06.07.2026 à 15:43
Kumar Rakesh Ranjan, Professor of Marketing, EDHEC Business School
Scott Friend, Professor and Schaefer Endowed Chair in Marketing, University of Dayton
Comment réussir à échouer ? Rater n’est pas difficile, mais un échec réussi n’est pas si simple à atteindre. C’est une question de compétences disponibles et de préparation : bien échouer ne s’improvise pas. Mais aussi, et peut-être surtout, une question de timing.
Dans les entreprises, certaines idées, longtemps après avoir montré leurs limites, continuent d’absorber du temps, de l’argent et de l’attention. Les projets ne sont souvent arrêtés que lorsque les preuves de leur échec deviennent impossibles à ignorer. La stratégie de Meta dans le métavers en offre une illustration frappante. Après plusieurs années d’investissements massifs, les changements annoncés par le géant américain en mars 2026 peuvent être lus comme un net recul, voire un abandon, de ses ambitions dans le métavers.
Mais de nombreuses entreprises adoptent l’approche inverse, consistant à se détourner rapidement de l’échec plutôt que de s’entêter. Google, par exemple, a fermé son service de jeux en ligne Stadia lorsqu’il est devenu clair qu’il ne trouvait pas son marché, tout en réutilisant certaines technologies dans d’autres activités. En Formule 1, Mercedes a également renoncé à son concept de voiture sans pontons, lorsqu’il est apparu que cette solution l’enfermait dans une impasse concurrentielle. Et Slack est passé d’une application de jeu qui avait échoué à une plateforme de messagerie interne omniprésente.
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Ce qui a motivé toutes ces décisions, ce n’était pas une tolérance à l’échec. Elles traduisent plutôt une capacité à repérer tôt les signaux faibles, à regarder en face les fragilités d’un projet et à changer de cap avant que les pertes ne s’accumulent. En d’autres termes, les dirigeants et les équipes ont adopté la philosophie du « failure fast ».
Dans nos recherches, nous détaillons pourquoi ce concept est l’un des plus essentiels, mais aussi un des plus mal compris. Il ne s’agit ni de célébrer l’erreur, ni de revoir les ambitions à la baisse, ni d’autoriser les dirigeants à renoncer trop facilement.
Il s’agit plutôt de créer les conditions d’un apprentissage plus rapide. Cela suppose une discipline managériale précise : reconnaître qu’une opportunité a peu de chances d’aboutir, s’arrêter avant que les coûts irrécupérables ne s’alourdissent, puis réorienter les ressources disponibles vers des projets plus prometteurs. Cette stratégie peut fonctionner pour n’importe quelle entreprise, à n’importe quel niveau, quelle que soit l’importance des enjeux.
Slack est aujourd’hui omniprésent. On oublie souvent que l’entreprise a été fondée en 2011 sous la forme d’un jeu en ligne multijoueurs appelé Glitch qui n’a pas réussi à percer. Slack, alors connue sous le nom de Tiny Speck, l’a arrêté en 2012, mais ce faisant, ses dirigeants ont identifié une valeur cachée dans un outil de communication interne qu’ils avaient développé simplement pour coordonner leur propre travail.
Ce simple outil interne s’est révélé adapté à un marché alors en plein essor, celui des logiciels de collaboration en équipe. L’entreprise a donc changé de cap en mobilisant son capital et ses talents disponibles pour lancer Slack en 2013. Depuis lors, Slack est devenue l’une des plateformes logicielles d’entreprise à la croissance la plus rapide de l’histoire, ce qui a finalement conduit à son acquisition pour un montant de 27,7 milliards de dollars (environ, 24,2 milliards d’euros) par la plateforme commerciale Salesforce en 2021.
