La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Claire, salariée à « La Fraternité », Enoch, militant associatif, et Marie, assistante sociale à la communauté d’Emmaüs.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
« Ici, accueillir, c’est dans l’ordre des choses » ( Claire, salariée à « La Fraternité » )
« La Fraternité » est une association de Saint-Nazaire, d’obédience protestante, qui assure un accueil de jour pour des personnes en grande précarité ou en grand isolement : des gens de la rue qui vivent dans des parkings souterrains, dans des squats dispersés à travers la ville ou qui se regroupent sur le parvis de la gare toute proche de nos locaux. Certains campent sur des terrains en se cachant. Nous accueillons aussi des personnes âgées très isolées ou des personnes en difficulté psychiatrique pour qui c’est un peu la sortie de la journée. On ne sait pas toujours ce qui leur est arrivé ; d’ailleurs, on ne le leur demande pas. Ce sont parfois des gens malades, victimes d’addictions, notamment à l’alcool, ou de troubles divers. Par exemple, en ce moment, on accueille un monsieur qui, tout en suivant une chimiothérapie à l’hôpital de jour, vit dans la rue avec son chien. Un jeune majeur, victime de multi-traumatismes liés à l’exil, est lui aussi dans la rue ; ce qui, comme pour tous ceux qui sont dans la même situation, ne fait qu’aggraver sa grande fragilité psychologique. Sur la quarantaine de personnes accueillies chaque matin de huit heures à midi, sauf le mardi, la moitié sont des sans abri. […]
Mon travail de salariée est de coordonner l’action de tous les bénévoles : organiser, structurer, accompagner les équipes pour qu’elles réfléchissent à ce qu’elles font, à pourquoi elles le font et à comment elles ont envie de le faire. […] Notre vocation n’est pas de mettre en place des dispositifs de réinsertion. Si on peut aider les gens dans la difficulté, on le fait. À partir de là, ils cheminent… ou pas. Il n’y a aucune obligation de cheminer. S’ils ne veulent donner ni leur nom ni leur prénom, ils ne le donnent pas. Simplement, ils peuvent venir dans ce lieu vivant et ouvert sans autre obligation que de se conformer au cadre que nous mettons en place : respecter les autres, se soumettre aux règles de fonctionnement pour le petit-déjeuner, pour la douche… Et, avant tout : pas de violence. Or, les tensions entre SDF sont fréquentes parce que la nuit il se passe des choses qui peuvent être féroces… Et « la Frat’ » est l’endroit où ils arrivent tous les matins. Donc nous sommes un peu en première ligne. En cas de problème, on essaie de temporiser. Si ça s’envenime, on demande aux gens concernés de quitter les lieux. C’est la condition pour que les autres se reposent, reprennent des forces… Chacun accepte sans trop de difficulté. […]
Après avoir travaillé à Lyon et à Toulouse, j’ai été très étonnée, quand j’ai débarqué à Saint-Nazaire, de l’accueil réservé aux exilés qui arrivaient à la suite du démantèlement de la « Jungle de Calais ». C’était en 2016, dans le cadre de la crise qu’on a appelée « crise de l’immigration », et qui était plutôt une « crise de l’accueil ». La mairie de la ville avait alors proposé 200 places d’hébergement dans des logements sociaux. Ce qui était considérable pour une ville de cette taille. Je me suis renseignée, j’ai lu les articles de journaux et, devant cette arrivée de demandeurs d’asile, je n’ai vu aucun signe d’un quelconque branle-bas de combat anti-immigré de la part d’une fraction ou d’une autre de la population. Au contraire, toutes les associations se sont mobilisées et ont adapté leur activité pour faire face à cet événement qu’il fallait organiser. Dans une commune voisine, de l’autre côté de l’estuaire, un centre d’accueil et d’orientation s’est ouvert l’année d’après pour 40 à 50 personnes dans un vieux village-vacances qui n’était plus aux normes. Ça a fait toute une histoire… Même dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, où j’ai vécu, et où une part très importante de la population est issue de l’immigration algérienne, les réactions à ce type d’accueil ne sont pas comparables avec ce qui se passe ici.
Il me semble, d’après ce que j’entends, lorsque je parle aussi bien aux anciens qu’à ceux qui font partie de la génération d’après-guerre ou aux plus jeunes, qu’il y a, à Saint-Nazaire, une sorte d’inconscient collectif qui s’est construit autour de la guerre. Cette guerre est dans toutes les têtes, même dans celle de ceux qui n’ont pas vécu les bombardements. Elle a marqué les familles, la ville, l’architecture, le territoire. Aujourd’hui encore, les gens parlent de la « poche de Saint Nazaire », et les petits enfants connaissent cette partie de l’histoire. Au-delà des sensibilités politiques, cette expérience a laissé des traces chez tous les habitants, comme un traumatisme. Depuis, il y a une sorte de consensus qui fait qu’il faut accueillir ceux qui fuient la guerre. C’est dans l’ordre des choses. Ça s’inscrit dans une histoire.
Aujourd’hui, à Saint-Nazaire, que vous veniez de n’importe où, vous êtes accueilli. Ici, ça va, ça vient. Les gens entrent, arrivent, repartent et c’est normal. C’est peut-être aussi lié au port, aux Chantiers, à la densité du réseau associatif que je trouve très importante. Ça ne surprend personne qu’il y ait des étrangers. Ça donne une ville très dynamique qui est complètement à l’opposé de l’image qu’elle laisse quand on la traverse. Il faut la connaitre et l’apprivoiser. Le soir par exemple, il n’y a personne dans les rues mais il faut comprendre à quels endroits les gens se rencontrent. Plus je vis ici et plus je trouve cette ville chaleureuse.
Hébergement solidaire ( Enoch, militant associatif )
Quand P. a débarqué en 2019 à la « maison du peuple » de l’avenue Albert de Mun qui servait de point de ralliement au mouvement des Gilets Jaunes, il était mineur et sans domicile fixe. Il avait été mis à rue par sa tante et il est arrivé avec le flot de ceux qui disaient : « On n’arrive pas à boucler les mois, on est dans une situation désastreuse. » Il y avait là des gens qui vivaient dans des voitures, dans la rue, beaucoup de jeunes. On n’a pas supporté l’idée que, le soir, on devrait fermer la porte de la maison qui nous servait de lieu de ralliement, en disant à ces gens d’aller dormir dehors et de revenir quand on rouvrirait le lendemain matin. Donc on a aménagé des chambres : « Installez-vous… » […]
Rapidement […] s’est imposée l’idée d’occuper deux maisons propriétés de la ville de Saint-Nazaire pour loger ceux qui en avaient besoi n . Ces maison étaient abandonnées depuis des années et ne faisaient l’objet d’aucun projet immobilier. C’est ainsi que l’occupation et la création des Maison d’Hébergement Solidaire ont eu lieu. Le but était de réunir, sur le mode de la cogestion, des gens de Saint-Nazaire et des personnes sans logement pour rénover ces habitations-là et les gérer dans l’idée d’un hébergement d’urgence stabilisé. […]
Il fallait trouver la façon dont on pourrait assurer l’alimentation, la fourniture des produits d’hygiène, de ménage… Comment envisager une activité de subsistance économique, comment inscrire les plus démunis dans des réseaux d’associations pour accéder aux soins, pour bénéficier de soins vétérinaires pour leurs animaux de compagnie ; comment les accompagner dans leurs démarches administratives, les guider dans leurs parcours de demandeurs d’asile, de déboutés de demandes d’asile, de sans-papiers. Dans le même temps, le collectif menait les chantiers de rénovation : isolation, enduits, cloisonnement, pose de menuiserie, fabrication d’escaliers. […]
En septembre 2022, la mairie a obtenu l’expulsion des seize occupants des maisons d’hébergement solidaires afin de construire à la place des logements sociaux. Les personnes qui y étaient hébergées ont été recueillies pendant quinze jours dans un campement que le collectif a installé près de l’église Saint-Gohard. Soutenu par le Secours Catholique, le Secours Populaire, l’association Droit au Logement et les associations locales, nous avons alors sollicité l’État et la municipalité. Quand les services de la mairie ont commencé à nous ouvrir leur porte, on a rédigé un dossier pour proposer de nouvelles solutions d’hébergement. Dans ce dossier, on a recensé toutes les personnes qui en avaient besoin, et récapitulé tous les systèmes de convention de commodat et de mise à disposition de maisons et de bâtiments pour héberger des personnes dans la précarité. On a rappelé qu’il est dans l’obligation et dans les pouvoirs du maire ou du sous-préfet de faire la réquisition. En l’occurrence, il n’y avait même pas besoin d’engager cette procédure puisque les logements que nous proposions appartenaient à la ville. En définitive, une maison a été trouvée dans le quartier de la gare, là où la municipalité est en train de racheter tous les bâtiments en vue de réaliser, dans quelques années, une coulée verte. C’est une maison qui est en très bon état. Cette fois, ce sont les services de la mairie qui ont réalisé les quelques travaux nécessaires pour la rendre provisoirement habitable. Au bout du compte, les seize personnes qui occupaient les précédents locaux d’hébergement solidaire sont mises à l’abri, mais le collectif reçoit toujours des sollicitations de la part d’autres sans-abri et parce qu’il doit continuer à suivre ceux dont il s’est déjà occupé.[…]
Depuis 2019, l’action du collectif n’a pas cessé. Nous avons vu grandir P. C’est maintenant un jeune adulte qui se trouve toujours confronté à la précarité et qui est guetté par les menaces de la rue. Car, même s’il peut profiter des actions des différentes structures qui existent dans la ville, prendre une douche et un petit déjeuner à la Fraternité, bénéficier d’un accompagnement social, fréquenter le restaurant « Le trait d’union » tenu par l’ASC (l’Association Solidarité Créations), être hébergé dans un logement provisoire que notre collectif a obtenu, il peut toujours être exposé à des phénomènes de bandes et d’exclusion qui sont capables de déraper dans des épisodes de violence incroyables. Récemment, une personne est tombée dans le coma à la suite d’une baston. Pendant les deux semaines où les expulsés de la maison du peuple étaient sous tente, un autre sans-abri est arrivé pendant la nuit avec un marteau pour leur taper dessus. Un de ceux qui campaient s’est défendu, et ça s’est mal passé pour l’agresseur. On entend certains anciens, à la rue depuis dix ou quinze ans, qui ont vu arriver les jeunes : « Tel ou tel gamin était un petit gentil. On lui avait dit de ne pas faire de conneries. » Mais ils y vont quand même, ils tombent dans les addictions, dans des petits trafics, dans les vols minables. Et au bout d’un moment, ils entrent dans des schémas de violence. L’exclusion est un facteur aggravant. C’est le début d’une terrible spirale négative. C’est pour cette raison que l’hébergement et l’accompagnement sont si importants et qu’être inscrit dans un réseau associatif est primordial.
