
04.10.2026 à 19:39
À Olechky, l’occupation russe affame, enferme et efface. À travers le destin de cette ville, ce texte interroge ce que ce système fait aux vivants, aux morts et à leur mémoire, et l’impunité qui permet au mal de se reproduire.
<p>Cet article La ville prise en otage. Olechky l’insoumise, c’est l’Ukraine ! a été publié par desk russie.</p>
Le sort tragique de la ville occupée d’Olechky et de ses habitants, affamés, laissés pour compte et empêchés de quitter les lieux par l’armée russe, amène l’auteur à réfléchir sur la nature même de l’occupation russe et sur la question du Mal en général. Une occasion aussi de rappeler la campagne de parrainage menée par Pour l’Ukraine, leur liberté et la nôtre, afin de faire parrainer les civils ukrainiens qui souffrent le martyr dans des geôles russes.
Neuf kilomètres séparent Kherson d’Olechky, d’une rive à l’autre du Dniepr. Un pont les reliait ; il est fermé. Kherson est libre, et les drones russes la martyrisent ; Olechky est occupée depuis les premiers jours de l’invasion, en février 2022, et ce qui s’y passe depuis le printemps échappe au registre ordinaire de la guerre : une ville de vingt-quatre mille habitants, réduite à moins de deux mille, que l’on affame et que l’on empêche de fuir1.
On connaît les villes assiégées, celles qui tiennent et celles qui tombent. Olechky est autre chose : une ville déjà prise, que son vainqueur assiège de l’intérieur.
Une ville qui a dit non. Olechky porte dans son nom la mémoire des Cosaques zaporogues qui, plutôt que de se soumettre à Pierre le Grand, y établirent leur Sitch2 sous la protection du khan de Crimée, de 1711 à 1728 : une Sitch d’exil, sans remparts ni canons, mais libre3.
Le 8 mars 2022, au treizième jour de l’invasion, les habitants, insoumis comme leurs ancêtres, défilèrent aux côtés de leurs élus en criant « Olechky, c’est l’Ukraine ! ». Beaucoup l’ont payé de sévices ; aucun élu n’a servi l’occupant4.

Une ville sous les eaux. Puis vint le 6 juin 2023 : la destruction par les Russes du barrage de Kakhovka5 noya neuf dixièmes de la ville. Dès l’après-midi, les autorités d’occupation en fermaient les accès, enfermant les habitants dans l’eau ; des gens attendirent des heures sur les toits6. Moscou admit cinquante-neuf noyés pour toute la région ; l’enquête de l’Associated Press en compta deux à trois cents dans la seule ville d’Olechky. Les médecins reçurent l’ordre de ne délivrer aucun certificat de décès par noyade, et la police venait chaque jour vérifier les registres7.
Stratégie ancienne : la fabrique des chiffres s’enraye quand la fabrique de la mort s’emballe.
La faim comme méthode. Au Kremlin, c’est une vieille connaissance. Les routes qui sortent de la ville sont minées. Le dernier magasin a fermé en janvier ; la dernière livraison de vivres date du 26 mai. Le 25 juin, la mission des Nations Unies pour les droits de l’homme jugeait la situation désespérée et recensait, depuis le début de l’année, vingt-neuf civils tués et cinquante-quatre blessés à Olechky et à Hola Prystan, sa voisine, la plupart par des drones8. L’été, les jardins ont nourri ce qui restait de la ville. On fait la soupe avec de l’amarante et du pourpier ; certains en sont venus à manger les chiens9.
Sur les clôtures, des habitants ont accroché des pancartes, « Pas de nourriture ici », « Ici vivent des personnes âgées », à l’intention des soldats russes, affamés eux aussi, qui se servent chez l’habitant10.
Un kilo de sel vaut mille roubles, et mille roubles ne valent rien, puisque personne ne vend : on troque11. Quand l’armée ukrainienne largue par drones quatre tonnes de nourriture, les soldats russes confisquent les colis, et ceux qui les ont ramassés sont jetés dans des caves et battus : recevoir du pain de l’Ukraine, c’est collaborer avec elle12.

L’hôpital, dernier refuge. Sans électricité ni médicaments, on y vient dormir parce qu’on n’y tire pas, et manger chaud quand le générateur tourne ; dans ses sous-sols, une centaine de corps que l’occupant interdit d’enterrer attendent13, tandis que certains enterrent leurs proches ou leurs voisins en secret au fond des jardins. Des familles disparaissent sans laisser de trace14.
Fin septembre, les Russes ont découvert le sentier par lequel une dizaine de personnes fuyaient chaque jour à pied, vingt-cinq kilomètres à travers champs ; ils l’ont miné15. En plus de quatre ans, pas un seul corridor humanitaire. Le médiateur ukrainien Dmytro Loubinets a établi une liste de trois cent cinquante-huit personnes à évacuer en priorité, il a obtenu le concours du CICR et une trêve du côté ukrainien ; la Russie n’a jamais confirmé16. Le 28 septembre, Volodymyr Saldo, gouverneur installé par Moscou pour la région, déclarait qu’aucune évacuation n’était prévue, et qu’il ne donnerait pas le nombre des habitants : ce serait, dit-il, une information « non objective17 ».
La peste à Oran. En 1947, les lecteurs français découvrent une ville fermée. Dans La Peste, Camus raconte Oran dont on ferme les portes, les familles séparées par un décret, le journaliste Rambert qui cherche un passeur pour rejoindre celle qu’il aime, la préfecture et ses bulletins, les morts que l’on compte par semaine, puis par jour, puis que l’on ne sait plus compter. Camus l’avait écrit à Roland Barthes : son roman, c’était la résistance européenne au nazisme18.
Le bacille et la chaîne de commandement. À Olechky, nul besoin d’allégorie. L’enquête publiée le 29 septembre par le média ukrainien Slidstvo.Info identifie deux unités dans et autour de la ville : la 126ᵉ brigade de défense côtière de la flotte de la mer Noire, et le 331ᵉ régiment aéroporté de la Garde, de Kostroma, que commande depuis août 2025 le colonel Oleg Morozov, indicatif « Kholod », le froid19.
Chez Camus, le fléau n’avait pas de nom ; ici, il a un indicatif radio. Le droit de la guerre oblige la puissance occupante à nourrir et soigner la population ; affamer des civils est un crime de guerre, et ces crimes sont imprescriptibles20.
L’ombre de 1933. À l’Assemblée générale des Nations Unies, le 23 septembre, Andrii Sybiha, ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine, a rappelé le Holodomor. Le Musée national du Holodomor l’a dit sobrement : la privation délibérée de nourriture fut l’un des mécanismes du génocide de 1932-193321.
Le passé a ici un visage : de 1928 à 2016, la ville porta le nom d’Alexandre Tsiouroupa, qui y était né, commissaire au Ravitaillement de Lénine, l’homme des détachements armés qui, dès 1918, partaient des villes saisir le grain des paysans. Il fallut neuf ans de démarches aux habitants pour que la ville cesse d’être nommée d’après un affameur. En 2023, les occupants ont rendu à la ville le nom du commissaire22.
Nul ne confond les échelles. Mais la méthode est reconnaissable : un territoire fermé, la nourriture retirée, le chiffre des morts tenu secret, et un pouvoir qui tient la clé et dit n’y être pour rien.
Lidice, 1942. Le 10 juin 1942, en représailles de l’attentat contre Heydrich, les nazis fusillèrent les hommes de Lidice, en Tchécoslovaquie, déportèrent les femmes à Ravensbrück, gazèrent la plupart des enfants, rasèrent le village et rayèrent son nom des cartes : Lidice devait mourir. Trois mois plus tard, le 6 septembre, les mineurs du Staffordshire, autour d’un médecin de Stoke-on-Trent, Barnett Stross, lançaient « Lidice vivra » et prélevaient sur leur salaire de quoi rebâtir le village ; des bourgs du Mexique, du Brésil, du Panama, de l’Illinois prirent son nom23.
On ne compare pas un massacre d’un jour à un siège de six mois ; comparons plutôt deux volontés d’effacement, et retenons la réponse : à l’effacement, des villes de partout ont répondu par son nom.
Banal par ses hommes, radical par ses effets. À Olechky, le Mal paraît banal : un policier qui copie des registres, un soldat qui confisque un colis quand d’autres ferment une route, un gouverneur qui refuse un chiffre ; qu’ils haïssent ou non, il leur suffit d’appliquer. Mais il est aussi radical au sens qu’Arendt donnait à ce mot en 1951 : un Mal qui rend les hommes superflus, et qui y parvient par degrés. On détruit d’abord la personne juridique : pas de passeport russe, pas de sortie, pas de recours ; puis la personne morale : recevoir du pain devient une faute, enterrer ses morts une infraction ; puis l’individu lui-même : les morts non comptés, les corps non rendus, le nom effacé24. Des civils qui servent de bouclier ne sont plus des êtres ; ils sont utilisés.
Entre Lidice et Olechky, la nature du Mal ne change pas ; son régime de visibilité, si. Le nazisme exhibait : Lidice fut filmée et annoncée à la radio le jour même, parce que la terreur devait servir d’exemple. Le pouvoir soviétique niait, et le pouvoir russe nie : le Holodomor fut censuré et nié jusque dans les colonnes du New York Times ; Olechky est un crime sans chiffres, aux corps gardés en sous-sol, dont on prépare déjà, dit Kyïv, les images d’habitants heureux25. L’un voulait qu’on sache pour qu’on tremble ; l’autre veut qu’on ignore pour qu’on doute.

Les otages et la métastase du Mal. Oleksandr Prokoudine, chef de l’administration régionale de Kherson, dit que la Russie tient en otage les deux mille habitants d’Olechky. L’occupant garde ces civils parce que leur présence protège les canons et les mortiers qu’il a installés dans leurs quartiers ; il refuse de les laisser partir comme de les nourrir26.
Olechky est la forme métastasée d’une pratique qui court dans tous les territoires occupés par la Russie : plus de seize mille civils ukrainiens enlevés27, mis au secret pour tenir la population. La Russie ne gouverne pas les territoires ccupés, elle les terrorise, un otage à la fois.
Si la prise d’otages est le mode de gouvernement de l’occupation russe et la marque de sa terreur, Olechky est le lieu où le Mal, souvent caché, devient visible à l’œil nu. C’est pourquoi la réponse des mineurs de Stoke-on-Trent vaut pour aujourd’hui.
Une campagne civique, « Ensemble, sauvons les otages civils ukrainiens ! », propose aux villes de France, de Belgique, de Suisse et du Luxembourg de faire ce que firent les villes de 1942 : prendre en charge des noms de femmes et d’hommes. Un conseil municipal qui parraine un otage civil le nomme en séance, affiche son visage sur sa façade, écrit à Moscou pour demander de ses nouvelles ; il rend à une personne effacée son existence publique.
Olechky est le nom d’une ville ; les otages civils auront chacun le leur. Louviers, Amboise et Lyon ont été les premières28 ; d’autres se préparent29. Même effacement, même réponse.

