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29.04.2026 à 10:00

Traduire Sherlock Holmes en 2026

* Ce livre a également fait l'objet d'un entretien avec Gilles Robel. « Élémentaire, mon cher Watson. » Tout le monde connaît cette réplique, devenue le symbole absolu de l’acuité intellectuelle de Sherlock Holmes. Et pourtant, Arthur Conan Doyle ne l’a jamais écrite. Pas sous cette forme, du moins. La formule, telle qu’elle est passée dans la légende, n’apparaît nulle part dans l’œuvre originale — ni dans les nouvelles, ni dans les romans. Voilà qui pose d’emblée une question que cette nouvelle édition des Aventures de Sherlock Holmes invite à prendre au sérieux : celle, toujours délicate, de la traduction des textes et de leur mise en contexte. Entre ce que Conan Doyle a réellement écrit, ce que les traducteurs successifs en ont fait, et ce que la mémoire collective a retenu, l’écart peut être considérable. Ce recueil, qui rassemble douze nouvelles initialement publiées entre 1891 et 1892 dans The Strand Magazine , constitue un moment décisif dans la constitution du canon du récit policier et dans l’émergence de la figure moderne du détective. L’intérêt principal de cette nouvelle édition réside dans la qualité de son établissement textuel et dans la richesse de ses annotations. Le travail philologique vise à restituer les spécificités linguistiques et stylistiques du texte original, tout en contextualisant les références culturelles, scientifiques et sociales propres à l’Angleterre victorienne. Ce double mouvement — restitution et contextualisation — permet de dépasser une lecture simplement narrative ou patrimoniale pour inscrire l’œuvre dans une histoire des savoirs et des pratiques discursives du XIXᵉ siècle. Entre rationalité et sensibilité Sur le plan littéraire, les nouvelles réunies dans ce volume participent à la formalisation d’un modèle narratif fondé sur la rationalité déductive. Le personnage de Sherlock Holmes y apparaît comme une figure paradigmatique de l’intellect analytique : son raisonnement, souvent présenté comme quasi expérimental, repose sur l’observation minutieuse de détails apparemment insignifiants, transformés en indices pertinents par une logique rigoureuse. En ce sens, ces récits témoignent de l’influence des discours scientifiques contemporains, notamment par la valorisation de l’empirisme et de la méthode. Mais Gilles Robel, dans son introduction générale, rappelle avec justesse que cette rationalité ne saurait épuiser la richesse du personnage : il évoque une « tension entre rationalité et sensibilité », propre à l’esprit victorien, qui affleure tout au long de l’œuvre et confère à Holmes une profondeur souvent sous-estimée. Toutefois, réduire ces textes à une simple démonstration de logique serait insuffisant. La nouvelle édition met en évidence la dimension socio-culturelle des intrigues, qui offrent un tableau contrasté de la société victorienne. Les nouvelles explorent une grande diversité de milieux — de l’aristocratie aux classes populaires — et abordent des problématiques telles que la respectabilité sociale, les rapports de genre ou encore les tensions entre sphère privée et espace public. Londres, en tant qu’espace narratif, y est construite comme un lieu de circulation et de dissimulation, propice à l’émergence de l’énigme. Gilles Robel souligne d’ailleurs que la fin de l’ère victorienne se caractérise par un « grand optimisme scientifique » paradoxalement traversé par un « engouement pour l’occulte et le fantastique », ambivalence que l’on retrouve dans la texture même de ces intrigues où la solution rationnelle surgit souvent d’un milieu empreint d’étrangeté et de mystère. Par ailleurs, la relation entre Holmes et le docteur Watson mérite une attention particulière. En tant que narrateur, Watson joue un rôle essentiel dans la médiation du récit : il rend accessible au lecteur un raisonnement qui, sans lui, resterait opaque. Cette configuration narrative participe à la dynamique herméneutique des nouvelles, fondée sur un décalage entre perception et compréhension, ignorance et révélation. C’est précisément dans cette dualité que réside l’une des clés du personnage, que le traducteur identifie avec finesse : il note que Watson associe Holmes