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Entretiens filmés avec des personnalités artistiques ou intellectuelless

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20.10.2026 à 18:16

Timothée Gabriel MOREIRA
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En France, la torture est un mal lointain. Quand la presse s’empare de ce sujet, c’est pour enquêter sur le passé colonial français ou sur des atrocités parfois récentes, mais toujours commises à l’étranger, sur fond de dictature ou de conflit armé. Quant à la justice française, sa compétence universelle en matière de torture lui […]
Texte intégral (4018 mots)
« 2026, la police mutile les lycéen·nes » – Banderole place de la République, Paris, 17 octobre 2026

En France, la torture est un mal lointain. Quand la presse s’empare de ce sujet, c’est pour enquêter sur le passé colonial français ou sur des atrocités parfois récentes, mais toujours commises à l’étranger, sur fond de dictature ou de conflit armé. Quant à la justice française, sa compétence universelle en matière de torture lui permet de s’immiscer dans des actes commis partout dans le monde, par des bourreaux étrangers. Les enquêtes des autorités françaises, recensées par Amnesty International, concernent des actes de torture commis en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie, mais jamais en Europe1. En mars 2024 par exemple, la justice française condamne en appel un ancien milicien à trente ans de réclusion pour « actes de tortures et de barbarie inhumains » commis au Liberia entre 1993 et 19942.

Le secteur associatif participe également de cette mise à distance de la torture, qu’il représente comme une pratique exotique. L’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT-France), bien que basée à Paris, met en lumière le combat de victimes birmanes, camerounaises, chinoises, égyptiennes ou encore mexicaines. Cette association, qui se donne pour mission de « défendre les victimes de torture et de mauvais traitements »3, ne recense toutefois aucune victime européenne ou étasunienne. Sur son site, le slogan « On n’est plus au Moyen Âge » est utilisé pour condamner des crimes anachroniques appartenant à des régions arriérées pratiquant encore la torture.

Une pratique de « barbares » ?

La barbarie, la sauvagerie et la cruauté sont ainsi réservées pour décrire les pratiques policières des pays du Sud. Pourtant, face à la brutalité de l’affaire Théo de 2017, dans laquelle des policiers avaient battu et causé de graves lésions anales à leur victime, un juriste se demande pourquoi la justice française a tant de mal à retenir cette qualification en France : « La torture ne peut concerner notre pays ! On ne peut l’envisager que pour d’autres territoires, les États-Unis (avec Guantanamo), le Maroc, la Turquie, etc. »4. La torture ne peut donc être perpétrée que par des barbares dans les territoires sauvages du Sud global.

Si ces références au passé ou à l’ailleurs dominent dans ces domaines, c’est parce qu’en tant que telle, la torture n’est jamais vraiment définie. De plus, elle est imaginée exclusivement pour des pays en guerre ou dans des périodes de violation systématique des droits humains. Elle est alors représentée comme une pratique propre à tous ces contextes supposément aussi éloignés culturellement que violents. Pourtant, la torture ne dépend pas de conflits armés ou de régimes dictatoriaux pour exister, et le droit international lui donne des contours bien précis en temps de paix. Selon la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants adoptée à l’ONU en 1984, il s’agit d’imposer à une personne des souffrances physiques ou mentales graves pour lui soutirer des informations, la punir, l’intimider ou « pour tout autre motif fondé sur une forme de discrimination »5. Cependant, la particularité de cette définition internationale ne tient pas à ce tourment en lui-même, aussi cruel soit-il, mais à son auteur. En droit, pour que ces souffrances soient qualifiées de torture, elles doivent être causées intentionnellement par un agent de l’État dans l’exercice de ses fonctions, ou par un particulier agissant sous son égide. La torture n’est donc pas un crime barbare mais un crime d’État, par opposition aux violences privées, même les plus atroces, causées par de simples particuliers.

Un crime d’État

À la lumière du droit international, se pose alors la question de la qualification juridique que reçoivent les souffrances extrêmes causées intentionnellement par des policiers ou gendarmes français, en manifestation, en garde à vue, dans des centres de rétention administrative ou en prison. Peuvent-elles encore être confondues avec de simples « violences » policières ? Et ce, alors que les « violences » (articles 222-7 à 222-16-3 du code pénal) servent d’abord à qualifier des actes privés commis par de simples particuliers, et que la qualité de fonctionnaire de leur auteur ne représente qu’une circonstance aggravante accessoire ?

En 2013, c’est cette même distinction entre violences privées et crimes d’État qui est à l’origine de l’inscription dans le code pénal de l’infraction de disparition forcée, à la suite de la ratification par la France de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées (ONU). Cette infraction permet de distinguer, d’un côté, les disparitions commises par de simples particuliers, et de l’autre, les disparitions forcées, nom donné à celles réalisées par un État et ses agents. À l’opposé des violences privées, la disparition forcée et la torture se caractérisent donc avant tout par l’intervention de l’État, grâce à ses moyens matériels et humains.

« Violences » policières ou actes de torture en France ?

En matière de torture, la France semble faire figure d’exemple, tant cette qualification est absente du champ lexical journalistique et juridique pour toutes les affaires les plus graves mettant en cause les forces de l’ordre. La seule condamnation de la France pour torture par la Cour européenne des droits de l’homme remonte d’ailleurs à 1999, dans l’affaire Ahmed Selmouni, longuement battu et agressé sexuellement par des policiers de Seine-Saint-Denis huit ans auparavant. Mais alors, qu’en est-il des nombreux cas analogues, caractérisés par une brutalité sans bornes, et de plus en plus médiatisés depuis le début des Gilets jaunes ? Adama Traoré (2016), Théo (2017), Cédric Chouviat (2020), Michel Zecler (2020), Gabriel (2020), Hedi Rouabah (2023) et les noms des morts et des survivants s’accumulent au fil des manifestations et des contrôles policiers racistes.

