Publié par l’association Alter-médias / Basta !
10.03.2026 à 07:00
À une dizaine de kilomètres de Châteauroux, Google envisage d'implanter un immense data center sur 195 hectares, son premier en France. Ce projet est présenté comme un moteur de développement économique, pleinement intégré à la stratégie numérique porté par le maire Gil Avérous comme à celle du gouvernement français. Très peu d'informations filtrent sur le terrain, malgré les questionnements sur son impact écologique et ses réels bienfaits.
« Je ne suis pas très au fait du sujet, c'est un (…)
À une dizaine de kilomètres de Châteauroux, Google envisage d'implanter un immense data center sur 195 hectares, son premier en France. Ce projet est présenté comme un moteur de développement économique, pleinement intégré à la stratégie numérique porté par le maire Gil Avérous comme à celle du gouvernement français. Très peu d'informations filtrent sur le terrain, malgré les questionnements sur son impact écologique et ses réels bienfaits.
« Je ne suis pas très au fait du sujet, c'est un peu secret », glisse la pharmacienne. « C'est vous qui me l'apprenez ! », renchérit un riverain surpris. À dix kilomètres au sud-est de Châteauroux, la petite commune d'Étrechet, d'à peine 1 000 habitants, découvre au compte-gouttes un projet industriel annoncé à ses portes : la construction par Google d'un data center XXL.
Les rares données publiques proviennent du conseil communautaire du 23 juin 2025 rapportées par la presse locale, notamment La Nouvelle République. Elles situent le projet dans la zone d'aménagement concerté (ZAC) d'Ozans, attenante à Étrechet : 500 hectares y sont disponibles. Google, via sa filiale Tricolore Computing, détenue par une holding basée en Irlande, envisage d'y acquérir 195 hectares, l'équivalent de 273 terrains de football, pour un montant annoncé de 58,5 millions d'euros. L'entreprise a confirmé par communiqué qu'elle étudiait « la possibilité de l'acquisition d'un terrain à Châteauroux en vue de l'expansion potentielle de notre infrastructure cloud et de centres de données en France ». Parmi des dizaines de nouveaux projets de ce type en cours de développement en France [1], celui-ci s'annonce comme le plus imposant, nécessitant une puissance électrique de plus de 500 MW.
Parmi des dizaines de nouveaux projets de data centers en France, celui-ci s'annonce comme le plus imposant, nécessitant une puissance électrique de plus de 500 MW
Il s'agirait du premier centre de données exploité directement par Google sur le territoire français. Aujourd'hui, quand vous faites une recherche sur son moteur, envoyez un email via Gmail ou consultez Google Maps, vos données sont routées vers des datacenters dits de colocation, chez des opérateurs de cloud tiers comme Equinix en Ile-de-France ou Digital Realty à Marseille.
À l'échelle locale, les seules informations émanent de la communication de Gil Avérous, président de l'agglomération et maire de Châteauroux, candidat à sa réélection aux municipales des 15 et 22 mars 2026. Ancien membre des Républicains, qu'il quitte en 2023, il a été quelques mois ministre des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative dans le gouvernement Barnier. Le data center Google n'est pas un enjeu électoral à proprement parler, relégué derrière des priorités comme la santé et la sécurité, mais il figure néanmoins dans le volet consacré au développement économique du programme de Gil Avérous. Pourtant, dans les rues d'Étrechet, personne ne semble vraiment au courant. « On a quelques informations, mais on ne divulgue rien à l'approche des municipales », explique une habitante qui distribue des programmes électoraux.
Officiellement, rien n'est acté. Google devrait donner sa réponse définitive en juin 2026, le temps de mener des études complémentaires. La multinationale précise que « le projet est très en avance de phase et qu'il n'y a donc pas d'éléments tangibles sur le calendrier, les technologies utilisées (notamment de refroidissement) ou les ressources énergétiques ». Un argument qui surprend au regard de la surface envisagée et de l'investissement annoncé.
En attendant, le groupe américain déploie une stratégie d'influence territoriale, multipliant les initiatives localement et les promesses de retombées économiques. Google France a lancé cette opération séduction dès 2024 à travers l' « Académie IA », une formation destinée aux élus locaux, en partenariat avec l'association Villes de France, représentant les villes moyennes de 10 000 et 100 000 habitants et leurs intercommunalités, et présidée par un certain... Gil Avérous. D'après nos informations, l'IUT de Châteauroux a déjà été chargé de créer une filière destinée à former les futurs salariés du data center, dont l'ouverture est prévue dès la rentrée prochaine.
