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28.05.2026 à 11:00

Le racisme dans tous ses états

À l’heure où les discours et les déclarations racistes pullulent dans nos démocraties par la bouche d’intellectuels autoproclamés invoquant Darwin ou tout autre discours scientifique sorti de son contexte, l’historienne Delphine Peiretti-Courtis et la sociologue Élodie Edwards-Grossi reviennent sur trois siècles de théories racialistes. Longtemps portées par des médecins, ces théories ont permis de justifier autant l’esclavage que le génocide des Herero et des Nama. Si la science a depuis montré que la notion de race n’avait pas de sens, les logiques de déshumanisation et discours inégalitaires ne cessent de revenir. Plus qu’un travail d’histoire, les deux chercheuses montrent à quel point le racisme scientifique et médical est un fait social contemporain contre lequel il est difficile de lutter, puisqu’il s’appuie sur des décennies de stéréotypes contre lesquels il devient plus qu’urgent de se dresser.   Nonfiction.fr : Vous êtes respectivement sociologue et historienne, quel était l’intérêt pour vous de croiser vos approches et comment est né ce projet ? Delphine Peiretti-Courtis : Nous avons réfléchi à ce projet lors d’un séminaire de recherche dans lequel nous étions invitées toutes les deux. La discussion entre histoire et sociologie est donc née, pour nous, à partir de la question des liens entre race et médecine. Le constat de la pérennité, actuelle, de nombreux préjugés raciaux autour de la résistance à la douleur, apparus pendant l’esclavage et renforcés durant la colonisation, a nourri notre réflexion. Nous avons eu l’idée d’écrire un texte, qui s’est transformé en ouvrage, autour de la genèse de l’idée de race en médecine et de ses héritages dans les imaginaires et les pratiques de soin aujourd’hui. L’histoire permet, selon nous, d’analyser les racines des stéréotypes et discriminations racistes et les modalités de construction et de diffusion de ces savoirs, et la sociologie contribue ensuite à mettre en lumière les mécanismes et les rapports sociaux de la domination, dans une perspective plus actuelle. Il s’agit ainsi, par ce croisement disciplinaire, d’étudier les modalités de construction de la race, dans les sciences et notamment en médecine, et de mettre en exergue ses effets encore actuels dans nos sociétés et plus particulièrement au sein du corps médical. Élodie Edwards-Grossi : Là ou l’histoire permet de remonter à la genèse des théories sur la race en médecine et en sciences naturelles, les outils de conceptualisation de la sociologie permettent de travailler les questions de circulation et de résurgence de ces théories. Nous nous sommes par exemple intéressées à retracer les réseaux professionnels auxquels ces auteurs avaient accès. Ces réseaux permettent d’assurer une grande circulation à leurs théories, abondamment citées, et de voir leurs typologies triompher dans les arènes scientifiques, politiques et médiatiques. Sans livrer une analyse exhaustive de tous les écrits ayant essaimé depuis le XIX e siècle en France et à l’étranger sur le sujet de la race en médecine et en biologie, nous avons pu montrer qu’il existait des systématicités dans les modalités de circulation et de réappropriation de ces écrits, à travers les époques. Nous avons pu identifier que les médecins, biologistes et naturalistes qui soutiennent activement ce type d’argumentaire, visant à classer la population humaine et à la hiérarchiser, présentent un profil social et professionnel relativement similaire : des hommes, blancs, ayant acquis des positions universitaires prestigieuses, qui, tout en évoluant dans des réseaux professionnels bien établis, n’hésitent pas à sortir de leurs propres champs disciplinaires (en psychologie, médecine, biologie, zoologie) pour citer des écrits produits avec d’autres méthodes, et soutenant leurs prétentions idéologiques à partir de cas uniques dont ils généralisent les résultats.   Pour quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience, ce titre, « Le racisme scientifique et médical », peut sembler contradictoire. Quels liens historiques la science et la médecine entretiennent-elles avec le racisme ? Delphine Peiretti-Courtis : Les scientifiques, et notamment les naturalistes tels que Carl Von Linné au milieu du XVIII e siècle, inventent le concept de race humaine et divisent l’humanité en catégories raciales. Les inégalités sociales se voient ainsi naturalisées par les scientifiques. L’esclavage puis la colonisation sont alors légitimés par des scientifiques qui soutiennent l’idée d’une hiérarchie naturelle, raciale et biologique, des populations. Dans le sillage des naturalistes européens, ce sont des zoologistes, des botanistes, des médecins, des anatomistes, des chirurgiens, des biologistes et des anthropologues qui tentent de classer l’humanité en groupes raciaux. Les médecins, experts des corps, des âmes et des sociétés aux XVIII e et XIX e siècles, et producteurs de savoirs, jouent un grand rôle dans les recherches en raciologie et dans les classifications raciales qui s’érigent. Ils contribuent ainsi, largement, à produire des hiérarchies entre les groupes humains et à légitimer des entreprises politiques et économiques majeures telles que la colonisation pour les pays européens, ou l’esclavage et la ségrégation raciale aux États-Unis. Les médecins sont proches du pouvoir, en tant que détenteurs du savoir d’une part, mais également car ils intègrent souvent, eux-mêmes, les cercles politiques de leur temps, tels que Broca, Haeckel ou Cartwright, ou entretiennent des liens étroits avec les milieux politiques. Élodie Edwards-Grossi : Nous montrons dans le livre que l’arène scientifique a depuis longtemps facilité la circulation des théories inférant une prétendue différence biologique entre des groupes de populations humaines en sciences et en médecine. Cette circulation s’amorce entre le XIX e siècle et le début du XX e siècle, période durant laquelle il existait un consensus vis-à-vis des classifications naturalistes et hiérarchisantes organisées par des savants comme Buffon ou Paul Broca en France, ou encore Louis Agassiz ou Josiah Nott aux États-Unis. Ce n’est qu’au XX e siècle avec l’émergence de l’anthropologie sociale, ou encore avec la préparation des déclarations de l’Unesco sur la race entre les années 1950 et 1960, qui condamnent fermement les usages biologisant de la catégorie de race, que ces théories ont été marginalisées au sein des arènes scientifiques institutionnelles. Toutefois, l’on peut observer que certaines de ces théories, loin d’être des pseudosciences, puisque arrimées historiquement à des disciplines scientifiques relativement bien établies depuis le XIX e siècle, ont laissé des traces dans les enseignements voire dans la recherche fondamentale au sein de plusieurs disciplines : certaines publications sont, certes, tombées dans l’oubli mais d’autres ont continué d’être citées sur plusieurs générations. C’est le cas, par exemple, des travaux de J. Marion Sims, un médecin et chirurgien originaire de la Caroline du Sud, aux États-Unis, qui au XIX e siècle s’était abondamment exprimé sur la supposée résistance à la douleur des femmes noires esclavagisées, qu’il opérait sans anesthésie. Sims était encore reconnu pour l’ensemble de son œuvre dans l’ I nternational Urogynecology Journal en 2018, une revue médicale lue par les experts en urologie et en gynécologie du monde entier.   