07.10.2026 à 23:36
Flo Flo

Une main arrachée. Des yeux éborgnés. Une mâchoire et les dents défoncés. Des crânes claqués contre le bitume. Des cous étranglés. Des bras cassés. Des visages tasés. Des attouchements sexuels. Des poitrines qui suffoquent sous le poids trop lourd de cinq policiers. Une noyade simulée par un représentant des « forces de l’ordre ». Des personnes menottées, enfermées, déshabillées de force, insultées, humiliées. Ou encore alignées par dizaines contre un mur.
Voilà ce que la Macronie fait aujourd’hui à nos enfants, des jeunes qui pour certains ont à peine 13 ans.
4500 mineurs placés en garde à vue. Des tirs tendus de LBD à bout portant. Dans le visage et dans les jambes. Des policiers qui pointent leur arme sur des lycéens réfugiés dans des bâtiments scolaires. Des grenades balancées sur des rassemblements pacifiques. Des voitures de police qui foncent sur des rassemblements de jeunes. La police montée qui les charge. Ailleurs, des motos qui percutent volontairement des manifestants, ou des journalistes. Des chiens lâchés sur les jeunes manifestants. Des élus, des enseignants et des parents d’élèves insultés, menacés, jetés au sol.
Tout ça, rappelons-le, parce que la jeunesse revendique le droit d’étudier dans de bonnes conditions. D’avoir des enseignants, des AESH, des infirmier.es , des Assistant.es d’Education, des psychologues scolaires et des assistant.es sociaux. D’avoir des locaux pas infestés par les rats ou des cafards. Sans amiante, sans moisissures d’humidité, sans plafonds qui s’effondrent. D’avoir de l’eau potable. Suffisamment de WC, avec des portes qui ferment, du papier et du savon. De disposer de plus de 30 minutes pour déjeuner. De ne pas passer des examens par 40 degrés l’été, ni des hivers à 18 degrés en classe. Et de ne pas être 40 par classe.

Mais les ministres millionnaires de ce gouvernement, tous formés dans des écoles privées, comme leurs enfants, méprisent l’école publique, comme ils méprisent les gens qui ne font pas partie comme eux des 5% les plus riches. Pire, ils font de la casse de l’Education nationale et des services publics une priorité, parce qu’ils ne supportent pas l’idée d’intérêt général, et de redistribution des richesses. Et bien sûr, aussi, pour pouvoir redistribuer aux grandes fortunes et aux détenteurs du capital les ressources de ce patrimoine commun broyé.
Et lorsque l’on ose remettre en cause ce nouvel ordre établi, et la misère sociale qu’il entend généraliser, le pouvoir réprime les manifestants dans le sang pour les intimider et les faire taire. Avant de nous dire, en cœur avec les médias aux ordres : « légitimité de la violence institutionnelle ». Mais cette « légitimité » cache bien mal la totale illégitimité politique d’un pouvoir qui ne reconnaît même plus le résultat des urnes et se maintient à sa place par la seule violence d’Etat. Elle cache bien mal le rejet généralisé des réformes et budgets qui se succèdent, toujours au profit des mêmes 5% les plus riches de la population, entraînant toujours plus de malheur au sein de la population.
Le cycle de la casse sociale, des protestations matées dans le sang, de la destruction des droits fondamentaux, et de la confiscation du pouvoir politique, n’est pas nouveau. La Macronie l’a imposé comme une norme depuis 9 ans. Elle a installé la peur chez les citoyen.nes : la peur d’aller manifester, la peur de revendiquer ses droits, la peur de défendre les droits des autres, la peur d’afficher ses idées politiques, la peur de s’engager.
Jusqu’alors pour la majorité de la population, ça ne touchait que « les autres ». Les gilets jaunes, les gamins des quartiers populaires quand un des leurs se faisait assassiner par la police, les musulman.es « un peu trop » politisé.es, les militants contre un génocide en Palestine, les camarades handicapé es qu’on laisse crever en silence en plein canicule, quand on ne leur propose pas juste de les « aider à mourir ».
Et le mouvement antifasciste a toujours prévenu qu’accepter les injustices, la répression sanglante et les lois d’exception pour une catégorie de population, c’est l’accepter pour tout le monde. Et que l’inaction et l’indifférence parce que ça concernerait « les autres » est à la fois une complicité morale, et aussi un déni du réel à venir : la fin des libertés garanties nous rattrape toujours, le droit détruit pour un seul l’est pour nous toustes.
Aujourd’hui, ce sont nos enfants dont les corps sont violentés et les libertés détruites. Le cycle de l’exploitation et de la répression a atteint une forme d’aboutissement. Macron et ses gouvernements ont fait de notre système politique un régime autoritaire et de l’espace citoyen une zone contrôlée et policée.

Les lycéens ont courageusement ouvert la voie, les étudiants leur emboîtent le pas. Les travailleurs et précaires les rejoignent. Il ne dépend que de nous de faire du mouvement social qui s’ouvre l’occasion d’un retour à l’Etat de droit.
C’est le moment pour les droits fondamentaux de retrouver toute leur place. C’est le moment pour l’espace civique de redevenir un espace de liberté et d’égalité pour toustes. C’est le moment de se battre contre les injustices sous toutes leurs formes : exploitation capitaliste, suprémacisme blanc, islamophobie, colonialisme, patriarcat, validisme.
Bonne lutte à toustes ! Nous sommes ensemble !
05.10.2026 à 10:07
François Burgat
Dans la première partie de ce texte, François Burgat revenait sur la manière dont la « guerre contre la terreur », engagée au lendemain du 11 septembre 2001, avait contribué à redessiner les rapports entre le Nord et le Sud. Dans cette seconde partie, il en interroge le bilan, vingt-cinq ans plus tard : la convergence des autoritarismes occidentaux, israéliens et arabes autour d’un même ennemi « islamiste », mais aussi l’épuisement progressif du récit universaliste qui avait permis de légitimer cette guerre. Car à mesure que la « guerre contre la terreur » prétendait discipliner le Sud, elle contribuait peut-être aussi à l’émanciper politiquement et intellectuellement du Nord.

