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10.03.2025 à 16:21
Toujours plus de consommation d’hydrocarbures pour l’IA ?
Texte intégral (1650 mots)

L’intelligence artificielle, et plus généralement le numérique, demandent des capacités énergétiques de plus en plus massives. Comment allier lutte contre le changement climatique, souveraineté et sécurité ?
Au moment où le président américain signait l’executive order visant à assurer la domination américaine sur l’intelligence artificielle, l’irruption du chatbot chinois DeepSeek a semé une vague de panique. Les marchés de la tech et de l’énergie ont accusé le coup, propulsant Nvidia, qui produit des composants essentiels pour l’IA, dans une chute de presque 600 milliards de dollars, la plus grande perte de l’histoire en un jour.
Il a suffit d’une innovation chinoise se revendiquant d’une plus grande frugalité, tant dans son développement que pour son fonctionnement, pour chahuter la course à l’intelligence artificielle. DeepSeek ouvre la voie pour des développements moins gourmands en calcul.
Le développement de l’intelligence artificielle et de manière plus générale de l’industrie numérique est l’une des toutes premières priorités tant pour les États-Unis que pour la Chine.
Dans la rivalité qui se joue entre les deux superpuissances, c’est une nécessité à la fois pour assurer leur sécurité intérieure et pour projeter leur puissance hors frontières. La croissance des besoins énergétiques de ces industries est donc une question secondaire, même si elle doit conduire à une augmentation de la production d’hydrocarbures. Aucune politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre ne pourra ignorer cet ordre de priorité.
Depuis la COP de Paris, une grande publicité a été accordée à l’objectif de transition énergétique et par conséquent de réduction de l’exploitation des hydrocarbures. Pour autant leur consommation n’a cessé d’augmenter. Les États-Unis, premier producteur mondial, ont continuellement augmenté leur production depuis le mandat du président Obama.
Cette contradiction entre les politiques et les intentions est problématique. Selon le Global Carbon Project, les émissions mondiales de carbone provenant des combustibles fossiles ont atteint des niveaux record en 2023. Un rapport du Programme des Nations unies pour l’Environnement de novembre 2023 estime que les gouvernements prévoient de produire en 2030 le double des combustibles fossiles par rapport à la quantité permise pour limiter le réchauffement à 1,5 °C. Les émissions annuelles mondiales de dioxyde de carbone dépassent 40 milliards de tonnes, principalement issues des combustibles fossiles. Elles ont augmenté de 1,5 % par rapport aux niveaux prépandémiques.
L’élection de Trump marque un tournant
Cette contradiction pourrait toutefois connaître prochainement une forme de résolution, mais dans une forme qui pourrait surprendre. Elle se fera en faveur de l’alignement des discours sur la réalité de l’augmentation des besoins énergétiques, et non l’inverse. Il ne s’agira donc pas de l’alignement des politiques sur les objectifs du développement durable. Les efforts actuels de réarmement sonnent le glas de bien des contraintes environnementales.
L’élection américaine marque un tournant clair dans le discours. Le président nouvellement élu l’a affirmé très clairement dans son adresse inaugurale. « Nous possédons quelque chose qu’aucun autre pays manufacturier n’aura jamais – la plus grande quantité de pétrole et de gaz de tous les pays du monde – et nous allons l’utiliser. »
Un certain nombre de banques avaient déjà quitté l’alliance Net Zero Banking (NZBA) avant même l’investiture, abandonnant ainsi les contraintes environnementales pesant sur leurs investissements. On peut alors s’interroger. La baisse de l’exploitation des hydrocarbures est-elle un objectif réalisable ? La rivalité des États-nations ne le favorise pas. De surcroît, il ne présente aucun intérêt propre pour aucun acteur. La bataille n’est pour autant pas perdue, mais elle doit s’adapter au réel et tirer avantage de la géopolitique au lieu de la subir. Les énergies dites vertes sont avant tout produites localement, elles doivent être promues pour leur contribution à la souveraineté.