« Comment ça va en ce moment ? » ( Marie, assistante sociale à la Communauté d’Emmaüs )
Pour un compagnon d’Emmaüs, la démarche de venir à mon bureau est quand même particulière, un peu symbolique. C’est parfois une marche élevée à franchir. Pour que ce soit plus facile, je laisse ma porte continuellement ouverte ; quand elle est fermée, ce qui est rare, c’est que suis en train d’effectuer des démarches et que je ne suis pas dérangeable. Il y en a qui m’envoient un petit SMS ou qui me téléphonent : « Est-ce que je peux monter te voir ? » Je dis souvent aux compagnons que j’ai toujours les petits bonbons au miel de ma grand-mère. Certains arrivent avec leur café dans mon bureau. C’est génial ! C’est souvent un moment convivial. « Allez, assieds-toi. Comment ça va en ce moment ? » On peut venir y pleurer – la boîte de mouchoirs est là – mais parfois aussi annoncer des bonnes nouvelles, discuter, manger un petit bonbon et voilà… […]
La vie à Emmaüs est ponctuée par des petits rituels. Chaque matin, on débute par une réunion à laquelle les présents sont invités à participer : responsables, compagnons, bénévoles échangent sur la journée passée et sur celle qui s’annonce. On signale les difficultés, on souligne les réussites. Cela peut durer dix minutes ou trois quarts d’heure. C’est le moment où l’on se retrouve, où le collectif se reforme avant d’attaquer la journée. À dix heures et à quinze heures, on ne rate pas la pause. Selon mon planning, j’essaie de m’y astreindre parce que c’est là que tout le monde se croise. On prend le café, on mange un bout de gâteau, on discute d’autre chose… Les jours de vente, quand je sais qu’il y a besoin d’aide, j’essaie de me libérer pour aller donner un coup de main, déballer les marchandises qui arrivent, trier, bricoler. C’est aussi important que les démarches, administratives ou autres. Cela rend les contacts plus faciles. De la même façon, quand, par exemple, j’emmène un compagnon en voiture à un rendez-vous, on prend le temps de discuter de la famille. Autant il me pose des questions sur moi, autant je peux lui demander comment va sa maman au pays. Ça me permet de le connaître un peu mieux. Ainsi, les temps relationnels, en dehors du bureau, sont complémentaires de ceux que je passe à résoudre des problèmes précis.
Actuellement, la structure héberge 48 compagnons sur place, dans des bungalows, ou dans des logements loués dans les environs. Bientôt, un village Emmaüs, dont la construction a commencé, pourra les accueillir à proximité du bâtiment principal. Parmi ces compagnons, environ 70% sont des migrants, de dix-sept nationalités différentes. Parmi eux, une bonne moitié sont africains, les autres sont afghans ou sont originaires des pays d’Europe de l’Est. Deux ou trois personnes arrivent de Nantes et de ses alentours, d’autres sont venus à un moment donné de la région parisienne pour travailler sur la côte. Aucun n’est de Saint-Nazaire même. De vieux compagnons qui ont bougé de communauté en communauté se trouvent bien ici et y restent. Les uns sont dans un parcours migratoire, d’autres viennent de la rue, sortent de prison, ou arrivent de la Fraternité qui, chaque matin, propose le « petit dej’ solidaire ». D’autres encore ont été dirigés vers nous par les responsables d’un foyer, comme le foyer Blanqui – centre d’hébergement d’urgence de Saint-Nazaire – où ne sont hébergés que des hommes qui arrivent par le 115, et qui ferme dès 8-9 heures du matin. […]
La moitié de mes missions tourne autour de la santé. Réaliser un checkup, demander s’ils ont besoin de soins dentaires, mettre à jour les droits, faire le lien avec la sécurité sociale. En fonction des besoins, j’accompagne les compagnons jusque dans la salle d’attente du cabinet du médecin. Je discute avec le généraliste après la consultation pour faire le point : « Qui fait quoi ? Est-ce qu’il a besoin de prendre un rendez-vous pour une radio, un chirurgien ? » Par exemple, en ce moment, je travaille régulièrement avec le centre de santé « À vos soins ! », une nouvelle structure associative où les médecins sont très engagés, militants. Je sens qu’il y a là une équipe prête à accompagner chaque personne. J’ai les numéros de téléphone direct et le mail du médecin et il a les miens. Il y a déjà eu un cas où le médecin, un remplaçant, ne connaissant évidemment pas le compagnon, m’a appelée pour me faire part de son inquiétude : « Le monsieur, d’habitude… il s’exprime bien ? » Le monsieur en question était en train de faire un AVC ! Il a immédiatement été pris en charge. Opéré en urgence, il n’a aucune séquelle… […]
Même si notre structure est un peu excentrée dans une zone industrielle, elle est inscrite dans le territoire. En plus des contacts avec la population qui connaît bien maintenant notre adresse pour venir y déposer des objets ou en acheter – de bonne qualité, restaurés, vérifiés et à bon marché – on est souvent invités dans les collèges, les lycées et l’AFPA, pour présenter Emmaüs. Ces établissements nous envoient des élèves en stage. Alors, les compagnons deviennent aussi tuteurs des stagiaires. Ce sont eux qui vont les former et leur faire découvrir les activités. Ils vont encadrer de futurs travailleurs sociaux, logisticiens et magasiniers, des élèves de troisième ainsi que des élèves de l’École de la seconde chance et du Centre de Formation Professionnelle (CFP). Cela veut dire quelque chose en termes de reconnaissance !
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Claire , Enoch et Marie est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
Les deux rives, mes deux rêves, volet 3 « Enfants de l’immigration »
Les deux rives, mes deux rêves, paroles de femmes
« J’avais sombré dans l’ennui. Moi qui ne m’ennuyais jamais, j’avais sombré dans l’ennui. » Blancheur , de Jon Fosse, prix Nobel 2023, raconte un assaut contre l’immobilité – mais un assaut paradoxal : un homme reclus, qui oublie souvent de s’alimenter, brouille les frontières entre le réel et le rêve en se laissant envahir par l’insignifiance. Rapidement, sa lassitude se transforme en vacuité. Désormais, il se sent vide et décide de monter dans sa voiture pour s’aventurer dans une direction inconnue.