Les attentats du 11.09 ne vont donc générer aucune condamnation des autoritarismes et des dysfonctionnements de la représentation politique, malmenée par les dominants, qui avaient largement contribué à les fabriquer. L’accusé unanimement dénoncé aux quatre coins de la planète est le lexique (islamiste) de ceux dont Washington estime qu’ils ont manqué d’enthousiasme à partager le deuil des dominants américains face au « terrorisme » du Sud.
Pourquoi le lexique de la religion musulmane devient-il la cible des autoritarismes occidentaux… et arabes ? Parce que dans le contexte de la dynamique décoloniale, ce lexique, plus endogène que ceux que le colonisateur avait imposés, a acquis une centralité et une fonctionnalité qu’aucune autre idéologie ne parvient à lui contester. Sous pression militaire directe, l’adhésion à la logique extrêmement binaire de la « guerre contre la terreur » va ainsi être imposée par Georges Bush et la quasi-totalité des élites gouvernantes du Sud vont se ranger docilement dans les rangs de la « coalition mondiale contre le terrorisme islamique ».
Les dictatures du Sud ne sont plus seulement soutenues par les démocraties du Nord ; elles sont progressivement intégrées à un système transnational de gestion sécuritaire des contestations.
Et elles vont y adhérer activement de la plus terrible façon : aux quatre coins du monde, les USA arrêtent les « suspects », et tels ou tels pays du Sud arabe… les torturent.
Le déguisement des principes de la coopération autoritaire Nord-Sud en coopération « sécuritaire » n’était pas totalement nouveau. « Le sommet de Charm el-Cheikh de mars 1996 avait fourni un précédent particulièrement éclairant : bien avant le 11 septembre, la lutte antiterroriste commençait déjà à devenir un langage commun permettant à des gouvernements aux légitimités politiques très différentes de coopérer dans la répression de leurs oppositions. Sous la présidence de leur hôte Hosni Moubarak, Bill Clinton, Boris Eltsine, les leaders européens, Yasser Arafat, et les chefs d’État arabes avaient, sous l’étendard d’une “coopération antiterroriste” Nord-Sud, porté sur les fonts baptismaux une surenchère autoritaire d’un nouveau type. Elle se fondait sur une matrice factuelle particulièrement biaisée et pernicieuse puisque, cimentée par la lutte contre “le fondamentalisme” (islamique) des uns, elle exonérait systématiquement les autres, à savoir les dominants israéliens et occidentaux aussi bien que leurs partenaires arabes les plus autoritaires, de leur propre “fondamentalisme”, c’est-à-dire de leur part de responsabilité, souvent essentielle, dans la gestation de cette violence.
Aux côtés des faucons américains alors en pleine invasion de l’Irak, avec le soutien quasi consensuel des Européens, les Israéliens entendaient faire condamner les premières réponses armées du Hamas, les Russes faire oublier leur inhumaine répression de la rébellion tchétchène. Les autocrates (les “Pinochets”) arabes cherchaient eux-mêmes à faire oublier les contradictions béantes de leur gouvernance qui se résumait alors souvent à bourrer d’une main leurs urnes et de l’autre leurs prisons. Les dominants de la planète vont ainsi se donner ce 13 mars 1996 un paravent commun pour masquer leur autoritarisme : ce sera “le fondamentalisme islamique” de ceux qui les contestent. Et ils vont décider, au nom des plus nobles valeurs universelles, de collaborer pour le combattre.
En 1996, cette alchimie de la promotion de la répression autoritaire au rang de remède universel n’était pas totalement nouvelle. Si la France pouvait se vanter d’avoir vendu aux militaires argentins et chiliens la recette de sa guerre contre-révolutionnaire en Algérie, les généraux algériens, qualifiés un temps de terroristes par les colonisateurs français et qui s’étaient empressés d’en faire autant à l’égard de la première vague électoralement victorieuse de leurs contestataires, avaient régulièrement “vendu” ensuite aux Occidentaux les méthodes brutales qu’ils avaient mises en œuvre contre ceux qui avaient osé démontrer dans les urnes l’ampleur de leur discrédit démocratique.
Au lendemain des printemps arabes cette fois, ce sera ensuite au tour des Émirats arabes unis mais également de l’Égypte et de l’Arabie saoudite de promouvoir avec un certain succès auprès des Occidentaux leurs autoritarismes musclés comme autant de “solutions” aussi bien à la résistance des Palestiniens qu’aux tensions nées en Europe de l’affirmation des populations de confession musulmane.
La preuve par Israël
Une autre dynamique, antérieure elle aussi au 11 septembre 2001, permet de parachever la description de cette collusion cimentée par la criminalisation consensuelle des oppositions labellisées « islamistes » : c’est la trajectoire des différents rapprochements arabo-israéliens. Tous les acteurs étatiques arabes, d’une manière ou d’une autre, vont y participer. Mais seuls certains d’entre eux le mèneront jusqu’au seuil ultime de la normalisation avec Tel Aviv. Cette convergence des autoritarismes n’a pas concerné que les gouvernants du Sud arabe. Elle a également touché certaines fractions des élites politiques menacées par l’affirmation islamiste. L’Algérie offre à cet égard un cas particulièrement intéressant et contrasté. Au terme de la « décennie noire », c’est-à-dire celle de la répression armée des vainqueurs du premier scrutin démocratique postérieur à l’indépendance, érigés par la doxa nationale et régionale en autant de « terroristes islamistes », la convergence des autoritarismes méditerranéens et la focalisation sur le « terrorisme islamique » va se manifester par un rapprochement longtemps impensable entre la « société civile » algérienne et son homologue israélienne.
Dans un pays où l’histoire de la guerre d’indépendance et le soutien à la cause palestinienne rendaient tout rapprochement avec Tel Aviv hautement improbable, l’émergence du Hamas « islamiste » va en effet brouiller toute rationalité. Quelques figures de pointe de la mouvance éradicatrice (dite « démocratique » par les médias dominants), poussées notamment par certains réseaux médiatiques français très proches du camp israélien, engagèrent ainsi dans le courant des années 1990 des contacts avec Israël. Ils débouchèrent sur la visite de Khalida M T, une figure de pointe de « la lutte anti-islamiste », un temps opposante verbale au pouvoir dont (avant de tomber brutalement en disgrâce et d’être un temps incarcérée) elle allait devenir l’indéboulonnable ministre de la Culture. Ce rapprochement culminera ensuite en 2000 avec la visite à Tel Aviv d’un groupe de journalistes de premier plan. Mais, dans le cas de l’Algérie, cette évolution demeurera sans lendemain.
Contrairement aux Émirats, au Maroc, ou à Bahreïn, que la parenthèse démocratique des printemps arabes va conforter dans une même hostilité à la popularité des courants islamistes, l’Algérie ne franchira jamais le pas de la normalisation. L’épisode révèle néanmoins jusqu’où pouvait conduire, au nom de la lutte contre « l’islamisme », la convergence de certains autoritarismes et de leurs soutiens.Le 11 septembre et le consensus répressif qu’il a fait naître ont sans doute retardé l’émancipation politique du Sud. Mais ils ne l’ont certainement pas interrompue, au contraire. Car la longue « guerre contre le terrorisme » aura aussi produit son propre paradoxe : en permettant aux puissances occidentales et à leurs alliés autoritaires du Sud d’affaiblir considérablement leurs adversaires pendant près d’un quart de siècle, elle a tout autant détruit la crédibilité du récit universaliste au nom duquel cette coopération était menée.
Ce sont les ultimes réminiscences de cette prétention universaliste que le 11 septembre 2001 puis le 7 octobre 2023 ont fait voler en éclats. Au terme de 25 années de « guerre contre la terreur », le « Sud global » ne semble donc pas avoir renoncé à ses aspirations d’indépendance et de bonne gouvernance. Il semble en revanche avoir cessé de croire que ces Occidentaux qui prétendaient les lui apporter étaient les mieux placés pour le faire.
Le 11 septembre et les 25 années de « guerre contre la terreur » auront donc peut-être différé la libération du Sud. Mais ils auront tout autant contribué, paradoxalement, à accélérer son irrépressible émancipation intellectuelle et idéologique vis-à-vis du Nord.

11.09.2026 à 17:30
Nadia Meziane
La théorie du « Grand Remplacement » est une théorie raciste dont la généalogie est profondément antisémite. Ce n’est pas une accusation polémique, mais une histoire largement documentée par les chercheurs qui travaillent sur les extrêmes droites, le suprémacisme blanc et l’antisémitisme.Le remplacement des populations blanches n’a pas d’abord été pensé comme un simple phénomène démographique. Dans une part importante de cette tradition idéologique, il est présenté comme le résultat d’une volonté politique : quelqu’un organiserait l’immigration, encouragerait le métissage, détruirait les frontières et travaillerait à la disparition des peuples blancs.
Et pendant très longtemps, ce quelqu’un a porté un nom : les Juifs. C’est ce qui rend les déclarations d’Aurore Bergé particulièrement sidérantes.
Le 10 septembre 2026, la ministre chargée de la lutte contre les discriminations explique que le « Grand Remplacement » relève de la « liberté d’expression ». La veille, sur CNews, elle avait refusé à plusieurs reprises de qualifier cette théorie de raciste. Sur Franceinfo, elle précise que cette théorie serait « mensongère », « fausse factuellement », qu’elle « attise les peurs », mais que chacun aurait néanmoins « le droit de défendre cette idée-là ». La qualifier de raciste reviendrait, selon elle, à dire « qu’on n’a pas le droit d’en débattre ».[1]
Il fallait oser, car Aurore Bergé est aussi celle qui, depuis plusieurs années, réclame d’élargir toujours davantage ce qui doit être reconnu et poursuivi comme antisémite.Elle affirme que « l’antisionisme est devenu le cheval de Troie de l’antisémitisme », soutient la création de nouvelles infractions destinées à en poursuivre les « formes renouvelées » et souhaite sortir les infractions antisémites et racistes du droit de la presse, notamment parce que les y maintenir pourrait laisser entendre que, « finalement, on pourrait avoir le droit d’en débattre ».[2]
La contradiction est presque parfaite.Lorsqu’il s’agit d’antisionisme, Aurore Bergé demande d’aller voir derrière les mots, les ambiguïtés, les sous-entendus, les discours politiques, et de rechercher ce qu’ils pourraient dissimuler. Lorsqu’il s’agit d’une théorie dont l’histoire traverse plus d’un siècle de nationalisme antisémite, de racialisme européen, de néonazisme et de suprémacisme blanc, elle découvre soudain les vertus de la liberté d’expression.Il ne s’agit pas de réclamer l’interdiction d’évoquer un prétendu « Grand Remplacement », ni de demander que toute personne qui reprend cette expression soit poursuivie, mais il faut regarder d’où viennent les mots et ce qu’ils transportent avec eux.

Avant le « Grand Remplacement »
Renaud Camus a donné au « Grand Remplacement » son nom contemporain et une redoutable efficacité politique. Il n’a inventé ni la hantise du remplacement racial, ni celle de la disparition des peuples européens, ni l’idée selon laquelle des forces intérieures travailleraient à cette disparition. Cette histoire est beaucoup plus ancienne.Chez Maurice Barrès, la nation se construit autour de l’enracinement, de la continuité et de l’héritage, avec en face la figure du déraciné. Pendant l’affaire Dreyfus, cette conception de la nation se lie directement à l’antisémitisme.
Charles Maurras pousse beaucoup plus loin cette représentation. La nation devient un corps menacé de l’intérieur, et dans son système des « quatre États confédérés », Juifs, protestants, francs-maçons et « métèques » apparaissent comme autant de puissances étrangères travaillant contre la France.On retrouve déjà là une représentation qui traversera ensuite une grande partie de l’histoire de l’extrême droite : un peuple enraciné dont la continuité serait menacée par des éléments venus de l’extérieur, mais aussi par des forces installées à l’intérieur même de la nation et accusées de travailler à sa dissolution.
Au XXe siècle, cette vision se racialise encore.
René Binet est ici un personnage essentiel. Ancien trotskiste devenu Waffen-SS, il développe dès l’après-guerre une conception dans laquelle l’immigration extra-européenne et le métissage doivent conduire à la disparition biologique des Européens. Et il désigne les responsables : les Juifs. L’historien Nicolas Lebourg résume sa pensée ainsi : « les juifs veulent détruire l’Europe par l’immigration, en y “important” des peuples non européens ». L’immigration serait « le dernier plan de domination du judaïsme ».[3]
Nous sommes à la fin des années 1940, et l’essentiel du scénario est déjà présent : une population blanche menacée de disparition, des populations non européennes introduites sur son territoire, le métissage utilisé comme arme et les Juifs désignés comme organisateurs du processus.

