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28.09.2026 à 10:00

Comment faire vivre le pluralisme ?

Le pluralisme paraît constitutif de la démocratie ; mais encore faut-il savoir comment le faire exister concrètement. Dans  Le point de vue manquant , le sociologue Arnaud Esquerre s’intéresse aux règles et aux pratiques qui organisent la coexistence des points de vue dans l’espace public, en particulier dans les médias. Son enquête auprès de journalistes et de producteurs de Radio France montre comment ceux-ci cherchent à identifier le « point de vue manquant », plutôt qu’à réduire le débat à l’affrontement de deux positions. Cette réflexion conduit l’auteur à distinguer deux manières d’articuler liberté d’expression et pluralisme : la « démocratie articulée » et la « démocratie violente ».   Nonfiction : Le pluralisme est devenu une notion importante dans les États démocratiques, et en France en particulier, assez récemment. Comment expliquer cette évolution ? Et comment le définiriez-vous ? Arnaud Esquerre : Le pluralisme est une idée née dans la philosophie allemande au XVIII e siècle. Par opposition au monisme, elle a été discutée par de nombreux philosophes, en particulier William James. Mais les philosophes se préoccupent peu de savoir comment une idée peut concrètement s’appliquer. Entre le concept philosophique et les pratiques ordinaires, il y a l’échelon intermédiaire des textes juridiques, qui fixent des lois et des règles à suivre. On peut retenir une définition minimale du pluralisme, pour la vie politique et médiatique, comme étant la coexistence, au sein d’un collectif, d’une multitude, toujours ouverte, de points de vue portant sur une partie ou la totalité de ce collectif, ainsi que sur ses relations avec d’autres collectifs. Or, comment s’applique et s’évalue ce pluralisme ? Pour clarifier ce problème, il faut l’envisager de manière spatiale en se posant deux questions : premièrement, est-ce que l’espace d’expression est limité ou illimité ? Deuxièmement, à quelle échelle reconnaît-on le pluralisme et le fait-on exister : à l’échelle d’un individu ou d’un collectif, et si c’est un collectif, quelle est sa taille, celle d’un parti, d’un mouvement, d’un syndicat, d’une association, à l’intérieur d’un État, ou celle d’un État lui-même ? Si l’on se place dans un espace illimité, et à une échelle individuelle, comme le permettent les réseaux sociaux, le pluralisme des points de vue n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui. Mais cela crée une tension avec les procédures de prise de décision d’un État démocratique représentatif comme la France. On pourrait imaginer d’autres procédures, en particulier en modifiant les possibilités de recourir à diverses formes de référendum, mais c’est un autre sujet que celui dont je traite dans ce livre. Le pluralisme s’est progressivement imposé, à travers des dispositifs juridiquement encadrés, dans deux domaines : la politique et les médias. Mais, dans ce dernier domaine, ce que recouvre le pluralisme des opinions fait aujourd’hui débat. Quelles difficultés cette notion soulève-t-elle ? Le pluralisme appliqué à l’audiovisuel fait l’objet de règles spécifiques car c’est un espace historiquement limité par le nombre de fréquences hertziennes disponibles. La parole des personnalités politiques sur les antennes est donc distribuée en fonction de leur position : un tiers pour le pouvoir exécutif, deux tiers pour les représentants de partis et de mouvements, en fonction de leur poids électoral. Cependant, des animateurs, des éditorialistes, des invités divers peuvent tenir aussi des propos politiques sans pour autant être des personnalités politiques. Le Conseil d’État a donc jugé le 13 février 2024, à propos d’une affaire opposant l’association RSF à l’Arcom concernant la chaîne d’information en continu CNews, qu’il fallait modifier la manière d’évaluer le pluralisme et prendre en compte aussi ces propos. Or, en faisant cela, le Conseil d’État a activé une autre logique d’évaluation du pluralisme. Dans la première, que j’appelle pluralisme politique, il suffit de calculer le temps de parole des personnalités politiques, sans trop se préoccuper de ce qu’elles disent. Dans la seconde, que j’appelle pluralisme d’opinion, il faut examiner, au contraire, ce que disent les personnes qui, par ailleurs, ne s’expriment pas au nom