Pour la chercheuse Ophélie Coelho, chercheuse associée à l'IRIS et auteure de Géopolitique du numérique (L'Atelier, 2025), ces initiatives s'apparentent à une « diplomatie industrielle de terrain ». Il s'agit de s'implanter en amont, avant même l'ouverture des chantiers. « Ils vont à la rencontre des acteurs locaux, ils mettent en scène leur contribution positive à la société : c'est leur spécialité, affirme-t-elle. Ensuite Google sollicite la Commission nationale du débat public pour organiser des concertations. » Mais selon la chercheuse, ces dispositifs restent très encadrés : « Les discours y sont extrêmement formels, les quelques contradicteurs ont très peu de temps et surtout ces discussions n'ont aucun poids sur la décision finale. »
À Châteauroux, le numérique constitue depuis longtemps le marqueur politique central de l'exécutif municipal. Ancien délégué national à l'économie numérique sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Gil Avérous a érigé la technologie en colonne vertébrale de son action, et surtout de sa communication. Sur les réseaux sociaux, la machine tourne à plein régime : publications quasi-quotidiennes sur Facebook et Instagram, vidéos soignées, storytelling calibré. Dernier trophée en date : le label national « Villes Internet » décerné à Châteauroux.
Une partie des élus locaux s'aligne sur cette vision technophile. À quelques kilomètres d'Étrechet, à Buzançais, la communauté d'agglomération de Val-de-l'Indre a vendu 10 hectares, répartis en six parcelles, à l'entreprise Decknet pour qu'elle y construise un datacenter dont l'entrée en fonction est prévu en 2027. L'économiste Nicolas Bouzou, fondateur du cabinet Asterès, a été missionné par la Préfecture et le Département pour imaginer un plan de redynamisation du territoire baptisé « Indre 2030 » qui évoque un futur fait de datacenters, de gigafactories et de flottes de robotaxis. Son nom avait été mentionné dans l'enquête internationale des « Uber Files » révélée par Le Monde. La plateforme américaine l'avait alors missionné « pour réaliser des études sur mesure et prendre sa défense dans les médias ». Le préfet du département Thibault Lanxade apparaît comme un fervent soutien de cette stratégie : « Les véhicules autonomes sont de véritables opportunités à saisir », affirmait-il auprès d'ICI Berry à propos du plan Indre 2030. Avant sa nomination par le gouvernement en 2023, il dirigeait le groupe Luminess, spécialisé dans la dématérialisation et la transformation numérique des organisations.
Pour le co-secrétaire des écologistes de l'Indre, Jean Delavergne, ce déploiement numérique est notamment permis par « la manière féodale dont Gil Avérous gère le territoire », avec « des élus qui votent comme un seul homme ». Dans ce contexte, l'opposition dénonce « une fuite en avant technocratique » qu'elle juge déconnectée des réalités sociales et environnementales. Quant à Gil Avérous, qui s'est signalé par des attaques répétées contre ses opposants qu'il qualifie, selon plusieurs sources, d' « éco-terroristes » ou de tenants d'une « écologie du retour à la bougie », il n'a pas répondu à nos sollicitations.
La zone d'Ozans où doit s'implanter le data center de Google figure parmi les 26 sites « clés en main » – ces terrains déjà viabilisés bénéficient d'allègements administratifs pour faciliter l'arrivée rapide de projets – dévoilés par le gouvernement lors du Sommet de l'IA en 2025. Mais l'histoire de cette friche industrielle est jalonnée d'annonces restées lettre morte. Dès 2012, près de 500 hectares de terres agricoles ont été arrachées à leurs propriétaires pour accueillir un projet porté par un investisseur chinois promettant 5 000 emplois, sous l'impulsion de l'ancien maire Jean-François Mayet. Le projet n'a jamais abouti.