Le « génocide blanc »
De l’autre côté de l’Atlantique, cette construction trouve un autre terrain dans les milieux néonazis et suprémacistes blancs américains, où se développe la théorie du « white genocide », le « génocide blanc ».L’immigration, les mariages mixtes, l’intégration raciale ou le multiculturalisme y sont présentés comme autant d’instruments destinés à provoquer la disparition de la population blanche. Là encore, cette disparition annoncée ne serait pas le résultat de transformations sociales ou démographiques, mais d’un processus organisé, et dans une part importante de cet univers idéologique, ceux qui l’organiseraient seraient les Juifs.[4]
Une circulation permanente
Les Blancs deviennent ainsi les victimes supposées, les populations non blanches celles qui les remplaceraient, l’immigration et le métissage les instruments du processus, tandis que les Juifs seraient ceux qui l’auraient conçu et organisé. C’est en ce sens que l’antisémitisme occupe une place particulière dans la théorie du grand remplacement. Le racisme désigne ceux qui remplaceraient, tandis que l’antisémitisme désigne ceux qui seraient derrière le remplacement. Cette articulation permet aussi de comprendre pourquoi un même imaginaire peut conduire à assassiner des Noirs, des Latinos, des musulmans ou des Juifs.
Il n’existe pas d’un côté une histoire américaine et de l’autre une histoire européenne qui se seraient développées séparément. Les idées circulent. Les racialistes européens nourrissent le suprémacisme blanc américain, la Nouvelle Droite française voyage, le contre-jihadisme traverse l’Atlantique, l’alt-right américaine lit les Identitaires. Les mouvements se regardent, se traduisent, se rencontrent et parfois se financent.Le « Grand Remplacement » naît aussi de cette circulation.
D’ailleurs même entre les français, Binet et Camus, l’histoire ne s’interrompt pas. Dans les années 1960, un des héritiers directs de Binet, Dominique Venner participe à sa recomposition. Autour d’Europe-Action, qu’il fonde en 1963, se développe un racialisme européen obsédé par le métissage, l’immigration et la disparition biologique des populations blanches. L’antisémitisme n’est nullement absent de ce milieu : la revue accueille notamment favorablement les écrits de Paul Rassinier, l’un des pionniers français du négationnisme. Mais le centre du récit se déplace progressivement vers la défense d’une « nation blanche » menacée de disparition.
Un demi-siècle plus tard, Venner se trouve directement au croisement de cette histoire et de celle du « Grand Remplacement ». Peu avant son suicide à Notre-Dame de Paris, en mai 2013, il dénonce dans son dernier texte le « crime visant au remplacement de nos populations » et renvoie explicitement aux travaux de Renaud Camus. Celui-ci accueille sa mort avec « beaucoup d’émotion, beaucoup de tristesse, beaucoup de respect et une certaine exaltation », saluant un geste « admirablement calculé » pour alerter sur le changement de population.
La continuité n’exige donc pas d’imaginer que Camus aurait lu Binet, ce qu’il conteste lui-même. Entre le racialisme antisémite de l’après-guerre et le « Grand Remplacement » contemporain existent des milieux, des revues, des réseaux et des hommes qui ont progressivement déplacé et reformulé le récit : la disparition annoncée des Européens demeure, tandis que l’immigration, puis l’islam, occupent une place toujours plus centrale.
En décembre 2010, Renaud Camus intervient aux Assises internationales sur l’islamisation organisées par Riposte laïque et le Bloc identitaire. L’année suivante paraît Le Grand Remplacement. La théorie change alors de forme. Le musulman devient la figure centrale du remplaçant, tandis que les élites qui favorisent, acceptent ou organisent le processus deviennent les « remplacistes ». La référence aux Juifs n’est plus nécessaire, mais l’idée selon laquelle le remplacement serait voulu demeure intacte. Il ne s’agirait plus seulement d’une évolution démographique, mais d’un processus accepté, encouragé, organisé par des responsables politiques, économiques, médiatiques ou intellectuels. La place de celui qui serait derrière le remplacement n’a donc pas disparu, et l’histoire va très vite montrer que son ancien occupant peut revenir.

Breivik : le soutien à Israël ne protège pas de l’antisémitisme
Anders Breivik, le tueur d’Utoya en donne dès 2011 une démonstration éclairante. Son univers idéologique est dominé par la haine de l’islam, du multiculturalisme et du « marxisme culturel ». Il se présente en même temps comme un soutien d’Israël, combinaison qui deviendra familière dans une partie de l’extrême droite européenne. Cela ne signifie pourtant pas la disparition de l’antisémitisme.Breivik distingue les Juifs qu’il considère comme « loyaux » de ceux qu’il considère comme « déloyaux ». Les premiers sont notamment les nationalistes et les sionistes. Les seconds sont les Juifs libéraux, cosmopolites, multiculturalistes, associés au « marxisme culturel ».[5]Le partage est ancien : le Juif nationaliste peut devenir un allié tandis que le Juif cosmopolite reste un ennemi.
Israël peut ainsi être admiré comme État national et militaire tandis que survit la vieille représentation du Juif déraciné, libéral, cosmopolite, accusé de travailler à la dissolution des nations. Le soutien à Israël n’abolit donc rien. Il peut parfaitement cohabiter avec l’antisémitisme.
« Jews will not replace us »
En août 2017, à Charlottesville, cette logique apparaît au grand jour. Des milliers de suprémacistes blancs convergent vers la ville pour le rassemblement « Unite the Right » et scandent « You will not replace us », puis « Jews will not replace us ».[6]
Les Juifs ne sont évidemment pas la population censée remplacer physiquement les Blancs. Ils sont ceux qui seraient accusés d’organiser ce remplacement.Le passage de « You » à « Jews » ne constitue donc pas une digression antisémite à côté de la théorie du remplacement. Il en dévoile l’une des racines les plus profondes.
Un an plus tard, cette construction tue. Le 27 octobre 2018, Robert Bowers entre dans la synagogue Tree of Life de Pittsburgh et assassine onze personnes.Avant l’attentat, il s’en était notamment pris à HIAS, organisation juive venant en aide aux réfugiés. Dans son univers mental, les Juifs permettent l’arrivée de populations étrangères, ces populations remplacent les Blancs et les Juifs participent donc à la destruction de l’Amérique blanche.[7] L’homme obsédé par l’immigration ne massacre pas des immigrés, mais des Juifs, précisément parce qu’il les considère comme les organisateurs de cette immigration.Il n’y a là aucune contradiction. C’est au contraire l’aboutissement de la logique du complot.
Quelques mois plus tard, le 15 mars 2019, Brenton Tarrant assassine 51 musulmans dans deux mosquées de Christchurch. Le texte qu’il diffuse porte un titre : The Great Replacement.Tarrant n’a pas seulement repris une expression française devenue internationale. Il avait voyagé en Europe et financé plusieurs mouvements identitaires. Génération identitaire a reconnu avoir reçu de lui deux dons, pour un total de 1 000 euros.[8]La boucle est presque parfaite. Des théories racialistes européennes nourrissent le suprémacisme blanc . Le suprémacisme blanc développe la théorie du « white genocide ». L’extrême droite européenne reformule la hantise du remplacement autour de l’immigration musulmane. Cette formulation repart dans le monde anglophone, puis un terroriste australien en fait le titre de son manifeste avant de massacrer des musulmans en Nouvelle-Zélande, après avoir lui-même financé les Identitaires français.Ce n’est pas une suite propre d’influences bien séparées. C’est un même univers idéologique qui circule, se transforme et revient.

