En 2018, l’Unesco inscrivait au patrimoine culturel immatériel de l’humanité les savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse. Cet acte reconnaît une tradition régionale qui déborde le seul secteur de Grasse et s’inscrit dans l’histoire politique, économique et sociale des Alpes-Maritimes, mais aussi de la France. Madison Dubois propose un ouvrage, issu en partie de sa thèse en Histoire du droit, qui revient sur deux siècles au cours desquels l’industrie du parfum a dû faire face aux secousses politiques du XIX e siècle, à la concurrence internationale, à la « révolution industrielle », puis aux transformations engendrées par la mondialisation. Si le travail fait la part belle aux questions juridiques, Madison Dubois aborde, puis restitue avec beaucoup de finesse, à hauteur d’hommes et de femmes, les lignes de force d’une industrie qui a marqué l’identité de la région et de ses habitants.
Nonfiction.fr : Vous avez consacré votre thèse à l’industrie du parfum dans les Alpes-Maritimes. L’un des intérêts de votre travail est de montrer la difficulté de ce domaine à être reconnu sur le plan juridique. Au XIX e siècle, il n’existe guère de législation dans le domaine et on a le sentiment que les pouvoirs publics y voient surtout une ressource fiscale. Pourquoi avez-vous décidé de consacrer votre thèse à ce sujet ?
Madison Dubois : Il n’y a pas, ou très peu, de travaux concernant l’histoire juridique de ce secteur. J’ai été intriguée du peu d’intérêt de la part des chercheurs concernant ce domaine alors qu’il engendre, depuis plus de deux siècles, l’un des chiffres d’affaires les plus importants de l’histoire de l’industrie. Quand nos étudiants arrivent en première année de droit, l’une des premières phrases que nous leur disons est « tout est juridique » : ce qui signifie que le droit est dans notre quotidien, en permanence. Alors, constater qu’il n’y a pas d’historiens du droit qui se soient intéressés à la question plus que la durée d’un article m’a laissée perplexe. J’ai voulu comprendre la raison et je l’ai rapidement saisie : la quasi-absence de législation à étudier. C’est un sujet risqué, avec un pourcentage d’échec particulièrement élevé, mais inédit. Je n’avais pas dans l’idée « d’enfoncer des portes ouvertes », et j’ai eu la chance d’avoir un directeur de thèse qui a fait confiance à mon instinct de jeune chercheure. C’est un sujet d’histoire du droit, mais, au regard de la législation actuelle, on comprend rapidement que c’est aussi un sujet d’actualité.
V ous avez écumé de nombreux centres d’archives - départementales, communales, nationales - pour mener à bien ce projet. Comment avez-vous abordé ce travail sur les sources primaires ?
La particularité de la recherche en histoire du droit est qu’elle possède sa propre méthodologie qui nécessite d’avoir un peu d’instinct. En premier lieu, il a fallu définir le périmètre de recherche qui était bien plus restrictif. En second lieu, j’ai effectué des recherches d’ouvrages qui traitaient du sujet : cela a été particulièrement rapide car ils étaient d’une très grande rareté, mais cela m’a permis de définir les domaines où il était nécessaire d’approfondir, c’est-à-dire, quasiment tous. La première grosse problématique que j’ai rencontré est que les sources provenant des parfumeurs eux-mêmes traitaient de chimie organique pure. Étant une littéraire « pure souche », j’avais beaucoup de difficultés à comprendre leurs démonstrations ou leurs rapports de réunions. J’ai donc décidé de prendre des cours de physique organique auprès d’un docteur en pharmacie qui a fait preuve d’une très grande patience pour me donner les outils dont j’avais besoin pour comprendre les textes. Cette étape était plus que nécessaire car cela m’a permis de comprendre l’utilité et parfois l’inutilité de certaines lois par rapport à la réalité du travail de parfumeurs.
C’est seulement suite à ces étapes que j’ai procédé à une recherche dans les archives tout d’abord au niveau local, commune par commune, au niveau des archives départementales puis au niveau national. Je ne savais jamais à l’avance si j’allais avancer dans les recherches : autant je pouvais trouver de véritables « trésors » en moins d’une heure de lecture de vieux documents, autant je me souviens avoir mis trois mois pour trouver un seul document exploitable parmi les centaines étudiées. La recherche la plus problématique était au niveau des décisions de justice qui sont inexistantes dans le domaine jusqu’en 1975 : malgré la lecture de plusieurs dizaines de recueils de jurisprudences – qui a d’ailleurs déclenché une sévère allergie à la poussière – je n’ai eu que très peu d’éléments exploitables. Mais c’est également représentatif de la mentalité « secrète et discrète » du domaine. J’ai également eu la chance de faire quelques rencontres de personnes qui disposaient d’archives privées et qui m’ont, pour certains, permis de les exploiter. Le plan de ce travail est donc arrivé tardivement, et certaines parties se sont dessinées au fur et à mesure des études et de la confrontation des informations relevés dans les sources primaires.
Vous démarrez votre étude avec la monarchie de Juillet, quand la parfumerie française revient sur le devant de la scène grâce à une nouvelle génération de parfumeurs. L’État reste pourtant à l’écart de cette activité. Pourquoi ?
C’est la question que je me posais plusieurs fois par jour et qui est toujours d’actualité. Schématiquement, nous pouvons exposer plusieurs raisons à cela. La première, qui est compréhensible surtout après la Révolution, est purement culturelle : les produits de luxe, dont la parfumerie fait largement partie, est un rappel des modes sous la monarchie absolue où les produits parfumés possédaient une place inégalable. Il aurait été peut-être mal perçu de porter un grand intérêt au secteur durant cette période bien compliquée. La seconde explication est une incompréhension du métier et des méthodes utilisées.
En effet, la parfumerie est un monde discret – pour ne pas dire secret – et les patrons d’usines ont entretenu ce mystère par intérêt commercial pendant des siècles. De même, les élus nationaux n’ont, pour la plupart d'entre eux, pas de formation de chimiste. Ils ne comprennent donc pas les problématiques que ces spécialistes peuvent rencontrer. De même, quand un des parfumeurs-élu fait des propositions de lois, il n’est pas souvent écouté car il s’oppose à d’autres impératifs : ainsi les besoins d’une industrie « non vitale » ne passent pas en priorité au niveau national, surtout en grande période d’instabilité économique ou de guerre.
Le développement des activités liées au parfum entraîne une augmentation du nombre de salariés. Vous précisez qu’en 1862, l’industrie de la parfumerie à Grasse occupe 10 hommes et 12 femmes, auxquels s’ajoutent 15 enfants le temps d’un trimestre. Quels sont ici les métiers les plus difficiles et comment les situez-vous dans le monde du travail de la « révolution industrielle » ?
I l faut se rendre compte qu’au XIX e siècle, il n’existait aucun dispositif de protection pour les travailleurs. Ce n’est qu’avec le développement de l’hygiénisme industriel, au début du XX e siècle environ pour les parfumeries, que les patrons vont mettre en place quelques dispositions. Mais c’est très long, notamment à cause d'une méconnaissance du danger que l’on peut rencontrer dans les usines. Le métier le plus difficile est sans aucun doute celui de la cueilleuse de matières premières (fleurs, feuilles, tiges, racines…). Il s’agit de rester entre sept et dix heures, pliée en deux, à travailler avec le bout de ses doigts avec une technique de récolte spécifique pour chaque plante afin de ne pas les détériorer. Les heures de travail peuvent commencer avant l’aube, ou se terminer tard dans la soirée. La rémunération est minime, les moments de repos assez rares et les cueilleuses sont remplaçables dans l’heure. Elles sont exposées à de nombreuses maladies professionnelles cutanées et respiratoires, pour la plupart, tardivement reconnues. Et pourtant, leur travail est indispensable.
