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13.04.2026 à 11:40

L’histoire de notre petite enfance peut avoir un impact concret dans nos relations au travail

Ludivine Adla, Maître de conférences en sciences de gestion et du management, Grenoble IAE, Grenoble IAE Graduate School of Management; Université Grenoble Alpes (UGA)

Anxieux, sécurisant ou évitant, ces styles de relation peuvent se réactiver au travail. Comment comprendre cette psychologie de l’attachement pour accompagner la santé mentale en entreprise ?
Texte intégral (1276 mots)
Trois grandes tendances d’attachement sont observées en milieu professionnel : sécure, anxieux ou évitant. Wbmuk/Shutterstock

En entreprise, tous les salariés ont des réactions différentes. Sécure, anxieux ou évitant, ces styles de relation, remontant à la petite enfance, peuvent se réactiver au travail. Comment mieux comprendre cette psychologie de l’attachement pour accompagner la santé mentale en entreprise (et prévenir les burn out) ?


La détresse psychologique en entreprise ne résulte pas seulement d’une surcharge de travail ou d’un manque de ressources. Elle se construit dans les interactions quotidiennes. Un feed-back peut être vécu comme une remise en cause. Un silence peut être interprété comme un rejet.

Le Baromètre 2026 de la santé mentale au travail indique que 22 % des salariés français se déclarent en mauvaise santé mentale, contre 26 % en 2025. Cette amélioration reste fragile. Près de six millions de personnes vivent encore une détresse psychologique durable, associée à une baisse de l’engagement et à une dégradation de la coopération au travail.

Face à ces constats, les entreprises ont multiplié les dispositifs de prévention. Par exemple, elles déploient des cellules d’écoute, des formations aux risques psychosociaux et des plateformes d’accompagnement. Ces outils sont nécessaires, mais ils interviennent souvent lorsque les difficultés sont déjà installées. Ils permettent d’identifier des symptômes individuels sans toujours agir sur les mécanismes qui les produisent.

La santé mentale au travail dépend en grande partie de la manière dont les individus interprètent et régulent leurs émotions. La psychologie de l’attachement, initialement développée par le psychanalyste John Bowlby en 1958, permet d’éclairer ces mécanismes. Cette théorie postule que tout individu a besoin d’une relation d’attachement avec au moins une personne qui prend soin de lui, un caregiver, notamment dans la petite enfance. Cette relation est censée procurer un sentiment de sécurité. Elle conduit à la construction de modèles internes qui orientent la perception de soi, des autres et des situations sociales.

Nos travaux menés dans le cadre du projet de l’Agence nationale de la recherche ATTACHED montrent que ces modèles ne disparaissent pas à l’âge adulte. Ils se réactivent dans les situations professionnelles, en particulier lorsque les individus sont confrontés à de l’incertitude ou à des tensions, comme nous l’avons étudié avec Ange Abalé en 2025.

Sécurisant, anxieux ou évitant

La littérature distingue trois grandes tendances d’attachement, également observées dans nos recherches en milieu professionnel.

  • Un style sécure favorise la confiance en soi et en autrui. Le désaccord peut alors être discuté sans être vécu comme une menace identitaire. Cette posture facilite des échanges ouverts et soutient la coopération.

  • Un style anxieux se traduit par une hypersensibilité aux signaux sociaux. Une remarque peut rapidement être perçue comme une critique. Cette hypervigilance favorise la rumination et le stress.

  • Un style évitant conduit à minimiser l’importance des émotions et de la dépendance mutuelle. Face à la tension, la stratégie consiste souvent à se distancier ou à rationaliser, ce qui peut freiner l’expression des difficultés et retarder leur résolution.


À lire aussi : La prévention, la clé pour protéger la santé mentale au travail


Ces tendances ne constituent pas des profils figés : elles varient selon les contextes organisationnels. Leur intérêt réside dans leur capacité à rendre visibles ces mécanismes implicites qui influencent la manière dont les contraintes du travail sont vécues.

Régulation émotionnelle au travail

Identifier ces mécanismes ouvre des leviers d’action. Lorsqu’un salarié comprend que son agitation face à un feed-back s’inscrit dans un mode d’interprétation particulier, il peut ajuster sa réponse. Lorsqu’un manager identifie sa tendance à se distancier dans le désaccord, il peut apprendre à maintenir le lien sans éviter la discussion. La prévention ne se limite ainsi plus à une logique corrective. Elle devient un travail sur la qualité des interactions.