Maurras revient aussi
Pendant ce temps, en France, les frontières de la respectabilité politique bougent. En 2018, Charles Maurras figure dans le Livre des commémorations nationales publié sous l’égide du ministère de la Culture pour le 150e anniversaire de sa naissance. Devant la polémique, notamment autour de son antisémitisme ( polémique initiée par une tribune de Libération en partie rédigée par l’autrice de ces lignes ) Françoise Nyssen finit par faire rappeler l’ouvrage et supprimer la notice.[9] Cet épisode ne tombe pas du ciel.Depuis plusieurs années déjà, Maurras fait l’objet d’un travail de réhabilitation intellectuelle et politique. Barrès revient lui aussi, tandis que le vocabulaire de l’enracinement, de l’identité, de la civilisation, du déclin, du grand effacement ou de la disparition nationale se banalise. Il y aurait beaucoup à dire sur les liens intellectuels qui se sont noués au fil des années entre une partie du macronisme, la droite conservatrice et cette tradition-là. Ils ne se réduisent évidemment pas à l’épisode des commémorations de 2018, mais celui-ci dit quelque chose d’une période.
Dans le même temps, le « Grand Remplacement » quitte progressivement les marges identitaires pour entrer dans le débat politique ordinaire. Ce qui, quelques années plus tôt, appartenait au vocabulaire de groupuscules devient un thème de télévision, de campagne, de droite parlementaire, jusqu’à devenir finalement une théorie dont une ministre chargée de lutter contre les discriminations explique qu’il faut pouvoir « débattre ».Cette banalisation ne concerne d’ailleurs pas seulement les références intellectuelles lointaines de l’extrême droite. Elle touche désormais sa propre histoire.
En novembre 2023, alors que le Rassemblement national prépare sa participation à la grande marche contre l’antisémitisme, Jordan Bardella affirme qu’il ne croit pas que Jean-Marie Le Pen ait été antisémite. Il est contraint, quelques jours plus tard, de revenir sur ses propos. Puis il défile contre l’antisémitisme aux côtés de Marine Le Pen et présente bientôt son parti comme « le meilleur bouclier des Juifs de France ».[10] Deux ans plus tard, à la mort du fondateur du Front national, la distance a encore diminué. Bardella lui rend hommage en affirmant qu’il avait « toujours servi la France, défendu son identité et sa souveraineté ».Jean-Marie Le Pen est pourtant l’homme du « point de détail » à propos des chambres à gaz, de « Durafour-crématoire », des provocations antisémites répétées et des condamnations qui les ont accompagnées.
Rien de cette histoire n’était inconnu lorsque le président du RN lui rendait cet hommage. C’est peut-être là que le processus de banalisation apparaît le plus clairement. Le visage le plus lissé du parti peut participer aux grandes mobilisations contre l’antisémitisme, se présenter en protecteur des Juifs de France et, presque dans le même mouvement, réhabiliter politiquement celui qui incarna pendant des décennies l’antisémitisme de l’extrême droite française.
Le soutien à Israël et la dénonciation du « nouvel antisémitisme » permettent de présenter comme définitivement soldée l’histoire antisémite du Front national, au moment même où cette histoire recommence à être regardée avec indulgence.
Le « nouvel antisémitisme » et l’amnésie de l’ancien
Depuis plusieurs années, une partie du pouvoir politique français a construit tout un appareil autour de la dénonciation du « nouvel antisémitisme ». Il faudrait savoir le reconnaître lorsqu’il avance masqué, identifier ses codes, déceler ses sous-entendus et remonter derrière les mots jusqu’à l’idéologie qui les produit. L’antisionisme lui-même devient suspect parce qu’il pourrait servir de « cheval de Troie » à l’antisémitisme.
Puis arrive le « Grand Remplacement ».Et soudain, plus de généalogie, plus de recherche des sous-entendus, plus de cheval de Troie, plus de continuum entre idéologie et violence. Une ministre chargée de lutter contre les discriminations regarde une théorie qui vient du racialisme, du suprémacisme blanc, du « white genocide », qui a été scandée sous la forme « Jews will not replace us », qui se trouve dans l’univers idéologique du meurtrier de onze Juifs à Pittsburgh et jusque dans le titre du manifeste du terroriste de Christchurch, et conclut : liberté d’expression.
Le problème n’est pas juridique. Il est politique.Pourquoi faut-il rechercher l’antisémitisme derrière les mots lorsqu’ils sont prononcés par certains, tandis que l’histoire des mots cesse soudain d’exister lorsqu’ils viennent de l’extrême droite ?
Une histoire qui n’est pas terminée
L’idée selon laquelle l’extrême droite occidentale aurait définitivement abandonné l’antisémitisme parce qu’une partie d’entre elle soutient désormais Israël est déjà démentie par les faits. Les États-Unis en offrent aujourd’hui une illustration spectaculaire.Dans certaines franges de la droite radicale américaine et de l’univers MAGA resurgissent des thèmes parfaitement classiques : les « globalistes », George Soros, le pouvoir financier, l’influence supposée des Juifs sur les médias ou sur la politique étrangère, la double loyauté.Des figures explicitement antisémites retrouvent une audience importante dans un univers qui peut, dans le même temps, afficher un soutien absolu à Israël.
L’ancien antisémitisme n’a donc pas disparu. Il peut reculer lorsque l’ennemi musulman occupe tout l’espace, se recomposer, distinguer le Juif sioniste du Juif cosmopolite, puis revenir lorsque le contexte politique s’y prête. C’est aussi ce que raconte toute l’histoire qui mène de Barrès et Maurras aux théories contemporaines du grand remplacement : une nation pensée comme un corps menacé par des populations étrangères, mais aussi trahi de l’intérieur par des élites déracinées.Le nom de l’ennemi peut changer. Le récit, lui, demeure étonnamment stable.
Voilà pourquoi les déclarations d’Aurore Bergé ne sont pas une simple maladresse de plateau. Elles interviennent à un moment historique précis, alors que l’extrême droite française n’est plus aux portes du système politique mais aux portes du pouvoir. Et au moment même où cette possibilité devient concrète, une ministre qui a bâti une partie de sa posture politique sur la nécessité de traquer les formes les plus indirectes de l’antisémitisme contribue à banaliser une théorie dont l’histoire est profondément liée à l’antisémitisme génocidaire .
Pendant des années, au nom de la lutte contre un « nouvel antisémitisme », une partie du champ politique a exigé que celui-ci soit recherché jusque dans les mots, les sous-entendus et les filiations idéologiques. Appliquée au « Grand Remplacement », cette méthode conduit pourtant directement vers l’antisémitisme historique, vers Barrès et Maurras, vers Binet, vers le « white genocide », vers « Jews will not replace us », jusqu’à Pittsburgh.Et c’est là que la contradiction prend tout son sens.
Sous couvert de dénoncer sans relâche le « nouvel antisémitisme », une partie du champ politique contribue à réhabiliter les matrices idéologiques de l’ancien, au moment même où l’extrême droite historique, héritière d’une tradition dans laquelle l’antisémitisme occupait une place centrale, n’a jamais été aussi proche d’accéder au pouvoir.