De telles histoires sont souvent présentées comme des récits de persévérance, mais ce sont en réalité des exemples d’abandon raisonné. Parmi les cas similaires, on peut citer l’invention accidentelle des Post-it par 3M (initialement utilisés comme marque-pages de fortune pour des recueils de cantiques) ; le changement de cap de Shopify, qui est passé de la vente de snowboards à la mise en place d’une infrastructure de commerce électronique ; et la transformation d’Instagram, qui est passé d’une application de check-in encombrée à une plateforme de partage de photos ciblée.
Ces histoires rappellent que réussir ne consiste pas seulement à maintenir le cap. Il faut aussi savoir reconnaître le moment où ce cap ne mène plus nulle part, puis choisir une meilleure voie.
Or, une grande partie du monde entrepreneurial continue de véhiculer un message simpliste selon lequel la ténacité est la clé du succès. Cette croyance peut pourtant conduire au piège des « coûts irrécupérables ». L’histoire des entreprises regorge d’exemples de ce piège.
Blockbuster n’a pas accepté une offre d’achat de Netflix et a préféré étendre son réseau de magasins physiques ; Kodak a inventé les appareils photo numériques, mais a choisi de donner la priorité à son activité dominante de pellicules photographiques ; et le financement en joint-venture de l’avion de ligne supersonique Concorde s’est poursuivi malgré des preuves solides que le projet ne serait pas viable commercialement. Ces entreprises ont finalement disparu après avoir dominé leur secteur respectif.
Ces coûts irrécupérables éclairent par contraste la notion d’échec rapide. Nos recherches montrent que les bénéfices de cette approche ne se limitent pas aux grands virages stratégiques très médiatisés. Ils concernent aussi des décisions plus ordinaires, prises au quotidien. Des études sur les ventes interentreprises, par exemple, montrent que se retirer rapidement des opportunités à faible potentiel peut améliorer la motivation et les performances.
Cela dit, il existe une condition importante : cette approche ne fonctionne que lorsque les dirigeants et les salariés en contact avec la clientèle ont une compréhension solide de ce que l’entreprise peut faire et de ce que les clients veulent – plutôt que de considérer l’abandon précoce comme un choix par défaut sous-optimal.
Ces cas variés font apparaître une logique commune. Échouer vite ne relève pas de l’improvisation : c’est une manière structurée de décider dans l’incertitude, en trois étapes. Là encore, l’histoire des débuts de Slack en est un bon exemple.
La première étape consiste à recueillir des informations permettant de déterminer si un projet donné a des chances de réussir. Ces signaux peuvent provenir d’une observation directe ou de données. L’objectif est de se forger rapidement une image factuelle permettant de savoir si une initiative prend de l’ampleur. Dans le cas de Slack, le PDG Stewart Butterfield et son équipe ont constaté, grâce à l’expérience directe des utilisateurs, que le jeu Glitch n’était tout simplement pas (suffisamment) amusant. Mais ils ont également détecté d’autres signaux indiquant des limites structurelles qui empêchaient toute voie viable vers le succès sur les appareils mobiles.
L’étape suivante consiste à interpréter les données collectées – en combinant expérience, connaissance du contexte et outils analytiques pour distinguer les idées qui méritent un investissement de celles qui n’en méritent pas. Des méthodes simples, comme comparer les résultats attendus à des références passées, aident à éviter les décisions fondées uniquement sur l’intuition. Dans le cas de Slack avec Glitch, S. Butterfield a synthétisé les premiers signaux et conclu que, malgré des coûts irrécupérables importants, le jeu ne justifiait pas l’allocation de ressources supplémentaires.
La dernière étape, et la plus difficile, est la mise en œuvre. Même lorsque les signaux indiquent qu’il faut arrêter, prendre cette décision reste difficile. Se retirer peut sembler contre-intuitif dans un environnement qui récompense la persévérance. C’est pourquoi les dirigeants doivent démontrer qu’il existe une manière plus judicieuse d’allouer le temps, le capital et l’attention. Chez Slack, le PDG a donné suite à ses convictions analytiques en fermant le jeu et en réorientant la technologie interne pour créer Slack – recadrant cet « échec » comme une réaffectation stratégique.
