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07.04.2026 à 17:33

Le masculinisme, un tremplin vers des idéologies réactionnaires

Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po ; Université du Québec en Outaouais (UQO)
Océane Corbin, PhD Student and research coordinator, Université du Québec à Montréal (UQAM)
La montée des discours masculinistes et leur radicalisation, amplifiées par les algorithmes, dessinent une nouvelle forme d’antiféminisme qui irrigue l’extrême droite.
Texte intégral (2245 mots)

Le rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, publié récemment, identifie une « menace masculiniste ». Mais que recouvre précisément ce phénomène ? Comment ces discours politiquement structurés peuvent-ils servir de porte d’entrée à des positions plus radicales, voire à des mouvances d’extrême droite ?


Selon l’historienne Christine Bard, le masculinisme désigne un mouvement qui prétend défendre les intérêts des hommes au sein d’une société qui serait devenue gynocentrée, soit dirigée et dominée par des femmes.

Il ne s’agit donc pas d’une simple critique du féminisme, mais d’une remise en cause de la recherche d’égalité elle-même, perçue comme une menace. Les résultats du sondage, publiés par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), sont sans équivoques : 60 % des hommes considèrent que les féministes ont des demandes exagérées et souhaiteraient avoir plus de pouvoir que leurs concitoyens. Ces discours se fondent sur les rhétoriques de victimisation masculines : les hommes seraient en « crise » à cause des mouvements d’émancipation des femmes – un argument que l’on retrouve dans la majorité des espaces antiféministes, en ligne comme hors-ligne.

Selon ce rapport, la montée des discours masculinistes constituerait une nouvelle forme d’antiféminisme contemporain, particulièrement prégnante sur les réseaux sociaux.

L’antiféminisme n’est pas (que) du sexisme : c’est une vision politique du monde

Alors que le sexisme valorise les comportements conformes aux rôles de genre traditionnels, la misogynie se traduit par une hostilité explicite envers les femmes qui ne respectent pas ces attentes. Elle fonctionne comme le bras répressif du patriarcat et se manifeste sous forme d’insultes, d’actions ou par toute volonté de maintenir les femmes dans une position subalterne.

L’antiféminisme, lui, politise cette hostilité : il s’agit d’un contre-mouvement politique qui s’oppose ouvertement aux avancées des droits des femmes.

Les idées antiféministes s’appuient généralement sur des arguments déterministes biologiques. Par exemple, certaines rhétoriques masculinistes recourent à un sexisme dit « bienveillant », présentant les femmes comme faibles et devant être protégées. A contrario, d’autres communautés comme les incels (contraction d’involuntary celibates, en anglais, ou célibataires involontaires) sont des hommes qui attribuent leur absence de relations sexuelles ou affectives au caractère diabolique, vénal et manipulateur des femmes.

Sur les plateformes numériques, le terme « manosphère » est utilisé comme une catégorie parapluie qui désigne une diversité d’acteurs antiféministes : les incels, les Pick-Up Artists (coachs en séduction) qui promettaient aux hommes des techniques pour conquérir les femmes, Les MGTOW (Men Going Their Own Way, hommes suivant leur propre chemin) qui veulent faire sécession des femmes, etc.

De la séduction à la haine : la radicalisation des communautés masculinistes

Actuellement, nous nous trouverions dans une néo-manosphère où les groupes qui la composaient originellement se radicalisent de plus et en plus. Une méta-analyse de 430 publications scientifiques récentes montre que, depuis la fin des années 2010, la « manosphère » a connu plusieurs transformations majeures : migration vers de nouvelles plateformes, comme TikTok et Telegram, montée en puissance d’influenceurs très visibles (manfluencers), intensification de la monétisation, et chevauchement accru avec d’autres idéologies extrémistes.

En interne, la composition des groupes a également évolué. Les communautés plus anciennes, comme les Pick-Up Artists, ont vu leur influence décliner au profit des incels. Des études quantitatives fondées sur l’analyse de forums et des plateformes Reddit et Telegram montrent que, entre 2016 et 2022, les « espaces incels » ont gagné en centralité après la fermeture de certains forums, mais aussi en virulence dans les propos exprimés (davantage d’appels à la violence, de rhétorique nihiliste et de passerelles vers des contenus d’extrême droite). La « manopshère » ne se contente donc pas de gagner des adeptes, ses discours se radicalisent également.

