17.08.2026 à 15:07
Cloé Joly, Postdoctoral fellow, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université de Montpellier; Université de Rouen Normandie

L’ESSENTIEL
Les bousiers sont une grande famille d’insectes coléoptères qui se nourrit et pond dans les excréments d’animaux, parmi lesquels les grands mammifères d’élevage (vaches, chevaux…).
On pensait jusqu’alors que, dans le sud de la France, les bousiers de l’espèce Onthophagus vacca privilégiaient les déjections de vaches. Une nouvelle étude contredit ces résultats : les coléoptères y ont préféré les crottins d’équidés. Plusieurs hypothèses sont à l’étude pour expliquer ces différences.
Comprendre l’écologie des bousiers est important, car ceux-ci rendent des services écosystémiques précieux dans les pâturages, où ils jouent à la fois un rôle de nettoyeurs et de disséminateurs de graines.
L’élevage a pour objectif de produire des ressources utilisables par les humains : lait (et, par extension, produits laitiers), laine, viande… Nous ne sommes toutefois pas les seuls à profiter indirectement de l’occupation des pâturages par les animaux d’élevage. Les bousiers, ces insectes coléoptères coprophages, prospèrent dans leurs excréments.
Mais est-ce que, pour le bousier, une bouse de vache vaut un crottin de cheval ? Sont-ils de fins gourmets, avec des préférences gustatives caractéristiques en fonction des espèces ? Cette question était au cœur de notre récente étude.
Mais y répondre est plus compliqué qu’il n’y paraît : les goûts des bousiers pourraient ne pas dépendre uniquement de leur espèce au sens strict, mais également des types de déjections auxquelles ils auraient été exposés pendant leur développement, notamment au stade larvaire.
Le terme « bousiers » correspond à plusieurs centaines d’espèces différentes, appartenant toutes à la superfamille des scarabées (Scarabaeoidea). Leur point commun est de toutes se nourrir, à un moment de leur vie au moins, de déjections.
On en compte plus de 150 espèces rien que dans le pourtour méditerranéen, 900 espèces en Europe et plus de 6 000 dans le monde.
Généralement, on peut distinguer trois grandes classes de bousiers, selon leur manière d’utiliser la déjection :
les endocoprides, dont les larves sont disposées soit directement dans la déjection, soit à l’interface avec le sol ;
les paracoprides, qui forment des pilules de déjections, enterrées en dessous de celles-ci et dans lesquelles la femelle dépose un œuf ;
et les télécoprides, qui forment des boulettes de déjections en les roulant sur le sol, dans lesquelles la femelle dépose un œuf qui sera enterré un peu plus loin.
Choisir la bonne déjection représente donc un enjeu de taille pour les parents bousiers, puisqu’il en va de la survie de leur descendance. C’est par l’odorat qu’ils vont se diriger dans leur environnement, jusqu’à trouver une ressource qui leur convienne.
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Mais, pour les bousiers, toutes les déjections ne se valent pas. Et pour cause, elles n’émettent pas les mêmes composés odorants, ne présentent pas les mêmes compositions nutritionnelles ni les mêmes caractéristiques physiques (taille des particules, taux d’humidité, taille des déjections, etc.). Ces différences dépendent, entre autres, du régime alimentaire de l’animal producteur et de son métabolisme.
Certaines espèces de bousiers peuvent alors montrer des préférences alimentaires. Par exemple, une étude menée par Laurent Dormont et son équipe, publiée en 2004, a montré que les déjections de bovins sont plus attractives dans le contexte méditerranéen, aussi bien sur le terrain qu’en laboratoire.
Avec mon équipe, nous sommes allés dans le sud de la France, où la communauté de bousiers est la plus riche, et nous avons testé leurs préférences alimentaires. Pour cela, nous avons travaillé au sein de la Réserve africaine de Sigean, entre Narbonne (Aude) et Perpignan (Pyrénées-Orientales), un zoo qui a la particularité de présenter des enclos où cohabitent plusieurs espèces de grands herbivores.
Nous avons disposé des pièges à bousiers, afin de les appâter par des déjections soit de zèbres, soit de bovins, soit d’antilopes, soit d’autruches. Puis nous avons attendu 24 heures pour compter le nombre d’espèces de bousiers représentées dans les pièges et le nombre d’individus capturés.
Nos résultats ont montré que les bousiers de la Réserve africaine de Sigean sont moins attirés par les déjections d’autruches et préfèrent les déjections de zèbres aux déjections d’antilopes ou de bovins.