Ces enseignements dépassent largement le cadre de la vente, de la culture des start-up et des géants de la tech. Les dirigeants rencontrent les mêmes dilemmes lorsqu’ils développent un produit, nouent un partenariat ou recrutent. Dans ces situations, le véritable risque n’est pas toujours d’échouer, mais d’échouer trop tard.
Ainsi, les organisations solides savent comment échouer de manière calculée. Concrètement, cela signifie définir tôt les critères de réussite et d’échec, tester rapidement les hypothèses clés et limiter les pertes avant que l’engagement ne se transforme en gaspillage. Ces leçons valent pour de nombreux secteurs et à tous les niveaux de l’organisation.
Pour une analogie plus poétique, tournons-nous vers la mer. Aucun marin expérimenté ne tente de traverser toutes les étendues d’eau. Certaines mettront son endurance à l’épreuve, tandis que d’autres ouvriront de nouvelles routes. Les meilleurs marins savent lire les vents et changer de cap avant que la tempête n’éclate.
Les dirigeants d’entreprise font face au même arbitrage. La croissance ne vient ni de la persévérance à tout prix ni du renoncement instinctif. Elle dépend de la capacité à reconnaître le moment où l’effort ne crée plus de valeur.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
06.07.2026 à 15:43
Bernd Philipp, Docteur en sciences de gestion, enseignant chercheur en logistique et SCM, ESCE International Business School
Après le Brexit, en 2020, l’Union européenne a dû affronter la pandémie de Covid-19, le choc des prix de l’énergie des suites de la guerre en Ukraine et de la crise du détroit d’Ormuz. Alors, comment mesurer efficacement les conséquences du Brexit pour les entreprises ? Une étude propose de l’analyser comme un risque à l’aide des outils du « risk management ».
Le Royaume-Uni quittait officiellement le marché unique européen le 31 janvier 2020. Cette sortie mettait fin à la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.
Depuis, la Cour des comptes estime que « l’excédent français du solde des échanges de marchandises avec le Royaume-Uni s’est considérablement réduit de 12,7 milliards d’euros en 2019 à 5,6 milliards ».
Pour appréhender le Brexit sous une nouvelle approche, notre recherche s’intéresse à distinguer les effets directs du Brexit – exogènes – des stratégies – endogènes – mises en œuvre par les entreprises pour y faire face.
Pour ce faire, nous avons mobilisé le concept de la gestion des risques. Il permet d’étudier les différentes phases du processus de l’identification du risque à sa résolution, en passant par son évaluation et les enseignements à en tirer.
Dans cette perspective, le Brexit peut être considéré soit comme un événement de risque, soit comme un facteur générateur de risques, notamment pour les chaînes d’approvisionnement, ou supply chains. Ces dernières relient des entreprises, des fournisseurs, des prestataires logistiques et des clients, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la livraison du produit ou du service final.
C’est pourquoi nous appelons à utiliser les outils de la gestion des risques appliquée aux supply chains pour éclairer les décideurs économiques et politiques face aux impacts du Brexit.
Qui sont les gagnants et les perdants du Brexit ? Il est encore difficile d’estimer le coût économique du Brexit.
Cet exercice est particulièrement complexe. L’année 2020 a marqué la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne ; elle a également été celle de la pandémie de Covid-19. Deux ans plus tard, la guerre en Ukraine et le choc des prix de l’énergie sont venus ajouter de nouvelles perturbations.
La France est l’un des pays européens qui ressent le plus fortement ses effets du Brexit. La Cour des comptes estime que le nombre d’entreprises françaises exportatrices vers le Royaume-Uni a chuté de 9 000 à 8 000 entre 2018 et 2021.
