16.07.2026 à 17:18
L’affaire des rayons N : l’une des plus grandes bavures scientifiques de l’histoire
Texte intégral (2338 mots)

Il faut le croire pour le voir : voilà ce qui a conduit des scientifiques renommés à percevoir des rayons émis qui finalement n’existaient pas. L’affaire des rayons N illustre l’un des plus grands égarements collectifs de l’histoire de la physique, et rappelle pourquoi la science reste la meilleure protection contre ses propres illusions. Cette affaire constitue un exemple marquant de bavure scientifique.
En 1903, le professeur Blondlot, scientifique de premier plan, professeur à l’université de Nancy, membre de l’Académie des sciences reconnu pour son travail expérimental, publie une série d’articles dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences sur la mise en évidence des rayons N (pour Nancy). Cette annonce s’inscrit dans une course à la découverte de nouveaux types de rayonnement. En 1895, les rayons X ont été mis en évidence par le physicien allemand Whilelm Röntgen (qui sera récompensé par le prix Nobel de physique) et en 1896, Becquerel découvre la radioactivité qui sera étudiée et comprise par Pierre et Marie Curie. Ces trois découvreurs se verront attribuer le prix Nobel de physique en 1903.
Ces fameux Rayons N seraient émis lors d’une décharge d’une lampe électrique utilisant un bâtonnet céramique incandescent au lieu d’un filament métallique. Cette lampe développée par Walther Nernst est un dispositif innovant à cette époque. Blondlot affirmait que, lorsque les rayons N issus de la lampe atteignaient un écran faiblement éclairé, celui-ci devenait légèrement plus brillant. Cette variation était extrêmement subtile, proche du seuil de perception visuelle, et nécessitait un observateur expérimenté. Blondlot pensait ainsi pouvoir suivre la propagation, la réfraction et la diffraction de ces rayons, en s’inspirant des méthodes de l’optique classique.
En optique, lorsque l’on veut étudier un rayonnement complexe, on le décompose à l’aide d’un prisme. Par exemple, quand la lumière blanche passe au travers d’un prisme en verre, elle se décompose en une multitude de couleurs (longueurs d’onde) visibles. C’est la superposition de cet ensemble qui donne la lumière blanche.
Un problème de détecteur
Dans le cas des rayonnements observés par le Pr. Blondlot, l’étude des rayons N nécessite un prisme en aluminium que l’on place sur le trajet entre la lampe et l’observateur. Au début du XXe siècle, les scientifiques n’avaient pas encore à leur disposition des capteurs perfectionnés. Leur meilleur détecteur était… leur œil et cela nécessitait de travailler dans une quasi-obscurité. À cette époque, il s’agissait d’une pratique tout à fait acceptable. Néanmoins, pour répondre aux critiques de ce protocole à la suite de la publication des premiers résultats, des plaques photographiques ont ensuite été utilisées pour capter les Rayons N.
Malgré la fébrilité entourant cette découverte, une polémique entre les scientifiques français et anglais enfle (exacerbée par une rivalité scientifique nationale) puisque de nombreuses équipes de recherche anglo-saxonnes et allemandes ne parviennent pas à reproduire les observations des rayons N alors que des expériences de confirmation sont rapportées dans plus de 300 publications impliquant 100 coauteurs.
Une expérience à l’aveugle
En février 1904, la revue Nature consacre un éditorial discutant des expériences de Blondlot. Si la découverte est présentée avec sérieux, le texte souligne déjà le caractère inhabituel et délicat des observations, reposant sur de faibles variations de luminosité perçues à l’œil relayant ainsi certaines critiques issues de la communauté scientifique internationale.
Sans rejeter les résultats, la revue insiste sur la nécessité de confirmations indépendantes. Ainsi, Nature soutient la démarche indépendante du physicien américain Robert W. Wood, spécialiste de l’optique, curieux du phénomène qui se rend au laboratoire du professeur Blondlot pour étudier le protocole expérimental.
Il étudie sur place le protocole expérimental et comprend rapidement que l’observation à l’œil nu est très subjective et l’utilisation des plaques photographiques par l’équipe nancéienne pour apporter des preuves objectives de l’existence des rayons N n’est pas convaincante. En effet, Wood pressent que, la durée d’exposition étant critique, l’expérimentateur peut être tenté de surexposer la plaque, même inconsciemment. Il décide alors de mettre en place une variation dans l’expérience : lors des expériences dans la quasi-obscurité, il retire de temps à autre le prisme, élément majeur de l’expérience, à l’insu du Pr. Blondlot et de ses assistants. Ces derniers continuent pourtant d’observer les Rayons N.
