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27.01.2026 à 16:24

Illectronisme : les difficultés des jeunes face au numérique

Jimmy Bordarie, Docteur, Maitre de conférences, Université de Tours
Audrey Damiens, Maître de conférences en droit privé, Université de Tours
Si l’on qualifie souvent les jeunes de « digital natives », ils ne disposent pas toujours des compétences numériques nécessaires au quotidien pour communiquer, s’informer, protéger leur vie privée…
Texte intégral (1856 mots)

La vitesse à laquelle le numérique évolue soulève des questions éthiques. Mais disposons-nous des connaissances nécessaires pour les affronter ? Une partie non négligeable de la population, parmi laquelle un certain nombre de jeunes, se trouverait en situation d’illectronisme.


Moins d’un étudiant sur deux disposerait des compétences numériques attendues en fin de licence, selon une étude de l’Observatoire Pix, relayée fin 2025 par différents médias nationaux. Ces résultats mettent en avant ce qu’on peut appeler l’illectronisme chez les jeunes, loin du cliché des digital natives souvent associé à cette génération née à l’ère des réseaux sociaux.

Formé par la contraction d’illettrisme et d’électronique, l’illectronisme – certains auteurs parlent d’e-lettrisme – fait référence à l’état d’une personne qui ne maitrise pas les compétences nécessaires à l’utilisation et à la création des ressources numériques.


À lire aussi : « L’envers des mots » : Illectronisme


Selon l’Insee, cela correspond à la situation dans laquelle une personne n’a pas utilisé Internet dans les trois derniers mois, soit par incapacité, soit pour des raisons matérielles ou ne possède pas les compétences numériques de base. L’illectronisme est parfois évoqué comme relevant de la fracture numérique informationnelle.

L’illectronisme : repérage et prévalence

Pour évaluer le niveau de connaissances dont on dispose sur le plan numérique, il faut considérer cinq domaines de compétences :

  • la recherche d’information en ligne (sur des produits, services ou la vérification des sources, etc.) ;

  • la communication électronique (envoyer ou recevoir des e-mails, etc.) ;

  • l’usage de logiciels (traitement de texte, etc.) ;

  • la protection de la vie privée en ligne (refuser les cookies, restreindre l’accès à sa position géographique, etc.) ;

  • la résolution de problèmes sur Internet (accéder à son compte bancaire par Internet, suivre des cours en ligne, etc.).

Certaines personnes maîtrisent une partie d’entre eux, d’autres n’en maîtrisent aucun. Pour repérer l’illectronisme, il faut différencier l’illectronisme total et l’illectronisme partiel.

Selon l’Insee, l’illectronisme total concerne environ 15,4 % des Français de plus de 15 ans, ce qui correspond à environ 8 millions de personnes. Cela concerne soit celles qui n’ont pas utilisé Internet dans les trois derniers mois (90,3 % des 8 millions), soit celles qui n’ont pas les compétences numériques de base – c’est-à-dire qu’elles obtiennent 0/2 dans au moins 4 des 5 domaines de compétences (10,7 % des 8 millions).

L’illectronisme partiel correspond aux personnes qui n’ont pas certaines compétences de base, ce qui concerne environ 30 % des personnes de plus de 15 ans. Notons par ailleurs que 20,5 % des internautes en général n’ont pas la compétence de base de protection de la vie privée, alors même que cette compétence concerne tout le monde, et ce dans une période où toute information est susceptible d’être monnayée, utilisée, voire détournée (« fake news », deepfakes, etc.).

L’âge, un facteur clé dans l’usage des technologies ?

Des facteurs sociodémographiques existent, à commencer par l’âge. Les personnes les plus âgées sont les plus touchées par l’illectronisme total (60 % des plus de 75 ans, contre 2 % des 15-24 ans). Pour autant, 19 % des 15-24 ans ont des compétences faibles.

D’autres variables ont une influence importante. Le niveau d’éducation par exemple peut être déterminant : les personnes sans diplôme ou titulaires d’un certificat d’études primaires ont 7 fois plus de risque d’être en situation d’illectronisme qu’une personne ayant un niveau bac+3 ou plus. Le niveau socio-économique également : les personnes vivant dans un foyer parmi les 20 % plus modestes ont 6,6 fois plus de risque d’être touchées par l’illectronisme qu’une personne vivant dans un ménage parmi les 20 % plus aisés.

« Illectronisme, cette inégalité face au numérique » (C dans l’air, avril 2023).