Lorsqu’on adopte une perspective britannique, les études concluent à un effet globalement défavorable sur l’économie du Royaume-Uni. Selon l’étude du National Bureau of Economic Research (NBER), fondée sur près de dix années de données depuis le référendum de 2016, l’investissement des entreprises britanniques aurait diminué de 12 % à 13 %, l’emploi de 3 % à 4 % et la productivité de 3 % à 4 %.
Dans le même temps, les données du Fonds monétaire international (FMI) montrent que l’économie britannique a progressé d’environ 5 % entre le début de l’année 2020 et aujourd’hui. Une croissance qui est supérieure à celle observée en France et comparable à celle de l’Italie.
Il convient de nuancer les conséquences du Brexit selon la géographie (Royaume-Uni, Irlande, États-Unis ou Chine) et selon le secteur industriel (alimentaire, chimique ou automobile), tout en distinguant les impacts exogènes (augmentation des droits de douane) des réactions endogènes (reconfiguration des stratégies commerciales ou nouvelles routes logistiques).
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Pour appréhender tous ces paramètres, nous nous sommes appuyés sur une revue de littérature académique consacrée au retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne. À partir de mots-clés liés au Brexit et aux supply chains, une première recherche automatisée a identifié 122 articles, parmi lesquels 17 contributions étaient directement en lien avec notre problématique. Parmi celles-ci, seules huit identifiaient clairement des stratégies d’entreprise face au Brexit.
Ce nombre relativement faible constitue en lui-même un résultat intéressant : malgré l’importance économique et politique du Brexit, la recherche académique sur ses conséquences reste encore limitée.
Notre analyse s’est articulée autour :
de la répartition des publications dans le temps, en distinguant les études menées avant l’entrée en vigueur du Brexit (approche pré-Brexit) de celles réalisées après sa mise en œuvre (approche post-Brexit) ;
des approches méthodologiques complémentaires : études de cas, enquêtes, modélisations, rapports d’expertise, travaux théoriques ou revues de littérature ;
du degré d’utilisation des outils du risk management, appréhendés comme un ensemble de méthodes mobilisées tout au long du processus itératif de gestion des risques. Parmi ces méthodes, figure notamment la Failure Modes and Effects Analysis, ou FMEA, largement utilisée dans les systèmes de management de la qualité. Comme son nom l’indique, la FMEA sert à repérer les possibles défaillances d’un système et à analyser leurs conséquences.
Quantifier précisément les coûts et les bénéfices semble quasiment impossible.
Cette démarche implique de prendre en compte à la fois les barrières commerciales, qu’elles soient tarifaires (droits de douane) ou non tarifaires (formalités administratives, contrôles, normes et procédures supplémentaires), les difficultés de recrutement et de disponibilité de la main-d’œuvre, ainsi que les coûts supplémentaires liés aux retards attendus dans les ports.
Par exemple, dans le secteur alimentaire, les coûts mêlent hausse du prix des denrées alimentaires, pénuries de main-d’œuvre liées au départ d’une partie des travailleurs européens, ainsi qu’une moindre efficacité du modèle logistique fondé sur le « juste-à-temps » (just-in-time).
Dans notre étude, nous avons mis en lumière les différentes stratégies possibles pour une entreprise face aux impacts du Brexit, tirées d’études scientifiques :
la relocalisation des chaînes d’approvisionnement, qu’il s’agisse des sites de production, des activités de stockage ou du rapprochement des activités des marchés clients comme le soulignent Javier Bilbao-Ubillos et Vicente Camino-Beldarrain dans « Reconfiguring Global Value Chains in a Post-Brexit World: A Technological Interpretation » ;
saisir les opportunités des nouvelles technologies comme la blockchain et la traçabilité avec l’exemple de l’industrie alimentaire selon les chercheurs Christopher Brooks, Lesley Parr, Jordan M. Smith, Dominic Buchanan, Dominika Snioch et Essam Hebishy. L’utilité : mieux suivre les marchandises, sécuriser les échanges d’informations et gérer plus efficacement les nouvelles formalités administratives ;
adopter une démarche de coopération comme le soulignent Linda Caroline Hendry, Mark Stevenson, Jill MacBryde, Peter Ball, Maysara Sayed et Lingxuan Liu. Elle peut être verticale entre fournisseurs, fabricants et distributeurs ou horizontale entre les entreprises d’un même secteur. Elle permet de partager les informations, les ressources et les bonnes pratiques afin de mieux faire face aux perturbations.