En proposant cette méthodologie, Wood est précurseur dans l’utilisation de l’expérience « en aveugle » en physique expérimentale. Cette méthode consiste à mener une expérience dans deux configurations : une qui est censée donner un résultat positif et une autre un résultat négatif. Un observateur met en place une des deux configurations tandis que l’expérimentateur ignore le résultat qui doit être attendu. Ce protocole élimine les biais liés à la personne menant l’expérience, en particulier quand celle-ci souhaite voir des résultats positifs.
Wood conclut qu’il s’agit d’un phénomène d’autopersuasion que de simples expériences en aveugle auraient permis de mettre en évidence. L e rapport d’expérience qu’il produit dans la revue Nature à la suite de sa visite signe la fin de l’aventure des rayons N. Ainsi, pendant trois ans, un ensemble de scientifiques (de domaines différents : physiciens, biologistes, médecins) reconnus pour leurs qualités d’expérimentateurs ont perçu, à tort, les effets des rayons N. Environ 300 publications produites par une centaine de scientifiques ont documenté les propriétés de ces rayons inexistants. Il s’agit d’un cas d’hallucination, d’autoconfirmation collective, chacun alimentant la croyance portée par un enthousiasme scientifique débordant.
Des leçons toujours d’actualité
De cet épisode, nous pouvons retirer au moins deux leçons pour mener objectivement ou analyser des investigations scientifiques. Tout d’abord, la nécessité de prendre conscience du contexte ; une découverte, publiée dans la précipitation, surtout si elle se place dans le développement d’un nouveau champ scientifique, doit être reçue avec circonspection. En particulier, des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves plus qu’ordinaires (au-delà de l’affirmation « je les vois » dans le cas traité ici). Deuxièmement, une adaptation simple du protocole expérimental telle qu’une expérience en aveugle permet souvent de conclure à l’existence ou non d’un phénomène.
Cet exemple du début du XXe siècle peut toujours nous éclairer sur notre présent. En effet, les attaques contre la science et ses institutions sont de plus en plus nombreuses, présentant les résultats issus de la démarche scientifique comme une opinion. Or, cette démarche est la plus sûre pour comprendre les mécanismes naturels. Elle permet de s’affranchir des a priori, des observations évidentes et même des scientifiques qui s’égarent.
Gardons tout de même en tête que la science, bien que construite sur la rationalité et la démonstration rigoureuse, est menée par des personnes influencées par leurs émotions. Oublier un temps la démarche scientifique peut conduire à des bavures scientifiques. Néanmoins, le processus de la démarche scientifique permet de corriger ces dérives inconscientes. Il faut bien distinguer ces égarements méthodologiques passagers des erreurs classiques de l’investigation scientifique. Ainsi, l’hypothèse largement acceptée de l’existence de l’éther comme support de propagation de la lumière s’est avérée inexacte. Cela fait partie intégrante de la démarche scientifique et est bénéfique dans la construction de la science. À l’autre bout du spectre, on trouve les fraudes scientifiques, de plus en plus nombreuses (par exemple Jan Hendrik Schön a délibérément fabriqué des données dans le cadre de ses recherches en nanoélectronique constituant ainsi un cas de fraude scientifique). Une bavure scientifique n’est pas une fraude, mais peut advenir lorsque les émotions prennent temporairement le pas sur la méthode.
Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.07.2026 à 16:23
Lutter contre les incendies avec des produits qui aggravent le changement climatique et nuisent à la santé : les pompiers au piège des PFAS
Texte intégral (2925 mots)
Les PFAS (substances per — et polyfluoroalkylées) ont d’abord été célébrés comme une innovation industrielle, permettant notamment de lutter plus efficacement contre les incendies. Aujourd’hui, ils sont pourtant au cœur d’une crise sanitaire et environnementale mondiale. Les pompiers sont pris au piège d’un cycle infernal, entre le besoin de PFAS pour protéger les populations (et eux-mêmes !), l’exposition à ces composés dangereux, et la contribution au réchauffement climatique des gaz fluorés libérés lors des feux… qui aggrave en retour les risques d’incendie.