Malgré la brutalité de ces affaires, le déni de l’État demeure intact. Alors qu’en 2020 Gérald Darmanin « s’étouffe » quand il entend parler de violences policières6, trois ans plus tard Emmanuel Macron récuse carrément l’usage de ce terme7. Face à des pratiques policières d’une extrême gravité, la réaction de la Défenseure des droits est plus surprenante. En 2020, elle exige à l’encontre des policiers impliqués dans l’affaire Théo de simples poursuites disciplinaires8. Cinq ans plus tard, elle requiert pour les policiers responsables du tabassage raciste de Michel Zecler un « conseil de discipline »9.

Pour la presse et la justice, il est de plus en plus difficile de nier les nombreuses images circulant sur les réseaux sociaux, mais personne ne semble s’interroger sur la qualification donnée à ces pratiques, un consensus s’étant formé autour de la notion de « violences policières ». Les enquêtes sont alors ouvertes pour « violences volontaires en réunion ayant entraîné une mutilation ou infirmité permanente par personne dépositaire de l’autorité publique et avec arme », « violence par personne dépositaire de l’autorité publique et injure à caractère raciste », « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique », ou encore agression sexuelle et viol quand ces actes revêtent un caractère sexuel. Même quand Libération révèle les images de la garde à vue de Mario, un Péruvien de 42 ans, battu pendant la nuit du 24 juillet 2024 par des policiers parisiens au point de lui briser un avant-bras10, jamais la torture n’est mentionnée ni la qualification juridique de « violences » remise en cause par des journalistes.

Si cet aveuglement peut s’expliquer par l’influence qu’exercent les catégories juridiques sur des médias agissant comme porte-paroles de la police-justice, leur utilisation par le système judiciaire constitue un problème majeur. En effet, la définition de la torture établie par la Convention onusienne s’impose à tous les États parties comme l’unique définition utilisable en droit. Il en ressort pour le législateur l’obligation de l’intégrer dans une infraction autonome, comme pour la disparition forcée. Mais depuis la ratification de la Convention contre la torture par la France en 1986, cette obligation n’a jamais été respectée. Face à ce constat, le Comité contre la torture de l’ONU recommande en mai 2025 à la France « d’intégrer dans le code pénal une définition de la torture qui couvre l’ensemble des éléments prévus à l’article premier de la Convention »11. Loin d’être une recommandation nouvelle, celle-ci est en fait réitérée par le Comité depuis son premier rapport adressé à la France en 1998. Le refus de l’État français de créer une infraction de torture conforme à sa définition internationale, c’est-à-dire comme un crime d’État commis par ses agents, persiste donc depuis 40 ans.

Invisibiliser la torture par le droit

Pourtant, depuis 1994, il existe bien une infraction de « tortures et actes de barbarie » dans le code pénal français. Contrairement au reste des infractions, le législateur ne la définit pas, la torture consistant à « soumettre une personne à des tortures ou à des actes de barbarie » (article 222-1 du code pénal). Cette redondance offre aux juges une ample marge de manœuvre pour inventer leur propre définition, en violation directe du droit international. En pratique, au lieu de condamner des crimes d’État commis par ses agents, cette infraction est utilisée pour condamner des particuliers ayant commis des violences considérées subjectivement comme plus monstrueuses que d’autres. En France, la définition de la torture ne dépend donc pas du droit international mais de l’imaginaire des juges.

Quand la justice française utilise cette qualification, il est difficile d’identifier si celle-ci fait référence à la barbarie des actes commis ou plutôt à celle supposée de leurs auteurs, tant elle semble réservée à la condamnation de personnes noires ou arabes. Le cas le plus médiatisé remonte à 2006, quand les membres du « gang des barbares », selon son appellation médiatique, dirigé par Youssouf Fofana, sont condamnés pour tortures et actes de barbarie, après avoir séquestré et battu à mort Ilan Halimi pour des motifs antisémites. Plus récemment, une migrante Algérienne est condamnée pour viol, meurtre et actes de torture à la réclusion à perpétuité incompressible après le meurtre de la jeune Lola Daviet de 2022. En donnant à la torture la définition d’un acte monstrueux commis par un particulier, la justice française lui retire arbitrairement le caractère de crime d’État, et donc sa véritable portée. Cette définition ne peut finalement jamais être utilisée pour qualifier les souffrances les plus graves infligées intentionnellement par des policiers ou des gendarmes, empêchant la poursuite de ce crime pour l’ensemble du territoire français.

D’ailleurs, la violation du droit international ne se limite pas à ces cas. Selon la Convention contre la torture de l’ONU, les actes commis par des agents de l’État mais ne remplissant pas les critères de gravité et d’intentionnalité de la torture doivent être condamnés comme des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants (PTCID). Mettre à genoux des adolescents avec les mains derrière la tête pendant de longues minutes en les filmant, humilier des gardés à vue, utiliser des cellules insalubres et priver les détenus de sommeil, les gifles, les menaces, les insultes racistes constituent autant de PTCID. Cette définition est également absente du code pénal et donc totalement inopérante en France. Ces pratiques sont d’ailleurs tellement courantes et sans conséquences pour les forces de l’ordre qu’elles sont considérées comme banales.

