Professeur à Sorbonne Université, Olivier Dard est l’un des meilleurs spécialistes du nationalisme et de la vie politique des droites. Il propose aujourd’hui une volumineuse et magistrale synthèse sur ce courant. L’ouvrage remonte le fil du temps, faisant commencer cette histoire à 1870, puis plonge dans les arcanes des différentes familles. Il analyse comment ce courant s’est positionné face aux grands événements de la période contemporaine, de l’Affaire Dreyfus jusqu’à aujourd’hui. Les figures et les mouvements sont présentés, ainsi que les emprunts aux différents éléments venant des familles nationalistes extranationales (italienne, allemande ou américaine). L’ouvrage permet de se repérer dans ce vaste mouvement, dont l’histoire est scandée à la fois par les événements extérieurs et par sa perpétuelle recomposition, rendant à ces mouvements politiques leur complexité.
Dans votre introduction, vous expliquez que le terme « extrême droite » est imprécis. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?
Le terme d’« extrême droite » est largement repris dans le débat public. Mais il ne me satisfait pas — et pas davantage celui d’« extrême gauche ». Je me permets de renvoyer au dossier « Penser et archiver les extrémismes », coordonné par Frédéric Attal et paru cette année dans Parlement[s]. Revue d’histoire politique qui apporte de nombreux éléments sur ces questions.
Me concernant, au-delà du caractère dépréciatif bien connu du terme « extrême » et de l’impossibilité, pour les politologues, de s’entendre sur une définition de l’extrême droite, mon problème principal vient du terme de « droite ». Mon travail a visé à nourrir l’histoire des droites. Il marque sa dette à l’égard d’interprétations antérieures : la distinction classique de René Rémond entre trois grandes traditions de droite — légitimiste, orléaniste et bonapartiste —, les réflexions et controverses nées de la proposition de Zeev Sternhell d’une « droite révolutionnaire », et enfin les huit droites identifiées par Gilles Richard, parmi lesquelles le traditionalisme et le nationalisme. C’est à ces dernières, et tout particulièrement au nationalisme comme doctrine et force politique, que s’attache ce livre. Il entend prolonger les travaux de Raoul Girardet sur le nationalisme français, en proposant une recherche qui couvre un siècle et demi d’histoire.
Vous faites remonter cette histoire à 1870. En quoi cette date est-elle plus opérante que le lendemain de la Révolution française, par exemple ?
Il aurait été évidemment possible de remonter à la Révolution française et même aux débuts de la Restauration, lorsque se fait jour une extrême droite au sein des légitimistes, ainsi que le montre Olivier Tort. Mais justement, c’est cette dernière que l’on retrouve à l’heure de la restauration manquée du prétendant légitimiste au trône de France, le comte de Chambord, à travers notamment les « Chevau-légers ». Ce groupe, qui ne forme qu'une partie des parlementaires légitimistes, rassemble les plus fervents soutiens du prétendant. Le contexte paraît porteur : défaite de 1870 face à la Prusse, majorité monarchiste à l’Assemblée élue en février 1871, traumatisme de la Commune de Paris. Mais le refus par Chambord du drapeau tricolore et son choix irréductible en faveur du drapeau blanc dont il fait un « principe » signe la fin d’une séquence et des espoirs d’une restauration bourbonienne. Dorénavant, la restauration monarchique s’éloigne, même si des tenants de cette dernière vont en vain espérer qu’elle puisse procéder de la crise boulangiste. Au contraire, le boulangisme ouvre une autre étape, qui débouche au début des années 1890 sur la naissance du nationalisme comme doctrine politique.
N’y a-t-il pas plusieurs familles de droites nationalistes ?
Absolument. J’en distingue à l’origine deux. La première, issue de Paul Déroulède et du boulangisme, est incarnée par l’écrivain et homme politique nationaliste Maurice Barrès, élu député boulangiste à Nancy en 1889. Barrès cherche à remédier à la faiblesse doctrinale du boulangisme, phénomène d’opinion que le général Georges Boulanger n’a pas su dépasser ni traduire en doctrine au-delà du célèbre slogan « Dissolution, révision, constituante ». Barrès pose alors les premiers jalons de son nationalisme qui s’affermit une décennie plus tard dans son Roman de l’énergie nationale et dans Scènes et doctrines du nationalisme . L’enracinement, le culte de la terre et des morts, l’importance de la Revanche et l’empreinte de Paul Déroulède et de son nationalisme plébiscitaire dessinent les contours d’un nationalisme barrésien qui se définit aussi comme un déterminisme. L’auteur du « culte du moi » célèbre à présent le « nous », ainsi que l’impératif que ce dernier impose au destin de chacun.
L’autre versant du nationalisme est incarné par l’écrivain et théoricien nationaliste Charles Maurras, son cadet de six ans, né en 1868. Maurras forge sa doctrine au fil des années 1890 pour déboucher, au tournant des années 1900, sur son projet néo-monarchiste de « nationalisme intégral ». Le cheminement intellectuel du Martégal est bien différent de celui de Barrès. Il s’articule à l’origine sur la proclamation du fédéralisme, associé à la défense du félibrige, mouvement de promotion de la langue et de la culture d’oc. Il repose notamment sur une opposition civilisationnelle marquée entre « Barbares et Romans » (l’Europe germanique et du Nord, protestante, contre celle de la latinité), qui justifie sur le plan littéraire la création d’une « école romane » placée sous la houlette du poète symboliste Jean Moréas. Le choix de la monarchie arrive dans un second temps. Maurras la justifie au nom de l’« empirisme organisateur » qui combine une influence du philosophe positiviste Auguste Comte et du critique littéraire Sainte-Beuve. Chez Maurras, lecteur aussi des penseurs contre-révolutionnaires Joseph de Maistre et Louis de Bonald, le choix de la monarchie doit procéder non de la fidélité ou d’une émotion mais résulter d’une argumentation rationnelle. Le « nationalisme intégral » défend l’idée d’une monarchie décentralisatrice, d’un projet corporatiste (inspiré du théoricien du catholicisme social René de La Tour du Pin) dont la finalité première est de remplacer une république détestée au nom d’un rejet des Lumières et d’un antidémocratisme affiché. La République est aussi réputée livrer la France aux « quatre États confédérés » (francs-maçons, juifs, métèques, protestants).
Malgré leurs différences, Barrès et Maurras ont en partage différents éléments comme l’antisémitisme (influence d'Édouard Drumont et de son journal La Libre Parole , en pointe pour dénoncer le scandale de Panama) et la recherche, au temps de la revue La Cocarde (1894-1895), d’un « socialisme national » mis en avant par Zeev Sternhell pour traiter de la « droite révolutionnaire » et des origines françaises du fascisme. Si Barrès et Maurras sont restés des références importantes, d’autres familles ont émergé, notamment un fascisme français issu d’une dissidence du maurrassisme (l’équipe du journal Je suis partout avec l’écrivain fasciste Robert Brasillach et l’écrivain collaborationniste Lucien Rebatet) ou encore le nationalisme révolutionnaire qui marque les années 1960 (avec Dominique Venner et sa brochure Pour une critique positive ).
Au-delà des différences, les droites nationalistes ont-elles finalement une culture commune ou les courants sont-ils irréconciliables ?
Les éléments communs existent assurément. On mentionnera l’affirmation du primat de la nation qui s’articule à la nécessité d’une préférence nationale, la conviction que la France, et plus généralement l’Occident, sont entrés en décadence et qu’il faut pour cela combattre des ennemis aussi bien intérieurs qu’extérieurs.
