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13.08.2026 à 14:13

De nombreuses espèces d’abeilles renferment de minuscules particules magnétiques, suggérant l’existence d’une boussole interne

Laura Russo, Assistant Professor of Ecology and Evolutionary Biology, University of Tennessee
Des chercheurs ont détecté du magnétisme chez 74 des 96 espèces d’abeilles qu’ils ont étudiées. Ce résultat suggère que la capacité à percevoir le champ magnétique terrestre pourrait être bien plus ancienne et répandue qu’on ne le pensait.
Texte intégral (1853 mots)
Les scientifiques ignorent encore comment les insectes utilisent leur sens magnétique pour s’orienter. Laura Russo

Les abeilles sociales, les espèces solitaires, celles qui nichent dans le sol ou dans des cavités : toutes ou presque présentent des traces de magnétisme. Cette découverte remet en cause les idées reçues sur l’origine de la magnétoréception chez les insectes.


Un nombre étonnamment élevé d’espèces d’abeilles – 74 des 96 espèces testées – présentent des propriétés magnétiques, selon une étude que mes collègues et moi avons récemment publiée dans la revue Science Advances.

Certains animaux sont capables d’utiliser des composés magnétiques à base de fer, comme la magnétite, pour détecter le champ magnétique terrestre et s’orienter grâce à lui. Cette capacité est appelée magnétoréception. Dans notre étude, nous avons considéré le magnétisme observé chez les insectes testés comme un indicateur permettant d’identifier les espèces susceptibles de posséder cette faculté.

Depuis des décennies, les biologistes savent que les abeilles domestiques sociales, qui nichent dans des cavités, sont capables de magnétoréception. La plupart des chercheurs pensaient que cette sorte de boussole interne était liée à la vie en colonie. Les abeilles domestiques indiquent en effet à leurs congénères l’emplacement des ressources florales grâce à une danse qui renseigne sur la direction à suivre en fonction de la position du soleil et du champ géomagnétique.

Notre étude poursuivait deux objectifs : comparer la présence de matériaux magnétiques chez les espèces d’abeilles vivant en groupe et chez les espèces solitaires, puis retracer l’origine évolutive de la magnétoréception chez les abeilles.

Du magnétisme partout où nous avons regardé

Pour mesurer les réponses magnétiques, nous avons collecté des spécimens appartenant à différentes espèces de la famille des Apidés (Apidae), qui comprend des espèces sociales comme les abeilles domestiques, mais aussi des espèces solitaires. Nous avons réduit en poudre des abeilles mortes et séchées, puis mesuré le magnétisme de cette poudre à l’aide d’un magnétomètre.

À notre surprise, nous avons constaté que la réponse magnétique était forte aussi bien chez les abeilles vivant en groupe que chez les espèces solitaires. Ce résultat nous a conduits à rejeter notre hypothèse initiale, selon laquelle la présence de matériaux magnétiques n’était nécessaire que chez les espèces d’abeilles sociales.

Abeille halicte
La petite abeille halicte sociale, qui niche dans le sol et appartient à la famille des Halictidae, a présenté une forte réponse magnétique. Laura Russo

Plus surprenant encore, une petite abeille sociale de la famille des Halictidae présentait elle aussi un fort magnétisme. Nous avons alors élargi notre étude à des espèces représentant l’ensemble de l’arbre évolutif des abeilles, en partant de l’hypothèse que l’origine évolutive de ce magnétisme se trouvait peut-être chez des lignées plus anciennes.

Notre étude a également mis en évidence plusieurs tendances concernant l’intensité du magnétisme observé chez les abeilles. Les espèces de grande taille présentaient un magnétisme plus marqué. Les abeilles sociales étaient, en moyenne, plus magnétiques que les espèces solitaires. Enfin, les abeilles qui nichent dans des cavités avaient tendance à être plus magnétiques que celles qui construisent leur nid dans le sol.

Dans l’ensemble, nous avons détecté la présence de matériaux magnétiques dans toutes les familles d’abeilles étudiées : chez les espèces sociales comme chez les espèces solitaires, chez les abeilles nocturnes, ainsi que chez celles qui nichent dans le sol comme chez celles qui vivent au-dessus du sol, dans des cavités ou des ruches. Les insectes d’autres groupes que nous avons examinés à titre de comparaison, notamment des coléoptères, des guêpes et des mouches, présentaient eux aussi du magnétisme.

Nous avons donc dû rejeter une nouvelle fois notre hypothèse. Nos résultats montrent que le magnétisme est probablement apparu avant même l’origine évolutive des abeilles. Nous en concluons qu’il s’agit vraisemblablement d’un caractère ancestral, conservé au cours de l’évolution.