Découverts à la fin des années 1930, les PFAS sont des composés synthétiques qui ont séduit l’industrie grâce à des propriétés uniques : une stabilité thermique exceptionnelle, une résistance chimique remarquable, ainsi qu’une capacité à réduire fortement la tension superficielle des liquides, les rendant à la fois hydrophobes et lipophobes.
Ces caractéristiques en ont fait des ingrédients incontournables dans de nombreux secteurs : des revêtements antiadhésifs (comme le PTFE, plus connu sous le nom de Téflon) aux textiles imperméables… en passant par les mousses extinctrices utilisées par les sapeurs-pompiers.
Pourtant, leur persistance extrême dans l’environnement, on les surnomme d’ailleurs les « polluants éternels », et leur bioaccumulation dans les chaînes alimentaires ont progressivement révélé un envers du décor : ces substances, conçues pour protéger, sont devenues une menace insidieuse pour la santé humaine et les écosystèmes.
Aujourd’hui, cette contradiction entre innovation et risques est particulièrement poignante dans la lutte contre les incendies, et l’exposition des pompiers qui sont en première ligne.
Les PFAS, alliés historiques de la lutte contre l’incendie
Dans le domaine de la sécurité incendie, les PFAS jouent un rôle décisif depuis les années 1960. Leur incorporation dans les mousses a permis une avancée majeure dans l’extinction des feux de liquides inflammables (hydrocarbures, solvants, etc.). En effet, en formant un film aqueux à la surface du combustible, ces mousses isolent l’oxygène et étouffent les flammes avec une efficacité inégalée.
Les PFAS ont également été intégrés dans les équipements de protection individuelle des sapeurs-pompiers (tenues, gants, bottes) pour améliorer leur résistance thermique, leur imperméabilité et leur résistance aux hydrocarbures.
Ces innovations ont transformé les conditions de travail des pompiers : ils permettent de réduire les temps d’intervention grâce à une extinction plus rapide des feux ; de mieux protéger les pompiers eux-mêmes contre les brûlures et les projections de produits chimiques ; et de diminuer leur exposition aux fumées toxiques en limitant la durée des opérations en milieu hostile.
Sur le papier, les PFAS semblaient donc parfaits : ils sauvaient des vies et protégeaient l’environnement en réduisant la durée des émissions polluantes liées aux incendies. C’était sans compter les conséquences imprévues.
L’exposition multiple des sapeurs-pompiers : un risque sous-estimé
L’omniprésence des PFAS dans l’univers des pompiers en fait aussi une source majeure d’exposition professionnelle.
Celle-ci ne se limite pas à l’utilisation directe des mousses extinctrices. Elle est multiforme et diffuse, car les équipements de protection individuels, l’environnement des casernes, les fumées, l’eau et les sols sont tous contaminés.
En effet, sous l’effet de l’usure, des lavages répétés, de la chaleur ou du contact prolongé, les PFAS peuvent migrer depuis les tissus ou les revêtements des équipements de protection et pénétrer l’organisme par contact cutané ou inhalation.
De plus, les poussières, les véhicules d’intervention, les casiers ou les sols des centres de secours sont souvent imprégnés de PFAS, créant une exposition chronique pour les pompiers — même en dehors des opérations.
Les PFAS présents dans les matériaux touchés par le feu (moquettes, isolants, plastiques) se dégradent partiellement lors des combustions et libèrent des composés toxiques inhalés par les pompiers.
Enfin, les exercices d’extinction ou les interventions sur des sites industriels peuvent laisser des résidus de mousses d’extinctions qui polluent durablement les nappes phréatiques, exposant les pompiers par ingestion ou contact lors de futures interventions.
Cette exposition cumulée est d’autant plus préoccupante que les PFAS sont associés à des risques sanitaires graves : cancers (rein, testicules, pancréas), troubles thyroïdiens, immunodépression, complications pendant la grossesse, ou encore maladies hépatiques.
Des études épidémiologiques ont mis en évidence des taux élevés de pathologies chez les professionnels exposés.
Le cycle infernal : PFAS, réchauffement climatique et multiplication des feux
Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Les PFAS contribuent à aggraver la crise climatique, créant un cercle vicieux. En effet, lors des feux, les PFAS se volatilisent : c’est-à-dire que, loin de disparaître, ils passent dans l’atmosphère.
