LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

24.05.2026 à 12:26

Pollution extrême en Asie du Sud : quand les pratiques agricoles brouillent les observations satellites

Selviga Sinnathamby, Doctorante en télédétection et physique de l'atmosphère, Sorbonne Université

Cathy Clerbaux, Directrice de recherche au CNRS (LATMOS/IPSL), professeure invitée Université libre de Bruxelles, Sorbonne Université

Sarah Safieddine, Chargée de recherche CNRS (LATMOS/IPSL), Sorbonne Université

Le brûlage de déchets agricoles, en particulier ceux de la riziculture, est responsable d’épisodes annuels de pollution intense en octobre et novembre.
Texte intégral (3416 mots)

Chaque année, en octobre-novembre, des épisodes de pollution intense sont observés dans une vaste région s’étalant de l’est du Pakistan au Bangladesh et longeant l’Himalaya. Une étude récente montre qu’ils sont liés au brûlage de déchets agricoles et que l’intensité de la contamination dépend des conditions météorologiques. Elle met également en évidence que les paysans connaissent les heures de passage des satellites utilisés par les autorités locales pour surveiller les quantités brûlées, ce qui complique le suivi des pollutions.


Le 18 novembre 2024, le Taj Mahal était plongé dans un brouillard opaque, ne laissant apparaître que l’ombre du mausolée. Au même moment, à 200 kilomètres au nord, des niveaux de particules fines dépassant 60 fois les seuils limites définis par l’Organisation mondiale de la santé étaient enregistrées à New Delhi. Mortels, ces taux de pollution ont alors entraîné la fermeture de plusieurs écoles et le confinement des personnes les plus vulnérables dans la capitale indienne.

Ce nuage de pollution, aussi appelé « smog », s’était formé en réalité dès la fin du mois d’octobre précédent. Il a persisté pendant le mois suivant, comme le montrent les images du satellite états-unien VIIRS, où un nuage grisâtre est visible depuis l’est du Pakistan jusqu’au nord de l’Inde, le 9 novembre 2024.

Images VIIRS (de gauche à droite) pour les 1er octobre, 26 octobre et 9 novembre 2024. Les nuages apparaissent en blanc, et la pollution en gris.“ zoomable="true”/> Ce n’est pas la première fois que cette région connaît de tels <a href= Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur
pics de pollution extrêmes à cette période de l’année. Ceux-ci coïncident en effet avec le brûlage des résidus agricoles, une pratique largement répandue chez les agriculteurs de la plaine indogangétique (vaste région s’étalant de l’est du Pakistan au Bangladesh et longeant l’Himalaya).

Ma thèse de doctorat porte sur le suivi de la pollution atmosphérique en Asie à partir d’observations satellitaires. En partant de cet événement, j’ai cherché à mieux comprendre le mécanisme de formation des épisodes de pollution dans cette région et, notamment, à voir quel facteur, de l’étendue des surfaces brûlées ou de la météorologie, influençait le plus l’intensité de ces épisodes d’une année à l’autre.

Les raisons du brûlage des déchets agricoles

La plaine indogangétique a connu au cours de ces dernières décennies un essor industriel et économique qui s’est accompagné d’une forte croissance démographique. Ces activités intenses contribuent à la dégradation de la qualité de l’air dans la région.

Carte de la plaine indogangétique avec ses régions administratives et ses principales villes. Adapté par Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur

Une autre source de pollution est le secteur agricole, élément vital de l’économie régionale. La vaste plaine fertile est considérée comme la principale région nourricière d’Asie du Sud, générant près de la moitié de la production céréalière consommable. Elle doit en grande partie cette productivité à la révolution verte survenue la fin des années 1960, qui a généralisé et intensifié la culture par rotation du riz et du blé dans certains États indiens, tels que le Pendjab et l’Haryana.

Le riz est semé en mai puis récolté en octobre-novembre, tandis que le blé est semé en novembre et récolté en avril-mai. Ce calendrier agricole est calé sur la mousson, où les pluies généreuses de juin à septembre arrosent les terres et aident les plants de riz, gourmands en eau, à se développer.

Ces cultures génèrent toutefois de grandes quantités de paille. Si une partie peut être utilisée pour nourrir le bétail ou à des fins domestiques, la majorité de ces déchets, en particulier ceux provenant de la riziculture, est brûlée.


À lire aussi : Derrière les problèmes de smog à Delhi en Inde, une révolution agricole plus verte à réinventer


Plusieurs raisons l’expliquent.

  • D’une part, la paille de riz a une utilisation limitée dans la vie courante, contrairement aux autres déchets agricoles, et ne sert pas pour l’alimentation du bétail, par exemple.

  • D’autre part, les agriculteurs indiens sont pressés par le temps : le court délai entre la récolte du riz et le semis du blé demande un nettoyage rapide des champs. Le brûlage à champ ouvert est vu alors comme une solution simple, efficace et surtout économique pour les agriculteurs, qui sont bien souvent contraints financièrement.

La fenêtre temporelle entre les deux cultures s’est encore réduite depuis 2009, avec la mise en place de lois de protection des nappes phréatiques au Pendjab et dans l’Haryana. En effet, une des conséquences de la Révolution verte est la surexploitation des eaux souterraines à cause de l’irrigation massive, ce qui a conduit à des pénuries en eau, vers la fin des années 1990. Ces lois visent alors à ralentir l’épuisement des nappes phréatiques, en obligeant les agriculteurs à retarder le semis du riz afin d’aligner sa croissance avec la mousson.