Quelques espèces d’abeilles solitaires, notamment les abeilles à orchidées, ont présenté un magnétisme particulièrement marqué. Laura Russo

Ce que nous ignorons encore

Notre étude laisse de nombreuses questions en suspens. D’abord, même si nous considérons que le magnétisme constitue un indicateur de la magnétoréception, il est notoirement difficile de le démontrer. Cela nécessite en effet des expériences sur des organismes vivants, retirés de leur environnement naturel.

La magnétoréception est l’un des sens animaux les plus controversés. Il existe de solides preuves que certains organismes sont capables de détecter le champ magnétique terrestre et de s’y orienter. Mais il ne s’agit probablement pas de leur sens principal, même chez les espèces qui possèdent cette capacité. Cette caractéristique rend son étude particulièrement difficile.

Même chez les bourdons, que les biologistes considèrent comme capables de magnétoréception, de nombreuses questions et incertitudes subsistent quant à la manière dont ils utilisent ce sens.

Les scientifiques sont en revanche plus convaincus que les abeilles domestiques sont capables de magnétoréception. Des chercheurs sont même parvenus à les entraîner à distinguer des anomalies locales du champ magnétique. Nous avons donc fait l’hypothèse que les insectes de notre étude présentant un magnétisme plus marqué que celui des abeilles domestiques possèdent eux aussi cette capacité. Mais nous ne pouvons pas le démontrer. De plus, nos travaux n’expliquent ni la fonction de ce magnétisme ni le mécanisme biologique de la magnétoréception.

Enfin, si l’intensité du signal magnétique variait selon les différentes parties du corps, elle n’était jamais limitée à une seule région chez les abeilles que nous avons étudiées. Ce résultat ne soutient donc guère certaines hypothèses sur le fonctionnement de la magnétoréception, notamment celle selon laquelle elle reposerait sur des cryptochromes sensibles à la lumière présents dans les yeux.

The Conversation

Laura Russo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

10.08.2026 à 15:24

Chaleur, eau, électricité : et si les déchets des data centers devenaient des ressources (ou vice versa) ?

Michel Robert, Professeur des Universités, Université de Montpellier
Que deviennent les ressources transformées et rejetées par les data centers ? Pourrait-on intégrer ces infrastructures numériques dans les réseaux existants, de façon à réutiliser ces ressources ?
Texte intégral (2163 mots)
Le réseau de chaleur urbain au nord de Montpellier, en chantier, va être couplé au Centre informatique national de l’enseignement supérieur (Cines). Michel Robert, Fourni par l'auteur

De nombreux projets de data centers sont lancés ou en phase de construction en France. Étant donné leurs impacts sur l’environnement et les populations locales, leur localisation mérite d’être débattue, d’autant que certains projets pourraient être intégrés dans des réseaux préexistants ou en développement : ils participeraient ainsi à la mise en commun et à la réutilisation des ressources que sont la chaleur, l’eau et l’électricité.


Les projets de construction de data centers, infrastructures critiques du numérique et de l’intelligence artificielle (IA), se multiplient en France. De telles infrastructures ont de nombreux impacts : artificialisation des sols, bruit, création d’îlots de chaleur, pollutions atmosphériques (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants). Mais aussi des impacts économiques et sociaux : un data center crée peu d’emplois directs localement, mais contribue à l’attractivité et à l’innovation du pays plus globalement.

Malheureusement, les projets actuels ignorent trop souvent les débats avec les populations impactées, ce qui conduit à des conflits d’usages au niveau des ressources en eau, en énergie et sur le foncier. La localisation d’un centre de données mérite donc d’être débattue en toute transparence.

D’autant que la question n’est plus seulement de construire des data centers plus sobres. Elle est aussi de savoir comment les intégrer dans une économie circulaire capable de valoriser les rejets de centres de données, et de les transformer en ressources utiles pour les territoires afin de gérer aux mieux les biens communs. À l’instar d’un centre de calcul national basé à Montpellier (Hérault), qui sera connecté au réseau de chaleur de la ville, un data center pourrait devenir une infrastructure hybride où les données, la chaleur, l’eau et l’énergie circulent ensemble au service d’un même écosystème.

Dans ce cas, le véritable défi ne sera plus seulement numérique : il sera territorial, énergétique et industriel, tout en questionnant aussi la régulation de nos usages utiles et futiles.

S’inspirer de l’expertise des centres de données publics

Depuis un demi-siècle, les scientifiques utilisent des centres de calcul intensif mutualisés. Le Centre informatique national de l’enseignement supérieur (Cines), à Montpellier, est un data center de service public d’intérêt national. Il abrite des serveurs et des supercalculateurs refroidis par eau tiède et expérimente toutes les techniques d’optimisation des calculs et des ressources nécessaires.

Avec une puissance électrique installée de 2 mégawatts, sa consommation d’électricité annuelle est de 17 gigawatts-heures. Plus des deux tiers de cette consommation sont destinés aux infrastructures numériques elles-mêmes ainsi qu’aux systèmes de refroidissement.

