23.02.2026 à 19:12
Rouleau compresseur.
- Médias et extrême droite / La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, Journalisme politique
Rouleau compresseur.
C'est une actualité qui a écrasé toutes les autres pendant une semaine entière : la mort de Quentin Deranque, militant néofasciste tué après une rixe avec des militants antifascistes, a totalement saturé le débat public. Les premières informations tombent un vendredi soir (13/02), en fin d'après-midi, et l'emballement est presque immédiat. Tout est réuni pour que les médias ne parlent plus que de ça : des vidéos accablantes ; un récit des événements installé par des petites vedettes de l'extrême droite médiatique ; l'implication potentielle de membres du collectif antifasciste (dissous) la Jeune Garde et de l'assistant parlementaire d'un député LFI ; des déclarations tapageuses émanant d'une très large partie du personnel politique.
Devant cette équation, les chefferies éditoriales n'hésitent pas longtemps : la mort de Quentin Deranque devient un fait médiatique « total » qui, dans la hiérarchie de l'information, supplante tous les autres sujets. Unes de journaux, magazines d'actualité, émissions de débats, interviews politiques, journaux d'information, reportages, enquêtes : la presse fait assaut de tous les formats pour traiter l'affaire de Lyon, et l'on a parfois l'impression de lire un seul et même grand journal, au sujet unique. Il n'y a certes pas tous les jours des morts directement liés à des affrontements politiques de rue : nous le disions plus haut, cet élément parmi d'autres raisons matérielles et objectives expliquent, d'un point de vue journalistique, que le sujet fasse « événement ». D'autant qu'à la faveur d'une mécanique désormais bien huilée, la machine Bolloré se met instantanément en branle pour faire « effet d'hégémonie » : propulser le sujet sur le devant de la scène et installer son cadrage des événements, main dans la main avec la fachosphère en général et le groupuscule d'extrême droite Némésis en particulier. Sa porte-parole, Alice Cordier, s'est notamment démultipliée d'Europe 1 à CNews, où elle enregistre au moins un passage par jour entre le 12 et le 16 février.
C'est néanmoins (très) loin d'être toujours le cas : disposant d'un pouvoir d'agenda et de hiérarchisation, les grands médias sélectionnent les faits de violence qu'ils vont traiter ; disposant d'un pouvoir de problématisation, ils choisissent la manière dont ils vont en parler : certains seront couverts à la manière de faits divers, là où d'autres seront montés en épingle et/ou analysés comme les symptômes de phénomènes sociaux et politiques. La mort d'El Hacen Diarra dans un commissariat ? Fait divers ; une dépêche suffira. Celle de Thomas Perotto à Crépol ? Émissions d'actualité à n'en plus finir, interviews politiques, débats sur le concept frauduleux de « racisme anti-blanc ». L'assassinat de l'ex-rugbyman Federico Martin Aramburú ? Fait divers, attendons le procès. De nombreux médias indépendants ont d'ores et déjà pointé le double standard flagrant que recouvre cette séquence médiatique [1].
Paradoxalement, la place qu'occupe l'événement n'est pas le gage d'une meilleure information. La course au scoop entraîne inévitablement ses cohortes d'erreurs ; la complaisance pour un récit directement dicté par une extrême droite dotée d'une crédibilité a priori, sa vague de désinformation ; le commentaire en plateau, sa part de conjectures et de divagations ; l'instantanéité exacerbée, son lot de biais ordinaires : présentisme, déshistoricisation.
Et il est peu de dire que les médias ont rechigné à inscrire cette rixe dans son contexte historico-politique. L'enracinement local et les exactions de l'extrême droite lyonnaise sont pourtant documentés depuis longtemps ; les mots d'ordre d'auto-défense antifascistes sont centenaires ; les affrontements, à Lyon particulièrement, sont récurrents. Mais nous avons là un fait social et politique qui n'intéresse pas, en règle générale, les médias dominants. Les défilés néofascistes, les expéditions racistes, les agressions et les meurtres commis par l'extrême droite ? Des faits divers, très rarement – pour ne pas dire jamais – des faits politiques, alors que dans le spectre des violences politiques, ils constituent incontestablement, de l'aveu des chercheurs spécialisés, la dynamique la plus saillante de la dernière décennie [2].
Le traitement médiatique n'a pas « seulement » occulté le contexte : il lui a instantanément préféré un cadrage articulé autour des liens réels ou supposés entre cette actualité… et LFI. Dès lors, le débat médiatique autour de la mort de Quentin Deranque s'est mué en véritable rouleau compresseur destiné à disqualifier, si ce n'est à criminaliser l'antifascisme en général, et LFI en particulier.