Une espèce en particulier, appelée Onthophagus vacca (du latin vacca, pour vache) justement parce qu’elle est connue pour apprécier particulièrement les bouses bovines, a démontré une forte préférence pour les déjections de zèbres dans nos conditions expérimentales.
Nos résultats sont donc en contradiction avec les études précédentes. Pourquoi ?
Chez les insectes, l’hypothèse de « l’héritage chimique » suppose que lorsque des larves sont exposées à une certaine ressource alimentaire durant leur développement, les adultes qu’elles deviendront préféreront déposer leurs propres œufs dans le même type de ressource. L’idée, c’est que comme l’adulte a réussi à se développer sur une ressource en particulier, c’est la garantie qu’elle sera également utilisable pour ses descendants.
Dans notre cas, la Réserve africaine de Sigean est implantée depuis cinquante ans, soit 50 générations de bousiers environ. Une des hypothèses expliquant pourquoi on a observé une préférence alimentaire d’O. vacca pour les déjections équines est que le succès reproducteur de l’espèce serait meilleur dans les déjections de zèbres par rapport aux déjections d’autres herbivores, dans le contexte particulier de ce zoo. Au cours du temps, ce comportement alimentaire aura donc été sélectionné. À l’inverse, l’étude de Laurent Dormont a utilisé des bousiers provenant d’enclos de bovins, dont les préférences alimentaires auraient pu être déjà sélectionnées.
Selon cette hypothèse, les préférences alimentaires des bousiers dépendraient avant tout de l’accessibilité des différentes ressources.
Mais il pourrait y avoir une autre explication à ces résultats contradictoires.
En Europe, il existe une espèce de bousiers qui ressemble beaucoup à O. vacca et qui se nomme Onthophagus medius. Elles sont tellement similaires visuellement que ce n’est qu’en étudiant leur ADN que la communauté scientifique s’est rendu compte qu’il s’agissait de deux espèces distinctes.
Grâce à ces études menées dans les années 2010, on sait qu’O. vacca se trouve plutôt dans les régions chaudes par comparaison à O. medius, et plutôt en faible altitude.
Or, ces deux espèces, si similaires visuellement, pourraient ne pas partager les mêmes goûts, expliquant que nos résultats diffèrent de ceux décrits précédemment, quelques années avant la distinction officielle des deux espèces. En effet, ce qu’on a pris pour O. vacca quelques années plus tôt dans les bouses de vaches pourrait bien avoir été le fait d’O. medius.
Prenons de la hauteur : pourquoi s’intéresser aux préférences alimentaires des bousiers ? Le sujet peut prêter à sourire, et pourtant. En se nourrissant de déjections et en enterrant une grande partie de celles-ci, les bousiers réalisent un travail monumental dans nos pâturages, où ils rendent des services écosystémiques considérables.
En effet, ils permettent de nettoyer les pâturages, laissant des herbages propres pour les herbivores qui souhaitent brouter. Avec les déjections, les bousiers enfouissent aussi tout un tas de graines, précédemment avalées par les herbivores, et participent ainsi à la dispersion des plantes.
Ils accélèrent aussi la décomposition de la matière organique, permettant l’enrichissement de la terre, et par la suite de la végétation, dont la pousse est aussi accélérée par cet engrais naturel. Enfin, en présence de bousiers, les parasites des grands herbivores, dont les œufs se trouvent dans les déjections de l’hôte, voient leur taux de survie diminuer, ce qui réduit les risques d’infestation.
En bref, les bousiers rendent une multitude de services à nos pâturages. Pour cette raison, il est crucial de mieux comprendre leur écologie, afin d’adapter si nécessaire nos habitudes d’élevage pour mieux les protéger.
L’autrice remercie chaleureusement Pierre Jay-Robert, Freddie-Jeanne Richard et Alix Ortega, les co-auteurs de l’article scientifique qui a donné lieu à ce partage de connaissance avec le grand public.
Cloé Joly ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.08.2026 à 15:02
Bruno Versaevel, Professor of industrial economics, EM Lyon Business School
Etienne Billette de Villemeur, Professor, Université de Lille
Vianney Dequiedt, Professor of Economics, Université Clermont Auvergne (UCA)

The Medicines Patent Pool (MPP) is a not-for-profit organisation founded in 2010 with the support of the United Nations. Its mission is to improve access to essential medicines in low and middle-income countries (LMICs). It negotiates voluntary licences with patent holders – typically, pharmaceutical companies – before granting non-exclusive and geographically limited sublicences to manufacturers in targeted countries, where the originator companies, i.e; those that bring new medicinal products to the market are typically not active. This results in low or no royalty payments by sublicencees to patent holders, together with competition among multiple sublicencees in the targeted geographic markets, which helps reduce the price of medicines.