Face à ce dispositif juridique neutralisant les infractions de torture et de PTCID pour les policiers et les gendarmes français, reste à questionner l’omission persistante de la France de se conformer au droit international. Désintérêt, méconnaissance du pouvoir législatif et des gouvernements successifs ou invisibilisation délibérée ? Depuis la ratification par la France de la Convention contre la torture en 1986, aucune proposition de loi n’a eu pour but de faire entrer cette définition internationale dans le code pénal. Dans le même temps, dans de nombreux pays du Sud, le droit international met en lumière les crimes d’État, notamment grâce à l’emploi d’« exécutions extrajudiciaires » pour les meurtres commis par la police, de PTCID pour les humiliations et violences quotidiennes des forces de l’ordre et enfin de « torture » pour les « violences » policières intentionnelles les plus graves.

En 2025, la Commission nationale consultative des droits de l’homme rappelle qu’aucune modification de cette infraction n’est pour l’instant prévue12, malgré les nombreux rappels du Comité onusien contre la torture. L’État français n’est donc pas enclin à mettre fin à l’invisibilisation de ces pratiques, au moins dans le droit. Le pouvoir judiciaire, principal rouage de l’impunité policière, peut donc continuer de donner des qualifications amoindries aux actes de torture commis par les forces de l’ordre. Finalement, l’inscription dans le code pénal de la définition internationale de la torture, sans nécessairement l’éradiquer, permettrait au moins de nommer et de sanctionner cette pratique institutionnelle pour ce qu’elle est.

Photo d’illustration : Laurent GAYER, intervention policière suite au blocage de science po et du boulevard Saint-Germain (7 octobre 2026)


  1. https://competenceuniverselle.amnesty.fr/ ↩︎
  2. Crimes contre l’humanité : l’ex-commandant rebelle libérien Kunti Kamara condamné à Paris, en appel, à trente ans de réclusion, Le Monde, Paris, 27 mars 2024, www.lemonde.fr ↩︎
  3. https://www.acatfrance.fr/notre-association/ ↩︎
  4. Jean Delga, L’acte de torture et de barbarie : une incrimination criminelle trop souvent oubliée en cas de violences policières, de viol ou d’actes de sodomie, Sexologies, 26(2), 2017 ↩︎
  5. Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, ONU, Ville de New York, 10 décembre 1984 ↩︎
  6. Gérald Darmanin “s’étouffe” quand il entend le terme de “violences policières”, Sud Ouest, 28 juillet 2020 ↩︎
  7. Violences policières : comment Emmanuel Macron a fait évoluer son discours depuis 2017, France Info, Paris, 24 avril 2023, www.franceinfo.fr ↩︎
  8. Affaire Théo : la Défenseure des droits, réclame des “poursuites disciplinaires” contre les policiers, Le Figaro, Paris, 24 novembre 2020, www.lefigaro.fr ↩︎
  9. Violences policières contre Michel Zecler : la Défenseure des droits demande que les agents fassent l’objet d’un conseil de discipline, France Info, Paris, 7 novembre 2025, www.franceinfo.fr ↩︎
  10. Les images du déchaînement de violences subi par un homme dans un commissariat parisien, Libération, Paris, 19 septembre 2024, www.liberation.fr ↩︎
  11. Comité contre la torture, Observations finales concernant le huitième rapport périodique de la France, ONU, Genève, 22 mai 2025 ↩︎
  12. Contribution au Comité contre la torture en vue de l’examen de la France 82e session, CNCDH, Paris, avril 2025 ↩︎

12.10.2026 à 12:33

Guillaume ORIGNAC
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Recueil de témoignages, enquête journalistique et pièce au dossier d’instruction du génocide des Palestiniens : Naza est tout cela à la fois, mais rien encore au regard de la critique. Y a-t-il un film dans ce film ? Précisons : la critique, elle-même, pourrait déclarer son inanité devant le genre de projet facilement qualifié de « nécessaire ». La […]
Texte intégral (2641 mots)

Recueil de témoignages, enquête journalistique et pièce au dossier d’instruction du génocide des Palestiniens : Naza est tout cela à la fois, mais rien encore au regard de la critique. Y a-t-il un film dans ce film ? Précisons : la critique, elle-même, pourrait déclarer son inanité devant le genre de projet facilement qualifié de « nécessaire ». La nécessité ne la concerne pas. La singularité, la justesse, oui. Mais Naza existe avant tout pour profiter d’un évènement cinématographique offrant une couverture plus large à ce qui a été déjà documenté dans le magazine en ligne +972 et le journal The Guardian par Yuval Abraham. On ne le lui reprochera pas.

Abraham et sa coréalisatrice Rachel Szor ont pu faire parler vingt-quatre soldats et officiers de Tsahal, pour beaucoup issus du renseignement, qui décrivent les procédures en vigueur à Gaza. Collecte des données, surveillance des téléphones, désignation des cibles par l’intelligence artificielle, bombardements télécommandés organisent en séquences les témoignages recueillis. Les cartons du film (« Lavender », « Where’s Daddy ? ») racontent aussi cette chose : l’extermination a pris la langue du bureau et les noms de l’enfance. La guerre est racontée comme une gestion de l’assassinat collectif, glissée dans une sémantique de coton. Le film, comme les enquêtes précédentes, ne révèle pas des crimes commis en marge des règles mais décrit les règles qui en font un objectif. Il documente l’horreur par le bout de la douceur : douceur de l’ordinaire, onction du quotidien où les criminels viennent loger leur irresponsabilité, comme le faisait – sur le terrain de la fiction – La zone d’intérêt de Jonathan Glazer qu’on retrouve ici en producteur du projet.

