20.10.2026 à 14:31
Manifestations du 17 octobre : pourquoi parler de « casseurs » ne suffit pas à expliquer l’ampleur des pillages et débordements
Texte intégral (1860 mots)
Les pillages et les violences commis en marge des manifestations du 17 octobre 2026 ont focalisé l’attention sur les « casseurs ». Mais le recours à ce terme ne pose-t-il pas plus de questions qu’il n’apporte de réponses ? Le sociologue Paolo Stuppia revient sur la situation inédite à laquelle ont été confrontées différentes villes dans toute la France, et la complexité de mouvements conjuguant la mobilité de groupes aux motivations floues avec l’extrême agilité des réseaux sociaux.
The Conversation : Les scènes de pillage auxquelles on a assisté en marge des manifestations du 17 octobre sont-elles inédites ?
Paolo Stuppia : Ce qui peut être inédit, c’est l’ampleur des destructions de biens privés et du vol de marchandises. Il faut bien voir néanmoins que toutes les personnes qui ont pillé n’étaient pas forcément structurées dans des groupes identifiables, du moins politiquement.
En effet, comme l’ont souligné en 2021 le politiste Xavier Crettiez, la sociologue Isabelle Sommier et l’historien François Audigier dans l’ouvrage collectif Violences politiques en France, les cibles d’une action violente à laquelle on attribue un sens politique peuvent être déterminées à la fois par des contraintes techniques et par la culture militante des personnes impliquées. Rappelons que, dans l’Italie des années 1970, des militants autonomes parlaient d’« autoréduction » (le fait de se réapproprier un bien, un service jugé essentiel), les maoïstes en France parlaient de « réappropriation prolétarienne », la plus fameuse de ces actions restant celle du casse de l’épicerie Fauchon, place de la Madeleine, en mai 1970, où des marchandises avaient été redistribuées dans des bidonvilles et des foyers de travailleurs.
Or, l’ensemble des pillages du 17 octobre revêtent-ils un sens politique ? Même si on ne dispose pas de tous les éléments concernant le profil des personnes interpellées, les vidéos postées sur les réseaux sociaux ou la remise en vente sur des sites en ligne de certaines marchandises semblent contredire cette vision.
Ce n’est pas pour autant qu’au moins une partie des cibles ait été choisie au hasard : pour certaines d’entre elles, il s’agit de symboles du capitalisme, comme les magasins de luxe, les assurances, les banques, les multinationales. Et puis il y a eu un certain nombre d’enseignes plus localisées, de petits magasins, des magasins de jouets ou de jeux vidéo par exemple, qui sont rarement visés par ce type d’actions.
Si, depuis le mouvement altermondialiste notamment, on voyait apparaître une violence contre les biens plutôt dirigée vers les symboles du capitalisme et en particulier les multinationales, ce phénomène va de pair avec des actions spontanées de groupes sans affiliation politique, qui viennent dans la manifestation pour « se servir » en quelque sorte, sans qu’on puisse dire si c’est une simple pratique de défoulement ou bien s’il y a un but redistributif par derrière – ce week-end, on a assisté à quelques scènes de redistribution, par exemple de nourriture à des personnes sans abris.
Que sait-on des profils des « casseurs » ? À partir de quand cette figure est-elle apparue dans les manifestations et les discours médiatiques ?
P. S. : Historiquement, le premier article de recherche sur le phénomène des « casseurs » vient de la sociologue Gwenola Ricordeau. Dans les années 1990, par exemple lors du mouvement étudiant et lycéen de 1998, elle avait remarqué que des jeunes venaient dans les manifestations pour commettre des actes de dégradation ou dépouiller des personnes sans partager les revendications du mouvement. Ils venaient par opportunisme, mais aussi pour remettre en question la monotonie du quotidien.
Le fait de disqualifier des personnes en les désignant comme des « casseurs » nous ramène plutôt, donc, à des phénomènes de type émeutier, avec ou sans « dépouille », qui s’inscrivent dans la continuité des « révoltes de banlieue » ou d’« émeutes de cité » qui se sont progressivement développées dans les quartiers populaires depuis la deuxième moitié des années 1970. Comme nous l’avons montré avec la sociologue Valérie Becquet dans notre ouvrage Géopolitique de la jeunesse, il s’agit d’un ensemble de désignations péjoratives et disqualifiantes à l’égard d’une « jeunesse dangereuse ».