D’une part, les PFAS à chaîne carbonée courte (entre 1 et 4 atomes de carbone) possèdent une tension de vapeur élevée à température ambiante, ce qui leur permet de passer en phase gazeuse naturellement.
D’autre part, les PFAS à chaîne longue soumis à de hautes températures (comme lors d’un incendie) se décomposent et libèrent des gaz fluorés. Ceux-ci ont des pouvoirs de réchauffement global colossaux, jusqu’à 23 000 fois supérieur à celui du CO₂ pour certains composés comme le tétrafluorométhane (CF4) ; et leur durée de vie atmosphérique se mesure en centaines voire en dizaines de milliers d’années, bien au-delà de celle du CO2.
Le problème est donc autoentretenu : les PFAS favorisent l’extinction des feux mais leur contribution au réchauffement climatique est de nature à augmenter la fréquence et l’intensité des incendies, notamment dans les régions tempérées comme l’Europe du Sud.
Résultat : les sapeurs-pompiers sont contraints d’intervenir plus souvent, s’exposant davantage aux PFAS… qui aggravent le problème. Un cercle vicieux dont il est difficile de sortir.
Vers une réglementation équilibrée : comment protéger sans sacrifier la sécurité ?
Face à ces constats, les autorités sanitaires et environnementales ont réagi. En Europe, la réglementation REACH et la directive de 2020 sur l’eau potable ont déjà restreint l’usage de certains PFAS, et une interdiction totale est en discussion pour 2025-2030.
Aux États-Unis, l’Agence de protection de l’environnement (dite « EPA ») a fixé des seuils maximaux pour les PFAS dans l’eau potable, tandis que plusieurs États ont banni les mousses contenant ces substances.
Pourtant, dans le domaine de la lutte contre l’incendie, une approche progressive s’impose. Une interdiction brutale des PFAS dans les mousses et les équipements de protection en l’absence d’alternatives aussi performantes pourrait compromettre la sécurité des pompiers.
C’est pourquoi les experts scientifiques plaident pour un phasage réaliste, permettant aux industriels de développer des solutions de remplacement (mousses sans PFAS, équipements innovants) ; un accompagnement des professionnels, avec des campagnes de dépistage pour les pompiers exposés et des protocoles de décontamination des casernes ; une recherche active sur les alternatives durables, comme les mousses à base de tensioactifs biodégradables ou les revêtements sans fluor (le fluor se lie très solidement aux atomes de carbone et rend les PFAS extrêmement résistants à la dégradation).
Le projet ALERT-PFAS : éclairer pour agir
C’est dans ce contexte complexe que le projet européen ALERT-PFAS Interreg Sudoe a été lancé en 2024. Un de ses objectifs est de comprendre le cycle de vie des PFAS dans l’univers des sapeurs-pompiers, depuis leur utilisation jusqu’à leur dispersion dans l’environnement, en passant par leur impact sur la santé des professionnels.
Nous avons mené une campagne de mesures des PFAS inédite au niveau du Service Départemental d’Incendie et de Secours de l’Hérault (SDIS34) mais aussi en Espagne et au Portugal, des pays partenaires du projet.
Nous analysons des sources d’exposition des pompiers aux PFAS (mousses, équipements de protection, fumées, eaux usées) et modélisons les risques pour identifier les scénarios les plus critiques et proposer des mesures de prévention ciblées.
Enfin, nous sensibilisons les acteurs (pompiers, élus, industriels) aux enjeux des PFAS et aux bonnes pratiques pour limiter leur impact.
L’auteur remercie pour leurs contributions : le Lieutenant-Colonel Raphaël DU BOULLAY et Fanny CHOULET du SDIS 34 (sapeurs-pompiers de l’Hérault) ; Mona SEMSARILAR, directrice de recherche CNRS à l’Institut européen des membranes ainsi que Georginan BOUTAOUAKOU et Florence CHARNAY-POUGET de l’Institut de Chimie de Clermont-Ferrand.
Gilles Mailhot a reçu des financements du programme Interreg Sudoe pour le projet ALERT-PFAS.
14.07.2026 à 18:48
Quel est le point commun entre les muons cosmiques et l’astronaute Sophie Adenot ?