d’un parti ou d’un mouvement. L’Arcom a donc, dans la foulée, précisé trois critères : il faut qu’il y ait une variété des sujets et des thématiques, une diversité des intervenants et une pluralité de points de vue. Mais qu’est-ce qu’un point de vue ? Comment l’évalue-t-on ? L’écart entre des points de vue est-il calculable et selon quel idéal ? Votre enquête auprès des journalistes et des producteurs de Radio France montre qu'ils cherchent moins à opposer systématiquement deux points de vue qu'à faire apparaître le « point de vue manquant ». Que désigne cette notion et que change-t-elle dans la manière de concevoir le pluralisme ? Le pluralisme, ce n’est pas la présentation de deux points de vue systématiquement opposés sur un sujet. Cela, c’est penser contre le pluralisme, car l’auditrice ou l’auditeur doit choisir l’un des deux camps, et on ne l’invite pas à se formuler sa propre opinion. En veillant à présenter plusieurs points de vue sur un sujet, on élargit l’éventail des positions possibles, et l’auditrice ou l’auditeur peut se dire : « J’ai une autre manière de voir les choses que celles qui ont été entendues ». C’est alors une perspective absente, qui vient s'ajouter à celles qui ont été entendues. Mais il y a un autre point de vue manquant : celui qui est exclu, car il fait peser une menace sur l’existence des autres, parce qu’il appelle à la haine, parce qu’il diffame, etc., ce que les limites juridiques de la liberté d’expression encadrent ou cherchent à encadrer. Vous opposez deux manières d’organiser le débat public et l’expression des différents points de vue : une manière nuancée, très largement partagée par les journalistes auprès desquels vous avez enquêté, et une manière violente, dont Trump constitue aujourd’hui l’archétype. Qu’est-ce qui distingue fondamentalement ces deux manières de concevoir la liberté d’expression et le pluralisme ? L’enquête réalisée auprès des journalistes et des producteurs de la radio publique fait apparaître, en effet, un usage de la liberté d’expression qui favorise la multiplication des points de vue, tout en conduisant à en exclure certains pour les raisons que j’ai précisées. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de clivage entre la droite et la gauche. Ce clivage structure la vie politique en France comme dans bien d’autres États, et son expression est organisée, dans un espace limité, par ce que j’ai appelé le pluralisme politique, et dans un espace illimité, par des médias d’opinion ou des sites d’opinion, comme il en existe sur YouTube, par exemple. Dans tous les cas, l’expression de ces points de vue est soumise au respect des limites de la liberté d’expression qui visent à exclure des propos menaçant l’existence de certains points de vue. Je propose d’appeler ce système une démocratie articulée . Or, dans un État comme les États-Unis, l’usage de la liberté d’expression, en particulier par Donald Trump, mais pas seulement par lui, vise à glorifier un point de vue, le sien, et à en humilier un autre, celui de l’adversaire. Dès lors, la logique est de reculer le plus possible la frontière de la liberté d’expression pour pouvoir humilier le plus possible l’adversaire. C’est pourquoi je propose de l’appeler, simplement, une démocratie violente . Le gouvernement Trump, par la voix de J.D. Vance, a dénoncé l’usage européen de la liberté d’expression comme falsifiant la démocratie. La distinction que je propose permet de comprendre que la démocratie articulée et la démocratie violente mettent en leur cœur la liberté d’expression, mais selon des logiques opposées.   À lire également sur Nonfiction : Un entretien de l'auteur à propos de son livre précédent : Liberté, Vérité, Démocratie  (Flammarion, 2025)
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27.09.2026 à 10:00

Foucault cases à cases