« Ça fait des années que ça dure. On croira aux projets quand ils se réaliseront »
Sept ans plus tard, un premier projet de data center porté par l'entreprise Green Challenge, filiale du groupe néerlandais Mados, avec un budget de 700 millions d'euros, a connu le même sort. « La prochaine fois, ce sera SpaceX », ironise Éric Domenge-Abeau, tête de liste de l'Union de la gauche citoyenne à Châteauroux. Allusion directe à l'année 2016 durant laquelle le maire avait publié une vidéo, doublée en anglais, invitant Tesla à s'implanter sur la ZAC d'Ozans, s'adressant directement à son dirigeant : « Hello Elon, I'm Gil Avérous and my ambition is to convinced you to come here ! » Sa vidéo de 3 minutes 40 portée par des notes de musique guillerette vante l'attrait économique de l'agglomération et s'achève par ce message : « Welcome Tesla, welcome to Chateauroux. »
Aujourd'hui, malgré des routes viabilisées, la zone demeure quasi-vide, à l'exception d'un bâtiment possédé par Soprema Steel, industriel spécialisé dans la fabrication de structures métalliques. Sur place, le scepticisme domine. « Ça fait des années que ça dure. On croira aux projets quand ils se réaliseront », confie une riveraine, résignée. Emmanuel de Saint Pol, agriculteur exproprié en 2012, exploite désormais ses anciennes terres en location. « Est ce que ça me révolte ? Non. Je suis surtout lassé. Maintenant, tout le monde s'en fout. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être qu'on a perdu l'énergie. »
Un militant écologiste rappelle le contexte économique local : « Le territoire a été marqué par le départ des forces américaines de la base de l'OTAN dans les années 60 et par la fragilisation progressive de son tissu industriel. L'attente d'un projet structurant est donc forte. » En quête de renouveau industriel, l'exécutif municipal défend à tout prix sa stratégie d'attractivité. Dans son programme, Gil Avérous l'écrit noir sur blanc : l'arrivée de Google constitue « une chance historique », et il promet : « Les retombées doivent être pour vous. »
Pourtant, les chiffres invitent à la prudence. Selon un rapport de l'Agence locale de l'énergie et du climat de Seine-Saint-Denis, les centres de données génèrent en moyenne un emploi pour 10 000 m². Appliqué aux 195 hectares annoncés (soit 1,95 million de m²), ce ratio correspond à environ 200 emplois directs. Un chiffre modeste au regard des 273 terrains de football mobilisés. Pour le collectif le Nuage était sous nos pieds, ces créations d'emplois relèvent surtout de la sous-traitance : « Peu d'entreprises créent réellement des postes grâce à cela. Il sera difficile de démontrer l'intérêt social du projet. »
Autre promesse mise en avant : la valorisation de la chaleur dite fatale, chaleur générée par les équipements informatiques qui fonctionnent en continu. En Seine-Saint-Denis, cet argument a été présenté comme un levier destiné à faciliter l'acceptation du projet auprès des habitants, avec l'annonce d'un raccordement au chauffage des HLM et des équipements comme des piscines. Cependant, à Étrechet, la réalité technique interroge. La distance d'environ 10 km avec Châteauroux rendrait le transfert d'énergie coûteux et peu performant, en raison des pertes liées au transport et des infrastructures supplémentaires nécessaires. Un expert, souhaitant rester anonyme, estime ainsi que « seule une fraction, environ un tiers, de cette chaleur pourrait être valorisée, ce qui est largement insuffisant ».