Certaines entreprises cherchent à intégrer cette dimension relationnelle dans leurs dispositifs de prévention. C’est le cas d’ENGIE qui a mis en place un réseau de « capteurs terrain ». Leur rôle consiste à repérer des signaux faibles, comme une fatigue inhabituelle, un retrait relationnel ou des variations d’humeur, puis à engager un échange avec le salarié concerné.

Ces acteurs de proximité n’ont pas vocation à traiter directement les situations identifiées. Leur fonction est d’écouter, de créer un premier espace de dialogue et d’orienter vers les ressources appropriées (médecine du travail, ressources humaines, accompagnement psychologique), avec l’accord du salarié. Cette approche repose sur une logique de détection précoce et de responsabilisation collective, en s’appuyant sur les interactions quotidiennes de travail.

Transformer les relations au travail

La détresse psychologique ne se comprend pas uniquement à l’échelle individuelle. Elle se construit dans des situations de travail concrètes, au croisement des contraintes, des interactions et des modes d’organisation.

Transformer les relations au travail suppose alors de déplacer le regard. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner des individus en difficulté, mais d’agir sur ce qui structure leurs échanges au quotidien : la manière de coopérer, de donner du feed-back ou de gérer les désaccords.

Cette évolution se manifeste aussi à l’échelle nationale. Par exemple, la Charte d’engagement pour la santé mentale au travail, lancée en 2025, a déjà été signée par plus de 170 entreprises. Elle mobilise notamment plusieurs leviers : former les managers et développer le dialogue social sur la santé psychologique au travail, améliorer en continu la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT). Elle invite ainsi à intégrer les conditions relationnelles.

Les expériences de notre petite enfance façonnent encore nos relations au travail. Les comprendre permet de nourrir des échanges plus fluides, une coopération plus solide et une meilleure gestion du stress.

The Conversation

Ludivine Adla a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche.

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13.04.2026 à 11:40

Entre paillettes et éthique : l’influence responsable est-elle un mirage ?

Charlène Carreteiro, Doctorante en sciences de gestion, Université d’Orléans

Aussi critiqués que consultés, les influenceurs sont devenus des acteurs majeurs du marketing. La question d’une influence sensible est d’autant plus essentielle.
Texte intégral (1805 mots)

Entre modèles inspirants et panneaux publicitaires ambulants, les influenceurs suscitent autant d’admiration que de rejet. Malgré son essor fulgurant et son attrait pour les marques, le marketing d’influence et les dérives éthiques qui y sont associées interrogent. Dans ce contexte, l’émergence d’une influence responsable est-elle possible ?


L’intensification récente des conflits armés au Moyen-Orient a vu Dubaï devenir le théâtre de scènes d’agitation : traversées de missiles, incendies, détonations… De quoi faire naître la peur chez les habitants de la ville parmi lesquels des influenceurs expatriés. Ces stars des réseaux sociaux, qui jusqu’ici vantaient les mérites de Dubaï qu’ils considéraient comme un havre de paix, ont, dans les premières heures du conflit, exprimé leur peur et sollicité l’aide de la France et des services de l’État, avant d’adopter une attitude plus discrète, rigueur de la loi locale oblige.

Mais sur la toile, ces prises de parole ont suscité une vague de moqueries. Cette mésestime s’est muée en indignation lorsque certains, pressés de regagner la France, n’ont pas hésité à abandonner sur place leurs animaux de compagnie, pourtant mis en scène quotidiennement comme des accessoires de leur « lifestyle ». Ces comportements, dans un contexte tragique, viennent cristalliser une défiance générale déjà latente nourrie par les nombreuses dérives éthiques qui ont entaché le marketing d’influence ces dernières années.


À lire aussi : Pourquoi il fallait encadrer davantage la publicité faite par les influenceurs


Des dérives commerciales

Les influenceurs sont des relais entre le public et les marques grâce à diverses pratiques telles que le placement de produit souvent accompagné du partage des fameux « codes promo ». De ces pratiques a émergé une remise en cause de l’ensemble du secteur. Les influenceurs ont largement été critiqués pour leur manque de transparence et d’authenticité, pour le doute que certains laissent planer quant au caractère commercial des contenus qu’ils diffusent.

Outre la forme, c’est également le fond de leurs contenus qui suscite des interrogations. Dropshipping (traduit par « livraison directe », il s’agit d’un modèle de distribution consistant à vendre en ligne des produits sans avoir à les stocker ou à les expédier soi-même), promotion de produits inefficaces voire dangereux, de contrefaçon, de formations douteuses, d’arnaques financières, de chirurgie esthétique, telles sont les accusations dont ont fait (et font parfois encore) l’objet certains influenceurs donnant naissance au terme « influvoleur » popularisé par le rappeur Booba.