Le genre biographique en bande dessinée est en plein essor. Ces biographies dessinées peuvent adopter un modèle didactique, en revenant sur la vie du sujet en question de manière chronologique et en s’efforçant de restituer un maximum d’informations. Foucault. Vies parallèles de Morvandiau et Mathieu Potte-Bonneville s’écarte clairement d’une telle option, sûrement difficile à appliquer pour un monument intellectuel comme Michel Foucault. En parallèle, à l’occasion du centenaire de sa naissance, les publications à son sujet se multiplient , sans compter l’existence de biographies de référence déjà existantes, comme celle de Didier Eribon. Morvandiau, auteur représentatif de la bande dessinée alternative et par ailleurs auteur d’une thèse en art sur le sujet , et Mathieu Potte-Bonneville, spécialiste de Foucault auquel il a consacré des livres et dont il a édité plusieurs textes, ont fait le choix de ne pas proposer seulement une biographie en bande dessinée, mais une bande dessinée s’appuyant sur la biographie de l’auteur des Mots et les Choses . Morvandiau et Potte-Bonneville tirent parti des ressources de ce médium, de son langage particulier, pour proposer davantage – et parfois moins en conséquence – qu’une introduction à la vie et à l’œuvre du philosophe français. Vies de Foucault Le récit commence par la tentative de suicide de Paul, Michel Foucault, alors jeune élève à l’École normale supérieure, moqué pour son homosexualité. En convalescence à l’hôpital, il est visité par son double graphique – un procédé fréquent dans la bande dessinée alternative tout comme l’onirisme – qui l’amène à parcourir les principaux épisodes de sa vie future. Ce sont alors autant de séquences qui sont présentées au lecteur et qui évoquent ses « vies parallèles » sans s’en tenir à un strict ordre chronologique : du succès des Mots et les Choses , en passant par ses deux années en Tunisie où il soutient les étudiants face au régime de Bourguiba, à sa transformation en intellectuel médiatique à son retour en France et son élection peu de temps après au Collège de France. Ses combats publics pour les prisons (le GIP), ses « reportages d’idées » en Iran, ses voyages aux États-Unis et ses thématiques de recherche (sur le discours, le silence, les marginaux et autres oubliés, la sexualité, la folie, le savoir médical, le pouvoir, etc.) sont évoqués, en particulier grâce à l’insertion d’extraits de ses livres dans les dialogues. Ce faisant, les auteurs montrent les nombreux liens unissant son œuvre théorique aux luttes qu’il soutient. Le drame du sida, dont il est atteint, est abordé à la fin du livre, à travers son compagnon Daniel Defert, qui participera à la fondation d’AIDES après le décès de Foucault en 1984. La bande dessinée est un art de l’ellipse par excellence. Les auteurs en jouent avec brio, ce qui décevra sûrement celles et ceux qui attendent un récit linéaire et un résumé synthétique de la vie et de l’œuvre de Foucault. Le livre multiplie les collages de tableaux (comme les « Minimes » de Vélasquez) et de gravures. Morvandiau redessine des portraits photographiques connus du philosophe ou encore des interventions à la télévision, comme son débat avec Noam Chomsky. Les blancs et les trous du livre ont pour effet d’inviter à se (re)plonger dans les textes de Foucault. Au passage, bien que rapidement, les auteurs n’hésitent pas à pointer les limites de sa pensée (sur le genre, le colonialisme) et de ses comportements à travers les remarques du double du philosophe. Une interprétation graphique du philosophe Le dessin et la narration de Morvandiau servent très bien le propos, même si la première partie, plus théorique, s’avère parfois trop implicite ou nécessite une connaissance préalable des travaux foucaldiens. Morvandiau arrive à traduire graphiquement les portraits iconiques du philosophe, au visage et au style caractéristiques. Ces représentations cohabitent avec celles très épurées de son double. La bande dessinée joue fortement avec les couleurs. Une teinte plus sombre, émaillée de quelques cases de couleur rouge, est ainsi utilisée pour la partie concernant principalement ses engagements. La troisième et dernière partie adopte le bleu méditerranéen, évoquant ainsi le séjour tunisien de Foucault. Enfin, certains traits propres à la bande dessinée humoristique, comme les chutes ou des mouvements exagérés, s’intercalent dans le sérieux du propos, à l’image du rire du philosophe – évoqué dans l’épilogue – qui ponctue ses réflexions. Jusqu’à présent, la collection coéditée par Delcourt et La Découverte proposait des adaptations en bandes dessinées de titres de l’éditeur de sciences humaines. Cette première biographie inédite montre tout l’intérêt d’une utilisation pleine et entière du langage du médium afin d’aborder la vie d’un intellectuel tel que Foucault, qui, comme l’illustre la couverture, déborde littéralement des cases.