Over the 2020-2025 period, 44 products were in-licensed from 22 originator companies, and 62.14 billion doses of treatment were supplied through the MPP sublicences. For example, 286 million packs of 30 TLD tablets (the most widely used HIV regimen in the world) were supplied in 108 countries, including South Africa (93.7m), India (30.2m) and Nigeria (21.1m).
While this access model initially applied to small-molecule medicines (chemically synthesised compounds), in 2023 the MPP announced its intention to use its expertise to accelerate access to biotherapeutics (larger molecules derived from living organisms) and support the development of mRNA (messenger ribonucleic acid) vaccine manufacturing in low- and middle-income countries.
Cancer, among other diseases, is a priority of the MPP, as by 2030 approximately three quarters of all deaths caused by that condition will occur in the developing world (Pramesh C S, Badwe R A, Bhoo-Pathy N, et al. Priorities for cancer research in low- and middle-income countries: a global perspective. Nature Medicine 2022). For example, in 2025, sublicence agreements with manufacturers of generic versions of patented medicines enabled supply in El Salvador, Indonesia and the Philippines of 1.2 million capsules of nilotinib, a small molecule for treating a form of leukemia.
Expanding the MPP’s activities to biotherapeutics aims to improve access to medicines for people in LMICs suffering from other forms of cancer. However, the complexity of biotherapeutic production processes creates more opportunities for patenting than the manufacturing of smaller chemical molecules, resulting in a larger number of patents. In addition, biotherapeutics are often associated with a greater number of patent holders as a consequence of R&D being frequently conducted through collaborative partnerships, which enhance capabilities and mitigate the risks inherent in the lengthy process towards innovative products.
Supporting the installation of mRNA-based capabilities in LMICs aims to strengthen preparedness for future pandemics and can accelerate the availability of new vaccines against a range of pathogens, including dengue, human papillomavirus and the parasite responsible for malaria. In this domain as well, the MPP faces a complex patent landscape, as mRNA-based vaccines are associated with a matrix of intellectual property (IP) rights held by a diverse set of organisations – pharmaceutical companies, biotechnology firms, and universities – that protect complementary technologies, for example in relation to mRNA synthesis or lipid nanoparticle delivery systems, regardless of the target pathogen.
By extending its activity to products and technologies that are more complex than small-molecule medicines, the MPP has de facto initiated a transformation from the business model of a “clearinghouse” – that is, an intermediary supplying geographically bounded sublicences for a set of unrelated or substitutable technologies – to that of a genuine “patent pool”, which bundles sublicences into a single “package” covering a set of related and complementary technologies required to manufacture complex products, and are often protected by patent families held by multiple entities.
A patent pool operates as if it were the joint subsidiary of participating patent holders. In a recent study published in Nature Biotechnology, we construct an economic model to evaluate the public health impact of the MPP’s new approach. We assume that the ‘raison d’être’ of the patent pool is to maximise access, which implies that the price of licences – that is, per-unit royalties – should be kept as low as possible. We also introduce into the model the conservative financial constraint that, for patent holders to join the access mechanism voluntarily, their profits from contributing to the pool must be at least as high as those they would earn by licensing their technologies independently. This constraint ensures that joining the pool does not weaken patent holders’ incentives to develop new medicinal products.
Our economic analysis, which builds on seminal contributions (Shapiro C. Navigating the patent thicket: Cross licences, patent pools, and standard setting. Innovation Policy and the Economy 2001; Lerner J, Tirole J. Efficient patent pools. American Economic Review 2004) shows that an important source of efficiency gains is the reduction in royalty rates (per unit of product sold in a given country) paid by technology users for a package sublicence, compared with a counterfactual scenario in which licences are negotiated separately. This effect cannot be generated through a clearinghouse mechanism, where intellectual property rights refer to unrelated or substitutable technologies. The reduction in royalty rates results from the internalisation of technological complementarities, which is achieved by charging a single royalty for a set of necessary patents.
Another important result is that the gains to end buyers (e.g., governments, hospitals, and patients), relative to a situation in which patent holders licence their technologies separately to generic or biosimilar manufacturers, increase more than proportionally with the fragmentation of intellectual property rights, as measured by the number of patents and patent holders.