Pour évacuer la chaleur produite par les équipements, le Cines consomme annuellement de l’ordre de 7 000 mètres cubes d’eau, ce qui correspond au remplissage de deux piscines olympiques de trois mètres de profondeur. L’eau est nécessaire pour le refroidissement de salles machines par des tours adiabatiques : elle circule dans des circuits fermés sans être polluée, et pourrait être recyclée.

Si on extrapole ces données aux impacts d’un data center de puissance 1 gigawatt (par exemple, le projet Campus IA, en Île-de-France, de 1,4 gigawatt), soit 500 fois le Cines, alors la consommation d’électricité sera de l’ordre de 9 térawatts-heures par an, ce qui correspond à la consommation annuelle de plusieurs millions d’habitants et l’équivalent en eau de plusieurs centaines de piscines olympiques. Bien sûr, ici, ce ne sont que des ordres de grandeur, car les impacts dépendront des équipements installés, de leurs temps de fonctionnement, des services offerts et de la localisation – mais ils donnent une idée de l’ampleur du problème.

Au-delà de ces ordres de grandeur, le Cines passe en ce moment une nouvelle étape. Il va être connecté au réseau de chaleur au nord de Montpellier (le Réseau de chaleur Nord Alco, RCNA), ce qui réduit les ressources en énergie et en eau nécessaires au refroidissement des serveurs et permettra de produire de l’eau chaude et de chauffer plusieurs dizaines de logements.

Qu’est-ce qu’un réseau de chaleur urbain ?

  • Un réseau de chaleur urbain est un ensemble d’équipements techniques assurant la production de chaleur et sa distribution par des canalisations enterrées vers des immeubles d’une ville ou d’un quartier. La chaleur est livrée en pied d’immeuble dans une sous-station comprenant un échangeur, une régulation et un poste de comptage d’énergie.
  • La chaleur est utilisée pour le chauffage et la production d’eau chaude sanitaire. Le bâtiment est chauffé par un circuit dit secondaire dont l’eau circule dans les radiateurs. La production d’eau chaude sanitaire est produite de façon collective dans la sous-station et distribuée en parallèle de l’eau froide vers les logements.

En encadrant la construction des data centers, on pourrait transformer ces installations en acteurs inattendus de la transition écologique et d’une économie circulaire. Ils fournissent de la chaleur et de l’eau, qui peuvent être réemployées. Même leur consommation électrique pourrait jouer un rôle dans l’équilibre des réseaux électriques connectés à des sources de production d’énergies renouvelables.

Se chauffer au data center

L’énergie thermique issue de la transformation de l’énergie électrique peut alimenter des réseaux de chaleur urbains, chauffer des piscines ou des bâtiments. Pour cela cependant, les data centers doivent être conçus dès l’origine comme des producteurs de chaleur et être intégrés au tissu urbain.

Le véritable enjeu consiste à construire les infrastructures capables de récupérer la chaleur plutôt que de la disperser dans l’atmosphère, puis de la distribuer. En raison des pertes de chaleur lors de son transport, le plus facile est d’être à proximité d’un réseau de chaleur urbain et de s’y rattacher. Ce genre d’intégration a déjà été réalisée : c’est le cas par exemple de la piscine olympique des Jeux olympiques de Paris 2024 (Saint-Denis, Seine-Saint-Denis), qui a été chauffée pour partie par la chaleur d’un data center voisin.

Pour d’autres usages de chaleur, industriels ou agricoles, il faudrait être à proximité et surtout associer le projet de data center au projet agricole ou industriel dès sa conception. Par exemple, les usages industriels requièrent une certaine température.

Un fournisseur d’eau (chaude)

La gestion de l’eau dépend des systèmes de refroidissement installés et de l’environnement. Les serveurs récents ont des systèmes de refroidissement liquide directement au contact des composants électroniques, plus efficaces que les méthodes traditionnelles de climatisation des salles machines.

L’objectif est de diminuer fortement les prélèvements dans les ressources en eau potable et d’intégrer les data centers dans des boucles locales de réutilisation. Plutôt qu’un concurrent direct des usages domestiques ou agricoles, le data center pourrait devenir un maillon d’écosystèmes industriels où l’eau circule entre plusieurs utilisateurs avant de retourner dans l’environnement.

Pour ce type de co-utilisation, chaque boucle peut avoir ses spécificités. Dans le cas d’une boucle fermée data center-réseau de chaleur urbain, l’eau reviendrait refroidie depuis le réseau de chaleur. Si, au bout de quelques cycles, sa qualité est trop détériorée pour le centre de données (la qualité de l’eau y est contrôlée), elle peut être évacuée, ou idéalement réutilisée pour un autre usage d’eau non potable (arrosage, irrigation, industrie de fabrication, couplage avec une station d’épuration) – une stratégie développée notamment par Google.

Stabiliser le réseau électrique

Pour accompagner la transition énergétique, les traitements de données au sein d’un data center peuvent être adaptés à de la production d’énergies renouvelables intermittentes.