Un monde sans visages

Mais Naza se révèle aussi être un documentaire de cinéma, et de la plus belle des manières. C’est quoi un documentaire de cinéma ? Disons deux choses : un geste qui a conscience de son hors-champ, et qui cherche aussi à monter une image contre une autre, pour voir s’il n’y en a pas une troisième qui viendrait se lever dans la tête du spectateur. Et, d’évidence, Naza avance moins par ses révélations que par ses contrastes. Et de ces contrastes, il réussit à faire naître une idée.

Tenez, par exemple : l’idée de filmer les témoins sur les toits de Tel Aviv illuminée dans la nuit. Belle manœuvre déjà d’aller enregistrer leurs paroles comme celles de snipers au repos. Des hommes aux visages dissimulés à contre-jour des lumières venues des tours, avec leur voix et leur apparence altérées. Soit tout un dispositif d’occultation de l’identité déjà au cœur du film Z32 d’Avi Mograbi. Sauf que, chez Mograbi, c’était une manière d’interroger la valeur morale d’un aveu criminel : quête de pardon, soulagement de conscience, réitération de l’occultation des Palestiniens ?

Rien de cela dans Naza : la parole des soldats israéliens se dévide à froid sans (presque) aucun questionnement moral. Les témoins ne sont plus que des voix dans la nuit retraçant des procédures. Et deviennent des procédures parmi des procédures. L’affaire est sonore (la douceur des voix) et un peu photographique (la pénombre masquant les visages). Une manière d’enregistrer ces témoignages comme des signaux indifférents émis depuis les toits de la grande ville libérale israélienne. De cette hauteur, la caméra des réalisateurs en profite donc pour cueillir d’autres images venues d’autres immeubles : carrés de lumière donnant sur les appartements de Tel Aviv, sur la vie ordinaire de ses habitants dont on ne voit que des fragments de corps et de gestes, des traces d’activité, un bout de table attendant un repas, l’écran d’une télévision allumée dans la nuit. Une société vaque à ses occupations pendant qu’une autre disparaît. C’est le premier contraste, le plus évident : au son, le compte rendu des bombardements sur Gaza et à l’image, la vie domestique des Israéliens ; aux Palestiniens, les chiffres, les codes, les signes pour les désigner et aux Israéliens, les traces ordinaires du foyer qui racontent que l’existence se poursuit sereinement. Mais – troisième image, nouvelle idée – cette existence se trouve aussi sans visage, et donc sans possibilité de projection éthique pour le spectateur. Les cinéastes font ainsi de leurs contraintes (protection des témoins, droit à l’image des habitants de Tel Aviv) un sentier esthétique par où annoncer tout ce que le film a à dire : une déshumanisation se fait à deux, par effet de miroir. Au cœur du film, il y a cet effroi-là : parler avec Israël, c’est ne plus voir aucun visage, puisque le bourreau retire le sien dès qu’il refuse d’admettre celui de l’autre.

Trois contrastes

Contraste, aussi, avec cette main qui dessine des croquis. Comme dans El Sicario, Room 164, de Gianfranco Rosi, celui qui a servi une organisation meurtrière en démonte le fonctionnement sur une feuille de papier. Face à la chaîne automatisée qui conduit de la donnée à la frappe, le crayon semble réintroduire le corps, le geste de l’homo faber, et avec lui la responsabilité individuelle que la machine prétendait dissoudre. On voudrait y voir l’homme qui reprend la main. Mais non, fausse piste, que le film dépasse encore par un troisième terme : sur le papier, les habitants de Gaza deviennent des points, leurs immeubles des rectangles. La main ne vient pas contester l’abstraction, mais en sceller le dernier maillon. Peut-être tremblant, peut-être nerveux, mais maillon tout de même qui valide ce que l’algorithme propose. « Explain like I’m five » : la pédagogie enfantine du schéma achève de dire qu’il n’y a plus ici d’innocence à préserver, pas même celle du dessin.

Contraste encore : les écrans de télévision allumés dans les appartements et les archives que le film convoque. D’un côté le flux du présent, de l’autre le dépôt de l’histoire. On croirait l’archive appelée à corriger le tam-tam guerrier de la télévision, le document contre le bavardage. Le montage révèle au contraire leur continuité. L’archive montre ainsi l’idéal du sionisme : des pelleteuses charriant le sable d’un désert pour construire les premières habitations de Tel Aviv. La caméra des cinéastes vient alors enrayer cette fiction colonisatrice par un tiers terme : image de la dernière maison palestinienne de la ville après la destruction des autres. Ce que les écrans des salons répètent chaque soir, c’est donc toujours le même récit inauguré par les images d’avant : l’occultation d’une existence et de sa mémoire.

Contraste, enfin, et qui découle des deux précédents, le plus vertigineux et promis à toutes les polémiques : un plan sur la Cinémathèque de Tel-Aviv rendant hommage à Claude Lanzmann, tandis qu’un témoin rapproche ses propres actes des crimes nazis. D’un côté, l’aveuglement défensif ; de l’autre, le grand documentaire qui avait appris à regarder l’extermination par ses procédures, ses euphémismes, les voix tranquilles de ses exécutants. La violence du rapprochement ne prétend pas à l’équivalence des crimes, mais à une simple interrogation sur les leçons du passé : Shoah honoré devient le documentaire qui dispense de voir le documentaire nécessaire d’aujourd’hui. La mémoire cesse d’être une école du regard pour devenir un écran de plus.