Notes
[1] La séquence est documentée par ses interventions sur CNews puis Franceinfo. Après avoir refusé de qualifier le « Grand Remplacement » de théorie raciste, elle le décrit comme « faux factuellement » et « mensonger », tout en estimant que le débat à son sujet « fait partie de la liberté d’expression ». Après le Conseil des ministres, elle précise également que cette théorie « ne tombait pas sous le coup de la loi ».
[2] La comparaison avec ses positions antérieures est particulièrement nette. Le 12 mai 2025, Aurore Bergé justifiait son souhait de faire sortir certaines infractions racistes et antisémites du droit de la presse en expliquant que leur maintien dans ce régime pouvait laisser entendre que, « finalement, on pourrait avoir le droit d’en débattre ». Elle déclarait alors que « l’antisémitisme et le racisme ne sont pas des opinions, ce sont des délits ». Le 28 avril 2025, lors des Assises de lutte contre l’antisémitisme, elle affirmait également que « l’antisionisme est devenu le cheval de Troie de l’antisémitisme » et défendait le recours aux exemples accompagnant la définition de l’IHRA afin de repérer la haine jusque dans les « ambiguïtés de langage », les « insinuations » et les « discours pseudo-politiques ».
[3] René Binet (1913-1957) constitue un chaînon particulièrement éclairant de cette généalogie. Ancien militant trotskiste devenu collaborationniste puis engagé dans la Waffen-SS, il développe après-guerre un racialisme européen dans lequel immigration et métissage conduiraient à la disparition biologique des Européens. L’historien Nicolas Lebourg situe dès 1946-1948, dans la presse de Binet, l’idée selon laquelle les Juifs chercheraient à détruire l’Europe en y important des populations non européennes, l’immigration constituant alors le « dernier plan de domination du judaïsme ». Lebourg souligne que Renaud Camus retirera de ce récit « la causalité juive », permettant à la thématique de devenir « mainstream ». Camus a affirmé n’avoir pas connu les écrits de Binet : il s’agit donc d’une généalogie du thème, non de l’affirmation d’une filiation personnelle démontrée.Cette histoire plonge elle-même dans un imaginaire nationaliste plus ancien. Pendant l’affaire Dreyfus, Maurice Barrès écrit : « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race », et affirme qu’il « n’appartient pas à notre nation ». Chez Charles Maurras, la nation est menacée par les « quatre États confédérés », « juif, protestant, maçon, métèque ». Dans L’Hospitalité, il écrit : « Notre sol est approprié depuis vingt siècles par les races dont le sang coule dans nos veines. » Ces formulations permettent de mesurer combien l’enracinement, l’hérédité, la présence étrangère et la dénonciation de puissances intérieures supposées hostiles à la nation étaient imbriqués dans l’antisémitisme de cette tradition politique.
[4] L’expression « white genocide » désigne davantage qu’une peur de devenir démographiquement minoritaire. Dans sa forme suprémaciste, elle suppose une intention : immigration, mariages mixtes, multiculturalisme et baisse de la natalité blanche seraient les instruments d’un programme organisé de disparition de la « race blanche ». Le néonazi américain David Lane, membre de l’organisation terroriste The Order et auteur des « 14 Words », en fut l’un des principaux propagateurs. Dans de nombreuses versions de ce récit, les populations non blanches sont les agents matériels du remplacement, tandis que les Juifs sont désignés comme ceux qui le planifieraient. Cette répartition des rôles explique que le même imaginaire conspirationniste puisse produire des violences dirigées tantôt contre des populations racisées, tantôt contre des Juifs.
[5] Le manifeste d’Anders Behring Breivik pousse très loin la distinction entre « bons » et « mauvais » Juifs. Les premiers seraient les Juifs conservateurs, nationalistes et sionistes ; les seconds, les Juifs libéraux, antisionistes et favorables au multiculturalisme, qu’il qualifie notamment de « nation-wrecking Jews ». Breivik reproche même au nazisme de n’avoir pas su opérer cette distinction : à ses yeux, Hitler aurait dû s’allier aux Juifs nationalistes plutôt que les persécuter indistinctement. Il peut ainsi appeler à combattre avec ses « frères sionistes » tout en évoquant parallèlement l’existence d’un « Jewish problem » dans plusieurs pays occidentaux. Son cas permet de comprendre comment l’admiration pour Israël comme État national peut parfaitement cohabiter avec des représentations antisémites classiques du Juif cosmopolite, libéral et destructeur des nations.
[6] L’antisémitisme de Charlottesville ne se résumait pas au slogan « Jews will not replace us ». Lors du rassemblement Unite the Right des 11 et 12 août 2017, des participants arborent des croix gammées, effectuent des saluts nazis et scandent notamment « Blood and Soil », traduction du Blut und Boden nazi. Le 12 août, James Alex Fields Jr., sympathisant néonazi et suprémaciste blanc, lance volontairement sa voiture dans une foule de contre-manifestants. Il tue Heather Heyer, 32 ans, militante antiraciste venue s’opposer au rassemblement, et blesse de nombreuses autres personnes. Il sera notamment condamné à la prison à perpétuité. La manifestation au cours de laquelle « You will not replace us » devient « Jews will not replace us » ne donne donc pas seulement à entendre l’antisémitisme du remplacementisme : elle débouche également sur une violence meurtrière contre ceux qui s’y opposent.
[7] Quelques minutes avant la tuerie de Pittsburgh, Robert Bowers écrit à propos de HIAS, organisation juive historiquement engagée dans l’aide aux réfugiés : « HIAS likes to bring invaders in that kill our people. » Il annonce ensuite qu’il ne peut rester spectateur et qu’il « entre en action ». Le choix d’une synagogue prend ici tout son sens : dans son imaginaire, les réfugiés constituent les « envahisseurs », tandis que les Juifs sont ceux qui permettraient leur arrivée. Le massacre de Tree of Life constitue ainsi l’une des manifestations les plus littérales du point de jonction entre obsession du remplacement, haine de l’immigration et antisémitisme.
[8] Le parcours de Brenton Tarrant montre combien cet univers idéologique circule au-delà des frontières nationales. Avant Christchurch, il avait longuement voyagé en Europe et financé plusieurs acteurs de l’extrême droite identitaire européenne. Génération identitaire reconnaît ainsi avoir reçu deux versements effectués par Tarrant en septembre 2017, pour un total de 1 000 euros ; l’identitaire autrichien Martin Sellner avait également reçu 1 500 euros. Ces versements ne démontrent pas une participation de ces organisations à la préparation de l’attentat, mais documentent l’existence d’un espace politique transnational dans lequel Tarrant cherchait des références et des organisations à soutenir.La date de son attentat a depuis acquis une signification internationale : le 15 mars est devenu en 2022, par décision de l’Assemblée générale des Nations unies, la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie, précisément en mémoire des 51 musulmans assassinés dans les deux mosquées de Christchurch le 15 mars 2019. Dans les jours suivant la tuerie, la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern se rend auprès des familles des victimes coiffée d’un foulard noir. Une semaine plus tard, des milliers de Néo-Zélandaises non musulmanes, ainsi que certaines policières, portent à leur tour un foulard lors du Headscarf for Harmony, en signe de solidarité avec les musulmans. Ce geste connaîtra une réception singulièrement plus polémique dans une partie du débat public français, où le foulard porté par Ardern sera lui-même discuté comme objet politique.
[9] La polémique de 2018 autour de Maurras révèle aussi la difficulté de tracer une frontière entre étude historique, commémoration et réhabilitation. Les historiens Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory défendirent son inscription au Livre des commémorations nationales au nom du principe selon lequel « commémorer, ce n’est pas célébrer ». Françoise Nyssen estima au contraire qu’une commémoration organisée sous l’égide de l’État pouvait être comprise comme une consécration nationale et fit retirer la notice. Dix des douze membres du Haut Comité aux commémorations nationales démissionnèrent ensuite. L’intérêt de cet épisode tient précisément à son ambiguïté : la remise en circulation d’un auteur dont l’antisémitisme est constitutif du nationalisme politique peut aussi s’effectuer sous les registres apparemment plus neutres du patrimoine et de l’histoire intellectuelle.
[10] L’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen ne repose pas seulement sur la formule du « point de détail ». Il réitéra à plusieurs reprises cette qualification des chambres à gaz et fut condamné à ce titre ; son jeu de mots « Durafour-crématoire » lui valut également une condamnation. En 1958 déjà, à l’Assemblée nationale, il lançait à Pierre Mendès France : « Vous n’ignorez pas que vous cristallisez sur votre personnage un certain nombre de répulsions patriotiques et presque physiques. » Il fut encore condamné après avoir affirmé que l’Occupation allemande n’avait pas été « particulièrement inhumaine ». Cette accumulation rend particulièrement significative la séquence récente : en novembre 2023, Jordan Bardella affirme d’abord ne pas croire Jean-Marie Le Pen antisémite avant de reconnaître quelques jours plus tard qu’il s’était « évidemment enfermé dans un antisémitisme » ; à sa mort, en janvier 2025, il choisit néanmoins de saluer un homme qui aurait « toujours servi la France, défendu son identité et sa souveraineté ».

03.09.2026 à 09:33
François Burgat
Vingt-cinq ans après le 11 septembre 2001, que reste-t-il de la « guerre contre la terreur » ?
Pour François Burgat, elle n’a pas seulement redessiné les rapports entre l’Occident et le monde musulman. Elle a fourni un langage et des instruments communs à des pouvoirs occidentaux et arabes pour criminaliser oppositions et résistances, au prix d’un recul durable des libertés. Du 11 septembre au 7 octobre, en passant par les guerres d’Afghanistan et d’Irak, il retrace la mondialisation de ce paradigme.
La planète Terre s’apprête à commémorer le 25ème anniversaire des attentats du onze septembre 2001 et du lancement par les États-Unis et leurs alliés d’une longue « guerre contre la terreur ». Cet épisode apparaît bien évidemment comme un jalon majeur de notre histoire contemporaine. Mais de quelle ampleur et plus encore de quelle nature exacte son impact a-t-il été ? A-t-il renforcé l’Occident et ceux qui se sont alliés à lui ou bien a-t-il contribué à préparer leur déclin ?
Le 11 septembre n’est pas seulement un événement sécuritaire, on va le voir, mais un moment de mondialisation d’un dispositif politico-sémantique de criminalisation des oppositions.

Le 11 septembre, matrice d’un nouvel ordre politique
Le choc du 11.09 a directement affecté deux dynamiques distinctes : les relations entre le « monde occidental » et le « monde arabo-musulman (et musulman) » d’abord. Plus largement il a affecté les performances démocratiques des États-Unis mais également celles de tous les États qui étaient alors sous leur influence. En Occident, la « guerre contre la terreur » a irrésistiblement pris ainsi des accents de « guerre contre les Musulmans » et généré une lente dégradation des droits et des libertés individuelles. Mais dans la plupart des pays de culture arabo-musulmane, la criminalisation indistincte des oppositions dites « islamistes », c’est-à-dire des plus populaires d’entre elles, opérée de concert avec l’Occident, s’est développée tout aussi implacablement ; entravant ou différant le fragile processus d’ouverture démocratique qui y était alors en cours.
L’impasse de la mondialisation de l’« anti-islamisme »
Le 11 septembre 2001 a accéléré dans l’Occident tout entier une crispation identitaire à la fois anti-musulmane mais plus largement « anti-Sud ». Pourquoi ? Parce que la première caractéristique des attentats du 11.09 n’est ni leur ampleur ni la sophistication technologique qu’ils ont impliquée. L’originalité première de cet épisode est en effet d’avoir, à rebours de la tradition des inventeurs européens de la « politique de la canonnière », ciblé les dominants du Nord et non, « comme d’habitude », les dominés du Sud. Pour une fois, « les pilotes étaient (en effet) des Arabes » et « les victimes des Occidentaux ». Les attentats du 11/09 ont fondé ainsi une catégorie nouvelle de violence qui sera alimentée au cours des décennies suivantes en France ou en Europe par d’autres épisodes dits « terroristes ».Construite depuis 2001, c’est de ce fait une parfaite supercherie rhétorique qui va attribuer au lexique politique des gouvernés/opposants la responsabilité des contre-performances autoritaires des gouvernants/dominants. Cette forfaiture culminera ensuite, plus spectaculairement encore, avec la réponse à la contre-attaque conduite depuis Gaza par toutes les formations de la résistance palestinienne contre leurs colonisateurs israéliens. À 22 ans de différence, tout incite donc à mettre en perspective la réaction américaine au 11.09 à la réaction israélo-américaine au 7 octobre 2023.
S’il fallait en revanche mobiliser un précédent historique à cette conjonction répressive ce pourrait être, dans l’Algérie colonisée, en 1945, la monstrueuse réaction française aux « émeutes de Sétif ». Ces épisodes sont évidemment incomparables par leur nature et leur ampleur. Ils ont néanmoins un dénominateur commun : la tendance à dissocier la violence des dominés du contexte de domination dans lequel elle s’inscrit, et à considérer leur violence comme illégitime par principe, indépendamment de ses causes. Ils ont en commun la transgression d’un identique tabou : l’illégitimité absolue de la contre-violence des dominés/colonisés et l’usage de plus en plus cyniquement décomplexé de la pratique du « deux poids deux mesures ».Même si elle ne l‘a pas véritablement inauguré (les guerres coloniales ou, depuis 1492, tous les précédents de l’expansion occidentale aux 4 coins de la planète avaient déjà révélé depuis ce trait spécifique), la réaction au onze septembre a confirmé, notamment au travers de la cynique déshumanisation des résistants aux invasions de l’Afghanistan puis de l’Irak, que même une fois tournée la page du colonialisme, même s’ils se prétendaient régulièrement, à l’instar de la France, « patrie des droits de l’homme », être non seulement les inventeurs mais également les seuls promoteurs des « droits humains », la capacité des Occidentaux à s’en abstraire était sans limite.
Ce fut donc le cas aux États-Unis avec le Patriot Act puis avec le bagne déshumanisé de Guantanamo mais tout autant dans toute l’Europe où les dirigeants, de toutes couleurs politiques, vont opérer la même traduction législative de ce rejet de « la terreur », à la fois à l’égard des entités nationales des dominés mais également à l’égard de ceux-ci en tant qu’individus au sein même de chacune des sociétés occidentales.