Le second métier le plus difficile est celui de la distillation : occupé uniquement par les hommes, ces derniers travaillent sur de grands alambics, chauffés par feu nu jusqu’au début du XX e siècle. Ils sont également amenés à utiliser des produits particulièrement toxiques. Les risques d’accidents du travail sont très élevés : brûlures par le feu ou les produits toxiques, coupures, lumbago dû aux lourdes charges à porter, chutes, problèmes pulmonaires…
Malgré leur rôle indispensable, on constate cependant qu’ils n’avaient pas la reconnaissance qui aurait dû être la leur, et ce au niveau national, dans tous les domaines. Seul le paternalisme caractéristique du chef d’entreprise est remarquable. Pour prendre quelques exemples, les patrons de parfumeries ont mis en place un certain nombre de caisses (de retraite, pour les filles-mères, pour aider les ouvriers à payer leurs logements, pour les accidents du travail…) avant même que le sujet ne soit abordé au niveau national. On relève également l’organisation de fêtes d’entreprises ou de compétitions sportives – ou florales – interentreprises. On observe également la construction de logements ouvriers, le financement de travaux de grandes ampleurs dans les communes, la création d’orphelinats ou d’hôpitaux par exemple qui sont destinés, en premier lieu, aux ouvriers en parfumerie et à leurs familles, et en second lieu aux autres habitants de la cité. On conclut dès lors que les patrons en parfumerie créent leurs « propres communautés » leur permettant de s’assurer de la bonne santé de leur personnel, et, par conséquent, leur pleine capacité à exercer leur travail.
Vous présentez avec précision et justesse l’adaptabilité des chefs d’entreprise, qui jouissent certes de produits de grande qualité, mais savent aussi adapter leurs techniques pour sublimer leurs produits. Pourriez-vous présenter quelques grands entrepreneurs symboliques de l’industrie du parfum ?
Il y en a beaucoup qui méritent d’être cités, le choix est difficile, mais si je dois en sélectionner certains, je dirais George Chiris et Marie Foucard-Niel.
En premier lieu, on peut donc citer George Chiris (1872-1953), héritier de la maison de parfumerie Les Établissements Chiris au décès de son père en 1900. Il développe considérablement les usines et les champs de plantes à parfum dans les colonies. Son usine devient la principale fabrique de matière première aromatique d’Europe. Marié à la petite-fille du président Carnot, il forme avec elle une véritable équipe quand il s’agit des œuvres sociales : Madame est à l’origine de dispensaires, de préventorium ou encore d’abris maternels, et Monsieur met en place, à destination de son personnel, des allocations familiales, des congés payés, des pouponnières ou encore un système de retraite pour ses anciens employés et ce, bien avant que l’État ne se saisisse de ces questions. En période de guerre, il redirige sa production vers l’effort de guerre en 14-18 et alimente un réseau de Résistance au sein même de son usine, sous le nez de l’occupant allemand en 39-45. Cet officier de la Légion d’honneur est impliqué politiquement au niveau national et possède de nombreuses récompenses pour son travail en usine : mise en place d’un système d’extraction des matières premières révolutionnaire et l’un des pionniers grassois dans l’utilisation de l’industrie chimique, il est particulièrement respecté par ses pairs et les habitants du département.
Quant à Marie Foucard-Niel (1851-1920), elle est à la tête de la Parfumerie Niel au décès de son époux Eugène Foucard, formé par Jean Niel, directeur de la parfumerie et père de Marie. Ses enfants en bas âge ne pouvant pas reprendre la tête de l’établissement, elle a pris la décision de consacrer sa vie à cette affaire pour leur transmettre un héritage familial solide. Elle révolutionne la gestion de l’entreprise en retirant totalement les dépenses personnelles de celles de l’usine et négocie elle-même l’ensemble des contrats : autant ceux avec les compagnies d’assurance ou les banques qu’avec les parfumeurs. Les patrons de parfumerie la respectent et la craignent. Gabriel Guerlain, dans une lettre adressée à l’un des fils de Marie, la considère comme « notre maître à tous » parce qu’elle est « impossible à rouler ». Elle est l’un des exemples de femme-patronne qui possède un rôle primordial dans le développement du secteur, comme souvent dans les grandes dynasties de parfumeurs dans le Pays de Grasse.
1901 apparaît comme une date charnière, puisque l’implication de l’État permet une meilleure protection du produit, mais aussi l’accès à un marché élargi. Est-ce la rencontre entre le savoir-faire local et la volonté étatique qui inaugure « l’âge d’or de la parfumerie française » ?
C’est plus compliqué que cela. « L’implication » étatique est entraînée par plusieurs facteurs. Le premier est l’adoption de traités internationaux qui possèdent des textes moins restrictifs quant à la protection des œuvres immatérielles (c’est dans cette catégorie que l’on classe les parfums) que les textes nationaux qui sont souvent inapplicables ou qui se contredisent. Ils ne changent pas radicalement le droit, loin de là, mais facilitent le commerce international, ce qui permet d’augmenter les marchés. La seconde raison est fiscale. En effet, malgré les difficultés pour appréhender cette spécialité, l’État a bien compris l’intérêt de mettre en place une fiscalité sur ce secteur si florissant, surtout dans une période aussi instable économiquement. Le rôle de l’État dans le développement de cet âge d’or est secondaire. On doit cet essor surtout aux avancées technologiques et à l’ambition de l’ensemble des parfumeurs français qui ont eux-mêmes décidé de développer leur propre « système » à l’intérieur même de leurs établissements et de ne plus attendre les avancées législatives.
Vous consacrez des pages passionnantes à la démocratisation de ce qui est un produit de luxe. En quoi la société de consommation bouleverse-t-elle l’industrie de la parfumerie ?
Là encore, il faut souligner que la volonté de démocratisation de la parfumerie précède la société de consommation. En effet, c’est dans la dernière moitié du XIX e siècle que les parfumeurs commencent à chercher un moyen de baisser le prix des produits pour élargir leurs marchés. C’est ainsi que l’adoption de la méthode de distillation appelée « extraction par solvants volatils » ou « extraction par hydrocarbures » se généralise dans le Pays de Grasse. Cette méthode, développée par George Chiris et présentée pour la première fois au public par Louis Roure (de la maison Roure-Bertrand ) lors de l’Exposition de Vienne en 1873, révolutionne le secteur et y place les Grassois à la tête.
Dans la même idée, c’est à partir de 1901 qu’ils s’intéressent à l’industrie chimique des matières odorantes. Mais ils sont méfiants de ces nouvelles méthodes et ne veulent pas investir massivement dans l’immédiat. C’est effectivement dans les années 20 qu’ils vont assumer pleinement leur investissement et l’utilisation publique de l’industrie chimique. Grâce à cela, leurs créations se multiplient en baissant radicalement les coûts de production, ce qui implique une augmentation des marchés nationaux et internationaux. Mais ils doivent effectivement être à la hauteur des nouvelles exigences de la société de consommation et ne plus se contenter d’une poignée de créations par an, mais de beaucoup plus. Pour cela, ils suivent et anticipent les modes, surfent sur les découvertes scientifiques et archéologiques, mais aussi sur les événements nationaux. Les produits de parfumerie ne sont plus de simples parfums, mais aussi des objets pratiques ou de décoration.
Incité à présenter ses travaux de recherche et son parcours à l’occasion de son habilitation à diriger des recherches, Marwan Mohammed en a fait un livre de 250 pages, C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada (Seuil, 2026). Il y raconte comment, après un parcours marqué par l’échec scolaire, mais grâce à un rattrapage par l’éducation populaire, il a pu reprendre des études de sociologie, jusqu’à un doctorat puis son recrutement au CNRS.