Le débat public sur les politiques énergétiques est focalisé sur la durabilité et le changement climatique, alors que la souveraineté et la sécurité nationale restent les principaux moteurs des décisions nationales. La logique du système énergétique actuel est guidée par les enjeux géopolitiques, structurée autour du contrôle des stocks et des flux d’énergie par des mécanismes, tangibles, comme le raffinage, les oléoducs et les tankers, et intangibles, comme les marchés et les assurances.
Les besoins énergétiques du numérique sont en continuelle hausse
Le numérique présente une singularité dans l’effort de transition écologique. Ses besoins énergétiques croissent à l’inverse de la plupart des secteurs engagés dans un mouvement de baisse. Ce n’est toutefois pas une anomalie. Les liens entre l’industrie numérique et les questions environnementales sont plus complexes qu’il n’y parait à première vue. La dégradation environnementale a en effet deux conséquences, la nécessaire atténuation et l’inévitable adaptation. Autrement dit, d’une part, la montée des interdépendances entre les activités humaines et l’environnement doit être prise en compte. D’autre part les risques de confrontation croissent avec les difficultés environnementales.
Le numérique est au cœur de la réponse à ces deux défis. Il permet de prendre en compte les interactions avec l’environnement, et de distribuer les ressources avec une connaissance très fine des contraintes tant locales que globales. C’est ce que les plates-formes d’intermédiation, qui orchestrent les marchés entre producteurs et consommateurs de biens ou de services, font déjà dans de nombreux domaines, avec Google, Uber, etc. Distribuer l’électricité produite et stockée par d’innombrables acteurs est impossible sans les plates-formes numériques, qui seules savent orchestrer des marchés avec une connaissance fine et continue de la situation des acteurs. Il est remarquable d’ailleurs que les grands acteurs du numérique investissent désormais directement dans le secteur de la production de l’énergie, nucléaire ou renouvelable, d’abord pour alimenter leurs centres de données, mais à terme probablement comme gestionnaire global de l’électricité.
Les plates-formes sont donc au cœur des solutions. Mais elles sont aussi des instruments de la confrontation. Si l’interconnexion de tous les acteurs de la société a permis des développements extraordinaires, la difficulté de garantir la sécurité du réseau conduit inexorablement à une militarisation de la société dans son ensemble. Les tentatives de régulation sont de peu d’impact sur cette évolution.
Le numérique est devenu après les espaces physiques que sont la terre, la mer ou l’air, l’espace où se déploient les conflits. La guerre en Ukraine en offre la première démonstration avec la généralisation des armes sans pilote, l’utilisation des cryptomonnaies, les nouveaux moyens cartographiques basés sur les smartphones. L’intelligence artificielle connaît, comme de nombreuses technologies par le passé, un développement entraîné par la défense. Il serait illusoire dans cette période de militarisation d’espérer voir la consommation énergétique du numérique baisser.
Alors que faire ? La solution pourrait être dans la recherche de souveraineté. Si la sécurité était acceptée comme l’objectif principal pour tous les États, en particulier par les principaux blocs géopolitiques, la question pourrait alors se ramener à celle de la transition vers une sécurité à long terme dans chacun d’eux. La réponse pourrait être double : construire la capacité des nations à dépendre de l’énergie produite localement, et briser les dépendances énergétiques internationales existantes. Les deux peuvent être atteints en substituant les sources d’énergie locales et les réseaux de distribution intelligents aux modèles de commerce de l’énergie à longue distance existants. Une telle transition est déjà à portée de main, le prix de l’énergie renouvelable par watt ayant considérablement diminué par rapport au prix des autres formes de production d’électricité. Il faut faire de la dure réalité de cette boucle infernale un atout et non un écueil.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
09.03.2025 à 09:28
Neurotechnologies : nos pensées seront-elles à vendre ?
Texte intégral (2224 mots)

Les interfaces entre cerveaux humains et ordinateurs se développent, poussées par les progrès technologiques, les avancées de l’intelligence artificielle et les promesses d’utilisations médicales. Au point de faire craindre une future commercialisation de nos pensées les plus intimes. Mais peut-on réduire nos pensées à un ensemble de données collectées par des neurotechnologies ? Est-il souhaitable que l’on puisse un jour vendre nos données cérébrales ?
Les neurotechnologies sont des dispositifs qui font l’interface entre le cerveau et des machines. Ils sont au départ élaborés à des fins médicales.