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26.09.2026 à 09:00

Clémentine Mélois : objets inanimés…

Ce n’est pas parce qu’elle a quitté l’Oulipo que Clémentine Mélois renie l’héritage de Georges Perec, notamment dans son goût pour les listes et pour l’infra-ordinaire. Mais elle dit sa relation aux menues choses de l’existence dans une langue qui lui est propre. Un goût prononcé pour l’infra-ordinaire Les objets semblent bien avoir une âme dans ce roman qui en dit plus sur eux que sur la vie sentimentale des personnages du couple qui a duré sept ans : « J’ai entendu qu’au Moyen Âge, on ne croisait pas plus de deux cents objets dans sa vie. Aujourd’hui, il y en aurait trois cent mille rien que dans une maison américaine, et l’on pourrait soi-disant recouvrir la surface de la Terre de cinquante kilos d’objets par mètre carré. » Verre à moutarde Musclor cassé, assiette au filet d’or de la Coop, ensemble H&M couleur poil de chameau, rouleau de Sopalin : en emballant tous ces objets, Émilie fait l’inventaire des souvenirs qui lui reviennent de cette histoire au stade terminal. De ce roman ponctué de coupures de journaux – de ces journaux dont la jeune femme se sert pour protéger ses affaires contre les risques du déménagement – se dégage une forme de mélancolie que vient contrebalancer un sens aigu de l’étrange, de l’absurde et de l’ironie. Ainsi, alors qu’elle attend les déménageurs, Émilie songe-t-elle, avec une touchante autodérision : « Avec un peu de chance, si je reste bien tranquille, peut-être m’emmèneront-ils avec le reste après m’avoir enroulée dans une couverture. » Objets de l’amour et de la mémoire Ces petits riens retrouvés au moment de quitter son appartement possèdent une histoire, un passé et sont porteurs d’éclats de mémoire : « Nous sommes peut-être constitués de poussière d’étoiles, de bactéries diverses et d’eau, mais ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes. Elles peuplent notre imaginaire, l’habitent, le meublent. Elles y font leur nid. J’imagine que les histoires, comme les souvenirs, planent en permanence autour de nous, invisibles à l’œil nu, comme des ondes radio ou gravitationnelles, comme le signal wifi, ou ces pollens de graminées qu’on ne peut pas voir mais qui sont tout de même là, puisque les yeux me piquent. » Le lecteur aura peut-être parfois les yeux qui piquent avec ce roman subtil qui suscite une émotion fugace et précieuse, dans une écriture qui dit avec légèreté ce que la vie peut avoir de grave, le temps qui passe, les ruptures, les êtres qui disparaissent. Faisant la liste des dernières fois qu’elle n’a pas su voir sur le coup, la narratrice semble savoir que cette fin annonce un début qui s’ignore encore : « ce n’est pas si grave, tant que je pourrai raconter leur histoire. » Ce texte adressé à l’amour perdu, au prénom si romanesque et littéraire, est l’une des très belles surprises de cette rentrée, et son charme opère longtemps encore après qu’on a refermé le livre.  
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24.09.2026 à 10:00

Laura Kasischke : plongée tragique dans l’Amérique des années 1960

L’ incipit donne le ton, acide et étrange, de ce roman en forme de kaléidoscope fascinant qui se déploie autour de la scène traumatique liminaire : « Cet après-midi-là, la maître-nageuse ne vit pas Richie Manning, le petit garçon qui se noyait au milieu de la piscine, sous un ciel si bleu et dégagé qu’un film transparent semblait avoir été tendu entre la Terre et l’espace, comme de la cellophane sur une salade de pommes de terre qu’on apporte chez des amis. Ou comme une membrane – le tympan, l’hymen. C’était la plus grosse journée de l’été pour le club de natation Jolly Rogers. Tous ces enfants qui hurlaient. Toute cette lumière qui rebondissait entre ces deux bleus aveuglants : le ciel, la piscine. » Microfictions et conquête spatiale Le matin même de ce 16 juillet 1969, le monde entier a les yeux rivés sur son téléviseur pour voir décoller la fusée Apollo 11 en direction de la Lune, où l’astronaute Neil Armstrong sera le premier à marcher cinq jours plus tard (« Un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité », formule devenue mythique). À Mission Hills, ville fictive du Michigan, le petit Richard n’accorde pas beaucoup d’intérêt aux images de l’écran de télévision, qu’il aurait dû regarder avec son père. Ce dernier, en déplacement pour son travail, y voit