Ce qu’Olechky révèle. Oleksandra Matviïtchouk, prix Nobel de la paix, le répète depuis des années : la Russie ne fait pas la guerre à un territoire, elle fait la guerre à des hommes et à des femmes, et la terreur contre les civils n’est pas un dérapage mais une méthode30.
La Russie tient Olechky ; elle n’a rien à y conquérir, et pourtant elle affame ce qui en reste. Le territoire est le prétexte ; l’être humain est la cible, qu’il faut soumettre ou faire disparaître. Comprendre le totalitarisme russe, ou tout autre, c’est d’abord comprendre ce qu’il fait aux hommes et aux femmes sous sa domination. Cette souffrance est infligée délibérément pour briser la résistance ; c’est un Mal qui se répand parce qu’il ne fut jamais puni – ni pour la Tchétchénie, ni pour la Géorgie, ni pour la Syrie, ni pour la Crimée. Dans La Peste, le docteur Rieux, au terme de sa chronique, ne se flattait pas d’avoir vaincu le fléau ; il savait que le bacille ne meurt pas, qu’il dort et qu’il attend, et il écrivait pour que le silence ne l’emporte pas. L’impunité est le sommeil du bacille.
Le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe demande un cessez-le-feu local, l’accès des humanitaires et l’évacuation de ceux qui le souhaitent31. C’est peu, et c’est tout. Trois cent cinquante-huit noms attendent sur une liste. Qu’on les laisse sortir.
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04.10.2026 à 19:39
À quelles conditions une paix peut-elle être juste et durable ? À la lumière de Kant, le philosophe interroge l’avenir de la paix en Ukraine.
<p>Cet article L’épreuve de la paix a été publié par desk russie.</p>
Voici le texte d’une conférence présentée le 13 mai 2026 par le philosophe Marc Crépon, en ouverture du colloque organisé par l’Institut de philosophie de Kyïv sur la guerre. Le colloque a eu lieu en grande partie en visioconférence, tant les philosophes ukrainiens sont dispersés non seulement aux quatre coins du pays, mais pour beaucoup en exil dans tel ou tel pays européen. Nous remercions l’auteur de nous avoir autorisés à publier sa conférence, un essai sur la guerre barbare de Poutine à la lumière des principes énoncés par Emmanuel Kant dans son Projet de paix perpétuelle (1795).
Pour Oxana et Serge
Chers collègues, chers amis,
Je voudrais vous dire tout d’abord l’émotion qui est la mienne à me retrouver aujourd’hui devant vous pour interroger « l’épreuve de la paix », même si c’est encore à distance. Cette émotion est faite de plus d’un sentiment. Lorsque mon amie Oxana m’a adressé cette proposition, c’est d’abord celui de mon illégitimité qui s’est emparé de moi. Même s’il n’y a pas un jour depuis quatre ans où je n’ai pensé à cette guerre, et s’il m’est arrivé à plusieurs reprises de m’exprimer à son sujet publiquement en France, et ailleurs en Europe, je n’ai pas vécu la guerre. Je ne sais pas ce qu’on éprouve intimement à voir, du jour au lendemain, son pays brutalement agressé, envahi, occupé par une armée étrangère, bombardé et ses concitoyens martyrisés. Je n’ai jamais souffert du froid, de la faim et de l’obscurité, dans un pays dont les ressources énergétiques et alimentaires sont systématiquement ciblées. Je ne sais pas non plus comment on vit en appréhendant chaque jour la disparition d’un proche sur la ligne de front. Enfin je n’ai jamais vécu les souffrances d’un exil forcé : le bouleversement, sinon la rupture de ces liens qui nous rattachent à des vivants et des morts, des espaces et des objets familiers : tout ce qui fait ordinairement le tissu de l’existence.
Mon deuxième sentiment est la gratitude que j’éprouve, en songeant à la confiance que vous m’accordez, comme si, en dépit de toutes les réserves que je viens d’exprimer, les réflexions que je voudrais partager avec vous ne sont pas si éloignées de l’expérience vécue de la réalité quotidienne de la guerre qu’elles seraient condamnées ipso facto à rester hors sol, sinon stratosphériques Cette confiance, ce n’est pas tant à moi qu’elle s’adresse qu’à cet exercice qui nous rassemblait jadis dans des pays en paix, lorsque nous nous retrouvions à Kyïv ou à Paris pour partager cette très étrange passion qui est celle de la philosophie, de sa lecture et de son écriture dans des colloques et autres séminaires. Quand vient le temps de la guerre, sur toutes les chaînes d’information radiophoniques et télévisuelles, dans les journaux et à la devanture des librairies, ce sont d’abord des témoignages vivants qui sont recherchés à juste titre, comme autant de vecteurs d’une compassion nécessaire. Et lorsqu’il est donné droit à une parole réflexive, c’est d’abord celle des experts et des stratèges militaires, des diplomates et des historiens qui retient l’attention. L’éclairage de la philosophie semble moins s’imposer comme une évidence.
Voilà pourquoi je vous remercie de partager avec moi la conviction que dans un contexte aussi terrible que cette guerre interminable, les philosophes ne sont pas voués à se taire, en attendant que des jours meilleurs se présentent. S’il est vrai que la seule responsabilité qui s’applique à l’ensemble des relations humaines est celle de l’attention, du soin et du secours que demandent la vulnérabilité et la mortalité d’autrui, comment, alors même que la guerre accroît l’une et l’autre dans des proportions insoutenables, imaginer que l’exercice de la philosophie pourrait se soustraire à leur appel ? « Rien de ce qui est humain ne me sera étranger », n’est-il pas le mantra secret de son engagement sur la voie de la critique, la promesse implicite de son regard sur le monde, qu’il faut étendre aujourd’hui à l’ensemble des êtres vivants ? Cela devrait suffire en droit à nous convaincre que, loin de concerner seulement les Ukrainiens, le désir de voir la paix revenir en Ukraine est l’affaire de tous. Il y a cependant une raison supplémentaire de le penser en Europe. Il faut être particulièrement aveugle, indifférent ou ignorant pour ne pas voir que le destin de l’Ukraine et celui de l’Europe sont intimement liés. De quelle façon ? En ceci que les conditions et la nature de la paix qui mettront fin au fracas des armes à l’est de l’Europe engagent l’avenir de l’ensemble du continent européen.
Pourquoi, alors, parler d’une « épreuve de la paix » ? En quoi la paix nous éprouve-t-elle ? Pour aborder ces questions, je procéderai en trois temps qui constituent autant de réponses. L’épreuve de la paix, c’est d’abord celle de son attente interminable et de ses conditions. C’est ensuite celle de sa crédibilité. C’est enfin celle de sa durabilité, de son entretien et de sa consolidation, c’est-à-dire de la reconstruction laborieuse d’une société que la guerre aura nécessairement divisée, sinon fracassée de multiples façons.
Dans quelques semaines à peine, nous pourrons dire de la guerre en Ukraine qu’elle aura duré plus longtemps que la première guerre mondiale. Nul ne l’imaginait le 24 février 2022, lorsque les troupes russes envahirent le sol ukrainien, semant la terreur sur leur passage. Beaucoup ont pensé tout d’abord, à commencer par le maître du Kremlin, que les Ukrainiens ne tiendraient pas et tous ont été surpris par la mobilisation de la société civile, ainsi que par la résistance héroïque de son armée. D’autres pariaient à l’inverse sur la désorganisation et les pertes de l’armée russe, plus difficilement sur le désaveu d’une population qui en a d’autant moins les moyens qu’elle était de longue date intoxiquée, du matin jusqu’au soir, par une propagande agressive, et que toute opposition à la guerre fut dès les premiers jours durement réprimée.
Mais les hivers ont passé ; et la guerre est toujours là… interminable. L’épuisement et le découragement sont venus. La paix se fait attendre douloureusement. À mesure que les souffrances s’accumulent néanmoins, celles des villes détruites et des existences mutilées, des deuils, une condition s’impose : que les morts ne soient pas morts pour rien, que les vies sacrifiées ne l’aient pas été en vain. Voilà pourquoi le désir que disparaisse enfin cette angoisse de la perte à laquelle s’identifie toute guerre ne saurait s’accommoder d’une capitulation, à plus forte raison, si elle est imposée de l’extérieur. Capituler, en effet, ce ne serait pas seulement renoncer à des territoires, ce serait donner rétrospectivement à la résistance le goût amer de n’avoir pu empêcher au bout du compte que la force triomphe sur le droit. Si l’issue de la guerre en Ukraine a un enjeu qui concerne l’ensemble des populations européennes et même au-delà, c’est qu’il importe de se souvenir de sa nature : une guerre d’agression planifiée, soigneusement préparée par un tissu de mensonges infamants, un mépris du droit international qui n’aura reculé devant aucune violation du droit de la guerre. C’est aussi qu’on ne saurait ignorer l’empilement de crimes contre l’humanité dont l’armée russe s’est rendue coupable sur le sol ukrainien, outre le bombardement des populations civiles : les viols, la torture, la déportation des enfants. Il en résulte que le moindre bénéfice que le régime de Moscou pourrait tirer de toutes ces transgressions reviendrait à envoyer au monde entier un signal désastreux. Il contribuerait, comme tant d’autres, à renvoyer un peu plus aux oubliettes de l’histoire toutes ces avancées du droit international, conquises dans les décennies qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale, qui étaient censées garantir une paix durable. Tel est l’enjeu international de la paix en Ukraine. Rien ne serait plus désastreux qu’un « compromis pourri » qui, entérinant leur effondrement, donnerait aux dirigeants expansionnistes du monde entier un blanc-seing pour procéder à toutes les guerres de conquête qu’ils jugeraient « bon » d’entreprendre, pour servir leurs intérêts et mettre la main sur les territoires qu’ils convoitent.
Il n’aura pas fallu attendre la guerre en Ukraine pour que les règles du droit international soient bafouées, y compris par des États chargés de les faire respecter. Mais jamais elles ne l’auront été avec autant de cynisme. Il y aura eu bien sûr, pour commencer, celui des autorités russes, dont toute la propagande n’aura eu d’autre objectif que d’inverser la position de l’agresseur et celle de l’agressé, en se présentant comme le défenseur de minorités opprimées et le « sauveur » de la civilisation, auquel s’ajoute celui des nations, y compris européennes, comme la Hongrie de Viktor Orbán, qui auront pactisé avec le régime de Vladimir Poutine. Il y aura eu surtout celle du président des États-Unis d’Amérique, réélu en novembre 2024, avec le souci de tirer de cette guerre (qu’il dit ne pas le concerner) le maximum de profits malgré tout. La paix qu’il réclame, quant à lui, n’ayant que faire du droit, ne connaît que les rapports de force. Que le vainqueur soit l’agresseur ou l’agressé lui importe peu. Ce sera à lui d’imposer sa loi et au vaincu d’accepter que les armes en aient décidé ainsi. Il en résulte pour l’attente de la paix un surcroît d’anxiété : la hantise qu’au bout du compte, ce soit une paix « scélérate » qui soit imposée, – que la « guerre injuste » se solde dès lors par une « paix injuste ». Aussi l’épreuve de la paix tient-elle à sa contradiction et à son paradoxe. D’un côté je m’imagine à quel point le peuple ukrainien, exposé aux désastres de la guerre, n’en peut plus d’attendre que l’horizon s’éclaircisse, que les bombardements cessent, que les combattants reviennent, que les familles soient réunies, qu’enfin renaisse l’espoir d’un retour à une vie ordinaire. De l’autre, rien de tout cela ne saurait arriver à n’importe quel prix, sans protections et sans garanties. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas tout de vouloir la paix, d’entamer des pourparlers ni même de signer un accord ou un traité – ce qui semble très loin – il faut encore croire à la paix qu’on arrive à conclure. Dès lors qu’elle implique une autre relation entre les belligérants, un autre lien qui les engage mutuellement, elle exige un minimum de confiance réciproque dans la façon dont les termes de l’« accord » auquel on parvient pour mettre fin à la guerre sont susceptibles d’être respectés. À supposer que ce ne soit pas le cas et qu’on ait de bonnes raisons de douter de la volonté de l’une ou l’autre des puissances opposées non seulement de « faire la paix », mais d’y « tenir », l’épreuve de la paix devient celle de sa crédibilité.

La grandeur de la philosophie est qu’elle aura produit des textes vers lesquels des décennies voire des siècles plus tard, on ne perdra jamais son temps à se tourner à nouveau, tant ils gardent intact leur pouvoir d’interpellation. Concernant la paix, il en est un qui reste une source inépuisable de réflexions : le Projet de paix perpétuelle de Kant (1795). La crédibilité de la paix est le fil conducteur qui relie les uns aux autres les six articles préliminaires de sa première section, les articles définitifs de la seconde, ainsi que ses différents suppléments et appendices. Quelles sont donc, aux yeux du philosophe, les conditions qui doivent être remplies pour qu’une paix soit crédible ? Leur dénominateur commun est qu’à défaut d’être satisfaites, on ne saurait écarter le risque que la paix porte en elle d’emblée le germe de nouvelles guerres ou, plus exactement que l’un des belligérants, de façon plus ou moins explicite, garde en réserve dans sa façon très particulière de faire la paix, de la penser et d’en imposer les clauses « la matière d’une nouvelle guerre ». Dans de telles conditions, loin de mettre un terme aux hostilités, la paix ne fait que les suspendre, en attendant que se présente une occasion favorable de les reprendre. À ce titre, elle est d’emblée suspecte de n’avoir d’autre vocation que de gagner du temps pour préparer une nouvelle offensive, en en conservant toutes les raisons… en d’autres termes que ce même belligérant n’ait en aucune façon renoncé au projet de détruire son adversaire. Aussi un traité de paix n’est-il crédible que dans la mesure où il aura supprimé, écrit Kant « tous les sujets de recommencer la guerre, présents ou à venir, et même encore inconnus aux parties contractantes, fussent-ils découverts parmi les documents poudreux des archives par la sagacité la plus raffinée32 ».
Tous les termes ici nous parlent. Quand il m’est arrivé ces deux ou trois dernières années de parler, avec l’un ou l’autre d’entre vous, d’une paix à venir, je me souviens que ce qui rendait à vos yeux une telle perspective problématique tenait au peu de chances que le maître du Kremlin y croie lui-même et qu’à supposer qu’un cessez le feu soit décrété et qu’un traité soit signé, il ne renoncerait pas pour autant à son objectif d’en finir avec l’indépendance de l’Ukraine, qu’il n’a jamais acceptée, et à la ramener dans le giron de la Russie. Parce qu’il s’agit d’une obsession qui a prouvé qu’elle ne reculait devant aucune destruction, il était difficile de le croire, s’il venait à parler de la « paix », tant celle-ci serait hypothéquée par ses rêves de « grandeur impériale » et suspendue aux élucubrations historiques de son armée d’idéologues. Quant à ces « documents poudreux » sortis des archives qu’évoque Kant, comment ne pas faire le lien avec cette réécriture et cette instrumentalisation de l’histoire, sur lesquelles il se sera appuyé pour faire de la séparation de l’Ukraine, c’est-à-dire de son indépendance, un « accident » de l’histoire, qu’il s’était donné pour mission de corriger. Comment croire à une paix que l’histoire empoisonne ? À lire les phrases qui suivent, ce ne sont pas seulement les cinq dernières années qui nous reviennent en mémoire, mais à tout le moins les 35 dernières. Kant y parle de ces « anciennes » et « obscures prétentions », dont l’imagination nourrit « la mauvaise intention de les faire valoir à la première occasion favorable33 ». Force est de regretter sinon de déplorer que les dirigeants européens ne se soient pas souciés d’en méditer la leçon, depuis l’invasion de la Crimée en 2014 et la guerre dans le Donbass, tandis que le président de la Fédération de Russie fourbissait ses armes. Ses « prétentions » et sa « mauvaise intention » n’avaient pourtant rien de surprenant, dès lors que l’ancien officier du KGB, qui n’avait jamais accepté la dissolution de l’URSS, votée par le Soviet suprême, le 26 décembre 1991, avait déclaré en 2005 qu’elle était à ses yeux « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle ».
Quant au second article préliminaire conditionnant la possibilité d’une paix perpétuelle, il nous parle tout autant, avec une modernité là encore saisissante. Ce qu’il proscrit n’est rien de moins, en effet, que l’annexion ou l’absorption d’un État par un autre État. Dès lors que l’Ukraine se comprend comme un État, c’est-à-dire une société d’hommes, elle ne saurait faire l’objet d’aucune appropriation. Pourquoi ? Parce qu’à supposer le contraire, c’est la personne morale à laquelle il s’identifie qui est niée. En d’autres termes, on ne saurait « incorporer » une société d’hommes à une autre. Ou, pour le dire encore autrement, les sociétés ne se laissent pas greffer les unes sur les autres. Les hommes et les femmes qui les composent ne sont pas un « patrimoine », une « propriété », une chose qui s’échange, s’achète ou qu’on peut offrir. Soyons attentifs à ce qui se donne à lire ici en filigrane qui est essentiel. Rien de moins que ce respect inconditionnel de la « dignité humaine ». De fait, c’est de ce respect que les articles suivants permettront de compléter la détermination. Ainsi de sa proscription de l’usage de mercenaires ! Ainsi encore de l’entretien exorbitant d’une armée de métier ! Rien n’autorise à disposer des populations selon son bon plaisir, au gré des invasions, des conquêtes et des annexions, en les greffant sur un territoire qui n’est pas le leur.