Notre principal résultat ne réside donc pas seulement dans le fait d’avoir dressé un « inventaire » des conséquences du Brexit, mais à donner un cadre d’analyse évaluant son importance pour les entreprises. La gestion des risques de la chaîne d’approvisionnement permet d’interpréter plus finement les impacts observés et d’identifier les stratégies adaptées aux différents contextes.
Elle offre également la possibilité de mobiliser des concepts encore peu exploités dans les recherches sur le Brexit, comme les stratégies d’atténuation des risques ou les capacités de résilience des chaînes d’approvisionnement. L’avenir implique d’étudier l’interaction entre ces deux concepts et le degré d’influence que l’organisation – typiquement la supply chain – exerce sur eux.
Bernd Philipp ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.07.2026 à 15:42
Nicolas Martin, Chercheur à INRAE, Inrae
Hervé Cochard, Directeur de recherche en écophysiologie, Inrae
Isabelle Maréchaux, Chercheuse, Inrae
Julien Lamour, Chercheur en écophysiologie végétale, spécialisé sur les espèces tropicales, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Pour survivre en période de sécheresse, les arbres stoppent la photosynthèse, une activité très gourmande en eau au cours de laquelle s’échappent, pour chaque molécule de CO2 absorbée par une feuille d’arbre, environ 400 molécules d’eau en moyenne. Des forêts entières se retrouvent alors à émettre plus de CO2 qu’elles n’en capturent.
C’est une réalité révélée par les sécheresses récentes : les forêts peuvent émettre plus de CO2 qu’elles n’en capturent. Cet état de fait est alarmant quand on sait que les sécheresses sont de plus en plus fréquentes et que les forêts jouent un rôle clé dans les politiques d’atténuation du changement climatique. Même si la quantification du CO2 capté par les forêts mondiales reste un exercice difficile, on estime qu’elles captent environ un quart du CO2 émis par les activités humaines.
Mais face au manque d’eau, donc, les forêts peuvent cesser d’être des puits de carbone. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder les feuilles des arbres.
À lire aussi : Comment une forêt peut-elle émettre plus de CO₂ qu’elle n’en capture ?
Les feuilles des arbres constituent le point d’entrée principal du CO2 dans l’écosystème forestier. Elles agissent comme de véritables usines chimiques en captant l’énergie solaire pour convertir en sucre le CO2 présent dans l’air : c’est la photosynthèse. Ces sucres alimentent les besoins énergétiques de la plante. Ils permettent aussi aux arbres de grandir et, ainsi, de stocker davantage de CO2 émis par les activités humaines.
La surface des feuilles est en partie couverte de stomates, de minuscules fentes qui peuvent s’ouvrir et se fermer. C’est par ces pores que le CO2 pénètre dans l’arbre. Ce déplacement du CO2 ne nécessite pas d’énergie à l’arbre. Il se fait naturellement du milieu où le CO2 est plus abondant – l’atmosphère – vers le milieu où il l’est moins, ici l’intérieur de la feuille.
Mais l’ouverture des stomates ne permet pas seulement au CO2 d’entrer. Elle entraîne aussi une perte en eau pour l’arbre, car les cellules de l’intérieur des feuilles sont bien plus riches en vapeur d’eau que l’atmosphère, et ce, même dans les régions les plus humides. C’est ce qu’on appelle la transpiration des arbres. En moyenne, pour chaque molécule de CO2 absorbée par un stomate, environ 400 molécules d’eau s’échappent simultanément.