At a time when the global health funding ecosystem is under significant strain, our analysis therefore provides further support for protecting the Medicines Patent Pool from financial pressures and ensuring its continued capacity to deliver health and economic benefits.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Etienne Billette de Villemeur is associated to Université du Québec à Montréal (UQAM), Canada and works for the "Chaires Universitaires Toussaint Louverture", Haiti.
Vianney Dequiedt received funding from France's National Agency for Research (ANR-16-IDEX-0001).
Bruno Versaevel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.08.2026 à 07:34
Yoann Bazin, Professeur, Université Paris Nanterre
Maja Korica, Full Professor, IÉSEG School of Management
Dénonçant les pratiques « hors cadre » des entreprises, les lanceurs d’alerte mettent en péril leur carrière professionnelle. Et s’ils devenaient enseignants dans les business schools ? Avant de prendre la parole, ils ont pu observer le fonctionnement et certains dysfonctionnements des entreprises, un savoir qui pourrait profiter aux étudiants.
En 2021, Athol Williams, ancien associé du cabinet de conseil Bain & Company, témoigne devant la Commission Zondo en Afrique du Sud. Il révèle comment son employeur a participé à l’affaiblissement délibéré de l’administration fiscale du pays afin de faciliter la corruption à grande échelle – ce qu’il appellera plus tard une « capture de l’État ». Son témoignage est décisif : Bain sera par la suite banni des marchés publics pendant dix ans en Afrique du Sud, et pendant trois ans du Royaume-Uni.
Le prix payé par Williams pour cet acte de courage civique est vertigineux. Il perd son poste, ses revenus, ses réseaux professionnels. Ne se sentant plus en sécurité, il quitte son pays, sa famille, tout ce qu’il a construit. Depuis l’Angleterre où il vit en exil, il confie dans son livre ne pas savoir s’il pourra un jour rentrer chez lui. Le cas de Williams illustre ce que la littérature scientifique documente depuis des décennies : lancer l’alerte sur une entreprise, c’est souvent signer son propre arrêt de mort professionnel.
Le récent rapport du Défenseur des droits sur le sujet « souligne la persistance des représailles subies » et insiste « sur la nécessité de garantir aux lanceurs d’alerte des soutiens financiers et psychologiques effectifs ». Face à cet exil professionnel, nous défendons ici la thèse que les business schools ont une responsabilité à assumer.
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Les études académiques sur les lanceurs d’alerte sont sans appel. Après avoir signalé des comportements illégaux ou contraires à l’éthique dans leur organisation, les représailles prennent des formes multiples : avertissements, rétrogradations, intimidations, mises au placard, licenciements. Mais au-delà de la perte d’emploi immédiate, c’est toute une trajectoire professionnelle qui s’effondre. Dans la plupart des cas, les lanceurs d’alerte sont dans l’incapacité de retrouver un emploi stable pendant des années – et presque jamais dans leur secteur d’activité.
Ce n’est plus seulement un licenciement, c’est un exil. Un exil professionnel, social, et parfois même géographique. Comme Athol Williams qui ne retrouvera jamais un poste de consultant malgré une brillante carrière dans le secteur, ou comme d’autres avant lui – Antoine Deltour, qui révéla le scandale LuxLeaks des pratiques d’optimisation fiscale, ou encore les lanceurs d’alerte de Boeing qui dénoncèrent les défaillances mortelles du 737 Max.
Il est tentant de reporter sur la société dans son ensemble la responsabilité de soutenir ces personnes. Des lois existent, comme la directive européenne de 2019, sur la protection des lanceurs d’alerte. Mais comme le souligne un rapport de l’International Bar Association, ces dispositifs restent souvent insuffisants, mal appliqués et incapables de résoudre le problème fondamental : retrouver un emploi après avoir lancé l’alerte.
Si les lanceurs d’alerte qui dénoncent des institutions publiques (un Snowden, un Ellsberg) peuvent légitimement attendre un soutien de la société et de ses institutions démocratiques, ceux qui s’attaquent à des entités privées se retrouvent dans une situation différente. Leurs adversaires sont souvent des entreprises riches, capables de mobiliser d’importants moyens juridiques et médiatiques contre eux. Et leur exil s’opère en général dans un relatif silence en dépit de leur contribution à l’assainissement éthique et légal du monde des affaires.