Kant, qui écrit son traité dans les dernières années du XVIIIᵉ siècle, à la veille des guerres napoléoniennes, ne pouvait imaginer combien les deux siècles qui allaient suivre seraient pourtant marqués par une série ininterrompue de « greffes » de cet ordre ou du moins de leur tentative. Il ne pouvait deviner combien la marchandisation des sociétés qui en résulterait se solderait pour elles à chaque fois par un surcroît de misère, de malheur et de violence. Ainsi de toutes les guerres qui organiseront le partage du monde, l’exploitation de ses ressources et la domination des uns par les autres. La guerre en Ukraine nous aura rappelé tragiquement qu’avec la Russie à nos portes, nous n’en avons visiblement pas fini avec de tels calculs. Nous savons désormais que pour peu qu’il soit fait violence à cette condition de la paix qui est de reconnaître le principe, selon lequel « tout État, qu’il soit grand ou petit, ne pourra jamais passer au pouvoir d’un autre État34 », la paix est d’emblée compromise. C’est peu dire qu’au temps des conquêtes coloniales et du partage des richesses qu’elles ont institué, les nations européennes seraient loin de s’en faire une règle de conduite qui gouverne leurs relations au reste du monde. Mais il faut aller plus loin encore. L’épreuve de la paix qui en résulte tient au fait qu’à faire entrer les sociétés dans le jeu pervers d’un changement d’État, on les divise et les fracasse inévitablement. Toute identité nationale étant constitutivement hétérogène, il n’est rien de plus facile que d’en trouver le prétexte ? N’est-ce pas ce que comprit Hitler en annexant les Sudètes ? N’est-ce pas dans ce jeu meurtrier que le pouvoir russe a entraîné depuis des années la population russophone de Crimée et du Donbass ? N’est-ce pas ce qui nourrit le rêve des dirigeants chinois de faire « retourner » Taïwan dans le giron de la Chine ?
Chacun des articles préliminaires de cette première section mériterait un long commentaire. Avant d’en venir aux articles définitifs, attardons-nous un instant sur l’article préliminaire qui porte le n° 6, tant il importe à notre compréhension de « l’épreuve de la paix ». La question qu’il soulève est essentielle. Elle porte sur le passif de la guerre et elle n’est pas de nature à nous rendre optimistes. Ce qu’elle souligne est un principe qui n’aura cessé d’être transgressé depuis lors : « On ne doit pas se permettre, dans une guerre, des hostilités qui seraient de nature à rendre impossible la confiance réciproque, quand il sera question de la paix35. » Sans doute les exemples que donne Kant de cette hostilité sont-ils loin de ceux que nous avons à l’esprit quand nous songeons à l’occupation d’une partie de l’Ukraine par les troupes russes, quand bien même l’empoisonnement et l’assassinat qu’il mentionne ne leur sont pas étrangers. L’essentiel n’est pas là. Il tient plus généralement à l’usage de « stratagèmes déshonorants », dont l’effet premier est de ruiner la « confiance dans les principes de l’ennemi36 ». Quelle confiance ? Celle-là même, sans laquelle il est impossible de « conclure la paix », tant sa destruction est le signe que les hostilités se sont transformées en « une guerre à outrance37 ».
Rien, en d’autres termes, ne rend plus difficile « L’épreuve de la paix » que la mémoire des exactions qui, dans le cas présent, sont innombrables. Est-ce à dire que Kant avait le pressentiment du poids que pèsent dans le règlement de la paix ces exactions qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de « crimes contre l’humanité » ? En partie seulement, dès lors que notre sensibilité a évolué, nous permettant de percevoir comme des « crimes » des faits de violence qui n’étaient pas nécessairement perçus comme tels à son époque. Aussi l’une des grandes avancées du droit dans la seconde moitié du XXᵉ siècle est-elle d’en avoir rendu possible la désignation. Ce que le philosophe avait compris néanmoins est que la mémoire de ces crimes, dont l’effroi et l’horreur accompagnent toute guerre à outrance, comme aujourd’hui, en Ukraine, en Palestine et au Liban, le martyr des populations civiles fait d’habitations détruites, de rapines, de viols, d’exécutions sommaires, de torture, de déplacements forcés, compromet d’emblée la possibilité pour la défiance entre les belligérants d’être surmontée. Comment douter qu’en Ukraine, le passif inexpiable qui en résulte se retrouve au cœur de cette « épreuve de la paix », dont nous tentons de cerner les contours ! Combien de temps les Ukrainiens vivront-ils avec, gravée dans leur mémoire, l’image de la destruction de Marioupol, des crimes de Boutcha, commis par l’armée russe entre le 27 février et le 31 mars 2022, des actes de torture perpétrés à Kherson ? Comment ce minimum de confiance qui rend la vie commune viable pourrait-il être restauré, quand tout aura contribué à la détruire ? À l’époque à laquelle Kant écrit son Projet de paix perpétuelle, il n’existait pas de règles du droit international, à plus forte raison de tribunaux qui permettraient que l’un ou l’autre des belligérants soit accusé d’injustice. C’est donc le droit du plus fort qui s’impose. La conviction du philosophe est cependant que cela ne donnait pas aux belligérants tous les droits, comme le voudrait une « guerre à outrance » et comme nous en avons tant d’exemples aujourd’hui. « L’outrance » de la guerre. Voilà peut-être in fine un autre nom pour désigner ce qui fait de la paix une épreuve, au plus près des corps meurtris par des souffrances que rien ne saurait effacer et des cœurs endeuillés par des morts en masse, dont nul ne s’est avisé de prendre en compte l’injustice de la perte injustifiable.
« Il faut qu’il reste, même dans les guerres, une sorte de confiance dans les principes de l’ennemi38 », écrit donc Kant, dans le dernier des articles préliminaires. En quoi consistent ces principes ? Sont-ils politiques ou moraux ? La réponse se trouve peut-être au début de la seconde section, dans le premier article définitif pour la paix perpétuelle – et elle est indéniablement politique. Ce qu’il stipule est, en effet, la chose suivante : « La constitution civile de chaque État doit être républicaine ». Comment l’entendre ? Pour que la paix soit crédible, il faut que les gouvernements auxquels il revient de trouver un accord pour faire la paix soient fiables. C’est cette fiabilité qu’aux yeux de Kant, la constitution républicaine est supposée assurer. Cela signifie a contrario qu’il sera toujours difficile de se fier aux déclarations d’intention pacifiques et aux promesses d’un gouvernement qui n’offre pas une telle garantie. Toute la question alors est de savoir quels sont les critères et les conditions définissant cette fiabilité « républicaine ». La réponse de Kant est très claire : elle suppose des principes de gouvernement « compatibles 1° avec la liberté qui convient à tous les membres d’une société en qualité d’hommes, 2° avec la soumission de tous à une législation commune, comme sujets, 3° avec le droit d’égalité qu’ils ont tous, comme membres de l’État ». Si nous savons lire entre les lignes, ce que ces clauses excluent n’est rien moins que l’ensemble des régimes que distingue leur caractère despotique, liberticide et inégalitaire. En d’autres termes (qui ne sont pas ceux de Kant), la crédibilité de la paix est d’autant plus problématique que l’un des pays belligérants subit le joug d’une dictature. La raison du privilège accordé au régime républicain, quant à sa capacité à conclure la paix, se comprend dès lors de la façon suivante. Au regard des clauses qui précèdent, il apparaît que son gouvernement, tel que le définit le philosophe, diffère de tous les autres en ceci qu’il instaure entre gouvernants et gouvernés des rapports de droit et non de simples rapports de force… et que de tels rapports sont un critère essentiel de sa fiabilité.
Pourquoi ? Parce qu’il en résulte que la décision de faire la guerre, comme celle de l’arrêter, ne procède pas de la volonté arbitraire d’un tyran, quel que soit le nom qu’on lui donne, qui se donne le droit de l’imposer à tous. Elle implique que chaque citoyen y concoure, en donnant (ou non) son assentiment. Ce faisant, elle donne à tous un droit de regard sur une déclaration, dont les conséquences ont un effet très concret sur les conditions d’existence de chacun. Il n’est pas un frein plus sûr au déclenchement de la guerre. Dès lors que son effet est essentiellement négatif, il y a peu de chance, en effet, que, dans de telles conditions, une majorité de citoyens s’entende pour encourager la guerre. « Décréter la guerre, n’est-ce pas pour les citoyens, décréter contre eux-mêmes toutes les calamités de la guerre : savoir, de combattre en personne, de fournir de leurs propres moyens aux frais de la guerre, de réparer péniblement les dévastations qu’elle cause […]. Certes l’on se gardera bien de précipiter une entreprise aussi hasardeuse39 ». Ce qui est certain aux yeux de Kant est qu’il n’en va pas de même, dès lors que la décision repose tout entière entre les mains d’un tyran. Sous un régime non-républicain, rappelle le philosophe, « une déclaration de guerre est la chose du monde la plus aisée à décider40 ». Elle ne lui coûte pas grand-chose, dès lors que, cultivant un mépris de la vie qui ne reconnaît aucune limite, il est habitué à disposer comme il l’entend de la vie de ses sujets.
Ce qui se dit de la guerre vaut aussi de la paix. S’il est si facile au tyran de décréter la première, sans se soucier des vies, dont il exige le sacrifice massif, comment croire à la seconde ? Comment échapper à la conviction qu’il lui sera tout aussi loisible de reprendre les hostilités, pour peu que le moment soit favorable. Cette épreuve en quoi consiste la crédibilité de la paix se décline dès lors dans les questions suivantes qui ne sont pas de nature à nous rassurer. Est-il seulement possible de croire à la paix, si son entretien dépend du bon (ou du mauvais) vouloir d’un tyran égaré par ses rêves de grandeur et sa soif de revanche ? À cette première perplexité s’en ajoute une seconde. Comment un despote qui maltraite sa population et, sans aucune considération pour le droit, ne recule devant aucun usage de la force pour soumettre ceux qui s’opposent à lui pourrait-il s’interdire de recourir à quelque forme de violence que ce soit pour imposer sa volonté à d’autres nations ? Brutal et cruel avec ceux qu’il gouverne, comment serait-il différent avec les autres ? Voilà ce qui est peut-être la plus grande difficulté de la paix, concernant la guerre en Ukraine ! Elle tient à cette ivresse du pouvoir et à ce fantasme, sinon à cette folie d’un usage illimité de la force qui se sont emparés du maître du Kremlin. Elle est d’emblée hypothéquée par la dissymétrie des régimes et de leurs gouvernants : une République pacifiée d’un côté, au sens kantien du terme, qui aura tant bien que mal empruntée laborieusement la voie de la démocratie, une tyrannie répressive de l’autre, qui ne recule devant aucun bain de sang pour asseoir sa domination sans partage sur ceux et celles qui dépendent de sa volonté. Ce qu’il importe alors de comprendre très concrètement tient au désaccord des attendus de la paix. D’un côté le désir d’une société libérée des violences et des cruautés de la guerre, de l’autre l’entretien sournois de cette culture de la peur, de l’ennemi et du mensonge qui fait le lit des conflits à venir.
À supposer que vienne enfin le temps de la paix – et il finira bien par venir – son épreuve n’en est pas finie pour autant. La guerre laisse des traces de tous ordres. Son héritage est un legs de souffrances et de sang qui se mesurent les unes aux autres, qui se comparent, au risque de diviser, sinon de déchirer la société. C’est au moment où elle nécessite le plus de se rassembler que le poids des rancœurs, des ressentiments – tout ce passif de violences accumulées au fond des cœurs et dans la pensée – menace de la faire exploser. Concernant l’Ukraine, le défi est immense. Ce sont plus d’une fracture que la société aura à surmonter. Il est étrange et difficile de se projeter dans le temps d’après, alors que la pression des combats sur le front ne s’est pas relâchée et que la litanie des morts n’est pas close. Acceptons donc – mais c’est souvent le lot des philosophes – de faire confiance aux anticipations de l’imagination. Quelles seront donc ces fractures ? Elles seront, pour l’essentiel, de deux ordres. Elles tiendront tout d’abord au vécu de la guerre. Tous et toutes n’y auront pas été exposés de la même façon – et cela fera quelques différences. Il y aura les combattants et les autres – et parmi ces autres, il y aura ceux qui auront connu le froid, l’obscurité et la faim, la hantise, nuit et jour, des bombardements et ceux qui auront pris le chemin de l’exil et dont le retour, tant désiré, sera difficile. Tous et toutes auront eu leur lot de souffrance – et il importera à chacun de savoir reconnaître celle des autres, tant il est vrai que, d’où qu’il vive la guerre, nul n’aura été à l’abri de ses désastres. Lorsque vient le temps de la paix, personne ne peut préjuger de la façon dont les destructions, les privations et l’accumulation des morts, auxquelles elle est censée mettre fin auront traumatisé l’existence de son voisin, de ses amis, de ses collègues, ici et ailleurs.
Pour autant, il importe de souligner la place singulière qu’occupent alors dans la société ceux qui, ayant survécu aux combats, reviennent à la société civile, hantés par le souvenir de leur dureté, sinon de leur terreur. Il n’est pas inutile de s’y attarder. Pour peu qu’on songe aux conflits qui ont ensanglanté l’histoire de l’Europe au XXᵉet au XXIᵉ siècles – et peut-être pourrait-on même remonter au siècle précédent –, il est indéniable, en effet, de reconnaître que leur « présence spectrale » constitue un enjeu essentiel de la paix. Le mot n’est pas trop fort. Dans un monde dévasté qui tente de se reconstruire, ils portent en eux les stigmates de la guerre. S’il est vrai, par conséquent, que son irruption dans l’existence n’épargne personne, ceux qui auront vu la mort de près n’en demandent pas moins une attention particulière. Ils auront non seulement risqué leur vie, certains auront été mutilés, la plupart traumatisés. Et ils auront vu leurs compagnons, leurs « frères d’arme », comme on dit, mourir du jour au lendemain, sous leurs yeux, alors même que la veille encore, pour le meilleur et souvent pour le pire, ils partageaient leur vie. Un même mot suffit à les désigner dans toutes les langues ces combattants revenus de l’horreur du front, le mot de « vétéran ». Ils portent en eux le legs de sang que la guerre laisse aux sociétés qu’elle a meurtries quand le bruit des armes s’est tu, et qu’au temps de la défense du pays succède celui de sa reconstruction, avec toutes les formes de profit et de corruption, mais aussi d’injustice qu’elle génère. Le plus terrible alors est que l’expérience se répète, d’un pays et d’un conflit armé à l’autre. Une fois la guerre finie, ces vétérans sont le plus souvent encombrants, oubliés, sinon abandonnés, sans que soit prise la mesure de leur difficulté à « sortir de la guerre », à guérir de leurs blessures physiques et psychiques et à retrouver une place dans la société.
Mais surtout, le coût de leur réparation est tel qu’il est rare qu’il soit assumé à la hauteur de leur sacrifice. Les spectres ne sont jamais les bienvenus. Voilà, à n’en pas douter, l’une des formes que prend « l’épreuve de la paix », quand il semble urgent de se tourner vers l’avenir, sinon de conjurer le passé. La résilience ne saurait se commander, pas plus que la « guérison » ne se décrète. Vivre en paix, c’est aussi vivre avec le souvenir de la guerre. Il importe alors de ne rien négliger des souffrances, mais aussi des attentes et des frustrations susceptibles de l’accompagner. Voilà pourquoi les survivants n’ont pas seulement besoin d’être honorés, héroïsés, commémorés. Ils demandent aussi à être accompagnés, soignés, réinsérés. Pour les artisans de la paix et autres « bâtisseurs de l’avenir », le défi est donc le suivant : permettre à ceux qui ayant tout donné à la guerre ont côtoyé la mort, jour après jour, d’échapper au souvenir traumatique de son horreur, leur donner quelque chance de profiter de la paix, en permettant à leur vie de croire à un nouveau départ.