Mais ceci indiqué, des différences importantes existent, qui font de ces droites nationalistes une nébuleuse. C'est ce que montre le cas du Front national à ses débuts, qui juxtapose des tendances qui sont autant le produit de trajectoires individuelles que de cette histoire : anciens de la collaboration, jeunes admirateurs du néofascisme italien, anciens de l’Algérie française, éléments catholiques traditionnalistes… Cette énumération donne à voir la diversité des sensibilités et des points de vue mais aussi de leurs oppositions.
Les droites nationalistes n’ont-elles pas cherché en permanence à s’adapter aux formes modernes de la vie politique, en passant des ligues aux partis de masse puis aux partis médiatiques ?
Assurément. Il faut commencer par rappeler qu’en matière de médiatisation, le boulangisme fut précurseur et que L’Action française , comme journal, fut aussi novatrice, à travers notamment la revue de la presse. Il est aussi important de questionner la relation de ces droites nationalistes aux formes modernes de la vie politique. Le choix de la ligue, comme mode d’organisation, a profondément marqué leur histoire. La dimension protestataire et les mobilisations dans la rue sont inséparables du phénomène ligueur dans sa dimension nationaliste.
Il faut y ajouter leur rôle de force d’appoint à l’égard des partis politiques de droite dont elles assurent les campagnes électorales et le service d’ordre. Ce modèle présente cependant une limite lorsque les ligues décident de présenter directement des candidats aux élections. L’échec peut être cuisant, au lendemain du premier conflit mondial, dans le cas du mouvement nationaliste et monarchiste de l’Action française, ou les résultats s’avérer en demi-teinte pour les Jeunesses patriotes (JP), cette ligue nationaliste et antiparlementaire fondée en 1924. Dès la fin des années 1920, les dirigeants des JP, à commencer par Pierre Taittinger, s’interrogent sur l’opportunité de créer un parti politique qui pourrait jouer pleinement le jeu électoral puis parlementaire. Le Parti national républicain et social voit ainsi le jour mais ne donne pas les résultats attendus, tout en mécontentant une partie de la base antiparlementaire de la ligue. L’enjeu de la normalisation se pose de nouveau après février 1934 et devient un impératif au lendemain de la dissolution des ligues par le Front populaire. Les JP échouent à développer une nouvelle formation, le Parti national populaire, lancé un an plus tôt. À l’inverse, la mise en route du Parti social français par le lieutenant-colonel de La Rocque est un succès sans précédent puisque cette formation, qui compte entre 1,1 million et 1,2 million d'adhérents, est le principal parti de masse de l’histoire de la France contemporaine. Si on va plus loin dans la chronologie, on peut considérer que le FN de Jean-Marie Le Pen s’est adapté, à sa façon, à l’évolution de la présidentialisation de la V e République en axant la vie du parti et ses finances sur l’élection présidentielle à laquelle, après 1974, Jean-Marie Le Pen s’est présenté de 1988 à 2007.
Quels sont les grands marqueurs de l’histoire des droites nationalistes ? La Révolution nationale, la guerre d’Algérie ? N’ont-elles pas cherché à se recomposer et à se redéfinir en fonction de leur échec ? Est-ce que cela explique le nouveau positionnement de la période contemporaine ?
Avant la Révolution nationale, j’insisterais quand même sur l’importance de l’affaire Dreyfus ou des émeutes antiparlementaires du 6 février 1934 à Paris, qui ont été des moments clés de l’histoire nationale mais aussi de celle de cette famille politique. Le second conflit mondial est effectivement un moment capital à la fois pour lui-même mais aussi pour ses conséquences marquées par l’épuration et l’opprobre qui accompagne ces milieux après 1945. Rappelons que dans le triple choix qui s’offre au lendemain du désastre de 1940 — résistance, soutien à l’État français ou collaborationnisme —, les droites nationalistes choisissent majoritairement le soutien à Vichy, même si des nationalistes sont à Londres dès l’été 1940 tandis que les éléments collaborationnistes se mobilisent tout particulièrement à la suite de la rupture du pacte germano-soviétique. Le choix en faveur de l’État français perdure pour beaucoup, voire se radicalise, comme le montre l’exemple de la Milice française, organisation paramilitaire du régime de Vichy chargée notamment de réprimer la Résistance. Mais une part non négligeable des soutiens à Vichy bifurque. Ce sont les vichysto-résistants. Ces derniers, après avoir cru dans les promesses de la Révolution nationale, basculent dans la résistance — gaulliste ou giraudiste — par rejet d’une collaboration d’État de plus en plus marquée et, après novembre 1942, par refus de l’occupation générale de la France métropolitaine par l’Allemagne nazie. Les cadres de Vichy issus des droites nationalistes ont investi certains domaines où ils étaient reconnus avant la guerre (presse et propagande, y compris antisémite et antimaçonnique, jeunesse et formation) ; on les trouve peu présents dans d’autres (économie et finances). Ajoutons que l’État français fait aussi une place très importante à des acteurs venus d’horizons politiques divers et, surtout, à des technocrates qui sont au cœur du régime.
La guerre d’Algérie est un autre temps fort, scandé par des épisodes bien connus, de la journée du 6 février 1956 à Alger (marquée par les manifestations hostiles des partisans de l’Algérie française contre Guy Mollet, chef du gouvernement) à l’OAS dans le sillage du putsch des généraux d’avril 1961 (tentative militaire de renverser la politique algérienne du général de Gaulle), en passant par l’insurrection du 13 mai 1958 à Alger (qui précipite la chute de la IV e République et le retour au pouvoir du général de Gaulle) et la semaine des barricades à Alger, en janvier 1960 (insurrection des partisans de l’Algérie française contre la politique du général de Gaulle). L’échec du combat pour l’Algérie française, les procès et emprisonnements ou exils qui s’ensuivent jusqu’à la loi d’amnistie de 1968 sonnent, après l’épuration, comme un second échec de ces droites nationalistes en moins de deux décennies. C’est bien une histoire de vaincus. Elle a généré du ressentiment et nourri l’antigaullisme chez ses acteurs mais aussi provoqué, chez une jeune génération, notamment celle d’Ordre Nouveau, une volonté de prendre ses distances avec le combat pour l’Algérie française. L’arrivée de Jean-Marie Le Pen à la tête du FN a remis en selle cet héritage — et d’autres, d’ailleurs.
Le Front national / Rassemblement national incarne-t-il finalement la synthèse des droites nationalistes ?
J’ai souligné précédemment la juxtaposition de tendances au sein du FN originel. Je voudrais surtout insister sur Jean-Marie Le Pen, qui est effectivement un héritier de l’histoire des droites nationalistes (il se proclame d’ailleurs de « droite » dans les années 1970, alors que les droites de gouvernement récusent cette dénomination). Jean-Marie Le Pen peut à mon sens être considéré comme le dernier des ligueurs, présentant, comme Pierre Taittinger, une double face protestataire à la fois dans son discours et dans ses modes d’action (les polémiques, les manifestations et les bagarres ne l’ont jamais gêné). En même temps, l’homme tenait à la légalité, se présentait aux élections et fut très fier de retrouver l’Assemblée nationale en 1986. Il y avait chez lui un rejet du système et une soif de respectabilité (n’oublions pas qu’après le poujadisme, on le retrouve chez les indépendants en 1958). Sur le plan idéologique, Le Pen connaissait ses classiques, Barrès et Maurras. Il s’est inscrit dans tous les combats des droites nationalistes depuis ses premiers engagements à la fin des années 1940 : anticommunisme, défense de la mémoire du Maréchal Pétain, défense de l’empire colonial de l’Indochine à l’Algérie (le « député-para »), même s’il se tient à l’écart de l’OAS, et un antigaullisme irréductible, jusque dans ses Mémoires.
