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02.09.2026 à 12:34

Le père Armand David, l’homme qui « découvrit » le panda et le fit entrer dans la science

Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Armand David appartient à cette génération d’explorateurs-naturalistes qui ont fait entrer des pans entiers de la biodiversité asiatique dans les collections européennes.
Texte intégral (2734 mots)

L’ESSENTIEL

  • Si le panda était déjà connu en Chine, le père Armand David a permis de le faire découvrir à la science européenne au XIXᵉ siècle.

  • L’apport scientifique de ce grand naturaliste ne se résume pas au panda, de nombreux animaux et plantes portent son nom.

  • Découvrez comment son travail fait toujours écho à la science moderne.


En 2026, deux anniversaires se croisent d’une manière presque parfaite : les quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et le bicentenaire de la naissance du père Armand David, né à Espelette (Pyrénées-Atlantiques) en 1826 et mort à Paris en 1900. Missionnaire lazariste, naturaliste, botaniste, zoologiste et explorateur de la Chine du XIXᵉ siècle, Armand David est surtout connu pour avoir révélé au monde scientifique européen un animal devenu universel : le grand panda.

Mais son importance dépasse largement cette seule découverte. Son parcours raconte une époque où la science naturaliste se construisait par les voyages, les collectes, les collections, les descriptions, les planches illustrées et les échanges entre savants et avant l’usage généralisé de la photographie, dont on fête aussi le bicentenaire en 2026 !

Armand David appartient à cette génération d’explorateurs-naturalistes qui ont fait entrer des pans entiers de la biodiversité asiatique dans les collections européennes (comme Alfred Russel Wallace, Philipp Franz von Siebold, Nikolaï Przewalski ou Paul Farges, un autre missionnaire) avec une certaine compétition entre musées européens.

En 1862, le zoologiste Henri Milne-Edwards, alors figure majeure du Muséum, sollicite les missionnaires présents en Chine pour inventorier une faune et une flore encore très incomplètement connues des savants occidentaux. David est alors envoyé à Pékin, puis mène jusqu’en 1874 plusieurs expéditions dans différentes provinces chinoises. Les chiffres comptabilisés par le Muséum donnent la mesure de son activité : 2 919 plantes, 9 569 insectes, (oui, presque 10 000 insectes !) arachnides et crustacés, 1 332 oiseaux et 595 mammifères envoyés à Paris. Ces nombres ne disent pas seulement l’ampleur d’une collecte, ils témoignent d’une manière de produire de la connaissance par l’accumulation et surtout du manque de connaissances en Europe sur ces territoires.

Quand un animal devient un fait scientifique

Le cas du grand panda est exemplaire. En 1869, dans la région de Moupin, aujourd’hui Baoxing dans le Sichuan, Armand David observe et obtient des spécimens d’un animal noir et blanc alors inconnu de la zoologie occidentale. Ces spécimens (naturalisés ou non) sont envoyés au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, où ils permettent la description scientifique de l’espèce, aujourd’hui nommée Ailuropoda melanoleuca.

Le Muséum rappelle que ces pandas historiques sont devenus des objets patrimoniaux majeurs, associés à l’entrée du grand panda dans les collections nationales.

Le père Armand David en tenue chinoise. CC BY

Cette histoire peut sembler simple : un explorateur « découvre » un animal (ou plus précisément, identifie un animal encore inconnu pour la science occidentale), l’envoie à Paris, la science le nomme. En réalité, elle est plus profonde.

Au XIXᵉ siècle, un animal « nouveau » n’existe pas scientifiquement parce qu’il a seulement été vu. Il ne devient un fait zoologique que lorsqu’il est inscrit dans une chaîne de preuves : un lieu, une date, un collecteur, un spécimen, une collection, une description, puis une publication. C’est cette chaîne qui permet à d’autres naturalistes de vérifier, comparer, discuter et réutiliser l’information.