Cette transpiration est nécessaire à la croissance et au métabolisme des plantes. Elle peut représenter jusqu’à plusieurs centaines de litres d’eau – l’équivalent de plusieurs baignoires – par jour selon la taille de l’arbre en saison de croissance, et plusieurs dizaines de milliers de litres par jour pour un hectare de forêt. Ces grandes quantités d’eau sont puisées dans le sol par les racines de l’arbre.
Pour acheminer l’eau des racines jusqu’aux feuilles, les plantes ont besoin d’un système hydraulique performant. Le moteur de ce transport, à contre-courant de la gravité, est l’évaporation de l’eau au niveau des stomates. Celle-ci crée une tension qui « tire » les colonnes d’eau vers le haut, comme une paille géante, grâce à la forte cohésion des molécules d’eau entre elles.
Ce principe a été formulé à la fin du XIXᵉ siècle par le botaniste irlandais Henry Horatio Dixon, et a ainsi été appelé « tension-cohésion ». Il explique comment la transpiration est un mécanisme passif, sans coût énergétique pour l’arbre.
Pourtant, la tension nécessaire pour élever l’eau jusqu’à la cime des arbres est colossale. Imaginez que l’eau est aspirée comme à travers une paille de plusieurs dizaines de mètres, mais que cette paille est remplie d’obstacles : les parois des vaisseaux, les cellules… Résultat ? La force nécessaire pour faire monter l’eau jusqu’au sommet de l’arbre équivaut à celle qu’il faudrait pour pomper de l’eau d’un puits de plusieurs centaines de mètres de profondeur !
Dans ces conditions extrêmes, l’eau se trouve dans un état dit « métastable », c’est-à-dire qu’elle peut brusquement passer à l’état gazeux si la tension augmente encore : si c’est le cas, c’est la cavitation. Lorsque la cavitation survient, cela génère des bulles d’air dans ce réseau qu’on appelle le système hydraulique de l’arbre. Des embolies gazeuses empêchent alors la circulation de l’eau et le système hydraulique défaille. Les feuilles ainsi que les autres tissus de l’arbre se déshydratent progressivement, jusqu’à se dessécher de manière irréversible.
La cavitation est un phénomène irréversible qui intervient lors des sécheresses extrêmes, souvent liées au manque de pluie combiné aux vagues de chaleur. Dans ces situations, d’une part, l’eau du sol est de plus en plus difficile à extraire au fur et à mesure que celui-ci s’assèche, on parle de sécheresse du sol. D’autre part, lorsque l’atmosphère chauffe, l’air devient plus desséchant et le moteur de l’évaporation au niveau des feuilles s’emballe, ce qui augmente la tension dans la plante et accélère la vidange du sol. On parle de sécheresse atmosphérique.
En période de sécheresse, les arbres font donc face à un dilemme : ouvrir les stomates pour favoriser la photosynthèse nécessaire au métabolisme et à la croissance de l’arbre ou fermer les stomates pour sauvegarder de l’eau et préserver leur système hydraulique de la rupture irréversible.
L’évolution des arbres au cours des temps géologiques a permis l’émergence d’un comportement qui résout ce dilemme. Les stomates s’ouvrent et se ferment dynamiquement, en quelques minutes, pour minimiser les pertes en eau quand les conditions sont défavorables à la photosynthèse, comme quand la lumière diminue. En situation de sécheresse, toutes les plantes vasculaires ferment leurs stomates.
Les forêts vont, pendant ce temps, continuer à émettre du CO2. D’abord du CO2 issu de la consommation des sucres produits par la photosynthèse et nécessaires à leur métabolisme. Ensuite, du CO2 émis par les arbres qui meurent face à la sécheresse et relarguent ainsi dans l’atmosphère le carbone qu’ils ont stocké de leur vivant. Ces deux réalités peuvent donc amener une forêt à ne plus être un puits mais une source de carbone, une inversion qui peut être amplifiée par certains types d’exploitation forestière, notamment ceux fondés sur un interventionnisme massif.