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Un militant écologiste affirme avoir tenté d'obtenir des précisions auprès d'Enedis et de RTE. En vain
Au-delà de ces questionnements, un obstacle conditionne l'ensemble du projet : l'alimentation électrique. Le territoire ne dispose actuellement pas de la puissance suffisante pour alimenter une telle infrastructure. Les lignes à haute tension existantes sont déjà saturées, forçant RTE, le gestionnaire du réseau, à repenser en profondeur le maillage électrique dans le département. Pour répondre aux besoins, il prévoit le doublement de la ligne électrique de 400 000 volts reliant le barrage d'Éguzon à Marmagne. Une enquête publique a été lancée en 2025 pour accompagner ce projet, dont le démarrage des travaux n'est pas attendu avant 2032. Un chantier estimé à près de 300 millions d'euros qui conditionne directement la réalisation du data center, comme l'a souligné Gil Avérous lui-même lors d'une présentation organisée dans le cadre de la Commission nationale du débat public : « Pour un datacenter classique, c'est bon, pour un grand projet, on est limité. On n'a pas les capacités d'accueillir des grands centres de données. »
Un militant écologiste impliqué dans le suivi du dossier, qui requiert l'anonymat, affirme avoir tenté d'obtenir des précisions auprès d'Enedis et de RTE. En vain. « On n'arrive pas à avoir d'info, c'est secret absolu, ils ont l'ordre de la boucler. »
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donL'impression d'omertà vaut également pour les édiles locaux. Sollicité sur l'état d'avancement du projet de data center, le maire d'Étrechet Marc Descouraux répond laconiquement : « Où ça en est ? Je ne vous le dirai pas, parce que je n'en sais rien, c'est l'agglomération qui gère. » Même prudence chez le maire de Buzançais, une commune située à l'ouest de Châteauroux. Son maire, Régis Blanchet, évoque l'entreprise américaine en ces termes : « Il paraît qu'il ne faut pas dire son nom. »
Cette discrétion correspond au modus operandi habituel des GAFAM, explique Maxime Colin, juriste en droit de l'environnement au sein de France Nature Environnement : « Leur stratégie a toujours été à l'échelle nationale de ne pas en parler pour laisser se développer les projets et de laisser finalement la société considérer le problème tardivement. »
Les data centers sont arrivés masqués sans dire qui ils étaient. Le nom de code de Facebook était Vatas.
Cécile Diguet, urbaniste au Studio Dégel qui a développé une expertise spécifique sur les data centers, le confirme dans une étude réalisée pour l'ADEME de 2019 : « Les data centers sont arrivés masqués sans dire qui ils étaient. Le nom de code de Facebook était Vatas. La collectivité savait seulement que le projet avait besoin de 80 à 120 ha, beaucoup d'eau et beaucoup d'électricité. Aucune idée en revanche de l'activité de cet opérateur au démarrage et jusqu'à assez tard dans l'avancement du projet. La culture du secret des GAFAM peut ainsi aller à l'encontre d'un besoin d'anticipation et de planification urbaine et économique des territoires. »
Cette stratégie « d'avancer masqué » s'étend aussi aux procédures de concertation publique. À Wissous, dans l'Essonne, Amazon a présenté son projet de datacenter étape par étape afin de réduire les risques de recours et d'éviter les contestations. Selon Maxime Colin, l'information auprès du public est souvent minimale, voire inexistante. « La population a pourtant toujours envie de donner son avis, les data centers sont des sujets qui intéressent le public. Mais là, il y a une volonté des industriels que ça ne se sache pas vraiment. »
Pour Ophélie Coelho, cette opacité alimente la défiance qu'elle prétend éviter. « Les entreprises restent prudentes par crainte des critiques. Mais en refusant de publier des données précises, notamment sur leur consommation d'énergie et d'eau, elles suscitent exactement l'effet inverse, analyse-t-elle. L'absence de données tangibles favorise des critiques désordonnées, qu'il devient ensuite facile de discréditer. »
Ce qui est sûr, c'est que Google, Amazon et les autres porteurs de projets de datacenters peuvent compter sur l'appui du gouvernement. « Implanter des centres de données sur notre sol est une priorité, au service de notre souveraineté numérique », déclarait ainsi Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'intelligence artificielle et du numérique, dans un guide pour accompagner l'implantation de centres de données en France.
Pourtant, installer des infrastructures sur le territoire ne suffit pas à garantir une quelconque souveraineté lorsque l'essentiel des technologies, des capitaux et des opérateurs restent étrangers. L'ensemble de la chaîne, des câbles sous-marins aux serveurs et aux usages, en passant par les puces et les logiciels, reste sous le contrôle des Big Tech. Quant aux financements, malgré un plan d'investissement de 109 milliards annoncé par Emmanuel Macron lors du Sommet pour l'IA, ils proviennent majoritairement d'investisseurs étrangers tels que Brookfield (Canada) et MGX (Emirats arabes-unis). Quelques acteurs français, tels que Thésée ou Data4, participent bien à certains projets, mais restent largement minoritaires. À Châteauroux, le choix de Google de baptiser sa filiale « Tricolore Computing » relève surtout de l'effet cocorico que d'une réelle maîtrise française.