Autrement dit, le panda ne devient pas célèbre parce qu’il est seulement spectaculaire ; il devient un objet de science parce qu’il est archivé, décrit et rendu comparable. C’est toujours en vigueur aujourd’hui, même avec la photographie.

Avant la photographie : le spécimen et la planche

Cette histoire permet aussi de comprendre ce qu’était une preuve visuelle avant l’âge de la photographie de terrain. La photographie existe déjà au XIXᵉ siècle, mais elle reste difficile à utiliser en expédition : matériel encombrant, temps de pose, fragilité des procédés, problèmes de reproduction imprimée.

Pour les naturalistes, la preuve repose alors surtout sur deux supports complémentaires : le spécimen conservé dans les collections et l’image imprimée.

Exemple de planche tirée de l’ouvrage d’Armand David les Oiseaux de la Chine. Armand David/Gallica, CC BY

Armand David en offre un très bon exemple avec les Oiseaux de la Chine, publié avec Émile Oustalet. L’ouvrage est accompagné d’un atlas de 124 planches lithographiées, disponible aujourd’hui sur Gallica. Ces planches n’étaient pas de simples ornements. Elles permettaient de stabiliser visuellement les formes, les plumages, les proportions, les attitudes et les caractères diagnostiques (les indices précis qui servent à reconnaître un être vivant). Elles donnaient accès, à distance, à des oiseaux que la plupart des lecteurs ne verraient jamais vivants.

Dans la science naturaliste du XIXᵉ siècle, l’image imprimée est donc déjà un dispositif de preuve, mais une preuve attachée à un objet : le spécimen.

Cette articulation entre objet, image et texte reste très actuelle. Dans un monde saturé d’images numériques, facilement modifiables ou générées artificiellement, les collections scientifiques rappellent une règle fondamentale : une image seule ne suffit pas. Sa valeur dépend du protocole, du contexte, de la traçabilité et de l’archive (et, surtout, du spécimen) à laquelle elle est associée. Le père David, bien avant l’ère de la photographie naturaliste moderne, illustre cette chaîne de confiance entre terrain, collection, publication et image, essentielle pour les sciences naturalistes.

Un explorateur dans une Chine en mutation

Il faut bien sûr replacer Armand David dans son époque. Missionnaire français en Chine, au XIXᵉ siècle, il travaille dans un contexte marqué par les grandes explorations naturalistes, mais aussi par les rapports asymétriques entre puissances européennes et sociétés asiatiques. Son œuvre est, aujourd’hui, lue à la fois comme un apport majeur à la connaissance de la biodiversité chinoise et comme un épisode d’une histoire impériale plus complexe.

Cette ambivalence ne diminue pas l’intérêt scientifique et patrimonial de ses collections. Elle oblige au contraire à les regarder avec plus de précision. Les spécimens envoyés à Paris ne sont pas seulement des objets biologiques ; ils sont aussi des témoins de relations historiques, de réseaux missionnaires, de circulations matérielles et de collaborations locales souvent peu visibles dans les récits européens.

Dans la région de Baoxing, la mémoire d’Armand David reste forte : plusieurs commémorations et lieux patrimoniaux rappellent son rôle dans la « découverte scientifique » du panda. Cette mémoire partagée pourrait être l’un des enjeux du bicentenaire : raconter non seulement l’histoire d’un naturaliste français, mais aussi celle d’un patrimoine scientifique franco-chinois, fait d’objets, de lieux, d’archives, d’espèces emblématiques, de collaborations locales et de récits multiples.

Le cerf du Père David : une autre histoire de conservation

Le panda n’est pas le seul animal associé à Armand David. Le cerf du Père David, ou Elaphurus davidianus, occupe une place particulière dans l’histoire de la conservation. David l’observe dans le parc impérial de Nanhaizi, près de Pékin.

L’espèce disparaît ensuite de Chine à l’état sauvage, tandis que des individus conservés en Europe permettent sa survie en captivité puis sa réintroduction. Le Muséum rappelle que la Réserve zoologique de la Haute-Touche (Indre) conserve aujourd’hui des individus de cette espèce, encore classée avec prudence tant que les populations réintroduites ne sont pas durablement stabilisées.