à un « chien de chasse », image aristocratique qui contraste avec la face bohème du détective — « morphinomane, taciturne, rebelle et sceptique », figure de « l’artiste ou du poète maudit ». Cette double nature, loin d’être une incohérence, fonde la singularité du personnage. Entre codification et expérimentation Enfin, cette édition invite à reconsidérer la portée historique du recueil. Si les aventures de Sherlock Holmes ont largement contribué à codifier le genre policier — notamment par la mise en place d’une structure reposant sur l’énigme et sa résolution — elles témoignent également d’une certaine plasticité formelle. Les variations de ton, de structure et de focalisation révèlent une œuvre en tension entre codification et expérimentation. Gilles Robel, s’appuyant sur les travaux du critique Pierre Nordon, propose une lecture éclairante de ce dualisme constitutif : cohabitent en Holmes « deux manières d’être et deux modes de connaissance, le premier sensible, le second intellectuel », un « besoin d’agir et un besoin de rêver », ce qui constitue, selon Nordon, la clé de son « héroïsme ». Le traducteur va plus loin encore en convoquant le concept d’« antisyzygie calédonienne » — forgé par le critique Gregory C. Smith —, qui désigne une « tension intérieure, une union des contraires entre rationalité et irrationnalité, lumières et ténèbres, morale et violence », trait distinctif de la culture écossaise dont Conan Doyle était issu. Cette perspective culturelle donne aux nouvelles une résonance qui dépasse largement le seul cadre du roman policier. En définitive, cette publication ne se limite pas à une réédition savante : elle constitue une contribution significative aux études holmésiennes et, plus largement, à l’histoire de la littérature populaire et de ses formes. Elle offre aux lecteurs et aux chercheurs les outils nécessaires pour appréhender ces textes dans toute leur complexité, confirmant ainsi la place centrale de Conan Doyle dans l’institution littéraire moderne. Pour aller plus loin dans la compréhension de ce travail d’édition et de traduction, on peut lire l’entretien accordé par Gilles Robel. Le traducteur y revient avec précision et franchise sur les choix qui ont guidé son travail : la restitution du style de Conan Doyle, l’ancrage victorien des textes, les obstacles posés par certaines expressions idiomatiques, et la manière dont sa traduction s’inscrit — tout en s’en démarquant — dans la longue tradition française des traductions holmésiennes. Cet entretien éclaire de façon concrète ce que signifie traduire une œuvre littéraire ancienne : non pas simplement transposer des mots d’une langue à l’autre, mais restituer une époque, un ton, une sensibilité — sans trahir ni l’auteur ni le lecteur. Un témoignage précieux sur un art aussi exigeant que discret.
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28.04.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail (9) : Apprendre et enseigner à Saint-Nazaire

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Thierry, professeur des écoles, Amaury, professeur d’histoire-géo au Lycée A. Briand, Mickaël, enseignants au Lycée Expérimental. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « C’est tout un travail d’aller vers les familles, et c’est très difficile » (Thierry, directeur d’école dans un Réseau d’Éducation Prioritaire) Quand je suis arrivé, on était une école de quartier, les enseignants connaissaient les familles. Certaines étaient installées depuis longtemps. Nous avions même des enfants de ceux qui avaient été scolarisés à Léon Blum. Depuis, il y a eu une accélération de la rotation dans les logements. Dès qu’il y a une meilleure aisance financière, les foyers font construire à Donges ou à Montoir. Au fil des années, nous perdons ceux qui ont les moyens de concrétiser leurs projets. Les familles qui demeurent en pavillon, quant à elles, scolarisent rarement leurs enfants dans le public. Ce turn-over a changé la vie de l’école et les rapports de l’école avec le quartier. Avec les parents, je trouve qu’on est beaucoup moins reconnus. Il faut avoir bien en tête que, pour nous, c’est tout un travail d’aller vers les familles. Et que c’est très difficile. […] Il y a une méfiance, une crainte de la part des