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Le gouvernement et les grands acteurs derrière les projets de data centers ont uni leurs forces pour s'attaquer aux quelques législations qui encadrent ces implantations. D'après le registre de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), la multinationale a soutenu le projet de loi relatif à la simplification de la vie économique, et notamment son article 15. Il vise à classer les centres de données parmi les « projets d'intérêt national majeur » (PINM). Ce statut permettrait à l'État, par l'intermédiaire d'un préfet ou d'un ministre, d'imposer certains aménagements malgré l'opposition d'élus locaux, en dérogeant à des règles d'urbanisme notamment en matière de hauteur des bâtiments et à certaines contraintes environnementales. Il ouvrirait également un accès prioritaire à des ressources stratégiques telles que le foncier, l'eau ou l'électricité. À Marseille, un projet de centre de données a déjà mis en lumière des conflits d'usage autour de ces ressources. Des organisations comme La Quadrature du Net et Le Nuage était sous nos pieds ont exprimé leurs craintes sur ces évolutions législatives.
Au sein du conseil d'agglomération de Châteauroux, l'opposition reste très minoritaire. Elle n'en formule pas moins plusieurs griefs contre le projet de Google, comme le fait qu'il s'agisse d'une entreprise américaine soumise au droit américain, et dont la contribution fiscale en France interroge. Ces élus dénoncent également l'artificialisation des sols, alors que les épisodes de crues récentes en France ont été aggravés par l'imperméabilisation des territoires. Les data centers étant fortement consommateurs d'eau, cet enjeu cristallise les tensions, alors l'Indre a connu une situation de stress hydrique marquée il y a quelques années.
Une stratégie visant à s'installer dans un territoire où la contestation est faible, voire inexistante.
Une grande incertitude demeure : la capacité du territoire à se mobiliser si le projet voyait le jour. « On est une grande maison de retraite », glisse, mi-ironique mi-résigné, un militant écologiste. Si le projet se concrétise, « on n'aura pas le temps de dire ouf ! Ce sera compliqué de se mobiliser. On reste vigilants, mais on sait que le rapport de force est fragile. » Le journaliste de La Nouvelle République Gaspard Mathé renchérit en décrivant un territoire « peu habitué aux grandes luttes environnementales ». Emmanuel de Saint Pol, agriculteur, partage ce constat : « Se mobiliser, pour quoi faire ? Personne ne suivra ». Jérémie Godet, vice-président du conseil régional Centre-Val de Loire chargé du climat, considère que le choix d'implantation ne doit rien au hasard. Il affirme être « convaincu d'une stratégie visant à s'installer dans un territoire où la contestation est faible, voire inexistante ».
Foncier disponible, élus en quête de relais économiques, territoire vieillissant : ce ne serait pas la première fois que Google miserait sur une telle même. La multinationale est implantée depuis 2010 en Belgique, à Saint-Ghislain dans le Hainaut, une province rurale et frontalière des Hauts-de-France. Quinze ans après les premières discussions, le site atteint 50 000 m² et doit encore s'étendre, pour 5 milliards d'euros supplémentaires. L'implantation s'est faite dans un territoire « peu dense et à l'écart », où la vente d'un terrain communal en friche a constitué une ressource bienvenue pour une commune précarisée. Selon la journaliste indépendante Maïté Warland, la communication est restée minimale : consultations publiques « assez succinctes », études environnementales aux contours flous, et absence d'évaluation complète sur l'impact énergétique. Une porte-parole du gestionnaire de réseau lui avait même confié : « On ne sait pas comment on va gérer Google dans deux, trois ans. »
Les data centers représenteraient déjà près de 1,5 % de la consommation d'électricité nationale, avec une projection à 10 % d'ici 2035, rapprochant le pays de l'Irlande, où ils pèsent environ 22 % de la demande. Côté emploi : 1 000 à 1 500 postes avaient été promis à l'origine, mais aujourd'hui « on n'a pas de chiffre précis », souligne la journaliste belge, qui relève aussi des doutes sur la part réelle de ces emplois bénéficiant à des travailleurs locaux. « En 2024, interrogé au Parlement sur la consommation d'eau et d'électricité du site, un ministre a invoqué le secret professionnel », déplore Maïté Warland. Un silence qui s'inscrit dans la continuité de l'attitude des gouvernements successifs, qu'elle juge « très favorables et très peu regardants » face à ces infrastructures. « On ferme les yeux sur le brol », tranche-t-elle.
[1] Voir les cartographies réalisées par Le nuage était sous nos pieds et par La Tribune.