Le RN est l’héritier du FN (même s’il n’en est pas le décalque), non seulement à travers le nom de Le Pen mais aussi au regard de l’histoire du nationalisme français, en particulier dans sa version plébiscitaire. Le politologue Pierre-André Taguieff a parlé justement de « national-populisme » à propos du FN. Ce terme reste d’actualité pour le RN et s’inscrit dans le temps long. Dans sa somme sur le boulangisme, l'historien Bertrand Joly voit dans ce dernier l’origine du populisme français. La piste est stimulante quand on songe à la filiation Déroulède-Barrès-Taittinger, de la Ligue des Patriotes aux JP. La stratégie de normalisation ou de « dédiabolisation » du RN ne change rien à cet héritage populiste. Mais il existe cependant une différence majeure entre le RN et ses devanciers, qui tient à son audience dans les urnes, jamais atteinte par les droites nationalistes. Dans les huit droites mises en évidence par Gilles Richard au cours des deux derniers siècles, il en reste deux face à face : les libéraux, devenus néolibéraux, et les nationalistes. Pour la première fois, et de façon durable, les seconds dépassent les premiers.
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Marion, Sandrine, Denis qui, loin des entreprises industrielles tentaculaires, renouent avec les rythmes lents de la nature et les visions à hauteur d’homme.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
« Renouer avec les rythmes lents de la nature » (Marion, maraîchère)
Quand on pensait à notre future ferme, Paul et moi, on imaginait un petit cours d'eau, une vieille longère, des vieux arbres centenaires… […] Or sur le terrain de 5 hectares qu’on a trouvé, à Saint-Molf, il y avait zéro arbre. Donc la première année, on a installé 1500 arbres – des arbres fruitiers, des arbres de bocage – autour desquels on a planté des légumes. C’est ce qu’on appelle de « l’agroforesterie ». L’arbre est le socle permanent, il a ses insectes, il a ses oiseaux. Ce sont les légumes qui changent d'une année sur l'autre autour de l'arbre.
Mais rien n’est facile… Parfois on met je ne sais combien de temps à planter des légumes, à en prendre soin. Et voilà que survient un ravageur, un insecte, ou bien la grêle, le gel, et tout est ruiné. Il est arrivé qu’on plante 800 pieds d'épinards. Trois jours plus tard, il n'y avait plus rien à cause d'une larve qui avait tout mangé. C'est vrai que ça nous a fait mal au cœur. Pourtant, je n’en veux jamais à la nature. Il faut s’adapter. En l’occurrence, on a déplacé les épinards et le problème s’est résolu. […]
Quand j’ai dit à ma famille que je voulais être paysanne, ils se sont inquiétés. Ce n’était pas évident pour eux, qui m’ont payé des études d’ingénieure, et pour ma grand-mère, qui s’imaginait peut-être que je vivrais dans une maison en terre battue. Mais je les ai rassurés, et maintenant mes parents ont compris que mes études d’ingénieure et de gestion de projets m’ont beaucoup servi pour créer la ferme. Malheureusement, ma grand-mère est décédée.
Comme nous manquions d’argent, nous avons tout construit nous-mêmes tout en apprenant sur le tas : installer l’eau potable, l’électricité, créer les bâtiments, le local de vente. Dans le même temps, il fallait monter les tunnels, commencer à produire et à vendre. Petit à petit, nous avons atteint notre rythme de croisière. Nous produisons et nous récoltons toute l’année des légumes différents selon les saisons. En hiver : les choux pak-choï, les navets, céleris et autres légumes d’hiver ; en été, les melons, les pastèques, des poivrons, les aubergines. Nos horaires de travail d’été et d’hiver sont donc différents. L’hiver, on commence vers 9 heures. L’été, on peut travailler jusqu’à 20 heures, ce qui ne nous empêche pas, les soirs où on finit plus tôt, d’aller faire un tour à la plage. C’est la chance d’habiter dans une région où l’on peut profiter de la mer après la journée de travail. Paul, qui est originaire de la ville portuaire de Valparaiso au Chili, et qui a toujours été très proche de l'océan, peut s’adonner à sa passion du surf…
Même à l’intérieur d’une même saison, nos journées types peuvent être différentes selon les programmes de semis et de récoltes. Il y a des jours où l’on fait les plantations et les semis le matin, et l'entretien de culture l’après-midi : désherbage, travail du sol, épandage de la fiente de poule, du fumier de bovin, à la main ou au tracteur. On récolte tous les mercredis et tous les vendredis avant de vendre, ces jours-là, entre 16h30 et 19 heures. Par la même occasion, nous accueillons une vingtaine d’autres producteurs locaux qui viennent proposer leurs produits. On va avoir des fromages de chèvre du Bois-Nozay. On a les poulets et autres volailles de Mathieu. On travaille aussi avec Emmanuel, maraîcher comme nous sur Saint-Molf, qui, lui, cultive d'autres légumes que nous : des endives, des pleurotes ; ce qui permet de compléter notre gamme. On a également du miel, des crêpes et des galettes.
Notre clientèle principale est constituée par les particuliers qui viennent directement acheter chez nous, à la ferme. L’autre importante clientèle est celle des restaurateurs : aussi bien le petit restaurant de village que l’établissement de prestige comme la « Mare aux oiseaux » ou le « Castel Marie-Louise » à la Baule. On travaille aussi avec les cantines : on les fournit à peu près une ou deux fois par mois, selon la demande. Par exemple, ce matin, je les ai ravitaillées en céleris et en salades. Ce qui me plaît, c’est de changer continuellement de casquette, passer de la culture à la communication et à la comptabilité, des plannings de culture à la gestion des fournisseurs, des relations avec les restaurants à la vente directe.
On a réussi à créer ici un réseau où nos partenaires et nos clients, même si ce ne sont pas tous nos amis, sont des gens qui nous soutiennent et avec qui on a une super relation. Quand notre enfant, Mathis, est né, chacun était à la fois inquiet pour moi et heureux pour nous. […]
Ce que je souhaite le plus maintenant, c’est que tout ce qu’on a construit se maintienne, sans viser forcément la croissance. L’actualité internationale est telle que si déjà on peut se maintenir dans notre espace de vie, notre ferme, notre famille, c’est déjà beaucoup. On va y arriver. Nous sommes heureux que notre activité professionnelle rejoigne notre projet de vie, qu’elle nous permette de renouer avec les rythmes lents de la nature. Il est important que ce projet ait du sens au-delà de nous, pour la nature, nos proches, notre village […].
Les secrets de la crêpière (Sandrine, crêpière à domicile)
Le secret d’une bonne galette, c'est le beurre. Quand on met le beurre, on arrête la cuisson intérieure. Donc l'extérieur va continuer à gratiner, et l'intérieur va rester moelleux. Mais quand le temps est humide, c’est plus compliqué. Aujourd’hui, il pleut, la pâte accroche au rozell 1 . J’en ai partout… Quand je vide l’eau où je le trempe entre chaque galette, j’ai plein de pâte au fond de ma bassine. Sur le bilig 2 , ça bouillonne davantage. Certains crêpiers font alors cuire plus longtemps. Moi, j’ai appris avec des patronnes qui m'ont fait travailler sur des plaques très chaudes. Ça donne les crêpes finistériennes, fines et croustillantes, cuites des deux côtés – dans le Finistère, on ne fait pas la distinction entre crêpes et galettes, tout est « crêpes » de froment ou de blé noir. Dans nos régions de l’ouest, on est bien obligé de s’adapter au temps changeant. S’il fait chaud, s’il fait froid, s’il pleut, s’il fait sec, ma pâte ne réagit pas de la même façon. Je le vois du premier coup d’œil. Je chauffe plus, je chauffe moins… Parfois je prolonge un peu. Dès que je vois que c’est à point, tac, je mets le beurre et je laisse gratiner juste ce qu’il faut.