Le rôle central des influenceurs et des plateformes numériques

La diffusion des discours masculinistes est massive depuis la fin des années 2010 grâce à la viralisation de certains contenus numériques, comme ceux produits par l’influenceur britannique Andrew Tate qui cumulait 12 milliards de vues avant la fermeture de son compte TikTok.

En France, les influenceurs les plus populaires (comme Alex Hitchens ou Stéphane Édouard) plafonnent à 1,5 million de vues sur leurs vidéos YouTube les plus populaires. Cette massification s’inscrit aujourd’hui dans un écosystème numérique structuré par les logiques propres aux plateformes.

En 2024, une étude révélait qu’il ne fallait que 26 minutes à un utilisateur pour se voir suggérer des contenus masculinistes sur TikTok et YouTube Shorts. Cette exposition rapide n’est pas fortuite : elle résulte de systèmes algorithmiques qui favorisent les contenus générant le plus d’engagements (via les clics, partages et commentaires).

L’influenceur masculiniste Alex Hitchens prodigue des conseils lifestyle et finance, le tout dans une rhétorique violemment antiféministe. Parfaitement au fait des codes des réseaux sociaux, après l’annonce de son bannissement de TikTok, il a ouvert une cagnotte de 50 000 euros pour rémunérer les internautes qui continueraient de relayer son contenu. Capture d’écran YouTube

Les plus jeunes sont particulièrement concernés. Selon le baromètre du numérique 2026, 90 % des 13–17 ans utilisent régulièrement les réseaux sociaux et y passent en moyenne près de trois heures par jour. Or, le dernier rapport du HCE établit un lien entre l’usage de certaines plateformes – notamment TikTok et X – et des niveaux plus élevés de sexisme hostile. Les jeunes hommes, explicitement ciblés par ces contenus, figurent ainsi parmi les publics les plus réceptifs aux discours antiféministes.

Ressentiment et profit, les ingrédients du modèle économique masculiniste

Ces discours reposent sur des ressorts émotionnels particulièrement performants dans l’économie de l’attention : colère, ressentiment, peur du déclassement, sentiment d’injustice. Les contenus les plus polarisants, agressifs et provocateurs sont ceux qui circulent le mieux. La violence verbale n’est donc pas un excès marginal mais une ressource qui capte l’attention, renforce la visibilité des créateurs et alimente, en retour, les modèles économiques des plateformes fondés sur la collecte de données et la monétisation de l’engagement.

En affirmant que les hommes seraient en difficulté dans une société devenue hostile, certains influenceurs créent une demande à laquelle ils proposent ensuite des réponses monayables : contenus, formations, coaching. Cette dimension économique, bien que secondaire, contribue à la pérennisation et à la professionnalisation de ces discours. L’exemple le plus emblématique est celui d’Andrew Tate qui, avant son bannissement en 2022, revendiquait plus de 100 000 abonnés à sa plateforme « Hustler’s University », facturés 99 dollars par mois – un modèle susceptible de générer plusieurs millions de dollars mensuels selon les estimations relayées par la BBC.

Le masculinisme, ciment des droites radicales

Les discours masculinistes débordent largement la « manosphère ». Ils semblent constituer des portes d’entrée vers d’autres discours radicaux, comme le suprémacisme blanc, et ont été associés à des passages à l’acte, violents dans certains cas. L’attentat de Toronto en 2018, revendiqué au nom d’une « rébellion incel » ou encore la fusillade d’Isla Vista en 2014 aux États-Unis, ont mis en lumière le lien entre misogynie radicalisée et violence politique. La misogynie constitue un leitmotiv récurrent dans plusieurs manifestes extrémistes contemporains.

Les masculinistes jouent également un rôle fédérateur : en présentant le féminisme comme un adversaire commun, ils permettent à des groupes très différents (nationalistes, identitaires, conservateurs religieux ou libertariens) de se retrouver autour d’un même combat, même s’ils ne partagent pas le reste de leur programme. Le masculinisme agit ainsi comme un langage politique minimal fondé sur le ressentiment, qui facilite la formation de coalitions réactionnaires et offre à l’extrême droite un moyen d’intervenir de façon renouvelée sur des enjeux sociaux sur lesquels elle était peu convaincante (éducation, famille, sexualité, crimes sexuels, politiques d’égalité).