familles, peut-être aussi une mauvaise expérience de leur propre scolarité. Résoudre cette difficulté est vraiment un travail à long terme. Il ne suffit pas d’aller aborder les gens. C’est au fur et à mesure de la scolarisation de l’enfant, ou des enfants, que les craintes s’estompent et que des parents viennent. Mais la moitié des élèves nous quittent avant que cette confiance ne soit établie. De ce que j’ai pu constater, cette difficulté n’est pas spécifique aux familles des enfants non-francophones ou immigrés. Il s’agit plutôt d’une distance entre la culture ouvrière d’aujourd’hui et celle de l’école. La culture ouvrière a beaucoup évolué. Il y a quelques années, ou quelques décennies, il y avait un investissement dans l’école, un espoir, une reconnaissance de son rôle et donc de notre travail. C’est peut-être l’espoir social qui s’est perdu. C’est probablement lié aussi aux types d’emplois offerts à ces populations sur le bassin de Saint-Nazaire. Les gens n’habitent pas à la Trébale par choix, mais parce que les loyers y sont les plus bas. Sur la partie Bouletterie-Chesnaie, il y a eu une transformation énorme, avec la destruction de quelques tours et la réorganisation des rues. La politique publique a été d’y implanter des constructions privatives pour ne pas avoir que des HLM. Il se trouve que les logements du quartier de la Trébale, autour de mon école, sont parmi les plus anciens. Ils n’ont pas encore été rénovés. Ce sont donc les moins chers. Par ricochet, les plus démunis viennent ici. Certains arrivent pour un projet de travail. D’autres sont accueillis dans des appartements qui appartiennent à des associations. Ils peuvent avoir le sentiment de ne pas être installés. Les gens sont en situation instable, transitoire, peut-être avec des passés difficiles, des relations compliquées avec l’école. C’est ce que je ressens. Heureusement, mon école n’est pas isolée. Elle appartient à un réseau auquel je consacre beaucoup de temps, même si cette partie de mon travail est un peu invisible. Je vais surtout y chercher de l’aide pour les élèves auprès des maisons de quartier – qui sont assez vivantes – de l’AFEV, ou du projet de réussite éducative mis en place par la mairie […] C’est comme cela que la maison de quartier vient maintenant tous les jeudis matin devant l’école pour animer la « pause-café des parents ». Nous ne sommes pas encore parvenus à ce que les parents viennent y chercher des informations sur et autour de l’école, mais ce rendez-vous marche bien. Des mamans s’y retrouvent et discutent, ce qui est déjà une très bonne chose. De notre côté, nous essayons de faire entrer les familles dans l’école autour de quelques événements comme la fête de l’école, ou des activités comme la chorale. Cette dernière fait partie de l’enseignement et des programmes de l’école […] La chorale est portée par la structure de l’Amicale Laïque qui existe depuis longtemps et a beaucoup fait pour le quartier. Si, aujourd’hui, il y a des clubs de basket, de ping-pong, d’échecs c’est parce qu’elle les a créés il y a une trentaine d’années. C’est cela aussi, l’héritage d’un engagement de la culture ouvrière dans l’école. Les habitants de Saint-Nazaire étaient liés par un sentiment d’appartenance à cette culture commune. Les Amicales Laïques en étaient l’expression. Aujourd’hui, j’observe que ce sentiment est en perte de vitesse, comme les relations entre voisins, dans la population que je fréquente : les familles avec des enfants de 6 à 12 ans. Il me semble aussi que leurs emplois ont changé. Les gens travaillent sur des sites multiples et n’ont donc plus un lieu pour construire et entretenir cette culture commune comme cela a pu être le cas aux chantiers navals. […] Pour la fête annuelle de l’école, nous ne savons jamais si nous aurons de l’aide. Bien qu’au final nous parvenions toujours à en rattraper quelques-uns pour que la fête ait lieu. Et elle est très fréquentée. En revanche, quand nous avons fait des ventes de gâteaux, il y a eu une vraie participation pour cuisiner, apporter des pâtisseries ; et quelques mamans ont tenu le stand. Ce sont des choses comme cela qui permettent d’avoir un lien régulier entre les familles et les enseignants.   