Une bonne galette, c’est une galette bien cuite. Je ne prétends pas faire de la galette gastronomique. La mienne est simple et efficace ; ce qui ne veut pas dire facile à réaliser. J’estime que la galette est un produit noble. Pour les galettes de sarrasin, j’utilise une belle farine bretonne classée IGP, provenant du Moulin de la Fatigue, près de Vitré. Là-bas, les meules en silex tournent lentement sans chauffer les grains. C'est une farine qui est jolie, épaisse, goûteuse, mais un peu difficile à travailler. Il ne faut pas battre la pâte. Au début, je la tournais à la main, en la pétrissant avec mes doigts. Mais pour éviter d’avoir mal aux épaules, j’utilise maintenant, en douceur, un fouet mécanique. J’ajoute du gros sel de Guérande, parfois de la fleur de sel fournie par mes amis paludiers. Ensuite, il faut la laisser reposer douze à quarante-huit heures, lui donner le temps de fermenter légèrement. C’est comme ça que j’ai une belle cuisson. […]
Je n’ai pas cherché à ouvrir une crêperie. Je n’avais pas envie de m’enfermer dans une boutique. Donc, j'ai monté un petit réseau dans le périmètre où je vis. Là, je trouve la charcuterie de la ferme de Bel-Air à Pornichet, le lait de la Madeleine, les œufs de la Turballe, les légumes de Clis et de Pont-d'Armes… Autant de produits qu’on ne trouve pas ailleurs et qui donnent une crêpe et une galette particulières que je façonne à ma façon, avec des assemblages singuliers, un coup de main qui est le mien. Mes crêpes et mes galettes ne ressemblent à aucune autre parce que ce sont simplement celles d’ici.
Et là, à l’intérieur de ce terroir, il y a les clients qui me connaissent. Sans avoir fait de publicité, j'ai la chance de faire partie, en quelque sorte, du paysage. Ça va faire dix ans que mon entreprise « Bohème Sarrasine » existe. Dans un rayon d’une quarantaine de kilomètres, à chaque événement familial – anniversaire, retour de mariage, baptême –, les mêmes clients me rappellent. Alors, j'amène ma petite remorque qui contient mes pâtes, mes biligs et tous mes ustensiles. Je m’installe dans leur cuisine ou dans un emplacement à l’abri, et je leur prépare en direct un repas de galettes et de crêpes. À eux de s’occuper des couverts et de la disposition des lieux. À moi de m'adapter à leur environnement. Je propose quatre formules de crêpes et de galettes. Moyennant la possibilité d’ajouter ou d’enlever quelques ingrédients, chacun vient chercher son assiette. Cuisiner chez les gens, c’est d’autant plus convivial que je suis la plupart du temps appelée pour des événements heureux. Même quand je fais un repas d’enterrement, la soirée peut être à la fois triste et joyeuse… […]
Ce que j’ai envie de partager, ce n’est pas seulement la recette, la sélection des produits, c’est tout un ensemble qui fait que je suis satisfaite de ce que je fais et que je contente mes clients. Or, ce tout comprend la qualité des crêpes, samoussas et galettes, mais aussi le travail qu’il y a derrière : celui de la crêpière, celui des producteurs et celui des gens qui préparent ma venue : particuliers, entreprises, associations. Je ne peux pas me satisfaire du seul critère chiffré qui décide du seuil de rentabilité de la galette. C’est vrai, la galette marche bien. Mon comptable me dit qu’elle a un bon ratio. Il ne comprend pas que je décide de gagner moins si je travaille pour une association, ni que je sois, dans d’autres circonstances, au-dessus du tarif moyen. […]
Les clients qui me connaissent se donnent les moyens de déguster mes galettes. Si elles sont un peu plus chères que celles de mes collègues, je n’ai plus besoin d'expliquer pourquoi. Ils voient la différence. Les noms de tous mes producteurs sont inscrits sur ma remorque. C’est moi qui les ai choisis ! Au bout du compte, ce que je fais est bon, mes clients sont contents et je me fais plaisir. C’est aussi ça, le secret de mes recettes…
Les gâteaux de Denis (Denis, artisan pâtissier)
Je me suis installé comme artisan pâtissier en 2005 à Guérande. Mon atelier se trouve à Pénestin depuis 2013, entre estuaire de la Vilaine et Océan, entre Morbihan et Loire-Atlantique. Je vends ma production sur place dans mon atelier et en différents lieux à Saint-Nazaire et alentours. […]
La notion de rentabilité est omniprésente dans notre monde. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté mon étal au marché de Saint-Nazaire. On me demandait d’augmenter ma présence alors que moi je voulais plutôt ralentir. De même, mon comptable ne comprenait pas pourquoi, une fois mes emprunts pour créer mon atelier remboursés, je n’investissais pas pour augmenter mon activité. Il y a une logique du système qui tend à ça. J’ai également adapté ma production de façon à ne pas être obligé de disposer d’un matériel de froid, à la fois coûteux, difficile à entretenir et à trimballer d’un point de vente à un autre. Ma philosophie est de produire et vendre ce dont j’ai besoin pour vivre. Je veux disposer de temps pour d’autres activités.
Je travaille dans un atelier de cinquante mètres carrés où sont disposés différents appareils de froid pour la conservation des produits, d’une chambre de fermentation programmable, et bien sûr, de fours. La production se déroule du mercredi au dimanche. Je suis très attaché au choix de mes produits et des fruits qui doivent être de saison et à maturité. Un bon choix, c’est pratiquement la moitié du travail. Je mouds, je concasse moi-même les produits secs. Et puis, il y a le contact physique avec la matière. Toucher, palper, ça compte ! Lorsque j’ai construit ma maison à côté de l’atelier, je l’ai faite en terre. J’ai beaucoup aimé travailler la terre de mes mains. Ce sont des sensations importantes pour moi. Je porte une attention particulière aux fruits de saison, à leur mode de préparation. Ne pas éplucher les pommes ou les poires a une signification pour moi. Je travaille également des fruits un peu oubliés, les coings, la rhubarbe… À Saint-Nazaire, je suis un des rares à faire des pâtés aux prunes. C’est une recette angevine héritée de mon enfance.
Je vends moi-même ce que je produis. Ça fait partie de mon équilibre. La fabrication ne m’intéresserait pas si je n’étais pas en relation avec mes clients. Mais je serais bien incapable de vendre n’importe quoi. Une de mes anciennes patronnes tenait beaucoup à ce que nous ayons une relation avec la clientèle et nous faisait venir en boutique chaque dimanche matin. J’ai aimé pouvoir parler de ce que je produisais. Au début, cette relation n’a pas été facile. J’ai grandi au fin fond de la campagne dans un endroit où il n’y avait pas d’autres enfants de mon âge. Je me sentais un peu décalé par rapport aux autres qui se voyaient tous les jours, dans la rue ou ailleurs. Lorsque je suis arrivé sur le marché, j’avais encore peu d’expérience, il m’était difficile de me sentir complètement à l’aise. Maintenant, c’est un vrai plaisir. Et puis, il y a mes ventes à l’atelier. Là, je ne travaille que sur commande ; je les prépare et les mets dans un carton avec le nom de l’acheteur et le prix dessus. En partant, je laisse la porte ouverte et les gens viennent chercher leur carton. Je n’ai jamais rencontré de problème. Il y a également des choses plus surprenantes. Je vois passer régulièrement certains clients avec lesquels je me suis un peu accroché pour des raisons politiques ou autres ; ils s’arrêtent un instant, hésitent puis finissent par entrer. Peut-être que râler leur ouvre l’appétit !