Resté proche des siens et engagé à leurs côtés, il a développé ses recherches en lien étroit avec ses propres expériences, avec le souci d’être utile socialement, tout en faisant œuvre scientifique, quitte à accepter de prendre des risques. Le football, sport collectif qui occupe une place centrale dans sa vie, traverse d’ailleurs l’ouvrage sous la forme de métaphores à la fois éclairantes et bienvenues.
Nonfiction : Pourriez-vous expliquer, pour commencer, comment vous avez élu vos domaines de recherche successifs ?
Marwan Mohammed : Si je reprends la liste des sujets que j’ai choisi d’aborder dans des dossiers, des mémoires puis ma thèse, les résonnances biographiques apparaissent clairement : le football, l’immigration marocaine, la ségrégation urbaine, puis les bandes de jeunes, le racisme et, plus récemment, la délinquance la plus organisée. Concernant les phénomènes de délinquance, en particulier dans leurs formes populaires, les questionnements proviennent largement de mes expériences de quartier ou de mon engagement comme acteur de l’éducation populaire.
S’agissant de l’islamophobie, il existait un décalage – voire un gouffre – entre son ampleur dans la société, sa place dans le débat public et le quasi-silence des sciences sociales. Enfin, mes travaux sur les formes organisées et rémunératrices de la délinquance prolongent ceux que j’ai menés auparavant sur des formes plus primaires et spontanées, et répondent également à des demandes d’éclairages d’ordre plus institutionnel.
Pourriez-vous dire un mot de la manière dont vous concevez votre engagement de sociologue ?
C’est un vieux constat de sociologie politique : le fait de s’engager découle d’un processus de socialisation morale et politique ou, dans certains cas, de ruptures biographiques. J’explique dans ce livre que le rapport à l’entraide, au souci de l’autre et à l’intérêt général, tout comme ma conscience du racisme et des inégalités, viennent de loin. Cette socialisation morale au long cours, tout comme certaines expériences marquantes lorsque je m’installe en cité à partir de mes 13-14 ans, forge mon rapport à l’engagement, qu’il s’agisse d’entraide informelle de proximité ou de justice sociale dans un cadre associatif.
Devenir sociologue consiste alors à prolonger cette trajectoire morale et politique sous de nouvelles formes et avec de nouveaux outils : par l’engagement intellectuel classique, sous forme de textes, de tribunes orales ou écrites ; par l’écriture d’un documentaire comme La Tentation de l’émeute , diffusée en 2010 sur Arte ; comme allié et complice d’organisations de terrain œuvrant pour l’égalité ; et enfin en faisant vivre ce que je nomme la « sociologie populaire », c’est-à-dire l’articulation entre sociologie et éducation populaire. Il s’agit de faire circuler les savoirs issus de mes recherches sur la délinquance ou le racisme auprès d’acteurs en prise directe avec la réalité : associations, services de l’État ou des collectivités, personnes détenues ou encore collectifs citoyens plus informels.
Peut-être pourriez-vous préciser ici l’usage qui a pu en être fait par différents acteurs ?
Je mène tellement d’interventions ou de conférence en dehors du champ académique qu’il m’est difficile de mesurer précisément comment ces analyses infusent dans les esprits, dans l’action ou dans les trajectoires individuelles. L’effet est forcément modeste. De manière plus concrète, de nombreux professionnels de terrain m’ont expliqué que le fait de mieux comprendre certaines réalités difficiles leur permettait de réduire leurs angoisses, de mieux maîtriser leur environnement et de repenser leur action. Certaines collectivités se sont également appuyées sur mes conférences consacrées aux rivalités de quartier pour élaborer des stratégies d’intervention inédites.
Il y a aussi des expériences qui me touchent autrement : ce militant associatif, très engagé dans son quartier, qui a repris ses études après notre rencontre, après avoir découvert le niveau scolaire catastrophique dont je partais au début de ma « remontada » ; ou encore cette femme détenue qui a courageusement obtenu son DAEU avant de s’inscrire en… sociologie, et qui a tenu à me le dire lors d’une conférence que j’ai donnée il y a quelques mois en maison d'arrêt. D’ailleurs, elle a aujourd’hui besoin d’ouvrages, notamment les classiques, pour espérer se former dans des conditions acceptables.
Votre travail sur l’islamophobie vous a exposé à quelques mauvais traitements de la part de journalistes et/ou de collègues, qui ont pu faire écho à d’autres assignations ou suspicions plus ou moins désagréables. Pourriez-vous en dire un mot et de l’attitude que vous avez choisi d’adopter vis-à-vis de celles-ci ?
Globalement, j’ai toujours considéré que ces pratiques de disqualification faisaient partie de l’objet de recherche lui-même, ce qui ne m’empêche pas de les mépriser. Ma réponse, parfois menée de concert avec Abdellali Hajjat, mon co-auteur et collègue, dépendait du locuteur et du contexte : le plus souvent, du mépris et de l’ignorance ; parfois des réponses argumentées, par écrit ou dans la presse ; et, dans un cas, une plainte pour injure publique gagnée en première instance, à titre d’avertissement plus large contre un homme de pouvoir et de réseau. Mais, globalement, j’ai choisi la distance. Au fond, je trouve tous les promoteurs et les relais de ce complotisme islamophobe profondément pathétiques. Ce qui me frappe dans cet attachement quasi pathologique à l’islamophobie, c’est qu’en tant que principale forme de racisme aujourd’hui légitimée au sein des élites et du pouvoir, elle me semble constituer un moyen désespéré de maintenir la croyance en leur propre supériorité. J’ai donc le sentiment de me gaspiller, et de dégrader mon travail, en leur accordant de l’intérêt, du temps ou de l’énergie. Cela étant, je comprends et respecte pleinement celles et ceux qui choisissent de répondre, de déconstruire et de riposter politiquement : c’est nécessaire.
Enfin, vos recherches sur les carrières criminelles vous ont conduit à négocier des accès très particuliers au « terrain ». Pourriez-vous également en dire un mot ? Et peut-être préciser quelque peu leur objet ?
Je travaille depuis 10 ans sur les sphères intermédiaires et supérieures de la criminalité. Il s’agit d’abord de mener une sociologie des trafics illicites de drogue en observant les différentes échelles auxquelles ils se déploient. Plus récemment, j’ai engagé, avec de nombreuses collègues, deux terrains de recherche sur les trafics de drogue et les violences létales qui en découlent à Marseille, avec un volet spécifique consacré aux mineurs impliqués dans ces économies.
Ces recherches sont financées par la MILDECA et le ministère de la Justice, qui constituent deux soutiens importants de la recherche. L’objectif est de travailler à partir de dossiers et d’interroger l’ensemble des acteurs concernés : trafiquants, qu’ils soient détenus ou non, policiers, magistrats, services pénitentiaires, etc. Le contexte est complexe, difficile à appréhender et à négocier. Il s’agit donc de mener ce projet à bien avec sérénité, afin de comprendre le panorama global de la criminalité marseillaise et ses évolutions. Je ne peux pas en dire davantage à ce stade.
A lire également, du même auteur, sur Nonfiction : un entretien à propos de son ouvrage Y a embrouille. Sociologie des rivalités de quartier (Stock, 2023)
Il faut accepter la durée comme on accepte la nuit : lentement, avec abandon. Siegfried , troisième journée du Ring de Richard Wagner, ne se traverse pas, il se consent. À l’Opéra Bastille, cette nouvelle production s’impose moins comme un spectacle que comme une expérience de temps, de souffle et de métamorphose.
Dès les premières mesures, l’orchestre fait entendre non un monde en gestation, mais un monde déjà fatigué de lui-même. Sous la direction musicale de Pablo Heras-Casado, ample et rigoureuse, la pâte orchestrale wagnérienne respire, gronde, s’éclaire. Les bois murmurent la forêt, les cuivres annoncent l’irréversible, et la musique, toujours, précède le sens. Elle le devance comme une fatalité.