L’utilisation des neurotechnologies dans le secteur médical est aujourd’hui en voie d’être encadrée, par exemple en France, en ce qui concerne l’imagerie cérébrale, en Europe et, plus largement, dans le monde, par une éthique médicale commune. Si cet encadrement reste à approfondir, en particulier en raison de ses liens avec l’intelligence artificielle (IA), il faut souligner que les utilisateurs et leurs « données cérébrales » ne sont plus juridiquement et éthiquement protégés dans le cadre d’utilisations non médicales.
Pourtant, des neurotechnologies sont déjà commercialisées auprès du grand public en bonne santé, par exemple dans l’éducation et le bien-être, ou développées dans le cadre de projets de jeux vidéo (pour l’instant non commercialisé) et dans le domaine du travail.
De plus, ces dispositifs sont d’ores et déjà conçus pour apprendre à décrypter nos pensées — qui reste aujourd’hui un objectif à long terme. Ceci laisse craindre que la commercialisation de données cérébrales permette d’influencer, de manipuler ou d’assujettir les humains.
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Neurotechnologies : de quoi parle-t-on ?
Certains dispositifs neurotechnologiques sont implantés directement dans le cerveau. On parle de technologies « invasives » ou d’implants cérébraux. C’est le cas par exemple des dispositifs à des fins médicales des entreprises Synchron et Precision Neurosciences.
Il existe également des neurotechnologies dites non invasives, comme des écouteurs, des lunettes ou des bandeaux. Meta, par exemple, développe un dispositif qui ne requiert pas de chirurgie mais qui reste aujourd’hui trop massif pour être déployé. Ces neurotechnologies non invasives permettent d’enregistrer des électroencéphalogrammes (EEG) — ou, dans le cas de Meta, des magnétoencéphalogrammes — ce qui permet de capter certaines ondes cérébrales qui sont ensuite numérisées, afin d’être traitées par des systèmes d’IA.
Un retour de la machine vers le cerveau de la personne, dit « neurofeedback », est possible après traitement des informations par ces systèmes d’IA.
Vendre des pensées ? Une idée pas si simple à réaliser
L’étude du cerveau, dans son sens le plus large, génère des volumes considérables de données, communément appelées « données cérébrales ». Elles peuvent être moléculaires, cellulaires, génétiques, anatomiques, fonctionnelles, comportementales, computationnelles ou encore venant de l’activité neuro-électrique du cerveau (appelé aussi « rythme cérébral »).
Cette diversité de données regroupées sous le nom de « données cérébrales » n’est pas mesurable et visualisable avec les mêmes techniques, ce qui donne une diversité d’approches, de théories et de conceptions scientifiques de la pensée, qui s’entrechoquent également avec des conceptions plus philosophiques ou théologiques de la pensée, qui, elles, ne se mesurent pas.
Le concept de « vie privée mentale » n’est donc pas facile à définir, tant neuroscientifiquement que philosophiquement. La pensée humaine est et restera toujours bien plus complexe et floue que de simples réseaux de neurones visualisables, mesurables, calculables et transférables via les neurotechnologies et des systèmes d’IA.
Sommes-nous ce que nous pensons ?
Admettre que la pensée humaine serait assimilable au fonctionnement d’un ordinateur et donc potentiellement vendable, comme le proposent les « visionnaires transhumanistes », se poser la question de la possibilité qu’un jour nous puissions les télécharger sur un support numérique et vivre éternellement, c’est supposer — et imposer à tous — que ces données cérébrales, qui sont collectées grâce aux neurotechnologies, traitées par les systèmes d’intelligences artificielles et qui sont stockées dans des centres de données soient véritablement et intégralement nos pensées.
Cela appelle à se poser la question de ce que signifient réellement ces données cérébrales. Sont-elles suffisantes pour caractériser un être humain ?
Si toutes nos pensées, nos souvenirs, notre imagination, nos émotions, notre comportement et notre subconscient se passent dans le cerveau, si tout ce que nous pensons, sentons ou désirons ne résulte que de l’activité cérébrale de milliards de neurones, au sein de différentes aires cérébrales, qu’est-ce qui fait notre subjectivité, notre unicité, notre singularité ?
