorisé.

Figure 1 – Proportion de personnes ayant au moins un parent vivant avec un handicap sévère, selon l’âge et le niveau de vie pendant l’enfance. Ined, enquête FamEmp (2024), Fourni par l'auteur

Un engagement quasi systématique dans le cas de jeunes enfants

Avoir un proche en situation de handicap ne signifie pas nécessairement devenir aidant. Et lorsqu’on le devient, l’intensité de l’engagement varie fortement selon le lien familial.

Quand le handicap concerne la mère ou le père, le plus souvent non cohabitant, près des deux tiers des personnes âgées de 20 à 65 ans se déclarent non-aidants. Lorsqu’elles apportent une aide, celle-ci est majoritairement hebdomadaire ou plus occasionnelle. La situation est très différente lorsque le handicap concerne le conjoint, généralement cohabitant, avec une implication beaucoup plus fréquente : 16 % des personnes déclarent l’aider tout le temps ou presque et 36 % au moins une fois par jour.

Mais c’est auprès des jeunes enfants que l’engagement est le plus fort. Lorsqu’un enfant de moins de 16 ans présente un handicap, plus de huit parents sur dix (83 %) déclarent l’aider quotidiennement ou presque en permanence. L’accompagnement devient alors une composante centrale de la vie familiale. Lorsque l’enfant a plus de 16 ans, et qu’il réside plus souvent dans un autre logement, l’implication parentale est moindre, mais reste toutefois fréquente.

Figure 2 – Fréquence de l’aide apportée à un parent, conjoint ou enfant en situation de handicap. Ined, enquête FamEmp (2024), Fourni par l'auteur

L’intensité de l’aide, particulièrement élevée lorsqu’elle concerne un enfant en situation de handicap, est associée à une moindre participation au marché du travail. Parmi les femmes qui apportent une aide continue à un proche en situation de handicap, le taux d’emploi est inférieur de 16 points de pourcentage à celui des femmes non aidantes. L’écart est comparable chez les hommes (14 points).

Cette association peut s’expliquer par deux mécanismes. D’une part, les contraintes liées à l’accompagnement peuvent conduire certains aidants à réduire ou interrompre leur activité professionnelle. D’autre part, exercer un emploi peut limiter le temps pouvant être consacré à l’aide.

Le débat sur le grand âge ne doit pas faire oublier les familles d’enfants handicapés

Selon l’enquête Familles et Employeurs, 2 % des parents ont un enfant avec un handicap sévère, 8 % si l’on considère également les handicaps modérés. Ces familles cumulent plus fréquemment des difficultés économiques et sociales : niveau de diplôme plus faible, monoparentalité plus fréquente, emploi à temps plein moins courant, difficultés financières plus nombreuses et moindre satisfaction à l’égard de leur vie.

Les conséquences sont particulièrement marquées sur les trajectoires professionnelles des mères. Lorsqu’un enfant présente un handicap sévère, 30 % quittent leur emploi dans l’année suivant sa naissance, contre 18 % lorsque l’enfant n’est pas concerné par un handicap.

Plus largement, près de quatre parents sur dix estiment que l’exercice d’une activité professionnelle est difficilement conciliable avec leur rôle d’aidant. Le handicap d’un enfant influence également les projets familiaux en réduisant les intentions d’avoir d’autres enfants.

Le vieillissement de la population et la grande fragilité des dispositifs d’aide formelle placent aujourd’hui les proches aidants de personnes âgées au cœur du débat public. Cette évolution est légitime : les besoins d’accompagnement progressent beaucoup plus vite que l’offre de services à domicile ou d’accueil en établissement pour personnes âgées.

Les résultats de l’enquête Familles et Employeurs montrent toutefois que cette focalisation ne doit pas conduire à invisibiliser d’autres situations d’aidance. Les parents d’enfants en situation de handicap apparaissent aujourd’hui comme les plus fortement exposés aux conséquences du handicap sur l’emploi, les conditions de vie et les parcours familiaux.

Il ne s’agit pas d’opposer les familles accompagnant un parent âgé à celles accompagnant un enfant ou un adulte en situation de handicap mais au contraire de construire une action publique englobant les situations d’aidance dans leur diversité. Les parcours de vie montrent que les frontières entre handicap et perte d’autonomie liée au vieillissement sont souvent plus poreuses que ne le laissent penser les dispositifs publics actuels.

À l’heure où les contraintes budgétaires renforcent la tentation de s’appuyer davantage sur les solidarités familiales, ces résultats invitent à mieux articuler les politiques du handicap, du grand âge et de soutien aux proches aidants. Sans cette approche plus transversale, le risque est de renforcer des inégalités sociales déjà très marquées entre les familles confrontées au handicap.

The Conversation

Roméo Fontaine a reçu des financements de l’État gérés par l’ANR : LifeObs (ANR-21-ESRE-0037) au titre de France 2030 ; WorkLiB (ANR-24-CE41-7235-01) ; KAPPA (ANR-22-PAVH-0004) au titre de France 2030.

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