Le cadrage est hégémonique et tient dans une équation journalistique toute simple : si l'on voit de la violence politique dans la rue, c'est parce que LFI porte un « discours violent ». Voici, dans les premiers jours, le « contexte explicatif » que la presse veut bien entendre et laisser exister. Suivisme oblige, il coïncide avec les premières réactions du pouvoir politique et de l'extrême droite qui, tour à tour et sans attendre que les responsabilités pénales soient établies, vont unanimement pointer du doigt La France insoumise : « Il faut appeler un chat un chat, La France insoumise encourage depuis des années un climat de violence », synthétise la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, sur BFM-TV (16/02).
Les grands médias s'arrachent les acteurs les plus influents pour le spectacle, invités dans les formats les plus exposés à dérouler le leitmotiv : Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur, est au 20h de France 2 le dimanche soir (15/02) ; Gérald Darmanin, ministre de la Justice, trône le même jour dans l'émission dominicale « Le grand Jury » du trio RTL - Le Figaro - Public Sénat ; Jean-Philippe Tanguy dans celle du service public, « Questions politiques » (France Inter et Franceinfo, en partenariat avec Le Monde)… Recueillies en toute complaisance, leurs déclarations font immédiatement l'objet de dépêches AFP, reprises par l'ensemble de la presse. Elles donnent le ton de la couverture qui va suivre : qu'on lise Libération ou Le Figaro, que l'on regarde CNews ou TF1, que l'on écoute RTL ou France Inter, personne ne trouve rien à redire à ce cadrage : la « violence » de LFI est une évidence au sein du journalisme politique et, pour la plupart des médias, sa « responsabilité morale » est la question qui s'impose.
Elle est d'ailleurs le sujet de toutes les chroniques, de toutes les interviews politiques et de tous les éditos : « Quand la violence verbale est ainsi banalisée, estime Patrick Cohen, la violence tout court [...] est toujours au bout du chemin. » (France Inter, 16/02) Le pluralisme est atone, les interviews se muent en gardes à vue pour les membres de LFI… et en boulevard de calomnies pour ses opposants. Bref, « l'actu » est partout la même : « LFI dans la tourmente ».
Le « deux poids, deux mesures » de la séquence opère également à cet endroit précis du cadrage, et le traitement de l'assassinat de Federico Martin Aramburú, si les faits ne sont pas réellement comparables, est à cet égard un bon indicateur. Dans cette affaire, Loïk Le Priol, principal suspect, mis en examen pour « assassinat », est un militant du GUD, dont les liens avec le Rassemblement National sont avérés. Invité sur France Inter après la mort de Quentin Deranque (17/02), Manuel Bompard reproche aux intervieweurs, qui consacrent alors 20 minutes sur les 28 de l'entretien à la mise en accusation de La France insoumise, de ne pas avoir fait la même chose avec l'extrême droite lors de l'assassinat d'Aramburú. La remarque indigne Benjamin Duhamel et Florence Paracuellos : « Bien sûr que nous l'avons fait ! » Vérification faite : non, France Inter ne l'avait pas fait. Certes, l'assassinat de Federico Martin Aramburú était dans les journaux du matin, au 13h, et même dans ceux du soir. Mais dans les quinze jours qui ont suivi cet assassinat, pas moins de quatre représentants de l'extrême droite ont défilé dans la même case que Manuel Bompard, celle de 8h20 : dans l'ordre, Marion Maréchal, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Éric Zemmour. Résultat ? Pas une seule question ne leur fut adressée à propos de l'assassinat de Federico Martin Aramburú, ni, a fortiori, sur les liens entre le GUD et le RN ou plus généralement, sur la violence politique d'extrême droite. Pas une seule. À la même époque sur BFM-TV (25/03/22), Apolline de Malherbe posera bien la question à Jordan Bardella, lequel la balayera en une phrase : « N'essayez pas de chercher des liens. » Docile, l'intervieweuse n'y reviendra pas : la question n'était pas devenue le sujet prioritaire d'une interview… et encore moins un débat public national.