De façon plus générale, le modèle de l’influence commerciale génère d’importants risques de manipulation et d’exploitation des vulnérabilités des consommateurs, en particulier des jeunes.

Une structuration progressive

Face à l’ampleur des dérives, les instances de régulation ont réagi en particulier avec l’entrée en vigueur de la loi n°2023-451 du 9 juin 2023. Il s’est agi d’établir des définitions légales, d’interdire la promotion de certains produits et d’accroître les contrôles. L’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP) occupe également un rôle clé dans la responsabilisation des acteurs de l’influence grâce à sa formation pour l’obtention du Certificat de l’influence commerciale responsable ou bien encore à l’Observatoire de l’influence responsable.

Bien que les pratiques abusives soient davantage sanctionnées et que le nombre de dérives semble diminuer, l’image des influenceurs reste entachée. Et c’est notamment la présence de nombreux influenceurs français à Dubaï qui cristallise les critiques. La ville est devenue un véritable hub pour ces personnalités parfois fortunées, notamment en raison de ses conditions fiscales avantageuses.

Pour le grand public, ce choix est difficile à accepter : des influenceurs qui s’adressent à des communautés résidant en France choisissent de s’installer à l’étranger pour des raisons fiscales. Dans ce contexte, après avoir publié un tweet moqueur, le youtubeur Tibo InShape a déclaré :

« Aujourd’hui le but, c’est de dénoncer l’hypocrisie des influenceurs qui sont à Dubaï, qui fuient les impôts, qui fuient, pour certains, la justice française. Je ne parle pas de tous les influenceurs, mais je parle de ceux qu’on appelle “influvoleurs” qui arnaquent les Français. »

Certains ironisent alors en rappelant aux influenceurs qu’un retour en France pourrait être synonyme de contrôle fiscal immédiat et diffusent des images représentant des gardes-frontières à l’aéroport tenant un panneau sur lequel il est inscrit « À tous les influenceurs et autres exilés fiscaux à Dubaï, l’administration fiscale vous souhaite un bon retour en France ».

Des enjeux éthiques

Le phénomène du marketing d’influence s’inscrit ainsi dans un paysage complexe et évolutif marqué par la nécessité d’en appréhender les enjeux éthiques. C’est notamment ce que nous avons étudié dans notre article « Vers une influence responsable ? Perception des produits à forte charge éthique et vulnérabilité des cibles », dans lequel nous avons introduit la notion de « responsabilité sociale de l’influenceur » (RSI). Cette responsabilité est notamment liée aux choix relatifs aux produits promus à travers les contenus diffusés, la prise en compte de la vulnérabilité des cibles ainsi que l’exigence de transparence quant à la nature commerciale des contenus et des partenariats établis avec les marques.

Malgré une amélioration progressive des pratiques, la situation actuelle montre qu’il y a encore du chemin à parcourir avant de parvenir à rendre l’influence commerciale véritablement responsable. Le rapport parlementaire, déposé en janvier 2026 par Arthur Delaporte et Stéphane Vojetta, souligne notamment la nécessité de continuer de tenter d’améliorer l’encadrement du secteur afin de protéger au mieux les consommateurs.

Cette dynamique de responsabilisation ne repose pas uniquement sur l’action des pouvoirs publics : plusieurs collectifs se forment pour encourager à l’amélioration des pratiques d’influence. C’est notamment le cas de Paye ton Influence. Piloté par Amélie Deloche (@amelie.dlch), ce collectif s’est donné pour mission de dénoncer les pratiques incompatibles avec les limites planétaires et en appelant à une transformation profonde du secteur.

Changer de l’intérieur

Certains influenceurs tentent également de faire évoluer le secteur de l’intérieur. C’est par exemple le cas de Charlotte Lemay (@chamellow), mannequin et influenceuse qui prône une influence à la fois consciente et écoresponsable. Elle est présidente de l’association à but non lucratif Aware Collective qui a pour but de sensibiliser les influenceurs aux pratiques écoresponsables et est co-autrice de l’ouvrage Influenceur·se engagé·e.

De façon générale, de plus en plus d’influenceurs (tels que @girl_go_green, @iznowgood ou @mylittlewayoflife) semblent vouloir s’inscrire dans cet objectif de responsabilisation du secteur, que ce soit en militant pour des causes sociales et environnementales ou en tentant d’adopter des pratiques animées par l’éthique, la transparence et l’authenticité. Cela peut se traduire par la proposition d’alternatives aux marques de fast-fashion, la promotion de marques locales et engagées ou bien encore l’incitation à consommer moins.