S’afficher en bio et local attire une clientèle un peu particulière. On relaie des valeurs écologiques, humaines. On peut défendre ses propres convictions. Cela donne lieu à des discussions, des échanges qui s’inscrivent dans la durée. Et puis, il y a tout simplement le plaisir d’être connu, reconnu, et de ne pas avoir à se justifier tout le temps. Quand on achète une tarte, un gâteau, c’est avant tout pour le plaisir. Entendre un client que l’on voit rarement dire « Ah ! le gâteau que j’ai pris l’autre jour, il était excellent », c’est un bonheur ! […]
Le choix de ne pas être labellisé est moins une question de coût que de temps. La certification signifie sans cesse remplir des fiches, noter les entrées et les sorties, noter que tu as acheté tant de matières et vendu tant. Le contrôleur vérifie que ça correspond. Et moi, je ne veux pas passer des soirées à remplir tout ça, et tout justifier. Qu’on soit une toute petite entreprise comme la mienne ou une entreprise plus importante, la longueur des fiches est la même. Dans mon jardin, j’ai des arbres fruitiers ; mes pommes et mes poires ne poussent pas avec des certificats « bio », mais je sais comment elles ont poussé et qu’elles sont bonnes. […]
J’ai le sentiment que nous sommes tous toujours en évolution, en question, et mon métier aussi. D’une certaine façon, c’est lui qui me façonne.
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Marion , Sandrine , Denis est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
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L'ensemble de la série « Saint-Nazaire au travail »
Notes : 1 - Rozell : râteau sans dents qui permet d'étaler uniformément la pâte à crêpes sur la crêpière. 2 - Bilig : plaque épaisse circulaire en fonte d'une quarantaine de centimètres de diamètre, utilisée en cuisine bretonne pour faire cuire les crêpes de froment ou de sarrasin.
* Anne Coudreuse a également publié une critique du roman de Patrick Modiano.
Il y a une sorte de point aveugle dans l’œuvre de Modiano. Une chose non précisément représentable, qu’il n’a pas vécue, mais qui l’habite cependant. Sa conscience vogue sur les ondes de l’espace-temps. Il est, en même temps, là et ailleurs. Il cherche des traces dans son passé et dans celui de personnes qu’il a connues dans les jours lointains de sa jeunesse. Il poursuit notamment l’insaisissable Albert Modiano, son père, tout-puissant et redoutable. Ses romans n’en sont qu’un. Ils constituent une immense tapisserie, dont chaque nouvel épisode est un moment éphémère, aspiré dans un trou noir. Une sorte de cosmogonie, où les personnages, dans ce nouveau récit qu'est L’Éléphant , apparaissent et disparaissent dans les rues de Paris, qui seules semblent immuables.
Néanmoins, dans la vie de tous les jours, Modiano peut avoir l’air très présent. On peut l’apercevoir du côté de la place Saint-Sulpice, au jardin du Luxembourg, ou encore dans sa somptueuse bibliothèque, se prêtant à un entretien de façon aléatoire. Il laisse au journaliste qui l’interviewe le soin de le relancer sans cesse, entre ses phrases inachevées ; jouant le jeu, il saisit la perche qui lui est tendue, mais brièvement, répétant simplement la dernière phrase entendue. Il est ici, et ailleurs. L’interlocuteur n’est tout au plus qu’un repère. Une bouée de sauvetage sur l’océan des réponses possibles.
Si le corps physique de Modiano est bien là, son corps astral semble naviguer en quête des échos de sa propre vie, mais aussi de celle de ceux qui l’ont précédé dans les mêmes lieux. Le narrateur amnésique de L’Éléphant se demande si les gens qu’il observe en face de chez lui, depuis sa chambre obscure, avec des jumelles, ont un jour fait partie de sa propre existence. Il va tenter de le savoir en les abordant pour leur arracher quelque aveu. Un détail reconnu signifie qu’il est sur la bonne voie. De fait, en narrateur rusé, Modiano nous mène par le bout du nez jusqu’au bout de son roman, au synopsis bien ficelé. Il est le narrateur, mais aussi le personnage principal de cette énigme. Il est diffracté dans la multitude de ses personnages romanesques, qui n’ont que peu de consistance physique, et surtout sensuelle. Ils ne sont que des pions sur l’immense échiquier de son espace romanesque. Il est le grand Maître qui les place et les déplace. Dans ce dernier opus, comme Proust à la fin de la Recherche , le narrateur et l’écrivain finissent par constituer une seule et même entité. C’est-à-dire que la fin est dans le commencement. La fin pour le narrateur et les personnages de Modiano est le néant. Cet Éléphant , pareil aux particules indétectables, sans masse et sans charge électrique, et pourtant existantes, prend congé de sa vie. Il y a quelque chose de funèbre dans ce dernier opus.
* Myriam Anissimov a également publié une critique du roman de Patrick Modiano.
Avec ce roman dont le narrateur parle de lui-même à la troisième personne, le prix Nobel de littérature 2014 poursuit sa méditation sur la mémoire, l’identité, la solitude et le poids du silence.
Un « spectateur nocturne »
« Depuis quand Van Walle avait-il l’impression que le monde ne lui apparaissait plus qu’à travers une vitre ? Il essayait de remonter le cours des années. Depuis cinq, dix ans ? Ou plus loin encore ? Il cherchait des points de repère, une date ou une saison précise qui lui permettraient de se souvenir de la première fois où il avait senti le contact glacé de son front contre une vitre. » Cet incipit met bien en évidence la solitude et l’isolement du narrateur, dans un quartier « sous vide », comme hors du temps et de l’agitation du monde : le 7 e arrondissement, autour de l’École militaire.
Dans sa jeunesse, il aurait voulu étudier la médecine, mais « il avait passé le baccalauréat latin-grec, puis un examen que l’on appelait propédeutique en ce temps-là ». C’est pourquoi, quand on l’interrogera sur sa profession, il répondra par deux mots « lus quelque part : spectateur nocturne ». C’est ainsi que se définissait l’écrivain Rétif de la Bretonne (1734-1806) dans Les Nuits de Paris , publiées à la fin du XVIII e siècle, portant précisément ce sous-titre, qui apparaissait déjà dans L’Herbe des nuits . « Je me suis rapproché », racontait le narrateur de ce roman de 2012. « J’aurais pu pousser la porte vitrée et les rejoindre. Mais la crainte d’être un intrus m’a retenu. À cette époque, n’ai-je pas toujours été en retrait, dans la position du spectateur, je dirais même de celui que l’on appelait le “spectateur nocturne”, cet écrivain du XVIII e siècle que j’aimais beaucoup et dont le nom figure à plusieurs reprises accompagné de notes, sur les pages de mon carnet noir ? »
« Les éditions du Sablier »
Depuis cinq ans, Ludo Van Walle travaille pour les éditions du Sablier, avenue de Suffren, où il se rend à pied : correction de manuscrits, fiches de lecture, traduction d’ouvrages anglais ou allemands. La question du temps est bien au cœur de ce roman où un amnésique tente de retrouver la mémoire et hésite entre « revenants », « fantômes » et « spectres » pour désigner les personnes qu’il voit dans la nuit aux fenêtres d’en face : Christiane Thouvenin, Yvonne Beulaigne, ainsi que Pinguet et ses mouvements de gymnastique.
Comme toujours chez Modiano, tout se joue dans les détails – dans ces numéros de téléphone à huit chiffres, par exemple, qui étonnent sous sa plume. Van Walle les trouve dans « les Pages blanches » de l’ordinateur de son éditeur, qui lui dit souvent : « Vous devriez écrire vos Mémoires. » Mais justement, Ludo Van Walle n’a « plus aucune mémoire », même s’il s’est lui-même surnommé « l’éléphant », en raison de sa forte corpulence : 1,95 mètre et 120 kilos qui lui donnent « un pas lourd et mélancolique ».