Le « discours violent » de LFI est un « ça va de soi » journalistique : les journalistes dégainent l'anathème en se croyant dispensés de toute argumentation, en même temps qu'ils passent sous silence la doctrine non-violente qui structure la philosophie du parti de gauche depuis sa naissance, laquelle est répétée clairement et régulièrement dans ses meetings et conférences. Ce refrain, bien sûr, n'est pas nouveau. Quelques signifiants creux permettent aux intervieweurs et aux débatteurs de synthétiser et rabâcher le crédo, comme la « brutalisation » ou la « bordélisation ». Mais que recouvrent réellement ces mots ? Lorsque les journalistes s'aventurent à les caractériser, c'est le drame : sur Franceinfo par exemple, Alix Bouilhaguet, qui n'en est pas à son premier usage de méthodes déloyales, est obligée d'aller piocher dans un meeting… de novembre 2022 pour retenir deux mots contre LFI : « méthodes impactantes ». Remis en circulation sur les réseaux sociaux, le court extrait fabrique naturellement la question de cette grande enquêtrice face au député Alexis Corbière : « [Jean-Luc Mélenchon] qui demande à ses militants dans la salle de passer à des "méthodes impactantes".... Est-ce que ça, il n'y a pas un crescendo dans une forme d'appel à la violence ? » (Franceinfo, 17/02) Une chose est sûre : parmi les commentateurs, il y a un crescendo dans une forme de n'importe quoi.
L'actualité a en tout cas donné une nouvelle vigueur à ce mantra journalistique déjà bien installé, et une nouvelle intensité à son matraquage. Il s'agit désormais de faire porter à La France insoumise la responsabilité non plus seulement d'un « discours violent », mais celle d'un homicide : « Aux soupçons d'antisémitisme, à la récente classification à l'extrême gauche, à la litanie des outrances verbales, s'ajoute désormais un mort. Celui de trop ? » (L'Opinion, 17/02) « Ils viennent de buter un mec », lâche sans retenue le chroniqueur Jérôme Lavrilleux sur RMC (17/02). LFI est un « danger public » en couverture de L'Express, en « extrême dérive » sur celle du Parisien ; Mélenchon est un « poison » à la Une de La Tribune dimanche et a du sang sur les mains dans Charlie Hebdo.
Dans ce bain de boue, l'extrême droite est à son aise. Elle fait l'agenda ; elle donne le ton... et la profession fait ce qu'elle a l'habitude de faire : caisse de résonance. Jordan Bardella décide-t-il opportunément de convoquer une conférence de presse ? Celle-ci se voit multi-télévisée en direct, avec son lot de bandeaux qui flashent, avant d'être commentée par les professionnels du bavardage comme s'il s'agissait d'une allocution présidentielle. Le dirigeant frontiste réclame-t-il un « front républicain » contre LFI ? C'est précisément ce dont vont discuter les journalistes, lesquels ne l'avaient, du reste, pas totalement attendu pour ce faire…
Après avoir à ce point normalisé l'extrême droite, il n'est pas étonnant que les grands médias installent ses mots d'ordre au cœur du débat public : des renversements relayés tantôt froidement comme autant d'actualités dignes d'intérêt – « Mort de Quentin Deranque : Jordan Bardella appelle à un "front commun" contre LFI » (AFP, 18/02) – tantôt très activement, notamment par les chaînes d'information en pointe dans la diabolisation forcenée de la gauche. « Lynchage de Quentin : LFI, nouvel ennemi ? », s'interroge par exemple Franceinfo (16/02) qui, la veille, n'hésitait pas à titrer l'un de ses plateaux : « Ultragauche, antisémitisme : LFI, ennemi politique n°1 ? » (15/02)
Cette séquence dessine un paysage dans lequel les médias d'information disparaissent au profit de salles d'interrogatoires, où les journalistes les plus en vue prennent le rôle de policiers… ou de procureurs. Une tendance que l'on observe sous ses traits paroxystiques dans l'audiovisuel, gangréné par l'éditorialisme sous toutes ses formes. Dans ce concert d'invectives et de partis pris à sens unique, le pluralisme est au tapis. À peu de choses près… Tout en apportant de l'eau au moulin en soutenant que LFI « minimise, nie, et donc banalise la violence », Patrick Cohen entend tout de même dénoncer la « campagne de rejet » qui vise le parti de gauche (France Inter, 18/02) : « Si les mots ont un sens, si on considère que LFI est une organisation criminelle – puisque le mot a été prononcé –, alors il faut la mettre hors d'état de nuire. » Si l'éditorialiste pensait dérouler un raisonnement par l'absurde, il est d'ores et déjà dépassé par la surenchère et l'hystérisation ambiantes : l'idée est en effet envisagée de façon très sérieuse par ses confrères et discutée comme telle sur plusieurs chaînes au même moment.