La procédure des procédures

Naza n’est donc pas simplement le film des procédures militaires menant à l’extermination de Gaza. Il est le film d’une seule procédure menant à toutes les autres. C’est son idée, et pour la voir, il faut comprendre son premier plan : l’archive d’une installation d’un appareil d’écoute. Image première des automatisations à venir mais, surtout, image de la faute constitutive d’Israël entraînant toutes celles commises depuis.

Cette faute-là, dont Naza documente les conséquences contemporaines, ne peut se comprendre qu’au regard de ce que Godard avait souligné dans ses Histoire(s) du cinéma : le cinéma qui avait promis de donner à voir le monde avait manqué la destruction des Juifs d’Europe au moment même où elle s’accomplissait. Sa défaite était celle d’une promesse politique, faire de la présence visible des hommes une affaire commune. Ce que nous fait comprendre le préambule historique de Naza, c’est donc qu’une Nation obsidionale a pensé sa revanche sur l’histoire comme une revanche sur les images absentes. Et que cette revanche s’est trompée de chemin : au lieu du cinéma, elle a choisi la surveillance, une puissance d’enregistrer sans la capacité d’accueillir une présence. La caméra est devenue capteur, le plan, flux et le flux, donnée. La data a liquidé les représentations, faisant des figures palestiniennes des objets indexés, et de ce peuple un des plus surveillés mais aussi le moins rencontré du monde.

Retrouver les images de Gaza

Une question demeure : pourquoi fallait-il ce film-là, ce film de procédures pour voir ce que pourtant les images d’actualités ne cessent aujourd’hui de montrer, un génocide ? Pourquoi rester, encore, du côté israélien ? C’est que les images accumulées de Gaza ne réparent plus rien et n’ont aucun sens. Elles débordent, gravats, poussières, cris, silhouettes endeuillées et cadavres, vues et revues et archivues au point de se fondre dans un seul grand imaginaire de la guerre. Un pittoresque du désastre s’est formé jusque dans l’horreur, absorbant le courage de ceux qui en enregistrent encore les traces dans un torrent sans fin qui les rend invisibles. Un tas d’images dégueulées sur les réseaux avec lesquelles on peut toujours se faire pleurer, jouissant ainsi de notre bonne conscience, entretenant notre paralysie. Face à elles, nous avons perdu l’usage entier de notre regard.

La réussite de Naza est justement d’arracher une image à ce torrent par la description préalable de son occultation. Une seule image, donc, tournée au téléphone à Gaza, que le film garde pour la fin : un père cherche ses deux enfants sous les décombres. Elle arrive après que nous avons entendu comment une maison devient une cible, comment la présence des proches entre dans le calcul, comment une frappe se décide. Elle porte désormais avec elle le savoir des opérations qui l’ont produite : ces ruines ne sont plus un paysage, mais le résultat d’une équation dont on vient de nous livrer les termes. Tout ce qui précède a lavé nos yeux, et dégage cette image de la familiarité qui nous permettait de la reconnaître sans plus la regarder. Et pour la première fois, quelqu’un apparaît qui n’est ni signe ni silhouette. Il est cet homme-là, dont le monde s’est réduit à deux enfants sous des pierres. Cet homme qui nous fait face depuis le lieu même où l’on avait décidé qu’il n’y aurait plus personne. Cet homme, à ce moment-là, est un monde et, comme tout monde, il est sacré. Naza aura donc su parler pour un homme, deux enfants, des décombres, et s’adresser à nous tous, et faire ce que tout documentaire doit faire : nous rendre un monde englouti en nous rendant la vue.

Pour prolonger

09.10.2026 à 18:45

Vivian PETIT
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Votre nouveau livre, Le paria et le colon, est sous-titré « Une autre histoire de l’antisémitisme ». À quelle histoire de l’antisémitisme s’oppose votre « autre histoire » ? Le sous-titre de ce livre, et le contenu de l’ouvrage, sont liés au fait que les dirigeants israéliens et ceux qui les soutiennent, malgré les crimes contre l’humanité et le génocide […]
Texte intégral (3829 mots)

Votre nouveau livre, Le paria et le colon, est sous-titré « Une autre histoire de l’antisémitisme ». À quelle histoire de l’antisémitisme s’oppose votre « autre histoire » ?

Le sous-titre de ce livre, et le contenu de l’ouvrage, sont liés au fait que les dirigeants israéliens et ceux qui les soutiennent, malgré les crimes contre l’humanité et le génocide à Gaza, s’acharnent à réécrire l’histoire. Ils répètent sans arrêt que l’antisémitisme, ce sont les Arabes et les musulmans, et que, en France, l’antisémitisme c’est le mouvement de solidarité avec la Palestine et LFI. Ils minimisent ou nient le rôle central de l’extrême droite dans une histoire qui a abouti au génocide nazi et, chez nous, au régime de Vichy. Quand 43 % des Français d’Israël votent pour Zemmour au premier tour des élections présidentielles de 2022, alors que celui-ci affirme que « Pétain voulait sauver les Juifs », on comprend la réécriture de l’histoire qui est à l’œuvre.

Quelles sont selon vous les formes majoritaires de l’antisémitisme contemporain ?