Texte intégral (2714 mots)

Alors que vous lisez ces lignes, vous êtes bombardé en permanence par une dizaine de milliers de muons cosmiques. On a beau ne pas s’en rendre compte, cela reste vertigineux. Ce qui est très curieux, c’est que ces muons sont des particules particulièrement instables, qui ne vivent en moyenne que 2,2 microsecondes avant de se désintégrer en électrons.
Mais alors, d’où viennent-ils et comment nous atteignent-ils ? Curieusement, la réponse a à voir avec l’âge du capitaine, ou plutôt celui de Sophie Adenot quand elle reviendra de la station spatiale internationale.
Les rayons cosmiques primaires arrivent de l’espace. Ce sont essentiellement des protons. Quand des rayons cosmiques atteignent la haute atmosphère terrestre (entre quinze et vingt kilomètres d’altitude), ils frappent des atomes d’azote et d’oxygène. Ces collisions produisent des « pions chargés », des particules instables qui se désintègrent quasi instantanément en muons.
En 2,2 microsecondes, même à la vitesse ultra-proche de celle de la lumière à laquelle il se déplace, un muon ne parcourt pas plus de 660 mètres. S’il est créé à quinze kilomètres d’altitude, jamais il ne peut arriver sur Terre. Mais alors, comment se fait-il que nous soyons bombardés de muons à chaque instant ?
Pour le comprendre, je vous propose un voyage dans le temps, à la découverte de Galilée et Einstein, et dans l’espace, en compagnie de l’astronaute Sophie Adenot.
Le principe de la relativité, de Galilée à Einstein
Galilée avait posé le principe de la relativité. Il avait pris l’exemple de la cale d’un bateau. Avec mes étudiants je prends l’exemple d’un train, qui est plus stable qu’un bateau qui tangue. Imaginez que vous placez un laboratoire de physique dans un train, laboratoire fermé et sans accès au monde extérieur. Vous pouvez faire toutes les expériences de physique que vous voulez, vous ne pourrez pas détecter si le train est en mouvement ou bien s’il est au repos — attention, il ne faut pas que le train accélère, sinon des forces fictives apparaissent dans le laboratoire et vous pouvez en déduire le mouvement du train !
Ce principe de relativité a deux conséquences incroyables : la première est que le mouvement est relatif (on se déplace toujours par rapport à quelque chose) ; la seconde est que le repos absolu n’existe pas.
Toute cette discussion part d’un présupposé implicite, tellement implicite qu’on ne l’avait pas évoqué : le temps est absolu. C’est le même temps, la même horloge pour l’observateur dans le train et pour un observateur à la gare. Le temps s’écoule de manière uniforme, c’est une sorte de grille rigide qui séquence l’espace.
Pour sauver le principe de relativité, Albert Einstein avait englobé le temps dans le référentiel lui-même. Le temps n’est plus absolu, il devient relatif. Chaque observateur mesure son temps à lui, qu’on appelle « temps propre ». Il n’y a pas de temps qui est meilleur qu’un autre, le tout est de bien distinguer de quel temps on parle. Le cadre de référence n’est plus l’espace relatif auquel on ajoute un temps absolu, mais un espace-temps relatif. D’où le terme de théorie de la relativité bien sûr.
Le paradoxe des jumeaux
En 1911, Paul Langevin popularise une conséquence troublante de la relativité d’Einstein. C’est le paradoxe des jumeaux.
Imaginez deux jumeaux Alice et Bob. Alice part dans un voyage vers Proxima du Centaure, l’étoile la plus proche de la Terre (après le Soleil bien sûr). Cette étoile se trouve à quatre années-lumière de la Terre. Mettons qu’Alice file dans un vaisseau spatial à 99 % de la vitesse de la lumière. Elle part de la Terre, arrive à Proxima du Centaure et puis fait demi-tour et revient, sans même s’arrêter pour boire un café.
Bob voit Alice faire ce déplacement quasiment à la vitesse de la lumière pendant qu’il reste sur la Terre. Vu que Proxima du Centaure se trouve à quatre années-lumière, Bob mesure huit ans entre le départ et le retour d’Alice. Huit vraies années. Bob aura fêté huit fois son anniversaire, il aura mangé huit fois du gâteau et soufflé huit fois les bougies.