Quand les lycéens découvrent leur ville (Amaury, professeur d’Histoire et Géographie au lycée Aristide Briand de Saint-Nazaire) J’enseigne l’Histoire et la Géographie au lycée Aristide Briand de Saint-Nazaire. Depuis les salles de classe orientées au sud, j’aperçois les portiques des Chantiers de l’Atlantique. Contrairement à beaucoup d’endroits en France où les gens s’imaginent que toutes les usines ont été délocalisées en Chine, ici, les élèves voient l’industrie. […] Lorsque j’aborde les questions au programme d’histoire et géo, comme l’urbanisme, l’industrialisation ou la Seconde Guerre mondiale, le cas de Saint-Nazaire s’impose comme une évidence. Les élèves comprennent ce que le mot industrialisation veut dire, ils ont la possibilité de voir l’ancienne base sous-marine, les traces de la guerre et du passé. Or, la seule chose que, bien souvent, ils connaissent de Saint-Nazaire c’est le lycée et ses alentours, le Super-U voisin où ils vont acheter leur Coca, et le trajet qui va de chez eux à la Cité scolaire. En fait, certains n’ont strictement aucune perception de la ville, de l’espace, de l’estuaire. Ils visualisent leur ligne de bus et ont une représentation des endroits qu’elle traverse, et c’est à peu près tout. Donc, à chaque rentrée, dans le cadre des « groupes de spécialités », nous organisons avec des collègues une sortie « découverte de la ville ». […]   La question est de comprendre comment est pensée une ville, comment a été conçu son aménagement, comment on projette ses aménagements futurs. L’an dernier, la sortie nous a conduits de la base sous-marine et du quartier de l’ancienne gare transformée en théâtre jusqu’au front de mer et au Jardin des plantes en passant par le Petit-Maroc où se situait le bourg primitif. Ils ont pu voir le monument dédié au commerce triangulaire, la stèle commémorative de l’attaque du commando de 1942, le monument dédié au débarquement des troupes américaines en 1917, la statue du « Soldat de l’an 2 ». Ils ont distingué les lieux épargnés par la guerre, les lieux reconstruits, et commencé à poser les jalons historiques qui les relient. Ils se rendent compte que l’absence de patrimoine historique ancien, puisqu’il n’y a pas de quartier médiéval et très peu de monuments antérieurs à 1835, raconte quelque chose. Saint-Nazaire est une ville du XIX e siècle, édifiée de toutes pièces autour des bassins du port voulu par Napoléon Ier, puis autour de la construction navale implantée à Saint-Nazaire, sous le Second Empire, par les frères Pereire, banquiers industriels qui sont par ailleurs au programme d’histoire de la classe de première. On peut donc voir concrètement, sur place, les traces de l’époque où Saint-Nazaire était la tête de ligne des traversées vers l’Amérique du sud, et les prolongements de l’industrialisation du XIX e siècle. Puis la ville a été détruite par la guerre et reconstruite. Il ne reste rien du « Petit Maroc ». Même si cette reconstruction a été quelque peu bâclée parce qu’il fallait faire vite avec peu d’argent, elle a été pensée. Saint-Nazaire n’est pas plus laide que les banlieues des grandes villes ou que les quartiers où l’on bâtit des immeubles n’importe comment. J’ai déjà vu des villes comparables, en particulier le Havre dont le centre, reconstruit par Auguste Perret, a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Les amis qui viennent me voir ici, me disent « Ah oui, ça fait penser au Havre ». L’image de Saint-Nazaire est celle d’une ville reconstruite et d’une ville ouvrière qui peut aussi avoir un certain cachet. Ses environs immédiats, la côte et les marais de la Grande Brière, permettent par ailleurs de croiser la géographie et les sciences de la vie et de la Terre pour aborder les questions environnementales. […] Au-delà de ce périmètre proche, le contraste entre Saint-Nazaire et Guérande-La Baule est très marqué. Il y a, chez certains Guérandais, le sentiment que leur ville est la cité historique tandis que Saint-Nazaire n’est qu’une pièce rapportée un peu tardivement, capable de ces mouvements sociaux qui ont agité la population ouvrière depuis la fin du XIX e siècle jusqu’à la fin du XX e siècle et au-delà. Au niveau scolaire, ce contraste se traduit par le fait que le lycée Aristide Briand compte 12 classes de première technologique pour 10 classes de première