La seconde fracture qui est propre à la guerre en Ukraine tient à la composition plurielle, multiculturelle et multilinguistique, de sa population. Comment les Ukrainiens et les Russes pourront-ils reprendre une vie commune, sans que les premiers fassent peser sur les seconds le poids justifié de leur défiance et de leur ressentiment ? Comment parviendront-ils à échapper à la haine de tout ce qui, de près ou de loin, est lié à la Russie, aux Russes, à leur langue et à leur culture ? À supposer même que cela soit possible un jour, nul ne sera en droit de le leur demander. Quant à la population russophone qui fera le choix de rester en Ukraine, elle ne pourra le faire sans témoigner, haut et fort, sa condamnation de l’agression et un désaveu sans ambiguïté des raisons alléguées par la propagande infamante du Kremlin pour la justifier. Si tel n’était pas le cas, le soupçon ne pourrait être surmonté que l’ennemi se trouve encore dans la place et que la paix serait assombrie par le risque larvé que les hostilités reprennent sous la forme d’une « guerre civile » qui ne dit pas son nom. Comment donc, demain, les Ukrainiens pourront-ils cohabiter avec les Russes dans la mémoire irréconciliable des désastres de la guerre ?
Je me suis souvent demandé quelle signification nous pourrions donner, dans les guerres d’aujourd’hui, non sans forcer son interprétation, à ce « droit cosmopolitique » borné aux « conditions d’une hospitalité universelle », dont Kant fait le « troisième article définitif pour une paix perpétuelle41 », de ce Projet, daté de 1795, qui nous aura servi de fil conducteur. Rappelons en les termes !
« Il s’agit dans cet article, comme dans les précédents, du droit, non de la philanthropie. Hospitalité signifie donc uniquement le droit qu’a chaque étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive. On peut refuser de le recevoir, si on le peut sans compromettre son existence ; mais on n’ose pas agir hostilement contre lui, tant qu’il n’offense personne. Il n’est pas question du droit d’être reçu et admis dans la maison d’un particulier […] On ne parle que du droit qu’ont tous les hommes de demander aux étrangers d’entrer dans leur société, droit fondé sur la possession commune de la surface de la terre, dont la forme sphérique les oblige à se supporter les uns à côté des autres, parce qu’ils ne sauraient s’y disperser à l’infini et qu’originairement l’un n’a pas plus de droit que l’autre à une contrée42. »
Le concept qu’il nous faut risquer à présent ne relève pas du vocabulaire de Kant. Il appartient au siècle suivant. Pourquoi le retenir ? Parce que la force de son invocation est de nous avertir, avec une lucidité quasi-prophétique, d’une menace qui était encore à venir : le nationalisme. S’il est, en effet, un dénominateur commun à toutes les formes que sa représentation du monde et à la mise en œuvre de son programme sont susceptibles de prendre, c’est la transgression de ce droit, ou plus encore, la construction idéologique, politique et culturelle des conditions de l’hospitalité, qui sont autant de restrictions, sinon d’entorses à son principe. Ce qu’il dit est, en effet, la chose suivante : tous les êtres humains n’ont pas le même droit à résider sur une terre donnée et, parmi ceux qui l’occupent déjà, tous ne devraient pas être semblablement autorisés à y demeurer. Nous sommes habitués à voir dans l’emportement des fureurs nationales, dans leur contagion et leur embrasement aussi bien le ressort des guerres que la passion, dont elles se nourrissent. Ce que nous dit Kant est très simple et pourtant essentiel : la paix ne sert à rien ; elle n’est jamais vraiment la Paix, dont nous pouvons rêver, garante d’une sécurité durable, si elle n’apaise pas ces passions. Encore moins si elle s’en accommode ou les entretient. Le nationalisme n’est donc pas seulement un vecteur de la guerre, il est aussi une entrave à la paix. Et, pour peu qu’elle ait été signée, il la cautionne et l’empoisonne comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa construction.
Parce qu’il n’y a pas de guerre, dont le legs de sang que nous évoquions précédemment ne fasse naître un désir de vengeance que la paix ne permet pas de satisfaire, le risque est que celle-ci trouve son exutoire dans des mesures discriminatoires qui feraient comprendre aux uns ou aux autres qu’ils ne sont plus les bienvenus, en d’autres termes qu’ils devraient songer à quitter le pays, à moins qu’on ne les y force, au prix de violences qui reviendraient pour la paix à s’autodétruire. Aussi l’avertissement que lance l’auteur du Projet de paix perpétuelle est-il sans appel. Pourquoi tout déni d’hospitalité reviendrait-il à tourner le dos à la paix ? Pourquoi rappeler, en conséquence, que « l’idée d’un droit cosmopolitique43 » n’est pas une vaine parole ? Parce que cela revient à souligner que la paix ne saurait consister dans la construction de nouvelles barrières, qu’elles soient linguistiques, culturelles, religieuses ou qu’elles en appellent au sang et à la filiation. Plus de deux siècles nous séparent des réflexions de Kant, et les guerres d’aujourd’hui n’ont pas grand-chose à voir avec celles qu’il pouvait avoir à l’esprit. Les capacités de destruction dont l’humanité s’est dotée n’effleuraient pas son imagination. Pour autant nous pouvons tirer du troisième article de son projet de paix perpétuelle l’avertissement suivant. Méfions-nous de tous les facteurs qui dressent de telles barrières entre les uns et les autres ! Protégeons-nous contre leur instrumentalisation belliqueuse ! Sachons la refuser par principe ! Et tenons bon sur la nécessité de la combattre, quelle que soit la différence qui leur sert de prétexte !
Vivre en paix, cela consiste avant toute chose à apprendre à vivre les uns avec les autres, sans que le passé, aussi douloureux soit-il, n’en exclue non seulement la possibilité, mais aussi le désir… et cela commence à l’intérieur de nos frontières, dans un espace commun, dont nous devons commencer par reconnaître qu’y coexistent plus d’une langue, plus d’une culture et peut-être aussi plus d’une mémoire, fussent-elles désaccordées. Construire l’avenir avec ceux et celles, dont tout le passif de la guerre invite à se méfier, si ce n’est à les haïr, voilà peut-être le plus difficile de ce que la paix demande de bâtir. Il en résulte que, loin d’être « une exagération fantastique du droit », l’hospitalité que le philosophe appelle de ses vœux constitue, comme il l’écrit avec une lucidité prophétique, « le dernier degré de perfection nécessaire au code tacite du droit civil et public44 ». Ce « dernier degré de perfection », c’est l’incroyable gageure de la paix – et c’est peut-être aussi in fine la plus redoutable des épreuves, indissociablement morale et politique, qu’elle ait à affronter.
<p>Cet article L’épreuve de la paix a été publié par desk russie.</p>
04.10.2026 à 19:39
Opposant à Poutine, réfugié en France et proche de LFI, Alexeï Sakhnine évolue depuis des années dans des réseaux où se croisent anciens de l’Anti-Maïdan, militants prorusses du Donbass et organisations européennes hostiles à l’aide militaire à l’Ukraine.
<p>Cet article Les héros russes de LFI a été publié par desk russie.</p>
Qui sont les opposants russes que Jean-Luc Mélenchon présente comme la preuve que son camp combat le poutinisme ? Le cas d’Alexeï Sakhnine oblige à regarder au-delà de l’étiquette de « dissident anti-guerre ». Ancien dirigeant du Front de gauche russe, réfugié politique en Suède puis en France, il reste étroitement lié à des militants passés dans les structures d’occupation russes ou les formations armées du Donbass. Les mêmes milieux apparaissent aussi dans des projets du renseignement militaire russe visant à travailler les réseaux anti-OTAN en Europe. Dans le même temps, Sakhnine a trouvé sa place dans la gauche européenne dite « pacifiste », auprès d’organisations qui militent pour l’arrêt de l’aide militaire à l’Ukraine.
Lorsque Jean-Luc Mélenchon ou ses proches sont interrogés sur leurs positions à l’égard de la Russie et de la guerre en Ukraine, un argument revient : La France insoumise n’est pas du côté de Vladimir Poutine, puisqu’elle accueille ses opposants, les « Russes qui résistent ». Le 25 septembre 2026, au lendemain d’une nouvelle sortie de Mélenchon accusant l’Ukraine d’ « escalade » pour ses frappes en profondeur en Russie, Clémence Guetté rappelait encore au micro de France Inter : « Nous hébergeons les opposants au régime de Poutine. »
Avant 2022, le partenaire russe privilégié de Jean-Luc Mélenchon était Sergueï Oudaltsov, dirigeant du Front de gauche russe. Mélenchon le soutenait déjà lorsqu’il était emprisonné et, après sa libération, l’a rencontré à Moscou en mai 2018. Quatre ans plus tard, Oudaltsov soutient sans réserve l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Pour Mélenchon, il a « craqué ». L’ancien allié russe est rayé de la liste, et un nouveau favori apparaît presque aussitôt. Le 6 mars 2022, au grand meeting présidentiel de Mélenchon à Lyon, présenté comme un « meeting pour la paix », Alexeï Sakhnine intervient par vidéo. Il condamne l’agression russe, mais explique déjà qu’on ne fera pas reculer la Russie de Poutine « avec des chars et des missiles » et pourquoi la victoire contre le régime doit venir de l’intérieur.
Sakhnine et ses camarades viennent de publier un manifeste condamnant l’invasion russe comme une guerre « injuste » et « de conquête ». Mais le texte affirme aussi que Poutine a, du fait de son agression, « annulé tous les crimes des nationalistes ukrainiens » et fourni de nouveaux arguments aux « faucons américains et de l’OTAN ».
Le 25 octobre 2022, trois militants russes de gauche, Sakhnine, sa compagne Liza Smirnova et Andreï Roudoï, sont reçus à l’Assemblée nationale par Mathilde Panot, plusieurs députés LFI et Mélenchon lui-même. Leur arrivée en France a été facilitée au plus haut niveau : Mélenchon dira avoir obtenu l’appui d’Emmanuel Macron pour les faire venir et remerciera publiquement le président de les avoir aidés « d’un bout à l’autre ».
« Heureusement qu’il y a des Russes comme eux ! », s’enthousiasme Mélenchon. « Nous prenons en charge leur présence en France », souligne-t-il.
L’Ukraine reste pourtant presque absente de cette présentation. Lorsqu’un journaliste finit par demander aux trois militants ce qu’ils ont à dire aux Ukrainiens, Andreï Roudoï répond : « La classe ouvrière de Russie et d’Ukraine n’a rien à se disputer. Nos principaux ennemis, ce sont nos gouvernements. »
Roudoï, ancien cadre du Front de gauche russe et fondateur du média Vestnik Bouri (Messager de la Tempête), que Mélenchon présente alors comme l’une des « têtes de réseau » de la résistance de gauche russe avec Sakhnine, quittera ensuite la France et rompra publiquement avec Sakhnine. Ce dernier, au contraire, s’installe durablement dans l’orbite politique de Mélenchon.
Quel est exactement son statut auprès de Mélenchon : protégé politique, réfugié pris en charge, compagnon de route, interlocuteur régulier ? Sakhnine préfère présenter leur relation comme une alliance politique. En 2025, il affirme « coopérer » avec Mélenchon sur la stratégie de la gauche européenne.
Le parcours de Sakhnine est assez singulier pour un opposant russe accueilli comme réfugié politique : avant de s’installer à Paris, il avait déjà passé plusieurs années en exil en Suède, puis renoncé à son statut de réfugié pour rentrer volontairement en Russie en 2019.