Le terme de « casseur », à côté de la disqualification « racaille », a par exemple trouvé un large écho dans le langage médiatique à l’occasion des émeutes de 2005 pour désigner un lumpenproletariat de jeunes qui s’attaquent à la fois aux forces de l’ordre, à des biens privés et à un certain nombre de services publics et de biens publics comme le mobilier urbain, mais en enlevant toute signification politique à leurs actions.
Si on se réfère à la théorie du labeling ou de l’étiquetage, on comprend donc que le terme de « casseurs » a à voir avec le stigmate auquel ces jeunes des quartiers populaires sont associés. Mais il peut y avoir un deuxième sens aussi : les phénomènes dans lesquels la mouvance autonome s’implique, des scènes de casse et de violence contre des biens voire des personnes. Or, d’abord, il faut noter que cette mouvance a historiquement coutume de revendiquer les actions commises. Ensuite, elle peut revendiquer le stigmate de « casseur » dans le but de mieux le retourner, avec parfois de l’autodérision.
En 2006, lors des manifestations contre le contrat première embauche (CPE), il y a eu des tensions entre ceux qui disaient « On n’est pas des casseurs » ou « On ne veut pas de casseurs », d’autres qui disaient « C’est eux – le gouvernement, le patronat… – les casseurs ». Et c’est dans ce contexte qu’est apparue à Rennes (Ille-et-Vilaine) une banderole qu’on a vu se déplacer à Paris, revendiquant « Nous sommes tous des casseurs », comme pour assumer un terme historiquement flou, recouvrant des réalités différentes, convié régulièrement par les médias à chaque mouvement social, ces trente dernières années.
C’est un peu comme l’expression « black bloc » : parler de « casseurs » revient à désigner ceux qui ont recours à une technique, disqualifiée et suscitant aussi une certaine inquiétude dans une partie de l’opinion, mais la désignation est très floue et facilement instrumentalisée.
Comment les réseaux changent-ils la donne pour les forces de l’ordre ?
P. S. : Là encore, il y a une différence très claire entre des mouvances plutôt structurées, même de façon informelle, et une utilisation beaucoup plus spontanée des réseaux en vue de se mettre en scène, avec des jeunes, très jeunes, qui se filment par exemple avec des maillots de foot en sortant de boutiques à côté de la place de la République.
On est face à une génération qui fait preuve d’une agilité numérique certaine. Il y a une multiplication de plateformes. Avec les gilets jaunes, on utilisait encore en très grande partie les outils qui étaient issus de l’Internet des années 2000, que ça soit Instagram, Facebook, un peu de messagerie, mais pas tant que ça, Twitter aussi. Là, c’est une nouvelle vague de réseaux sociaux qui est mobilisée, avec des outils conçus pour amoindrir aussi, pour certains, le contrôle – comme sur Snapchat ou Telegram, où les contenus sont extrêmement éphémères.
La question serait alors : comment s’adapter à ces nouveaux emplois des réseaux sociaux ? Il y a aussi le phénomène des boucles, difficiles à infiltrer, avec des personnes très mobiles qui apportent un soutien en temps réel aux personnes impliquées dans les mouvements, de façon plutôt confidentielle. Une des hypothèses serait que les forces de l’ordre sont un peu démunies face à la situation.
Il y a une rapidité dans l’échange d’informations, plusieurs niveaux de conversations, avec des salles publiques, des salles privées, des groupes plus ou moins restreints. Ces échanges en temps réel sont beaucoup plus difficiles à appréhender. Au-delà de la disparition rapide des messages, sur Snapchat par exemple, il faut tenir compte de tout un ensemble de paramètres propres à cet univers : les profils sont dotés de scores liés à l’activité de la personne, une personne qui s’infiltre est donc presque tout de suite repérable.
La combinaison entre l’agilité extrême permise par les réseaux et la mobilité des manifestants est très difficile à contrôler. On peut renvoyer, d’ailleurs, aux mouvements de jeunesse à Hong Kong en 2019-2020 qui ont donné bien du mal aux autorités, alors même qu’il s’agit d’une police avec un gouvernement de tutelle qu’on peut quand même qualifier d’autoritaire. Même eux avaient peiné à contrôler ces groupes de jeunes manifestants qui se déplaçaient sur les réseaux, avec des actions éclatées, avec dix personnes à un endroit, dix à un autre et des dispersions rapides. On peut se demander dans quelle mesure il y a un retard dans le renseignement. Mais ça, ce sera à la commission d’enquête parlementaire de l’établir.