générale tandis que le lycée de la Baule ne comporte que 2 classes de technologie STMG et que le lycée de Guérande ne propose qu’un enseignement dit « général ». Cette répartition est sans doute la traduction d’une volonté de répondre aux besoins locaux et de rester en adéquation avec les profils de la population. Je pense qu’elle est surtout cause d’appauvrissement. […] J’ai le sentiment qu’ici, nous devons nous contenter d’un enseignement de base qui a certes ses qualités mais qui enferme notre lycée dans une orientation technologique conforme à l’image d’une ville marquée par l’industrie et la condition ouvrière. Une autre ambition serait pourtant possible mais, dans l’esprit des décideurs de l’Éducation Nationale, est-ce que Saint-Nazaire en vaut vraiment la peine ?   À Saint-Nazaire, un lycée qui ne ressemble pas à un lycée (Mickael, ME (Membre de l’Équipe éducative) au Lycée Expérimental de Saint-Nazaire) […] Rien, au Lycée Expérimental n’évoque le lycée traditionnel, à commencer par les bâtiments. Quand on arrive par le Boulevard qui conduit au port tout proche, on tombe sur une des rares façades de la ville qui ont été épargnées par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de l’ancien Hôtel Transatlantique qui, avec le Grand café situé à cent mètres d’ici, est un bâtiment typique du Saint-Nazaire du XIX e siècle. Ici se croisaient autrefois les voyageurs qui s’apprêtaient à effectuer la traversée vers les Amériques. C’était un lieu de passage. Depuis maintenant 30 ans, c’est le Lycée Expérimental.[…] Dans ce lycée où les élèves sont invités à s’approprier les lieux, les cours ne sont pas vraiment des cours. J’anime la plupart du temps mes activités pédagogiques en compagnie d’un enseignant d’une autre discipline suivant les sujets que nous abordons. Cette approche pluridisciplinaire est le propre d’« ateliers » qui rassemblent un même groupe d’élèves, chaque matin, autour d’un même sujet pendant deux semaines. C’est ainsi qu’au mois de septembre, il y a quelques années, j’ai participé à un atelier d’intégration qui s’est expatrié dans les Pyrénées. […] Il y avait là, loin de nos bases nazairiennes, un condensé des démarches propres au Lycée Expérimental. L’idée était qu’entrer dans ce lycée c’est accepter de s’embarquer ensemble dans une aventure de formation multidimensionnelle à l’intérieur d’un établissement scolaire qui est bien plus qu’un lieu de passage temporaire et anonyme puisqu’il est, en quelque sorte, un lieu de vie non hiérarchisé même si rien ne permet de confondre élèves et enseignants. […] Pour s’engager dans une démarche de formation, les élèves – qui sont souvent, mais pas uniquement, des élèves décrocheurs arrivant de tous les horizons du territoire national – disposent ainsi de trois entrées : des activités pédagogiques abordées de manière décloisonnée dans les ateliers du matin, et de manière plus académique dans les cours disciplinaires de l’après-midi ; une entrée « politique » : discuter des orientations du lycée et de son fonctionnement démocratique, explorer les envies de découvertes, les possibles sujets d’étude et leur rapport avec les contraintes du savoir, élaborer des propositions ; une entrée pragmatique : faire fonctionner, par roulement, le secrétariat, la cantine, la cafétéria, aménager les lieux, les entretenir. Le pari est qu’en impliquant les élèves à tous les niveaux du fonctionnement, ils se saisissent du pouvoir qu’ils peuvent assumer pour investir l’espace, oser des itinéraires d’apprentissage, expérimenter l’idée qu’apprendre, c’est habiter un sujet, au sein d’un collectif solidaire. […] En cas de difficulté d’apprentissage scolaire, la sanction est la confrontation avec ses propres lacunes. Ça peut être très violent. La fuite et le déni sont faciles. La réponse de la communauté éducative est alors l’attention portée à l’autre, le respect des rythmes de chacun. […]. Au final, le devenir des élèves du Lycée Expérimental est très contrasté. Nous ne « raccrochons » pas tous les décrocheurs mais beaucoup ont fait carrière dans le milieu artistique, d’autres sont devenus enseignants, proviseurs, médecins, chercheurs… d’autres, enfin, ont puisé leur force dans ce champ des possibles qu’autorise le fonctionnement du Lycée Expérimental… Le