Certains calculs pourraient ainsi être accélérés à un moment donné afin de consommer une électricité disponible en excès en opérant à la vitesse de calcul maximum de l’ensemble des processeurs. À l’inverse, lors des périodes de tension sur le réseau, une partie des activités pourrait être ralentie en baissant les fréquences de fonctionnement, voire en interrompant certains services.

Un data center deviendrait ainsi un outil de régulation de la consommation électrique, capable d’accompagner le développement des énergies renouvelables dont la production est par nature variable.

C’est pour cela que Google déploie une approche avec des fournisseurs d’électricité américains avec des data centers capables d’adapter temporairement leur consommation électrique (approche dite de « demand response ») afin de soulager le réseau lors des pics de demande. Cette flexibilité repose notamment sur le report ou la réduction de certaines charges de calcul IA non urgentes, sans impacter les services critiques. L’objectif est d’accélérer le raccordement de nouveaux data centers, de limiter les investissements dans de nouvelles infrastructures électriques et d’améliorer la stabilité du réseau.

Il existe également des approches innovantes à l’interface de l’informatique, des systèmes embarqués et de l’électronique de puissance, pour réaliser des data centers modulaires, alimentés par des systèmes de panneaux photovoltaïques. L’originalité réside dans la gestion de l’énergie comme une ressource finie, au même titre que les capacités de stockage ou de calcul. L’énergie est allouée et acheminée entre les modules en fonction des besoins de traitement, comme pour les données.

Pour les plus grosses installations, il faudra trouver des alternatives avec des data centers adaptés aux possibilités énergétiques. C’est ce qu’essaye de faire le Réseau de transport d’électricité (RTE) en ce moment.

À ce stade, l’intégration des projets de data centers dans une économie circulaire, associant les territoires et valorisant énergie, chaleur fatale et eau, n’est plus une option : c’est l’impératif d’un numérique durable.

The Conversation

Michel Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.08.2026 à 09:36

Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l’IA

Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges
À travers une série de projets de data centers, le Maroc cherche à prendre une longueur d’avance sur ses voisins dans le secteur du numérique.
Texte intégral (1321 mots)

L’ESSENTIEL

  • En avril 2026, plusieurs institutions publiques marocaines ont validé le lancement d’un projet de data center à Dakhla, dans le sud du pays, qui sera exclusivement alimenté par des énergies renouvelables.

  • Ce projet s’inscrit dans les nombreux efforts du Maroc pour s’imposer comme leader régional, voire continental, dans le secteur du numérique.

  • En investissant dans de telles infrastructures, le Royaume entend mieux maîtriser l’hébergement de ses données afin de servir ses intérêts économiques et ses ambitions géopolitiques.


À Nouaceur, en périphérie de Casablanca, un consortium emmené par le Sud-Coréen Naver Cloud, l’Américain Nvidia et l’opérateur Nexus Core Systems prépare un centre de données consacré à l’intelligence artificielle (IA) évalué à 1,2 milliard de dollars (1,04 milliard d’euros). Visant à terme 500 mégawatts de capacité, soit davantage que la puissance cumulée aujourd’hui installée dans les cinq premiers pays africains du secteur, le projet résume à lui seul le pari que fait le Maroc sur les infrastructures numériques.

Le pari marocain des data centers

Le pays ne domine pas encore le classement continental. Selon le rapport « Africa’s Digital Leap », publié par Heirs Technologies, l’Afrique comptait fin 2025 environ 211 data centers actifs, très concentrés, notamment en Afrique du Sud – avec 49 centres. Le Maroc, avec huit infrastructures recensées à Casablanca, occupe la cinquième place du classement continental en 2025, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte, mais devant le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Tunisie.

Sur la prochaine génération de projets, le royaume joue sa place de leader régional. Le pari se double d’un second chantier à Dakhla, où les ministères de la transition énergétique et de la transition numérique ont validé en janvier 2026 un centre de données vert de 500 mégawatts. Ce centre sera alimenté exclusivement par l’éolien et le solaire et adossé à l’institut Al Jazari, consacré à l’intelligence artificielle et à la transition énergétique en partenariat avec l’université de Dakhla. Le site Jeune Afrique évoquait en janvier jusqu’à quatre projets de cette nature pour une capacité combinée proche de deux gigawatts, à comparer au 0,500 gigawatt à peine que cumulent aujourd’hui les cinq pays africains les plus avancés du secteur.

Les fondements d’un leadership numérique régional

Cette ambition s’appuie sur des atouts géographiques dont peu de pays africains disposent. Le Maroc est le seul du continent à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, raccordé à une dizaine de câbles sous-marins, dont Africa-1 et 2Africa. Ce dernier est porté par Meta, avec des temps de latence vers le sud de l’Europe inférieurs à 20 millisecondes. Cette proximité a pris une dimension réglementaire en 2023 lorsque Rabat a modifié sa loi 09-08 sur la protection des données personnelles pour la rapprocher du RGPD européen. Cela a permis à des entreprises françaises, espagnoles ou belges d’y héberger leurs données sans enfreindre leurs propres obligations.