Certains de ces travaux ont été exhumés par des chercheurs plus contemporains, comme John R. Baker. Comment ces chercheurs assoient-ils leur légitimité et comment la communauté scientifique conteste-t-elle, ou non, leurs écrits ? Delphine Peiretti-Courtis, Élodie Edwards-Grossi : Dans son livre Race , publié en 1974, le zoologiste John R. Baker défend l’idée que des groupes humains définis en tant que « races » sont inégaux d’un point de vue biologique. Paradoxalement, Baker fait paraître son livre à une époque où la quasi-totalité de la communauté scientifique s’était rangée derrière les déclarations de l’Unesco. Baker livre une pensée anachronique, se mettant en quête de preuves matérielles et visibles de la réalité biologique de la race, qu’il traque sans relâche dans toutes les parties du corps, s’inspirant des travaux en craniométrie et des taxinomies employées par William Ripley et Armand de Quatrefages au XIX e siècle, alors même que leurs écrits n’étaient plus cités par leurs pairs contemporains. Dans le livre, nous montrons que Baker ne cherche pas nécessairement à gagner la reconnaissance de ses confrères. En retraite au moment de la publication du livre et n’ayant pas gravi tous les échelons professionnels qui lui auraient permis de devenir professeur en chaire à l’université d’Oxford, où il enseignait depuis les années 1930, Baker s’affranchit des normes de citations en vigueur dans sa discipline puisqu’il renoue avec des travaux battus en brèche et sans grande légitimité scientifique. Ce faisant, Baker revendique une position de neutralité scientifique et voit d’un mauvais œil les travaux en sciences sociales, et notamment en anthropologie sociale et en sociologie insistant sur les effets sociaux du racisme, allant même jusqu’à se considérer comme victime de cette nouvelle bien-pensance. De manière parallèle, il se tourne vers des cercles politiques où ses théories ont une bien meilleure chance d’être diffusées, notamment la South Africa Society, qui dans les années 1970 soutient depuis Londres le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Cette tension, entre revendication d’une forme d’apolitisme, appui sur des réseaux académiques bien définis, usage de stratégies d’auto-victimisation voire dénigrement des sciences sociales et des cercles scientifiques ne lui étant pas acquis, rappelle la trajectoire d’autres scientifiques ayant été déchus de leurs titres universitaires pour leur soutien à des théories similaires, mais continuant, à se présenter vis-à-vis du grand public comme des experts de leur domaine : on peut citer l’exemple du politologue Tatu Vanhanen et du psychologue Richard Lynn, qui, après la parution d’écrits relatant une soi-disant inégale répartition de l’intelligence dans la population humaine, classée par groupes ethno-raciaux, ont vu leurs théories être âprement critiquées par leurs pairs universitaires. Cet opprobre ne leur avait cependant pas barré la route pour continuer à faire parler d’eux et de leurs théories dans les médias et en ligne.   Ces théories, et ceux qui les portent circulent d’un pays à un autre, notamment pour être légitimées. Quels pays apparaissent comme des relais dans la diffusion de ces travaux ? Delphine Peiretti-Courtis : Nous avons étudié, dans notre ouvrage, les circulations internationales des théories raciales aux XIX e et XX e siècles, et nous avons constaté, au fil de nos recherches, que les pays impérialistes étaient en relation les uns avec les autres, produisaient des savoirs sur les races humaines, s’échangeaient des thèses, des méthodes et des outils destinés à faire avancer ces connaissances raciologiques. Au-delà des méthodologies et des modalités de production des savoirs qui étaient similaires, car les chercheurs de ces différents pays s’imitaient et se citaient les uns les autres, les mises en œuvre concrètes de ces théories étaient également identiques. De la France à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l’Allemagne, au Canada, à l’Afrique du Sud ou encore au Japon, l’impérialisme a nourri les travaux scientifiques sur les races humaines et ces recherches ont permis, ensuite, de légitimer des projets politiques et économiques, l’exploitation, la conquête et la soumission de peuples définis comme inférieurs par la science. Élodie Edwards-Grossi : Ces théories ne se diffusent néanmoins pas partout et à toutes les époques de manière égale. Dans le livre, nous montrons l’existence de canaux de diffusion spécifiques des théories prônant le différentialisme racial en médecine et en sciences selon des contextes linguistiques et à des moments historiques particuliers : par exemple, entre la Louisiane et Paris au XIX e siècle, ou encore, entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre au XX e siècle. Le cas de la Louisiane illustre bien cette double disposition. Premièrement, les nombreux échanges entre les médecins de la Nouvelle-Orléans et Paris s’expliquent par le fait qu’il s’agit de deux villes francophones. Deuxièmement, ces échanges débutent juste avant l’abolition de l’esclavage en Louisiane, dans un contexte où les théories médicales vont asseoir la légitimité du régime esclavagiste, venant défendre la supposée inégalité des races, à une époque où l’esclavage est profondément remis en question par les États du Nord, qui sont des États libres. À Paris, les théories sur la fièvre jaune qui ont été fondées dans le contexte louisianais vont être reprises par des médecins investis dans la conquête coloniale dans des territoires comme la Martinique, où ils sont appelés à statuer sur la santé et l’efficacité de la main-d’œuvre indigène. Les deux contextes et climats vont d’ailleurs sans cesse faire l’objet de parallèles dans les revues médicales, afin de déceler si les travailleurs martiniquais peuvent tomber malade ou se montrer résilients face à la maladie. Leurs états sont alors scrutés et comparés à celui des personnes noires en Louisiane affrontant des épidémies de fièvre jaune dans les années 1950. On voit bien ici en quoi la circulation internationale de ces théories sous-tend l’organisation de l’exploitation de la force de travail des travailleurs esclavagisés et colonisés, dans des contextes toutefois différents.   L’ascension du conservatisme social et politique provoque la multiplication de déclarations racistes liant le racisme à des critères relevant du champ médical, comme Donald Trump qui affirmait que la venue de sans-papiers empoisonnait le sang étasunien. Dans quelle mesure ce genre de déclarations sert-il des projets politiques radicaux ?  