Lorsque l’on s’intéresse en particulier aux 15-24 ans, des données viennent relativiser le mythe du jeune qui maîtriserait le numérique. Si les jeunes n’ont jamais été aussi connectés, le baromètre de l’Observatoire Pix appelle à la vigilance.

À l’entrée à l’université, 40 % des étudiants sont en deçà du niveau attendu, et en sortie de licence, 52 % des étudiants ne maîtrisent pas les usages numériques nécessaires à leur poursuite d’études ou à leur insertion sur le marché du travail. Parmi les compétences soulevant des difficultés : vérifier la fiabilité d’une information en ligne ou connaître ses droits en matière de protection des données.

Quels freins à l’acquisition des compétences numériques ?

De nombreux freins, notamment psychologiques, pourraient expliquer ces constats. Sur le plan individuel, le fait de (ne pas) se sentir capable (Bandura parle de sentiment d’auto-efficacité) est un déterminant majeur. Cela influence la motivation à utiliser les outils numériques et la performance lors de leur usage et, plus globalement, la motivation scolaire.

En outre, l’anxiété vis-à-vis du numérique et le technostress (concept relatif au stress induit par le numérique) influencent également le rapport au numérique des adolescents, notamment en fonction du genre.

Sur le plan collectif, les représentations et les stéréotypes peuvent conduire à une stigmatisation de certains jeunes dits offline (utilisant pas ou peu les outils numériques). Ils peuvent générer une menace du stéréotype (c’est-à-dire une altération des performances lorsque l’on est victime d’un stéréotype en situation d’évaluation ou de jugement), influençant notamment les trajectoires en études d’informatique en fonction du genre.

Des enjeux juridiques et environnementaux à comprendre

Maîtriser les outils numériques, c’est aussi avoir conscience et connaissance des enjeux juridiques et environnementaux.

Sur le plan juridique, c’est comprendre par exemple les réglementations européennes ou les règles relatives au droit à la vie privée, au partage des informations en ligne et à la désinformation, au cyberharcèlement, au télétravail ou encore au droit à la déconnexion.

Sur le plan environnemental, c’est savoir que le numérique représente 4,4 % de l’empreinte carbone de la France, 11,3 % de la consommation électrique en 2022, avec une prévision, en l’état, d’une augmentation de 80 % à l’horizon 2050 selon l’ADEME ; que la consommation d’énergie des data centers a augmenté de 11 % en un an, et leur consommation d’eau pour le refroidissement des circuits a augmenté de 19 % entre 2022 et 2023. Notons par ailleurs que ces données sont antérieures à la démocratisation de l’usage des intelligences artificielles génératives.

La vitesse à laquelle le numérique évolue (le développement des intelligences artificielles génératives en étant une manifestation) soulève des questions éthiques. Nous avons tenté de répondre à certaines d’entre elles dans le Bon Usage du numérique. Comment s’en servir, pour soi et pour les autres (Ellipses, 2025). Il s’agit désormais pour chacun et chacune d’entre nous de prendre conscience de tous ces enjeux, de développer une littératie numérique, autrement dit de nous éduquer aux médias et au numérique.

Et si vous souhaitez faire un bilan de vos propres compétences, vous pouvez vous tester à l’aide de l’outil mis à disposition par Pix.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

27.01.2026 à 16:22

Restaurer la confiance au niveau local : un enjeu économique et démocratique national

Yann Algan, Professeur d'économie, HEC Paris Business School
La confiance dans la politique n’a pas complètement disparu. Elle s’est réfugiée là où l’action publique est visible, compréhensible et incarnée : dans les communes.
Texte intégral (1810 mots)

Le malaise français ne relève pas seulement de la défiance envers les politiques ou les institutions, mais d’une promesse trahie de l’économie, lorsque les efforts consentis n’améliorent plus les conditions de vie. Toutefois, la confiance n’a pas disparu, elle s’est relocalisée là où l’action publique est visible, incarnée et compréhensible.

Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 9 a pour thème « Territoires abandon ou rebond ? ».


La défiance est devenue l’un des traits dominants de la société française contemporaine. Les enquêtes d’opinion successives, notamment Fractures françaises 2025, décrivent une société pessimiste, inquiète quant à son avenir et profondément divisée. Mais cette défiance ne se manifeste pas de manière uniforme. Elle s’enracine dans des expériences concrètes, situées dans des territoires précis, là où se vivent au quotidien les transformations économiques et sociales. Dès lors, restaurer la confiance au niveau local ne relève pas seulement d’un impératif démocratique ou symbolique : c’est aussi un enjeu économique majeur à l’échelle nationale.