Ici encore, les collections et les parcs zoologiques ne sont pas seulement des lieux d’exposition. Ils peuvent devenir des réserves de mémoire biologique. Le cas du cerf du Père David montre comment une espèce connue par quelques individus captifs peut être sauvée de l’extinction, même si son histoire reste marquée par une disparition dramatique dans son milieu d’origine.

Une biodiversité chinoise révélée par les collections

L’héritage d’Armand David est également visible dans les noms d’espèces qui lui ont été dédiés. De nombreux animaux et plantes portent son nom, rappelant l’ampleur de ses collectes. Par exemple deux coléoptères conservés dans les collections du MNHN : Carabus (Apotomopterus) davidi davidi Deyrolle & Fairmaire, 1878, et Trictenotoma davidi Deyrolle, 1875. Ces insectes montrent que l’héritage légué par Armand David ne se limite pas aux grands mammifères charismatiques. Il traverse également l’entomologie, mais aussi la botanique, l’ornithologie et l’histoire des collections.

Cette diversité est importante. Le grand public retient souvent le panda, mais le travail d’Armand David est celui d’un collecteur généraliste, attentif aux oiseaux, aux mammifères, aux plantes, aux insectes et autres arthropodes. Dans une époque de crise de la biodiversité, cette dimension prend une valeur nouvelle.

Les collections anciennes permettent de documenter la présence passée d’espèces, leur distribution, leur variabilité morphologique, parfois leur ADN, leurs parasites ou contaminants (pensons aux virus et aux bactéries qui nous intéressent aujourd’hui) ou leur environnement historique. Un spécimen collecté il y a cent cinquante ans peut donc répondre aujourd’hui à des questions que son collecteur ne pouvait pas imaginer, dues au contexte de modifications parfois drastiques de nos écosystèmes, dont les conséquences de la démographie.

Pourquoi commémorer Armand David en 2026 ?

Commémorer Armand David en 2026 ne devrait pas consister seulement à célébrer un « découvreur ». Le mot lui-même doit être manié avec prudence : les espèces existaient, étaient souvent connues localement, parfois nommées et intégrées à des savoirs autochtones ou régionaux, c’est souvent le cas et l’enquête ethnobiologique est toujours importante. Ce que David accomplit, c’est de permettre leur entrée dans un système scientifique international fondé sur la collection, la description et la publication à partir du MNHN.

Son bicentenaire permet donc de raconter plusieurs histoires à la fois. Une histoire de la Chine au XIXᵉ siècle. Une histoire du Muséum comme institution de collecte, de comparaison et de conservation. Une histoire des images scientifiques avant la photographie de terrain. Une histoire du panda et du cerf du Père David. Mais aussi une histoire plus actuelle : celle de la traçabilité des preuves, du rôle des collections dans la crise de la biodiversité, et de la manière dont les objets scientifiques relient des pays, des époques et des cultures.

Les collections d’histoire naturelle sont donc un carrefour culturel et scientifique d’intérêt majeur, et nous devons penser à ceux qui les ont constituées. Le panda géant est devenu l’un des symboles mondiaux de la conservation. Mais son entrée dans l’histoire scientifique est aussi celle d’une peau, d’ossements, d’une collection, d’une description et d’un réseau d’hommes (qui commence souvent avec un chasseur local ou un tradipraticien) et d’institutions.