pour sa part la promesse d’un monde meilleur, conformément aux rêves de l’ American way of life des années 1960. Un rêve que tout le roman fait voler en éclats, au moyen d’instantanés microscopiques, saisissant les acteurs et les témoins de ce drame dans des moments singuliers de leur existence. Richard Nixon, le président des États-Unis, prépare ainsi un discours alternatif pour la nation endeuillée, au cas où la mission Apollo 11 échouerait… Mais c'est tout à fait ailleurs que surgira la tragédie. Au cœur du paradis de la piscine olympique, avec ses couleurs irréelles (« Bleu lagon tropical électrique » en plusieurs couches), se prépare la catastrophe, en une logique effrayante de réversibilité. Une construction très savante : quand le récit est un piège Le roman progresse par courts chapitres qui se déploient en donnant accès au flux de conscience des différents protagonistes, dans une construction qui ne respecte pas la chronologie et mêle présent, passé et futur. De la sorte, alors même que l’événement qui constitue le cœur du roman advient trois décennies plus tôt, il est question d’une certaine Sarah, qui participe à des réunions des Alcooliques anonymes dans les années 1990. Jusqu’à la dernière page du livre, le lecteur est pris dans ce tourbillon où les certitudes s’effondrent, comme celle de la culpabilité de la maître-nageuse, trop jolie pour être innocente selon la rumeur qui suit la mort du petit garçon. Le petit frère de la victime est tenu à l’écart du drame dans un silence toxique dont il souffrira toute sa vie. Son père Richard obtiendra un travail mieux payé, en accord avec ses ambitions de réussir selon le modèle dominant. Il abandonnera sa femme Mary à sa culpabilité et à sa dépression qui couvait avant même la noyade de Richie, et qui deviendra chronique après le drame. Les points de vue sont entremêlés, donnant lieu à une curieuse musique du hasard, née des consciences de tous ceux qui ont gravité autour de ce drame, comme Becca, une petite fille rousse nageant dans la piscine, personnage apparemment secondaire et pourtant indispensable au récit. L’écriture est précise, à la fois poétique et réaliste, et suscite un grand malaise chez le lecteur, plongé comme en eaux troubles dans ce livre fascinant et surprenant jusqu’à la dernière ligne.
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20.09.2026 à 10:00

Quand l'épargne manque de dettes

Dans Géopolitique de la dette , Anton Brender propose de regarder autrement l’accumulation des dettes qui inquiète aujourd’hui les économies occidentales. Son analyse prend une actualité particulière avec le tournant engagé par Donald Trump, qui remet en cause les équilibres financiers internationaux construits autour du rôle des États-Unis comme principal emprunteur de l’épargne mondiale. Il revient ici sur la genèse de ce livre, sur ce qu’il prolonge de ses travaux précédents et sur les raisonnements économiques qui sous-tendent son analyse de la politique américaine. Il décrit les conséquences de cette nouvelle donne pour l’Europe : comment mieux utiliser son épargne pour financer les investissements nécessaires, et quel rôle donner à l’intégration financière et à la solidarité budgétaire européennes ? Enfin, Anton Brender revient sur la situation budgétaire française et sur la manière dont il convient, selon lui, d’aborder aujourd’hui la question de la dette.   Nonfiction : Pourquoi avez vous écrit ce livre et comment se relie-t-il à vos précédents ouvrages ? Anton Brender : Il y a quelques années avec Florence Pisani et Emile Gagna nous avons publié un petit livre intitulé Économie de la dette . Il s’agissait d’expliquer pourquoi, dans une économie marchande, l’épargne appelle la dette. Pour que quelqu’un puisse dépenser moins qu’il ne gagne, il faut que quelqu’un dépense plus qu’il ne gagne. Il y parvient, le plus souvent, en empruntant. Si l’on veut mettre de l’argent de côté sans asphyxier l’économie, il faut en permanence que de l’argent soit mis ou remis en circulation, par des prêts. Dans les économies développées, on constate en effet que le flux d’épargne des ménages trouve sa contrepartie essentiellement dans des dettes. La question est de savoir qui émet ses dettes. Si les agents privés n’en émettent pas assez, il faudra que l’État s’endette pour que l’activité économique ne soit pas bridée. Le drame de l’Europe est de ne pas l’avoir compris et d’avoir rêvé