Le mouvement des « gilets jaunes », apparu à l’automne 2018, a joué à cet égard un rôle de révélateur. Parti d’une contestation fiscale liée à la hausse des taxes sur les carburants, il a rapidement mis au jour une crise plus profonde, mêlant conditions de vie, organisation territoriale et perte de confiance. Loin d’être un simple épisode conjoncturel, il a mis en lumière une réalité trop souvent sous-estimée par l’analyse macroéconomique : l’économie, tout comme la démocratie, est d’abord vécue localement, et c’est à ce niveau que se forgent l’adhésion ou le rejet des politiques publiques.


À lire aussi : Malbouffe et désertification – quelles recettes pour repenser l’attractivité des centres-villes ?


Une crise de confiance enracinée dans les territoires

L’analyse développée dans les Origines du populisme (Seuil, 2019) montre que le mouvement des gilets jaunes ne peut être compris ni comme une simple révolte des « perdants » de la mondialisation, ni comme un phénomène idéologiquement homogène. Nos données révèlent un profil social et territorial précis : ouvriers, employés, retraités modestes, ménages situés sous le revenu médian, vivant majoritairement dans des villes petites ou intermédiaires, souvent en périphérie des grandes métropoles.

Le symbole du rond-point est à cet égard particulièrement éclairant. Il incarne à la fois la dépendance à la voiture, la dispersion de l’habitat, l’éloignement des services publics et la disparition progressive des lieux traditionnels de sociabilité. Dans ces territoires, la vie quotidienne repose sur des arbitrages contraints : temps de transport élevé, coûts fixes incompressibles, accès limité aux services essentiels. La contestation fiscale n’a fait que cristalliser un malaise déjà ancien.

Ce malaise s’accompagne d’un effondrement de la confiance, tant interpersonnelle qu’institutionnelle. Les soutiens les plus déterminés aux gilets jaunes se situent dans le quadrant combinant faible sentiment d’avoir « réussi sa vie » et faible confiance envers autrui. La défiance à l’égard des institutions est massive : près de huit sur dix déclarent ne pas faire confiance au gouvernement, et la méfiance s’étend à l’Union européenne et aux corps intermédiaires. Cette défiance généralisée explique en grande partie l’incapacité du mouvement à se transformer en projet politique structuré : la colère est collective, mais la confiance nécessaire à la construction de compromis fait défaut.

Quand l’économie ne tient plus sa promesse

L’un des enseignements centraux des Origines du populisme est que cette crise de confiance ne relève pas uniquement d’un choc économique ponctuel, mais d’une rupture de la promesse implicite de l’économie. Pendant plusieurs décennies, l’effort, le travail et la mobilité sociale constituaient un horizon partagé : s’adapter, travailler davantage, accepter les transformations devait permettre de vivre mieux et d’offrir à ses enfants des perspectives supérieures.

Or, dans de nombreux territoires, cette promesse s’est progressivement érodée. Une part importante des gilets jaunes a suivi le modèle dominant des décennies précédentes : accéder à la propriété en zone périurbaine pour des raisons de coût, organiser sa vie autour de la voiture, s’inscrire dans une trajectoire d’ascension sociale modeste mais réelle. Ce modèle s’est retourné contre eux, rendant la mobilité plus coûteuse, les services plus éloignés et les marges de manœuvre quotidiennes de plus en plus étroites.

La colère exprimée ne traduit donc pas un rejet abstrait de l’économie de marché ou de la mondialisation, mais un sentiment de promesse trahie. Lorsque les efforts consentis ne produisent plus d’amélioration tangible des conditions de vie, la confiance dans le système économique et dans ceux qui le gouvernent s’effondre. Ce mécanisme est renforcé par la concentration spatiale de la richesse. Voir la prospérité se concentrer dans quelques grandes métropoles, sans diffusion perceptible vers les territoires environnants, nourrit un sentiment d’injustice plus puissant encore que la baisse du revenu lui-même.

Cette dynamique éclaire la difficulté à conduire les grandes transitions contemporaines, en particulier la transition écologique. Demander des efforts supplémentaires à des populations qui ont déjà le sentiment de ne pas bénéficier des fruits de la croissance est politiquement et économiquement risqué. L’épisode des gilets jaunes l’a montré avec force : une mesure écologiquement justifiée et économiquement rationnelle peut devenir explosive lorsqu’elle heurte un quotidien déjà fragilisé.