Le marché existant reste pour l’instant concentré : Maroc Télécom, Inwi, Medasys et N+one se partagent plus de 84 % des parts selon une monographie du Conseil de la concurrence, tandis qu’Oracle multiplie ses implantations à Casablanca, qu’Orange Maroc s’associe à AWS et que Maroc Télécom a signé avec Google Cloud une convention de partenariat évalué à environ 3 milliards de dollars (soit 2,6 milliards d’euros).

Cette accélération n’efface pas certains enjeux. Le taux d’utilisation moyen des centres de données africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient, ce qui met en avant le défi du rythme d’absorption d’une telle capacité.

Des infrastructures au service de la souveraineté et d’une stratégie d’influence

Au-delà des chantiers eux-mêmes, le pari marocain ouvre des perspectives concrètes pour l’économie locale. Une part croissante des données africaines reste aujourd’hui hébergée hors du continent, privant les économies locales d’une partie de la valeur qu’elles génèrent. Rapatrier ce traitement à Casablanca ou à Dakhla permettrait de capter emplois qualifiés, recettes fiscales et savoir-faire technique sur place.

L’adossement systématique des nouveaux projets aux énergies renouvelables, à travers TAQA Morocco à Nouaceur ou l’éolien et le solaire à Dakhla, crée par ailleurs un effet d’entraînement sur la filière électrique nationale, déjà engagée dans la diversification de son mix énergétique. L’institut Al Jazari, en associant recherche en intelligence artificielle et formation universitaire, offre enfin une réponse directe au déficit de compétences cloud identifié par Heirs Technologies, et pourrait transformer une faiblesse en relais de croissance pour les ingénieurs marocains et africains formés sur place.

Les ambitions géopolitiques du Maroc s’appuient aussi sur une vision stratégique de long terme, en cohérence avec les rééquilibrages et le multilatéralisme ambiant. Le principal défi du Maroc est celui de la souveraineté et de la montée en performance. C’est aussi le défi du « trouver sa place » entre les grands acteurs-attracteurs américains et chinois. Une vision stratégique ne peut être déployée sans les efforts, sans la pugnacité, sans l’intelligence humaine. L’IA et la robotique n’ont pas encore remplacé la composante humaine dans la construction d’une stratégie à l’échelle continentale…

Cette vision stratégique du Maroc a su s’incarner par des hommes et des femmes capables d’anticiper les grands mouvements à la vitesse du progrès de l’IA et de la robotique. Une femme en particulier a choisi de consacrer son action au service de l’IA, de relever le défi de souveraineté au nom du Maroc et au nom du continent africain tout entier : il s’agit de la chargée de la transition numérique et de la réforme de l’administration, madame Amal El Fallah Seghrouchni, dont on trouvera le parcours détaillé sur ce lien. Elle porte aujourd’hui la stratégie data IA du Maroc, et notamment celle du déploiement stratégique des nouveaux data centers.

C’est sur cette convergence globale entre volontés de développement de l’innovation et esprit de compétition et de souveraineté exprimé par la jeunesse marocaine, que se construira l’IA africaine, primordiale à la stratégie marocaine.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.08.2026 à 09:35

Des millions de clichés condamnés à disparaître : l’héritage photographique oublié de la physique des particules

Olivier Dadoun, Physicien des particules, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université; Université Paris Cité
Dans les réserves des laboratoires de recherche fondamentale dorment des millions de négatifs qui furent, pendant plusieurs décennies, la matière première de la physique des hautes énergies.
Texte intégral (4583 mots)
Détail d’un cliché révélant le passage de particules subatomiques. Olivier Dadoun et Hugo Deverchère, CC BY-NC-ND

Alors que nous célébrons le bicentenaire de la photographie, un patrimoine scientifique et visuel exceptionnel est menacé de disparition silencieuse. Dans les réserves des laboratoires de recherche fondamentale dorment des millions de négatifs qui furent, pendant plusieurs décennies, la matière première de la physique des hautes énergies.


Dans les sous-sols de mon laboratoire, le Laboratoire de physique nucléaire et de hautes énergies (LPNHE, IN2P3/CNRS, Sorbonne Université, Université Paris Cité), une soixantaine de rouleaux de pellicule argentique dorment depuis des décennies. Certains mesurent plusieurs centaines de mètres. Ensemble, ils représentent des milliers d’images produites entre la fin des années 1960 et le début des années 1980.

Ce ne sont pas des photographies ordinaires : chaque cliché a enregistré le passage de particules subatomiques – ces constituants élémentaires de la matière, plus petits que l’atome – à travers un détecteur, matérialisant sur pellicule argentique des traces issues de phénomènes qui échappent à la perception humaine. En analysant la courbure et la longueur de ces trajectoires, les scientifiques pouvaient déterminer certaines propriétés des particules, comme leur charge, leur masse ou leur vitesse, et ainsi en identifier de nouvelles ou mesurer les propriétés de certaines déjà connues.