Quand l’« islamiste » devient l’ennemi universel
La réaction américaine au onze septembre 2001 a donc eu deux impacts majeurs. La destruction des tours du World Trade Center et du Pentagone a achevé d’abord de consacrer la fonctionnalité d’un épouvantail désormais spécifiquement « islamiste ». Alors que les rebelles à la colonisation étaient souvent désignés par leur ethnie (arabe) ou comme de simples « fellagas » (coupeurs de routes), ils vont l’être désormais très spécifiquement par leur appartenance à la plus emblématique des religions du Sud. L’impact de la destruction des tours new-yorkaises déborde la sémantique de la déshumanisation de l’Autre. Il réside dans l’extension brutale de son territoire d’action. L’hyper-répression des « émeutes de Sétif » n’avait pas reçu l’appui « inconditionnel » de la communauté internationale et encore moins celui des leaders des autres nations colonisées. Le nouvel épouvantail islamiste va cette fois faire carrière non seulement dans les sociétés occidentales mais, tout autant, dans une majorité des sociétés du Sud musulman.
En Occident, en 1979, en Iran, après l’ère coloniale, la qualité « islamique » du repoussoir anti-impérialiste avait certes (re)pris du service avec le séisme causé par la chute du « docile » Shah « modernisateur » allié des États-Unis et l’arrivée au pouvoir des « intégristes islamiques » qui les combattaient. Dans les années 1990, il avait ensuite pris, sur le territoire français, proximité oblige, une fonctionnalité nouvelle du fait des échos violents de la répression des électeurs du Front Islamique de Salut algérien et bien sûr, vingt ans plus tard, sous l’étendard noir de Daesh, le successeur/concurrent surenchérisseur des militants d’Al Qaïda.De Sétif à Gaza,

D’une occupation l’autre
C’est donc bien cette même corde de l’illégitimité absolue de la violence du Sud qui vient de vibrer une nouvelle fois, avec une résonance exceptionnelle, en réponse à l’attaque lancée le 7 octobre 2023 par la résistance palestinienne contre l’empire israélo-américain. La perception des brèves « émeutes de Sétif » avait été totalement coupée de la longue et brutale occupation coloniale de l’Algérie. À New York et Washington, la contre-violence du Sud musulman a été complètement dissociée de la militarisation agressive de la diplomatie américaine (libérée en 1990 du contrepoids soviétique) à son égard. L’attaque d’octobre 2023 de la résistance palestinienne l’a été tout aussi totalement de la longue et brutale mainmise israélienne sur la Palestine. La réplique qu’elle a générée, de la part d’Israël mais plus encore de ses nombreux et puissants alliés, constitue bien de ce point de vue le dernier avatar du paradigme politique et stratégique imposé par Washington en réaction aux attentats du 11 septembre 2001.C’est bien la tendance initiée par la réaction de George Bush qui s’est ainsi exacerbée 22 ans plus tard à Gaza. Après le 7 octobre 2023, la contextualisation de la violence sera non seulement absente mais dans bon nombre de pays d’Europe, France et Allemagne en tête, elle sera même proscrite du narratif occidental.Le suprémacisme blanc (ou d’une majorité des Blancs), en reniant une à une les libertés individuelles d’une catégorie de citoyens, a « explicité » irrésistiblement les (vieilles) failles béantes de ses prétentions à l’universalisme. La référence religieuse « tribale », (avec la « croisade » voulue par Bush en 2001 ou le « peuple élu » brandi par Netanyahu en 2023) renie désormais explicitement sa rivale universaliste.
Comment une telle régression a-t-elle été possible ? Sans doute en grande partie grâce au règne, instauré par le 11.09 sur la planète tout entière et avec une redoutable efficacité, du repoussoir émotionnel et aveugle du « terrorisme islamique ».
L’alliance des autoritarismes
Les Américains et les Européens d’une part, leurs alliés israéliens, bien sûr, mais également avec eux, désormais, une écrasante majorité de ces régimes arabes (qui avaient pourtant condamné la répression des émeutes de Sétif) se sont bel et bien rangés derrière la bannière occidentale. Et, au sein d’une même association qui pourrait mériter l’appellation de « dictateurs sans frontières », ils se sont employés depuis à cultiver la condamnation américaine des attentats de New York et de Washington (logique et légitime bien sûr mais néanmoins parfaitement décontextualisée et unilatérale) pour discréditer résistances et oppositions, si légitimes et si légalistes soient-elles.Le consensus répressif a consacré ainsi l’alliance des autoritarismes arabes et occidentaux. Ensemble, le très hétéroclite front de la « lutte contre le terrorisme islamique » va largement parvenir à imposer un discrédit non point politique mais seulement « idéologique » et unilatéral des principales résistances ou des principales oppositions à la violence étatique interne ou extérieure de chacun de ses membres. Le message que le camp des dominants parvient en partie à imposer à partir du onze septembre 2001 est redoutablement simple : si les Palestiniens résistent, mais également, si les opposants arabes s’opposent, ce n’est pas parce qu’ils sont occupés militairement ou privés de leurs droits citoyens les plus essentiels mais parce qu’ils sont… « islamistes ».La grossière supercherie rhétorique massivement diffusée par les Occidentaux et leurs relais va opacifier durablement la vision de millions de citoyens de la planète Terre. Elle est formulée on ne peut plus clairement en septembre 2001 par le général israélien Ariel Sharon. « Vous avez Ben Laden… nous avons Yasser Arafat ».
(Article paru en langue arabe le 27 août sur Al Jazeera Net. À suivre in : « 25 ans de “guerre contre la terreur” (islamique) quel bilan ? »)François Burgat

01.09.2026 à 19:00
Nadia Meziane
Né de la volonté de porter dans l’espace francophone une autre voix sur la Turquie, l’islam et la Palestine, Nouvelle Aube revendique aujourd’hui son identité de média musulman, turc et francophone. Avec plus de 120 millions de vues mensuelles et une audience désormais majoritairement africaine, le média a largement dépassé le cercle auquel certains auraient voulu le cantonner. Dans cette première partie de notre entretien, David Bizet , journaliste et historien revient sur la naissance de Nouvelle Aube, sa ligne éditoriale, les attaques qu’elle suscite et son ambition : être engagé sans renoncer à la rigueur journalistique.

Nadia Meziane : Comment est née Nouvelle Aube ?
David Bizet : Nouvelle Aube est née d’une volonté claire : internationaliser la marque Yeni Şafak dans le paysage médiatique francophone. Ce marché, largement dominé par des rédactions réactionnaires, islamophobes et parfois ouvertement racistes, manquait cruellement d’un espace éditorial qui puisse porter une voix différente, documentée, assumée, mais libre des œillères qui structurent une grande partie du traitement médiatique français sur ces sujets.L’idée était donc de transposer, dans l’espace francophone, l’expérience et la crédibilité d’un groupe de presse qui existe depuis trente ans en Turquie, tout en construisant une ligne éditoriale propre, indépendante de la rédaction turque, pensée spécifiquement pour un lectorat francophone confronté quotidiennement à des récits biaisés sur des sujets comme la Turquie, l’islam et la Palestine.
Nouvelle Aube est aussi née dans un contexte politique inquiétant : celui de la montée de l’extrême droite, de la banalisation des discours fascisants et de la normalisation d’un racisme médiatique qui désigne sans cesse les mêmes populations comme des menaces. Face à cela, notre rôle est de participer à une lutte intellectuelle et éditoriale contre le fascisme, contre l’islamophobie, contre la hiérarchisation des vies et contre toutes les formes de déshumanisation. Il ne s’agit pas seulement d’informer, mais aussi de refuser que certains récits deviennent les seuls récits possibles.
N.M.:Quel besoin cherchiez-vous à combler ?
Le besoin était double. D’un côté, il fallait combler un vide informationnel criant : donner accès, au lectorat francophone, à une couverture fiable et documentée de la Turquie, de l’islam et de la cause palestinienne, des sujets systématiquement déformés ou traités avec un prisme hostile dans le paysage médiatique français dominant. De l’autre, il s’agissait de démontrer qu’on pouvait tenir une ligne éditoriale assumée sans jamais sacrifier la rigueur journalistique. Beaucoup pensent que ligne éditoriale marquée et exigence factuelle sont incompatibles. Nouvelle Aube prouve le contraire, en produisant à la fois des articles journalistiques solides, des contenus exclusifs sur différents terrain sans jamais transiger sur la vérification des faits. Il y avait enfin un besoin plus profond, celui de donner une voix à ceux qui en sont privés. Nouvelle Aube comble ce manque : un espace où l’on peut être rigoureux sans être neutre, engagé sans être malhonnête.
Quelles étaient les ambitions du départ ?
Au départ, l’ambition était avant tout de bâtir une crédibilité solide, article après article. Il y avait aussi l’ambition de couvrir un spectre large : produire à la fois du journalisme de fond, des contenus intéressants afin de toucher un public plus vaste que le seul lectorat déjà acquis à la cause, et des formats pensés pour les réseaux sociaux, là où se joue une bonne partie de la bataille de l’information aujourd’hui. L’idée n’était pas de prêcher uniquement des convaincus, mais d’aller chercher un lectorat plus large, curieux, parfois hostile au départ, et de le convaincre par la solidité du travail plutôt que par le seul discours. Enfin, installer Nouvelle Aube comme une référence incontournable sur les sujets que nous traitons dans l’espace francophone. Un média qu’on ne peut plus ignorer ni disqualifier facilement, précisément parce qu’il a fait ses preuves sur la durée et qu’il s’appuie sur l’expérience et la solidité d’un groupe de presse qui a lui-même traversé trente ans d’histoire mouvementée en Turquie.