Un traité de la désorientation volontaire ?
Au premier embranchement, il prend à droite ; au deuxième, il prend à gauche. Il se retrouve sur un chemin forestier aux ornières si profondes que la voiture finit par s’enliser. Il tente d’accélérer, en vain : le véhicule n’avance plus. Alors, dans une forêt inondée de neige, il décide de se noyer dans une blancheur troublante.
Le sol est marron, les arbres se serrent les uns contre les autres. Les pins saturent le champ de vision. Le narrateur se demande : « Que suis-je venu faire sur ce chemin forestier, pourquoi m’y suis-je engagé, qu’est-ce qui m’est passé par la tête ? Quelle raison m’y a poussé ? » Il ne sait plus où aller. Sur son chemin, aucune trace de vie humaine : seuls subsistent une ferme abandonnée et un chalet déserté. Il comprend soudain qu’il a roulé longtemps, sans penser à rien, sans même mesurer la distance parcourue.
Le chemin forestier est maintenant tout blanc, et le sentier devient difficile à distinguer. Il s’enfonce entre les arbres, avec la certitude que cette absence de direction l’aidera, en définitive, à rentrer chez lui. Éreinté, gelé par le froid, il s’assied un bref instant sur une grosse pierre au milieu de nulle part.
Apparitions et résurgences
La forêt s’habille d’une obscurité impénétrable. L’homme solitaire grelotte. Les yeux dans le vide, il voit cette obscurité se transformer. Une forme semble se diriger vers lui. « Une silhouette lumineuse, de plus en plus distincte. Oui, une silhouette blanche dans l’obscurité, là, devant moi. » Cette silhouette devient aussitôt un champ de blancheur, une vague de chaleur douce, soyeuse comme les flocons de neige. « À mesure que la forme s’approchait, j’ai eu l'impression de me réchauffer. »
Submergé par les visions du chemin forestier, le marcheur reste immobile quelques instants. Il ne veut pas bouger et observe, non sans émerveillement, la blancheur prendre des traits humains. Elle se tient devant lui, pose sa main sur son épaule ; puis, en un instant, un bras l’entoure et le serre légèrement. Soudain, la forme lumineuse disparaît. Il est à nouveau plongé dans l’obscurité.
Seul et désorienté, le narrateur continue de marcher dans toutes les directions, tout en doutant de ce qu’il est en train de vivre. Il veut retrouver la forme lumineuse et sortir de cet enfermement volontaire. Et même s’il sait que sa possible disparition au milieu des neiges n’émouvra personne, une flamme clandestine agite son for intérieur : il pressent que quelque chose de précieux l’attend au bout du chemin.
La voiture est maintenant bien loin derrière lui. Les pas de l’homme continuent de s’enfoncer dans la neige. Il ne pense plus à rien et, à sa grande surprise, distingue au fond de la forêt obscure deux êtres humains qui se dirigent vers lui. Ces deux personnes s’avèrent être un couple : ses parents. Troublé par cette présence, il hâte le pas, tandis qu’une voix lui dit que son père et sa mère sont venus le chercher « parce qu [’il ne peut] pas rester dans la forêt à l’heure qu’il est ».
Rencontre bouleversante : le narrateur parle quelques instants à ses parents, mais la conversation demeure à sens unique. Les questions restent sans réponse. Il s’impatiente, insiste pour connaître la raison de la présence de ses parents : « Je dis : “vous me cherchiez ?” – et personne ne répond. Je les vois, ma mère et mon père, et ils ne répondent pas quand je leur parle, et il faudrait quand même qu’ils me répondent, car je suis leur fils malgré tout… »
Une admirable économie narrative
Dans un silence total, la blancheur disparaît à nouveau, emportant les parents du narrateur. Va-t-il réentendre la voix de sa mère, va-t-il interroger encore les silences de son père ? La vision s’intensifie. La blancheur s’empare de tout. L’immobilité le saisit de nouveau pour quelques instants, mais la blancheur scintillante réapparaît, de façon vertigineuse, accompagnée d’un homme au costume noir qui le dévisage. Il se dit : « ce n’est peut-être pas une lumière, c’est un vide, un néant », mais il suit tout de même son appel…
Pénétré par cette lumière blanche et scintillante, le texte de Jon Fosse place le lecteur dans un brouillard lumineux pour interroger notre rapport à l’existence, et surtout à la mort. Explorant la vulnérabilité des êtres humains face à la vieillesse, à la solitude et à la résurgence des spectres familiaux, il construit un entre-deux qui cherche, à sa manière, la clarté du monde dans la perte progressive des repères.
Récit d’une rare beauté littéraire, Blancheur est également un jaillissement métaphysique d’une force inégalée. Avec une économie narrative poussée à l’extrême – la voiture qui n’avance plus, la marche pieds nus dans la neige et les multiples apparitions, voilà à quoi se réduit la matière du récit –, il propose au lecteur une idée singulière de l’art d’écrire : se perdre dans le mouvement des incantations intérieures pour réapprendre à nommer les silences et les peurs qui entravent le cours d’une vie pourtant intense au seuil du trépas.
Dans Meadowlands (publié pour la première fois en anglais en 1996 et en français en 2022, dans la traduction de Marie Olivier), Louise Glück dépeint la crise que traverse un couple moderne. L’émotion y est à la fois retenue et violente. Le récit intime — parfois trivial — s’entrelace à la trame de L'Odyssée , un peu moins de la moitié des poèmes y faisant explicitement référence. Ce dispositif contribue à faire de la douleur de la séparation — vécue par une femme — une expérience universelle.
Le mythe agit comme une chambre d’écho : la convocation d’Ulysse, Pénélope, Circé et Télémaque révèle la répétition des mêmes conflits — désir, lassitude, trahison, solitude — à travers les siècles. Les disputes domestiques, les silences ou les rancœurs prennent ainsi une dimension tragique sans perdre leur caractère ordinaire.
Le livre s’ouvre sur une image saisissante où l’attente du retour de l’amant prend la forme de l’ascension d’un épicéa, transformé peu à peu en une sorte de poste d’observation, dans une vision où le majestueux le dispute au trivial. Suivent des poèmes évoquant des moments heureux du couple, aujourd’hui perdus. Puis arrivent les disputes, dont les motifs, à la fois futiles et graves, traduisent les tensions qui opposent désormais les partenaires. Plusieurs poèmes, comme Matin pluvieux ou Vide , reviendront ensuite sur ces reproches récurrents — refus d’inviter des gens, refus d’avoir des meubles, rituels domestiques lassants — qui disent l’usure du lien : « Autre chose : nomme-moi une seule personne qui n’a pas de meubles . » ; « On mange du poisson le mardi parce qu’il est frais le mardi. Si je savais conduire on pourrait en avoir d’autres jours . » ; ou encore : « Une personne qui cuisine est une personne qui aime créer de la dette . »
En contrepoint se déploient les figures mythologiques. Ulysse apparaît comme une figure du mouvement, allant toujours de l’avant, incarnation d’un certain imaginaire masculin du départ, que l’on retrouvera plus loin dans la Parabole des otages , sous la forme cette fois de l’impossible — ou du très difficile — retour. Il est ici celui qui, incapable de se fixer, incarne la part de fuite qui rend impossible toute stabilité affective, tout en conservant une cohérence propre, celle d’une fidélité paradoxale à sa propre trajectoire.
À l’inverse, d’autres poèmes, comme le bien nommé Nuit sans lune , dépeignent la tristesse de celle qui attend, se désespère ou voudrait retenir l’amant (« De l’autre côté, il pourrait y avoir n’importe quoi, toute la joie du monde, les étoiles pâlissantes, le lampadaire se transformant en arrêt de bus . »), ou encore, dans Minuit , une femme qui s’isole pour pleurer. Une situation émotionnelle que la figure de Pénélope permet d’approfondir : « L’être aimé vit dans l’esprit . » ; « Ceux dont le cœur est le plus petit ont le plus de liberté . »
Très présente dans le recueil, la figure de Télémaque apporte un regard plus détaché, parfois presque clinique, sur ce qu’un enfant hérite du conflit parental, comme l’illustrent plusieurs poèmes : « J’avais l’habitude de sourire lorsque ma mère pleurait » ; ou encore : « Je peux observer mes parents de façon impartiale et avoir pitié d’eux : j’espère que je pourrai toujours avoir pitié d’eux. »
Circé, qui apparaît plus tard dans le recueil, joue un rôle tout aussi essentiel en explicitant la nature du lien qui l’unit à Ulysse et accepte finalement de le laisser partir : « Si je voulais seulement te tenir, je te tiendrais prisonnier », devenant ainsi une figure du renoncement lucide plutôt que de la possession. Cette lucidité n’efface pourtant pas la souffrance. Lorsqu’elle réapparaît — dans Le tourment de Circé ou Le chagrin de Circé — elle oscille entre compréhension et blessure. Elle incarne une conscience du désir comme mouvement instable, toujours déjà traversé par la séparation.