Propos recueillis par Aurélie Djavadi.
Paolo Stuppia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 16:08
Le pouvoir sans contre-pouvoirs est vulnérable aux insurrections : ce que Montesquieu nous apprend sur l’érosion démocratique
Texte intégral (1588 mots)
L’ESSENTIEL
L’érosion démocratique ne commence pas par la suppression des élections, mais par la fragilisation des institutions qui limitent le pouvoir politique.
Cette intuition, formulée par Montesquieu au XVIIIᵉ siècle, permet de mieux cerner les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui.
Pour Montesquieu, sans corps intermédiaires, il ne reste que la « volonté momentanée et capricieuse d’un seul », vulnérable aux insurrections.
Les régimes contemporains peuvent-ils devenir moins démocratiques tout en conservant formellement des élections, des parlements, des tribunaux et une Constitution ? La question peut sembler paradoxale. Elle est pourtant au cœur des analyses contemporaines de l’« érosion démocratique » (Nancy Bermeo, David Waldner et Ellen Lust). Celle-ci ne désigne pas la disparition brutale de la démocratie et sa transformation en autocratie électorale. Elle reflète un processus plus insidieux : l’affaiblissement progressif des institutions qui permettent de contrôler le pouvoir et de contester ses décisions.
Afin de comprendre ce phénomène, il n’est pas inutile de revenir à un auteur qui n’était pourtant pas démocrate au sens contemporain du terme : Montesquieu. Dans l’Esprit des lois, publié en 1748, il développe une théorie de la modération politique qui repose sur une idée fondamentale : pour éviter l’abus, le pouvoir doit se heurter au pouvoir.
« Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser »
La célèbre formule de Montesquieu est souvent associée à la séparation des pouvoirs : il faut organiser les institutions de telle sorte que le pouvoir, qu’il vienne du prince ou du peuple, rencontre des limites effectives.
Dans la monarchie française, qu’il analyse dans l’Esprit des lois, cette fonction est assurée par ce qu’il nomme les « pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants ». La noblesse, le clergé, les villes et les corps politiques constituent autant d’instances qui s’interposent entre le prince et les sujets. Même là où le prince demeure la « source du pouvoir politique et civil », son pouvoir ne doit pas s’exercer sans médiation. Montesquieu ne réclame ni suffrage universel ni abolition des privilèges. Ce qui l’intéresse est la fonction d’instances statutairement autonomes, capables de limiter le pouvoir absolu.
Plutôt que de privilégier l’exhortation à la vertu, Montesquieu place donc les « pouvoirs intermédiaires » au cœur de sa théorie pyramidale de la monarchie : ici comme ailleurs, seul le pouvoir peut arrêter le pouvoir. Parce que tout homme qui a du pouvoir tend à en abuser, il convient de prévoir des résistances à l’extension indéfinie de la puissance royale. Ainsi s’explique l’utilité des institutions capables de s’opposer à la volonté de l’exécutif, c’est-à-dire au bon plaisir du roi : la volonté de mettre un frein à la tendance absolutiste justifie une distribution des pouvoirs enracinée au sein d’une structure sociale différenciée.
Les corps intermédiaires constituent de la sorte une fonction vitale dans l’équilibre de l’État moderne. Car dans le régime despotique, le pouvoir reste personnel, non institutionnalisé, non distribué entre forces politico-sociales concurrentes. L’absence d’espace public interdit toute solution négociée des conflits, qui ne peuvent trouver d’issue que dans la révolution ou dans l’usurpation.
A contrario, les parlements des régimes non despotiques jouent un rôle fondamental : ils ne se contentent pas de limiter la volonté royale en l’inscrivant dans la tradition des autres volontés législatrices ; ils sont utiles du point de vue même de la conservation du pouvoir : une puissance éclairée et tempérée doit être plus stable. Les pouvoirs intermédiaires éclairent à la fois le prince et le peuple ; faisant figure de « rempart », ils atténuent les risques de fronde et confortent la loyauté des citoyens. L’argument de l’intérêt éclairé est adressé au prince, tout au long de l’Esprit des lois, contre la tentation despotique : accroître son pouvoir ne sert qu’à le rendre moins sûr.