Delphine Peiretti-Courtis : Les liens très étroits noués entre la science et le politique au cours des XIX e et XX e siècles ont contribué à la légitimation de projets de grande ampleur, tels que l’esclavage et la colonisation orchestrés par les puissances impérialistes européennes, l’Apartheid en Afrique du Sud, la ségrégation raciale aux États-Unis, le génocide des Hereros et des Namas dans le Sud-Ouest africain (Namibie actuelle), puis celui des Juifs et des Tziganes en Europe, ou encore des pratiques eugénistes et des expérimentations médicales diverses, telles que celles pratiquées dans l’unité 731 en Mandchourie, sous le prétexte de la race et avec l’aide de la science. Si l’Histoire a révélé, à plusieurs reprises, les effets tragiques de ces relations entre la science des races humaines et le pouvoir, le temps présent nous montre que ces liens n’ont hélas pas entièrement disparu. Certains scientifiques tentent, dans chacune des aires géographiques dans lesquelles la raciologie a été développée de manière approfondie, de faire revivre cette science déchue. Et ils trouvent face à eux des idéologues et des politiciens avides de ce type de savoirs supposé justifier, sous le sceau, jugé irréfutable, de la science, les inégalités sociales, et qui légitime le rejet, l’exclusion ou la soumission de certains groupes. Élodie Edwards-Grossi : L’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2016 a été accompagnée d’une banalisation du racisme ordinaire dans la société, y compris dans la parole présidentielle. Durant toute la campagne présidentielle et après son élection, puis sa réélection en 2025, Donald Trump a multiplié les métaphores qui s’appuient sur la biologisation et l’animalisation pour désigner les personnes qu’il prend pour cible, notamment les personnes sans-papiers et issues de l’Amérique centrale et latine. Ces métaphores s’appuient sur un imaginaire racial qui a été préalablement façonné par la science et la médecine au XIX e siècle. L’élection de Trump a aussi donné une nouvelle visibilité aux groupes de nationalistes et suprémacistes blancs aux États-Unis, qui ont connu un regain d’activité après 2016. On se souvient par exemple de la marche à Charlottesville « Unite the Right » en août 2017 et du meurtre d’Heather Heyer en Virginie, qui a été tuée par un suprémaciste blanc lors d’une contremanifestation. Les suprémacistes blancs ne sont d’ailleurs pas indifférents aux théories racistes autrefois constitutives des arènes scientifiques institutionnelles. Ils puisent dans ces théories qui prônent l’inégalité entre divers groupes de populations humaines pour soutenir leur projet idéologique. Les sociologues Aaron Panofsky, Kushan Dasgupta et Nicole Iturriaga montrent qu’ils disséminent leurs fausses croyances et leurs préjugés sur des blogs en ligne en imitant le format et le contenu des publications scientifiques et en citant des auteurs controversés comme Arthur Jensen ou J. Philippe Rushton. Ces derniers n’ont cessé de promouvoir des explicitations héréditaires aux différences comportementales en utilisant la notion de race pour qualifier des groupes humains. Ces exemples montrent que ces groupuscules reprennent à leur compte ces courants scientifiques dévoyés et à présent battus en brèche, tout en encourageant le brouillage entre celles-ci et la science institutionnalisée.   Vous citez plusieurs exemples contemporains de racisme scientifique, notamment en introduction. Pour chacune d’entre vous, quel est celui qui révèle le plus la résurgence des théories racialistes ? Delphine Peiretti-Courtis : Les théories sur les liens entre les groupes humains et le QI sont celles qui révèlent, selon moi, le plus cette résurgence des croyances racialistes car ce sont les recherches les plus vives aujourd’hui ; parallèlement à celles menées en génétique des populations et dévoyées par des suprémacistes et autres adeptes du retour de la race biologique. En 2007, l’ancien prix Nobel de médecine, James Watson, co-découvreur de l’ADN, énonçait dans le journal Times que les politiques d’aide à destination des pays africains étaient inutiles sous le prétexte, erroné, que le QI des Africains était inférieur à celui des Caucasiens, faisant ainsi renaître la science des races et de l’intelligence. Si la craniologie et les mensurations des crânes ont disparu, les études sur le QI semblent être leurs héritières. Richard Herrnstein et Charles Murray, J. Philippe Rushton ou Arthur Jensen, sont des psychologues et politologues, qui ont publié, dans les années 1990-2000, des articles et ouvrages soutenant l’idée de l’origine génétique de l’intelligence et de ses distinctions raciales. Exclus de la communauté scientifique, ils sont pourtant soutenus, jusqu’à nos jours, par de nombreux théoriciens qui défendent une science qui ne se soumettrait pas à l’idéologie « égalitariste » et qui reconnaîtrait l’existence d’inégalités raciales du point de vue de l’intelligence. La résurgence des thèses racialistes des pionniers de la craniologie au XIX e siècle, tels que Broca, en France, ou Morton aux États-Unis, est donc clairement à l’œuvre. En Europe, ces réutilisations à des fins idéologiques, pour servir des idées ou des partis d’extrême droite, sont également fréquentes, notamment sur Internet, par le biais d’articles supposés scientifiques dans certains sites tels que Breizh-info, site web d’extrême droite qui se présente comme un média breton indépendant, qui détourne les études de généticiens pour soutenir l’idée de l’existence de races humaines biologiques, qu’ils présentent comme inégales, et qui diffuse les théories ouvertement racistes de scientifiques, tels que Richard Lynn, Edward Miller ou bien Edward Dutton. Élodie Edwards-Grossi : Bien que ces théories sur l’intelligence soi-disant différentielle des populations ne manquent pas d’être âprement dénoncées, à juste titre, lorsqu’elles reviennent dans l’espace médiatique, elles ne constituent que le sommet de l’iceberg. Certes, elles préfigurent la partie la plus facilement identifiable de la science raciste. Mais le vrai combat porte sur le poids, toujours opérant, des stéréotypes raciaux en médecine qui provoquent des différences de traitement dans les prises en charge des personnes issues des minorités ethno-raciales par rapport aux personnes blanches. Les théories à combattre sont celles qui irriguent toujours les prises de décision, les pratiques des personnes soignantes lorsque confrontées à des personnes issues des minorités, dans les consultations à l’hôpital, à domicile ou en cabinet libéral. Par exemple, les théories sur la soi-disant résistance à la douleur de certains groupes de populations ont toujours libre cours dans les hôpitaux et les cabinets de consultation. En France, on parle de syndrome méditerranéen : il s’agit de la croyance erronée en une exagération de la douleur chez les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Cette fausse croyance débouche sur la formation de pratiques discriminatoires, qui entérinent des prescriptions médicamenteuses différentielles, la patientèle issue de ces groupes n’étant pas alors traitée avec les mêmes doses d’antidouleurs que les personnes blanches. De tels stéréotypes produisent un effet concret sur les trajectoires de vie et de mort des individus, entérinant ce que la sociologue Colette Guillaumin exprimait si justement : si la réalité de la race n’existe pas, elle « produit pourtant des morts ».