Cette désagrégation du couple s’inscrit dans un univers concret et géographiquement situé, que désigne ironiquement le titre : les « meadowlands » ne renvoient pas à un paysage pastoral, mais à un territoire urbanisé du New Jersey, marqué notamment par un important complexe sportif. C’est aussi, plus immédiatement, un territoire partagé avec les voisins, contribuant à ancrer le recueil dans un univers suburbain de comparaisons silencieuses et de vies parallèles. Le bonheur supposé des autres accentue le sentiment de désagrégation intime.
Le recueil est également traversé par une série de « paraboles » qui déplacent le drame conjugal vers une réflexion plus générale sur le temps et la transformation des êtres. Ces poèmes — Parabole du Roi , Parabole du treillis , Parabole de la bête , Parabole de la colombe , Parabole du vol , Parabole des cygnes , Parabole de la foi , Parabole du don — mobilisent animaux, plantes et gestes simples pour condenser une vérité sur le vivant. Ils montrent que l’amour obéit aux mêmes lois que la nature : croissance, métamorphose, usure, séparation. La clématite, la colombe ou le vol des oiseaux deviennent des figures du désir et de son érosion, comme le résume une formule du recueil : « Si on change sa forme, on change sa nature. Et le temps nous fait ça . »
La douleur ouvre aussi à des pensées ambiguës, mêlées de désir de protection et de violence, comme dans La Pierre : « Dis-moi [...] ce qui est requis en enfer [...]. Que puis-je lui donner comme protection [...] qui ne pourra pas complètement le protéger ? » Plus tôt déjà, le poème liminaire montrait le visage de l’aimé bombardé d’épines.
L’écriture de Glück frappe par son dépouillement. Les poèmes avancent par phrases courtes, dans un ton presque conversationnel, avec une grande retenue lyrique. Cette économie de moyens crée une violence sourde : l’intimité devient un lieu de cruauté ordinaire, où chaque parole blesse davantage parce qu’elle vient de l’être aimé.
Ce qui fait la force de Meadowlands tient alors à cette manière de faire coexister le mythe et les détails les plus ordinaires de la vie domestique : disputes autour des meubles, voisins, animaux familiers, repas répétitifs, silences. Chez Glück, l’épopée survit dans les formes les plus banales de l’usure amoureuse. Le recueil donne ainsi à la séparation une profondeur mythique, tout en la maintenant au plus près des gestes quotidiens et des blessures minuscules par lesquelles un amour se défait.
A lire également sur Nonfiction :
La recension d'un autre recueil, Vita Nova , de la même autrice
La réédition au format poche du livre de l ’anthropologue Christophe Darmangeat, Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était. Aux origines de l’oppression des femmes (La Découverte, 2025), deux ans après la publication de l’essai de V éra Nikolski , Féminicène (Fayard, 2023), est l'occasion de croiser leurs perpsectives sur la question féministe. Dans cet échange, ils reviennent sur le rôle controversé de la modernité capitaliste et industrielle dans l’émancipation féminine et réfléchissent aux conséquences possibles des bouleversements écologiques sur le sort des femmes.
Chemin faisant, tous deux proposent une critique matérialiste de certaines thèses éco-féministes, autour de l’hypothèse d’un matriarcat primitif et de la condition féminine dans les sociétés préindustrielles notamment. Chacun à leur manière, ils cherchent à renouveler l’approche marxiste sur un certain nombre de thèmes tels que l’origine des inégalités de genre ou la relation entre décroissance des ressources, déstabilisation des infrastructures matérielles et condition féminine.
L’entretien a été mené par Anne Gagnant.
Nonfiction : Christophe Darmangeat, vous soutenez que, contrairement aux thèses du matriarcat primitif ou à l’idée que la domination masculine serait relativement récente, aucune société de la Préhistoire n’a jamais connu une domination réelle des femmes sur les hommes. Pourquoi ?
Christophe Darmangeat : Il est compliqué d’affirmer des choses avec certitude sur la Préhistoire. Mais on dispose d’un ensemble d’indices convergents. D’abord, on peut s’appuyer sur les sociétés observées dans le présent mais qui, par leur économie, ressemblent à des sociétés du passé. Or, dans de nombreuses sociétés de chasseurs-cueilleurs, on trouve des formes de domination masculine non seulement observées mais revendiquées par les intéressés eux-mêmes. Dans ces sociétés étudiées par les ethnologues, la division sexuée du travail correspond à ce qu’elle semble avoir été – d’après les maigres indices fournis par l’archéologie – dans les sociétés du passé lointain. Et à mon avis, cette division a quelque chose à voir avec la domination masculine, dans le sens où ce sont les hommes qui, partout, possèdent la totalité ou la grande majorité des moyens de la violence.
Récemment, un autre type d’indices est venu s’ajouter aux données issues de l’ethnologie ou de l’archéologie : ce sont les travaux sur les mythes, menés en France par Jean-Loïc Le Quellec et Julien d’Huy, qui ont montré comment on pouvait raisonner sur les mythes comme des machines à remonter le temps. On sait maintenant qu’un mythe très répandu, qui raconte qu’il a existé jadis un matriarcat primitif mais que celui-ci a ensuite été renversé par les hommes, remonte à au moins 50 000 ans, c’est-à-dire à la sortie d’Afrique d’ Homo Sapiens . Or, partout où il a été observé, ce mythe est utilisé pour justifier la domination masculine. En somme, je ne peux pas prouver qu’il n’y ait jamais eu de société dominée par les femmes, mais au vu de ce qu’on connaît, c’est hautement invraisemblable.
Vous soutenez que la conception de l’égalité des sexes n’aurait pas été possible sans l’avènement du capitalisme. D’après vous, la monétarisation des rapports sociaux est la condition de possibilité à l’émergence de l’idéal d’égalité des sexes. Pourquoi ?
Christophe Darmangeat : Quand on parle d’égalité des sexes, à mon avis, on n’est pas très clair. Ce que prône en fait le féminisme moderne, c’est l’idée que les hommes et les femmes devraient avoir les mêmes rôles sociaux. Non pas des rôles sociaux « égaux », ce qui ne veut pas dire grand chose, mais les mêmes rôles sociaux ; exactement comme l’antiracisme est l’idée que votre couleur de peau ne devrait pas influer sur ce qu’il vous est permis ou non de faire.
Or, un premier constat s’impose : je ne connais aucune société précapitaliste, historique ou ethnologique, où on ait rencontré une telle conception de l’égalité des sexes. Les centaines de sociétés dont on a connaissance, en histoire ou en ethnologie, sont toutes des sociétés sexistes, pas forcément au sens où les hommes dominent les femmes, mais au sens où il y a des domaines d’hommes et des domaines de femmes, des lieux d’hommes et des lieux de femmes, des vêtements d’hommes et des vêtements de femmes, des rites… tout ce que vous voulez. La société est coupée en deux selon le sexe. Avant d’être un raisonnement, c’est une observation. C’est un fait.
Partant de ce fait, j’ai essayé de proposer une explication à la revendication moderne d’assurer les mêmes rôles sociaux. Elle me semble avoir un rapport avec le fait que le capitalisme repose sur l’anonymat généralisé organisé par l’argent. Comme l’a montré Marx, l’idée même de travail en général, abstrait, indifférencié, ne naît qu’avec la monétarisation de l’économie, qui met pour ainsi dire entre parenthèses l’identité des personnes qui réalisent le travail. C’est cela qui permet d’envisager qu’il n’y ait plus des travaux d’hommes et des travaux de femmes. Par conséquent, on peut dire : à travail égal, salaire égal ! Et pourquoi les femmes n’auraient pas les mêmes droits que les hommes ?