Quels sont les obstacles rencontrés en France ?
Le principal obstacle, ce sont les calomnies. Dès qu’un média affiche une ligne clairement pro-Turquie, pro-Islam et pro-Palestine, il devient immédiatement une cible : on nous accuse d’être un organe de propagande, un relais officieux d’un pouvoir étranger, alors même que Nouvelle Aube n’a aucun lien avec la rédaction turque de Yeni Şafak et fonctionne en toute indépendance éditoriale. Mais la nuance n’intéresse pas ceux qui préfèrent disqualifier plutôt que de débattre sur le fond.D’ailleurs, nous ne traitons pas la politique intérieure de la Turquie. Ce qui nous intéresse, ce sont avant tout des sujets variés, capables de parler à notre lectorat francophone. Il est d’ailleurs assez révélateur de constater que ce sont souvent les médias les plus hostiles à la Turquie qui consacrent le plus d’énergie à sa politique intérieure, parfois même davantage qu’à celle de la France.
Ce qui est presque réjouissant, avec le recul, c’est de regarder qui sont précisément ceux qui nous attaquent. On retrouve systématiquement soit des relais proches d’Israël, soit des rédactions qui, par ailleurs, ne traitent quasiment jamais les causes musulmanes, mais trouvent soudain l’énergie de nous attaquer dès qu’on ose en parler.Ce silence sélectif, suivi d’une hostilité tout aussi sélective à notre égard, en dit long : il confirme, en creux, que nous touchons un point sensible et que nous occupons un espace que beaucoup refusent d’assumer.Ce qui rend ces attaques particulièrement ironiques, c’est qu’elles viennent souvent de milieux qui se drapent dans le discours de la liberté de la presse, tout en pratiquant eux-mêmes une forme de censure informelle : écarter, disqualifier ou faire taire toute voix qui sort du cadre convenu sur la Turquie, l’islam ou la Palestine. C’est un paradoxe que j’ai appris à assumer avec le temps, et même à transformer en moteur : si notre existence dérange autant ces acteurs, c’est probablement parce qu’elle révèle leurs propres angles morts.
Nouvelle Aube est un média clairement opposé à l’extrême droite, au racisme, à l’islamophobie et à toutes les formes de déshumanisation. Nous ne soutenons aucun parti politique en France, mais nous défendons des principes : la dignité des peuples, le refus du deux poids deux mesures, la liberté de parole pour ceux que l’on voudrait rendre invisibles, et le droit de nommer les injustices sans être immédiatement caricaturés.Quant aux accusations d’antisémitisme, de radicalisme ou même de nazisme que certains agitent pour nous discréditer, elles relèvent souvent d’une inversion accusatoire. Ceux qui refusent de regarder en face les violences coloniales, les crimes de guerre ou la déshumanisation des Palestiniens préfèrent parfois accuser les autres pour éviter d’interroger leurs propres compromissions. Nous ne tomberons pas dans ce piège. Notre réponse restera la même : travailler sérieusement, documenter, donner la parole, et ne pas laisser l’extrême droite ni ses relais imposer seuls les termes du débat.
À quel moment as-tu eu le sentiment que le média dépassait son public d’origine ?
Le sentiment s’est installé progressivement, à travers plusieurs signaux concordants. D’abord, nous avons vu nos articles circuler bien au-delà du cercle des lecteurs déjà convaincus. Certains contenus étaient repris, commentés ou partagés par des personnes qui ne nous connaissaient pas forcément, mais qui trouvaient chez Nouvelle Aube un angle, une information ou une lecture qu’ils ne voyaient pas ailleurs.Le vrai déclic, c’est aussi d’avoir constaté que certains confrères occidentaux nous lisaient attentivement, au point parfois de nous envoyer des messages. Ce genre de retour ne trompe pas : quand des journalistes d’autres rédactions suivent votre travail d’aussi près, c’est que vous n’êtes plus seulement dans un cercle militant. Vous devenez une référence, y compris pour des personnes qui ne partagent pas nécessairement votre ligne éditoriale.Il faut aussi souligner le rôle de nos lecteurs. Beaucoup de sujets que nous traitons viennent directement d’eux. Certains nous contactent avec des histoires personnelles, d’autres avec des injustices vécues, et d’autres encore parce qu’ils estiment qu’un sujet serait mieux compris, mieux contextualisé et mieux valorisé par Nouvelle Aube que par les médias classiques.C’est ce lien direct avec le public qui nous a permis d’obtenir de nombreuses exclusivités sur des sujets très variés. Et, à un moment, cela a commencé à déranger. Certains confrères ont même tenté de nous discréditer auprès de nos interlocuteurs ou de nos intervenants. Mais, paradoxalement, ce type de réaction confirme aussi que Nouvelle Aube avait franchi un cap : nous n’étions plus seulement observés, nous étions devenus un acteur médiatique avec lequel il fallait compter.

Comment définirais-tu aujourd’hui sa ligne éditoriale ?
Je dirais que Nouvelle Aube est un média francophone, musulman et turc, et j’assume pleinement chacun de ces mots, sans les diluer ni les édulcorer pour paraître plus consensuel.Musulman, parce que notre regard sur le monde s’inscrit dans une sensibilité islamique assumée, sans complexe ni posture défensive. Cela ne signifie pas que nous parlons uniquement aux musulmans, mais que nous refusons de considérer l’islam comme un angle mort, un problème ou un sujet qu’il faudrait toujours traiter de l’extérieur.Turc, parce que nous portons l’héritage et la crédibilité d’un groupe de presse qui existe depuis trente ans en Turquie, tout en fonctionnant en toute indépendance éditoriale vis-à-vis de la rédaction turque de Yeni Şafak.Francophone, enfin, parce que notre mission est précisément de porter cette voix dans un espace médiatique qui dépasse largement l’Hexagone : la France, bien sûr, mais aussi la Belgique, la Suisse, l’Afrique francophone et toutes les diasporas qui suivent ces débats de près.Concrètement, cette ligne se traduit par un positionnement pro-Turquie et pro-Palestine assumé. Non pas par militantisme aveugle, mais parce que nous savons d’où nous parlons, ce que nous défendons et quels récits sont trop souvent invisibilisés ou déformés dans les médias dominants.
Nous ne cherchons pas à donner l’illusion d’une neutralité absolue, surtout là où elle n’existe pas. On ne peut pas être neutre face à l’islamophobie, au racisme, à la déshumanisation des Palestiniens ou à la montée de l’extrême droite. En revanche, on peut être rigoureux, honnête, documenté et fidèle aux faits.C’est peut-être cela, au fond, la singularité de Nouvelle Aube : assumer une ligne claire, tout en refusant le sensationnalisme. Nous ne cherchons pas à piéger les personnes que nous interviewons, ni à isoler une phrase pour éclipser l’essentiel d’un reportage. Nous ne gardons pas uniquement ce qui nous arrange pour fabriquer une polémique.Notre ambition est plutôt de restituer les idées avec loyauté, de donner de la profondeur aux sujets et de créer un espace où des voix souvent caricaturées peuvent enfin être entendues sérieusement.
Quel rôle Nouvelle Aube joue-t-elle désormais dans le paysage médiatique francophone ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes aujourd’hui. Nouvelle Aube dépasse les 120 millions de vues mensuelles toutes plateformes confondues. Ce n’est pas rien, surtout pour un média qui, au départ, aurait pu être cantonné à un public de niche. Notre audience se répartit à peu près à 30 % en France, le reste se situant majoritairement en Afrique francophone. Cela montre que nous avons bâti un lectorat bien plus large que le seul public français auquel on aurait pu nous assigner.Cette forte présence en Afrique francophone n’est pas anodine. Elle révèle un appétit immense pour une information qui ne soit ni occidentalo-centrée, ni condescendante, ni prisonnière des réflexes médiatiques parisiens. Sur ce continent, notre ligne trouve une résonance naturelle, parce qu’elle parle à des publics qui veulent être informés autrement, avec d’autres angles, d’autres priorités et d’autres sensibilités. La présence de nos reporters sur place joue aussi un rôle essentiel dans cette proximité.Avec nos interviews, nous touchons également un public plus large que nos lecteurs habituels. Ces formats permettent de sortir du simple article, d’installer une discussion, de donner de la profondeur aux sujets et d’attirer une audience qui ne venait pas forcément chercher un contenu engagé au départ.Aujourd’hui, Nouvelle Aube joue un rôle qu’on ne peut plus ignorer dans le paysage médiatique francophone : celui d’un média qui a démontré, par les chiffres comme par la constance de son travail, qu’une ligne éditoriale assumée peut construire une audience massive, sans sacrifier la rigueur, la liberté de ton ni l’indépendance éditoriale.Il faut aussi rappeler que Yeni Şafak est diffusé en plusieurs langues. Pour marquer notre indépendance vis-à-vis de la rédaction turque, nous avons été la seule édition à ne pas reprendre directement la marque Yeni Şafak. Nous avons choisi d’en traduire l’esprit en créant une nouvelle marque : Nouvelle Aube. Ce choix n’est pas seulement symbolique. Il dit quelque chose de notre positionnement : nous portons un héritage, mais nous construisons notre propre ligne, nos propres sujets et notre propre rapport au public francophone.Chacun peut d’ailleurs constater que les sujets que nous traitons, nos formats et nos priorités éditoriales ne sont pas calqués sur ceux de la rédaction turque. Nouvelle Aube n’est pas une simple déclinaison linguistique. C’est un média francophone à part entière, avec sa sensibilité, son terrain, son public et son rôle propre.