Les deux femmes d’en face semblent venir d’un autre temps – de ce temps où l’on pouvait trouver un « juke-box » dans les cafés – et d’un autre quartier, « du côté de la porte d’Italie ». Mais qui sont-elles au juste ? L’énigme se nourrit de la « lumière blanche » de l’amnésie, même si certains courts-circuits de la mémoire pourraient faire croire à une illusoire réponse : « À ces instants-là, le présent se mêlait à des éclats du passé et il ressentait une décharge électrique chaque fois que ces deux temps se heurtaient l’un à l’autre. »
« Vie antérieure » et « éternel retour du même »
L’auteur crée ainsi une atmosphère crépusculaire où les mots « rafle », « panier à salade », « gabardines de […] couleur verte » ou « menottes » renvoient à un passé qui semble envahir le présent, ou lui fournir comme un arrière-fond — lui promettre un avenir peut-être ? — terrifiant. Par moments, Modiano semble définir lui-même la magie de son grand art de l’allusion et de l’illusion romanesques. Donnant une des clés de sa poétique, il écrit par exemple que tout fonctionne « comme si les sons et les images appartenaient à deux époques différentes ». Ou encore, développant une autre métaphore cinématographique, il évoque « des bouts de séquences d’un film avant le montage ».
Pourtant, alors que les romans de Modiano sont pleins de carnets et de notes mystérieuses, le narrateur de L’Éléphant , lui, semble totalement démuni. Il doit vivre en tout cas privé des documents de son passé : « Mais il s’était débarrassé d’une trentaine d’agendas et il ne restait plus aucune trace de tout cela. Pourtant la semaine précédente, un souvenir était venu de très loin jusqu’à lui, à travers la nuit froide de l’oubli, comme le dit la chanson. » Pour éloigner « le vacarme incompréhensible du présent », le narrateur, dont le nom est comme un mur qui ne le protège de rien, devient l’auteur du livre que nous lisons, des Mémoires pour lesquels il aura finalement choisi la troisième personne : « Il était d’une nature secrète. Il répétait souvent cette phrase qui aurait pu servir d’exergue à son livre : “Nous vivons à la merci de certains silences.” »
C’est bien avec le silence qu’écrit Modiano, et ce roman de l’obsession, entre hypermnésie et amnésie, semble condenser tout son univers et tout son art poétique.
Avec Le Crépuscule des dieux , la Tétralogie de Richard Wagner s’achève à l’Opéra Bastille dans un embrasement musical qui finit par emporter presque toutes les réserves. Au fil du cycle, la mise en scène de Calixto Bieito a gagné en pertinence — du moins en sobriété. Après les costumes et les décors souvent agressivement laids des deux premiers volets, les derniers épisodes offrent heureusement un univers visuel moins systématiquement hostile, où quelques images suffisent parfois à laisser percevoir le mythe. Si l’on n’est pas toujours convaincu par les choix dramaturgiques, l’ensemble paraît avoir enfin trouvé un meilleur équilibre entre le plateau et la musique.
Car c’est bien la musique qui règne ici en souveraine. Sous la direction de Pablo Heras-Casado, l’Orchestre de l’Opéra de Paris fait entendre la splendeur d’une partition dont on croyait pourtant connaître tous les sortilèges. Invention mélodique, audace harmonique : la circulation des motifs et leur transformation progressive composent un tissu sonore d’une richesse inouïe. Wagner ne fait pas que raconter la chute des dieux, il en détaille les élans, les vertiges, l’inéluctable effondrement. Certains passages frôlent même le pur sonorisme, tant les masses orchestrales semblent se détacher de toute fonction illustrative pour devenir timbre, espace, mouvement…
La grande réussite de Heras-Casado tient à la maîtrise des équilibres. La puissance wagnérienne ne se transforme jamais en déferlement indistinct : les dosages sont parfaitement maintenus, les pupitres demeurent lisibles, les chanteurs trouvent toujours leur place dans cette architecture monumentale. Du murmure à la déflagration, l’orchestre respire, relance, suspend. Les leitmotive ne sont jamais de simples rappels : ils se chargent de mémoire, se répondent, se métamorphosent jusqu’à donner le sentiment que ces dernières heures résument toute l’histoire du Ring. La marche funèbre de Siegfried, notamment, rappelle avec une force saisissante combien Wagner peut faire surgir tout un monde de la seule présence orchestrale.
Le plateau vocal est à la hauteur de cette ambition. Andreas Schager campe un Siegfried incandescent, porté par des aigus éclatants et une énergie qui semble inépuisable. Face à lui, Tamara Wilson donne à Brünnhilde une ampleur vocale et une musicalité remarquables. La soprano sait conjuguer longueur de souffle et intensité expressive, sans sacrifier la ligne à l’héroïsme. Son incarnation culmine dans le dernier acte, où son chant confère à la résolution finale une vraie dimension tragique. Mika Kares impose un Hagen d’une autorité sombre, avec des graves profonds et une maîtrise vocale qui fait peser sur chaque scène la menace du destin. Johannes Martin Kränzle, en Gunther, Brian Mulligan, en Alberich, et Eve-Maud Hubeaux, en Waltraute, complètent cette solide distribution. Quant aux Filles du Rhin, elles apportent couleur et fraîcheur à cette fresque crépusculaire.
Sur le plan scénique, Calixto Bieito poursuit sa lecture contemporaine d’un monde gangrené par la soif de pouvoir, la manipulation et la corruption des idéaux ; il nous montre ainsi l’univers des Gibichungen comme faisant écho, sous une apparence de respectabilité bourgeoise, à la violence archaïque qui travaille les personnages. Tout cela n’est pas dénué d’intérêt, et certaines images suggèrent efficacement la déchéance d’un monde qui a perdu ses repères. La direction d’acteurs est toutefois inégale, et l’on regrette que la mise en scène se contente trop souvent d’illustrer les situations plutôt que d’en approfondir les contradictions. Le passage du héros mythique au personnage social, notamment, ne produit que rarement la tension dramatique espérée.
Autre réserve : la mort de Siegfried. Ce moment extraordinaire de la partition appelle une suspension du temps, une forme de sidération devant la disparition du héros et la révélation rétrospective de son destin. Or c’est comme si le plateau hésitait à célébrer la grandeur funèbre de la musique. Le contraste avec l’orchestre est frappant, d’autant que ce dernier se charge alors d’une incroyable profondeur émotionnelle. On aurait souhaité que la scène se hisse davantage à la hauteur de cette démesure sonore plutôt que de laisser la musique porter seule tout le poids du tragique.
Opéra de Paris, Bastille, Wagner, Le Crépuscule des dieux , du 8 au 18 octobre 2026.
Et si l’autoritarisme commençait par les mots ? C’est la question qui traverse D’abord ils sont venus chercher les mots , le nouveau livre de Cécile Alduy. Professeure à Stanford et spécialiste de l’analyse du discours politique, elle étudie depuis plusieurs années la manière dont l’extrême droite mène sa « guerre culturelle ». Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, son objet d’étude est devenu une réalité institutionnelle : des mots disparaissent des sites et documents administratifs, des bases de données sont supprimées et certains enseignements deviennent indésirables. Mais l’enquête d’Alduy ne décrit pas seulement une transformation du langage. Elle montre comment celle-ci s’accompagne d’une politique de répression, installe la peur et conduit ceux qui en sont les témoins ou les cibles à restreindre eux-mêmes leur parole.