Véra Nikolski, vous donnez vous aussi un rôle central au capitalisme dans l’histoire de l’émancipation féminine. Mais vous insistez plutôt sur la révolution industrielle et les transformations qui l’ont accompagnée.
Véra Nikolski : Je suis d’accord avec Christophe. Simplement, il me semble que les transformations matérielles sur lesquelles j’insiste autorisent aussi cette nouvelle équivalence entre les rôles, qui n’aurait pas pu advenir simplement du fait des idées qui animent le capitalisme. Ce qui m’intéresse en premier lieu, c’est donc l’industrialisation, et pas tellement le système idéologique qui l’accompagne. Pourquoi l’industrialisation représente-t-elle une condition de possibilité fondamentale de l’émancipation féminine ?
D’abord, une raison qui n’est pas la plus importante et que je cite rapidement : l’industrialisation a entraîné un effondrement de l’importance de la force physique, qui a longtemps été un facteur limitant pour l’homogénéisation des tâches. Cet effondrement est dû à un usage accru de l’énergie et au recours croissant aux machines, qui travaillent désormais à notre place.
Ensuite, ce qui à mes yeux compte beaucoup plus, c’est le changement dans le temps disponible – temps journalier et temps biographique. Comme l’a rappelé Christophe, les sociétés préindustrielles étaient toutes des sociétés fondées sur une division sexuelle du travail. Cette division, comme toute division du travail, obéissait à un principe d’efficacité économique, la spécialisation permettant un meilleur rendement et un gain de temps. Cette omniprésence de la division sexuelle du travail s’explique par le fait que les possibilités physiques des deux sexes étaient fortement déterminées par les contraintes inhérentes à la reproduction de notre espèce. Les femmes, responsables de la procréation, devaient assurer des tâches compatibles avec cette fonction : enceintes ou allaitant des enfants en bas âge, elles ne pouvaient pas trop s’éloigner du campement ou effectuer des tâches qui exigeaient trop de force. Parmi les travaux compatibles avec ces fonctions maternelles, il pouvait y avoir la cueillette, la petite agriculture, l’horticulture, et puis les tâches domestiques – qui exigeaient, dans les sociétés préindustrielles, quasiment un travail à temps plein. Voilà pour le temps journalier.
Il en allait de même pour le temps biographique. Les femmes avaient beaucoup plus d’enfants qu’aujourd’hui – vu la mortalité infantile, il fallait en avoir quatre, cinq ou six pour espérer avoir une descendance vivante. Sur une vie, grossesses, allaitement et soin des petits enfants prenaient un temps considérable.
Qu’est-ce qui change avec l’entrée dans l’ère industrielle ? Les transformations matérielles qu’elle impulse modifient radicalement la disponibilité, à la fois journalière et biographique, des femmes pour les autres activités. Au quotidien, ces changements diminuent drastiquement le temps dévolu aux tâches de reproduction de la vie, via la technologisation de notre environnement et la progression de la division sociale – et non plus sexuelle – du travail : beaucoup de tâches sont confiées à des infrastructures qui marchent « toutes seules », sans notre intervention en tant qu’individus privés. De nombreuses activités jadis effectuées au sein des foyers sont socialisées et externalisées : elles sont désormais effectuées par d’autres gens, ailleurs. Ce sont des inconnus qui font pousser notre nourriture, qui la mettent en boîtes, qui l’amènent dans les supermarchés, qui confectionnent nos vêtements, qui assurent notre chauffage, etc. Cette réalité générale est déclinable à l’infini. L’ensemble de ces transformations dégage beaucoup de temps sur une journée.
Le temps disponible sur une vie de femme augmente également, car les changements matériels qui suivent la révolution industrielle – notamment le progrès médical – conduisent à la baisse de la mortalité infantile et donc de la natalité. Une fois que les enfants cessent de mourir, une fois aussi que notre subsistance dans la vieillesse ne dépend plus de notre descendance personnelle, grâce à la socialisation des retraites et à la protection sociale, la nécessité de faire beaucoup d’enfants disparaît et la baisse de la natalité peut être durable et générale.
Les femmes ont donc obtenu, par divers canaux, un gain de temps considérable qui les a rendues disponibles pour l’investissement dans les autres sphères de la vie sociale. C’est par ce biais que les rôles deviennent réellement interchangeables. Une fois que cette possibilité est là, le mouvement peut être accéléré, avec les mobilisations, ou au contraire freiné, avec les vagues conservatrices ; mais la possibilité de l’homogénéisation des rôles demeure. Ce qui se passe aussi, c’est que cette nouvelle offre du travail féminin sur le marché rencontre une forte demande. L’industrialisation a été le moment où on a mis tout le monde à l’usine : on a tiré les paysans des campagnes, on a même fait descendre les enfants dans les mines. Les femmes y sont donc allées aussi, un peu dans l’industrie, puis massivement dans les services.
L’idée que la modernité capitaliste a rendu possible et impulsé l’émancipation féminine est cependant contestée par toute une série de travaux, qui soutiennent au contraire que la modernité capitaliste a conduit à une dégradation importante de la condition des femmes. Par exemple Carolyn Merchant a suggéré que la révolution scientifique des XVI e -XVII e siècles a imposé une conception mécaniste du monde, justifiant à la fois l’exploitation de la Terre et la domination des femmes. Autre exemple, Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen soutiennent que le repli des femmes sur la sphère domestique est le résultat de l’entrée dans le monde industriel. On retrouve des idées analogues dans Caliban la sorcière de Silvia Federici, dont vous avez d’ailleurs écrit une recension critique, Christophe ( 1 ère partie , 2 e partie ). Alors, la modernité capitaliste a-t-elle émancipé ou aliéné les femmes ?
Christophe Darmangeat : Je ne dirais pas que le capitalisme a amélioré ou dégradé le sort des femmes. À titre de très grande généralité, je ne vois pas bien avec quel thermomètre on pourrait le mesurer. La situation des femmes dans les sociétés capitalistes est tout de même assez variable. Il suffit de comparer, disons, la Suède d’un côté et l’Arabie Saoudite de l’autre, ou la situation d’une grande bourgeoise avec une domesticité et celle d’une Philippine qui doit aller à l’usine et s’occuper de ses enfants le soir.
La situation des femmes était tout aussi diverse dans les sociétés précapitalistes, non seulement dans celles qui étaient différenciées socialement, avec des riches, des pauvres, des nobles, des esclaves, mais même au sein des sociétés de chasseurs-cueilleurs, où il n’existait pas de différences socio-économiques entre les membres de la société. Entre certaines sociétés australiennes et les gens des îles Andaman, par exemple, les rapports entre les sexes étaient très différents. C’est pourquoi je ne dis pas que le capitalisme a amélioré ou dégradé le sort des femmes. Je ne pose pas le problème en ces termes.
En revanche, il me semble incontournable que le capitalisme a posé les bases de l’idée qu’hommes et femmes doivent jouer les mêmes rôles sociaux. On peut prendre un autre exemple. Est-ce que le capitalisme a contribué à éliminer certaines discriminations juridiques comme l’esclavage ? Globalement, le capitalisme a rayé l’esclavage de la carte des rapports humains. Il en subsiste ici ou là, mais par rapport à la situation d’il y a 500, 1 000 ou 2 000 ans, c’est évident. Après, est-ce qu’il a amélioré le sort des gens ? Il est plus compliqué de répondre. Vaut-il mieux être un esclave bien nourri ou un prolétaire qui crève de faim ?
Pour l’émancipation des femmes, c’est la même chose. Le capitalisme a balayé un certain nombre de discriminations. Ça ne signifie pas que les femmes vivent forcément mieux. Par ailleurs, les autrices que vous citez diabolisent à mon avis la raison et la science et idéalisent le passé, la magie, la sorcellerie, etc. Je trouve au contraire que, comme disait Marx, l’ignorance n’a jamais servi personne. La science est un facteur d’émancipation. On n’a rien perdu en arrêtant de croire – enfin, si seulement c’était le cas ! – à la sorcellerie, à la Pachamama, à Dieu le Père, etc.
Véra Nikolski : Tout comme Christophe, je ne raisonne pas du tout en termes d’émancipation ontologique, comme si les femmes devenaient totalement maîtresses de leur destin et n’étaient plus soumises à aucun déterminisme. On échange toujours une aliénation pour une autre, et je ne soutiens pas qu’avec le capitaliste industriel, les femmes seraient devenues libres. Je ne parle que d’une homogénéisation des statuts. Les déterminismes auxquels les hommes et les femmes sont soumis dans le système capitaliste sont plus similaires que ceux qui pesaient sur eux dans le monde préindustriel. Plus précisément, dans toutes les sociétés préindustrielles, à une série de déterminismes communs aux deux sexes (et variables selon le milieu social), s’ajoutait une séparation rigide du monde social selon les rôles sexués, accompagnée d’une prééminence du masculin sur le féminin.