Sakhnine est connu en Russie comme l’un des organisateurs des mobilisations de 2011-2012 et l’un des dirigeants du Front de gauche, principale organisation de la gauche extra-parlementaire de cette période. Après l’affaire Bolotnaïa, en 2013, il part en Suède et y obtient l’asile. Pour une partie de la gauche locale, son profil est idéal : militant révolutionnaire, organisateur de manifestations anti-Poutine, réfugié politique. Il obtient rapidement des tribunes dans les médias de gauche et des entrées dans des réseaux militants transnationaux.

À partir de 2014, Sakhnine ne parle plus seulement de la Russie de Poutine, il devient aussi un interprète de la crise ukrainienne. Le Maïdan, dans ses textes, est surtout une victoire des oligarques soutenus par l’Occident, où l’extrême droite aurait acquis une influence démesurée. À l’inverse, il présente l’anti-Maïdan comme un mouvement populaire, opposé au nationalisme et au néolibéralisme. Dans le Donbass, il voit d’abord une guerre civile ; l’intervention russe reste en arrière-plan. Ce cadre changera peu au cours des années suivantes.
Il publie sur le « fascisme ukrainien » et la « terreur » contre les militants de gauche. Cette grille de lecture trouve vite des relais dans les médias pro-Kremlin : Sakhnine est interviewé par Komsomolskaïa Pravda, apparaît sur la télévision d’État russe et, en 2017, participe comme producteur au tournage en Suède d’un documentaire de Russia Today consacré à la lutte des classes et à la justice sociale. Lui-même justifie ce type de coopération par la possibilité de toucher une audience russe plus large.
Pour parler de l’Ukraine, Sakhnine dispose surtout d’un partenaire sur place : Borotba, organisation ukrainienne se réclamant de la gauche radicale, fondée en 2011. La relation précède de deux ans le Maïdan et la guerre. En septembre 2012, Sakhnine et Sergueï Kiritchouk, l’un des dirigeants de Borotba, annoncent à Kyïv une coopération entre le Front de gauche russe et l’organisation ukrainienne. Borotba promet un soutien organisationnel et médiatique, des contacts avec la presse et, en cas de répression accrue en Russie, une aide à la création d’un relais du Front de gauche à l’étranger. Sakhnine présente ses partenaires ukrainiens comme des camarades fiables.
En Suède, cette proximité devient même un argument d’autorité. En juin 2014, les organisateurs d’un séminaire avec lui à Göteborg soulignent ses « forts contacts avec Borotba et sa direction » pour expliquer pourquoi Sakhnine est particulièrement bien placé pour parler de l’Ukraine. En 2016, il signe la déclaration du Forum social de Wrocław sous l’étiquette « Ukraine/Sweden, Borotba ».
Pour comprendre ce que Sakhnine transmet alors à son public occidental, il faut s’arrêter sur Borotba et sur ce que sont devenus ses membres. Une enquête militante récente en retrace la généalogie et les prolongements européens.
L’organisation Borotba naît au début des années 2010 d’une scission de l’Organisation des marxistes et de milieux issus de la jeunesse communiste ukrainienne. Parmi ses principaux cadres figurent Sergueï Kiritchouk, Alexeï Albou, Viktor Chapinov et Andreï Mantchouk. Dès mars 2014, plusieurs organisations de gauche et anarchistes ukrainiennes se désolidarisent d’elle, l’accusant de collaborer avec des forces chauvines, racistes, cléricales et homophobes et de pratiquer une culture politique autoritaire.
La méfiance existe aussi dans une partie de la gauche occidentale. En novembre 2014, le syndicaliste français Vincent Présumey décrit Borotba comme un « village Potemkine pour militants occidentaux » : une organisation capable de fournir à certains secteurs de Die Linke, de Syriza ou de la gauche trotskiste l’ « antifascisme ukrainien » qu’ils veulent voir.

En 2014, Borotba est engagée dans l’anti-Maïdan dans plusieurs villes ukrainiennes. À Kharkiv, ses militants participent au mouvement qui tente de faire basculer la ville ; le 1ᵉʳ mars, après l’assaut contre l’administration régionale, un drapeau russe est hissé et des militants du Maïdan sont violemment frappés, parmi lesquels le poète Serhiy Jadan.
Ce qui se passe à Odessa joue un rôle plus décisif encore dans le récit exporté vers l’Occident. La mort de dizaines de personnes dans l’incendie de la Maison des syndicats fournit une image d’une puissance émotionnelle exceptionnelle : celle de « militants de gauche antifascistes brûlés vifs par des fascistes ukrainiens ». Or les violences du 2 mai commencent bien avant l’incendie. Des militants anti-Maïdan tentent d’empêcher une marche pour l’unité de l’Ukraine ; des affrontements éclatent, des coups de feu sont tirés et plusieurs personnes sont tuées. Les violences se déplacent ensuite vers la place Koulikovo et la Maison des syndicats. Les enquêtes du Conseil de l’Europe et du groupe indépendant « 2 mai » ont reconstitué une journée de violences croisées, de tirs et d’incendie, sur fond de graves défaillances des autorités. Elles ne valident pas le récit d’un massacre unilatéral d’ « antifascistes » par les partisans du Maïdan.
Borotba n’est pas extérieure à cette scène. La veille, ses militants participent à la manifestation du 1ᵉʳ Mai qui se termine au camp anti-Maïdan de la place Koulikovo. Le 2 mai, Alexeï Albou, dirigeant local de Borotba et député régional, se trouve dans la Maison des syndicats ; Vladislav Voïtsekhovski, autre militant de l’organisation, y est également. Ce sont précisément ces hommes et leurs camarades qui deviendront ensuite, auprès d’une partie de la gauche étrangère, des figures centrales du récit du « massacre fasciste d’Odessa ».

Sakhnine participe activement à sa diffusion. Dès le 9 mai 2014, en Suède, il prend part à une action de solidarité avec les militants d’Odessa, puis publie à plusieurs reprises sur la tragédie.
L’épisode Voïtsekhovski est particulièrement parlant. En septembre 2014, Sakhnine le rencontre à Odessa lors d’un voyage en reportage depuis la Suède. Le soir même, le Service de sécurité d’Ukraine (SBU) arrête Voïtsekhovski en l’accusant de préparer des attentats ; Borotba dénonce une affaire fabriquée. Cinq jours plus tard, Sakhnine pose en Suède avec une pancarte « Liberté pour Vlad Voïtsekhovski ! » et le présente comme un jeune socialiste persécuté. Après un échange de prisonniers en décembre, Voïtsekhovski passe sur le territoire contrôlé par les forces pro-russes et rejoint le bataillon Fantôme (Prizrak). En 2015, il déclare lui-même servir dans les « forces armées de Novorossia ». Sakhnine continuera pourtant à le soutenir et à expliquer sa trajectoire d’abord par la répression ukrainienne.

La Moldavie fournit, la même année 2014, un autre indice sur cette mouvance. En novembre, Viktor Chapinov, Maxime Firsov et plusieurs militants liés à Borotba sont arrêtés puis expulsés de Moldavie. Les autorités moldaves disent alors les soupçonner de préparer des actions destinées à « déstabiliser la situation » à l’approche des élections législatives.
À partir de 2016, les « Surkov leaks » donnent à cette histoire une autre dimension. Plus d’un gigaoctet de courriels et de documents provenant de l’appareil de Vladislav Sourkov, alors l’un des principaux responsables du dossier ukrainien au Kremlin, ont été authentifiés indépendamment par Bellingcat et DFRLab. Ils documentent notamment la circulation de messages élaborés dans l’entourage de Sourkov par l’intermédiaire de cadres de Borotba.
Dans l’un des documents, le conseiller de Sourkov Alexeï Tchesnakov dresse une liste de personnalités sur lesquelles « la Russie peut compter » pour amplifier ses messages en Ukraine. Trois cadres importants de Borotba y figurent, dont Sergueï Kiritchouk. Bellingcat compare ensuite des éléments de langage sur la guerre et le vol MH17 aux publications de Kiritchouk : dans un cas de l’été 2014, son article reprend l’ensemble des points contenus dans un document transmis à l’appareil de Sourkov. Quelques semaines plus tard, les mêmes thèmes apparaissent dans une question parlementaire de Die Linke au Bundestag.
Andrej Hunko, l’un des députés signataires, est alors l’un des principaux points d’entrée de Borotba dans la gauche allemande : il présente Kiritchouk comme le porte-parole d’une gauche ukrainienne persécutée, l’interviewe, partage des tribunes avec lui et défend publiquement la nécessité de donner la parole à son organisation. Ce canal allemand survivra à l’année 2014 : nous le retrouverons plus loin, sous une autre forme, autour des objecteurs de conscience et des déserteurs.

La guerre de 2014 provoque une fracture au sein du Front de gauche russe. Oudaltsov soutient l’annexion de la Crimée, Sakhnine s’y oppose. Plusieurs des partisans les plus explicites des « républiques populaires » perdent alors leurs positions dirigeantes. La rupture n’est pourtant pas complète. Sakhnine continue de défendre une position de « troisième camp », où les peuples russe et ukrainien devraient se retourner contre leurs oligarchies respectives. En 2022, lorsqu’il quitte définitivement le Front de gauche à cause de l’invasion à grande échelle, il le dit lui-même : « Je ne regrette pas la position adoptée par le Front de gauche durant l’année tragique 2014 en Ukraine », ajoutant qu’il avait largement contribué à cette position.
Il ne prend pas non plus ses distances avec Borotba, même après que plusieurs de ses membres ont rejoint le camp russe. En 2021, il parle encore de Borotba comme d’une organisation « fraternelle ». En 2026, il dit être toujours fier de cette coopération. Interrogé sur les liens financiers de certains militants de Borotba avec des personnes de l’entourage de Vladislav Sourkov, il les explique par la précarité d’émigrés qui devaient bien vivre et poursuivre leur activité politique.