De la crise territoriale à l’enjeu économique national

Ces constats rejoignent étroitement les analyses de la note « Territoires, bien-être et politiques publiques » du Conseil d’analyse économique (CAE). Ce dernier y montre que le mécontentement social s’explique moins par les seuls indicateurs économiques classiques que par un ensemble de facteurs liés à la qualité de la vie locale (accès aux services publics, commerces de proximité, lieux de sociabilité, conditions de mobilité).

Certaines politiques publiques ont privilégié l’efficacité économique globale – concentration de l’activité, métropolisation, spécialisation territoriale – sans toujours prendre en compte leurs effets sur le bien-être local. Or, lorsque les gains se concentrent spatialement et que les coûts d’ajustement pèsent ailleurs, la défiance s’installe.

Vie-publique, 2025.

À l’échelle nationale, cette fragmentation territoriale a un coût économique réel. Elle fragilise le consentement à l’impôt, complique la mise en œuvre des réformes et nourrit une instabilité sociale qui pèse sur l’investissement et la croissance. Une économie peut afficher de bonnes performances agrégées tout en devenant socialement et politiquement vulnérable.

La commune, dernier réservoir de confiance

Dans ce paysage de défiance généralisée, un fait mérite une attention particulière : la confiance accordée aux maires demeure élevée. Les enquêtes récentes du Cevipof menées avec Ipsos montrent que le maire reste la figure politique bénéficiant du plus haut niveau de confiance. Cette confiance repose moins sur la proximité affective que sur des critères simples et exigeants : honnêteté, capacité à tenir ses engagements, sens de l’intérêt général.

Ce constat est central pour la question économique. Il montre que la confiance n’a pas disparu ; elle s’est relocalisée. Là où l’action publique est visible, incarnée et compréhensible, le lien de confiance subsiste. Ce lien facilite la coordination des acteurs locaux, l’acceptation des projets d’aménagement et la mise en œuvre des transitions nécessaires.

Restaurer la confiance locale : une stratégie économique

S’appuyant sur ce diagnostic, le CAE plaide pour une réorientation des politiques territoriales autour d’un objectif central : le bien-être local, et non la seule performance économique agrégée. Cela implique de mieux intégrer des indicateurs de qualité de vie dans l’évaluation des politiques publiques, de renforcer les services de proximité et de considérer certains équipements – santé, mobilité, sociabilité – comme de véritables infrastructures de confiance.

Donner aux collectivités locales, et en particulier aux communes, les moyens d’agir est également essentiel. Sans visibilité financière ni capacité d’adaptation, les promesses locales risquent de se transformer en déceptions supplémentaires, alimentant à nouveau la défiance.

Restaurer la confiance au niveau local n’est ni un supplément d’âme ni une politique périphérique. Les gilets jaunes ont montré ce qui se produit lorsque le bien-être local se dégrade et que la promesse économique ne tient plus : la contestation devient la seule forme d’expression disponible. À l’inverse, une économie capable de s’appuyer sur des territoires vivants, dotés de services accessibles et d’institutions locales crédibles, est une économie plus résiliente, plus inclusive et plus durable. Investir dans la confiance locale, c’est créer les conditions sociales et politiques de la prospérité nationale.


Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 9 a pour thème « Territoires abandon ou rebond ? ».

The Conversation

Yann Algan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

26.01.2026 à 16:35

La dictature du prolétariat, vie et mort d’un projet politique

Yves Santamaria, Historien, Maître de conférence émérite, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
En février 1976, le Parti communiste français (PCF) abandonnait officiellement le projet de dictature du prolétariat. Quels sont l’histoire et le sens de ce concept ?
Texte intégral (2369 mots)
Affiche de propagande soviétique, Lénine au premier plan.

Il y a cinquante ans, en février 1976, le Parti communiste français (PCF) abandonnait officiellement le projet de « dictature du prolétariat ». Que recouvrait réellement cette notion dans la doctrine et la pratique communistes, et comment a-t-elle été interprétée au fil du temps ?


On peut distinguer chez les partisans de la dictature du prolétariat plusieurs versions se démarquant à des degrés divers de l’ordre démocratique libéral/représentatif.