La mise en scène de Calixto Bieito refuse toute tentation décorative. Le mythe n’est pas illustré : il est disséqué. Le forgeron Mime (Gerhard Siegel) n’est plus seulement grotesque, il est pathétique ; le dragon Fafner (Mika Kares), moins monstre que survivance d’un monde épuisé ; et le Wanderer (Paul Carey Jones), Wotan déchu, apparaît comme une figure crépusculaire, témoin impuissant de l’histoire qu’il a lui-même déclenchée. Ce Ring n’est pas une fresque héroïque : c’est une tragédie de la transmission manquée.
Au centre, Siegfried. Le ténor (Andreas Schager), impressionnant d’endurance, campe un héros sans majesté, presque sans conscience. Enfant prolongé, être brut, il ignore la peur comme il ignore l’héritage. Cette innocence, Wagner la célèbre autant qu’il la condamne. Car Siegfried avance sans mémoire, et c’est précisément ce qui le rend dangereux. La scène de la forge, saisissante de tension physique et sonore, devient un rite de passage brutal, où l’énergie vitale l’emporte sur toute sagesse.
Le deuxième acte, souvent redouté pour sa longueur, est ici l’un des plus réussis. La forêt, loin d’être enchantée, est un espace : lieu de solitude, de murmure intérieur. Le chant de l’oiseau, d’une pureté presque irréelle, ouvre une brèche poétique dans ce monde d’ombres. Rare instant de grâce suspendue.
Mais c’est le troisième acte qui bouleverse. La confrontation entre Wotan et Erda (Marie-Nicole Lemieux), dépouillée, presque immobile, atteint une intensité tragique rare. Le monde des dieux abdique. Et lorsque Brünnhilde (Tamara Wilson) s’éveille enfin, la musique, longtemps contenue, s’embrase. Le duo final, d’une sensualité rayonnante, ne célèbre pas seulement l’amour : il affirme, dans un dernier éclat, la foi wagnérienne en une humanité encore possible — fragile, certes, mais ardente.
On sort de Siegfried éprouvé, parfois dérouté, mais profondément marqué. Ce n’est pas un opéra qui flatte. C’est une œuvre qui exige — du temps, de l’écoute, de l’abandon. En cela, cette production honore pleinement Wagner : elle rappelle que le mythe n’est pas un refuge mais un miroir tendu à notre propre modernité.
Dans le Chili de l’après Pinochet, une jeune fille anonyme (ou presque – La Rucia, voilà comment le livre l’appelle), à l’aube de ses dix-huit ans, s’embarque avec deux amies dans un road-trip pour traverser le pays et, ainsi, s’offrir des vacances. Blonde aux yeux verts (un héritage de son père français), marginalisée par son apparence, elle est issue des quartiers déshérités, et a grandi dans ce qui ressemble à un immense « château malade, gris et moribond, peuplé de gangrenés et de reines pourries par la syphilis ». Loin de s'y résoudre, elle veut rêver un futur qu’elle aura choisi : elle ne consent pas à n’être qu’une simple femme endurant la misère, elle veut faire face à la vie et être libre de ses choix.
Nicole Mersey Ortega, l’auteure, est elle aussi une fille du Chili, où elle est née. Ayant choisi le français pour langue d’écriture, elle donne ici un roman résolument féministe qui montre des jeunes femmes bien décidées à s’offrir le luxe d’une épopée quelque peu délirante dans un Chili encore largement traumatisé par son passé. Quant aux hommes dont elle parle dans son récit, ils naviguent entre volonté de protection, ivresse et assouvissement des instincts les plus primaires…
Un roman du Chili blessé
Bourrelé de traumatismes comme toute société post-dictatoriale, le Chili tel que le dépeint le roman exhibe les stigmates de son histoire troublée. L’auteure raconte cette dictature où les civils disparaissaient, criant leur identité lors de leur arrestation pour ne pas sombrer dans l’oubli. Le racisme latent qui trouva son point culminant dans l’utopie de la Colonia Dignidad , créée par le gourou Paul Schäfer, qui faisait cultiver la terre par une jeunesse blanche livrée aux instincts pédophiles du maître des lieux. La colonisation, symbolisée par le père français de la narratrice, figure de cauchemar et d’épouvante. La misère profonde d’un pays dont les habitants vivotent dans d’innommables bidonvilles.
Pour dire toutes ces souffrances sans pour autant tomber dans le pathos , elle crée des personnages hauts en couleur, comme La Coja María, vieille boiteuse qui, entourée de ses cochons, récolte les ingrédients de ses repas parmi les détritus. Le roman, pour autant, est loin de se contenter d’une approche superficielle de ces problèmes si profonds. L’anecdote, au contraire, permet d’observer les profondes dissonances entre les classes sociales dans un pays où, pendant que les prolétaires peuvent à peine survivre dignement, les plus aisés triomphent dans une brutale insouciance. Terreau parfait pour voir éclore mille abus ; les femmes, en particulier, étant les victimes désignées de toutes sortes d’instincts de prédation – instincts personnifiés par la figure du tueur en série qui, toujours et partout, semble brandir la menace du sang.
Un road-trip épique
Sur ce fond pour le moins sombre, le livre de Nicole Mersey Ortega donne donc à lire l’épopée de trois jeunes filles avides de liberté et déterminées à se soustraire au règne de la peur. Traçant le sillon d’un long voyage (1600 kilomètres) entre Santiago du Chili et le village d’Iquique (où elles veulent assister à la fête de la Vierge noire), elles enchaînent les rencontres. Un routier menaçant, par exemple. Mais aussi – figure salvatrice – un père en deuil qui les prend sous sa protection. Ou encore les entraîneuses du café con piernas (comprenez : avec jambes féminines dénudées) « El Cielo », qui leur offrent l’apaisement d’une soirée loin de l’effroi et de la mort qui rôde.
Certains lieux, aussi, sont dotés d’une charge symbolique. Tel animita , par exemple, temple miniature célébrant les morts pour éviter l’oubli, et qui constitue une véritable pause vitale dans la traversée du désert d’Atacama. « Je regarde l’horizon infini, ses nuées pourpres, ses volcans et ses flamants roses, ses cactus, ses dames blanches et ses fantômes de dictature », dit la narratrice. Par moments, même, cette épopée féminine et moderne prend une dimension mythologique, entre la scène du bal du Cyclope et le surgissement de figures comme la Llorona vengeresse et les Circés protectrices. Le road-trip , alors, devient une épopée initiatique où chaque étape s’apparente à un rite de passage, et chaque rencontre à un miroir de la condition des femmes dans un monde hostile.
Un roman de l’héroïsme au féminin
De la sorte, ce roman nous invite à suivre trois femmes désireuses de maîtriser leur destinée dans un Chili présenté comme le « pays où rien n’est impossible ». Malgré toutes les vicissitudes, malgré tous les dangers, la narratrice et ses deux comparses ne lâchent rien. En cela, elles incarnent non seulement la jeunesse du pays, mais aussi l’héritage d’une longue lignée de Chiliennes déterminées à vivre libres. Le toast porté au café « El Cielo » à la santé de toutes les mamans sonne comme un acte de foi destiné à raviver une sororité sans faille. La mère de la narratrice, aussi, est une figure émouvante : c’est elle qui, envers et contre tout, a lutté pour offrir une vie décente à ses filles. Sans oublier ni La Claudia, la tante de La Rucia, véritable amazone qui incarne l’insolence, l’orgueil et la beauté superbement arrogante ; ni ces authentiques héroïnes qui, lors d’un match de foot à Calama, grimées en lamas vengeurs, déploient cette banderole : « un pays qui viole ses filles est un pays mort-né ! »
Roman incandescent, Même le froid tremble traverse les paysages du Chili comme on traverse la mémoire d’un pays blessé. Nicole M. Ortega y mêle la poussière et le sang, la tendresse et la rage, le réel et le mythe. Le voyage de ces trois jeunes filles devient l’allégorie d’une nation en quête de réconciliation avec son passé, mais aussi d’une jeunesse féminine décidée à refuser l’assignation au silence.