L’érosion démocratique comme érosion des médiations
Aussi datée puisse-t-elle paraître, l’analyse de Montesquieu éclaire les phénomènes de dé-démocratisation dont sont victimes les États, en Europe, aux Amériques et un peu partout dans le monde. Certes, les démocraties contemporaines ne sont évidemment plus des monarchies reposant sur une société d’ordres. Mais les régimes démocratiques ont, eux aussi, besoin d’institutions et de corps susceptibles d’interposer une distance entre ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent : parlements, juridictions indépendantes, collectivités territoriales, autorités autonomes, médias, syndicats, associations, universités ou autres organisations de la société civile. Ces institutions n’ont pas toutes la même fonction et ne sont pas toutes des « pouvoirs intermédiaires » au sens précis de Montesquieu. Mais elles assument, dans des contextes différents, une fonction comparable en empêchant que la puissance politique se concentre et s’exerce de manière arbitraire.
Disciple de Montesquieu, Tocqueville a notamment montré à quel point le « dogme de la souveraineté du peuple » devait s’accompagner, dans les siècles démocratiques, de la puissance des associations qui ancrent la décentralisation. Pour que les individus ne sombrent pas dans la servitude, il est indispensable qu’ils puissent trouver dans les associations politiques et civiles, autant que dans la liberté de la presse, l’occasion de contrer la tyrannie de la majorité. Analogue aux aristocrates de l’Ancien Régime, les associations jouent le rôle des pouvoirs intermédiaires là où règne l’égalité des conditions.
À l’aune de ces analyses, l’érosion démocratique peut alors être comprise comme l’exténuation progressive des médiations qui limitent le pouvoir et animent les délibérations dans l’espace public. Un gouvernement peut être élu démocratiquement et, une fois au pouvoir, réduire l’autonomie du Parlement, affaiblir l’indépendance de la justice, monopoliser les nominations administratives, restreindre l’autonomie des collectivités, délégitimer les médias critiques, porter atteinte à la liberté académique ou exercer une pression croissante sur les associations. Dans cet esprit, les institutions ne disparaissent pas nécessairement ; entravées ou mises au pas, elles perdent leur indépendance, s’exténuent, s’autocensurent et cessent progressivement de jouer leur fonction de frein.
Retrouver les « canaux » et les digues
Aussi faut-il reconnaître l’importance cruciale des corps intermédiaires, comme les syndicats, les universités, les associations d’usagers, les organisations non gouvernementales environnementales, etc. S’ils peuvent ralentir l’action du politique, compliquer ses décisions, l’obliger à négocier et à écouter, au lieu de simplement vouloir, ces pouvoirs servent également de rempart contre la colère des citoyens. Le ralentissement associé à la délibération démocratique n’est pas un dysfonctionnement de ce régime, mais l’une des conditions de sa stabilité. Les contre-pouvoirs ne doivent pas apparaître comme de simples obstacles à l’efficacité de l’action publique : un parlement qui contrôle, un juge qui censure, une collectivité qui résiste, un média qui enquête, un universitaire qui critique, une association qui conteste ne sont pas seulement des obstacles, mais de véritables adjuvants, qui bloquent les tentations despotiques.
Sans doute les « canaux » invoqués par Montesquieu ont-ils changé de forme. Les corps intermédiaires de l’Ancien Régime ont laissé place à des institutions démocratiques et à des contre-pouvoirs divers, vecteurs dans le meilleur des cas de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais leur fonction fondamentale demeure : empêcher que la puissance politique ne coule directement d’une volonté vers l’obéissance.
En France, il revient à la IIIᵉ République d’avoir instauré la liberté associative par la loi du 1er juillet 1901, « sans autorisation ni déclaration préalable », après avoir proclamé la liberté syndicale en 1884, alors que les empires de Napoléon Ier et de Napoléon III l’avaient malmenée et que Vichy s’y attaquera sans merci.
L’érosion démocratique commence précisément lorsque ces canaux s’embolisent, lorsque les digues cèdent et lorsque le pouvoir n’a plus face à lui que des individus isolés. Alors, selon la formule de Montesquieu, il ne reste bientôt plus que la « volonté momentanée et capricieuse d’un seul », vulnérable aux insurrections.