lycée lui-même est confronté régulièrement à sa propre histoire. […] D’abord installée dans les locaux désaffectés de l’ancienne cure d’Herbins, aux portes de la ville, l’équipe pionnière a officiellement accueilli ses élèves dans une colonie de vacances, au bord de la plage de Bonne-Anse, un ancien mouillage provisoire pour les navires en attente… Puis le lycée a déménagé dans une tour promise à la démolition avant d’intégrer l’ancien Hôtel Transatlantique à proximité du port. […] À l’époque où le lycée a intégré les bâtiments actuels, le quartier était une zone où les gens ne venaient pas. Et voilà que la ville a décidé de se tourner à nouveau vers la Loire et vers le large. La promenade du front de mer, réaménagée, attire la foule du week-end. Même les ruines délabrées de l’ancienne gare, à quelques centaines de mètres, sont devenues un élément du nouveau Théâtre de la ville à côté de la Maison des associations fraîchement reconstruite et de nouvelles salles de cinémas. Les friches portuaires près desquelles nous avions trouvé refuge se sont métamorphosées en lieux culturels et conviviaux. Je sens aujourd’hui le lycée intégré à ce tissu-là. Dans le cadre des multiples activités et projets du Lycée Expérimental, il est facile d’aller voir une expo au Grand Café, de rencontrer des artistes ou des techniciens, de nouer des partenariats, de participer à la programmation des films au cinéma Jacques Tati. Après des années de tâtonnements, le Lycée s’est ouvert sur la vie culturelle de la ville. Un symbole visible est le mot « RÊVÉ » en fer forgé qu’Ignasi Aballí, artiste espagnol en résidence à Saint-Nazaire, a choisi de fixer sur la façade du lycée comme il a apposé d’autres mots sur vingt-quatre autres bâtiments de la ville. […]   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Thierry , Amaury et Mickaël est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . 40 ans d’écoles publiques à Saint-Nazaire  https://40-ans-d-ecoles-publiques.eu.racontr.com/index.html Le Lycée Expérimental de Saint-Nazaire  https://lycee-experimental.org/
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26.04.2026 à 10:00

« L’Avare » : une comédie musicale

À l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Il vecchio avaro de Francesco Gasparini renaît dans une forme aussi rare que séduisante, portée par Vincent Dumestre et son Poème Harmonique. Cette recréation, issue d’un patient travail de restitution, ne se contente pas d’exhumer une curiosité : elle redonne chair à une tradition oubliée, celle d’un théâtre où la musique prolonge et transforme le geste moliéresque. Car c’est bien à Molière que l’on revient ici, mais par un détour inattendu : celui de l’Italie baroque. Adapté, transposé, métamorphosé, L’Avare devient Il vecchio avaro , une comédie musicale où les affects passent autant par les voix que par les mots. Loin d’un simple pastiche, l’œuvre de Francesco Gasparini déploie une véritable dramaturgie, faite d’airs vifs, de récitatifs nerveux et d’ensembles pleins de verve. Sous la direction souple et toujours inspirée de Vincent Dumestre, la partition trouve un équilibre idéal entre raffinement et théâtralité. Les musiciens, placés au plus près de la scène, participent pleinement à l’action : le continuo respire avec les chanteurs, les couleurs instrumentales soulignent les situations, et l’ensemble dégage une énergie communicative. Le chef enrichit la partition de plusieurs ajouts judicieux, notamment en intégrant des chansons populaires du XVIIIᵉ siècle dont les textes ont été adaptés à l’action. Quelques clins d’œil viennent également ponctuer la soirée : une citation amusée de la marche turque du Bourgeois gentilhomme , ou encore le célèbre « Agitata da due venti » tiré de la Griselda d’Antonio Vivaldi, détourné avec humour pour illustrer les tourments intérieurs de Pancrazio. Rien de figé ici : tout circule, tout vit. La mise en scène de Théophile Gasselin accompagne ce mouvement avec intelligence et légèreté. Elle évite toute surcharge décorative pour privilégier le jeu, la lisibilité des relations et une forme de stylisation élégante. Le comique naît des corps, des rythmes, des regards — dans une proximité assumée avec la tradition de la commedia dell’arte, sans jamais tomber dans la caricature. La distribution, homogène et engagée, contribue largement à la réussite de l’ensemble. Victor Sicard campe un avare à la fois autoritaire et fébrile, dont la dureté laisse affleurer une inquiétude presque touchante. À ses côtés, Eva Zaïcik séduit par la beauté de son timbre, la facilité de son émission et une virtuosité toujours expressive. Serge Goubioud campe une Scarabea savoureuse, alternant avec finesse entre comique et émotion. Enfin, Stefano Amori apporte une touche de vivacité bienvenue dans le rôle du valet. Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence d’ensemble : loin d’un objet musicologique figé, ce spectacle trouve une véritable évidence scénique. Le rire y est franc, souvent irrésistible, mais jamais gratuit. Il s’enrichit d’une palette d’émotions plus nuancée, où perce parfois une forme de mélancolie — comme si la musique révélait, sous la satire, la fragilité des êtres. Déjà saluée lors de sa création à Caen, cette production trouve à l’Athénée un écrin idéal. Dans ce théâtre à taille humaine, la proximité avec les interprètes renforce encore l’impact de cette proposition singulière, à la croisée de l’opéra et du théâtre.   L’Avare :  Francesco Gasparini, Antonio Salvi, Théophile Gasselin, Vincent Dumestre.  Du 9 au 18 avril 2026
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24.04.2026 à 17:00

Louise Glück : la poésie après la rupture

Avec Vita Nova (1999), publié chez Gallimard et traduit par Marie Olivier, Louise Glück (1943-2023) propose une exploration des transformations de la vie intérieure qu’induit une séparation : une reconfiguration du rapport à soi, au passé, au désir. Le recueil se situe, parmi les textes déjà traduits, entre Meadowlands (1996), centré sur la crise conjugale, et Averno (2006), où la réflexion s’élargit à une interrogation plus métaphysique sur le passage et la mort. Il est construit comme une suite de poèmes qui se répondent, autour d'une même thématique. L’écriture s’y caractérise par une grande retenue, une certaine abstraction, une fragmentation, ainsi qu’une voix volontairement distante, qui peuvent dérouter au premier abord, mais installent cette beauté austère et cette intensité propres à l’œuvre de Glück, et immédiatement reconnaissables. La séparation et les métamorphoses de la vie intérieure Le point de départ que constitue la séparation amoureuse ne retient l’attention que pour la transformation qu’elle induit dans la perception de soi et du monde : celle d’une vie qui continue, sans doute plus sombre, mais aussi plus consciente d’elle-même et plus attentive au réel. À partir de cette séparation, le recueil organise une reprise du passé, où les événements d’une vie entière, rêves compris, ainsi que les sentiments qui leur étaient associés, sont retravaillés par la mémoire. Dans ce mouvement, certains sentiments — la gratitude, l’espoir, etc. — sont réexaminés, déplacés, réinterprétés, parfois de manière contradictoire selon les moments de remémoration. Chez Glück, les affects ne sont jamais des états stables : ce sont des réalités mobiles, prises dans le temps. Le monde sensible, les mythes, la trace Le monde conserve sa présence sensible : il reste lié aux saisons (le printemps, qui succède à l'hiver), aux sons, aux gestes, à une continuité du vivant. Mais cette présence est traversée par une autre lecture, celle de la perte. Ces deux dimensions coexistent ici. Comme bien souvent chez Glück, des figures mythologiques viennent relancer le propos. Didon et Énée, Orphée et Eurydice constituent autant de schémas d’expérience permettant d’appréhender les effets de la séparation : la perte irréversible, la transformation sans retour, la persistance des traces dans le temps de la conscience. Vita Nova met ainsi en scène la transformation continue des expériences issues de la séparation initiale. Rien n’y reste identique à soi-même : les sentiments se déplacent, les perceptions se recomposent, le passé se reconfigure dans le présent. La poésie ne restitue pas l’expérience : elle en propose une forme intelligible et partageable, en maintenant ensemble ses dimensions hétérogènes — la douceur du monde, la persistance des traces et la douleur de la perte, qui disent la complexité irréductible de l'existence.