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals et des grandes entreprises qui bordent l’estuaire de la Loire.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Philippe, consignataire au port de Saint-Nazaire, Jérémy, opérateur à la raffinerie de Donges, Magali, employée au terminal méthanier de Montoir. Au-delà des chantiers navals, ils partagent l’expérience d’un environnement industriel portuaire marqué par le va-et-vient des navires au long cours.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
« Le port, c’est un monde dans lequel je me sens exister » ( Jean-Paul, agent consignataire au port de Saint-Nazaire )
La société d’agents consignataires au port de Saint-Nazaire travaille 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Ça ne s’arrête jamais. Un soir où j’étais d’astreinte, je reçois un appel. Il est 23 heures, je suis tout seul à la maison, devant mon petit écran. Le commandant d’un navire en attente sur rade a un problème. En raison du gros temps, le bâtiment au mouillage a tiré sur sa chaîne. L’ancre est accrochée au fond. L’équipage a les plus grandes difficultés à la relever. Il ne pourra donc pas monter au terminal à l’heure prévue pour décharger sa cargaison. Mon rôle d’agent consignataire, en tant qu’interlocuteur du bateau et de l’affréteur, est alors d’appeler la capitainerie du port pour signaler le problème. À partir de là, l’information est répercutée auprès des services qui s’occupent des opérations d’accostage et de la rotation des navires, afin que les répercussions de ce contretemps soient gérées au mieux. […]
Quand le navire est en approche, j’appelle la station de pilotage : « Il faudrait que le navire accoste vers telle heure. Donnez-moi l’heure à laquelle votre pilote doit monter à bord, et l’heure d’accostage. » En fonction du vent et des courants de marée, la station de pilotage va alors déterminer précisément les horaires et la nécessité de faire appel ou non à un ou à plusieurs remorqueurs.
[ Photographie P. Madiot .]
Les gros navires qui transportent des produits pétroliers accostent à Donges avec la marée et repartent avec la marée. Les plus petits bateaux peuvent accoster n’importe quand à condition que les terminaux auxquels ils sont destinés soient libres. […] Dans tous les cas, il n’est pas possible pour un navire de demeurer à quai alors qu’il a terminé ses opérations, ni d’occuper un poste bien avant que les équipes dédiées au déchargement ne soient à sa disposition. En tenant compte de leur tonnage, de la nature de leur cargaison et des possibilités de stockage dans les entreprises destinataires, nous faisons tout pour limiter l’immobilisation des navires. Le cœur de notre activité est donc de réguler au mieux les mouvements car les postes d’accostage doivent être gérés rigoureusement.
Une fois à quai après de longues traversées, les équipages ont souvent besoin de toutes sortes de fournitures : de la grosse quincaillerie, des vivres, des cigarettes, des vêtements, des taxis pour se rendre en centre-ville. Mon rôle est alors de répondre à ces commandes souvent classiques, parfois inattendues comme celle de ce commandant qui demandait une trentaine de croissants et de pains au chocolat. Lorsque je dois gérer plusieurs navires à la fois, je fais appel à des « shipchandlers », des entreprises spécialisées dans l’approvisionnement des équipages, qui sont capables de fournir aussi bien de l’alcool que des cartes marines.
Avant la crise sanitaire, on montait presque systématiquement à bord des navires qui arrivaient. Depuis la Covid, cela devient exceptionnel, seulement s’il y a des documents très importants à récupérer. Quand je vais à bord, l’entrevue avec le commandant est toujours très cordiale. Le bateau a été en route pendant des semaines, des mois peut-être… Ça fait plaisir à l’équipage de voir des gens. C’est le moment où se rencontrent deux univers : celui des terriens et celui des gens qui vont en mer. On m’offre des petits gâteaux, un café, un coca. Il n’y a pas de rapport commercial entre le commandant et moi. Ces choses-là se règlent entre sa société et la mienne. On a une bonne relation de professionnels qui faisons chacun notre travail. On est là pour discuter des conditions de l’escale, tout simplement.[…]
[ Photographie P. Madiot. ]
À l’image des navires, le port est un univers social un peu spécial avec ses codes, ses règles informelles, un taux de syndicalisation élevé, où chacun a sa place mais où le « tu » s’impose. À nous de nous adapter aux différents métiers qui ont tous leur spécificité. Il y a les lamaneurs qui manipulent de lourdes aussières pour amarrer les navires et les sécuriser à quai ; les dockers qui chargent et déchargent. Les lamaneurs engagent facilement la conversation mais j’évite de les déranger quand ils sont concentrés pour maîtriser la force d’inertie de bateaux de 250 ou 300 mètres. Parfois ça crie. J’entends gueuler « Dépêche toi ! », « Fais ci ! », « Fais ça ! ». À bonne distance, je fais en sorte de ne pas gêner. Je regarde en silence. Quand ils ont fini leur travail, je fais le mien. À chacun son métier au milieu des grues de toute taille, des innombrables camions qui vont et viennent, des tapis roulants dédiés ici aux céréales, là au charbon, et de la multitude des engins qui se croisent… C’est un monde dans lequel je me sens exister, un monde où je me fonds parmi les gens et les machines qui s’activent au pied des bateaux immobiles. J’aime entrer en contact direct avec les uns, avec les autres, avec des marins venus des quatre coins du monde. […]
Quand j’étais enfant, j’habitais pas très loin des bassins… En quelques tours de vélo, j’y étais. Je voyais les paquebots partir les uns après les autres. Donges était loin, je ne savais pas qu’il y avait des terminaux du côté de Montoir. En fait, pour moi, le port se confondait avec les Chantiers navals. J’étais loin de me douter qu’un jour, je converserais avec des commandants dans la timonerie de méthaniers et de pétroliers géants, ou que j’en réglerais les mouvements depuis mon écran d’ordinateur.
L’estuaire et les torchères ( Jérémy, opérateur extérieur à la raffinerie de Donges )
Quand je sors de la rocade avant le pont, au niveau des docks, je vois la Loire, le terminal méthanier, les usines, les torchères. Là, j’y suis, j’arrive dans l’environnement que je connais. L’estuaire, le bassin nazairien, c’est là que j’ai grandi. Voir l’eau me fait penser au surf, je suis dans mon élément. De loin, j’observe les flammes des torchères, ça veut dire que la raffinerie tourne, c’est plutôt bon signe.
[ La raffinerie de Donges. Photographie Pymouss. ]
Donges, j’y travaille depuis vingt-six ans. Je suis opérateur extérieur, j’assure la surveillance des bacs et des lignes. Pour faire fonctionner la raffinerie, il faut acheminer dans les fours le pétrole brut qui va être chauffé et distillé pour obtenir toute la gamme des hydrocarbures, du gaz au bitume. Mon rôle, c’est d’intervenir sur les réseaux de lignes, d’ouvrir ou de fermer des vannes à la demande du préparateur-console qui supervise les transferts à distance.