C’est cette chaîne, autant que l’animal lui-même, que le bicentenaire du père Armand David invite à redécouvrir, à travers les commémorations du MNHN ou celle de la photographie, comme une référence d’une époque en pleine mutation.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, Labex BCdiv et CEBA, WWF, National Geographic, MRES, MRETE, MRAE, MITI CNRS, Institut de la Transition Écologique et de l'Ocean de Sorbonne Université

01.09.2026 à 16:57

Pourquoi est-ce que nous nous envoyons des messages à nous-même ? Ou comment nous nous approprions les technologies

Pierre Tchounikine, Professeur en informatique, Université Grenoble Alpes (UGA)
Détourner la fonction première d’une technologie pour mieux se l’approprier révèle que nous la percevons comme un moyen de répondre à certains de nos besoins.
Texte intégral (1537 mots)
S’envoyer un message permet de mieux éclairer sa journée. Rui Silvestre/Unsplash, CC BY

Détourner la fonction première d’une technologie pour mieux se l’approprier révèle que nous la percevons comme un moyen de répondre à certains de nos besoins – que ces derniers soient ou non ceux que ses concepteurs ont anticipés.


Les travaux qui étudient comment et pourquoi nous utilisons les outils de communication numérique ont mis à jour un phénomène surprenant mais extrêmement fréquent : l’envoi de messages à soi-même. Cette pratique est apparue avec les e-mails, notamment dans un contexte professionnel. On la retrouve maintenant avec les outils de messagerie instantanée, au point que des plateformes comme WhatsApp ont introduit une fonctionnalité qui facilite l’envoi et la visualisation de ces messages.

La raison pour laquelle nous nous envoyons des messages à nous-même relève d’un mécanisme général : l’appropriation des technologies. Comprendre ce phénomène peut nous aider, tant individuellement que collectivement, à mieux contrôler notre vie numérique.

Comment nous nous approprions les technologies

L’appropriation est le processus par lequel nous transformons un moyen en un support de nos activités que nous mobilisons et utilisons sans vraiment y penser. Depuis notre enfance, nous nous sommes approprié de nombreux objets ou technologies : lorsque nous voulons enfoncer un clou, nous attrapons un marteau, et lorsque nous voulons connaître l’heure nous jetons un œil sur notre montre.

La généralisation des ordinateurs et des smartphones nous conduit maintenant à nous approprier différentes applications informatiques. Ainsi, lorsque nous cherchons une information, le premier réflexe de bon nombre d’entre nous est maintenant de lancer une recherche Google (avant, c’était d’ouvrir le dictionnaire). Partager un événement avec ses amis est souvent devenu synonyme d’attraper le smartphone, d’appuyer sur l’icône de Facebook ou de WhatsApp et d’envoyer un message ou une photo. Nous faisons cela sans vraiment y réfléchir, la technologie est en quelque sorte devenue transparente : notre attention est focalisée sur ce que nous cherchons ou ce que nous voulons dire, pas sur les moyens que nous utilisons.

Mais que veut dire « utiliser une technologie sans y penser » ? Quels sont les phénomènes qui nous permettent de réaliser des tâches complexes (trouver une information, parler à un ami, consulter son compte en banque…) de façon aussi fluide ?

Une partie de l’explication tient à notre capacité à automatiser certaines séquences d’actions. La première fois que nous utilisons une application (par exemple, un outil de messagerie) nous sommes obligés de réfléchir à ce que nous devons faire puis à la façon de le faire : indiquer à qui nous voulons envoyer un message et donc trouver comment taper un numéro de téléphone ou accéder à la liste de nos contacts ; identifier la zone de l’écran où il faut taper le message ; etc. Si nous utilisons régulièrement cette application, nous allons cependant internaliser cette combinaison d’actions récurrentes et être capables de l’effectuer machinalement, comme c’est le cas lorsque nous changeons les vitesses de notre voiture.

Associer un besoin à une technologie

Le phénomène clé de l’appropriation est cependant que nous avons associé un besoin (connaître la réponse à une question, contacter un ami) à une technologie (un moteur de recherche, un réseau social ou un outil de messagerie). C’est cette association qui nous fait lancer telle ou telle application sans y penser puis, de façon plus ou moins automatisée, l’utiliser.