Qui, dès lors, pourrait porter une responsabilité particulière à leur égard ? Nous défendons la thèse que les business schools font partie des acteurs qui ne peuvent pas se défausser. Pourquoi ? Parce qu’en tant qu’institutions de formation au management, elles sont profondément impliquées dans la production des normes, des valeurs et des pratiques du monde des affaires. Elles prétendent préparer les dirigeants et managers qui peuplent ces organisations où des comportements illicites prospèrent parfois. Conscientes de leur position et de leur image, elles prêchent d’ailleurs l’intégrité, la responsabilité sociale, le leadership éthique.
En effet, une étude récente portant sur 841 écoles de commerce accréditées dans le monde révèle que les expressions « intégrité » et « responsabilité sociale » figurent des centaines de fois dans leurs documents officiels. Mais quand ces institutions ont-elles concrètement offert un emploi stable à quelqu’un dont la vie entière a été sacrifiée au nom de ces valeurs qu’elles prétendent défendre ?
Pour penser ce que pourrait être un soutien concret, nous nous sommes appuyés pour un article paru dans la revue Organization sur trois figures philosophiques majeures. Hannah Arendt, qui connaissait personnellement l’exil, rappelle que défendre abstraitement les droits de quelqu’un ne suffit pas : il faut lui offrir un statut formel, une appartenance concrète. Pour les individus, c’est la citoyenneté. Pour les entreprises, c’est l’emploi.
Emmanuel Kant nous offre une conception de l’hospitalité comme devoir d’accueil temporaire : ne pas traiter l’étranger comme un ennemi, mais plutôt lui permettre de trouver refuge le temps de se reconstruire. Cependant, dans la perspective kantienne, cette hospitalité reste conditionnelle, et donc insuffisante selon nous.
C’est Jacques Derrida qui pousse le raisonnement le plus loin (comme souvent). L’hospitalité véritable, nous dit-il, n’est pas le fruit d’un calcul rationnel. Elle implique d’ouvrir sa maison à l’autre sans lui imposer de condition de réciprocité, en l’accueillant dans sa singularité. Et surtout, elle transforme l’hôte autant que l’invité : accueillir un lanceur d’alerte, c’est aussi accepter que sa présence bouscule certitudes et habitudes institutionnelles.
Notre proposition est concrète. De nombreuses business schools disposent d’un outil qui colle parfaitement à cette mission : les postes de « Professor of Practice », les fameux praticiens. Ces postes, qui existent déjà dans une majorité de grandes institutions (INSEAD, ESSEC, EM Lyon, IESEG en France ; NYU Stern, Wharton, Columbia aux États-Unis ; de nombreuses universités britanniques) ont précisément été conçus pour accueillir des professionnels expérimentés qui partagent leur expertise avec les étudiants. Ils ne requièrent pas nécessairement d’avoir un doctorat. Ni de publications académiques.
Imaginez Athol Williams – ancien associé d’un grand cabinet de conseil international, auteur, conférencier, et lanceur d’alerte – comme professeur praticien dans une école de commerce. Il incarnerait, de façon vivante et irréfutable, les valeurs d’intégrité et de responsabilité que ces institutions se targuent d’enseigner. Tout ça n’est pas une fiction philosophique : Il est depuis l’année dernière le directeur académique de l’Oxford Advanced Management and Leadership Programme de la Said Business School. Le lanceur d’alerte de Citigroup, Richard Bowen, a suivi un chemin similaire au sein de l’Université du Texas, et Frances Haugen, la lanceuse d’alerte de Facebook, travaille aujourd’hui au Centre sur les médias, la technologie et la démocratie de l’Université McGill.
Les initiatives existent. Il s’agit maintenant de les généraliser, de les penser comme politique institutionnelle et non comme des exceptions dues au hasard ou au courage personnel d’un doyen ou d’une équipe.
Certains objecteront que cette proposition est naïve, voire complice d’un système défaillant. D’autres la réduiront à un calcul réputationnel – recruter un lanceur d’alerte pour en faire un argument marketing. Ces risques sont réels. Mais dans son provocant Shut down the business school Martin Parker nous rappelle que si les portes des institutions sont construites pour tenir des gens à l’extérieur, elles peuvent aussi s’entrouvrir.
La question n’est pas de savoir si les business schools peuvent changer le monde. La question est plus modeste, et plus urgente : peuvent-elles, a minima, offrir un refuge concret à ceux qui ont tout risqué pour défendre les valeurs qu’elles prétendent incarner ? Et peut-être pourront-elles, comme le dit Derrida, se laisser transformer par cet accueil. C’est en tout cas ce que nous leur souhaitons.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.