Comment imagines-tu son avenir ?
Je vois plusieurs trajectoires pour Nouvelle Aube, portées par la dynamique déjà enclenchée. La première, c’est la consolidation naturelle de notre audience africaine, qui représente déjà la majorité de notre lectorat. Il y a un potentiel immense à approfondir cette présence et à devenir une référence incontournable pour un continent qui cherche une information qui ne soit ni occidentalo-centrée ni condescendante, et qui partage souvent notre sensibilité sur des sujets comme la Palestine, la souveraineté ou le rapport aux anciennes puissances coloniales.À plus long terme, j’imagine Nouvelle Aube comme un pont durable entre la Turquie et l’espace francophone. Pas seulement sur le plan de l’information, mais aussi comme le symbole de ce qu’un média peut accomplir lorsqu’il assume pleinement son identité, sa ligne éditoriale et son regard sur le monde, sans jamais sacrifier la rigueur factuelle.Pour cela, nous voulons renforcer notre présence sur le terrain, augmenter le nombre de journalistes, aller davantage à la rencontre du public et faire entendre des voix qui sont trop souvent absentes ou mal représentées dans les médias dominants. L’avenir de Nouvelle Aube passe par cette proximité : écouter, documenter, raconter, mais aussi créer un espace où des sensibilités aujourd’hui marginalisées peuvent s’exprimer avec sérieux et dignité.C’est d’autant plus nécessaire que, dans le contexte français actuel, la liberté d’opinion est souvent proclamée comme un principe, mais beaucoup moins garantie lorsqu’elle sort du cadre dominant. Certaines positions, notamment sur la Palestine, l’islam, la Turquie ou la critique de l’extrême droite, sont immédiatement caricaturées ou suspectées. Nouvelle Aube a donc vocation à devenir un espace francophone capable de tenir cette ligne avec calme, constance et exigence.

03.08.2026 à 19:31
Lignes de Crêtes
Le collectif Lignes de Crêtes apporte son plein soutien au Collectif La Méandre, menacé d’expulsion des anciens hangars du Port Nord de Chalon-sur-Saône. Il appelle à signer massivement la pétition demandant l’abandon de cette procédure et la régularisation du lieu.
Installée au Port Nord en 2011, La Méandre fait vivre une ancienne friche portuaire de 1 500 m² en bord de Saône. Le Collectif en a fait un espace autonome de création, de rencontre, de fête et de refuge, ancré dans la mémoire industrielle, ouvrière et populaire de la ville. Sa compagnie emploie chaque année une cinquantaine d’artistes et de technicien·nes. Plus de soixante projets de création et une trentaine d’événements publics y sont accueillis chaque année.
Ce travail patient, nourri de créations, de fêtes et de solidarités, a fait de La Méandre un lieu à part entière de la vie culturelle et populaire chalonnaise.
Un lieu culturel emblématique menacé d’expulsion
Après la décision de la CCI de ne pas renouveler son bail, La Méandre occupe les hangars sans droit ni titre depuis le 1er janvier 2025. Le 22 juillet 2026, un commissaire de justice est venu constater cette occupation en vue d’une procédure d’expulsion.
Nous soutenons sans condition les demandes portées par le Collectif :
· l’abandon immédiat de la procédure d’expulsion ;
· la réouverture d’un dialogue avec la CCI, la Ville de Chalon-sur-Saône, le Grand Chalon, la préfecture et Voies navigables de France ;
· la régularisation de la présence de La Méandre par une convention d’occupation ;
· une prise de position claire et publique de chacune de ces institutions.
L’absence actuelle de titre d’occupation ne peut effacer quinze années d’utilité culturelle et sociale. Elle impose au contraire aux propriétaires et pouvoirs publics de rechercher une solution permettant à La Méandre de poursuivre son activité.
Une fête de clôture encerclée puis réprimée
Quelques jours après l’annonce de la procédure d’expulsion, La Méandre a subi une intervention policière d’une violence effrayante.
Organisée à La Méandre depuis 2018, la fête du dernier soir de Chalon dans la rue rassemble artistes, équipes techniques, professionnel·les du spectacle et festivalier·es. Le 26 juillet 2026, elle était aussi devenue une fête de soutien au Collectif.
Ce soir-là, une vingtaine de policiers municipaux et nationaux et de membres de la BAC ont bloqué les accès au Port Nord vers 1 h 30. Face à ce déploiement, La Méandre a agi avec responsabilité : ses membres ont maintenu le dialogue avec les autorités, assuré un travail de médiation et organisé eux-mêmes le départ du public dans le calme.
Les CRS ont pourtant chargé sur le quai, sans sommation ni nouvelle possibilité de dialogue. Des membres du Collectif ont été frappés, insultés et contraints de se réfugier dans les hangars. Des personnes qui quittaient les lieux ou rejoignaient leur véhicule ou leur hébergement ont également été poursuivies, frappées et exposées à des tirs de gaz lacrymogène, y compris à proximité de tentes et de caravanes.
Le Collectif fait état de nombreuses blessures par contusion et de deux interpellations. Contrairement à ce qu’a affirmé la préfecture, aucune barricade n’avait été dressée et le public se dispersait sans opposer de résistance. La Méandre a depuis mis en place une ligne d’écoute, de soin et d’orientation pour les personnes marquées par ces violences.
Nous dénonçons ces faits graves, qui témoignent une nouvelle fois d’un usage irraisonné de la force contre des citoyen·nes. Nous demandons aux autorités de rendre publiquement compte des ordres donnés et des raisons ayant conduit à déployer une telle violence contre un public qui quittait les lieux. Les responsabilités doivent être établies et ces violences clairement condamnées.
Cette intervention ne visait pas seulement une fête. Elle a réprimé une manifestation de solidarité avec un lieu menacé d’expulsion. Elle porte ainsi atteinte aux libertés de réunion et d’expression, comme au droit de se mobiliser contre une décision contestée. Danser, se retrouver et faire la fête peuvent aussi être des manières de prendre la parole, de faire corps et d’affirmer un refus politique.
Un nouveau recul des libertés publiques
La répression de cette soirée s’inscrit dans un mouvement plus large visant les cultures festives autonomes. Depuis la loi sur la sécurité quotidienne de 2001 et l’amendement Mariani, les free parties sont soumises à un régime d’exception autorisant interdictions préventives, dispersions et confiscations du matériel de sonorisation.
Le texte RIPOST, adopté par le Parlement le 21 juillet 2026 mais non encore promulgué, en raison de la saisine du Conseil constitutionnel, franchit une nouvelle étape. Il abaisse de 500 à 250 personnes le seuil de déclaration et prévoit jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende pour l’organisation d’un rassemblement musical non déclaré ou interdit. La simple participation pourrait être punie de six mois de prison et de 7 500 euros d’amende.
Nous dénonçons un texte qui transforme organisateur·ices et participant·es en délinquant·es. Au-delà des free parties, il renforce une conception de l’ordre public qui autorise à traiter toute fête libre, autonome ou militante comme une menace à prévenir et à réprimer.
Défendre La Méandre, c’est défendre une liberté commune
La menace d’expulsion et la répression de la soirée de soutien font partie d’une même séquence qui vise à fragiliser un lieu, puis à tenter d’étouffer la solidarité qui se forme autour de lui.
Défendre La Méandre, c’est défendre le droit de créer, de se rassembler, de danser et de faire la fête. C’est aussi défendre le droit de contester, d’exprimer sa solidarité et de résister collectivement. C’est défendre les lieux qui rendent à la vie collective des espaces délaissés et font vivre une culture fondée sur l’hospitalité, la solidarité et la responsabilité collective.
Nous appelons toutes les personnes, associations, organisations culturelles, syndicales et politiques attachées aux libertés publiques à soutenir La Méandre, à relayer son combat et à signer sa pétition :
Signer la pétition pour l’arrêt de la procédure d’expulsion et la régularisation de La Méandre
A Chalon sur Saône, pas de Port Nord sans La Méandre.
La Méandre vivra.