In fine, si le monde de l’influence tente de sortir de son « Far West » pour devenir une industrie plus responsable, le chantier reste immense. La plupart des rapatriés que nous évoquions au début de cet article reprendront dès qu’ils en auront l’occasion le chemin du mirage doré de Dubaï et de ses promesses fiscales au détriment de la solidarité et du respect du vivant. La véritable influence responsable ne se décrète pas dans un texte de loi, elle se prouve chaque jour par des actes qui se passent de filtres.

The Conversation

Charlène Carreteiro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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12.04.2026 à 17:07

Comment éduquer à la transition écologique en dépassant la culpabilisation ?

Insaf Khelladi, Full Professor en Marketing, Excelia

Catherine Lejealle, Enseignant-chercheur en marketing digital, Responsable de l'axe de recherche Création de matériaux et cas pédagogiques, ISC Paris Business School

Coralie Damay, Directrice des Programmes - HDR

Rémi Beulque, Enseignant chercheur, TBS Education

Saeedeh Rezaee Vessal, Associate Professor In Marketing, Pôle Léonard de Vinci

Derrière la transition écologique, une question persiste : pourquoi on sait mais on n’agit pas ? Il faut d’abord réussir à dépasser des émotions, comme la peur et le sentiment de culpabilité.
Texte intégral (1615 mots)

Nos difficultés à passer à l’action en matière de transition écologique ne seraient pas tant liées à des biais cognitifs qu’à des freins émotionnels. Des émotions, telles que la peur ou la culpabilité, sont stériles, mais elles peuvent laisser la place à l’espoir de faire changer les choses. Tout du moins, à certaines conditions.


Nous n’avons jamais autant parlé de climat, de biodiversité et de transition écologique. Dans les universités, les écoles et les formations professionnelles, les contenus se multiplient. Les chiffres sont là, les diagnostics sont connus, l’urgence est largement documentée. Et pourtant, une question persiste : pourquoi savons-nous autant sans agir davantage ?

Ce décalage entre connaissances et action est aujourd’hui bien identifié. Il est souvent présenté comme un problème d’information, de volonté individuelle ou de contraintes matérielles. Mais les résultats récents de notre recherche suggèrent une autre lecture : le principal frein à l’action écologique ne serait pas cognitif mais émotionnel.


À lire aussi : La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l’inaction écologique


Quand l’éducation à l’écologie fatigue

Dans de nombreux dispositifs éducatifs actuels, la transition écologique est abordée à travers des messages alarmants : effondrement des écosystèmes, extinction des espèces, urgence climatique. Ces discours sont scientifiquement fondés, mais leurs effets psychologiques sont rarement interrogés.

Chez les étudiants comme chez les apprenants adultes, ces messages suscitent fréquemment de la culpabilité, de la peur, voire un sentiment d’impuissance. L’individu se sent responsable d’un problème qui le dépasse. Ces émotions traduisent moins un manque de sensibilité qu’une forte conscience morale des enjeux environnementaux.

Mais lorsqu’elles s’accumulent sans accompagnement, elles peuvent devenir paralysantes. À terme, cette surcharge émotionnelle peut conduire non pas à l’engagement, mais au retrait :

« À quoi bon agir, si tout est déjà perdu ? »

Ce phénomène est aujourd’hui largement discuté sous le terme d’écoanxiété. Pourtant, il reste peu intégré dans la conception des programmes éducatifs. L’éducation à la durabilité continue souvent de miser sur l’accumulation de connaissances, en supposant que la prise de conscience suffira à déclencher le changement.


À lire aussi : L’éco-anxiété : une réponse saine face à la crise climatique


L’émotion comme point de bascule

Notre recherche menée auprès d’étudiants ayant participé à un programme intensif de formation à la durabilité met en lumière un mécanisme clé : ce ne sont pas les connaissances en elles-mêmes qui déclenchent l’action, mais la manière dont les émotions associées à ces connaissances évoluent dans le temps.

Au début du programme, la majorité des participants exprimaient une forme de lassitude ou de résistance. Les enjeux environnementaux leur semblaient omniprésents, mais abstraits, culpabilisants, voire décourageants. Certains parlaient de « bruit de fond », d’autres d’un sentiment de fatalité.