D’un arbre à l’autre, d’une espèce à l’autre, la résistance à la sécheresse peut toutefois beaucoup varier en fonction de la vulnérabilité de son système hydraulique à l’embolie. La fermeture des stomates a été sélectionnée pour exploiter au maximum l’eau disponible au regard des capacités à résister à l’embolie de l’espèce.
Un arbre avec un système hydraulique plus vulnérable, comme le bouleau, aura tendance à fermer ses stomates plus tôt qu’un arbre avec un système hydraulique plus résistant, comme le chêne vert. En fait, tous les arbres fonctionnent à la limite de l’embolie, même les plus résistants vivant dans des zones très arides. En conséquence, toutes les forêts du monde sont vulnérables à une augmentation des sécheresses causées par le changement climatique.
En effet, lorsque les sécheresses dépassent les conditions de référence auxquelles les arbres sont adaptés, les impacts physiologiques deviennent critiques, car, même après la fermeture des stomates, des pertes d’eau résiduelles se poursuivent à travers la cuticule des feuilles et des tiges. Ce phénomène peut entraîner la chute des feuilles, une embolie au sein du système hydraulique et le dessèchement des bourgeons, menant in fine à la mort de l’arbre.
Ainsi, pour comprendre et prédire la capacité des forêts à agir comme puits de carbone, il faut comprendre et prédire la variation de l’eau dans le temps et l’espace.
Il a parfois été mis en avant que le changement climatique et l’augmentation de la concentration en CO2 dans l’atmosphère auraient un effet fertilisant sur la végétation selon une logique en apparence implacable : qui dit plus de CO2, dit plus de photosynthèse, plus de croissance et plus gros puits de carbone. Mais, c’est oublier que le changement climatique est aussi synonyme de sécheresses plus intenses et plus fréquentes, qui privent les arbres de leur monnaie d’échange.
Et d’ailleurs, quand bien même les arbres auraient assez d’eau : le CO2 augmente la photosynthèse, mais réduit aussi l’ouverture des stomates, car plus il y a de CO2 dans l’air, plus celui-ci peut être capté avec une plus faible ouverture des stomates. Cela est bénéfique pour la plante qui sauvegarde de l’eau, mais, à large échelle, cela diminue la transpiration et donc le recyclage des eaux de pluie par les forêts. En effet, l’eau transpirée par les arbres est critique pour la stabilité des conditions climatiques sur les continents.
Par exemple, on estime que jusqu’à 50 % des précipitations à l’ouest de l’Amazonie proviennent de l’eau transpirée par la partie est du bassin amazonien et transportée par les alizés. La fermeture des stomates à l’est peut donc diminuer la pluie à l’ouest. Et ces effets en cascade pourraient mettre en péril la stabilité de ce fameux « poumon vert ».
Nicolas Martin bénéficie de financements de recherche de l’ANR et d’Horizon Europe. Cet article est le fruit de réflexions menées dans le cadre du réseau d’animation PsiHub (psihub.inrae.fr/past-workshops), financé par INRAE-ECODIV. Par ailleurs, il est membre du conseil d’administration de l’association Forêt Méditerranéenne.
Hervé Cochard a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR), du FAEDER, de fonds Européens H2020, et du Ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire.
Isabelle Maréchaux a reçu des financements du Labex CEBA (Centre d'étude de la Biodiversité Amazonienne, ANR-10-LABX-25-01) , de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) et du programme de recherche européen Biodiversa +. Cet article est le fruit de réflexions menées dans le cadre du réseau d’animation PsiHub (psihub.inrae.fr/past-workshops), financé par INRAE-ECODIV.
Julien Lamour a reçu des financements du projet "Next Generation Ecosystem Experiments - Tropics", programme de recherche du gouvernement américain qui vise à mieux comprendre le rôle des forêts tropicales sur le climat, et du projet de l'agence nationale de la recherche française "Paysages Amazoniens en transition".