Auparavant, j’étais affecté au parc de stockage, des Bossènes à la Jallais. C’étaient des noms de lieudits à Donges, qu’on a repris pour nommer les secteurs de la raffinerie qui couvre 380 hectares. Il y a un bruit de fond permanent, on baigne dedans : les pompes, les compresseurs, les fuites de vapeur qui sifflent, les activités des ouvriers… Et autour de la raffinerie, les trains, le Béluga – c’est le gros avion d’Airbus qui vient chercher des pièces –, les cornes de brume des cargos sur la Loire… […]
Les problèmes qu’on rencontre ? Des fuites aux brides, par exemple. Les brides, ce sont des jonctions entre les tuyaux. Ces brides peuvent présenter des points faibles, qui laissent échapper du liquide ou du gaz. Quand je détecte une fuite, je préviens. Réparer nécessite parfois de vider une ligne. Là, j’interviens en manœuvrant des vannes. Les anciens purgeaient directement par terre, on ne parlait pas d’environnement. C’était… il y a longtemps. À présent, on doit faire attention. Toutes les purges sont récupérées pour être retraitées. Il faut aussi parler du nettoyage des cuves de bateaux. Avant, il y avait un endroit spécial dans le port. Avec l’évolution des normes, on ne le fait plus ici. Il y a sans doute des lieux dans le monde où on est moins regardant… Bon, après, quand on travaille, c’est comme tout ; quand on fait la cuisine on va avoir de la farine ici ou là… On fait au mieux. Je me souviens d’un incident, il y a deux ans. Il y avait une fuite sur un bac. La fuite a été contenue, mais on a récupéré des tonnes d’essence dans la zone de rétention. L’odeur s’est répandue à plusieurs kilomètres, et ça a persisté plus d’une semaine. […]
C’est un environnement à risques de toutes natures. Il faut être sur ses gardes en permanence, utiliser nos cinq sens. C’est souvent à l’odeur et au bruit qu’on identifie la nature d’une fuite. C’est paradoxal : je viens de dire que je ne sentais plus l’odeur de la raffinerie. En revanche, celle d’une fuite, si ! Parce qu’elle est plus forte, ou inhabituelle. Parfois, l’odeur ne suffit pas. Une fois, je croyais que c’était de la vapeur d’eau, et c’était de l’acide. Je me suis réveillé avec des plaques rouges sur la peau le lendemain.
Il y a aussi des bruits particuliers. Je pense aux coups de bélier. Au début on est surpris, ça fait peur, mais c’est normal. Ce sont des à-coups de pression, comme dans une installation de chauffage central, ou comme si on fermait brusquement un robinet. A plus grande échelle, évidemment.
Ce qu’on craint par-dessus tout, c’est l’inflammation non maîtrisée d’une nappe de gaz. Dans le processus de transformation du pétrole, des gaz se dégagent de manière habituelle, et il peut y avoir des surpressions. Si les gaz en surpression s’échappaient à l’air libre, on aurait des nappes incontrôlées, qui pourraient s’enflammer à tout moment. Pour éviter ce phénomène, les gaz sont récupérés à la sortie des soupapes et dirigés vers les torchères, qui sont allumées en permanence. Et on est particulièrement vigilant par rapport à l’électricité statique, ainsi qu’aux orages pendant les chargements et déchargements. Ici, tout le monde se souvient du Princess Irene, un pétrolier qui avait explosé en août 1972, alors qu’il était amarré à quai. La foudre avait frappé pendant une opération de ballastage. […]
[ Photographie P. Madiot. ]
Actuellement, je fais partie de la commission exécutive de la CGT. Notre premier objectif, c’est de rassembler le collectif de travail, y compris avec les salariés des entreprises extérieures. Nous œuvrons pour maintenir un meilleur environnement professionnel. Nous passons plus de temps au travail qu’en famille et cela pendant au moins quarante-quatre ans aujourd’hui. […] Quand j’ai grandi, dans les années 80 […], je pensais qu’on allait vers le progrès. Il faut se rappeler que Saint Nazaire a été rasée quasiment à 100% à la fin de la guerre. La ville a été reconstruite. Il y a une architecture, toujours des balafres et des cicatrices, encore des améliorations à faire. On ne doit pas oublier cette histoire. Ni le projet de la Libération, en 1945. Ce qui a émergé des ruines, c’était aussi un projet social ! Il m’arrive d’y penser quand je repars de Donges en longeant l’estuaire.
« C’est vrai qu’il y a une certaine fierté. J’ai envie de dire : Voilà, je travaille là… » ( Magali, employée au terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne )
Le terminal méthanier situé au bout d’une route en bord de Loire est un lieu paradoxal puisqu’il est à la fois exposé à tous les vents et strictement fermé au public. Qui veut pénétrer dans ce site Seveso doit y être invité, sinon, il n’entre pas. Tout juste compte-t-on, parmi les véhicules autorisés, le camion qui vient livrer la restauration méridienne – il faut bien nourrir les troupes… Tout véhicule qui entre en zone gaz doit être équipé d’un coupe batterie. Pas possible, non plus, d’entrer avec un smartphone.
[ Terminal Méthanier de Montoir-de-Bretagne, vu de Saint-Brévin. CC Wikimedia .]
Travailler dans un service de maintenance amène à intervenir à l’intérieur d’un bâtiment mais aussi à l’extérieur. Il fallait donc que je m’attende à sortir par tous les temps, qu’il pleuve ou qu’il vente. Et en Bretagne, au bord de la Loire, il y a beaucoup de pluie et de vent… Je me souviens d’un hiver particulièrement rigoureux où j’ai eu très froid et où j’ai été mise en réelle difficulté. Il n’y avait pas d’abri. Avec le vent de face, j’avais les bouts des doigts engourdis. Couverte de vêtements chauds et engoncée dans ma tenue de travail, je n’étais vraiment pas à mon aise. Quelles que soient les circonstances, la tenue de travail est obligatoire. Le Terminal méthanier traite du gaz naturel liquéfié à -160°, il faut faire attention à la brûlure froide ! Aussi, la double manche longue est impérative. En été, pas question d’aller travailler en tee-shirt. Donc vous avez votre tee-shirt à manche longue et votre veste par-dessus. Quand, alors employée dans les bureaux, je m’étais engagée dans cette formation de maintenance électrique, j’avais essayé de me projeter en me disant « Ça ne va pas être simple parce que, techniquement, tu pars de loin ». Mais à aucun moment je n’avais imaginé que ce serait aussi difficile de travailler dehors.
Quand j’ai fait ma reconversion, en 2009, je voyais ce changement d’un bon œil, d’abord parce qu’il me permettrait de travailler davantage en équipe. Dans le poste d’assistante de secrétariat que j’occupais auparavant, on était un petit noyau, mais le travail n’était pas exaltant et l’équipe était très réduite. Quand vous intégrez un service de maintenance, vous entrez dans une équipe, mais vous travaillez aussi avec l’ensemble des services. Cela crée plus d’interactions et d’échanges, peut-être aussi beaucoup plus de convivialité. L’ambiance d’un bureau est plus feutrée. Tout y est hiérarchisé, cadré, cloisonné, alors que le service de maintenance est beaucoup plus débridé. […]
J’occupe depuis peu de nouvelles fonctions, je suis maintenant à la fois administratrice salariée d’Elengy – filiale du groupe Engie qui regroupe les terminaux méthaniers – et administratrice salariée du groupe Engie. Jadis, quand vous arriviez chez Gaz de France, vous y entriez pour 30 ou 40 ans. On savait qu’on ferait notre carrière dans cette entreprise. Si mon parcours professionnel illustre encore cette conception, ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui pour les jeunes qui, même s’ils bénéficient du statut du personnel des industries électriques et gazières, arrivent en disant : « Aujourd’hui je suis là, mais demain je serai peut-être ailleurs… » Je pense que nos directions ont du mal à prendre conscience de tout ça. Aujourd’hui un salarié démissionne parce qu’il a eu une meilleure offre ailleurs. Ce phénomène n’existait pas, ou peu, auparavant. D’autres, suivant le même exemple, changent de vie, indifférents à l’histoire de Gaz de France, de la scission entre EDF et GDF, de la fusion avec Suez et des filialisations. Les nouveaux arrivants ne s’intéressent pas à ça.