Aujourd’hui, cette quête se poursuit au CERN avec le LHC – le Grand Collisionneur de hadrons – dont les détecteurs entièrement numériques ont permis en 2012 la découverte du boson de Higgs, la dernière pièce manquante du modèle standard de la physique des particules.

Certains négatifs montrent des trajectoires élégantes, presque calligraphiques ; d’autres, des gerbes complexes de collisions où des particules divergent depuis un même point. Ces images ont été produites non pour être regardées, mais pour être mesurées – et c’est précisément ce qui en fait aujourd’hui des objets si singuliers.

Un effacement silencieux

Le LPNHE n’est pas un cas isolé : en France, en Europe et dans le monde, d’autres laboratoires – au CERN (Genève, Suisse), à DESY (Hambourg, Allemagne), ou Fermilab (Chicago, États-unis) – conservent eux aussi, parfois dans des conditions précaires, des millions de clichés similaires. Un patrimoine scientifique mondial dont très peu de personnes, jusqu’à présent, ont véritablement pris la mesure. Leur support se dégrade lentement et irrémédiablement.

Rouleau de la chambre à bulles BEBC. Hugo Deverchère, CC BY-NC-ND

Cette disparition annoncée passe inaperçue. Pourtant, ce qui s’efface constitue un patrimoine doublement précieux : scientifique d’abord, pour ce qu’il dit de l’histoire de la recherche fondamentale ; photographique ensuite, pour ce qu’il révèle d’une époque où l’image était la seule empreinte tangible laissée par des événements se jouant à des échelles infinitésimales.

En 2026, alors que la France célèbre le bicentenaire de la photographie, une attention particulière devrait être portée à la photographie vernaculaire – ce vaste ensemble d’images souvent anonymes : photographies de famille, clichés documentaires, cartes postales. Cette reconnaissance s’inscrit dans une dynamique déjà perceptible, comme en témoigne la très belle exposition « Éloge de la photographie anonyme » présentée à Arles à l’été 2025 autour de la collection réunie par Marion et Philippe Jacquier, fondateurs de la galerie Lumière des Roses – collection acquise par la fondation Antoine de Galbert et récemment donnée au musée de Grenoble.

Dans ce contexte, les archives photographiques des laboratoires de physique des particules constituent un angle mort remarquable. Ni pensées pour être exposées ni conçues pour circuler hors du champ scientifique, elles sont pourtant l’une des productions photographiques les plus singulières du XXe siècle.

Quand l’image était la donnée

Aujourd’hui, la physique des particules repose sur des détecteurs de très grande envergure – comme ceux du CERN ou du LNGS, le laboratoire souterrain du Gran Sasso en Italie – dont les données sont traitées dans des centres de calcul et restituées sous forme de courbes et d’histogrammes, des représentations souvent abstraites et difficilement intelligibles pour le plus grand nombre. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à la fin des années 1980, la discipline reposait sur des « détecteurs visuels » : la chambre à brouillard, inventée en 1911, la chambre à bulles, qui lui succède dans les années 1950, ou la chambre à étincelles. Ces dispositifs avaient en commun de matérialiser le passage de particules subatomiques sous une forme visible.

Ainsi, lorsqu’une particule traversait le milieu sensible du détecteur, elle laissait une trace tangible : une traînée de microbulles dans un liquide surchauffé, une ligne d’étincelles dans un gaz, un nuage de gouttelettes dans de la vapeur saturée. Ces traces éphémères étaient immédiatement photographiées. L’image ne représentait pas la donnée : elle était la donnée.

Le cas des chambres à bulles

Parmi ces détecteurs analogiques, la chambre à bulles est sans doute celui qui a le plus marqué l’histoire de la physique des particules – et produit les images les plus saisissantes. Son principe repose sur une cuve remplie d’un liquide – souvent de l’hydrogène ou du propane – maintenu sous pression à une température proche de son point d’ébullition.

Au moment où un faisceau de particules est envoyé dans le détecteur, la pression est brusquement abaissée : le liquide se retrouve en état de surchauffe instable. Le passage d’une particule chargée (protons, pions, électrons…) suffit alors à déclencher une ébullition le long de sa trajectoire, formant une fine traînée de microbulles.