Pour le leader bolchevik Lénine (1870-1924) :

« La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. »

Dans sa mouture la plus rassurante, le terme « dictature » est revendiqué en tant que système provisoire visant à écarter le chaos après la mise à bas de l’ordre ancien et s’oppose donc – selon une nomenclature antique – à la « tyrannie ». Elle se présente également, du fait de la référence prolétarienne, comme une alternative progressiste à la « dictature de la bourgeoisie »

Paternités

La paternité de la formule semble pouvoir être attribuée au socialiste français Auguste Blanqui (1805-1881). Croyant à la nécessité d’un petit groupe organisé de révolutionnaires, il se plaçait dans la continuité de figures, telles que Jean-Paul Marat (1743-1793) ou Gracchus Babeuf (1760-1797). Il s’agissait dans l’esprit de ces derniers de suspendre pour un temps – selon leur interprétation du modèle romain – les droits fondamentaux afin de briser la résistance des ennemis de la Révolution.

Karl Marx (1818-1883) recueille cet héritage en affichant sa volonté de le dépasser de façon dialectique. En fait, il récuse toute prétention d’une minorité à se substituer aux masses révolutionnaires. Selon la narration historique qu’il développe :

« La lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat [qui] elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classes. »

L’idée d’un accaparement éventuel du pouvoir est selon lui balayée vu que les communistes « ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers » et « n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat ».

Une postérité socialiste

Même si Marx n’a guère développé son idée, l’expression a connu une belle postérité dans les rangs socialistes. En France, le concept de « dictature du prolétariat » est notamment assumé par Jules Guesde (1845-1922) alors même que son courant tire profit de son insertion dans le jeu parlementaire. Souhaitant désamorcer la contradiction entre le slogan et la défense des valeurs républicaines, Jean Jaurès (1859-1914) préconise l’abandon de cette perspective. Sans pour autant renoncer à la violence ou au projet communiste, il franchit le pas en 1901 :

« Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu’elle soit, ne suffit pas, du moins dans les sociétés modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l’adhésion de la majorité, de l’immense majorité. »

Pour autant, la « dictature du prolétariat » ne disparaîtra que progressivement de la rhétorique socialiste. À preuve, son usage par Léon Blum (1872-1950) à l’occasion de la fracture de la social-démocratie française consécutive à la révolution russe de 1917. Devant les militants réunis à Tours en décembre 1920, il affirme n’avoir peur « ni du mot ni de la chose » : le Parti socialiste est prêt à exercer sa dictature au nom du prolétariat en vertu, précise-t-il, « d’une fiction à laquelle nous acquiesçons tous ». Son refus d’adhérer à l’Internationale communiste repose sur son hostilité à l’organisation centralisée, hiérarchisée et militarisée des bolcheviks :

« Dictature d’un parti, oui, dictature d’une classe, oui, dictature de quelques individus, connus ou inconnus, cela, non. »

De la théorie à la pratique

Si la dictature du prolétariat autorisait l’exercice d’une violence sans bornes contre la « bourgeoisie », à compter de novembre 1917, son champ d’application allait connaître une inflation considérable.

Après les mesures adoptées par les bolcheviks russes contre les membres de l’appareil d’État et les couches possédantes, vint rapidement le tour de l’ensemble des diverses fractions politiques et sociologiques de la société. Ouvriers grévistes ou paysans rétifs face à l’extorsion de leur grain, tous les récalcitrants furent englobés sous l’appellation « contre-révolutionnaire » et à ce titre devenaient la cible d’un appareil répressif performant : dès le 23 novembre, tous les individus suspectés de sabotage, de spéculation et d’accaparement étaient susceptibles d’être arrêtés sur le champ comme « ennemis du peuple ».

Lenine et Staline à Gorki près de Moscou
Lénine et Staline à Gorki près de Moscou.

Après le renversement du tsarisme (mars 1917), le Gouvernement provisoire avait engagé un processus électoral devant déboucher sur la mise en place de nouvelles institutions. Défavorables aux bolcheviks, les résultats des élections à l’Assemblée constituante furent appréciés en ces termes par ceux qui, depuis mars 1918, se désignaient comme « communistes », notamment Lénine :

« Le prolétariat doit d’abord renverser la bourgeoisie et conquérir pour lui le pouvoir politique ; ce pouvoir politique, c’est-à-dire la dictature prolétarienne, il doit ensuite s’en servir comme d’un moyen pour s’attirer la sympathie de la majorité des travailleurs. »

En définitive, le pouvoir soviétique et la dictature du prolétariat constituaient aux yeux de Lénine et de ses camarades une forme plus élevée d’expression démocratique qu’un Parlement.