Lutter contre le masculinisme, un enjeu démocratique

Plutôt que de rejeter frontalement le féminisme, certains acteurs se réapproprient désormais son vocabulaire pour le retourner contre lui, à l’instar du collectif Némésis qui se revendique d’un « féminisme identitaire ». Un retournement impensable au début des années 2000, quand l’extrême droite se contentait de disqualifier les revendications féministes ; et qui illustre la capacité du masculinisme à servir de point de convergence au sein de coalitions réactionnaires hétérogènes.

La montée des discours masculinistes n’est pas un phénomène isolé, mais le symptôme d’une transformation plus large qui reconfigure les espaces politiques et numériques, en déplaçant les frontières du publiquement acceptable. Comme le souligne le rapport du HCE, le problème ne se limite pas à une question technique : il implique à la fois une meilleure régulation des plateformes, des actions de prévention et un renforcement de l’éducation au numérique.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ).

Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l'antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).

07.04.2026 à 12:10

Le vrai du faux du chômage : quatre idées reçues qui brouillent le débat public

Charly Marie, Psychologue social, spécialisé sur le chômage, Université Gustave Eiffel
Fin 2025, le taux de chômage s’élève à 7,9 % en France. Déconstruction de quatre croyances répandues liées aux indemnisations, fraudes ou recherches d’emploi.
Texte intégral (1926 mots)
Une personne sur trois ayant droit à l’assurance-chômage ne l’a pas demandée. HJBC/Shutterstock

L’Insee a récemment publié les chiffres du chômage et estime que les « chômeurs » représentent 7,9 % de la population active. Vous avez certainement déjà lu ou entendu ce genre d’annonce. Mais savez-vous vraiment ce que cela signifie ? En effet, derrière les chiffres et les formules choc, le chômage est un phénomène complexe. Pour mieux le comprendre, déconstruisons quatre croyances répandues.


Les statistiques s’appuient le plus souvent sur la définition du chômage énoncée par le Bureau international du travail (BIT). Une personne est au chômage si elle a 15 ans ou plus et répond à trois conditions :

  • elle n’a pas occupé d’emploi durant une semaine de référence ;

  • elle est disponible pour occuper un emploi dans les deux semaines ;

  • elle a cherché activement un emploi pendant les quatre dernières semaines, ou bien en a trouvé un qui commence dans moins de trois mois.

Cette définition permet de comparer les pays sur une statistique standardisée. Par exemple, en France (hors Mayotte), il y a environ 2 500 000 personnes au chômage.

Cependant, dès que l’un de ces critères manque, la personne n’est pas au chômage. Par exemple, une personne qui aurait travaillé une dizaine d’heures dans la semaine pour garder des enfants et qui ne sait pas si elle sera rappelée la semaine suivante n’est – techniquement – pas au chômage, alors qu’elle peut se vivre et être vue comme telle.

Plutôt que de s’appuyer sur une définition restrictive, France Travail compte les personnes inscrites à l’organisme : les demandeurs et demandeuses d’emploi. Au quatrième trimestre 2025, en France hors Mayotte, 7 556 600 personnes sont inscrites à France Travail. Il y a une différence avec le nombre de personnes au chômage, car les demandeurs et demandeuses d’emploi ne sont pas forcément au chômage (et inversement). En effet, 2 404 900 demandeurs d’emploi ont un emploi, mais doivent quand même en chercher un.

Les personnes inscrites à France Travail ne sont donc pas forcément au chômage. Certaines ont déjà un emploi et sont inscrites pour chercher un meilleur emploi ou pour compléter leurs revenus par des allocations chômage.

Une personne sur trois inscrites à France Travail a déjà un emploi

Première conséquence : une personne inscrite à France travail sur trois a déjà un emploi. Ces emplois sont surtout des temps partiels subis. Trois personnes en CDD/intérim sur quatre ne l’ont pas choisi ; et une personne en CDI à temps partiel sur deux souhaite réaliser plus d’heures.

Pourquoi ont-elles accepté ces emplois ? Une raison tient peut-être au fait qu’il n’y a pas d’emplois pour tout le monde, car seuls 441 300 emplois sont estimés « vacants » (c’est-à-dire un poste qui est créé ou bien qui est déjà occupé, mais qui va bientôt se libérer et un recrutement est en cours).

Il y a donc une emploi vacant pour cinq ou six personnes au chômage ; et un emploi vacant pour 13 demandeurs d’emploi qui doivent en chercher un.