Par ailleurs, ces travaux me semblent aussi marqués par un certain romantisme, qui, comme le montrent Michael Löwy et Robert Sayre dans Révolte et Mélancolie , se retrouve dans toutes les théorisations qui regrettent l’avènement de la modernité technologique et mettent en avant la perte d’un certain rapport à la nature, d’une certaine innocence, d’un certain âge d’or qui aurait caractérisé les rapports humains dans les mondes précapitalistes.
Christophe Darmangeat : J’ai aussi travaillé sur la guerre. Beaucoup de gens affirment que la guerre n’a pas toujours existé pour démontrer qu’elle n’existera pas toujours. Le même raisonnement existe à propos de la condition féminine : si on arrive à montrer que la domination masculine n’a pas toujours existé, alors ipso facto on a prouvé qu’on peut s’en débarrasser, que ce n’est pas une fatalité, que ce n’est pas dans la nature humaine, etc. Mais ce raisonnement est biaisé, pour la guerre comme pour la condition féminine. Pris isolément, ce qui a existé par le passé ne détermine en rien ce qui existera dans le futur. Si certains rapports sociaux se maintiennent dans le présent et semblent difficilement modifiables, ce n’est pas parce qu’ils sont anciens et particulièrement ancrés dans la nature humaine, c’est parce que les conditions sociales qui les font exister continuent à être réunies.
Ces autrices ne nient pas qu’il y ait eu de la domination masculine avant le capitalisme. Mais c’est comme si la domination d’avant le capitalisme, qui s’adossait à une séparation des sphères féminine et masculine et permettait donc une certaine autonomie des femmes, était moins dure que la domination d’après le capitalisme, qui a privé les femmes de leurs compétences spécifiquement féminines 1 .
Véra Nikolski : Il est possible de porter des jugements de valeur différents sur cette homogénéisation des statuts – on peut y voir un progrès ou une régression –, c’est au fond une question politique. Ce que je reproche en revanche à ces travaux, c’est une certaine distorsion des faits, due en particulier à l’idéalisation du passé.
Prenons l’exemple de la médecine, notamment de la gynécologie, souvent mise en avant comme un savoir dont, à l’entrée de la modernité, les femmes auraient été dépossédées par les hommes, arrivés avec leurs spatules, leur péridurale et leur épisiotomie, pour imposer une science médicale bien plus agressive que le savoir naturel féminin. À mes yeux, dans ce genre de raisonnement, il y a un mélange de vrai et de faux.
Le vrai, c’est qu’en effet, dans le monde préscientifique, où les connaissances médicales étaient minimes, c’étaient les femmes qui en savaient plus sur le corps féminin que les médecins hommes, qui faisaient en général plus de mal que de bien. Donc, à suivre les conseils des femmes de son entourage, on s’en sortait mieux. Les matrones étaient des figures plus compétentes que les chirurgiens – qui, eux, étaient plus avertis en matière de blessures de guerre que de postures du fœtus. Sauf que, si elles en savaient davantage, c’est parce que les médecins ne savaient pas grand chose. La connaissance scientifique dans le domaine était nulle.
Une fois que la connaissance médicale a commencé à s’accumuler aux XVIII e et XIX e siècle – c’est d’ailleurs beaucoup passé par des femmes, les premières sages-femmes –, la situation s’est complètement inversée. Aujourd’hui, on peut regretter la médicalisation de la grossesse et de l’accouchement parce qu’on donne la vie dans un univers froid et technique, mais on ne peut pas nier la baisse drastique de la mortalité en couches ou de la mortalité infantile. Bien sûr, il vaut mieux ne pas faire d’épisiotomies abusives ni surmédicaliser, mais si on compare ça avec la situation qui prévalait il y a 200 ou 300 ans…
Dans la deuxième partie de votre livre, Véra, vous soutenez que, puisque l’amélioration des conditions matérielles est in fine la condition de possibilité des progrès effectués dans la condition féminine, on peut se demander ce qu’il adviendra de la situation des femmes à l’heure des bouleversements écologiques, qui déstabilisent précisément nos conditions matérielles d’existence.
Véra Nikolski : Je ne suis pas moi-même spécialiste de ces questions. Je me réfère, d’une part, en matière climatique, aux travaux du GIEC et à ses modélisations de plus en plus pessimistes au fil des années, et d’autre part, en matière énergétique, aux travaux sur la disponibilité des ressources et les rythmes de production des différents matériaux indispensables à notre civilisation thermo-industrielle. Cette machine « tourne bien » pour le moment, quoiqu’avec des effets pervers importants ; mais que se passera-t-il si jamais son moteur se grippe par manque d’éléments qui la font marcher, dans un monde où l’on doit de surcroît s’adapter à des changements rapides causés par le dérèglement climatique ? C’est ce que Jean-Marc Jancovici appelle l’« effet ciseaux » : les deux crises risquent de se télescoper et l’on va devoir adapter nos sociétés à des changements importants avec moins de ressources, faire plus avec moins 2 . C’est un vrai défi.
Quelles conséquences sur la situation des femmes ? Les militants engagés dans les luttes féministes, quoique souvent sensibles à l’écologie, se posent très peu la question en ces termes. Les deux enjeux sont pensés indépendamment l’un de l’autre : on considère la possibilité d’un effondrement, on s’intéresse au sort des femmes, mais on ne pose pas la question du devenir des femmes dans un monde effondré. Et quand ces deux questions sont articulées, c’est d’une façon qui me semble prendre le problème à l’envers. Certains mouvements féministes pensent en effet que face à cette crise, il est possible d’emprunter un chemin qui va nous conduire vers une société plus solidaire entre les femmes et les hommes. Loin de leur faire craindre un retour à des rôles sexués rigides, cette crise leur apparaît comme l’occasion d’une plus grande émancipation pour toutes et tous.
Pour moi, ce raisonnement présente un défaut logique : à mon sens, si les conditions matérielles se rapprochent de ce qu’elles étaient auparavant, les relations sociales vont elles aussi se rapprocher de ce qu’elles étaient. Si ce n’était pas le cas, cela voudrait dire que dans le passé, nos ancêtres se sont vraiment très mal débrouillés collectivement et qu’en réalité, les déterminismes auxquels ils étaient soumis n’en étaient pas. Un monde où il y a moins d’énergie, où moins de travaux sont assurés par les machines et les infrastructures, c’est un monde où la force physique retrouve de son importance et où les tâches nécessaires à la reproduction du foyer augmentent en volume et en temps. Un monde plus frustre, plus dur, où il y a moins de ressources, c’est un monde où les conflits se multiplient et où la mortalité des enfants risque d’augmenter. Et une société où la force physique compte, où les travaux domestiques sont plus chronophages, où il y a plus de conflits et où il faut faire plus d’enfants parce qu’ils recommencent à mourir, ce n’est pas une société favorable aux droits des femmes. Tout cela favorise au contraire la division des rôles sexués, surtout si le reste des institutions vacille, comme on le prévoit dans les scenarios pessimistes où le chaos est institutionnel et politique autant qu’économique et matériel.
Sans les conditions matérielles qui ont rendu possible l’homogénéisation des statuts féminin et masculin, on retrouve les déterminismes qui ont toujours pesé sur l’humanité. À titre personnel, je suis très heureuse de l’évolution du statut des femmes, mais là n’est pas la question : je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’adhérer à des convictions – progressistes ou conservatrices – pour apprécier la pertinence du lien causal. En revanche, penser qu’un monde effondré pourrait conserver, ou même faire avancer, les droits acquis par les femmes dans les deux derniers siècles me semble naïf. Cela revient à nier le rôle joué par les transformations matérielles dans ce processus. C’est un raisonnement idéaliste, alors que seule une approche matérialiste permet d’expliquer pourquoi la situation des femmes s’est transformée à ce moment-là de l’histoire. Si l’on veut empêcher la régression de la cause des femmes dans le cadre des transformations à venir, il faut bien comprendre ce qui, dans le passé, a permis à cette cause de progresser. En l’occurrence, il faut s’attacher à la préservation ou plutôt à une transformation contrôlée de ce monde matériel qui est le nôtre. Comme le dit en substance Engels, la liberté, c’est la nécessité bien comprise.