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27.05.2026 à 10:00

Une histoire populaire de la nature : entretien avec François Jarrige

Les luttes environnementales ne sont pas un phénomène récent. Longtemps reléguées aux marges du récit historique dans un XIXe siècle qui s'industrialise et se modernise, elles apparaissent, sous le regard de François Jarrige, comme des mobilisations anciennes, souvent l'apanage des classes populaires, menacées directement par la transformation des territoires, lieux de vie et de subsistance.  François Jarrige est maître de conférences à l'université Bourgogne Europe. Co-auteur notamment de  Nature en Révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 1 , il travaille sur les enjeux écologiques et sociaux. Il revient avec nous sur son dernier ouvrage Verts de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France .    Nonfiction : Votre livre montre que des luttes environnementales populaires existent dès le XIXe siècle, bien avant que l'écologie ne devienne un mot. Comment expliquez-vous que cette mémoire ait été à ce point refoulée – et à qui profite cet oubli ? François Jarrige : Si on entend par lutte environnementale un conflit ou une mobilisation visant à défendre certains usages d’un milieu, ou à s’opposer à des aménagements qui le transforment et le menace, alors les luttes environnementales ont évidemment une longue histoire. Dans les sociétés rurales anciennes, l’accès à l’eau propre, aux forêts et aux ressources naturelles provoquait déjà de nombreux conflits entre des communautés paysannes, des riverains, l’Etat ou des acteurs économiques qui s’efforcent d’accaparer les ressources pour leur besoin. Ces conflits s’accroissent à partir du XIXe siècle sous l’impact de l’industrialisation, du rôle croissant de l’Etat et des inégalités d’accès aux ressources naturelles. Si ces conflits ont assez peu retenu l’attention c’est d’abord en raison de leur aspect local, de leur contradiction apparente avec une certaine conception du progrès et de la modernité identifiée à la mobilisation des ressources naturelles au service de la croissance économique. Ces mobilisations étaient d’abord perçues comme celles de propriétaires égoïstes, alors que l’écologie aurait surtout été une préoccupation des plus riches ou des conservateurs. Mais la situation était en réalité plus complexe, diverse et ambiguë comme tente de le montrer cet essai qui s’efforce de replacer certaines de nos préoccupations contemporaines dans une plus longue durée. Vous insistez sur les alliances improbables qui ont souvent rendu ces luttes efficaces : paysans et chasseurs, nationalistes corses et naturalistes, femmes bretonnes et militants anti-nucléaires. Ces coalitions hétéroclites sont-elles transposables aujourd'hui, à une époque où les identités politiques sont si clivées ? La nature des luttes environnementales, toujours inscrites dans des lieux et des milieux situés, favorise ces alliances improbables car le désir de protéger un espace naturel peut être porté par des motivations très différentes et des catégories d’acteurs hétérogènes. Ces coalitions hétéroclites sont particulièrement nombreuses et acquièrent une visibilité inédite dans les années 1970, mais elles sont bien plus anciennes. Par exemple dans les années 1920 l’opposition à des cimenteries dans le Midi agrège des vignerons, des paysans et des poètes célébrant les paysages provençaux. Elles existent encore aujourd’hui, à l’image des luttes contre certains projets d’éolien agrégeant des naturalistes soucieux de préserver la biodiversité, des chasseurs se mobilisant pour leur territoire de chasse, des propriétaires voulant maintenir leur confort et leurs paysages familiers, et des militants anticapitalistes opposés au gigantisme de projets industriels portés par la spéculation. Alors que beaucoup ne cessent d’opposer de façon caricaturale paysans, écologistes et ouvriers, ou encore citoyens et militants, seuls leur alliance peut renverser le rapport de force et permettre de tracer des chemins d’une émancipation qui serait à la fois sociale et écologique. Votre récit signale l'émergence, dans les années 1990, d'une criminalisation progressive des mouvements écologistes. Comment l'historien que vous êtes analyse-t-il la répression actuelle des Soulèvements de la Terre – dont vous avez vous-même soutenu l'existence juridique – dans cette longue durée ? C’est une question particulièrement importante et complexe, et cet essai historique est d’ailleurs né dans la foulée des évènements de Sainte Soline et de l’intense répression qui a suivi en 2023. La répression des mobilisations environnementales n’est évidemment pas récente, mais elle s’accentue depuis quelques années, tout en variant beaucoup selon les territoires et les contextes. Les périodes de relance modernisatrice et de consensus productiviste favorisent la répression tant les luttes écologistes effraient ceux qui veulent aménager les territoires au service de la croissance. Aujourd’hui tout le monde se revendique de l’écologie, la transition écologique est même parfois réduite à la relance du nucléaire ou de l’industrie minière pour accompagner l’électrification, dès lors les conflits environnementaux qui tentent d’enrayer ces projets sont décrits comme une menace pour la nation. Mais il existe plusieurs écologies concurrentes et rivales, une écologie par en haut, technocratique et technolutionniste, et une écologie sociale davantage attentive aux modes de vie, à la sobriété et à l’égalité. C’est dans ce cadre qu’il est possible de comprendre l’intense répression actuelle : les luttes environnementales les plus radicales et massives apparaissent à beaucoup d’intérêts privés comme des freins à la croissance et à la modernisation à base de taux de profits, de grandes infrastructures, d’activités polluantes, d’extractivisme forcené, encore présentés comme inéluctables dans le contexte de compétition internationale et de relance des tensions géopolitiques… L'écologie des classes populaires du XIXe siècle était fondée sur la défense de la subsistance. Celle du XXIe siècle est souvent présentée comme une affaire de survie planétaire. Ce changement d'échelle – du local au global – est-il un enrichissement ou aussi une perte, notamment celle du lien concret entre un territoire et ses habitants ? En réalité, cette vision schématique et évolutive, du local au global, si elle n’est pas fausse, oublie que ces dimensions coexistent plus qu’elles ne s’affrontent et ne se succèdent. Dès le XIXe siècle, à côté des multiples luttes locales au quotidien portées par la défense des moyens de subsistance concret, émerge aussi une série d’alertes plus globales sur l’avenir du monde et les risques globaux. Et aujourd’hui, à côté des discours écologistes et scientifiques sur la terre, les écosystèmes, et les dimensions globales de la crise environnementales que nous vivons, les conflits portent toujours sur des enjeux très locaux et la préservation d’un milieu de vie. Avec la contamination généralisée aux métaux lourds, Pfas et autres toxiques qui prolifèrent, la question environnementale est par ailleurs toujours, hier comme aujourd’hui, une question de survie locale, de subsistance, sans doute plus dans les pays du sud où se maintient une petite paysannerie dynamique que dans le nord industrialisé et consumériste. L’une des forces de l’écologie est précisément de nous obliger à tenir ensemble des milieux situés et localisés, des corps organiques singuliers, et les grandes dynamiques globales qui ne cessent de les remodeler. Notes : 1 - vol. 1, La Découverte, 2025