En foi de quoi, le 6 janvier 1918, les travaux de l’Assemblée sont interrompus manu militari par les bolcheviks. Seule la guerre civile peut alors ouvrir une issue à la crise. La « Terreur rouge » s’inscrit dès lors dans un processus d’une implacable « rationalité ». Elle représente désormais, aux yeux de ses promoteurs comme des anticommunistes de tous bords, la manifestation concrète de la dictature du prolétariat.

Après la victoire du Parti communiste, son secrétaire général Staline (1879-1953) inscrit en 1924 cette politique dans la durée :

« Il faut considérer la dictature du prolétariat, le passage du capitalisme au communisme, non comme une période éphémère d’actes et de décrets “éminemment révolutionnaires” mais comme toute une époque historique remplie de guerres civiles et de conflits extérieurs, d’un opiniâtre travail d’organisation et d’édification économique, d’offensives et de retraites, de victoires et de défaites. »

L’Espagne, banc d’essai de la « démocratie populaire »

Pour autant, le réalisme stalinien s’attachait à établir une distinction entre l’essentiel (la souveraineté et l’indépendance du Parti communiste) et les infinies conjonctures se dévoilant au cours de la « période historique ». C’est ainsi que, en 1936, dans le cadre de la guerre civile espagnole (1936-1939), se fit jour un autre modèle de transition adapté à la conjoncture locale : la « démocratie populaire ». Cette politique illustre le tournant advenu à la suite de la victoire de Hitler en 1933 : il s’agissait d’élargir les alliances avec les forces susceptibles de s’opposer au nazisme.

D’où la promotion « d’un type spécifique de république, avec une authentique démocratie populaire. Il ne s’agira pas encore d’un État soviétique, mais bien d’un État antifasciste, de gauche, auquel participera le secteur authentiquement de gauche de la bourgeoisie ». Staline ratifie cette ligne dans une lettre au socialiste espagnol Largo Caballero (1869-1946) dans laquelle il recommande pour l’Espagne une voie parlementaire au socialisme pour « empêcher que les ennemis de l’Espagne voient en elle une république communiste ». Telle fut également la stratégie développée après 1945 en Europe de l’Est.

La paille des mots…

En Extrême-Orient l’affirmation de la dictature du prolétariat revint rapidement au premier plan, sitôt assurée l’hégémonie du parti communiste vis-à-vis de ses concurrents, un temps présentés comme partenaires au sein de « fronts nationaux » visant le départ des Japonais ou des Européens. La taxinomie n’était d’ailleurs pas toujours fidèle à la formulation canonique. La constitution de la Corée du Nord définit ainsi le régime en place comme une « dictature de la démocratie du peuple ». Si la Chine post-maoïste recourt encore à la marque déposée « dictature du prolétariat », le Vietnam l’a jetée par-dessus bord en 1992. Mais après tout Staline l’avait déjà évacuée en 1936 dans une Constitution présentée par lui comme « la plus démocratique du monde », quelques mois avant le déclenchement de la grande terreur (700 000 assassinats…).

En Europe, l’expression fit brièvement l’actualité dans la seconde moitié des années 1970, au cours d’un intermède dit « eurocommuniste » où les partis communistes espagnol, français et italien affichèrent une prise de distance avec l’URSS. Dans une situation internationale marquée par l’extension maximale du système communiste (Sud-Vietnam, Angola, Mozambique, Éthiopie…), les trois PC furent alors écartelés entre leurs liens avec un communisme soviétique triomphant et des conjonctures jugées porteuses dans le cadre national : mort de Franco en Espagne, alliance avec les socialistes en France, rapprochement avec la démocratie chrétienne en Italie.

C’est de cette période que date, lors du XXIIe congrès du Parti communiste français (PCF) (février 1976), l’annonce unilatérale par son secrétaire général Georges Marchais (1920-1997) de l’abandon par le PCF de la notion de dictature du prolétariat. L’aspect emblématique de la déclaration n’échappa à personne : l’objectif figurait en 1919 parmi les 21 conditions de l’adhésion à l’Internationale communiste. Cette atteinte à l’identité du Parti fut partiellement compensée par diverses campagnes visant à flatter la clientèle populaire, telles que la dénonciation de la pornographie, de la drogue et de l’immigration incontrôlée. Elle fut insuffisante à éviter, dès l’année suivante, un décrochage électoral par rapport à un Parti socialiste en phase ascendante. Le désamour entre la France et son Parti communiste relevait d’un processus difficile à enrayer par la seule dédiabolisation. Et la querelle parut bientôt relever du sexe des anges devant un déclin bientôt précipité par l’effondrement du système soviétique.

The Conversation

Yves Santamaria ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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