Céline Spector est membre du Conseil scientifique de l'UEF France (Union des fédéralistes européens). Elle a reçu des financements pour des projets de recherche à Sorbonne Université au titre de l'Initiative Europe.
19.10.2026 à 16:07
Une loi suffira-t-elle contre les violences sexistes et sexuelles ?
Texte intégral (1839 mots)
L’ESSENTIEL
Le 13 octobre, l’Assemblée nationale a voté une loi « intégrale » pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes (VSS) faites aux femmes et aux enfants.
La loi, essentiellement répressive, propose des pistes intéressantes pour la prévention des violences et l’accompagnement des victimes. Mais la création d’un nouveau juge pourrait désorganiser les juridictions.
Aucune garantie de financement n’est prévue à ce stade. Or, des recrutements de magistrats et de policiers sont indispensables pour progresser contre les VSS.
Le 13 octobre 2026, l’Assemblée nationale a adopté à une très large majorité la proposition de loi ambitionnant d’apporter « une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants ». Mise à l’ordre du jour et examinée en réaction à la médiatisation de la tragédie du viol et du meurtre d’une adolescente dans le Gers, cette nouvelle loi est elle vraiment de nature à modifier significativement la prise en compte par les pouvoirs publics de ces formes de violence particulièrement graves mais aussi particulièrement ancrées dans la société ? La question se pose d’autant plus que, depuis plus de quarante-cinq ans et suivant un rythme toujours plus soutenu, le législateur n’a cessé d’adopter de nouveaux textes répressifs supposés endiguer le phénomène.
Se voulant particulièrement complète et ambitieuse, la loi dite « intégrale » est présentée par ses promoteurs comme de nature à enfin changer la donne. Pourtant, l’analyse rigoureuse de ses dispositions montre qu’elle s’inscrit globalement dans le sillage de ses prédécesseuses, ne modifiant qu’à la marge l’économie générale de l’action des pouvoirs publics face aux violences sexuelles et sexistes. Certes, cette proposition de loi comporte plusieurs dispositions visant à généraliser et rendre obligatoire, dans l’espace éducatif et dans le monde du travail, des dispositifs de sensibilisation, de prévention et de détection des violences sexuelles et sexistes. Il s’agit là d’une évolution notable, qui semble vouloir faire du « dépistage » précoce de ce type de faits une priorité de l’action publique. De la même façon, la proposition prévoit de mettre en place un véritable parcours de soins pour les personnes victimes.
Il n’en demeure pas moins que les deux tiers du texte sont relatifs à des mesures répressives, qu’il s’agisse de la création de nouvelles infractions, de l’aggravation des sanctions encourues ou de la modification de la procédure pénale applicable. Or la persistance de l’hégémonie de l’approche pénale ne laisse pas d’interroger : accroître sans fin l’arsenal répressif, n’est-ce pas anticiper la persistance du phénomène qu’on prétend endiguer ? L’opinion suivant laquelle une telle surenchère aurait un effet dissuasif ne résiste en effet pas une seconde à l’analyse. Aucune étude scientifique n’a jamais objectivé le moindre lien entre sévérité de la sanction et passage à l’acte, et il suffit pour s’en convaincre de constater que l’aggravation continue de la répression qu’on observe depuis au moins la loi n° 89-487 du 10 juillet 1989 « relative à la prévention des mauvais traitements à l’égard des mineurs et à la protection de l’enfance » n’a manifestement eu aucun effet sur le caractère systémique de ces violences. Pire, on observe que la multiplication des infractions et le développement d’un véritable productivisme répressif au sein des juridictions est de nature à affecter leur capacité à traiter comme il se doit les affaires les plus graves.
Par ailleurs, la proposition de loi « intégrale » semble méconnaître la façon dont sont aujourd’hui traitées ce type de violences au sein des juridictions et, plus grave, les dispositifs existant pour assurer une véritable protection aux victimes. En présentant comme une solution évidente la création d’un « juge des violences sexuelles et intrafamiliales » au sein de chaque tribunal judiciaire, le législateur oublie que ces juridictions comptent d’ores et déjà, et de longue date, des magistrats spécialisés dans ce type de contentieux. Des magistrats auxquels il a d’ailleurs imposé tout récemment une obligation de formation spécifique en la matière. Des juges civils qui, parallèlement à l’accroissement considérable de la répression pénale, tentent d’offrir une protection concrète et effective aux personnes victimes.