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23.05.2026 à 10:00

« Lucie de Lammermoor » de Gaetano Donizetti

À l’Opéra Comique, cette nouvelle production de Lucie de Lammermoor de Gaetano Donizetti s’impose comme un moment de théâtre musical d’une intensité rare, où la tragédie romantique retrouve une brûlante actualité. Dans cette version française, loin d’être une simple traduction, l’œuvre révèle toute sa singularité dramatique, comme un miroir tendu à une société traversée par la violence et la contrainte des corps et des cœurs. Dès les premières mesures, la direction de Speranza Scappucci galvanise les forces de l’orchestre et du chœur, faisant surgir une tension presque palpable. Le travail sur les couleurs et les respirations épouse idéalement la langue française, redonnant à la partition une clarté et une urgence saisissantes. Sous cette baguette inspirée, la musique semble respirer avec les personnages, accompagnant leurs élans comme leurs fractures intimes. Le cœur battant de la soirée demeure sans conteste Sabine Devieilhe, dont la prise de rôle s’impose comme un événement. Sa Lucie, fragile et incandescente, déploie une ligne vocale d’une pureté sidérante, capable de suspendre le temps. La fameuse scène de folie atteint ici une dimension presque irréelle : la virtuosité n’y est jamais gratuite, mais toujours au service d’une vérité dramatique bouleversante. Autour d’elle, la distribution se montre remarquablement engagée, chacun sculptant son personnage avec une intensité dramatique constante. Les interactions, tendues à l’extrême, donnent au drame une cohérence quasi-cinématographique, renforcée par une mise en scène qui ose confronter frontalement la violence sous-jacente de l’œuvre. Léo Vermot-Desroches campe ainsi un Edgard d’une ardeur juvénile, presque à vif : la voix, claire et tendue, épouse idéalement la ligne belcantiste tout en laissant affleurer une urgence dramatique poignante. Son dernier acte, loin de tout héroïsme convenu, devient un moment de désespoir brut. Dans le rôle d’Henri, Étienne Dupuis impressionne par l’autorité naturelle de son émission et la densité de son incarnation. Son chant sculpté, à la fois noble et tranchant, donne au personnage une dimension politique presque terrifiante : ce n’est pas un simple frère tyrannique, mais un homme enfermé dans une logique de domination dont il ne peut s’extraire. La grande révélation vient peut-être d’Edwin Crossley-Mercer en Raimond. Loin d’une figure secondaire, il impose une présence vocale et scénique d’une profondeur rare. Sa ligne, d’une noblesse grave, installe une ambiguïté troublante : guide spirituel ou complice passif de la violence ? Cette tension innerve chacune de ses interventions, donnant au personnage une véritable épaisseur morale. Le reste de la distribution n’est jamais en retrait. Sahy Ratia compose un Arthur glaçant de correction, presque clinique, dont la froideur sociale renforce la violence du mariage imposé. Yoann Le Lan, en Gilbert, apporte une présence sombre et incisive, moteur discret mais essentiel de la mécanique dramatique. Certes, certaines options scéniques d’Evgeny Titov flirtent avec une esthétique de l’excès, mais elles participent paradoxalement à l’expérience globale : celle d’un spectacle qui refuse le confort et choisit l’impact. Au sein d’une esthétique souvent implacable, la mise en scène laisse surgir çà et là des éclairs d’invention particulièrement marquants. Au cœur du deuxième acte, par exemple, alors qu’Henri s’efforce de convaincre Arthur Bucklaw du consentement de Lucie, l’espace scénique se transforme subtilement : à l’arrière-plan apparaît la jeune femme, brisée, enfermée dans un face-à-face avec de hauts miroirs ternes, comme piégée dans sa propre détresse. Plus tard, dans la scène de folie, un autre geste frappe par sa force inattendue : au lieu d’une rupture totale, Lucie vient chercher refuge auprès de son frère dans un ultime élan. Ce rapprochement, presque incongru au regard de la violence qui les oppose, dévoile fugitivement une forme de lien enfoui, une douceur fragile qui rend la tragédie encore plus poignante. Opéra Comique. Du 30 avril au 10 mai 2026
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20.05.2026 à 16:00

Saint-Nazaire au travail : la solidarité est aussi un travail

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Claire, salariée à « La Fraternité », Enoch, militant associatif, et Marie, assistante sociale à la communauté d’Emmaüs. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Ici, accueillir, c’est dans l’ordre des choses » ( Claire, salariée à « La Fraternité » ) « La Fraternité » est une association de Saint-Nazaire, d’obédience protestante, qui assure un accueil de jour pour des personnes en grande précarité ou en grand isolement : des gens de la rue qui vivent dans des parkings souterrains, dans des squats dispersés à travers la ville ou qui se regroupent sur le parvis de la gare toute proche de nos locaux. Certains campent sur des terrains en se cachant. Nous accueillons aussi des personnes âgées très isolées ou des personnes en difficulté psychiatrique pour qui c’est un peu la sortie de la journée. On ne sait pas toujours ce qui leur est arrivé ; d’ailleurs, on ne le leur demande pas. Ce sont parfois des gens malades, victimes d’addictions, notamment à l’alcool, ou de troubles divers. Par exemple, en ce moment, on accueille un monsieur qui, tout en suivant une chimiothérapie à l’hôpital de jour, vit dans la rue avec son chien. Un jeune majeur, victime de multi-traumatismes liés à l’exil, est lui aussi dans la rue ; ce qui, comme pour tous ceux qui sont dans la même situation, ne fait qu’aggraver sa grande fragilité psychologique. Sur la quarantaine de personnes accueillies chaque matin de huit heures à midi, sauf le mardi, la moitié sont des sans abri. […] Mon travail de salariée est de coordonner l’action de tous les bénévoles : organiser, structurer, accompagner les équipes pour qu’elles réfléchissent à ce qu’elles font, à pourquoi elles le font et à comment elles ont envie de le faire. […] Notre vocation n’est pas de