Le développement des constructions psychologiques que sont ces associations besoin/moyen et ces séquences d’actions automatisées vient du fait que l’activité humaine est à la fois productive (nous réalisons des tâches, dans notre vie personnelle et professionnelle) et constructive (nous développons des moyens – matériels, organisationnels, psychologiques – de réaliser ces tâches). Lorsque nous découvrons une nouvelle façon de réaliser une tâche et qu’elle nous semble efficace, nous lui donnons de l’importance et elle tend à remplacer ou modifier notre ancienne façon de faire. C’est ce qui nous permet de nous développer, tant individuellement que collectivement.

Si nous nous approprions généralement les objets et les technologies d’une façon cohérente avec ce qui était prévu par leurs concepteurs, ce n’est pas toujours le cas. Lorsque nous devons enfoncer un clou et n’avons pas de marteau, nous allons généralement fouiller la caisse à outils pour trouver une alternative et, par exemple, attraper une clé anglaise. C’est une appropriation ponctuelle, et nous utiliserons le marteau dès que nous l’aurons retrouvé. Mais une appropriation ponctuelle peut se révéler productive et devenir récurrente. C’est le cas de ce pot de confiture posé sur notre bureau pour rassembler nos stylos, de ce crayon devenu une façon habituelle de tenir un chignon ou de cette caméra de smartphone devenu miroir de poche.

Détournement de technologies

La façon dont fonctionne l’appropriation des technologies met en évidence que pour comprendre les usages réels d’une technologie il faut se focaliser sur les gens et leurs besoins. Une technologie est une proposition technique. Ce qui définit l’usage, c’est la façon dont nous percevons cette technologie comme un moyen de répondre à certains de nos besoins, que ces derniers soient ceux anticipés par les concepteurs de cette technologie ou pas. Ainsi, le succès des plateformes dites « réseaux sociaux » ne s’explique pas par le fait qu’elles permettent d’échanger des textes, des images et des vidéos. Leur succès tient à ce que, pour beaucoup d’entre nous, elles sont des moyens conscients ou inconscients de répondre à des besoins cruciaux comme le fait d’être en contact avec les autres (un besoin fondamental des humains), de partager sa vision du monde (une façon de se rassurer) ou encore, malheureusement, d’assouvir son narcissisme ou sa violence.

Alors, pourquoi est-ce que nous nous envoyons des messages à nous-même ? La raison la plus fréquente est liée à un besoin basique, mais important, de nos vies professionnelles et personnelles : nous souvenir de ce que nous devons faire. Ce besoin a toujours existé, et nous l’avions auparavant associé à différents moyens conçus pour y répondre (agendas papiers, post-it) ou qui se sont révélés efficaces (pour les plus anciens, faire un nœud à son mouchoir).

La généralisation des smartphones a conduit de nombreuses personnes à adopter un nouveau moyen explicitement conçu pour répondre à ce besoin : les agendas électroniques. Comme beaucoup de nos activités professionnelles ou privées passent par le mail ou les messageries instantanées et que nous avons toujours un œil sur notre boîte de réception, garder ces mails et ces messages est cependant un bon moyen de ne pas oublier les tâches qui y sont associées. Si ce comportement s’avère fructueux, il tend à s’autorenforcer et la boîte de réception devient, petit à petit, une « to-do list » (en d’autres termes : nous nous approprions la boîte de réception comme un pense-bête). Lorsque nous voulons nous souvenir de quelque chose qui n’est pas lié à un message, il est alors assez logique et, en fait, nécessaire de créer un message ad hoc et de nous l’envoyer à nous-même.

N.B. technique : Plutôt que de s’envoyer le mail via un serveur distant, il suffit de le copier du dossier brouillon au dossier boîte de réception : cela économisera un peu de CO₂.