Mes fonctions m’obligent à me déplacer sur Paris ; et, depuis la crise du Covid, je pratique aussi beaucoup le télétravail. Quel est, finalement, mon périmètre d’activité ? Certains jours, j’ai conscience de me diriger vers mon lieu de travail lorsque je monte dans ma voiture pour prendre la route en direction du terminal ou de la gare. Et d’autres fois, je me rends à mon travail quand je sors de ma cuisine pour aller dans mon bureau. Depuis Saint-Nazaire où j’habite, l’entrée dans le périmètre où se trouve le terminal méthanier se fait dès que je passe la grille et que j’arrive sur le parking. Il n’y a pas de transition, pas de sas. C’est assez « on-off », assez mécanique. Pourtant, je commence déjà à réfléchir à la journée au moment où je monte dans la voiture, où je tourne la clé de contact et où je me mets à rouler en me disant : « Aujourd’hui j’ai ça à faire… »
[ Pont de Saint-Nazaire, vu de la base sous-marine. CC Wikimedia .]
Juste avant de prendre la bretelle pour sortir de la voie rapide, j’ai le centre commercial sur la droite et là, en face, quand c’est bien dégagé… je vois le pont de Saint-Nazaire juste devant moi, parfois un peu encombré par la circulation. Et puis, sur la gauche, j’aperçois les trois réservoirs de GNL et un navire méthanier à quai. C’est vrai qu’il y a une certaine fierté. J’ai envie de dire : « Voilà, je travaille là… » Quand le soleil donne, c’est d’une réelle beauté. Il s’agit pourtant d’un site industriel. On y décharge du gaz, une énergie fossile… En ce moment, on a le gaz un peu honteux. Mais ce terminal est quand même un bel outil industriel.
* Propos recueillis et mis en récit par Pierre Madiot en janvier 2022.
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Jean-Paul , Jérémy et Magali est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
Le centre de culture populaire de Saint-Nazaire s'est associé à la Compagnie "Pourquoi se lever le matin !" pour continuer à recueillir des récits de travail dans la région nazairienne.
Entre France et Espagne, Inès Anrich, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université Lumière Lyon 2, analyse les conflits familiaux qui entourent l’entrée des jeunes femmes au couvent. À partir de cas concrets et de sources variées – presse, littérature, archives administratives et juridiques – elle montre comment la vocation est encadrée et peut être objet de contestations. L’ouvrage questionne ainsi les relations familiales et la place des jeunes filles dans une société patriarcale où les rapports entre familles, Église et institutions sont en négociations permanentes.
Nonfiction.fr : Votre travail porte sur les conflits autour de l’entrée en religion de jeunes filles. La vocation religieuse est alors encadrée et le consentement est au centre du processus. À partir de quand estime-t-on qu’il y a conflit ? Quelles sources sont mobilisables en France et en Espagne pour travailler sur ce sujet ? Quels mots sont utilisés pour dire le non-consentement ?
Inès Anrich : Les conflits familiaux autour des vocations religieuses féminines s’échelonnent selon toute une gamme, allant des réticences parentales rapidement surmontées, à l’irruption de pères au couvent, déterminés à récupérer leur fille, y compris par la force. Ils recouvrent également des trajectoires d’entrées en religion non ou peu consentie par les jeunes femmes elles-mêmes, sous l’effet de pressions familiales protéiformes (coercition directe, manipulations).
Pour documenter ces conflits, je m’appuie sur les archives d’institutions les ayant arbitrés, qu’elles soient publiques ou religieuses, et que leurs compétences s’exercent à l’échelle locale, nationale ou supranationale : gouvernements français et espagnol, préfectures, gobiernos civiles, diputaciones provinciales , diocèses, institutions vaticanes. Ces documents contiennent généralement le témoignage des parents, ainsi que des représentants de l’Église et des pouvoirs séculiers, mais la parole des filles y est rare, voire absente. Par conséquent, il est plus facile d’étudier le défaut de consentement quand il se situe du côté des parents, qui le manifestent de manière très claire, que lorsqu’il vient des filles, qui l’évoquent le plus souvent de manière allusive ou détournée. Pour désigner les formes de coercition parfois subies pour les convaincre de prononcer des vœux religieux, elles emploient des termes plus vagues, comme ceux de « pressions morales » ou encore de « respect humain » qui désigne, dans le vocabulaire du XIX e siècle, le sens des convenances sociales qui peuvent parfois s’imposer aux individus.
J’ai également dépouillé un vaste corpus de sources littéraires et journalistiques, afin d’examiner les représentations de la vie religieuse et de l’entrée au couvent dans l’imaginaire social. Enfin, j’ai consulté des sources juridiques (thèses de droit, manuels, textes de loi, traités) pour comprendre les cadres normatifs, civils et canoniques, dans lesquels s’inscrivaient ces conflits.
L’ouvrage s’articule autour de cas, étudiés en détail et qui s’éclairent les uns les autres. En quoi, cette « pensée par cas » permet une étude des contraintes qui entourent l’entrée en religion ? Quelles circulations observe-t-on entre France et Espagne ?
Pour écrire une histoire sociale de ces conflits familiaux, sans me limiter aux discours anticléricaux et catholiques autour de ces questions, j’ai essayé de documenter le plus grand nombre possible d’affaires de vocations peu ou pas consenties par la religieuse elle-même (très peu nombreuses) et d’entrées en religion combattues par des parents (bien plus récurrentes). Exhumer ces affaires a nécessité un travail patient et minutieux, notamment en Espagne où certaines archives ont été détruites et où l’accès à la documentation est moins aisé. Les cas que j’ai trouvés ne représentent vraisemblablement qu’une petite minorité de tous les conflits ayant entouré les entrées en religion des femmes au XIX e siècle, qui sont eux-mêmes infimes dans la masse des vocations féminines à cette période. Pour les analyser, j’ai utilisé les outils de la micro-histoire, qui m’ont aidée à mieux cerner les facteurs de ces affaires ainsi que leur inscription dans des contextes familiaux précis.
J’ai fait le choix de travailler sur deux pays, la France et l’Espagne, d’abord parce qu’ils sont tous les deux majoritairement catholiques et qu’ils sont reliés par des circulations nombreuses (textes littéraires, faits divers relatés dans la presse des deux pays, individus). Surtout, on trouve sous la plume de romanciers et de journalistes français le mythe de l’Espagne noire, soumise au joug d’une Église toute puissante. Sur le terrain de la vie religieuse féminine, cette légende noire se traduit par l’idée que les femmes espagnoles seraient tout particulièrement victimes d’enfermements monastiques. Pourtant, l’Espagne connaît plusieurs révolutions libérales au cours du XIX e siècle, au cours desquelles des mesures sévères sont adoptées contre l’Église, notamment à travers l’interdiction, à deux reprises, de toutes les entrées en religion. Ces dispositions n’ont pas d’équivalent dans le cas français et elles permettent de mettre en perspective les discours qui, en France, rejettent l’Espagne du côté de l’arriération et du cléricalisme.
Un cas notamment, l’affaire Ubao, retient l’attention, car d’affaire espagnole, sa médiatisation traverse les frontières. Pouvez-vous expliquer en quoi cette affaire est emblématique ?