mettre en place des dispositifs de réinsertion. Si on peut aider les gens dans la difficulté, on le fait. À partir de là, ils cheminent… ou pas. Il n’y a aucune obligation de cheminer. S’ils ne veulent donner ni leur nom ni leur prénom, ils ne le donnent pas. Simplement, ils peuvent venir dans ce lieu vivant et ouvert sans autre obligation que de se conformer au cadre que nous mettons en place : respecter les autres, se soumettre aux règles de fonctionnement pour le petit-déjeuner, pour la douche… Et, avant tout : pas de violence. Or, les tensions entre SDF sont fréquentes parce que la nuit il se passe des choses qui peuvent être féroces… Et « la Frat’ » est l’endroit où ils arrivent tous les matins. Donc nous sommes un peu en première ligne. En cas de problème, on essaie de temporiser. Si ça s’envenime, on demande aux gens concernés de quitter les lieux. C’est la condition pour que les autres se reposent, reprennent des forces… Chacun accepte sans trop de difficulté. […] Après avoir travaillé à Lyon et à Toulouse, j’ai été très étonnée, quand j’ai débarqué à Saint-Nazaire, de l’accueil réservé aux exilés qui arrivaient à la suite du démantèlement de la « Jungle de Calais ». C’était en 2016, dans le cadre de la crise qu’on a appelée « crise de l’immigration », et qui était plutôt une « crise de l’accueil ». La mairie de la ville avait alors proposé 200 places d’hébergement dans des logements sociaux. Ce qui était considérable pour une ville de cette taille. Je me suis renseignée, j’ai lu les articles de journaux et, devant cette arrivée de demandeurs d’asile, je n’ai vu aucun signe d’un quelconque branle-bas de combat anti-immigré de la part d’une fraction ou d’une autre de la population. Au contraire, toutes les associations se sont mobilisées et ont adapté leur activité pour faire face à cet événement qu’il fallait organiser. Dans une commune voisine, de l’autre côté de l’estuaire, un centre d’accueil et d’orientation s’est ouvert l’année d’après pour 40 à 50 personnes dans un vieux village-vacances qui n’était plus aux normes. Ça a fait toute une histoire… Même dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, où j’ai vécu, et où une part très importante de la population est issue de l’immigration algérienne, les réactions à ce type d’accueil ne sont pas comparables avec ce qui se passe ici. Il me semble, d’après ce que j’entends, lorsque je parle aussi bien aux anciens qu’à ceux qui font partie de la génération d’après-guerre ou aux plus jeunes, qu’il y a, à Saint-Nazaire, une sorte d’inconscient collectif qui s’est construit autour de la guerre. Cette guerre est dans toutes les têtes, même dans celle de ceux qui n’ont pas vécu les bombardements. Elle a marqué les familles, la ville, l’architecture, le territoire. Aujourd’hui encore, les gens parlent de la « poche de Saint Nazaire », et les petits enfants connaissent cette partie de l’histoire. Au-delà des sensibilités politiques, cette expérience a laissé des traces chez tous les habitants, comme un traumatisme. Depuis, il y a une sorte de consensus qui fait qu’il faut accueillir ceux qui fuient la guerre. C’est dans l’ordre des choses. Ça s’inscrit dans une histoire. Aujourd’hui, à Saint-Nazaire, que vous veniez de n’importe où, vous êtes accueilli. Ici, ça va, ça vient. Les gens entrent, arrivent, repartent et c’est normal. C’est peut-être aussi lié au port, aux Chantiers, à la densité du réseau associatif que je trouve très importante. Ça ne surprend personne qu’il y ait des étrangers. Ça donne une ville très dynamique qui est complètement à l’opposé de l’image qu’elle laisse quand on la traverse. Il faut la connaitre et l’apprivoiser. Le soir par exemple, il n’y a personne dans les rues mais il faut comprendre à quels endroits les gens se rencontrent. Plus je vis ici et plus je trouve cette ville chaleureuse.   Hébergement solidaire  ( Enoch, militant associatif ) Quand P. a débarqué en 2019 à la « maison du peuple » de l’avenue Albert de Mun qui servait de point de ralliement au mouvement des Gilets Jaunes, il était mineur et sans domicile fixe. Il avait été mis à rue par sa tante et il est arrivé avec le flot de ceux qui disaient : « On n’arrive pas à boucler les mois, on est dans une situation désastreuse. » Il y avait là des gens qui vivaient dans des voitures, dans la rue, beaucoup de jeunes. On n’a pas supporté l’idée que, le soir, on devrait fermer la porte de la maison qui nous servait de lieu de ralliement, en disant à ces gens d’aller dormir dehors et de revenir quand on rouvrirait le lendemain matin. Donc on a aménagé des chambres : « Installez-vous… » […] Rapidement […] s’est imposée l’idée d’occuper deux maisons propriétés de la ville de Saint-Nazaire pour loger ceux qui en avaient besoi n . Ces maison étaient abandonnées depuis des années et ne faisaient l’objet d’aucun projet immobilier. C’est ainsi que l’occupation et la création des Maison d’Hébergement Solidaire ont eu lieu. Le but était de réunir, sur le mode de la cogestion, des gens de Saint-Nazaire et des personnes sans logement pour rénover ces habitations-là et les gérer dans l’idée d’un hébergement d’urgence stabilisé. […] Il fallait trouver la façon dont on pourrait assurer l’alimentation, la fourniture des produits d’hygiène, de ménage… Comment envisager une activité de subsistance économique, comment inscrire les plus démunis dans des réseaux d’associations pour accéder aux soins, pour bénéficier de soins vétérinaires pour leurs animaux de compagnie ; comment les accompagner dans leurs démarches administratives, les guider dans leurs parcours de demandeurs d’asile, de déboutés de demandes d’asile, de sans-papiers. Dans le même temps, le collectif menait les chantiers de rénovation : isolation, enduits, cloisonnement, pose de menuiserie, fabrication d’escaliers. […] En septembre 2022, la mairie a obtenu l’expulsion des seize occupants des maisons d’hébergement solidaires afin de construire à la place des logements sociaux. Les personnes qui y étaient hébergées ont été recueillies pendant quinze jours dans un campement que le collectif a installé près de l’église Saint-Gohard. Soutenu par le Secours Catholique, le Secours Populaire, l’association Droit au Logement et les associations locales, nous avons alors sollicité l’État et la municipalité. Quand les services de la mairie ont commencé à nous ouvrir leur porte, on a rédigé un dossier pour proposer de nouvelles solutions d’hébergement. Dans ce dossier, on a recensé toutes les personnes qui en avaient besoin, et récapitulé tous les systèmes de convention de commodat et de mise à disposition de maisons et de bâtiments pour héberger des personnes dans la précarité. On a rappelé qu’il est dans l’obligation et dans les pouvoirs du maire ou du sous-préfet de faire la réquisition. En l’occurrence, il n’y avait même pas besoin d’engager cette procédure puisque les logements que nous proposions appartenaient à la ville. En définitive, une maison a été trouvée dans le quartier de la gare, là où la municipalité est en train de racheter tous les bâtiments en vue de réaliser, dans quelques années, une coulée verte. C’est une maison qui est en très bon état. Cette fois, ce sont les services de la mairie qui ont réalisé les quelques travaux nécessaires pour la rendre provisoirement habitable. Au bout du compte, les seize personnes qui occupaient les précédents locaux d’hébergement solidaire sont mises à l’abri, mais le collectif reçoit toujours des sollicitations de la part d’autres sans-abri et parce qu’il doit continuer à suivre ceux dont il s’est déjà occupé.