Au printemps 2019, Sakhnine renonce volontairement à son statut de réfugié et rentre en Russie. À l’aéroport, il est accueilli par de vieux camarades, dont Oudaltsov et Daria Mitina, ancienne dirigeante du Front de gauche, qui avait entre-temps travaillé pour la représentation moscovite du « ministère des Affaires étrangères » de la soi-disant « République populaire de Donetsk » (DNR). Sakhnine explique que le risque de poursuites lié à l’affaire Bolotnaïa est désormais passé. À son retour, il formule son évolution politique : il insiste sur le fait que son camp n’a jamais été une opposition pro-occidentale et affirme être devenu beaucoup plus anti-occidental.

En octobre 2019, Sakhnine passe neuf jours en Corée du Nord au sein d’une délégation officielle de la Société russe pour l’étude des idées du Juche et de la politique du songun, avant d’en tirer un long reportage plutôt bienveillant sur le pays et ses transformations sous Kim Jong-un.
À la fin de la même année, il se rend à Donetsk, contrôlé par la Russie, et en revient avec un récit étonnamment enthousiaste. Sur les ruines de la guerre, dit-il, apparaissent les « germes d’une nouvelle vie ». L’ancienne société civile, avec ses milieux LGBT et ses ONG, est décrite comme « corrompue », « pro-occidentale » et dépendante des subventions étrangères ; sa disparition aurait laissé un « espace vide » où émergent désormais de nouveaux groupes marxistes et féministes, dont Sakhnine célèbre l’« énergie » et le « dévouement ». Il évoque aussi une renaissance théâtrale et voit dans l’effacement de la société de consommation la possibilité d’ « une vie plus profonde, plus sérieuse ». Un véritable hymne à l’occupation.
Selon les données dont dispose Desk Russie, une carte SIM d’un opérateur de la « DNR » était enregistrée au nom d’Alexeï Sakhnine dès 2018, alors qu’il vivait encore en Suède ; le numéro était associé à un compte Telegram au nom d’ « Alexeï ». La rédaction lui a demandé d’expliquer cet élément. Nous n’avons pas obtenu de réponse.

Depuis son retour de Suède, Sakhnine se rend à deux reprises en Crimée occupée. Lors de son second séjour, à la fin mars et début avril 2021, le tout nouveau coordinateur du Front de gauche en Crimée, Ilia Bolchedvorov, vient de sortir de dix jours de détention administrative. Vétéran de la guerre de Tchétchénie, où il a servi dans le détachement spécial Rossitch des troupes de l’Intérieur, impliqué dans des exactions, Bolchedvorov est arrivé de la région d’Irkoutsk après l’annexion de la Crimée. Il s’est depuis fait connaître par ses conflits avec les autorités locales autour de l’urbanisme et de litiges fonciers. Par la suite, Bolchedvorov combattra contre l’Ukraine sous contrat avec le ministère russe de la Défense. C’est au retour de ce voyage en Crimée que Sakhnine expose avec une netteté particulière sa vision du conflit. Le scénario selon lequel la Russie « rendrait le Donbass » à l’Ukraine et tenterait de négocier sur la Crimée relève, selon lui, de la « capitulation ». Il refuse de « livrer » à Kyïv les quelque deux millions de citoyens russes du Donbass, promis, affirme-t-il, à des « répressions ».
Le 24 février 2022, Sakhnine rompt avec Oudaltsov, qualifie la guerre de criminelle et quitte le Front de gauche. Dans ses premiers textes anti-guerre, la responsabilité du régime de Poutine côtoie immédiatement l’impérialisme américain, l’expansion de l’OTAN et les « extrémistes » arrivés au pouvoir à Kyïv après le Maïdan. La Russie est bien désignée comme l’agresseur, mais son analyse de fond change peu : la guerre reste pour lui un épisode d’affrontement plus large entre impérialismes, gouvernements et élites.
Arrivés en France à l’automne 2022, Sakhnine et Liza Smirnova, journaliste et militante de la gauche russe, ne tardent pas à s’investir dans plusieurs combats politiques de LFI. Lors des manifestations contre la réforme des retraites, Sakhnine décrit la France comme une version atténuée du régime russe : aux travailleurs français, affirme-t-il, s’oppose une « despotie moins féroce » que celle de Russie.
En mai 2024, avec plusieurs autres militants russes, Sakhnine et Smirnova prennent la défense de Rima Hassan et de Mathilde Panot, visées par des procédures au titre de l’ « apologie du terrorisme ». Dans une tribune, les signataires rapprochent ces procédures des mécanismes répressifs qu’ils ont connus dans la Russie de Poutine : « Ce qui arrive aujourd’hui à Mathilde Panot ou à Rima Hassan ressemble comme deux gouttes d’eau à ce qui est arrivé à notre patrie. » Le texte se termine par un appel explicite à défendre « la liberté » dans les urnes en votant pour l’Union populaire aux élections européennes.
Sakhnine suit avec passion les campagnes électorales françaises. Le 14 juin 2024, quelques jours après la dissolution de l’Assemblée nationale, il raconte qu’au cours d’une nuit de tractations, il échangeait directement par SMS avec Mélenchon, lui signalant les manœuvres de ses adversaires. Selon Sakhnine, celui-ci lui aurait répondu que « la lutte se fera sans faiblesse ».
LFI a publiquement assumé l’aide matérielle apportée aux militants russes qu’elle a fait venir en France. Sakhnine et Smirnova ont eux-mêmes raconté que le mouvement leur avait mis à disposition une maison, où plusieurs militants vivaient collectivement. Mélenchon a même reproché aux autres forces de gauche de ne pas vouloir mettre la main à la poche pour financer leur hébergement et leur présence en France.
Sakhnine et Smirnova ont obtenu le statut de réfugié en 2024. Liza Smirnova a par ailleurs évoqué publiquement le RSA perçu par le couple et en a donné le montant.
Après son installation en France, Sakhnine continue à collaborer avec le média russe Moskvitch Mag. Des données consultées par Desk Russie montrent que la société Urban Media, éditrice du magazine, a continué à enregistrer à son nom des rémunérations présentées comme des salaires au moins jusqu’en juin 2024. Le montant mensuel habituel visible dans ces données est de 114 950 roubles, soit environ 1 170 euros au taux moyen du premier semestre 2024.

Desk Russie a interrogé Sakhnine sur la déclaration de ces revenus en France, mais il n’a pas souhaité répondre.
Moskvitch Mag n’est pas un organe de propagande militaire au sens classique : il est consacré avant tout à la vie quotidienne, à la culture et à la société moscovites. Mais sa ligne éditoriale peut aussi contribuer à banaliser la réalité de la Russie en guerre. En septembre 2022, la rédaction publie ainsi un reportage dans un bureau de recrutement militaire qui oppose la routine relativement tranquille de la mobilisation aux récits jugés « hystériques » des médias indépendants. En 2023, paraît un reportage touristique depuis Marioupol occupé ; après le scandale provoqué par l’article, celui-ci disparaît du site, mais reste accessible dans les archives.
En 2024-2025, une nouvelle construction prend forme autour de Sakhnine et Smirnova. Post-Soviet Left (PSL), petite organisation d’émigrés de gauche issus de l’espace post-soviétique, est active surtout en France et en Allemagne. En novembre 2024, elle compte parmi les principaux organisateurs du Forum de l’émigration de gauche à Cologne, qui réunit plus de 70 participants venus notamment de Russie, d’Ukraine et du Bélarus. De ces rencontres naît la coalition « Peace from Below / La Paix par en bas ».
Le mot d’ordre de la « paix par en bas » a tout pour séduire une partie de la gauche occidentale : les peuples ne doivent pas payer pour les décisions des élites ; les droits humains ne disparaissent pas en temps de guerre ; un déserteur n’est pas un criminel ; les dépenses sociales valent mieux que les budgets militaires ; la paix ne doit pas être négociée entre généraux et oligarques, mais imposée « par en bas ». Sakhnine se félicite lui-même de l’« énorme pouvoir de séduction de notre message ». Cette ligne permet de se dire radicalement opposé à la guerre sans pour autant se placer du côté de l’État agressé.
Un air de déjà-vu : dès juin 2014, Sakhnine signe la déclaration dite « Zimmerwald-2014 ». La guerre du Donbass y est décrite comme une « guerre civile » ayant suivi la victoire des « néolibéraux et nationalistes » du Maïdan. Le texte demande au gouvernement ukrainien de mettre fin à son « opération antiterroriste », de retirer ses troupes des régions de Donetsk et de Louhansk et de conclure une trêve avec les forces de la DNR et de la LNR.

Pour la Russie, le programme de PSL insiste aujourd’hui sur les prisonniers politiques, les déserteurs, l’amnistie et le refus de la responsabilité collective. Pour l’Ukraine, le centre de gravité se déplace vers la mobilisation forcée, les poursuites pénales, les restrictions à la sortie du territoire, les « répressions » contre les communistes, ce que ses militants présentent comme l’autoritarisme de Zelensky, et, de plus en plus, les conditions de l’aide militaire occidentale. L’invasion russe devient un élément parmi d’autres d’une confrontation entre gouvernements, blocs militaires et classes dirigeantes.
Dans un texte récent, Sakhnine et Smirnova reconnaissent eux-mêmes que la « démilitarisation » exigée par Moscou – limitations de l’armée ukrainienne, interdiction des livraisons d’armes et des garanties de sécurité – rendrait l’Ukraine sans défense ; mais leur réponse reste de chercher une issue dans une mobilisation transnationale « par en bas ».
Le 5 octobre 2025, lors d’un grand meeting anti-guerre à Paris, Liza Smirnova est ovationnée devant plusieurs milliers de personnes. « Ce que nous faisons aujourd’hui est bien plus dangereux pour la dictature de Poutine que les bombes et les missiles que Macron, Scholz, Merz ou Trump envoient au front », lance-t-elle.

Mais que devient, dans ce récit, la capacité de l’Ukraine à décider pour elle-même ? Et que faire de cette autre gauche ukrainienne qui ne se reconnaît ni dans la symétrie des « deux impérialismes », ni dans l’injonction à déposer les armes ?
La poétesse et militante anarchiste Galina Rymbou, qui vit à Lviv, formule l’objection frontalement : sous couvert d’anti-impérialisme, cette rhétorique « exclut l’Ukraine comme sujet politique à part entière et nie son agentivité politique ». Et elle ajoute que la paix ne peut être obtenue par une pression imposée à la victime.
Cette gauche ukrainienne existe pourtant très concrètement : anarchistes, socialistes démocratiques, antifascistes et syndicalistes participent depuis 2022 à la résistance armée, à la logistique et à l’aide humanitaire ; certains sont morts au front. Hanna Perekhoda, historienne et militante de gauche ukrainienne, résume le paradoxe de certaines gauches occidentales : elles disent à des personnes qui « luttent armes à la main pour défendre les droits fondamentaux et la souveraineté politique » qu’elles ne sont « pas assez de gauche » pour mériter leur soutien.

PSL reste un petit groupe d’émigrés. Son audience tient surtout aux réseaux dans lesquels il parvient à s’insérer, des réseaux qui existaient bien avant lui et qui ont leurs propres traditions d’opposition au réarmement, à l’OTAN ou aux livraisons d’armes.
C’est là que Sakhnine joue un rôle de passeur : il sait formuler une lecture post-soviétique de la guerre dans un langage immédiatement familier à une partie de la gauche occidentale.
Le paysage dans lequel PSL s’insère est vaste et hétérogène. En Grande-Bretagne, Stop the War Coalition offre depuis longtemps une grande scène au mouvement anti-guerre. À l’échelle internationale, l’International Peace Bureau fédère campagnes et organisations autour du désarmement et de la réduction des dépenses militaires. En Allemagne existe tout un écosystème plus ancien encore : Netzwerk Friedenskooperative fonctionne comme un carrefour du mouvement pacifiste, tandis que DFG-VK et Connection e.V. travaillent plus spécifiquement sur l’objection de conscience, les déserteurs et leur droit à l’asile. À cela s’ajoutent les accès proprement politiques : LFI et le POI en France ; Die Linke et BSW en Allemagne.
Le 12 mars 2025, des militants de PSL sont reçus à l’Assemblée nationale par des députés LFI. Dans son propre compte rendu, PSL rapporte que Sophia Chikirou les remercie pour les informations fournies, qui renforcent la position parlementaire des Insoumis.
L’International Peace Bureau est pour Sakhnine un point d’entrée ancien. Tord Björk, son compagnon de route depuis la période suédoise, siège depuis 2022 au Conseil de l’IPB et y a été réélu en 2025. En janvier 2023, Sakhnine participe au forum international People and Peace / Folk och Fred, organisé avec l’International Peace Bureau et le réseau Prague Spring 2.
D’autres portes donnent accès à un public encore plus large. Dès avril 2022, Sakhnine intervient dans un meeting international de Stop the War. Quatre ans plus tard, Peace from Below et l’Union of Post-Soviet Left figurent parmi les organisations soutenant la grande conférence anti-guerre organisée à Londres. La conférence provoque une réponse directe de Sotsialnyi Roukh. Dans une lettre ouverte, le mouvement socialiste démocratique ukrainien souligne qu’aucun socialiste, syndicaliste, féministe ou militant LGBT ukrainien n’a été invité à prendre la parole et qu’appeler les Ukrainiens à « baisser les armes » ne signifie pas mettre fin à la guerre, mais accepter la défaite et l’occupation.