Les formes anciennes de la haine des Juifs n’ont pas disparu. L’antijudaïsme chrétien est encore d’actualité. Ainsi la cathédrale de Vannes honore toujours Saint-Vincent Ferrier (Vincent Ferrer), le principal artisan de l’élimination des Juifs espagnols au XIVe, célébré pour avoir « converti » 22 000 Juifs (en réalité c’était ça ou le bûcher). Les stéréotypes antisémites fleurissent toujours (« ils ont de l’argent », « ils veulent dominer le monde », « ils complotent en permanence », etc.) et ces stéréotypes ont abouti à certains meurtres. Mais incontestablement, le fait que ceux qui prétendent représenter les Juifs (le CRIF, le Consistoire, des artistes, des intellectuels …) mélangent sciemment juif et sioniste, ou juif et Israël, tout ceci met en danger les Juifs. Des esprits faibles  en veulent à tous les Juifs pour ce soutien à un État génocidaire. Quand le grand rabbin Korsia appelle Israël à « finir le travail à Gaza », un tel propos n’est pas seulement criminel, il ne peut qu’alimenter la haine des Juifs.

Vous écrivez que les mouvements de soutien à la Palestine ne sont pas antisémites, et que les expressions antisémites au nom du soutien aux Palestiniens sont le fait d’« infiltrés ». Je suis évidemment d’accord avec le refus de l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme ; je crois aussi que dans les mouvements de solidarité avec la Palestine l’antisémitisme est plutôt plus faible qu’ailleurs, puisque beaucoup de militants pro-palestiniens sont aussi engagés dans des mouvements antiracistes et sont plus informés que la moyenne des gens. Cela dit j’ai des doutes sur l’usage du terme « infiltré » : même si c’est marginal, lors de réunions publiques sur la situation en Palestine il m’est parfois arrivé d’entendre, venant d’une personne dans la salle, une question ou une remarque qui s’appuyait sur des préjugés antisémites, par exemple reliant les Juifs à l’argent ou à la manipulation. Je ne pense pas qu’il s’agissait d’une « infiltration », plutôt du fait que les stéréotypes continuent à circuler assez largement dans la société et à avoir des répercussions, y compris à gauche, bien qu’encore une fois ils y sont moins présents qu’ailleurs. J’ai tort ?

S’il n’y avait pas l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix) et aujourd’hui Tsedek, il y aurait certainement des expressions antisémites nombreuses dans le mouvement de solidarité. Il y avait au début des années 2000 des antisémites (j’enlève le terme « infiltrés ») dans le mouvement de solidarité. Avec d’autres, nous avons fait le travail. Les idées brunes de Soral ou Dieudonné ont été marginalisées.

Je me souviens d’une manifestation au moment de « Plomb Durci » (à l’hiver 2008-2009) où des manifestants avaient des panneaux croix gammée = étoile de David. Nous sommes allés leur parler. Nous leur avons dit que l’étoile de David était bien sûr le symbole d’un État meurtrier mais que nos familles étaient entrées dans la chambre à gaz avec ce symbole. Presque tous ont retiré le panneau et se sont excusés. Sauf les adeptes d’un groupe déjà identifié comme infréquentable.

Comme Juifs anticolonialistes, nous sommes totalement reconnus par le mouvement de solidarité. Et à Gaza, lors de notre séjour de 2016, nous nous sommes présentés partout comme « Union Juive Française pour la Paix » et la réponse unanime était « nous sommes contre l’occupation, nous n’avons rien contre les Juifs ». Les stéréotypes persistent, il faut les combattre dès qu’on les identifie mais ceux qui disent avoir entendu « Mort aux Juifs » dans des manifestations sont des menteurs qui cherchent à blanchir l’horreur du génocide à Gaza.

Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui en Europe l’extrême droite historiquement antisémite tienne à afficher un soutien à Israël mais aussi une solidarité supposée avec les Juifs ?

Le soutien de l’extrême droite au sionisme remonte aux origines de cette idéologie. Theodor Herzl affirmait que l’antisémitisme était inéluctable, qu’il était inutile de le combattre. Lui-même traitait les « ostjüden » (les Juifs de l’Est) de « youpins », preuve qu’il partageait les préjugés antisémites. Il a été l’ami proche des antisémites de son époque (Édouard Drumont, l’empereur Guillaume II, le ministre russe organisateur des grands pogroms Plehve), avec l’idée, commune aux sionistes et aux antisémites, que les Juifs devaient quitter l’Europe.

Le sionisme chrétien existe depuis le XVIIe siècle dans le monde anglo-saxon avec la théorie suivante : les Juifs doivent rentrer en Terre Sainte, chasser le mal (les Arabes) puis se convertir à la vraie foi, sinon ils seront exterminés. Balfour, dont la déclaration a « donné » la Palestine aux sionistes, était chrétien sioniste. Ces derniers sont des dizaines de millions aux États-Unis et ils sont au pouvoir. Ces antisémites ont financé l’essentiel de la colonisation.

L’extrême droite israélienne, au pouvoir presque sans discontinuer depuis 1977 en Israël, se réfère à Vladimir Jabotinsky qui fonde vers 1920 le « courant révisionniste » du sionisme. Celui-ci était un fasciste, grand ami de Mussolini. La radio des révisionnistes était en Italie ; la milice de Jabotinsky (le Bétar) s’entraînait en Italie. Le secrétaire de Jabotinsky était le père de Nétanyahou. Et le groupe Stern, issu du courant révisionniste, assassinera des soldats anglais pendant toute la deuxième guerre mondiale, et fera des offres de collaboration aux Nazis.