Cette trace, fugace, est immédiatement photographiée sous plusieurs angles par des caméras synchronisées à un rythme de plusieurs fois par seconde. Placées dans un champ magnétique intense, les particules chargées voient leurs trajectoires se courber : les sens de courbure révèlent les signes de leurs charges, tandis que les rayons de courbure renseignent sur leurs énergies. Le liquide est ensuite remis sous pression pour le cycle suivant. Le rythme de production est vertigineux : chaque jour, plusieurs dizaines de rouleaux de plusieurs centaines de mètres sont exposés. Sur la durée d’une seule expérience, ce sont plusieurs millions de clichés qui s’accumulent. La BEBC – pour Big European Bubble Chamber –, dernière grande chambre à bulles à avoir fonctionné au CERN de 1973 à 1984, a fourni à elle seule 6,4 millions de clichés, soit près de 3 000 kilomètres de pellicule !

Vue de BEBC au CERN au début des années 1970. La chambre à bulles est insérée dans un immense aimant dont le champ magnétique révèle, par la courbure de leurs trajectoires, les propriétés des particules subatomiques. CERN, CC BY

Le LPNHE a participé à plusieurs expériences utilisant ce type de détecteurs, notamment avec la chambre à bulles de 2 mètres (entre les années 1960 et 1970) et la BEBC, et conserve à ce titre un ensemble de clichés d’une valeur historique et scientifique considérable (crédités LPNHE, IN2P3/CNRS & CERN).

Les chambres à bulles ont permis la découverte de nombreuses particules élémentaires et ont contribué à l’étude des neutrinos (particules élémentaires du modèle standard de la physique des particules), dont on célébrera en 2030 le centenaire de l’hypothèse formulée par Wolfgang Pauli. Une contribution couronnée par plusieurs prix Nobel, qui a également produit, sans le savoir, l’un des corpus photographiques les plus singuliers du XXe siècle.

Les « scanning girls » : le maillon invisible

L’image produite par la chambre à bulles n’est pas exploitable en l’état. Elle doit être lue, annotée, mesurée. Cette tâche incombe à des équipes d’opératrices
– désignées dans la littérature scientifique sous le nom de scanning girls – qui constituent le véritable système nerveux des laboratoires. Assises devant des tables de projection spécialisées – des appareils qui agrandissent et projettent les clichés sur une surface éclairée –, ces femmes examinent les images une à une, repèrent les traces de particules parmi le bruit visuel du cliché, mesurent la courbure et la longueur des trajectoires, et consignent ces mesures dans des registres qui alimentent les premières bases de données de la physique des hautes énergies. Pour garantir la fiabilité des données, les clichés sont analysés indépendamment par des opératrices différentes. Un travail d’une précision et d’une patience extraordinaires, effectué en équipes se relayant jour et nuit, et qui exige une formation rigoureuse.

Ces tâches exigeaient un niveau de concentration et de précision tel que les opératrices travaillaient généralement par sessions de quatre heures seulement. Cette organisation en faisait un emploi particulièrement adapté aux mères de jeunes enfants recherchant une activité compatible avec les contraintes de la vie familiale. Pamela Delaney, ancienne scanning girl au laboratoire Rutherford au Royaume-Uni à la fin des années 1960, souligne qu’à cette époque les possibilités d’emploi à temps partiel offrant une rémunération correcte aux femmes étaient relativement rares.

Madeleine Znoy à une table de numérisation analysant un cliché issu de BEBC. CERN, CC BY

Elle rapporte une anecdote qui illustre également les raisons de ce choix de recrutement. Un laboratoire tenta de constituer une équipe de nuit composée de jeunes hommes. L’expérience fut rapidement abandonnée. Selon Delaney, ces derniers se révélèrent moins fiables : ils fumaient de l’herbe pendant leur service et, une nuit, se mirent même à se balancer aux passerelles des machines, provoquant le dérèglement des équipements. À la suite de cet incident, le laboratoire revint au recrutement de mères de famille locales.

Sans ce travail, l’image reste muette. C’est grâce à leur lecture patiente que la donnée brute devient connaissance scientifique. Pourtant, ces femmes ont été invisibilisées dans l’histoire officielle des sciences. Il existe une ironie douloureuse à constater que les archives qu’elles ont constituées, cliché après cliché, sont aujourd’hui, elles aussi menacées d’oubli.

Un patrimoine à double titre

Ces photographies occupent une position singulière dans le système de classement des images. Ce ne sont pas des photographies artistiques : elles ont été produites en série, collectivement, anonymement. Ce ne sont pas non plus des photographies documentaires ordinaires : elles ne montrent pas le monde visible, mais des phénomènes qui échappent entièrement à la perception humaine directe.

Regarder une photographie de chambre à bulles, c’est voir les interactions fondamentales de la matière rendues visibles pour un bref instant. Ces images possèdent une dimension esthétique et poétique indéniable. C’est précisément leur ambiguïté qui fait leur richesse : données obsolètes ou archives vivantes ? Documents techniques ou photographies à part entière ? La réponse ne se trouve peut-être pas dans les réserves des laboratoires, mais dans les espaces où on les donne à voir…

Numériser, réactiver, restituer

Les espaces dédiés à l’art contemporain se prêtent remarquablement bien à la restitution de ce patrimoine oublié. En 2023, j’ai organisé l’exposition « Chambre à brouillard » à L’ahah (Paris XIe), en plaçant au cœur de l’espace d’exposition une chambre à brouillard – le tout premier détecteur de particules jamais conçu, dont le LPNHE a le privilège de posséder un exemplaire fonctionnel. Six artistes, Juliette Agnel, Clément Bagot, Nicolas Darrot, Youcef Korichi, Alyssa Verbizh et Anne-Charlotte Yver, ont créé des œuvres en résonance avec ce détecteur et les imaginaires qu’il suscite.