de limiter à 60 % du PIB l’endettement des États. Ce chiffre s’est avéré incompatible avec un stock d’épargne accumulée qui dépasse en moyenne largement 200 points de PIB. En voulant, pendant les années 2010, limiter leur endettement public, les pays européens ont entravé leur croissance. Ils sont ainsi parvenus à dégager des excédents extérieurs et à trouver dans le reste du monde, aux Etats-Unis principalement, les dettes qui leur manquaient. Ils ont pu dépenser moins qu’ils ne gagnaient parce que les Etats-Unis eux dépensaient plus qu’ils ne gagnaient. C’est à cette situation que Donald Trump a voulu mettre fin en engageant une guerre commerciale avec le reste du monde. Dans Géopolitique de la dette , j’ai voulu revenir sur la manière dont cette situation s’est nouée et aussi montrer pourquoi son dénouement va modifier partout les conditions dans lesquelles les États, le nôtre en particulier, s’endettent. Vous voyez dans la politique américaine actuelle une contradiction fondamentale : les États-Unis veulent réduire leur déficit commercial et ne plus jouer le rôle d’emprunteur du reste du monde, tout en maintenant un déficit budgétaire très important. Pouvez-vous reprendre le raisonnement qui vous conduit à considérer ces objectifs comme difficilement conciliables ? Lorsqu’un pays a un déficit extérieur ses résidents, pris tous ensemble, dépensent plus qu’ils ne gagnent : ils empruntent donc forcément au reste du monde. Avoir un déficit extérieur et être emprunteur vis-à-vis de l’extérieur sont deux faces d’une même réalité ! Pour réduire le déficit commercial,  il faudrait donc que, pris encore une fois tous ensemble, les résidents américains empruntent moins. Mais actuellement, ils empruntent plus au contraire : compte tenu de la politique fiscale voulue par Donald Trump et acceptée par un Congrès sous emprise, le déficit budgétaire ne s’est pas réduit et les entreprises américaines qui investissent frénétiquement pour dominer l’IA empruntent maintenant à des rythmes jamais vus. Quant aux ménages leur dépense est dopée par la hausse de la Bourse et leur taux d’épargne est au plus bas. On voit mal dans ces conditions, comment le déficit extérieur des Etats-Unis pourrait se réduire ! Vous insistez sur la nécessité, pour l’Europe, dans la situation qui s’annonce, de mieux mobiliser son épargne afin de financer les investissements dont elle a besoin. Pourquoi l’intégration financière européenne constitue-t-elle, selon vous, une condition importante de cette réorientation ? En quoi permettrait-elle concrètement de financer davantage l’investissement européen ? L’Europe a fait en acceptant l’Union monétaire preuve d’une incontestable volonté d’intégration ; chaque pays a décidé d’abandonner un attribut essentiel de sa souveraineté. En matière financière, les choses sont moins simples : chacun a des institutions, des pratiques, une législation différentes. Réduire ces différences prend nécessairement beaucoup de temps et heurte souvent des intérêts en place. On annonce depuis des années un Marché unique des capitaux. Mais on a avancé très lentement dans sa direction. Pour redonner vie à l’idée on vient de lui donner des habits neufs : on parle maintenant d’une Union pour l’épargne et l’investissement… L’espoir, dans une Europe financièrement plus intégrée, est de rendre la circulation des capitaux plus fluide : l’épargne qu’un pays tend à dégager pourra plus facilement s’investir dans un autre. Cela devrait permettre de mieux allouer les ressources d’épargne disponibles. En facilitant l’investissement européen, celui des entreprises en particulier, on peut espérer soutenir notre croissance. L’endettement privé pourrait alors fournir à l’épargne des ménages, la contrepartie domestique qui lui manque cruellement. Mais il ne faut pas se tromper : les avancées ne peuvent être que lentes. Et, en attendant, la politique budgétaire a des chances de devoir contribuer encore au soutien de l’activité. Vous liez justement cette question à la nécessité d’un surcroît de solidarité budgétaire en Europe. Jusqu’où faudrait-il aller ? Cette solidarité budgétaire peut prendre des formes assez différentes. La première est celle dont on rêve depuis longtemps dans certains pays, en France notamment : elle consiste à fusionner tout ou partie des dettes nationales et à les remplacer par des « Eurobonds ». Le principe est relativement contraire à l’esprit des traités européens qui veut que chaque pays soit seul responsable de ses dettes et les pays les plus « frugaux » – l’Allemagne , les Pays-Bas, l’Autriche – y sont clairement opposés. Ils ont toutes chances de le rester tant qu’ils auront le sentiment que les autres ne prennent pas les questions budgétaires au sérieux !     