[…] Depuis 2019, l’action du collectif n’a pas cessé. Nous avons vu grandir P. C’est maintenant un jeune adulte qui se trouve toujours confronté à la précarité et qui est guetté par les menaces de la rue. Car, même s’il peut profiter des actions des différentes structures qui existent dans la ville, prendre une douche et un petit déjeuner à la Fraternité, bénéficier d’un accompagnement social, fréquenter le restaurant « Le trait d’union » tenu par l’ASC (l’Association Solidarité Créations), être hébergé dans un logement provisoire que notre collectif a obtenu, il peut toujours être exposé à des phénomènes de bandes et d’exclusion qui sont capables de déraper dans des épisodes de violence incroyables. Récemment, une personne est tombée dans le coma à la suite d’une baston. Pendant les deux semaines où les expulsés de la maison du peuple étaient sous tente, un autre sans-abri est arrivé pendant la nuit avec un marteau pour leur taper dessus. Un de ceux qui campaient s’est défendu, et ça s’est mal passé pour l’agresseur. On entend certains anciens, à la rue depuis dix ou quinze ans, qui ont vu arriver les jeunes : « Tel ou tel gamin était un petit gentil. On lui avait dit de ne pas faire de conneries. » Mais ils y vont quand même, ils tombent dans les addictions, dans des petits trafics, dans les vols minables. Et au bout d’un moment, ils entrent dans des schémas de violence. L’exclusion est un facteur aggravant. C’est le début d’une terrible spirale négative. C’est pour cette raison que l’hébergement et l’accompagnement sont si importants et qu’être inscrit dans un réseau associatif est primordial.   « Comment ça va en ce moment ? » ( Marie, assistante sociale à la Communauté d’Emmaüs ) Pour un compagnon d’Emmaüs, la démarche de venir à mon bureau est quand même particulière, un peu symbolique. C’est parfois une marche élevée à franchir. Pour que ce soit plus facile, je laisse ma porte continuellement ouverte ; quand elle est fermée, ce qui est rare, c’est que suis en train d’effectuer des démarches et que je ne suis pas dérangeable. Il y en a qui m’envoient un petit SMS ou qui me téléphonent : « Est-ce que je peux monter te voir ? » Je dis souvent aux compagnons que j’ai toujours les petits bonbons au miel de ma grand-mère. Certains arrivent avec leur café dans mon bureau. C’est génial ! C’est souvent un moment convivial. « Allez, assieds-toi. Comment ça va en ce moment ? » On peut venir y pleurer – la boîte de mouchoirs est là – mais parfois aussi annoncer des bonnes nouvelles, discuter, manger un petit bonbon et voilà… […] La vie à Emmaüs est ponctuée par des petits rituels. Chaque matin, on débute par une réunion à laquelle les présents sont invités à participer : responsables, compagnons, bénévoles échangent sur la journée passée et sur celle qui s’annonce. On signale les difficultés, on souligne les réussites. Cela peut durer dix minutes ou trois quarts d’heure. C’est le moment où l’on se retrouve, où le collectif se reforme avant d’attaquer la journée. À dix heures et à quinze heures, on ne rate pas la pause. Selon mon planning, j’essaie de m’y astreindre parce que c’est là que tout le monde se croise. On prend le café, on mange un bout de gâteau, on discute d’autre chose… Les jours de vente, quand je sais qu’il y a besoin d’aide, j’essaie de me libérer pour aller donner un coup de main, déballer les marchandises qui arrivent, trier, bricoler. C’est aussi important que les démarches, administratives ou autres. Cela rend les contacts plus faciles. De la même façon, quand, par exemple, j’emmène un compagnon en voiture à un rendez-vous, on prend le temps de discuter de la famille. Autant il me pose des questions sur moi, autant je peux lui demander comment va sa maman au pays. Ça me permet de le connaître un peu mieux. Ainsi, les temps relationnels, en dehors du bureau, sont complémentaires de ceux que je passe à résoudre des problèmes précis. Actuellement, la structure héberge 48 compagnons sur place, dans des bungalows, ou dans des logements loués dans les environs. Bientôt, un village Emmaüs, dont la construction a commencé, pourra les accueillir à proximité du bâtiment principal. Parmi ces compagnons, environ 70% sont des migrants, de dix-sept nationalités différentes. Parmi eux, une bonne moitié sont africains, les autres sont afghans ou sont originaires des pays d’Europe de l’Est. Deux ou trois personnes arrivent de Nantes et de ses alentours, d’autres sont venus à un moment donné de la région parisienne pour travailler sur la côte. Aucun n’est de Saint-Nazaire même. De vieux compagnons qui ont bougé de communauté en communauté se trouvent bien ici et y restent. Les uns sont dans un parcours migratoire, d’autres viennent de la rue, sortent de prison, ou arrivent de la Fraternité qui, chaque matin, propose le « petit dej’ solidaire ». D’autres encore ont été dirigés vers nous par les responsables d’un foyer, comme le foyer Blanqui – centre d’hébergement d’urgence de Saint-Nazaire – où ne sont hébergés que des hommes qui arrivent par le 115, et qui ferme dès 8-9 heures du matin. […] La moitié de mes missions tourne autour de la santé. Réaliser un checkup, demander s’ils ont besoin de soins dentaires, mettre à jour les droits, faire le lien avec la sécurité sociale. En fonction des besoins, j’accompagne les compagnons jusque dans la salle d’attente du cabinet du médecin. Je discute avec le généraliste après la consultation pour faire le point : « Qui fait quoi ? Est-ce qu’il a besoin de prendre un rendez-vous pour une radio, un chirurgien ? » Par exemple, en ce moment, je travaille régulièrement avec le centre de santé « À vos soins ! », une nouvelle structure associative où les médecins sont très engagés, militants. Je sens qu’il y a là une équipe prête à accompagner chaque personne. J’ai les numéros de téléphone direct et le mail du médecin et il a les miens. Il y a déjà eu un cas où le médecin, un remplaçant, ne connaissant évidemment pas le compagnon, m’a appelée pour me faire part de son inquiétude : « Le monsieur, d’habitude… il s’exprime bien ? » Le monsieur en question était en train de faire un AVC ! Il a immédiatement été pris en charge. Opéré en urgence, il n’a aucune séquelle… […] Même si notre structure est un peu excentrée dans une zone industrielle, elle est inscrite dans le territoire. En plus des contacts avec la population qui connaît bien maintenant notre adresse pour venir y déposer des objets ou en acheter – de bonne qualité, restaurés, vérifiés et à bon marché – on est souvent invités dans les collèges, les lycées et l’AFPA, pour présenter Emmaüs. Ces établissements nous envoient des élèves en stage. Alors, les compagnons deviennent aussi tuteurs des stagiaires. Ce sont eux qui vont les former et leur faire découvrir les activités. Ils vont encadrer de futurs travailleurs sociaux, logisticiens et magasiniers, des élèves de troisième ainsi que des élèves de l’École de la seconde chance et du Centre de Formation Professionnelle (CFP). Cela veut dire quelque chose en termes de reconnaissance !   