Il s’agit d’abord du juge aux affaires familiales. Parce qu’il est appelé à statuer sur l’ensemble des conflits personnels qui peuvent naître au sein du couple ou de la famille, ce magistrat est en première ligne pour intervenir en cas de suspicion de violences, sans avoir à attendre une hypothétique plainte pénale. Plutôt que de concurrencer son office par l’intervention d’un nouveau juge spécialisé au champ de compétence mal défini, pourquoi ne pas tout simplement renforcer les prérogatives du juge aux affaires familiales ? En 2010, s’inspirant du modèle espagnol, le législateur a introduit en droit français le mécanisme de l’ordonnance de protection, permettant au juge aux affaires familiales de prescrire dans l’urgence un certain nombre de mesures provisoires visant à faire cesser les violences ou à éviter leur répétition (interdiction d’entrer en contact, injonction de quitter le domicile familial…). Si la proposition de loi « intégrale » prévoit d’étendre encore le nombre de mesures pouvant être prononcées, des évolutions sont encore nécessaires pour lui permettre d’intervenir en amont de la survenue des violences, dès lors qu’un danger est suffisamment objectivé. Au-delà, la justice familiale a surtout besoin de moyens pour intervenir dans des délais raisonnables et pour que ses décisions soient effectivement appliquées.
Le constat est le même pour l’autre juge spécialisé dans le traitement des violences qu’est le juge des enfants. Depuis 1958, ce magistrat est chargé de prendre les mesures de protection qui s’imposent (suivi éducatif, placement…) pour mettre fin à tout « danger » menaçant « la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé ». Un danger pouvant se caractériser par des violences mais aussi par des comportements susceptibles d’y conduire (alcoolisme, conflit aigu au sein du couple parental…). Contrairement aux autorités répressives, le juge des enfants peut ainsi intervenir avant même la commission des faits les plus graves. Son action est donc potentiellement, et de loin, la plus efficace qui puisse être menée pour lutter contre la maltraitance infantile. Si elle est aujourd’hui entravée, ce n’est pas en raison d’un obstacle juridique, mais là encore d’une pénurie généralisée de moyens frappant les juridictions et plus encore les services éducatifs.
Renforcer la lutte contre les violences suppose ainsi, d’abord et avant tout, le renforcement des moyens qui lui sont affectés. Pourtant, la proposition de loi « intégrale » n’est assortie d’aucune étude d’impact permettant de chiffrer les ressources budgétaires supplémentaires qu’impliquent les réformes proposées. Et ce alors même que le budget de la justice française demeure [inférieur à la médiane européenne], que la police judiciaire est en crise et que les enquêteurs croulent sous les procédures et que la psychiatrie et plus encore la pédopsychiatrie sont en déshérence.
Le Parlement ne dispose aujourd’hui d’aucune garantie que les moyens nécessaires seront effectivement débloqués. Certes, le texte comporte l’objectif d’affecter à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes 3 milliards d’euros par an. Mais en dehors de l’examen de la loi de finances, toute proposition de loi instituant de nouvelles dépenses à la charge de l’État est inconstitutionnelle. Et le gouvernement, seul habilité à proposer une telle programmation budgétaire, ne s’est engagé qu’à évaluer les besoins. Le risque est donc grand d’assister à l’adoption de dispositifs inapplicables faute de moyen et qui, ajoutant à la charge de travail de personnels déjà exsangues, entravent encore un peu plus leurs capacités d’action. La seule façon d’éviter un tel scénario est de subordonner l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions à l’octroi préalable des moyens nécessaires – ce que le texte ne prévoit pas.
Au final, laissant le répressif au cœur de l’action des pouvoirs publics et prenant le risque d’une réforme sans moyens supplémentaires, la proposition de loi « intégrale » échoue à s’émanciper vraiment d’une forme de pensée magique où la simple promulgation d’un nouveau texte – et en particulier d’une loi pénale – est réputée suffire, au moins partiellement, à mettre fin au phénomène réprouvé. Elle échoue également à poser les jalons d’une véritable justice de protection, dont le besoin n’a pourtant jamais été aussi criant.
Vincent Sizaire est magistrat.