Sur le terrain, PSL cherche parallèlement à multiplier sa présence. Dans ses propres publications, l’organisation affirme avoir participé depuis 2024 à des mobilisations à Cologne, Berlin, Paris, Amsterdam, Varsovie et dans d’autres villes, jusqu’à Buenos Aires. Elle intervient dans des manifestations existantes, mais organise aussi ses propres actions autour des déserteurs russes et ukrainiens, de la mobilisation et de l’antimilitarisme. Pour l’automne 2026, une nouvelle série de rencontres est déjà annoncée, notamment dans le Caucase du Sud et à Belgrade.
En septembre 2026, l’organisation prend position contre la fermeture annoncée de la Maison russe de Berlin, représentation de Rossotroudnitchestvo qu’elle qualifie elle-même d’institution « aujourd’hui largement propagandiste ». Elle estime néanmoins que sa fermeture pénalisera surtout les émigrés russes et fournira au Kremlin un nouvel argument sur la « russophobie occidentale ».

En mai 2025, PSL investit à Paris la marche du Régiment immortel, que le mouvement dit divisée entre une aile « pro-Poutine » et une aile « anti-guerre » ; ils affirment s’être rangés du côté de cette dernière et avoir profité du cortège pour mener leur propre travail militant.
Le même jour, Sophia Chikirou participe elle aussi à l’un des cortèges parisiens organisés autour du Régiment immortel. Le terrain n’est d’ailleurs pas étranger à LFI : en 2018, Jean-Luc Mélenchon avait lui-même participé au Régiment immortel à Moscou, offrant aux médias officiels russes une image particulièrement exploitable. Liza Smirnova récuse ce type de lecture : selon elle, présenter cet épisode comme un indice de complaisance de Mélenchon envers le Kremlin relève du même procédé que les accusations visant Borotba – un « cliché » destiné à discréditer la gauche radicale.
Sakhnine s’intéresse depuis longtemps à certaines figures ukrainiennes du pacifisme et de l’anti-mobilisation. Rouslan Kotsaba en est un exemple ancien. Le journaliste ukrainien s’était fait connaître en appelant ses compatriotes à boycotter la mobilisation et en présentant la guerre du Donbass comme une guerre civile. Sakhnine est intervenu à plusieurs reprises pour le défendre. En 2019, Andrej Hunko et Darius Dunker proposent la candidature de Kotsaba au Prix de la paix d’Aix-la-Chapelle. Le prix lui est d’abord attribué ; Kotsaba y renonce finalement après la révélation d’anciens propos antisémites.
Aujourd’hui, sur la scène pacifiste et politique allemande, un jeune Ukrainien s’est rapidement fait une place en portant le thème de l’objection de conscience et de l’anti-mobilisation : Andrii Konovalov, membre de PSL. Il intervient dans les événements de DFG-VK, de Netzwerk Friedenskooperative et de Connection e.V., parle des méthodes de mobilisation en Ukraine, des poursuites contre les objecteurs et du droit à la désertion, et rencontre des responsables politiques européens.
Il se présente régulièrement comme ukrainischer Kriegsdienstverweigerer, « objecteur de conscience ukrainien ». Or Konovalov n’a pas fui la mobilisation provoquée par l’invasion de 2022. Il s’est installé en Allemagne dès 2021 pour y étudier la biochimie. Il l’explique lui-même : son émigration « n’était pas spontanée » et sa destination avait été choisie à l’avance. En 2024, il va jusqu’à proposer une définition très large de l’objecteur : tout Ukrainien vivant en Allemagne avec un titre de séjour et ne souhaitant pas rentrer combattre devrait, selon lui, être considéré comme tel.

Certains éléments de sa biographie restent toutefois difficiles à recouper. Il raconte notamment avoir arraché, dans la ville de Kropyvnytskyï, un drapeau rouge et noir qu’il présente comme celui de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, puis avoir fait l’objet d’une procédure pénale et de menaces de militants d’extrême droite. L’incident du drapeau est documenté ; les autres éléments de ce récit le sont moins solidement.
À partir de 2024, Konovalov devient rapidement une figure visible du mouvement pacifiste allemand. À Münster, il apparaît notamment aux côtés d’Evgueni Arefiev, militant russe installé de longue date dans la ville et actif au sein de DFG-VK. Il se retrouve aussi sur les mêmes scènes que Michael von der Schulenburg, ancien haut fonctionnaire de l’ONU devenu eurodéputé BSW, qui s’est rendu à Moscou à deux reprises depuis le début de la guerre.
Un autre fil ramène à Andrej Hunko, ancien député Die Linke, aujourd’hui cadre du BSW. En 2014, c’est lui qui avait offert à Sergueï Kiritchouk et à Borotba l’un de leurs principaux accès à la gauche allemande : interviews, rencontres publiques et relais politiques. Plus de dix ans plus tard, Konovalov cite Hunko parmi les responsables européens ayant personnellement exprimé leur solidarité avec la position de PSL.
Le 23 juin 2025, Konovalov participe à Strasbourg à des rencontres avec des parlementaires français et des membres de The Left à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Dans son entretien au site de PSL, il explique avoir été invité notamment par Sophia Chikirou. Son objectif, dit-il, est de faire entrer dans le débat parlementaire européen les violations des droits humains et ce qu’il appelle le « système répressif » ukrainien. Le lendemain, Chikirou reprend à l’APCE plusieurs demandes concernant les prisonniers politiques, les objecteurs et les militants anti-guerre en Russie et en Ukraine.

Autour de ces nouveaux réseaux réapparaissent aussi des personnages d’une histoire beaucoup plus ancienne, dont certains ont participé directement aux structures de l’occupation russe de l’Ukraine ou aux formations armées et administratives du Donbass.
Parmi ceux qui étaient venus accueillir Sakhnine à son retour de Suède en 2019 figurait Daria Mitina. Ancienne députée à la Douma et ancienne dirigeante du Front de gauche, elle a connu une longue carrière politique et administrative en Russie. En 2014, elle est représentante à Moscou du « ministère des Affaires étrangères » de la « République populaire de Donetsk » (DNR) . En mai 2015, elle participe également, aux côtés d’Alexeï Mozgovoï, commandant du bataillon Fantôme (Prizrak), à une conférence internationale « antifasciste » organisée à Altchevsk, dans le Donbass occupé. Elle développe ensuite un réseau international « antifasciste », organisant des visites de militants d’ultragauche européens dans le Donbass.
Elle est aujourd’hui secrétaire aux relations internationales du Parti communiste unifié et présidente du syndicat Nouveau Travail (Novy Troud), une organisation étroitement alignée sur les positions du Kremlin et désormais implantée dans les territoires ukrainiens occupés.

En octobre 2023, Mitina participe à Rome à la conférence internationale « Stop World War III ». Son appel exige notamment l’arrêt immédiat des livraisons d’armes à l’Ukraine, la levée des sanctions contre la Russie et la dissolution de l’OTAN.
Alexeï Albou, ancien dirigeant de Borotba à Odessa, est aujourd’hui lui aussi actif à Louhansk. Il est vice-président de l’organisation locale du syndicat Nouveau Travail. En novembre 2024, il intervient encore au nom de Borotba lors d’une conférence internationale à Dakar. Il y inscrit la guerre en Ukraine dans la destruction de l’ordre mondial unipolaire dominé par les États-Unis. L’histoire de Borotba n’est donc pas close : une partie de ses anciens cadres continue à intervenir dans des réseaux internationaux au nom de la lutte anti-impérialiste.

Huit ans après les Surkov leaks, un autre ensemble de documents fuités permet de voir comment les méthodes évoluent. Publiés en 2024 par le Centre Dossier, ils portent cette fois sur des projets de sabotage, de diversion et d’influence du renseignement militaire russe en Europe.
Dans ces documents, les opérations d’influence politique voisinent avec des projets beaucoup plus offensifs. Des opérateurs liés à la Direction générale des renseignements russe (GRU) proposent d’organiser des actions anti-OTAN et anti-ukrainiennes dans plusieurs villes européennes avec des slogans tels que « l’OTAN est notre ennemi commun », « sortons de l’OTAN » ou « les sanctions nuisent aussi à notre économie ». Pour développer ce travail auprès de la gauche européenne, ils envisagent de s’appuyer sur le Molotov Club et sur Borotba, cette dernière devant fournir des contacts de coordinateurs. Le dossier identifie parmi les fondateurs du Molotov Club Leonid Ilderkine, ancien militant de Borotba.

Ces projets s’inscrivent dans un dispositif plus large du GRU qui comprend aussi des opérations de sabotage en Europe : incendies, attaques contre des infrastructures et tentatives d’entraver les chaînes logistiques de soutien à l’Ukraine.
Selon une enquête du Kyiv Independent, Ilderkine apparaît également dans le réseau qui coordonne des pseudo-manifestations « ukrainiennes » organisées dans plusieurs pays européens contre Zelensky, la mobilisation et l’aide militaire à l’Ukraine.