Il est toutefois un autre domaine ou les mêmes pays refusent toute solidarité : la coordination des politiques budgétaires. Les pays européens sont aujourd’hui commercialement très imbriqués et lorsqu’on dépense plus dans un pays, l’activité est plus soutenue dans tous les autres. Une coordination des politiques budgétaires permettrait aux pays les mieux placés financièrement de contribuer plus au soutien de l’activité européenne que ceux qui le sont moins. Si au contraire chaque pays cherche à limiter son déficit budgétaire voir dégager un excédent sans se préoccuper de ce qui se passe ailleurs, le coût de cet égoïsme peut être élevé pour tout le monde. On en a eu malheureusement l’illustration pendant les années 2010. En se dotant d’un frein budgétaire l’Allemagne a fortement freiné sa croissance et celle des autres pays européens. Cette croissance médiocre nous a conduit à dégager un excédent extérieur massif : nous avons cherché aux Etats-Unis, les dettes qui ont servi de contrepartie à notre épargne ! Au lendemain de la pandémie de COVID, on a vu toutefois l’ensemble des pays européens accepter un surcroit de solidarité. Il nous a conduits à emprunter ensemble pour financer un grand programme de soutien à la reprise. Les dettes émises dans le cadre du programme Nextgen.EU seront remboursées à partir de ressources fiscales elles aussi européennes : après avoir soulagé dans un premier les budgets nationaux, elles les priveront demain, il faut le garder en tête, de certaines recettes. Ce programme a marqué un pas en avant en matière de solidarité et certains ont proposé de s’en inspirer pour financer l’effort de défense dans lequel tous les pays viennent de s’engager. Enfin, votre conclusion revient sur la situation française, qui est aujourd’hui souvent décrite en termes très alarmistes. Comment distinguer, selon vous, la nécessité de reprendre le contrôle de la trajectoire de la dette publique du catastrophisme qui entoure fréquemment le débat français ? Et quels critères devraient permettre de juger si une dette publique reste maîtrisable ? Je pense en effet que répéter régulièrement comme on le fait depuis des années que la France est en faillite n’aide pas à maitriser notre endettement. De même, dire que nous laissons nos enfants rembourser les dettes massives que nous accumulons est impressionnant mais faux : la seule charge que nous leur laissons est celle des intérêts de notre dette. On peut bien sûr s’en insurger. Mais on pourrait dire aussi que c’est le prix de ce que nous leur léguons également par ailleurs : un pays prospère, dont les services publics fonctionnent bien et où il fait bon vivre… J’ai recours à cette formulation délibérément idyllique pour montrer que le problème aujourd’hui tient moins au poids de notre dette – notre charge d’intérêt rapportée au PIB est inférieure à ce qu’elle était au début des années 2000 – qu’à la mauvaise gestion passée de notre dépense publique : l’affaiblissement de notre cohésion sociale, la dégradation de nos services publics en sont le signe. Nous avons mal utilisé nos marges d’endettement. Si nous voulons en retrouver, il nous faut d’abord reprendre en main la gestion de notre dépense publique. Pas forcément la réduire, mais vérifier si ses différents éléments contribuent effectivement à la réalisation de notre projet social. Et si ça n’est pas le cas, nous accorder sur la manière d’y remédier. Il serait illusoire sinon de penser pouvoir faire accepter, si nécessaire, une hausse du prélèvement fiscal ou simplement un révision de son assiette.   La soutenabilité d’une dette publique ne s’analyse pas en termes seulement arithmétiques mais aussi politiques. Si le projet social qui sous-tend le budget de l’État n’est pas lisible et ne suscite pas l’adhésion d’une majorité de citoyens, enrayer sans drame la hausse du poids de la dette publique risque de devenir difficile. La question aujourd’hui est de savoir si notre pays est capable de mobiliser l’intelligence et l’énergie politiques nécessaires pour l’éviter ?
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