Vladimir Jabotinsky

Aujourd’hui, Israël est l’État rêvé de tous les néo-fascistes : un exemple d’enfermement et de massacres contre les populations réputées dangereuses, une start-up technologique fabriquant les armes les plus perfectionnées, un exemple de reconquête coloniale, un moyen de dominer (avec les États féodaux arabes), une région stratégique…

On dit aujourd’hui des musulmans ce qui était dit des Juifs dans les années 1930. L’islamophobie remplace l’antisémitisme comme dénominateur commun de toutes les idéologies de haine et d’exclusion. Alors, l’extrême droite peut dire que le problème, ce sont les Arabes, les Noirs, le « grand remplacement », mais que les Juifs sont devenus de « bons blancs ». Ce qui est terrible, c’est le nombre de Juifs amnésiques qui tombent dans ce traquenard.

Vous revenez sur l’histoire des mouvements révolutionnaires juifs en Europe, comme le Bund, qui n’étaient pas sionistes et défendaient l’émancipation des Juifs dans le cadre d’une révolution sociale au sein de leurs pays respectifs. Pensez-vous que cet exemple puisse faire réfléchir ceux qui associent automatiquement la protection des Juifs à la défense de l’État d’Israël ? Ils pourront objecter que de tels mouvements n’existent plus, et que par ailleurs ils n’ont pas réussi à empêcher l’extermination des Juifs d’Europe…

En 1881, 60 % des Juifs du monde entier vivent dans un seul pays : l’Empire russe. Ceux-ci forment 10 % de la population de la « zone de résidence » (pays baltes, Biélorussie, Ukraine, Moldavie). Pour endiguer la montée de la Révolution, le régime tsariste déclenche contre les Juifs des pogroms. Cela va provoquer le départ de plus de deux millions de Juifs vers l’Ouest mais aussi, pour beaucoup, la perte de la religion (qui prône l’acceptation de la persécution) et l’engagement dans de nombreux mouvements progressistes ou révolutionnaires. L’UJFP porte la mémoire de cette période où de très nombreux Juifs considéraient que leur émancipation comme minorité opprimée passait par celle de l’humanité. Il y a eu un débat parmi ces Juifs révolutionnaires. Pour beaucoup, avec la Révolution, l’émancipation passait par la disparition des Juifs en tant « qu’altérité ».

Le Bund, parti révolutionnaire juif athée, a prôné « l’autonomie culturelle », c’est-à-dire l’égalité totale, politique, économique, culturelle (individuelle et collective) sans territoire. C’est le contraire de la séparation et de la conquête coloniale que le sionisme entame. Je considère que ce concept « d’autonomie culturelle » mérite d’être étudié pour toutes les minorités : l’égalité n’implique pas la disparition de l’altérité.

Union générale des travailleurs juifs (BUND)

Le Bund a été farouchement antisioniste. Il considérait les sionistes comme le « parti de la bourgeoisie ». Il sera nettement majoritaire dans les zones à forte population juive en Pologne ou en Lituanie jusqu’en 1939. Le génocide nazi n’a pas seulement tué les deux tiers des Juifs européens. Il a détruit le « Yiddishland » et le Bund a quasiment disparu avec la disparition de son territoire…

En 1945, les vainqueurs ont décidé de régler la question juive en faisant payer le prix de 2 000 ans de persécution et d’un génocide majeur au peuple palestinien. C’est un crime abject. Et, bien évidemment, les Juifs ne seront jamais en sécurité dans un État né d’un nettoyage ethnique prémédité et qui commet les pires exactions depuis 80 ans.

Vous avez déjà raconté avoir été d’abord sioniste et avoir séjourné dans un kibboutz durant votre jeunesse, en 1967. À partir de quand avez-vous commencé à vous mobiliser en solidarité avec les Palestiniens ?

Je suis un ancien soixante-huitard. Très jeune, je me suis engagé, avec des conceptions communistes libertaires, contre la guerre du Vietnam, pour l’avortement libre et gratuit, pour le soutien aux victimes des dictatures, dans le syndicalisme révolutionnaire. Dès les années 1970, je vois bien qu’Israël est du mauvais côté partout : avec l’impérialisme américain, avec l’Afrique du Sud de l’apartheid, avec la dictature argentine. En 1973, je soutiens la Syrie et l’Égypte qui veulent récupérer leurs territoires. J’ai beaucoup de sympathie pour les Palestiniens du FPLP. Mais je garde un certain nombre d’illusions : que nous serions les descendants des Juifs de l’Antiquité, qu’il fallait bien un « havre de paix » pour les Juifs persécutés, etc.

Mon premier texte écrit en tant que Juif date de 1982, au moment de Sabra et Chatila. Je me demande comment les « descendants d’Auschwitz » peuvent faire de telles horreurs. Je ne savais pas à l’époque que les dirigeants israéliens n’étaient pas les descendants des victimes du judéocide mais les descendants des collabos.

En 2002, à Marseille, je fais une conférence intitulée « Les Juifs, le sionisme et Israël ». J’y déclare que « pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu tuer le Juif ». J’adhère à l’UJFP et je serai d’entrée un de ceux qui feront que l’association deviendra antisioniste.

Depuis, j’ai étudié l’histoire, j’ai même constaté que, bien sûr, le kibboutz où j’avais séjourné en 1967 était bâti sur un village bédouin rayé de la carte. J’ai multiplié entre 2006 et 2016 les voyages en Palestine et notamment deux séjours à Gaza. Là, il n’est plus question de se contenter du slogan « Pas de crime en notre nom ». La réalité saute aux yeux : défendre les droits du peuple palestinien, ce n’est pas un supplément d’âme, c’est défendre l’humanité.

Si vous vous opposez au sionisme, c’est non seulement par anticolonialisme et solidarité avec les Palestiniens, mais aussi parce que « le judaïsme n’a pas de territoire ». Pouvez-vous développer ?