Christophe Darmangeat : On ne fait pas voler les avions si on n’a pas compris les lois de l’aérodynamique ! Je suis d’accord avec l’approche de Véra et je trouve que c’est ainsi que devrait raisonner l’écoféminisme.
Mais l’écoféminisme, ou le féminisme de la subsistance, revendique aussi une approche matérialiste. Non pas en appelant à l’émancipation des femmes par leur intégration dans la société salariale et industrielle, mais en les invitant à réinvestir la matérialité du travail paysan, à renoncer à être un petit rouage d’une division du travail toujours plus grande, accompagnée d’une délégation des tâches à d’autres, plus opprimé(e)s que soi, ou aux machines, gourmandes en énergie, pour se réapproprier l’intégralité des processus de fabrication. Que pensez-vous de cette approche ?
Véra Nikolski : Je trouve que ce féminisme sous-estime ce qu’il doit aux grandes infrastructures et à l’industrie. Prenons l’exemple du droit à disposer de son corps, l’un des droits symboliques les plus importants pour la condition féminine. Historiquement, l’objet qui a cristallisé ce droit, c’est la pilule. Or, si l’on peut exercer son droit à la contraception, ce n’est pas simplement parce qu’on a conquis ce droit, comme on le raconte généralement dans l’histoire du féminisme. C’est aussi parce qu’il y a eu du progrès scientifique qui a permis que ce produit soit conceptualisé et parce que notre société dispose de tout un système industriel et logistique qui permet à ce produit d’être fabriqué à grande échelle et d’être acheminé jusqu’à la pharmacie la plus reculée. Que cette machine matérielle se grippe et notre droit à la pilule deviendra abstrait, vide, simplement formel. Le même raisonnement peut être appliqué à bien d’autres choses. Le féminisme dont vous parlez, tout en revendiquant une approche matérialiste, me semble ignorer l’importance de ce sous-bassement matériel dans la préservation des droits des femmes.
Christophe Darmangeat : Pour s’affranchir des dominations, ces mouvements éco-féministes cherchent à s’affranchir des délégations, des machines, et en gros de tout ce qui s’apparente à l’industrie. Ils pensent l’économie à l’échelon local et rêvent de petites collectivités autonomes. Mais ce qu’ils négligent à mon sens, outre ce qu’a dit Véra, c’est qu’une société dont l’économie est fractionnée, c’est une société où les communautés entretiennent au moins potentiellement des rapports d’hostilité les unes envers les autres. Je l’ai amplement constaté en travaillant sur les confrontations collectives dans les sociétés pré-étatiques 3 . Si vous ramenez l’humanité à sa technique et à son économie du passé, vous ramènerez les rapports sociaux du passé. Vous ramènerez aussi la démographie du passé, donc pas 60 millions de gens en France. Que fait-on des 50 millions, minimum, de personnes en trop par rapport aux capacités productives anciennes ? À mes yeux, c’est de cette façon qu’une approche matérialiste devrait raisonner.
Notes : 1 - Comme le dit Émilie Hache : « Les femmes ont été licenciées en tant que femmes (appartenant à un monde genré) et reprises en tant qu’individus unisexes, c’est-à-dire, en tant qu’hommes en moins bien (i.e. moins bien payées, moins qualifiées, etc. », De la génération. Enquête sur sa disparition et son remplacement par la production , La Découverte, 2024, p. 37 2 - Cf. Jean-Marc Jancovici, Dormez tranquilles jusqu’en 2100, et autres malentendus sur le climat et l'énergie , Paris, Odile Jacob, 2015. 3 - Cf. Christophe Darmangeat, Casus belli. La guerre avant l’État , La Découverte, 2025.
Le nouveau roman de Youness Bousenna s’attaque à la question de la liberté. Intitulé Les Présences imparfaites , il met en scène les dilemmes auxquels se confronte un jeune journaliste issu d’un milieu modeste au début des années 1980. Reporter de guerre, puis journaliste installé et enfin écrivain reconnu, Marc Pépin vit en étourdi dans un monde dominé par les impératifs de confort et de sécurité. Lassé de la perpétuelle injonction à s’accomplir, la peur de mourir finit par avoir raison de ses ambitions. En dévoilant au grand public les échecs, les faiblesses, les hantises et les illusions perdues d’un homme désabusé qui se juge sans indulgence, le roman saisit avec force la transition entre deux époques, en portant une attention particulière à l’impact des guerres et des séismes économiques sur les existences ordinaires.
Nonfiction : Marc Pépin grandit dans le Val-de-Marne, à Thiais plus précisément, au cours des années 1970. Issu de la classe moyenne, il connaît une ascension sociale remarquable, devenant simultanément écrivain reconnu et chef du service international au journal Le Figaro . Pourriez-vous nous donner une vue d’ensemble du parcours de ce journaliste atypique et des ambitions qui ont façonné sa trajectoire ?
Youness Bousenna : Plus qu’un enfant de la classe moyenne, mon personnage est un représentant de la première génération qui a pu massivement accéder aux études, et qui se trouve donc confrontée à une question existentielle : que faire de sa vie ? Le vertige du choix et l’injonction à s’accomplir posent d’une manière renouvelée la vieille question de la liberté. Marc, qui est né en 1961, est confronté comme tout individu à une équation qui lui est propre. Son adolescence d’ennui dans une banlieue sans âme opère comme une brûlure : il veut à tout prix fuir ce monde originel, remplir sa vie d’exaltation, de tragédies, de tout ce qui pourrait lui donner du sel. Mais il ne sait pas bien que faire de cette liberté, et ce sont plutôt les circonstances et une certaine vanité qui l’amènent vers le monde du journalisme, qui coche toutes les cases – la possibilité de voyager, de traverser les mondes sociaux, et d’exercer un métier relativement prestigieux.
Le séjour en Irak est une période particulièrement importante dans la vie de Marc Pépin. En quoi ce voyage en « Orient » constitue-t-il un moment décisif dans l’évolution des perceptions et du regard que le journaliste porte sur le monde ?
Marc, qui commence sa carrière au service étranger du Figaro , est envoyé à Bagdad en 1985 pour couvrir la guerre Iran-Irak. Comme romancier, ce conflit m’intéressait à plusieurs titres. Ce fut une guerre très longue (de 1980 à 1988) et bien entendu atroce, où l'ennemi de demain, Saddam Hussein, était alors l’allié acceptable de l’Occident. En envoyant mon personnage là-bas, j’ai cherché à explorer plusieurs enjeux. D’abord, ce voyage permet de confronter Marc à une expérience transformatrice. Comme il le dit : « J’évoluais enfin dans ces parties du globe où il se passe quelque chose, où l’histoire ne s’était pas achevée par l’accession de tous à la propriété. » Ensuite, j’ai voulu prendre à revers le mythe – quelque peu viriliste – du reporter de guerre, et l’imaginaire héroïsant qu’il charrie. Marc éprouve l’ennui, la chaleur, la peur de mourir. Il comprend alors qu’il ne suffit pas de quitter physiquement son monde originel pour le quitter intérieurement : l’Occident, que j’entends comme l’espace physique et mental où règne le standard du confort et de la sécurité, n’est donc pas qu’un lieu géographique, c’est avant tout une condition ontologique. Enfin, de manière plus large, mon roman entend saisir un espace-temps, à savoir notre monde au tournant du III e millénaire. Cette guerre permet de montrer la zone trouble où se joue l’intrication entre notre société en apparence nettoyée du mal et le reste du monde. Car l’Irak compte comme « l’un de ces endroits du globe où confluait toute une société occulte – espions, émissaires, businessmen, journalistes, diplomates – tirant les fils secrets et honteux du monde officiel, c’est-à-dire occidental ».
L’un des premiers éléments qui retiennent l’attention dans votre roman est la voix narrative : sèche, distante, égocentrée. Elle semble à la fois révéler une profondeur psychologique et traduire un regard d’une grande acuité sur l’époque. Serait-il juste d’affirmer que cette voix se nourrit d’une blessure qui hante Marc Pépin ?