La seule logique comptable ne suffit pas. Il faudrait aussi regarder si les personnes ont les compétences pour occuper ces emplois, habitent où ces emplois sont, ou veulent occuper ces emplois. Comprenez-moi bien : je ne dis pas qu’il n’y a pas d’emplois, je dis qu’il n’y en a pas pour tout le monde.

En moyenne, 1 058 euros net mensuels d’indemnisation

Le chômage ne dépend pas uniquement des personnes sans emploi, mais aussi de la société et de la conjoncture économique. Autrement dit, c’est un risque social normal, tellement normal qu’au moins une personne sur deux a vécu le chômage à 50 ans. En France, les personnes doivent s’assurer contre ce risque en contractant une assurance-chômage obligatoire, prélevée sur leur salaire super brut, pour leur apporter une sécurité financière et psychologique.

Pour recevoir une allocation, une personne doit :

  • avoir eu un emploi pendant au moins 6 mois sur les 24 derniers mois ;

  • avoir perdu son emploi involontairement, par exemple être licenciée ou en fin de contrat ;

  • rechercher activement un emploi.

Seules quatre personnes inscrites à France Travail sur dix reçoivent une allocation chômage, en moyenne de 1 058 euros net par mois. C’est peu, comparé au salaire minimum, qui est de 1 443 euros net par mois, auquel peut s’ajouter une prime d’activité, pour une personne seule de 150 € à 200 € par mois.

En répartition, 6 allocataires sur 100 reçoivent plus de 2 000 euros net par mois, alors que 60 Français sur 100 gagnent plus de 2 000 euros net par mois.

En conséquence, l’Insee estime qu’une personne au chômage sur trois est en situation de « pauvreté monétaire ». Cela signifie que l’assurance chômage est un amortisseur précieux pour payer ses dépenses contraintes (loyer, nourriture, école…), mais qu’elle est loin d’être ultra généreuse dans sa couverture et son montant. Si l’on se compare aux autres pays d’Europe, l’indemnisation française est même légèrement inférieure à la moyenne.

Neuf demandeurs d’emploi sur dix cherchent un emploi

Malgré le fait qu’il n’y ait pas d’emploi pour tout le monde, les personnes sans emploi sont très majoritairement en recherche active. En 2016, Pôle Emploi (rebaptisé France Travail en 2024) a contrôlé au hasard la recherche d’emploi de 45 870 demandeurs et demandeuses d’emploi.

Sur 100 personnes contrôlées, 88 cherchaient activement un emploi et 12 étaient radiées.

France Travail a reproduit l’exercice en 2023, en réalisant 136 084 contrôles aléatoires, et a trouvé des statistiques comparables. La conclusion : même s’il n’y a pas d’emploi pour tout le monde, les personnes inscrites à France Travail cherchent très majoritairement activement un emploi.

En miroir, ces chiffres signifient qu’une personne sur dix ne cherche pas vraiment un emploi, alors qu’elle le devrait. Ce qui m’amène à vous parler de la fraude aux allocations chômage.

De 390 000 à 690 000 personnes ne demandent pas leurs allocations chômage

Début 2026, Jean-Pierre Farandou, ministre du travail et des solidarités, mettait en avant l’idée que les personnes au chômage frauderaient et déclarait souhaiter suspendre les allocations chômage en cas de « suspicion sérieuse de fraude ».

Le ministre annonce alors que le montant des fraudes détectées était, en 2025, de 146 millions d’euros. En comparaison, en 2024 (les chiffres de 2025 ne sont pas encore sortis), l’Unédic a dépensé 36 617 657 070  d’euros (36 milliards d’euros) d’indemnisations.

Cela signifie que la fraude représente 0,40 % du total des allocations.

À l’opposé, environ une personne sur trois avec des droits à l’assurance-chômage ne les a pas demandés.

Cela représente de 390 000 à 690 000 personnes qui ont cotisé, mais qui ne demandent pas leurs allocations.

Il est difficile de savoir la somme que cela représente, mais il est sûr que cela représente un montant bien supérieur aux fraudes.

Pourquoi déconstruire ces idées reçues

La France connaît des élections importantes en 2026 et en 2027. Il est donc important de déconstruire les idées reçues du chômage, pour un débat démocratique éclairé.