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24.04.2026 à 09:00

« J’en peux plus de ce con, virez-le moi ! »

Mercredi 13 avril, Olivier Nora, président-directeur général des Éditions Grasset depuis 26 ans, a été convoqué par Arnaud Lagardère au siège de Louis Hachette Group parce qu’il avait non seulement refusé de publier de façon précipitée, au mois de juin, le livre de Boualem Sansal, dont la venue dans la Maison, était un fait accompli, mais plus encore à cause de son refus d’accueillir Rome, le roman de Nicolas Diat, qui a édité la biographie de Jordan Bardella. Olivier Nora a demandé à Arnaud Lagardère si cette convocation signifiait son licenciement. C’était bien le cas ; il était sur le champ remplacé par Jean-Christophe Thierry, directeur général délégué d’Hachette Livres. Le 14 avril, je me trouvais aux côtés d’Olivier Nora, avec lequel j’ai travaillé en parfaite harmonie et liberté pendant une année et demi, pour présenter mon livre, dont la parution est prévue le 26 août. J’avais senti l’atmosphère bizarrement solennelle, la voix de Nora feutrée, mais calme. En quittant le lieu de cette prestation rituelle, d’un petit quart d’heure, j’appris, dans un taxi, que mon éditeur ne l’était plus, selon les ordres de Vincent Bolloré, propriétaire de Grasset. Ainsi, qu’il l’a écrit dans son hebdomadaire Le JDD , Vincent Bolloré est « chez lui ». J’étais bouleversée et désorientée. Mais bientôt j’appris que je n’étais pas seule, et que 200 auteurs de la maison signaient un manifeste pour s’indigner de l’éviction brutale de leur éditeur et signifier qu’ils ne publieraient plus chez Grasset. Un quart de siècle auparavant, lorsqu’il avait pris la direction des Éditions Grasset, on avait assuré à Olivier Nora qu’il aurait toute liberté de publier. Ce ne fut pas le cas. On sait que les despotes utilisent la manière forte pour mettre au pas les artistes et les intellectuels. Le 15 février 1961, trois agents du KGB sonnèrent à la porte du grand écrivain Vassili Grossman. Ils dirent à son épouse, terrorisée, qu’ils étaient venus, selon leurs propres termes, « arrêter le manuscrit » de Vie et Destin.  Grossman, cardiaque, fit un malaise. On lui administra des médicaments. Puis, les agents du KGB lui dirent de passer son pardessus et de les suivre. Livide, Grossman pensa qu’on l’emmenait à la Loubianka. Mais non, le rassura-t-on, on ne le tuerait pas. Dans une heure et demi, lorsqu’on aurait saisi chez les secrétaires tous les états du manuscrit et les rubans encreurs des machines à écrire, on le ramènerait chez lui. Il rentra et téléphona d’une voix à peine audible au poète Semion Lipkine, son ami de toujours, et prononça ces paroles : « J’ai été étranglé sous une porte cochère. » De fait, l’URSS avait si peur des écrivains, que Iouri Andropov, président du KGB, qui reçut finalement Vassili Grossman, lui affirma que son roman était « une bombe atomique contre l’URSS ». Nous n’en sommes pas encore là, mais où allons-nous ? Il n’est plus nécessaire d’utiliser des gros bras pour neutraliser un grand éditeur. On le convoque, et on le fout dehors. Reste la coquille vide, les murs des Éditions Grasset. Mais qu’est-ce que le corps sans l’âme ? Sans Nora et ses auteurs ? Vincent Bolloré a tenu à expliquer dans les pages du Journal du Dimanche , également sa propriété, qu’il était tout à fait fondé à remercier Olivier Nora parce que chez Grasset, il est chez lui. Plus consternante, sur la même page, la philippique de Pascal Meynadier , qui qualifie Olivier Nora et ses auteurs de « clique ».  On peut encore lire les mots : « affidés », « droite cocaïne », « homme de réseau par naissance », l’utilisation du mot yiddish Mensch, pour faire comprendre au lecteur que Nora est né au sein d’une famille juive. On croirait lire Gringoire ou Je suis partout. L’attaque ad hominem est accompagnée de nombreuses photos, désignant les coupables. Nous ne sommes plus qu’à quelques coudées de l’Exposition du Palais Berlitz, en 1941. Le pouvoir d’Olivier Nora était une illusion. Les rapports de pouvoir dont le but est de contrôler les éditeurs, leurs livres et leurs lecteurs est devenu une réalité. Les groupes éditoriaux puissants sont prêts à dénaturer les fonctions éditoriales et méprisent aussi les écrivains. Les maisons d’édition se voient ainsi privées de leur vocation initiale.
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