Sur CNews, Éric Naulleau se pose ainsi « la question de la légalité de LFI, de son interdiction ». Idem sur Franceinfo, où Agathe Lambret, intervieweuse du matin, interroge François-Xavier Bellamy sur l'opportunité « d'interdire LFI » (18/02). Sur un mode plus réservé, nombreux sont les éditorialistes à contempler leur œuvre en rêvant que cette séquence marque la « mort politique » de LFI. C'est le cas d'Isabelle Saporta sur LCI (18/02) : « Je pense que c'est la fin de Mélenchon […]. Je pense qu'il n'y aura plus de deuxième tour de Mélenchon. » Suivie un peu plus tard par Ruth Elkrief, qui ne livre pas les mêmes conclusions… mais témoigne du même espoir : « Est-ce qu'il va survivre à cette crise ? Moi je crois hélas que oui… Ce n'est pas normal, ce ne serait pas normal… » Mettre LFI « hors d'état de nuire » : tel est bien l'objectif de la séquence politico-médiatique.
L'autre renversement majeur, symptôme s'il en est de l'extrême droitisation généralisée du débat public, concerne bien sûr le traitement de l'antifascisme. À la faveur d'une symétrisation dépolitisée et totalement dénuée de sens, le récit journalistique fait état « au mieux » de « violences » entre « extrêmes » [3].
Certains commentateurs poussent l'orwellisation un cran plus loin : « l'antifascisme, c'est le fascisme ». Le slogan, qui demeurait jusqu'il y a peu l'apanage des habitués de CNews, se retrouve aujourd'hui sur le fronton de Marianne :
De toute façon « le fascisme n'existe pas en France » : c'est Renaud Pila qui le hurle sur LCI (18/02). Thomas Legrand – qui trônait le mois dernier dans Libération pour sonner l'alerte de la 25e heure au sujet de la « banalisation » de l'extrême droite –, titre aujourd'hui son billet : « S'acharner sur un homme à terre, ce n'est pas antifa, c'est fa ». Quand le bruit médiatique fait la boussole, l'inconséquence fait la ligne éditoriale…
Poursuivons avec LCI qui, huit ans après s'être demandé si les zadistes étaient « des "terroristes" comme les autres » suit la même dynamique en organisant un débat intitulé « Faut-il classer les antifas comme terroristes ? » (18/02) Le JDD titre quant à lui sans point d'interrogation – « L'antifascisme, un terrorisme comme les autres » (17/02) – et Le Figaro parle des « fascistes de l'anti-fascisme » (15/02). L'Opinion propose carrément d'« en finir avec la rhétorique de l'antifascisme » (17/02). Sur CNews (17/02), Éric Naulleau résume : « Il faut arrêter de dire militants antifascistes, ce sont des fascistes, ce sont des nazillons, ce sont les sections nazies qui tabassaient des opposants dans les rues de Berlin. »
Une « radicalisation de la diabolisation de l'antifascisme » : c'est dans les termes du sociologue Ugo Palheta [4] que nous pourrions synthétiser la nature de cette séquence politico-médiatique. Loin d'être une rupture, et encore moins un accident, elle ne pouvait advenir que sur un terrain progressivement préparé par des années de matraquage contre la gauche et de normalisation de l'extrême droite. Ce qui pose, au fond, cette question : qui brutalise vraiment le débat public ?
Jérémie Younes, avec Pauline Perrenot
[1] Lire par exemple le texte de Rokhaya Diallo « La violence politique à l'heure du deux poids, deux mesures » (Mediapart, 20/02).
[2] Lire par exemple : « Isabelle Sommier, sociologue : "Les violences politiques connaissent une augmentation significative avec un doublement des agressions depuis dix ans" », Le Monde, 19/02.
[4] Sur le plateau de Mediapart, 17/02.
17.02.2026 à 08:21
Une campagne de disqualification.
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / Israël, Palestine
Une députée propage une fake news, un ministre embraye… et les médias se font caisse de résonance.
Le 7 février, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires occupés palestiniens, Francesca Albanese, participe en vidéo à un forum de la chaîne qatarie Al Jazeera. Le lendemain, la députée Caroline Yadan reprend sur ses réseaux sociaux un visuel publié sur Instagram et X par une ancienne responsable de l'American Jewish Committee (AJC), qui met en exergue une (prétendue) citation de la rapporteuse lors de son intervention :
La députée agrémente le visuel d'une « demande [officielle] au Ministre des affaires étrangères de réagir en sollicitant la révocation immédiate d'Albanese de ses fonctions officielles à l'ONU » (X, 8/02). Le 10 février, la députée relaie un montage vidéo diffusé l'avant-veille par la chaîne Youtube de l'ONG UN Watch, décrite par Die Welt comme un « groupe de pression pro-israélien ». Celui-ci contient une coupe de 46 secondes, qui tronque de la même façon que le visuel les propos de Francesca Albanese : elle n'a pas prononcé « Israël est l'ennemi commun de l'humanité ».