L’activiste anti-autoritaire et publiciste Alexander Volodarski avait noté dès 2015 que Sakhnine fonctionnait à l’époque comme une interface entre une gauche moscovite intellectuellement présentable et des forces du Donbass beaucoup moins fréquentables pour un public occidental. Aujourd’hui, cette fonction a pris une dimension internationale : Sakhnine circule entre les réseaux, fournit des grilles de lecture, met en circulation des interlocuteurs russes présentés comme des opposants héroïques à Poutine.
En décembre 2025, Sakhnine consacre un article aux lourdes condamnations des membres du cercle marxiste d’Oufa, présentés au public français comme des militants de gauche persécutés et opposés à la guerre sur des positions internationalistes. Le jour même, Mélenchon relaie l’affaire : « En Russie, des militants d’opposition punis pour avoir organisé des cercles marxistes », écrit-il, avant d’ajouter : « LFI a eu raison d’accueillir des réfugiés politiques de la gauche antiguerre à Paris. Maintenant, il faut tous protester et ne pas abandonner les opposants de gauche russes. »
La répression est bien réelle et les peines – de 16 à 22 ans – extrêmement lourdes. Mais le récit gomme une partie singulière de l’histoire du groupe : plusieurs hommes passés par le cercle avaient auparavant combattu dans le Donbass du côté des forces de la DNR, et l’un d’eux deviendra ensuite un témoin central de l’accusation.
Sakhnine voit grand. Dans ses interventions vidéo en russe, il appelle à « créer un nouveau bloc historique », « comme le disait Gramsci » : une nouvelle « composition de classe » qui refuserait les compromis avec les forces centristes afin d’enrayer la militarisation de l’Europe.
Sakhnine va jusqu’à imaginer une victoire de Jean-Luc Mélenchon en 2027 – « supposons que nous prenions le pouvoir ». Un tel gouvernement pourrait alors, dit-il, offrir à Poutine une paix « digne », tenant compte des « questions objectives de sécurité de la Russie », jusqu’à envisager une sortie de l’OTAN de la France. Mais il bute aussitôt sur une contradiction : ouvrir largement la France aux déserteurs russes, leur fournir des documents et favoriser une désertion massive serait, reconnaît-il, un « acte hostile » aux yeux de Moscou. Comment négocier la paix avec Poutine tout en sapant sa mobilisation ? Sakhnine admet que la réponse n’existe pas encore.
<p>Cet article Les héros russes de LFI a été publié par desk russie.</p>
04.10.2026 à 19:38
Les sanctions compliquent l’assurance, le financement et les paiements liés au commerce russe. Moscou contourne ces obstacles, mais au prix de coûts croissants et d’une dépendance renforcée envers la Chine.
<p>Cet article Assurance : un effet lent des sanctions, mais de plus en plus nocif pour la Russie a été publié par desk russie.</p>
La Russie se vante de sa capacité à contourner les sanctions internationales. Mais l’étau se resserre autour d’elle. Il ne suffit plus de savoir qui achète le pétrole russe, mais aussi qui peut assurer le navire, réassurer l’assureur, vérifier le bilan et faire reconnaître le contrat. C’est là que, depuis 2026, l’effet lent des sanctions devient le plus visible et démontre son efficacité redoutable.
Le 11 septembre 2026, la Banque de Russie a annoncé qu’elle injecterait 165 milliards de roubles, soit environ 1,96 milliard de dollars, dans la Russian National Reinsurance Company (RNRC), son réassureur public. Les frappes ukrainiennes contre des raffineries, des entrepôts et d’autres actifs économiques ont fait monter la demande de couverture contre le sabotage et le terrorisme34. Une semaine plus tard, le marché londonien de l’assurance maritime a classé l’ensemble de la mer Noire comme zone à haut risque, après la multiplication des attaques contre les navires commerciaux36.
Ces deux décisions résument une évolution commencée en 2022. Les sanctions occidentales n’ont pas seulement visé les banques, les hydrocarbures ou les technologies russes. Elles ont aussi touché des infrastructures moins visibles de la mondialisation : l’assurance, la réassurance, l’audit financier et les services juridiques qui permettent à une transaction d’être acceptée au-delà des frontières. Un navire peut avoir une cargaison et un acheteur. Une entreprise peut avoir un contrat. Cela ne suffit pas toujours. Il faut encore que le risque soit assuré, que l’assureur puisse lui-même se réassurer, que ses comptes soient jugés crédibles et que les contrats soient reconnus par les banques, les ports et les autres parties concernées.
La Chine aide la Russie à contourner une partie de ces contraintes : elle achète son énergie, fournit du yuan et dispose de ses propres banques, armateurs et assureurs. Mais elle ne remplace pas entièrement l’écosystème construit autour de Londres, de l’Union européenne et, pour les paiements, des États-Unis. En 2026, les sanctions occidentales ressemblent moins à un arrêt brutal qu’à une pression qui s’accroît lentement : davantage de risques pour l’État russe, des circuits plus coûteux et une dépendance accrue à la Chine.
L’assurance est la première de ces infrastructures. Son principe est simple : une entreprise paie une prime pour transférer à un assureur le coût d’un événement incertain. Mais un assureur ne garde pas seul tous les risques. Il en cède une partie à un réassureur. La réassurance est donc, en quelque sorte, l’assurance des assureurs. Elle permet de couvrir des sinistres qui seraient trop importants pour un seul bilan.
Dans le commerce international, plusieurs assurances se complètent. L’assurance « hull » couvre les dommages subis par le navire, tandis que le P&I protège principalement l’armateur lorsqu’il engage sa responsabilité, par exemple après une collision ou une pollution. L’assurance des marchandises transportées indemnise le propriétaire de la cargaison en cas de perte ou de détérioration. L’assurance-crédit protège le vendeur lorsque son client ne paie pas, notamment en cas de faillite. Enfin, l’assurance contre les risques politiques peut couvrir certaines pertes provoquées par une décision publique ou par un conflit, comme la confiscation d’un actif, l’impossibilité de rapatrier des fonds ou des dommages de guerre. Ces garanties facilitent aussi l’accès au financement : une banque peut accepter plus facilement de prêter si elle sait qu’un sinistre ne fera pas disparaître toute la valeur de l’actif ou des revenus attendus. Aviation, énergie, infrastructures et cyber ont leurs propres couvertures. Cette chaîne conditionne souvent l’accès au financement.
Elle a donné aux sanctions occidentales un levier particulier. Les douze clubs de l’International Group of P&I Clubs couvrent environ 87 % du tonnage océanique mondial37. Le Royaume-Uni peut donc agir non seulement sur le pétrole russe, mais sur les services nécessaires à son transport. Son régime de plafonnement du prix du pétrole vise le transport maritime mais aussi les services associés. Il inclut l’assurance, la réassurance, le courtage, l’évaluation du risque et le règlement des sinistres. Depuis le 31 janvier 2026, le plafond britannique applicable au brut russe est fixé à 44,10 dollars par baril38. L’objectif n’est pas d’empêcher tout baril de circuler, mais de conditionner l’accès à des services recherchés au respect du plafond.
L’audit financier constitue une deuxième infrastructure. Il s’agit de l’examen indépendant des comptes qui garantit l’efficience des marchés financiers et des investissements. Pour un assureur, l’enjeu porte notamment sur les actifs et sur les sommes estimées pour payer les sinistres. Depuis 2023, la norme comptable internationale IFRS 17 impose aux groupes concernés des estimations actualisées des flux futurs et un ajustement explicite pour le risque42. Une guerre complique ces calculs : combien de sinistres, quelles exclusions, quels remboursements du réassureur ? L’auditeur vérifie si cette traduction financière est suffisamment étayée.
L’Union européenne a précisément sanctionné cette fonction. Depuis juin 2022, l’article 5n du règlement 833/2014 interdit, sous réserve d’exceptions et de dérogations, la fourniture directe ou indirecte à l’État russe et aux entités établies en Russie de services de comptabilité, d’audit transactionnel, d’audit légal, de tenue de livres et de conseil fiscal44. Les grands réseaux internationaux (notamment les BigFour : Deloitte, PwC, EY, KPMG) se sont parallèlement séparés de leurs activités russes. PwC, par exemple, a finalisé la sortie de son ancienne firme russe en juillet 202245. La Russie continue bien sûr d’auditer ses entreprises, mais elle le fait dans un écosystème devenu principalement national.
Une troisième infrastructure est juridique. Il n’existe pas de droit mondial unique de l’assurance : une opération maritime peut réunir un armateur, un assureur, une banque, un propriétaire de cargaison et plusieurs ports relevant de pays différents. Le contrat doit donc préciser le droit applicable, les risques couverts ou exclus, ainsi que le tribunal ou l’arbitrage compétent en cas de litige. Londres joue ici un rôle central. Son marché concentre assureurs, courtiers, juristes et arbitres spécialisés, et les clauses types qui y sont élaborées servent souvent de référence dans le commerce maritime international. Les sanctions peuvent alors produire un effet très concret : si une opération les enfreint, une clause peut suspendre la couverture et interdire à l’assureur de verser l’indemnité. Un navire peut donc être assuré sur le papier sans que cette assurance soit réellement utilisable. La guidance britannique cite par exemple des clauses du Lloyd’s Market Association suspendant une couverture si une opération viole les sanctions46. Une police qui ne peut pas être exécutée, payée ou reconnue perd une grande partie de sa valeur économique.

La Russie a répondu en reconstruisant ces fonctions à l’intérieur de son propre système. La RNRC est devenue le principal réassureur domestique après le retrait des réassureurs internationaux. L’annonce du 11 septembre 2026 est révélatrice : lorsqu’un risque devient trop important pour les assureurs privés russes, la Banque centrale augmente le capital du réassureur public. Elvira Nabioullina (présidente de la Banque centrale de Russie) a indiqué que RNRC réassurait désormais pratiquement tous les risques liés au terrorisme et au sabotage tout en continuant à soutenir des secteurs stratégiques47. Le risque n’a donc pas disparu. Il remonte vers le bilan public.
L’audit suit la même logique de repli vers un système national. En mars 2026, la Banque de Russie a publié son premier examen du marché de l’audit des sociétés publiques et institutions financières. Son registre comptait 41 cabinets autorisés à auditer les organisations financières considérées comme socialement importantes48. Là encore, la fonction n’est pas supprimée. Elle change d’écosystème et de supervision.
La Chine donne à cette architecture une profondeur supplémentaire. La plupart des quelques 240 milliards de dollars du commerce bilatéral sont désormais réglés en roubles et en yuans49. Pékin dispose aussi d’une capacité maritime. Au 20 février 2026, le China P&I Club annonçait couvrir 104,8 millions de tonnes brutes et 2 199 navires, soit, selon le club, le huitième rang mondial en tonnage50.
Mais l’International Group of P&I (acteurs anglo-saxons, européens et japonais, secrétariat basé à Londres) couvre encore environ 87 % du tonnage océanique mondial. La Chine ne reproduit donc pas à elle seule le réseau de clubs, courtiers, réassureurs, experts et juristes associé au marché londonien. Ses grands groupes doivent en outre préserver leur accès aux marchés occidentaux. En avril 2026, Pékin et Bruxelles ont levé réciproquement des mesures visant des établissements financiers après un épisode de sanctions liées à la Russie51.
La dépendance monétaire révèle la même asymétrie. Au printemps 2026, la Banque de Russie a proposé d’imposer aux banques des réserves obligatoires en yuans. Les taux de swap en devise chinoise avaient dépassé 40 % en mars, après une baisse des entrées de yuan et une forte demande de prêts52. Moscou s’est donc partiellement libérée du dollar américain, mais cela ne signifie pas son autonomie. Elle dépend davantage d’une monnaie émise par un partenaire dont les intérêts commerciaux sont beaucoup plus larges que sa seule relation avec la Russie.
Pourquoi ce sujet réapparaît-il avec autant de force en 2026 ? D’abord parce que la guerre touche davantage d’actifs à l’intérieur même de la Russie. Les frappes de drones et missiles contre les infrastructures économiques font monter les primes et les besoins de réassurance. La recapitalisation de RNRC n’est donc pas seulement la conséquence d’une sanction ancienne. Elle montre qu’à l’isolement partiel de la Russie du marché international s’ajoute désormais une hausse du risque assuré, au moment même où Moscou doit absorber davantage de dommages53.
Ensuite, les sanctions se déplacent de l’entreprise isolée vers l’écosystème de contournement. Le vingtième train de sanctions européen d’avril 2026 a renforcé les restrictions contre des banques russes mais aussi contre des institutions de pays tiers, des plateformes crypto et des agents facilitant les paiements internationaux russes54. En juillet, le vingt-et-unième paquet a ajouté 41 navires de la flotte fantôme aux interdictions d’accès aux ports et renforcé les restrictions visant banques, services financiers et acteurs de pays tiers55. Le raisonnement change : il ne suffit plus de sanctionner le tanker ; il faut agir sur le financement, l’assurance, les paiements, les ports et les intermédiaires qui le rendent utilisable !
Enfin, le risque de guerre se diffuse au-delà de la Russie. Le 18 septembre, le Joint War Committee du marché londonien a élargi la zone maritime à haut risque à l’ensemble de la mer Noire. Les assureurs peuvent alors exiger des surprimes ou des conditions supplémentaires pour des trajets qui ne concernent pas nécessairement un port russe56. La guerre renchérit donc aussi le commerce régional. Cela rappelle que l’assurance n’est pas seulement un outil de sanction : c’est le prix collectif du risque géopolitique.
C’est ici que l’efficacité lente apparaît. La Russie exporte toujours du pétrole, trouve des assureurs, audite ses institutions et commerce avec la Chine. Mais chaque contournement déplace le coût : flotte plus complexe, risque accru pour le réassureur public, circuits juridiques fragmentés, audit plus national et contraintes nouvelles de liquidité en yuan. Les sanctions agissent moins comme un interrupteur que comme des frictions cumulatives.

La conclusion n’est donc ni que les sanctions ont isolé la Russie, ni qu’elles ont échoué parce que Moscou commerce avec la Chine. Elles ont contribué à faire émerger un système plus fragmenté. La Russie dispose d’une capacité nationale plus forte pour assurer, réassurer et auditer son économie. La Chine lui offre un débouché, une monnaie et des infrastructures supplémentaires. Mais cette autonomie reste incomplète et plus dépendante des bilans publics russes et des choix chinois.
L’Union européenne et Londres conservent en parallèle un avantage différent, souvent sous-estimé mais létal : la capacité à assembler assurance, réassurance, droit, audit et capitaux pour rendre un risque internationalement finançable. L’Ukraine en devient le laboratoire. La BERD a mis en place une garantie pouvant atteindre 110 millions d’euros afin de soutenir la réassurance privée de certains risques de guerre57. MIGA, l’agence de garantie du Groupe Banque mondiale, avait émis 573 millions de dollars de nouvelles garanties en Ukraine depuis février 2022 à juin 202658. Le Royaume-Uni maintient enfin une capacité de 3,5 milliards de livres d’assurance-crédit export pour des projets ukrainiens59.
Ces mécanismes répondent au même objectif que les sanctions contre la Russie, mais en sens inverse. Pour Moscou, l’enjeu est de continuer à commercer malgré la perte d’une partie des infrastructures occidentales. Pour Kyïv et ses partenaires, il s’agit de rendre à nouveau assurables des investissements que le marché privé juge trop dangereux. Dans les deux cas, la frontière entre puissance publique et marché privé se déplace.
L’enjeu de 2027 sera de mesurer jusqu’où chacun peut élargir sa zone d’assurabilité, c’est-à-dire l’ensemble des risques que ses marchés acceptent effectivement de couvrir. Moscou devra absorber des risques que les marchés internationaux ne couvrent plus. Pékin devra arbitrer l’exposition de ses institutions au contournement des sanctions. Londres et l’Union européenne chercheront à conserver leur rôle dans la fixation, la certification et la mutualisation du risque. Les États-Unis resteront essentiels par le dollar et les sanctions financières60.
La mondialisation ne disparaît pas : elle se fragmente dans la limite d’infrastructures invisibles. La ligne de partage n’est plus seulement de savoir qui achète le pétrole russe, mais qui peut assurer le navire, réassurer l’assureur, auditer le bilan et faire reconnaître le contrat. C’est là que, depuis 2026, l’effet lent des sanctions devient le plus visible et démontre son efficacité redoutable.
<p>Cet article Assurance : un effet lent des sanctions, mais de plus en plus nocif pour la Russie a été publié par desk russie.</p>