En 1900, la fille d’une riche veuve de l’aristocratie madrilène, Adelaida Ubao, s’enfuit du domicile maternel pour entrer au couvent des Adoratrices Esclaves du Très Saint Sacrement. L’affaire connaît une politisation très forte, car la mère active ses réseaux pour dénoncer la fugue de sa fille et réclamer son retour, par voie de presse, mais aussi sur le terrain judiciaire. Son avocat et celui de la communauté religieuse sont des personnalités politiques de premier plan. Par ailleurs, le confesseur de la jeune fille est un jésuite, ce qui déchaîne les passions anticléricales. Quand l’affaire passe devant le Tribunal Suprême, la plus haute juridiction espagnole, est jouée pour la première fois la pièce Electra du célèbre écrivain Benito Pérez Galdos, qui s’est inspiré directement de l’affaire Ubao. La cour ordonne finalement qu'Adelaida, bien que majeure, soit restituée à sa mère, mais cela n’empêche pas l’agitation anticléricale de se poursuivre en Espagne, et jusqu’en France, où les journaux s’emparent également du cas. Cette affaire est exceptionnelle, par son ampleur et sa couverture médiatique, mais elle permet de saisir comment des dynamiques familiales et des tensions anticléricales peuvent conduire à considérer l’entrée en religion des femmes comme un problème.
La fiction comme la presse à succès du XIX e siècle font des vocations forcées un thème récurrent, porteur d’un imaginaire social fort. Pourtant, vous analysez un écart important entre fiction et réalité. Comment expliquer ce décalage ?
Dans la presse et la littérature, en France comme en Espagne, on trouve l’idée que les femmes ne consentent que rarement à leur entrée au couvent, soit parce qu’elles prononcent des vœux sous la contrainte de leurs parents, soit parce qu’elles le font par suite des manipulations de leur confesseur. Pourtant, dans mon corpus de conflits, je n’ai trouvé que 8 cas de vocations pas ou peu consenties, mais 99 affaires d’opposition des parents à l’entrée en religion de leur fille. Ce décalage s’explique d’abord par le fait que les vocations sont très abondantes au XIX e siècle et que les communautés n’ont pas vraiment intérêt à accepter des femmes qui ne souhaitent pas être là, et dont la présence risque d’être la source de perturbations et de difficultés. Par ailleurs, il s’agit d’une période au cours de laquelle la sortie de la vie religieuse est relativement facile. Pour autant, il ne faut pas donner l’impression qu’entrer au couvent est un geste émancipateur, par lequel on s’affranchit de sa famille… Même si elles ont laissé peu de traces dans les archives, les entrées en religion effectuées sous la contrainte ou par conséquent de pressions ont existé, et par ailleurs, des centaines de femmes quittent chaque année leur communauté pour retourner à la vie laïque, car l’état religieux leur est insupportable.
Votre ambition est plus largement d’« écrire l'histoire d'une démocratie qui se construit et qui contribue à réfléchir à la place du religieux dans les sociétés françaises et espagnoles du XIX e siècle ». En quoi le contexte politico-religieux influence-t-il les conflits, leur médiatisation et leur résolution, dans un siècle de libéralisme et de sécularisation des sociétés ?
Les fluctuations de l’anticléricalisme peuvent amener les autorités religieuses et séculières à coopérer autour de la résolution des conflits familiaux à propos des vocations religieuses féminines, ou au contraire à s’affronter pour l’emporter. En France, le cadre concordataire soumet globalement l’Église à la tutelle de l’État, ce qui incite généralement les évêques à la négociation, sauf dans les périodes de tensions exacerbées (début des années 1860, années 1880 à 1900). Il est toutefois rare que les autorités religieuses l’emportent contre les pouvoirs séculiers. En Espagne, le concordat est très différent et il laisse plus d’autonomie au personnel religieux, dont la marge de manœuvre est parfois réduite sous le poids de l’anticléricalisme. Si l’épiscopat sort victorieux, dans un premier temps, de certains conflits, l’explosion anticléricale de la fin du XIX e siècle s’avère coûteuse et l’oblige ensuite à des concessions. Le poids du contexte politique sur les conflits familiaux ne s’observe pas seulement à l’échelle nationale : certaines familles n’hésitent pas à mobiliser des foules contre les couvents, en activant des réseaux anticléricaux et libres-penseurs localement. J’ai également observé que les parents pouvaient avoir recours à un argumentaire anticlérical, que l’on trouve dans la presse ou dans des pamphlets, pour réclamer contre la vocation de leur fille.
Le XIX e siècle voit aussi une forte féminisation du catholicisme européen avec une entrée massive de jeunes filles en religion, dans un contexte plus général de redéfinition des normes familiales. En quoi la question de genre est-elle centrale pour appréhender ces conflits ?
Le genre a constitué un outil d’analyse majeur dans mon travail, d’abord parce qu’il s’agissait de comprendre les différences entre les trajectoires masculines et féminines. Si les femmes sont très représentées dans ces conflits familiaux, les hommes ont été bien plus difficiles à trouver. Cela s’explique à la fois par le fait qu’au XIX e siècle, en France comme en Espagne, le personnel religieux se féminise, par les attentes différenciées que les parents font peser sur les filles et les garçons, et sans doute aussi par une meilleure reconnaissance du consentement masculin. Les parents explicitent parfois le fait que leur fille ne remplit pas le même rôle familial que leur(s) fils, ce qui justifie à leurs yeux qu’elle renonce à son projet religieux.
La majorité des contestations de vœux provient des parents de ces jeunes filles. Qu’est-ce qui pousse les familles à réclamer le retour de leur fille ? Les raisons sont-elles différentes en France et en Espagne ou en fonction des origines sociales ?
La principale raison pour laquelle des parents contestent l’entrée en religion de leur fille a trait aux économies domestiques : ils ont besoin d’elle pour le salaire complémentaire qu’elle peut rapporter à la maisonnée, pour le travail domestique qu’elle effectue, pour les soins qu’elle apporte aux jeunes enfants ou aux parents vieillissants, ou encore pour le soutien affectif qu’elle peut représenter. Les parents peuvent également projeter pour leur fille un mariage dont ils pourront tirer des bénéfices. Ces stratégies familiales se déclinent selon l’origine sociale : dans les familles appartenant aux classes populaires, on a besoin de sa fille pour survivre, alors que dans la bourgeoisie et l’aristocratie, c’est davantage un soutien moral qui est attendu d’elle. En Espagne, la grande majorité des familles étudiées appartient aux couches les plus aisées de la population, ce qui donne un poids accru au facteur du care . Par ailleurs, certains parents agissent pour faire respecter l’autorité dont ils estiment disposer sur leur fille, ou encore par anticléricalisme. Enfin, le départ des filles pour le couvent peut aussi être motivé par les violences morales, physiques ou sexuelles qu’elles subissent parfois dans leur famille, et qu’elles cherchent à fuir.
Les procédures sont ensuite complexes et très variées. Quels acteurs et quelles échelles sont mobilisés dans l’instruction de ces demandes ? Quels mécanismes de régulation sont possibles ?
Le cadre juridique est déterminant. En France, le droit civil est très clair : les filles majeures peuvent entrer en religion sans le consentement paternel, mais pas les mineures, dont les parents peuvent alors porter plainte, ce qui entraîne l’intervention de la justice et des forces de l’ordre contre les communautés impliquées. En revanche, si leur fille est majeure, ils n’ont pas d’autre choix que d’entamer des démarches gracieuses auprès des autorités civiles ou religieuses, dont il est rare qu’elles aboutissent. Dans de rares cas, des pères peuvent tenter de se rendre justice par eux-mêmes en allant au couvent récupérer leur fille par la force. En Espagne, le cadre institutionnel est beaucoup plus complexe, car il existe six droits civils régionaux avant la promulgation du Code civil en 1889. L’âge de la majorité varie ainsi de 14 à 25 ans, de même que l’articulation entre le consentement paternel et l’entrée en religion. Cela se traduit par une cacophonie institutionnelle, qui conduit les parents à saisir parfois les autorités religieuses, dans d’autres cas la justice, ou encore les institutions locales, comme les gobiernos civiles ou les diputaciones provinciales.