Une liste qui n’existe pas
Le livre commence par une enquête sur les listes de mots dont l’administration Trump a entrepris de débarrasser ses administrations. Mais l’une des premières surprises est précisément qu’il n’existe pas une liste officielle et unique de mots interdits. Ce qui apparaît est plus diffus : des directives, des suppressions, des injonctions et des changements de vocabulaire qui finissent par dessiner une « liste fantôme ». Des termes liés à la diversité, au genre, au climat, au racisme ou encore à l’égalité deviennent ainsi politiquement indésirables dans certaines institutions.
Le phénomène est d’autant plus efficace qu’il ne repose pas nécessairement sur une interdiction explicite. Ceux qui doivent appliquer les nouvelles règles apprennent à anticiper ce qui pourrait leur être reproché. La peur fait le reste. Lorsque les sanctions possibles sont incertaines, il devient plus prudent de ne pas employer un mot, de ne pas aborder un sujet ou de ne pas poser une question. L’autocensure ne résulte alors pas seulement d’une consigne : elle naît de l’intériorisation du risque.
Cette disparition du vocabulaire n’est donc pas anodine. Un mot permet de désigner une réalité, de la documenter et d’en faire un objet de débat. Le supprimer peut rendre cette réalité plus difficile à voir et à penser. La bataille porte ainsi moins sur les mots eux-mêmes que sur ce qu’ils permettent de rendre visible.
Les universités en première ligne
C’est particulièrement sensible dans les universités. Les restrictions lexicales s’accompagnent de suppressions de données, de pressions sur certains domaines de recherche et de remises en cause de certains enseignements. Pour Alduy, l’enjeu ne se limite donc pas à la liberté d’expression des universitaires : ce sont les conditions mêmes de la production et de la transmission des savoirs qui sont affectées.
Mais l’un des effets les plus préoccupants tient précisément au climat qui s’installe. Il n’est pas nécessaire que chaque chercheur soit directement sanctionné pour que chacun commence à se demander ce qu’il peut encore écrire, enseigner ou publier. La crainte de perdre un financement, un poste, un statut ou simplement d’attirer l’attention du pouvoir suffit à modifier les comportements.
Cette expérience n’est pas pour Alduy une observation distante. Professeure à Stanford depuis vingt ans, installée aux États-Unis où elle élève ses deux filles, elle se sent elle-même fragilisée par le nouveau contexte politique. Sa naturalisation américaine et ses deux passeports ne suffisent pas à dissiper son inquiétude face aux attaques contre les libertés académiques et aux menaces qui pèsent sur celles et ceux qui prennent la parole. Lorsqu'elle écrit « J’écris depuis la peur », elle exprime bien davantage qu'une inquiétude face à l'évolution de la vie politique américaine : elle dit sa difficulté à continuer d'exercer librement son métier et à prendre la parole sans craindre les conséquences de ses écrits. L'autocensure qu'elle analyse chez les autres est aussi une expérience qu'elle éprouve personnellement.
Des mots aux personnes
L’enquête élargit alors son champ. Derrière la transformation du langage apparaissent les populations directement visées par les politiques de l’administration Trump : immigrés, femmes et personnes transgenres. Et ici, le livre change de registre. Il ne s’agit plus seulement de mots supprimés de sites administratifs ou de chercheurs qui hésitent à employer certaines catégories : des personnes sont directement exposées à des politiques dont Alduy souligne la violence et la gravité.
Les immigrés sont notamment confrontés à une politique de répression qui nourrit un climat de peur bien au-delà des seules personnes arrêtées, expulsées ou menacées. Les femmes et les personnes transgenres voient elles aussi leurs droits et leur visibilité remis en cause. Le langage accompagne ces politiques en déterminant les catégories dans lesquelles les populations peuvent être désignées, reconnues ou au contraire rendues invisibles.
On pourrait voir dans cette volonté de contrôler les mots une forme de police du langage. Il ne s’agit pas simplement de modifier le vocabulaire administratif : les mots contribuent à définir les catégories à partir desquelles certaines personnes peuvent être reconnues ou protégées, mais aussi désignées comme un problème.
Le lien entre langage et répression apparaît alors plus nettement. La peur ne vient pas seulement après les mesures prises par le pouvoir : elle devient elle-même un moyen de gouvernement. Lorsqu’une personne ne sait plus très bien ce qui peut lui être reproché, elle apprend à éviter certains sujets, certaines formulations et parfois même certains comportements. La frontière entre censure et autocensure devient ainsi particulièrement ténue.
Un nouveau régime du langage
C’est à partir de cette observation que Cécile Alduy élargit son propos. Ce qui se met en place aux États-Unis relève, selon elle, d’un nouveau régime du langage. Celui-ci ne vise plus seulement à convaincre : il cherche à imposer une vision du monde et à réduire l’espace de la discussion.
Le langage politique perd alors une partie de sa fonction descriptive et argumentative. Il devient un instrument de pouvoir : certains mots doivent disparaître, certaines réalités ne plus être nommées et certaines interprétations s’imposer comme allant de soi. Le pouvoir agit ainsi sur le langage pour agir sur les représentations.
L’intérêt du livre est de montrer concrètement le passage du discours à l’institution. Cécile Alduy ne se contente pas d’analyser les mots employés par l’extrême droite : elle observe ce qui se produit lorsque certaines conceptions du langage deviennent des pratiques administratives et produisent des effets très concrets sur les individus.
La peur occupe ici une place centrale. Elle explique pourquoi le pouvoir peut obtenir des effets bien supérieurs aux interdictions qu’il prononce explicitement. Il suffit que chacun ait le sentiment qu’il peut être surveillé, dénoncé ou sanctionné pour que le champ de ce qui peut être dit se rétrécisse de lui-même.
Ce que les États-Unis nous apprennent
Cette expérience américaine ne peut évidemment être isolée du contexte plus large dans lequel progressent les extrêmes droites. Ce qui se joue aux États-Unis peut être observé ailleurs, notamment en Europe, où certaines transformations du vocabulaire politique présentent des traits comparables.
L’enjeu n’est pas de suggérer que les situations sont identiques, mais de comprendre ce que l’expérience américaine permet de révéler. Les techniques de gouvernement, les stratégies discursives et les manières de désigner certaines populations peuvent circuler. Le cas américain donne à voir, de manière particulièrement brutale, ce qui peut se produire lorsque la transformation du langage, la répression et la peur se renforcent mutuellement.
C’est pourquoi le titre du livre prend tout son sens. D’abord ils sont venus chercher les mots reprend la formule célèbre de Martin Niemöller, mais en la déplaçant : avant de venir chercher les personnes, le pouvoir peut commencer par faire disparaître les mots qui permettent de parler d’elles. Chez Alduy, cette progression n’a rien d’abstrait : elle se mesure à la manière dont des droits sont remis en cause, dont des populations sont inquiétées et dont la peur gagne aussi ceux qui pensaient pouvoir rester à distance de ces transformations.
Le mérite de Cécile Alduy est ainsi de montrer que la bataille politique ne se déroule pas uniquement dans les parlements, les administrations ou les urnes. Elle se joue aussi dans les mots, dans les institutions qui les emploient et dans les comportements que la peur finit par produire. Lorsqu’un pouvoir décide ce qui peut encore être nommé, il ne contrôle pas seulement la langue : il intervient dans les conditions mêmes du débat démocratique.
Pour prolonger cette recension, nous avons interrogé Cécile Alduy sur la manière dont la censure des mots nourrit l'autocensure, sur ses conséquences pour les personnes directement visées par les politiques de l'administration Trump et sur les moyens de résister à cette emprise sur le langage.
Nonfiction : Votre livre débute sur le sentiment de peur et de paralysie qui vous étreint en voyant le pays où vous travaillez et habitez basculer vers ce qui ressemble à une dystopie. Tout au long de ce livre à la première personne, vous entrelacez votre histoire personnelle, votre ressenti, et les faits tangibles sur lesquels vous enquêtez. Pourquoi parler de la peur, et de vous ?