Sommes-nous enfermés dans un paradigme neurobiologique ?
Ne serions-nous pas, ici, devant une conception matérialiste de la pensée, l’assimilant à un calcul et la considérant comme mécanisable, et donc vendable, qui reposerait sur un « réductionnisme neurobiologique » ?
C’est en tout cas à partir de ces approches neurobiologiques, devenues paradigme scientifique (à savoir « nos pensées peuvent être décrites et reproduites par l’observation de signaux neuronaux »), que les sciences cognitives, la cybernétique, l’IA et les neurosciences évoluent depuis 1943. C’est aussi selon ce paradigme qu’évolue la neuroéthique.
Aujourd’hui, c’est à cette frontière de la conscience et des pensées que se cache une porte vers notre intimité et notre liberté, vers notre humanité la plus profonde, que ces technologies nous proposent d’ouvrir. Le cerveau en est le refuge, c’est la partie privée de nous-mêmes, le point ultime de notre vie privée. Il nous faut donc nous assurer que ces connaissances sur la conscience et sur le cerveau, que ces neurotechnologies et l’IA, soient utilisées pour le bien commun, sans compromettre notre intégrité psychique, notre intimité, notre sécurité et notre liberté de pensée.
Il faut protéger les données cérébrales des utilisations abusives
Malgré les interrogations et le flou sur ce qu’est la pensée, c’est l’ombre d’une menace « pour l’intimité psychique et la liberté de penser, mettant ainsi en danger la démocratie et la liberté politique » qui est pressentie, pour reprendre les termes de l’Unesco.
Les enjeux éthiques, juridiques et sociétaux qui se dessinent à travers cette problématique sont vertigineux.
À l’heure actuelle, parce que l’on ne connaît pas bien la signification précise des données cérébrales collectées, celles-ci ne sont pas encore légalement considérées comme des données biométriques et/ou des données sensibles.
Vers un cadre de gouvernance mondiale
De nombreux défis, problèmes et préoccupations entourent le développement d’un cadre de gouvernance des données cérébrales. Outre leur diversité technique, elles sont générées dans différentes juridictions : elles sont donc soumises à des principes éthiques et juridiques distincts et suscitent des préoccupations éthiques et juridiques variées. Néanmoins, vu la vitesse de déploiement de ces neurotechnologies et le caractère international des marchés, il est nécessaire de s’accorder sur plusieurs niveaux géographiques (pays, Europe et international) et dans un laps de temps restreint.
Si un consensus n’est pas encore réellement trouvé par les chercheurs engagés dans ces réflexions, ceux-ci préconisent d’ores et déjà un examen contextuel de la gouvernance des données cérébrales prenant en compte les spécificités des cultures, des pays…
Un travail international sur les enjeux éthiques des neurotechnologies a été initié par l’Unesco en mai 2024. Il s’achèvera en novembre 2025 par la proposition d’un cadre éthique mondial pour les neurotechnologies.
Cette future recommandation doit s’inscrire dans la continuité des travaux menés en 2021 et en 2023 sur les implications éthiques des neurotechnologies. Ces travaux ont souligné la nécessité d’une recommandation éthique et d’un cadre de gouvernance mondiale solide, flexible et évolutif, permettant d’assurer la protection des droits humains et des libertés fondamentales. Le rapport de 2021 identifiait les menaces que les neurotechnologies faisaient peser sur les droits et les libertés fondamentales, comme l’intégrité personnelle et psychique. Tandis que le rapport de 2023 a montré que le rythme de l’innovation dans ce domaine des neurotechnologies s’était accéléré avec l’utilisation et la convergence avec l’IA et l’IA générative.
Ce travail de l’Unesco est complété par celui de l’OCDE. En parallèle des travaux de ces instances internationales, de récentes études de chercheurs mettent en lumière plusieurs considérations essentielles qui nécessitent un examen approfondi pour faire progresser les réflexions, dont une évaluation des risques, nécessaire et indispensable, car les données collectées au moyen des neurotechnologies peuvent être des données qui, d’une manière ou d’une autre, seraient liées à la conscience, aux pensées et aux souvenirs.

Laure Tabouy est membre de la société des neurosciences et de la société internationale de neuroéthique