Puis, progressivement, quelque chose a changé. Non pas parce que les messages étaient devenus moins sérieux, mais parce qu’ils étaient plus incarnés, misant davantage sur les volets relationnel et participatif. Les émotions négatives ne s’effacent pas, elles évoluent. La peur et la culpabilité peuvent progressivement céder la place à la curiosité, puis à une forme d’espoir, avant de se traduire par un sentiment d’utilité personnelle.

Des travaux récents en psychologie montrent que cet espoir, lorsqu’il est étroitement associé à des actions concrètes et collectives, favorise un engagement plus soutenu face au changement climatique. Cette perspective invite ainsi à dépasser une conception réductrice des émotions, souvent envisagées uniquement comme des freins à l’action.


À lire aussi : Comment mobiliser les émotions pour inciter à agir en faveur du climat ?


Les limites de la pédagogie du choc

Ce basculement émotionnel constitue un tournant décisif. Lorsque les apprenants cessent de se percevoir uniquement comme des responsables coupables et commencent à se voir comme des acteurs capables d’agir, même à leur échelle, le passage à l’action devient possible. Ce sentiment de capacité d’agir – largement étudié sous le concept d’auto-efficacité – joue un rôle central dans la mise en mouvement et la persistance de l’engagement.

Nos résultats invitent à interroger en profondeur la manière dont nous enseignons la transition écologique. Pendant longtemps, la pédagogie environnementale a reposé sur une logique de choc : montrer l’ampleur des dégâts pour provoquer une prise de conscience. Or, cette stratégie atteint aujourd’hui ses limites.

La répétition de messages anxiogènes peut engendrer de la saturation informationnelle, une forme de déni défensif ou encore un désengagement émotionnel.

À l’inverse, les dispositifs éducatifs qui favorisent l’expérimentation, la coopération et la co-construction produisent des effets très différents. Dans l’étude, les moments les plus transformateurs ne sont pas les conférences magistrales, mais les ateliers collaboratifs, les projets concrets et les échanges avec des acteurs engagés.

Ces formats permettent aux apprenants de vivre la transition écologique non plus comme une menace abstraite, mais un espace d’action collective, où l’engagement est partagé et socialement reconnu.

Un sentiment d’utilité sociale

Un résultat particulièrement marquant de notre recherche concerne le rôle des émotions dites « positives », comme l’espoir, la fierté ou le sentiment de contribution. Contrairement à une idée répandue, ces émotions ne minimisent pas la gravité des enjeux. Elles permettent au contraire de rendre l’action psychologiquement soutenable dans la durée.

L’engagement devient plus stable et plus durable quand :

  • les apprenants constatent que leurs actions, même modestes, ont du sens ;

  • ils se sentent reconnus dans leur capacité à agir ;

  • ils participent à la conception de solutions concrètes.

Cet engagement s’inscrit alors dans des dynamiques collectives qui renforcent le sentiment d’utilité sociale.

Dans ces conditions, les comportements écologiques cessent d’être perçus comme des contraintes imposées de l’extérieur. Ils s’intègrent progressivement aux routines quotidiennes et peuvent même être transmis à l’entourage.

Une transition écologiquement et psychologiquement soutenable

Ces constats ont des implications majeures pour l’éducation, la formation et les politiques publiques.

Informer ne suffit pas. Les dispositifs éducatifs doivent être conçus comme de véritables parcours émotionnels, et non comme de simples transferts de connaissances.

Il est essentiel de diversifier les formats pédagogiques : hackathons, living labs, projets collectifs, simulations, mises en situation réelle. Ces formats favorisent l’appropriation et renforcent le sentiment de capacité d’agir.

Enfin, la transition écologique ne peut être enseignée uniquement par des discours institutionnels. Les apprenants accordent une grande importance à la crédibilité et à la sincérité des intervenants : entrepreneurs engagés, enseignants impliqués, pairs mobilisés. La confiance joue ici un rôle central.

Face à l’urgence environnementale, la tentation est forte d’intensifier les messages alarmants. Mais si l’objectif est une mutation durable des comportements, il est temps de changer de paradigme.

La transition écologique ne se gagnera pas par la culpabilité seule. Elle nécessite une éducation capable de transformer l’angoisse en engagement et la peur en capacité d’agir, et ne se résume pas à transmettre des savoirs. Elle implique d’accompagner une trajectoire émotionnelle, de l’inquiétude à l’appropriation, sans laquelle aucune transition ne peut réellement s’ancrer dans les pratiques.

The Conversation

Rien à déclarer

Catherine Lejealle, Insaf Khelladi, Rémi Beulque et Saeedeh Rezaee Vessal ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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