Cécile Alduy : J’ai voulu partir de la peur car j’ai failli ne pas écrire ce livre, par peur des conséquences, des représailles possibles. Ce n’était pas seulement l’effroi que me causait l’effondrement de tout un monde d’aspiration démocratique et égalitaire, un monde où la science et la pensée nous aident ; c’était une peur viscérale de ne plus être à ma place, d’être expulsable et de ne pas être légitime. Et j’ai compris, en écrivant, que je m’étais mise à penser de cette manière, à avoir peur de ce que je pourrais écrire, justement parce que j’étais moi aussi sous l’emprise de cette censure généralisée des mots et des personnes. Moi aussi, j’avais peur de mal dire, de souffrir les conséquences d’un mot de trop ou d’un mot tabou : je me censurais. Le livre raconte donc aussi l’évolution de cette peur au fil de l’écriture, et montre combien cette peur est éminemment politique, car elle est intentionnellement imposée par le pouvoir pour contrôler ces sujets.
Votre livre commence par une enquête à propos des listes de mots interdits que l’administration a diffusées presque immédiatement après la prise de pouvoir de Trump. Peut-être pourriez-vous expliquer, pour commencer, quelles surprises cette enquête vous a-t-elle réservées ?
Je me suis lancée sur les traces de ces mots bannis ou blacklistés, de mots disparus et donc invisibles. Un défi ! Le New York Times et Pen America avaient publié des listes de ces mots, toujours plus longues. Or, ce que j’ai découvert, c’est que ces listes n’existaient pas au départ, mais que par une sorte de prophétie auto-réalisatrice, elles se sont mises à exister au fur et à mesure que la société américaine s’est conformée à l’idéologie au pouvoir.
À l’origine, dans les décrets exécutifs du 20 janvier 2025, seuls quelques mots sont interdits, dans les administrations fédérales : « diversité », « équité » et « inclusion », « justice environnementale » et « genre » ( gender ). Mais pour se conformer à ce qui, de près ou de loin, pourrait être interprété comme relevant de ces concepts, les administrations, puis les universités, les entreprises, les chercheurs, les directeurs de musée ont ratissé beaucoup plus large. J’ai ainsi pu recenser plus de 480 mots qui avaient été censurés de sites ou documents officiels par obéissance anticipatrice.
Ce que j’ai pu constater au fil de mon enquête, c’est que cette disparition massive de mots, et donc d’idées et de programmes, loin d’être un acte de censure uniquement venu d'en haut, était mise en œuvre avec ferveur par de nombreux échelons intermédiaires ou inférieurs. À tel point qu’à l’automne 2025, un fonctionnaire a pu envoyer à ses subordonnés la liste même du New York Times comme liste de mots à éviter, alors qu’il s’agissait d’une compilation réalisée par des journalistes, et nullement d’une liste officielle de l’administration centrale.
Quels effets ces prescriptions ont-elles sur les universités, celles et ceux qui y travaillent et y étudient ? Que produisent ces listes ?
Ces listes produisent un esprit d’autocensure. Par peur des représailles financières ou judiciaires, ou pour obtenir des fonds de recherche, toute une série d’acteurs changent, consciemment ou inconsciemment, leur manière d’écrire et de parler, en évitant des mots « dangereux », des mots tabous en quelque sorte. Ces listes étouffent la pensée critique, et d’abord la critique du contrôle de la langue qui s’opère ainsi, ainsi que de la restriction de la liberté d’expression, qui s’installe sans même que le pouvoir ait besoin d’intervenir.
Vous documentez parallèlement les exactions commises contre les immigrés, mais aussi contre les femmes ou encore les personnes transgenres. Quel rôle joue le contrôle du langage dans la mise en œuvre de ces politiques répressives ?
Il y a une corrélation tragique entre la liste des mots ciblés et celle des victimes réelles des politiques de l’administration actuelle. À la liste des mots à abattre correspond une liste de personnes à invisibiliser, à dénigrer et à faire disparaître du droit, du territoire ou de la vie. Ainsi interdire les mots « transgenre » ou « intersexe » au niveau fédéral empêche les personnes transgenres de renouveler leur passeport, éventuellement de voter, d’avoir accès à des droits ou des lieux de protection des victimes de violences sexuelles ou de genre. Cela peut même les empêcher de concourir dans des compétitions sportives ou de s’inscrire dans certaines universités.
C’est encore pire pour les personnes immigrées et les minorités ethniques ou raciales : le délit de faciès appliqué aux mots se traduit par un délit de faciès appliqué aux personnes, dont les communautés sont harcelées et terrorisées par les descentes de l’ICE, la police de l’immigration, extrêmement violente. Le nombre de détenus dans les camps de détention a explosé, avec plus de 500 enfants de moins de 2 ans détenus, plus de 11 000 enfants au total, et une explosion également du nombre de morts en détention ou lors des rafles de l’ICE.
Détruire le langage, ôter les mots « minorités », « Noirs », « Hispaniques », « racisme » c’est empêcher de raconter ces histoires, et retirer, là encore, des droits et une légitimité commune à des personnes, en leur contestant la possibilité d’une existence pleine et entière.
Vous montrez que ce qui est à l’œuvre ici est un nouveau régime du langage, dans lequel la discussion est bannie et le langage ne sert qu’à affirmer un pouvoir et à mettre en œuvre une idéologie. Comment ce nouveau régime transforme-t-il notre rapport au débat public et à la vérité ?
Le nouveau langage de l’extrême droite, aux États-Unis, mais aussi en Europe ou en Argentine, consiste à rayer les opposants de la carte et à tenter d’imposer, par le biais d’une véritable guerre culturelle, une seule manière de cadrer le réel et de le conceptualiser. Il s’agit ainsi de ne voir les personnes qu’en fonction de leur statut de citoyenneté et de leurs origines, plutôt qu’en tant qu’individus, travailleurs, jeunes ou femmes…
C’est aussi une langue qui parle depuis un univers contrefactuel, qui invente par le discours un monde alternatif conforme aux désirs du Leader. La post-vérité, c’est surtout l’irruption d’une langue qui impose par la force un ordre du monde purement idéologique, sans assise dans la science, les faits ou une réalité tangible partagée. C’est d’une violence inouïe de vouloir imposer à tous de croire, par exemple, que « les États-Unis contrôlent complètement le détroit d’Ormuz », alors que tout le monde sait que c’est faux.
Ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis est scruté par toutes les extrêmes droites dans le monde, et particulièrement en Europe, où le langage connaît parfois des dérives similaires. Lorsqu’on en prend conscience, quelle attitude conviendrait-il d’adopter, selon vous, face à ces évolutions ?
Il faut être extrêmement vigilant sur toutes les tentatives de manipulation du sens des mots. Prenons « liberté d’expression », instrumentalisée par les extrêmes droites américaines et européennes pour ne désigner que la liberté de s’exprimer de leur camp, tout en réduisant les autres paroles au silence.
Il faut aussi comprendre que c’est un écosystème médiatique, économique et politique qui rend possibles ces manipulations, avec les complicités conscientes ou inconscientes de membres d’autres partis, par complaisance ou par calcul. Il n’est pas anodin que le groupe RN ait récemment voulu faire disparaître les mots « sexisme » et « féminicide » du projet de loi intégrale sur les violences contre les femmes et les enfants.
Effacer les mots qui permettent de dire les discriminations, les violences, les systèmes d’oppression, mais aussi les réalités vécues participe de cette tentative de contrôle de nos esprits. Il faut se désintoxiquer de cette pensée limitante.