Les politiques de l’emploi récemment menées ont réduit le chômage, mais elles ont aussi créé du sous-emploi à temps partiel, en horaires décalés, en apprentissage, ou de micro-entrepreneurs, qui ne permettent pas de sortir de la pauvreté.

Entre 2014 et 2025, le taux d’emploi a augmenté et le taux de pauvreté monétaire aussi. En conséquence, le problème du chômage n’est pas les chômeurs, mais la création d’emplois de qualité, accessibles et à temps plein, qui ouvrent des droits et des protections sociales.

Il faut donc passer de l’objectif du « plein emploi » à l’objectif du « bon emploi », car « le travail paie plus que l’assistance » mais que « travailler ne garantit pas la sortie de la pauvreté. » Poser ces sujets ne tranche pas les désaccords politiques, mais permet de les formuler à partir du réel.

The Conversation

Charly Marie a reçu des financements de l'ANRT pour sa thèse de doctorat, réalisée en contrat CIFRE avec Pôle emploi / France Travail. Charly Marie a travaillé quatre ans pour Pôle emploi / France Travail, ne travaille plus pour France Travail, et intervient régulièrement pour des structures accompagnant les personnes au chômage.

07.04.2026 à 10:46

Gen Z : Non, la quête de sens n’est pas la priorité pour les jeunes peu qualifiés. Oui, l’argent reste un facteur important

Jean-François Garcia, Professeur Associé en gestion des ressources humaines, EM Normandie
La génération Z est en quête de sens. Non, pas entièrement, car les jeunes peu qualifiés, souvent issus de milieux défavorisés, doivent aussi gagner de l’argent.
Texte intégral (1545 mots)
Selon une étude, moins de 11 % des jeunes peu diplômés souhaitent exercer un emploi ayant du sens et 42 % estiment que le salaire est important. Okrasiuk/Shutterstock

La génération Z, née entre entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, n’est pas uniforme. Tandis que la quête de sens du travail est associée aux jeunes très qualifiés, le salaire reste un facteur important pour ceux de niveaux d’études inférieurs ou équivalents au baccalauréat. Car, au-delà des généralités, il est également question de milieux favorisés et défavorisés.


La question de l’emploi des jeunes est revenue dans l’actualité à la faveur de la proposition choc du Medef d’instaurer un « CDI jeunes » qui serait résiliable sans motif durant les premières années.

Cette proposition s’inscrit dans un contexte où le chômage des moins de 25 ans repart très fortement à la hausse – 21,5 % en France au 4e trimestre 2025 selon l’Insee. Une tendance qui contribue à rendre les jeunes, et notamment les moins qualifiés, encore plus vulnérables au moment de leur insertion professionnelle.

Dans le but de mieux comprendre le rapport au travail des jeunes peu qualifiés, nous avons réalisé une étude auprès de ces jeunes (2 421 répondants) qui présentent la particularité d’être accompagnés par les missions locales de Normandie.

Qui sont les jeunes peu qualifiés ?

L’Observatoire des inégalités (2025) rappelle que « l’insertion professionnelle reste très inégalitaire, et [que] la stabilité du contrat de travail comme le niveau de qualification conditionnent fortement le rapport au travail ».

Les difficultés liées à l’insertion professionnelle sont bien réelles pour les moins diplômés. En 2023, « parmi les jeunes diplômés au plus du baccalauréat et sortis de formation initiale depuis un à quatre ans, le taux de chômage atteint 22 %, contre 9 % parmi les diplômés du supérieur », selon l’Insee. Ces jeunes constituent donc une population particulièrement vulnérable au moment d’entrer sur le marché du travail.

En pratique, cette vulnérabilité est souvent corrélée au milieu social d’appartenance. Selon le portrait social 2025 de l’Insee,

« parmi les 25-34 ans, en 2024, 15 % des enfants d’ouvriers n’ont aucun diplôme ou uniquement le brevet, contre 2 % des enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures ».

La même étude précise que

« 41 % des enfants d’ouvriers possèdent un diplôme du second degré professionnel (baccalauréat professionnel ou équivalent, CAP ou BEP), contre 9 % des enfants de cadres ».

Ces inégalités sociales de parcours se prolongent dans l’enseignement supérieur : 83 % des 25-34 ans, enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures, sont diplômés du supérieur contre 37 % des enfants d’ouvriers. Les jeunes issus d’un milieu social défavorisé ont donc plus de risques de faire partie de la population des jeunes peu qualifiés.