C’est l’idée directrice de mon dernier livre. La Bible hébraïque est un livre religieux mais ce n’est pas un livre d’histoire. Elle raconte une épopée, un peu comme l’Iliade et l’Odyssée. C’est brodé sur quelques faits, mais c’est un récit mythique. Archéologues et historiens n’ont rien trouvé sur le prétendu royaume unifié de David et Salomon. Le seul royaume juif « historique », c’est la dynastie hasmonéenne au deuxième siècle avant Jésus Christ. Jusqu’à la prise de Jérusalem (70 après JC) par les Romains, le judaïsme est une religion du temple qui a converti de nombreux fidèles dans tout l’Empire. Quand le temple est détruit, le rabbin Ben Zakkaï obtient des Romains l’autorisation de créer une école rabbinique à Yavné. C’est ainsi que le judaïsme a survécu. C’est désormais le judaïsme rabbinique.

Pendant 2 000 ans, on est juif, de religion et/ou de culture, là où l’on vit, sans territoire. Les religieux attendent le pardon avec l’arrivée du Messie. Le « peuple élu » a été choisi par Dieu pour « réparer » le monde. Tant que le Messie n’est pas arrivé, il est interdit de « retourner » en Terre Sainte et l’hébreu est réservé à la synagogue. Au XVe siècle, quand les Juifs chassés d’Espagne sont accueillis dans l’Empire ottoman, ils iront à Salonique, à Smyrne, à Sarajevo mais pas à Jérusalem, c’est interdit dans la religion.

Pour les Juifs « laïques » qui apparaissent au 19e siècle, on se bat pour l’égalité et le maintien de sa façon de vivre sur place. Le sionisme a inventé le peuple, la langue et la terre. Le peuple, parce que dire qu’un Juif yéménite et un Juif polonais c’est le même peuple, c’est une construction idéologique. La langue, parce qu’il y avait des langues juives, mais ce n’était pas l’hébreu. Et surtout, la Terre.

Le fascisme vient de là. Ben Gourion aurait dit : « Dieu n’existe pas mais il a donné cette terre au peuple juif ». Smotrich et Ben Gvir font une interprétation ultra-nationaliste de la Torah. Mais la réalité est têtue : pendant 2 000 ans, la très grande majorité des Juifs ignoraient tout de ce territoire.

Avec Sarah Katz, vous vous étiez rendus au nom de l’UJFP à Gaza il y a dix ans. Je crois savoir que vous avez encore des contacts sur place. Pouvez-vous nous en parler et nous faire part des informations qui vous arrivent du terrain ?

C’est plus que des contacts. Sarah a vécu deux ans à Gaza. J’y suis allé en 2013 et avec elle en 2016. Nous avons fait des dizaines de rencontres, dont tous les partis politiques. Les paysans du Sud-Est de la bande Gaza nous ont demandé de les aider. Nous avons appris ce que peut être la solidarité, épaule contre épaule. Eux débattaient, définissaient leurs besoins. Et l’UJFP se chargeait de collecter l’argent, de l’envoyer (ce qui a toujours été compliqué) et de populariser les réalisations.

En 2016, un grand château d’eau est construit à Khuza’a. Les paysans écriront en haut « UJFP » (de leur propre chef). Par la suite, il y aura des canalisations, une maison des paysans intitulée « quartier général UJFP ». Nous subventionnerons le prix de l’eau pour que tous les paysans puissent jouir de cette réalisation. Avec l’organisation Humani’Terre, une grande pépinière de légumes sera construite, utilisée par un millier de fermes. Une voiture (avec le calicot « Union Juive ») sera achetée. Avec les paysans, nous en étions à une réflexion pour ne plus utiliser les pesticides et passer à l’agro-écologie. Nous avions aussi des actions de solidarité avec les pêcheurs. La philosophie de l’UJFP a toujours été de soutenir les producteurs puisque l’occupant veut les détruire pour casser le lien social.

Avec le génocide, presque tout a été détruit. Nos interlocuteurs ont eu de nombreux morts parmi leurs proches. Les paysans se sont regroupés dans des camps d’Al Mawasi.

Malgré la fermeture de notre compte bancaire par le Crédit Coopératif (qu’on se rassure, nous avons un nouveau compte et nous continuons à envoyer de l’argent à Gaza), nous avons envoyé, de façon totalement transparente, des sommes très importantes et nous continuons à le faire. Nous invitons les lecteurs de ce texte à aller sur le site de l’UJFP et à alimenter notre collecte.

Tous les jours, notre correspondant, Mutasem Eleiwa, dit Abu Amir, le représentant de l’UJFP à Gaza, décrit les actions permanentes : des repas collectifs pour des milliers de personnes, la scolarisation des enfants jusqu’à 13 ans, l’aide psychologique pour les femmes, le redémarrage de l’agriculture là où c’est possible. Il y a aussi des aides quand les tentes sont endommagées par les intempéries ou quand les camps sont envahis par les ravageurs.

L’UJFP a publié les textes de notre représentant. Le livre s’appelle Gaza au bord d’un temps incertain (éditions Syllepse). Il décrit la vie sous blocus et génocide, et il analyse depuis Gaza le monde qui laisse faire.

Les Gazaouis sont épuisés, mais deux millions de personnes continuent de vivre, et donc de résister, dans les pires conditions. Les camps se sont donné des noms, ils organisent ce qui peut l’être : l’approvisionnement en eau, l’évacuation des déchets. Gaza vit, et continuera à vivre !

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