The Conversation

Pierre Tchounikine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

31.08.2026 à 16:27

L’univers magnétique, et la plus grande carte des champs magnétiques cosmiques réalisée à ce jour

Alec Thomson, SKA-Low Commissioning Scientist, Square Kilometre Array Observatory; and Affiliate, Space and Astronomy, CSIRO
Une carte des champs magnétiques cosmiques a été réalisée avec un télescope radio australien, le plus puissant du monde.
Texte intégral (2158 mots)
La nouvelle carte des champs magnétiques qui baignent l’Univers. CSIRO/Alec Thomson et al. (magnetic fields)/Alex Cherney (photo)/Sam Moorfield (composite)

Une carte des champs magnétiques cosmiques a été réalisée avec un télescope radio australien, le plus puissant du monde.


On ne les voit pas, alors il est parfois difficile de s’en rendre compte, mais les champs magnétiques sont un ingrédient fondamental de l’Univers. Ils régissent la manière dont les petites particules – qui constituent les planètes, les étoiles et les galaxies – se déplacent dans l’espace.

Si nous ne savons toujours pas comment les champs magnétiques sont apparus dans l’univers, nous savons qu’ils sont omniprésents. La Terre elle-même possède un champ magnétique auquel réagissent les boussoles et les oiseaux migrateurs.

Dans notre étude publiée récemment dans les Publications of the Astronomical Society of Australia, nous avons utilisé le radiotélescope le plus puissant d’Australie pour créer la carte la plus grande et la plus détaillée des champs magnétiques cosmiques jamais réalisée.

En effet, grâce aux radiotélescopes, les astronomes peuvent détecter la lumière dans le domaine des ondes radio, provenant de galaxies lointaines, et ainsi imager ces zones de l’espace qui seraient autrement invisibles.

La nouvelle carte des champs magnétiques cosmiques. Quelques caractéristiques du ciel visible sont indiquées. Alec Thomson et al.

Des batteries géantes qui contrôlent les galaxies

Les champs magnétiques varient considérablement à travers l’univers. Les objets extrêmement denses, tels que les étoiles à neutrons et les trous noirs, possèdent des champs magnétiques des milliers de milliards de fois plus puissants que celui de la Terre.

Dans l’espace interstellaire, nous avons également mesuré des champs magnétiques un million de fois plus faibles que celui de la Terre. Malgré leur faiblesse, nous savons que ces champs jouent un rôle crucial dans l’évolution des galaxies. Ils agissent comme des batteries géantes et stockent d’énormes quantités d’énergie, ralentissant, voire empêchant, la formation de nouvelles étoiles.

Comme, pour nous, les champs magnétiques sont invisibles, les astronomes n’ont d’autre choix que d’utiliser la lumière provenant d’étoiles et de galaxies lointaines afin de détecter les champs magnétiques cosmiques. En effet, la lumière est une onde composée de champs électriques et magnétiques (d’où le nom de « spectre électromagnétique »).

Lorsque la lumière traverse l’univers, elle interagit avec tous les champs magnétiques qu’elle traverse. Cela modifie la direction dans laquelle la lumière oscille – c’est ce que l’on appelle la « polarisation ». Ainsi, une lumière oscillant de haut en bas présente une polarisation différente de celle d’une lumière oscillant d’un côté à l’autre.

Les astronomes peuvent détecter cette polarisation, en particulier lorsqu’ils observent le ciel dans le domaine des ondes radio – ondes qui font partie du spectre électromagnétique.

La torsion de la polarisation de la lumière provenant de sources lointaines lorsqu’elle traverse des champs magnétiques. Emma Alexander, CC BY

Voir l’invisible

Les télescopes australiens sont à la pointe de la radioastronomie et de la détection des champs magnétiques depuis leur toute première détection. Murriyang, le radiotélescope de Parkes du Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation (CSIRO), c’est-à-dire l’organisme gouvernemental australien pour la recherche scientifique, a été le premier à détecter la torsion de la polarisation de la lumière provenant de champs magnétiques situés au-delà de la Terre… en 1962.

Depuis lors, les astronomes s’efforcent de trouver de plus en plus de sources qui nous révèlent cette lumière torsadée. Avec suffisamment de mesures, nous pouvons créer une carte des champs magnétiques de l’univers.