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Claire , Enoch et Marie est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Les deux rives, mes deux rêves, volet 3 « Enfants de l’immigration » Les deux rives, mes deux rêves, paroles de femmes    
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20.05.2026 à 08:00

Jon Fosse : un récit de la mort imminente

«  J’avais sombré dans l’ennui. Moi qui ne m’ennuyais jamais, j’avais sombré dans l’ennui.  » Blancheur , de Jon Fosse, prix Nobel 2023, raconte un assaut contre l’immobilité – mais un assaut paradoxal : un homme reclus, qui oublie souvent de s’alimenter, brouille les frontières entre le réel et le rêve en se laissant envahir par l’insignifiance. Rapidement, sa lassitude se transforme en vacuité. Désormais, il se sent vide et décide de monter dans sa voiture pour s’aventurer dans une direction inconnue. Un traité de la désorientation volontaire ? Au premier embranchement, il prend à droite ; au deuxième, il prend à gauche. Il se retrouve sur un chemin forestier aux ornières si profondes que la voiture finit par s’enliser. Il tente d’accélérer, en vain : le véhicule n’avance plus. Alors, dans une forêt inondée de neige, il décide de se noyer dans une blancheur troublante. Le sol est marron, les arbres se serrent les uns contre les autres. Les pins saturent le champ de vision. Le narrateur se demande : «  Que suis-je venu faire sur ce chemin forestier, pourquoi m’y suis-je engagé, qu’est-ce qui m’est passé par la tête ? Quelle raison m’y a poussé ? » Il ne sait plus où aller. Sur son chemin, aucune trace de vie humaine : seuls subsistent une ferme abandonnée et un chalet déserté. Il comprend soudain qu’il a roulé longtemps, sans penser à rien, sans même mesurer la distance parcourue. Le chemin forestier est maintenant tout blanc, et le sentier devient difficile à distinguer. Il s’enfonce entre les arbres, avec la certitude que cette absence de direction l’aidera, en définitive, à rentrer chez lui. Éreinté, gelé par le froid, il s’assied un bref instant sur une grosse pierre au milieu de nulle part. Apparitions et résurgences La forêt s’habille d’une obscurité impénétrable. L’homme solitaire grelotte. Les yeux dans le vide, il voit cette obscurité se transformer. Une forme semble se diriger vers lui. «  Une silhouette lumineuse, de plus en plus distincte. Oui, une silhouette blanche dans l’obscurité, là, devant moi.  » Cette silhouette devient aussitôt un champ de blancheur, une vague de chaleur douce, soyeuse comme les flocons de neige. «  À mesure que la forme s’approchait, j’ai eu l'impression de me réchauffer.  » Submergé par les visions du chemin forestier, le marcheur reste immobile quelques instants. Il ne veut pas bouger et observe, non sans émerveillement, la blancheur prendre des traits humains. Elle se tient devant lui, pose sa main sur son épaule ; puis, en un instant, un bras l’entoure et le serre légèrement. Soudain, la forme lumineuse disparaît. Il est à nouveau plongé dans l’obscurité. Seul et désorienté, le narrateur continue de marcher dans toutes les directions, tout en doutant de ce qu’il est en train de vivre. Il veut retrouver la forme lumineuse et sortir de cet enfermement volontaire. Et même s’il sait que sa possible disparition au milieu des neiges n’émouvra personne, une flamme clandestine agite son for intérieur : il pressent que quelque chose de précieux l’attend au bout du chemin. La voiture est maintenant bien loin derrière lui. Les pas de l’homme continuent de s’enfoncer dans la neige. Il ne pense plus à rien et, à sa grande surprise, distingue au fond de la forêt obscure deux êtres humains qui se dirigent vers lui. Ces deux personnes s’avèrent être un couple : ses parents. Troublé par cette présence, il hâte le pas, tandis qu’une voix lui dit que son père et sa mère sont venus le chercher «  parce qu [’il ne peut] pas rester dans la forêt à l’heure qu’il est  ». Rencontre bouleversante : le narrateur parle quelques instants à ses parents, mais la conversation demeure à sens unique. Les questions restent sans réponse. Il s’impatiente, insiste pour connaître la raison de la présence de ses parents : «  Je dis : “vous me cherchiez ?” – et personne ne répond. Je les vois, ma mère et mon père, et ils ne répondent pas quand je leur parle, et il faudrait quand même qu’ils me répondent, car je suis leur fils malgré tout…  » Une admirable économie narrative Dans un silence total, la blancheur disparaît à nouveau, emportant les parents du narrateur. Va-t-il réentendre la voix de sa mère, va-t-il interroger encore les silences de son père ? La vision s’intensifie. La blancheur s’empare de tout. L’immobilité le saisit de nouveau pour quelques instants, mais la blancheur scintillante réapparaît, de façon vertigineuse, accompagnée d’un homme au costume noir qui le dévisage. Il se dit : «  ce n’est peut-être pas une lumière, c’est un vide, un néant  », mais il suit tout de même son appel… Pénétré par cette lumière blanche et scintillante, le texte de Jon Fosse place le lecteur dans un brouillard lumineux pour interroger notre rapport à l’existence, et surtout à la mort. Explorant la vulnérabilité des êtres humains face à la vieillesse, à la solitude et à la résurgence des spectres familiaux, il construit un entre-deux qui cherche, à sa manière, la clarté du monde dans la perte progressive des repères. Récit d’une rare beauté littéraire, Blancheur est également un jaillissement métaphysique d’une force inégalée. Avec une économie narrative poussée à l’extrême – la voiture qui n’avance plus, la marche pieds nus dans la neige et les multiples apparitions, voilà à quoi se réduit la matière du récit –, il propose au lecteur une idée singulière de l’art d’écrire : se perdre dans le mouvement des incantations intérieures pour réapprendre à nommer les silences et les peurs qui entravent le cours d’une vie pourtant intense au seuil du trépas.
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