Au départ, la manipulation (grossière) n'est reprise et endossée que par des titres marginaux. Causeur, le 9 février : « Scandale : lors d'un forum organisé par la chaîne arabe Al Jazeera, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens a déclaré […] que "l'humanité a un ennemi commun : Israël" ». Ou Atlantico, le 10 : « Obsédées résiduelles : Francesca Albanese désigne Israël comme "ennemi commun de l'humanité" ».
À compter du 10 février, la « polémique » prend une autre dimension, après que Caroline Yadan parvient à convaincre une cinquantaine de députés, la plupart de son groupe (Renaissance), d'adresser un courrier à Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, pour réclamer la démission de Francesca Albanese, sur la base de cette déclaration qu'elle n'a pas tenue. Atlantico, encore, publie une interview de Caroline Yadan (11/02), opportunité pour recycler une nouvelle fois, et dès la première question, la fake news sur « Israël ennemi de l'humanité » : « Quelle est votre réaction à chaud quand vous voyez une chaîne financée par les Français presque glorifier Francesca Albanese, alors qu'au même moment elle s'affiche avec le Hamas pour désigner Israël comme "ennemi de l'humanité" ? » Il est frappant de constater que tout est faux dans cette question : Francesca Albanese n'a pas désigné Israël comme « ennemi de l'humanité » ; elle ne s'affichait pas avec le Hamas pour ce faire ; le documentaire d'Arte sur lequel portait l'entretien, factuel lui, ne glorifiait en rien Albanese.
Nonobstant, l'opération politico-médiatique de Caroline Yadan est un succès : le jour-même, lors des questions au gouvernement, diffusées sur LCP, la députée obtient que le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot condamne les propos imaginaires de Francesca Albanese et réclame sa démission [1]. Les effets de l'officialité se font immédiatement sentir : une dépêche AFP tombe en fin d'après-midi et se retrouve partout. « Des "propos outranciers et coupables" : la France réclame la démission de la rapporteure spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens après des déclarations visant Israël » (11/02), reprennent par exemple France Info ou Libération. Le fait que la dépêche contienne le verbatim exact de Francesca Albanese, qui montre clairement qu'elle n'a pas prononcé la phrase qu'on lui prête, n'empêche visiblement pas les rédactions de titrer sur « des déclarations visant Israël ».
CNews en fait l'un de ses débats du soir et le présentateur Gauthier Le Bret cadre la discussion sur la fake news : « La rapporteure spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens accusée – c'est plus que des accusations parce qu'elle les a tenus ces propos, vous allez le voir dans le sujet – d'avoir tenu des propos plus qu'hostiles à Israël […]. » Dans le sujet en question, la chaîne ne va pas jusqu'à diffuser le montage trompeur, et relaie même les dénégations de Francesca Albanese. Peu importe ! Erik Tegnér (Frontières) en profite pour monter en généralité : « Ce n'est pas juste cette femme qui doit démissionner, c'est l'ONU qu'on doit démissionner ! »
Jean Quatremer (Libération) partage l'analyse, sur LCI le même jour : « Quand on écoute ce qu'elle a dit juste avant, cet ennemi commun, c'est Israël », affirme-t-il après avoir diffusé un nouveau montage des propos de Francesca Albanese qui, justement… coupe ce qu'elle dit « juste avant ». Quatremer fait lui aussi part des dénégations immédiates d'Albanese sur les interprétations malveillantes de sa phrase, mais n'y croit pas beaucoup, lui non plus : « Évidemment qu'elle visait Israël. Et en fait ce qu'elle nous ressort madame Albanese c'est le vieux cliché du complot juif mondial qui a été popularisé par les nazis, mais qui a été revu à la sauce progressiste en complot sioniste mondial. » Choqué, David Pujadas estime « qu'on peut comprendre » certaines critiques portées par Francesca Albanese, « mais c'est autre chose de dire [qu'] Israël est l'ennemi commun de l'humanité ». À ce stade, rappelons que Francesca Albanese n'a jamais prononcé ces mots. Et notons qu'à la suite de sa chronique, Jean Quatremer va recevoir les félicitations publiques de Caroline Yadan sur X : « Merci à Jean Quatremer pour cette démonstration implacable. » (11/02)
Le lendemain, certains titres commencent (enfin) à démonter la fausse information. C'est le cas par exemple du Parisien : « La rapporteuse de l'ONU pour les territoires palestiniens a-t-elle vraiment dit qu'Israël était "l'ennemi commun de l'humanité" ? » (12/02). De 20 minutes : « Non, Francesca Albanese n'a pas dit qu'Israël était "l'ennemi commun de l'humanité" » (12/02). Ou de France 24, qui y consacre sa chronique « Info ou Intox » : « "Israel est l'ennemi commun de l'humanité" : comment cette phrase a été attribuée à tort à Francesca Albanese » (12/02)
De façon beaucoup moins claire, Le Monde glisse une information importante au détour d'un article consacré à la déclaration de Jean-Noël Barrot : « Les autorités françaises n'ignorent pas que les accusations portées par Mme Yadan reposent sur un montage qui déforme à dessein l'intervention de Mme Albanese. » Peu importe ! Le Monde semble ne pas faire grand cas de cette « révélation », mais d'autres s'en saisissent, comme l'association des Juristes pour le respect du droit international (Jurdi), qui dépose un signalement pour « délit de diffusion de fausse nouvelle » auprès de la procureure de la République de Paris. Le Figaro rapporte ce signalement et en profite pour réemployer la fausse citation dans son titre : « "Israël est l'ennemi commun de l'humanité" : la justice saisie après des accusations de propos antisémites contre une rapporteuse de l'ONU » (12/02).