Ce roman se situe dans un héritage qu’on pourrait peut-être faire débuter avec les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, et qui repose sur le procédé narratif suivant : la confession d’un homme qui juge la société en se jugeant lui-même, ce qui donne une littérature de la lucidité, de l’éructation quelquefois, mais aussi de la dérision. Plus sûrement, la forme des Présences imparfaites assume une filiation avec La Chute de Camus – qui tenait justement Dostoïevski pour un maître. Toujours chez ces narrateurs, que ce soit Marc Pépin ou le Clamence de La Chute , il existe au fondement de leur cri une blessure, qu’on pourrait cerner comme une nostalgie de la pureté. Pourquoi le monde n’est-il pas tel qu’il devrait être ? Pourquoi la vie et ceux qui la peuplent ne sont-ils pas à la hauteur ? Pourquoi le réel déçoit-il ? Ces questions trahissent le romantisme latent qui travaille ces personnages, et dont je me suis méfié car il me semble que c’est une matrice usée. C’est pour cette raison que, si Marc s’accuse lui-même de ne pas être à la hauteur, il n’accuse jamais la société : il sait que des grandeurs comme des bonheurs existent, il est simplement conscient qu’il ne peut les atteindre en raison d’une colère qui le mine de l’intérieur.
Chez un personnage qui dresse un bilan aussi sévère de sa propre existence, subsiste-t-il encore un idéal de la « vie bonne », ou toute forme d’espérance est-elle définitivement éteinte ?
Les Présences imparfaites pourraient être le récit de cette extinction. Marc ne poursuit aucun idéal de la « vie bonne », car, n’étant ni croyant ni certain de sa vocation, la première – et sûrement la seule – question de son existence consiste à donner une forme à l’énergie et à la colère qui le traversent. Ce personnage ne se construit donc pas depuis un point d’arrivée, mais à partir d’un point de départ à la fois singulier et universel : l’attente. Singulier, car l’attente de Marc est structurée par la quête d’intensité caractéristique de notre époque – comme l’a montré Tristan Garcia dans La Vie intense , la notion d’intensité est devenue la métrique, en l’absence de Dieu, de la réussite de la vie moderne, comme si l’éternité s’était abaissée à la perpétuité. Universel, parce que dans le Mexique des Olmèques comme dans le Japon actuel, tout être humain est harcelé par le besoin de placer devant lui une attente qui donne du sens à ses jours. Et ce, que ce soit le paradis après la mort, des vacances à Dubaï, une augmentation de salaire, un enfant ou le prochain match de Ligue des champions. Plutôt que la « vie bonne », c’est donc une « vie intense » que cherche désespérément ce personnage, qui voudrait d’une certaine manière geler la morsure de l’attente.
Seriez-vous d’accord pour dire que Marc Pépin ressemble quelque peu au Romain Gary de Vie et mort d’Émile Ajar (Gallimard, 1981), en ce sens qu’il éprouve une profonde insatisfaction à l’égard de son « image » et de sa notoriété au sein des cercles intellectuels ?
Le besoin de reconnaissance sociale demeure une question secondaire pour ce personnage, mais elle se cristallise néanmoins dans une dimension qui résonne particulièrement avec la condition d’écrivain telle qu’elle a été mise en abîme par la légendaire dissimulation de Romain Gary sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Car, en marge de sa carrière de journaliste, Marc deviendra l’auteur de quatre romans. L’un aura un succès d’estime qui lui permettra de se hisser jusqu’à la deuxième liste du prix Renaudot, tandis que l’échec public du dernier le conduira à arrêter d’écrire. Du moins jusqu’à la confession que constitue la matière des Présences imparfaites , dont Marc prévient d’emblée que ce sera son ultime texte et qu’il n’aura pas vocation à être publié – faisant peser un doute sur son intention de se suicider, ce qui crée une autre résonance avec Romain Gary. À travers ces incursions dans l’écriture littéraire, il m’importait de questionner la tension inhérente à l’acte de création. Comme le dit mon personnage : « L’écriture, c’est l’orgueil de s’offrir à la lecture du monde entier emballé dans l’humilité d’en douter. » Plus que le journalisme, l’écriture littéraire place tout auteur face à sa propre imperfection et, simultanément, devant le fantasme d’une transformation absolue par la création considérée comme un moyen de fuir l’éternelle succession des jours. Car « créer, c’est vivre deux fois », ainsi que l’écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe – autrement dit, vivre plus intensément, ailleurs et autrement qu’en sa peau.
Le comportement de Marc Pépin envers les femmes apparaît comme profondément toxique. En construisant un personnage qui n’exprime ses affects que par la négativité, vous mettez en lumière un impensé majeur des milieux se revendiquant « éclairés » ou progressistes : la persistance des schémas patriarcaux. Comment avez-vous travaillé cette remise en question de l’identité masculine ? Comment avez-vous donné à voir ce qu’il y a de plus violent dans les rapports sociaux et sexuels ?
Les Présences imparfaites n’est pas tant un roman féministe qu’un roman de la virilité défaite. Je crois que Marc incarne un rapport spécifiquement masculin à l’existence, avec un certain égoïsme, une envie de briller et surtout de se jucher au-dessus de Claire, sa compagne tout au long des années 1990. Ils finiront d’ailleurs par se séparer, et cet événement hantera tout le reste du roman. Cet homme qui traverse l’époque et le monde en restant cloîtré en lui-même a ainsi pour miroir des personnages féminins plus forts que lui, en particulier sa sœur, qui gérera les affaires familiales, et cette Claire dont la présence travaille toute la trajectoire du récit. J’ai construit ces personnages avec une attention particulière, car les dépeindre en femmes puissantes aurait été une autre manière de rester dans un schéma obsolète – l’envers d’un cliché produit un autre cliché. J’ai donc tenté de leur donner une complexité et des failles dans leur manière d’être et de s’aimer, mais en leur instillant une force dont Marc est dépourvu. Une force qui les situe plus près de l’étincelle de la vie ainsi que des autres, ce qui leur confère une capacité de dépassement que lui ne possède pas.
La temporalité du roman traverse successivement les années 1970, 1980, 1990, 2000 et 2010. Qu’avez-vous voulu saisir en inscrivant votre récit à la charnière de deux siècles intranquilles ?
De deux siècles, ou de deux millénaires. Peu de générations ont l’occasion de vivre un tel passage, et seuls les vivants d’aujourd’hui auront vécu cette bascule à la fois temporelle et touchant à nos manières d’être – ne serait-ce que par les basculements technologiques à l’œuvre, qui ont bouleversé les rapports sociaux. Dans ce livre, je tente de capter l’esprit d’un temps, et en particulier du passage de l’an 2000, qui date d’hier mais semble déjà lointain. En évoquant l’enthousiasme niais des débuts d’Internet, le mouvement musical de l’Eurodance ou encore le passage à l’euro, j’ai essayé de cerner ce moment où un futurisme festif laisse place à l’inquiétude, au pressentiment largement partagé d’une catastrophe à venir. De la sorte, j’ai tenté de faire entrer en résonance deux attentes, celle de Marc et celle de notre époque. En miroir au genre de la science-fiction post-apocalyptique, je situe Les Présences imparfaites comme un roman pré-apocalyptique.
Au Figaro , Marc Pépin a connu les années fastes et la crise qui leur a succédé. Le fait de narrer ses failles et ses imperfections relève-t-il d’une sorte de deuil de la littérature ? Autrement dit, ce roman peut-il se lire comme une méditation sur l’impossibilité de faire de l’écriture sa principale occupation, le centre de sa vie ?
Sur l’éternel débat consistant à savoir s’il faut conférer à la littérature le pouvoir de sauver le monde, Marc répond que l’écriture pourra lui permettre de réussir son échec. Cet échec, posé dès le début du roman et qui est le point de départ de sa confession, est irrémédiable. En déroulant à nouveau le fil de sa vie, l’introspection lui permet non pas de racheter son existence, mais de la retraverser grâce au langage – et ainsi de la revivre un peu. L’écriture n’aura donc pas été la principale occupation de sa vie, au sens où elle n’était pas réellement une vocation, mais elle apparaît comme un secours face à l’abîme, au suicide possible. Elle recouvre en quelque sorte tous les événements, heureux comme malheureux, brillants comme honteux, avec des mots. En affirmant d’emblée que cette confession n’a pas vocation à être publiée mais en la réalisant tout de même, Marc recherche donc un rapport de vérité avec l’écriture, le seul peut-être qu’il ait jamais eu. En ce sens, s’il y a un « deuil de la littérature » comme espace social et collectif, son geste même témoigne d’une foi dans le verbe. Comme un ultime pari que, si disparaît sa vie, il demeure au moins sa voix.