Seuls 7,5 % des jeunes peu qualifiés sensibles aux engagements RSE

Une étude Ipsos/BCG/CGE menée en 2021 auprès de 2 242 étudiants et alumni de grandes écoles montre que les jeunes seraient prêts à prendre des postes moins bien payés, voire plus précaires, mais davantage porteurs de sens. Une autre étude BVA pour la Fondation Jean-Jaurès et la Macif (1 000 Français de 18 à 24 ans, décembre 2021) fait apparaître que l’entreprise idéale de ces jeunes est celle qui s’implique dans les problématiques sociétales telles que l’environnement (29 %).

Notre enquête portant sur la population spécifique des jeunes peu diplômés invite à nuancer ces résultats : moins de 11 % déclarent être attachés à exercer un emploi ayant du sens alors que 42 % estiment que le salaire est un facteur important.

À peine 7,5 % d’entre eux se disent sensibles aux engagements sociétaux et environnementaux des entreprises (RSE) et à peine 2 % expriment le désir d’exercer un emploi qui leur permettrait d’avoir un impact sur la société. Ces résultats soulignent que les jeunes peu qualifiés ont des valeurs et des problématiques spécifiques qui sont bien différentes de celles des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur.

Comment l’expliquer ? Compte tenu de leurs difficultés à s’insérer durablement sur le marché du travail, la quête de sens ou les enjeux sociétaux et environnementaux ne constituent pas des enjeux prioritaires à court terme. Place, pour eux, au pragmatisme.

Moyens financiers insuffisants

Le processus de recrutement doit être l’occasion d’établir une véritable relation de confiance avec ce public des jeunes peu qualifiés. Celle-ci implique une politique de ressources humaines résolument orientée vers l’égalité des chances et l’inclusion. L’enjeu : favoriser la diversité des profils sans chercher à opposer les jeunes entre eux, qu’ils soient très diplômés ou pas. Objectivement, il convient de noter que, dans la population des jeunes peu qualifiés, la non-poursuite des études n’est pas toujours un choix assumé, mais plutôt la résultante de moyens financiers insuffisants.

Notre étude montre clairement que ces jeunes ne supportent plus cette image dégradée que l’on peut avoir d’eux dans leur rapport au travail. Ils ont souvent l’impression qu’il existe à leur encontre des préjugés négatifs qui peuvent parfois prendre la forme de stéréotypes et, à cet égard, leur position est sans appel :

« Arrêtez de discréditer notre génération concernant l’efficacité au travail, j’entends quasiment tous les jours que les jeunes ne savent plus travailler, c’est très démotivant », témoigne un jeune interviewé.

D’où la récurrence des sentiments de démotivation, de découragement vis-à-vis du monde du travail, voire d’exclusion.

Respect, bienveillance et accompagnement

La confiance doit impérativement être renouée avec les employeurs, d’autant que 60 % des jeunes peu qualifiés sont parfaitement conscients de la nécessité de faire leurs preuves pour réussir dans la vie professionnelle.

Encore faut-il leur manifester des actes de confiance. Pour ce faire, notre étude montre que le triptyque respect (ne pas les juger, être à l’écoute de leurs aspirations), bienveillance (admettre le doit à l’erreur, donner des feed-back constructifs) et accompagnement (s’engager dans un processus de développement des compétences) représente des valeurs importantes.

Ces savoir-faire relationnels apparaissent comme des déterminants clés à l’attractivité organisationnelle vis-à-vis de cette population spécifique. Une fois intériorisés et mis en pratique par les membres de l’organisation et à commencer par les managers, ces comportements seront alors plus enclins à favoriser le développement des compétences purement techniques de ces jeunes.

Au-delà de ces questions de gestion des ressources humaines (GRH), on peut se demander si le sujet de l’employabilité des jeunes peu qualifiés ne constituerait pas, plus globalement, un enjeu de société. Dans cette acception, l’entreprise aurait aussi un rôle sociétal. Comme le souligne le sociologue François Dubet :

« Il n’est pas acceptable que, pour l’essentiel, les futures élites soient issues des élites et que les jeunes voués aux emplois les plus pénibles et les moins bien payés naissent dans les classes les moins favorisées. »

The Conversation

Jean-François Garcia a obtenu un financement de la part des Missions Locales de Normandie dans le cadre de son étude portant sur le rapport au travail des jeunes peu qualifiés.

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