Le 12 février, alors que la fausse information est donc déjà « débunkée », Franceinfo invite sur son plateau l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, afin de commenter la fausse citation ! Nathalie Saint-Cricq tentera tout de même un semblant de contradictoire : « Elle se défend en disant que ses propos ont été tronqués… » Joshua Zarka l'interrompt et réitère qu'il est évident selon lui qu'elle « veut dire […] Israël ».
Au cours de ces quelques jours de propagation d'une fausse nouvelle forgée par le pouvoir politique [2], Francesca Albanese a fait deux apparitions dans la presse française, une première sur France 24 (11/02) et une seconde sur le site de L'Humanité (12/02). Les deux fois, elle a fermement démenti les propos qu'on lui prêtait, vidéo et verbatim à l'appui. Peu importe ! Nous en sommes désormais au stade où un faux grossier peut prospérer dans les champs journalistique et politique, en toute connaissance de cause, pourvu qu'il permette de poursuivre une campagne de dénigrement. L'Allemagne, l'Autriche et l'Italie ont d'ailleurs embrayé dans la roue de la France, et demanderont officiellement la démission de Francesca Albanese fin février, lors du Conseil des droits de l'homme des Nations unies. La fake news a produit ses effets…
Addendum (26/02) : Finalement, comme le précise L'Humanité, « la France n'a pas demandé la démission de la rapporteuse spéciale sur les Territoires palestiniens occupés, contrairement à ce qu'affirmait le ministre des Affaires étrangères ».
Jérémie Younes
[1] « La France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de Mme Francesca Albanese qui visent, non pas le gouvernement israélien dont il est permis de critiquer la politique, mais Israël en tant que peuple et en tant que nation, ce qui est absolument inacceptable. »
[2] Le 16 février, la CNCDH parle d'une « déformation manifeste de ses propos ».
09.02.2026 à 17:52
Tournée promo.
- Le journalisme d'élite
Le patriarche de la famille Mulliez – Gérard, 94 ans, héritier d'une famille d'industriels roubaisiens du textile, fondateur du groupe Auchan, milliardaire –, n'a pas besoin de posséder un groupe de presse pour que la parution de sa biographie soit un « événement » médiatique. Complaisance partout, journalisme (presque) nulle part : la peopolisation des grands industriels bat son plein, et avec elle, l'hagiographie médiatique du capital.
C'est un « événement » : Gérard Mulliez, l'un des grands patrons les plus « secrets » de France, se raconte pour la première fois dans une biographie signée par sa petite fille, Margaux Mulliez. Le « patriarche » et sa descendante ont pu compter sur Grasset (groupe Hachette, Bolloré) pour l'édition – par pur intérêt éditorial, cela va de soi –, et sur la presse dominante pour la promotion – au nom de l'information, cela va de soi aussi. Tous disposés à recevoir le récit que cette grande famille fait d'elle-même, les grands médias ont déroulé le tapis rouge : pleine page dans Le Figaro, portrait dégoulinant dans Libération, grands entretiens dans Ouest-France et La Voix du Nord, recensions dans Le Monde et Les Échos, passage dans la matinale de TF1…
Le Figaro (2/02)
Le journal quotidien du groupe Dassault y consacre donc une pleine page. Le titre de l'article anticipe les critiques en népotisme et en copinage : « Margaux Mulliez, libre et fière de son nom ». Le Figaro narre l'épiphanie de la petite Margaux qui, à 14 ans, voit son « Daddy » Gérard sur la couverture du magazine Challenges et comprend qu'elle appartient à une famille très riche : « Oui, mais tu sais, ce n'est pas sur le compte de Daddy, c'est sur ceux des entreprises », lui explique alors sa mère, nous rapporte Le Figaro. Une distinction opérationnelle de la plus haute importance – du point de vue fiscalité – qui s'inculque manifestement très tôt chez les Mulliez.