Comme Alice se déplace à des vitesses incroyables (99 % de la vitesse de la lumière), Bob voit l’horloge d’Alice se dilater par rapport à la sienne. Les physiciens peuvent vous calculer cette chose précisément, c’est le facteur de dilatation. Dans notre cas, c’est un facteur sept : dans son vaisseau, Alice voit 1,143 an s’écouler (huit divisé par sept), soit 13 mois et 22 jours. Alice aura fêté un seul anniversaire dans son vaisseau, elle aura mangé une seule fois du gâteau et soufflé une seule fois les bougies. Quand elle rejoint Bob sur Terre, elle trouve un Bob plus vieux de huit ans alors qu’elle-même est plus vieille d’un peu plus d’un an. C’est la première partie du paradoxe des jumeaux, que j’appelle version faible du paradoxe des jumeaux.
L’autre partie du paradoxe des jumeaux est un petit jeu mental, que Richard Feynman a développé de la manière la plus claire possible dans ses cours de physique. Pour Alice dans sa fusée, c’est Bob qui s’éloigne, Alice ne bouge pas par rapport à la fusée. Donc Alice imagine que Bob devrait être plus jeune car c’est Bob qui a bougé par rapport à Alice. La situation semble symétrique entre Alice et Bob et on ne sait pas savoir quel jumeau doit être plus jeune que l’autre. Assurément, ils ne peuvent pas être tous deux plus jeunes en même temps. C’est exactement la version forte du paradoxe des jumeaux.
En vérité, on a l’impression que la situation est symétrique mais elle ne l’est pas vraiment. Tant qu’Alice s’éloigne de Bob, il est impossible de dire qui est en mouvement dans l’absolu, car comme on l’a vu le mouvement est relatif. Sauf qu’Alice doit faire demi-tour à Proxima du Centaure pour revenir sur Terre. En faisant son demi-tour, elle voit bien que c’est elle qui bouge alors que Bob reste à la maison tranquille comme Baptiste. Donc, Alice fait un demi-tour, Bob ne fait pas de demi-tour, c’est bien Alice qui bouge, la situation n’est pas symétrique, Alice sera plus jeune.
Le cas Sophie Adenot
Dans la Station spatiale internationale, l’astronaute Sophie Adenot ne se déplace pas à des vitesses proches de la lumière, néanmoins la vitesse reste conséquente par rapport à celles que nous avons l’habitude de traiter sur Terre. La Station se déplace à 27 600 kilomètres par heure, le facteur de dilatation est faible mais non négligeable. Ceci étant, Sophie Adenot restera neuf mois dans la station. À la fin du voyage, elle bénéficiera quand même de l’effet relativiste : elle sera plus jeune de six millisecondes par rapport à nous, qui sommes restés sur le plancher des vaches. Si Sophie Adenot avait eu une sœur ou un frère jumeau, elle serait à jamais plus jeune que son jumeau.
Six millisecondes, ça vous paraît imperceptible à l’échelle humaine ? Pourtant, la finale du cent mètres homme des Jeux olympiques de Paris 2024 s’est gagnée sur moins que ça, c’étaient cinq millisecondes !
Boucler la boucle cosmique
Pour revenir à nos muons : comme ils se déplacent dans l’espace à des vitesses approchant celle de la lumière, leur horloge à eux est très dilatée par rapport à la nôtre. Dans leurs référentiels à eux, 2,2 microsecondes sont amplement suffisantes pour parcourir les quelque quinze ou vingt kilomètres qui les séparent de la surface de la Terre.
À lire aussi : Une chambre à étincelles pour voir les muons cosmiques
La mesure directe a été affinée en 1963 en comparant le flux de muons au sommet du mont Washington et au niveau de la mer. L’exemple des muons est d’ailleurs l’exemple canonique qu’avait pris Feynman pour illustrer la dilatation du temps dans son fameux cours de physique.
C’est ainsi que Sophie Adenot et les muons cosmiques ont un point commun. Tous les deux voyagent avec une horloge ralentie depuis la Terre et Sophie Adenot exploite en plus le paradoxe des jumeaux.
Pour les lecteurs intéressés, l’auteur renvoie à une de ses conférences grand public à l’Université de Mons, et à un simulateur de voyages paradoxaux qu’il a fabriqué pour ses étudiants de l’Université libre de Bruxelles.
Fabrizio Bucella ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.