Ce qui me frappe, plus encore que l'offensive extérieure, c'est la fragmentation interne. Une partie de la gauche se précipite pour surenchérir dans la condamnation, comme si l'existence d'antisémites, de racistes, d'homophobes ou de validistes au sein d'un espace politique « de gauche » relevait de l'impossibilité métaphysique. Dans quel monde imaginaire vivrions-nous pour croire qu'un mouvement humain, quel qu'il soit, pourrait être exempt de toute faute politique, morale ou éthique ? Cette situation met en exergue deux réalités : d'une part, les questions décoloniales, la morale catholique et le suprémacisme blanc restent insuffisamment traitées au sein des mouvements de gauche ; d'autre part, l'exigence d'une pureté absolue appliquée à ces mêmes mouvements — et donc à leurs membres entre eux — instaure un standard moral inatteignable. Ce standard cristallise des conflits internes, tandis que d'autres acteurs politiques — le centre, la droite et l'extrême droite — prospèrent dans l'impunité discursive.
La machine de fabrication du consentement à la fascisation n'a alors plus besoin d'attaquer frontalement l'ennemi. Il suffit de prélever la moindre scorie, le plus petit « cheveu dans la soupe », et de l'amplifier jusqu'à saturation, pour que l'ego de certains, qui pèchent autant que les autres, s'érige en défenseur d'une moralité qu'ils ne possèdent pas. Le pédantisme devient alors le meilleur ami du politicien. Pendant ce temps, certaines personnalités de gauche profitent de l'erreur de leur « allié » pour satisfaire des désirs personnels, tandis que la haine antisémite, islamophobe et xénophobe se déverse quotidiennement sur les plateaux télévisés, devant des millions de spectateurs, sans susciter la même intensité d'indignation structurelle.
Nous finissons ainsi par jouer le jeu de l'adversaire. L'extrême droite n'a même plus à pointer les failles de ses opposants : nous nous déchirons entre nous, non pour progresser collectivement, mais parce que l'ennemi a réussi à imposer l'image d'une gauche sommée d'être immaculée face à des forces qui ne s'imposent aucune contrainte éthique équivalente.