« Figure du capitalisme humanisé » (sic), « entrepreneur audacieux » qui a « révolutionné la grande distribution » : la journaliste Manon Malhère a sorti sa plus belle brosse à reluire pour Gérard Mulliez. Il ne reste pas une tache ! Aussi, Margaux Mulliez, auparavant honteuse de cet « héritage pesant », peut désormais assumer : « Les riches sont très critiqués. La famille Mulliez moins que les autres. Ce livre m'a appris que je pouvais être fière de ce que portait mon grand-père. Aujourd'hui, j'assume entièrement mon nom. » Son « Daddy », raconte le journal, « fondra en larmes lorsqu'elle lui offrira des épreuves du livre, à Noël dernier ». Touchant comme un film américain…
Libération (4/02)
Pour croquer l'héritière Mulliez, Libération a choisi l'inénarrable Luc Le Vaillant. Le portrait de dernière page regorge d'« informations » cruciales, propres au format : « Si l'œil est couleur châtaigne, le cheveu n'a rien de foncé. Surtout, elle est allante et enjouée, ne semble pas se compliquer la vie, ni trop se priver. » Mais encore : « A Margaux, on dit souvent : "Tu es extravertie, tu aimes parler." Et on ajoute : "Tu es sociable, tu n'as pas de problèmes pour rencontrer des gens." » Journalisme total.
Décidément mal à l'aise avec l'héritage et le piston, comme le montre la tournée promo qu'elle effectue dans la presse des milliardaires, Margaux Mulliez rompt un moment avec « ces falbalas dynastiques qui l'entravent », nous raconte Le Vaillant. C'est vrai qu'un héritage en milliards, ça entrave. « Sac au dos, elle met les bouts neuf mois durant, dormant en auberge de jeunesse », l'aventurière. Bien sûr, Margaux possède des actions Auchan – et ne veut pas dire combien. Mais l'héritière est comme nous, rassure Libé : « Margaux fait ses courses dans un magasin Auchan […]. Elle est habillée d'un pantalon Kiabi, enseigne du groupe, mais aussi d'un chemisier Sézane. » Margaux est écolo et partage avec son papi, « héros des trente glorieuses » (sic), une passion pour la numérologie : « S'il s'est confié à Margaux qui roule à vélo et considère l'écologie comme une évidence, c'est peut-être parce qu'ils ont en commun le chiffre 5. Lequel représenterait "le changement permanent, le goût du risque et l'indépendance". » Du très grand Le Vaillant !
Les Échos (3/02)
Le journal économique du groupe LVMH n'est pas en reste : « Remonter la vie de Gérard Mulliez grâce à la biographie écrite par sa petite-fille Margaux, c'est parcourir l'aventure Auchan et entrer dans les coulisses de l'une des familles les plus puissantes – et secrètes – de France. » Argent, secrets et aventure : ce n'est pas la biographie d'un capitaliste français qui s'est enrichi grâce à l'exploitation des salariés du groupe, mais une saga d'action ! Dont il faut humaniser le héros : « C'est "Daddy". Pour Margaux Mulliez, 36 ans, Gérard Mulliez est "un grand-père qui mangeait lentement en se faisant gronder par sa femme". Un nonagénaire qui espère vivre jusqu'à 120 ans, avec son petit verre de porto, sa passion pour l'astrologie et son antique Mercedes. » Le titre de ce panégyrique ? « "Mulliez, avec tes yeux bleus, tu vas réussir" : la saga de l'empire Auchan racontée de l'intérieur ».