Chaque point de la carte correspond à un objet détecté par notre télescope, et la lumière de cet objet a mis en évidence les champs magnétiques situés entre nous et cette source lointaine. Plus nous détectons de sources, plus notre carte devient détaillée.

La dernière grande carte des champs magnétiques a été réalisée en 2009. Elle n’a pas eu de véritable successeur au cours des 17 années qui se sont écoulées depuis, ce qui a limité la profondeur et la portée des recherches menées par les astronomes.

Dans différentes régions de l’univers, y compris notre propre Voie lactée, nous ne comprenons pas encore pleinement l’intensité et la structure des champs magnétiques cosmiques. Non seulement nous ignorons comment ils sont apparus, mais nous ne savons pas non plus comment ils ont évolué depuis le Big Bang.

Pour commencer à résoudre ces problèmes, nous aurons besoin d’une nouvelle génération de radiotélescopes.

Un télescope conçu pour la vitesse

Et justement, la radioastronomie connaît actuellement une véritable révolution avec la construction de l’observatoire SKA en Afrique du Sud et en Australie. Toute une génération de télescopes, appelés « précurseurs » et « pionniers », est déjà opérationnelle à travers le monde et prépare l’arrivée de SKA.

Le radiotélescope ASKAP fait partie de ces précurseurs. Situé à Inyarrimanha Ilgari Bundara, au sein de l’observatoire de radioastronomie Murchison du CSIRO sur le territoire Wajarri Yamaji en Australie de l’Ouest, il est composé de 36 antennes paraboliques de 12 mètres chacune. Chacune de ces antennes peut observer simultanément une vaste portion du ciel, offrant ainsi aux astronomes une vue très large de l’univers.

Le projet phare visant à cartographier les champs magnétiques de l’univers est connu sous le nom de Polarisation Sky Survey of the Universe’s Magnetism (POSSUM).

En préparation de ce projet, l’équipe du télescope a réalisé les « Rapid ASKAP Continuum Surveys » (RACS). Il s’agit en quelque sorte de réaliser un atlas de l’univers. Les versions les plus récentes de ces relevés ont permis d’identifier près de quatre millions de galaxies lointaines, dont environ deux millions qui n’avaient jamais été observées auparavant.

Le ciel magnétique

Notre nouvelle carte, baptisée SPICE-RACS, est le fruit d’une collaboration entre les deux équipes chargées de ces relevés.

Notre objectif était d’observer chaque galaxie repérée par RACS et de détecter les signes de variation de polarisation provoqués par les champs magnétiques. En utilisant la dernière version de l’atlas RACS, nous avons sélectionné 350 000 galaxies parmi les quatre millions pouvant être utilisées à cette fin.

Notre ensemble de sources est près de dix fois plus grand que le plus grand ensemble précédent, et cinq fois plus grand que l’ensemble de toutes les observations antérieures combinées.

Sur la carte, les couleurs rouges indiquent les champs magnétiques orientés vers nous, et les bleues ceux orientés dans la direction opposée, à l’instar du nord et du sud d’une boussole. La plupart des structures tourbillonnantes et bouillonnantes que l’on peut observer proviennent de notre propre galaxie, la Voie lactée. Les détails les plus fins de la carte révèlent les signatures de régions encore plus lointaines de l’univers.

Cette nouvelle carte ouvre déjà la voie à de nouvelles découvertes scientifiques à travers le monde, et les données sont en ligne, à la disposition de la communauté scientifique. À l’avenir, nous prévoyons de combiner toutes les versions du RACS afin de créer une carte encore plus vaste et plus détaillée.

Parallèlement, le projet POSSUM devrait achever ses observations d’ici 2030. La carte magnétique encore plus précise issue de ce relevé ouvrira une nouvelle fenêtre sur les champs magnétiques cosmiques lointains, et elle nous permettra de remonter encore plus loin dans l’histoire de l’Univers.

The Conversation

Alec Thomson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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