L’exposition a également permis de donner à voir des plaques photographiques scientifiques qui n’avaient jamais été pensées pour un public – confirmant que sortir ce patrimoine des réserves pour l’exposer dans un lieu d’art, c’est aussi atteindre un public qui ne franchit pas spontanément les portes des institutions de recherche.

Nicolas Darrot et Olivier Dadoun, Plaques photographiques issues des archives du LPNHE (dates inconnues), exposées à L’ahah dans le cadre de l’exposition « Chambre à brouillard » Marc Domage/L’ahah, 2023, CC BY-NC-ND

C’est à cette occasion que j’ai invité l'artiste Hugo Deverchère à projeter son film Cosmorama – une œuvre qui explore les frontières entre image scientifique et création artistique. Cette rencontre a été décisive, donnant naissance à une collaboration qui se poursuit aujourd’hui autour des archives du LPNHE. Le travail d’Hugo explore les croisements entre dimensions géologiques, humaines et cosmiques, interrogeant le rapport entre matériel et virtuel, entre science et fiction, à travers la construction de nouveaux langages et récits visuels. Cette question de la persistance des traces – comment préserver une mémoire au-delà des supports qui la portent, qu’ils soient analogiques ou numériques – est précisément au cœur du travail d’Hugo, et de notre collaboration.

Ensemble, nous menons un travail de numérisation et de restauration des archives du LPNHE, afin d’extraire ces images de leur réserve et de les rendre accessibles – à la recherche historique comme au regard contemporain. Mais la numérisation ouvre aussi une perspective scientifique inattendue : à l’ère de l’intelligence artificielle, réanalyser ces millions de clichés avec les outils et les connaissances acquises depuis pourrait réserver des surprises. Ces archives, considérées comme obsolètes, ne sont peut-être pas si épuisées scientifiquement qu’on ne le croit.

Olivier Dadoun et Hugo Deverchère devant un tirage issu de BEBC au Studio national des arts contemporains, Le Fresnoy (2025, Tourcoing) Olivier Dadoun et Hugo Deverchère, CC BY-NC-ND

Ces clichés s’inscrivent par ailleurs dans une histoire plus large de la photographie scientifique du siècle dernier, dont les archives d’astrophysique ou de biologie constituent d’autres exemples trop peu reconnus comme patrimoine à part entière. C’est précisément ce que l’exposition peut contribuer à changer. Je travaille aujourd’hui à deux nouveaux projets dans cette perspective : une exposition pluridisciplinaire autour du célèbre physicien français Louis Leprince-Ringuet, pour laquelle j’espère réaliser un film artistique, et une exposition exclusivement photographique réunissant plusieurs photographes contemporains à partir de ces clichés issus de détecteurs visuels.

Hugo Deverchère, The Afterimage PT.1, galerie Sator – Romainville, 2025. Grégory Copitet, CC BY-NC-ND

De son côté, Hugo a continué à faire circuler ce travail dans le monde de l’art contemporain : Orbital Verses a été présentée au printemps 2025 à la galerie Sator (Romainville), à l’automne à la galerie Dumonteil (Shanghai), puis à l’hiver à La Capsule (Le Bourget) – confirmant que ces images, extraites de leur contexte scientifique, trouvent un écho immédiat auprès d’un public non spécialisé.

Ce que le bicentenaire devrait célébrer aussi

Le bicentenaire de la photographie offre une occasion rare de repenser ce que nous considérons comme patrimoine photographique. Les photographies de chambres à bulles, les émulsions nucléaires, les clichés scientifiques de toutes sortes forment un continent encore mal cartographié. Pourtant, ces images ont une histoire, une matérialité, une puissance visuelle. Les exclure du champ photographique, c’est oublier que la photographie a aussi été, dès ses origines, un instrument de connaissance – un moyen de fixer ce que l’œil seul ne peut pas voir. Préserver ces archives et les donner à voir, c’est sauver une double mémoire : celle d’une science et de ses pratiques, et la mémoire de celles et ceux et qui l’ont rendue possible.

Dans les années 1930, Jean Painlevé, scientifique et cinéaste, avait déjà exploré ces frontières entre art et science, révélant des mondes jusqu’alors inobservés. Un siècle après lui, le bicentenaire de la photographie est peut-être le bon moment pour recommencer à les déplacer.

The Conversation

Olivier Dadoun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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