TF1 (5/02)
La chaîne amirale du groupe Bouygues ne pouvait perdre le peloton. Le 5 février, dans la matinale présentée par Bruce Toussaint, c'est le journaliste Karim Bennani qui y consacre sa chronique, « le point K » : « M comme Mulliez. Margaux et Gérard Mulliez […], ce nom, vous le connaissez forcément, vous qui nous regardez ce matin, vous êtes à coup sûr au moins une fois dans votre vie allé faire vos courses dans un hypermarché Auchan ! […] Mais vous allez voir que le nom Mulliez a été difficile à assumer pour Margaux. » Margaux Mulliez est effectivement en duplex, dans une vidéo enregistrée avec laquelle Bennani dialogue en faux direct. Dans celle-ci, l'anecdote au cours de laquelle elle découvre qu'elle est riche sur la couverture du magazine Challenges ne se passe plus à 14 ans… mais « à 16-17 ans ». Erreur du Figaro, variation d'une légende qui n'est pas encore fixée ? Quoi qu'il en soit, Bruce Toussaint est touché par ce « malaise » : « C'est intéressant, parce que ce nom en effet est associé au succès »…
Ouest-France (1/02)
Dimanche 1er février, Margaux Mulliez est interviewée en majesté dans Ouest-France : « La saga Gérard Mulliez contée par sa petite-fille ». L'héritière est confrontée à des questions sans concession, telles que : « Étiez-vous consciente de l'importance de la saga Auchan ? » ; « Vous saviez qu'il avait inventé les centres commerciaux en France ? » ; ou encore « Pourquoi ce livre ? » Nous serions tentés de retourner la question à Ouest-France : pourquoi cette interview ?
La Voix du Nord (1/02)
Le plan com' de la dernière Mulliez quadrille la France : après l'ouest, voici La Voix du Nord. Le journal n'a pas lésiné sur les formats et c'est la cheffe du service économie, Valérie Sauvage, qui s'y colle : recension de l'ouvrage, grand entretien en binôme avec Margaux Mulliez et son « Daddy » Gérard, et même un podcast : « Les coulisses de notre rencontre exclusive avec Gérard Mulliez, fondateur d'Auchan » (5/02). On trouve dans la recension de La Voix du Nord d'autres informations de la plus haute importance, comme celle-ci : « Pour préparer son livre, Margaux Mulliez a lu des biographies, comme celle de Steve Jobs. » C'est bon à savoir. « Ni révélations indiscrètes, ni voix dissonantes », remarque quand même Valérie Sauvage : « L'histoire d'un homme qui a bâti un empire commercial. Un grand-père. Un homme d'affaires. » Un héros ?
Le Monde (4/02)
L'ouvrage ne passe pas non plus sous les radars du Monde, où il bénéficie d'une recension plutôt positive signée de Cécile Prudhomme. « Le livre parcourt […] un demi-siècle d'histoire économique et sociale » – un livre d'analyse, en somme –, et « plonge le lecteur dans l'univers de cette famille, des industriels devenus des commerçants. » Le papier évoque tout de même les « difficultés du groupe Auchan », et indique que « l'autrice ne s'[y] attarde pas ». Le Monde non plus…
Challenges (5/01)
En revanche, le magazine Challenges, lui, s'y attarde : « "Il porte la responsabilité de cet échec" : enquête sur l'impossible succession de Gérard Mulliez à la tête d'Auchan ». Noyé dans les produits médiatiques dérivés de cette biographie, le magazine est le seul à faire un tant soit peu de journalisme : « A l'heure où sa petite-fille publie sa biographie, le fondateur d'Auchan, pionnier en France de la grande distribution, voit chanceler le vaisseau amiral. Son clan, mal préparé, est aussi écarté des affaires de la famille. » Mais comme l'indique le chapô (et la raison d'être) de Challenges, l'angle porte sur les intrigues financières ou capitalistiques, et concentre donc la critique… sur les « mauvais gestionnaires ». Il s'agit là de la seule et unique approche critique qu'on puisse trouver dans la presse française, laquelle laisse évidemment dans l'ombre l'essentiel : la grande distribution, le récit de l'exploitation, les grèves, les morts au travail à Decathlon – et autres sujets déplaisants qui concernent le groupe Auchan. Ainsi, si le papier a le mérite de ne pas plonger à pieds joints dans le plan com' de la famille Mulliez, il n'en demeure pas moins dans les clous du périmètre médiatique autorisé.
Chaque semaine, des centaines de nouveaux livres sont publiés en France et la très grande majorité n'ont même pas le droit à un entrefilet dans la presse locale. Il en va autrement pour l'hagiographie signée de l'héritière Mulliez. La publication de cette biographie est une nouvelle occasion de constater la bienveillance médiatique pour les grands capitalistes. Ainsi que ses effets : dépolitisation de l'économie, glorification de la figure de l'entrepreneur, mythification de leurs récits… et ce faisant, dissimulation de l'exploitation.
Jérémie Younes