Cartes de l’intensité totale des feux agricoles pendant la mousson (à gauche) et pendant les mois d’octobre et de novembre (à droite), en moyenne, sur la période 2007-2024. Plus la valeur est foncée, plus l’intensité radiative en mégawatts (MW) est forte. Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur

Même si l’état des nappes phréatiques s’est considérablement amélioré depuis 2009, ces lois ont davantage favorisé le recours au brûlage des résidus agricoles et, par conséquent, ont participé à la détérioration de la qualité de l’air régionale. Les feux allumés lors de cette pratique impactent négativement la santé des 600 millions d’habitants de la plaine indogangétique puisqu’ils émettent de nombreux polluants dans l’air, tels que les particules fines et le monoxyde de carbone (CO).

Une surveillance insuffisante de la pollution

Pour prévenir la population de ces pics de pollution, il est essentiel de suivre les niveaux de polluants dans la région. En Inde, il a fallu attendre 2014 pour que le gouvernement lance la surveillance automatique de la qualité de l’air dans tout le pays. Même si le nombre des stations de surveillance est passé de 30 à plus de 500 en dix ans, elles se concentrent principalement dans les zones urbaines et connaissent bien souvent des problèmes techniques.

La surveillance de la qualité de l’air dans la région a également été impactée par le retour de l’administration Trump aux États-Unis, qui a cessé de communiquer les mesures faites au niveau de ses ambassades depuis mars 2025.

Dans ce contexte, les observations réalisées depuis l’espace permettent de surveiller de manière continue et régulière la composition atmosphérique, et ce, depuis près de deux décennies. C’est notamment le cas des instruments français IASI, qui survolent la Terre à bord des satellites européens Metop depuis 2007 et qui mesurent en particulier les concentrations journalières de CO provenant des feux.

Pour notre étude, nous avons analysé cette série de mesures longue de plus de dix-huit ans, conjointement aux réanalyses des vents de surface et à l’intensité des feux agricoles fournies par les instruments MODIS, embarqués sur les satellites de la Nasa.

En haut : cartes des concentrations de CO mesurées par IASI, en moyenne, du 5 au 11 novembre pour 2011, 2017 et 2024. En bas : cartes d’intensité des feux agricoles observée par MODIS et les vents de surface moyens issus des réanalyses météorologiques pour la même période. Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur

Nos résultats montrent que les vents de surface influencent considérablement l’intensité des épisodes de pollution. En 2024, des vents exceptionnellement faibles ont persisté pendant près d’une semaine, favorisant alors l’accumulation du CO au sein de la région. On a observé des conditions similaires en 2017, mais pendant plus de deux semaines. Au contraire, en 2011, des vents plus forts ont contribué à atténuer la pollution alors que des feux agricoles plus intenses aient été détectés.

Des feux passés sous les radars

Notre travail met néanmoins en évidence une intensification des pics de CO, malgré une diminution des feux observés par MODIS ces dernières années.

Plusieurs hypothèses nous amènent à penser que les agriculteurs ont changé leur façon de gérer les résidus. La principale semble être une conséquence directe de l’interdiction de leur brûlage dans certains États indiens, comme Le Pendjab et l’Haryana, depuis 2015. Des amendes sont infligées aux agriculteurs qui pratiquent le brûlage des déchets agricoles. Une autre hypothèse serait liée à l’adoption de variétés de riz à croissance rapide, ce qui laisse plus de temps aux agriculteurs de gérer les résidus.

Intensité totale des feux agricoles allumés en octobre et novembre dans les États indiens du Pendjab et de l’Haryana, telle que détectée par les satellites de la NASA (MODIS). Les feux semblent diminuer mais les concentrations du monoxyde de carbone, traceur des feux, ne suivent pas la même tendance. Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur

En réalité, la surprise vient du fait que les agriculteurs brûlent les résidus en dehors du passage des satellites américains pour échapper aux sanctions. Une récente étude démontre, à l’aide de satellites géostationnaires qui sondent la région quasiment toutes les heures, qu’en 2024 les feux ont été allumés en fin d’après-midi, soit bien après le passage de MODIS vers 13 h 30

Même si cette découverte prête à sourire, elle n’enlève en rien la gravité de la situation : on estime à une fourchette de 44 000 à 98 000 le nombre de morts prématurées, entre 2003 et 2017, liées à l’exposition à la pollution émise par ces feux agricoles.

Le gouvernement indien essaie, à sa façon, de lutter contre la pollution de l’air en instaurant des tours « anti-smog » ou bien en déclenchant des pluies artificielles, à New Delhi par exemple. Or, ces solutions peinent à convaincre la population locale : des manifestations contre la dégradation de la qualité de l’air ont eu lieu pour la première fois en novembre 2025 à New Delhi.

The Conversation

Cathy Clerbaux a reçu des financements du CNES et de Eumetsat pour mener à bien les travaux de son équipe de recherche

Sarah Safieddine et Selviga Sinnathamby ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

PDF

24.05.2026 à 12:25

Pourquoi l’écoute est la compétence citoyenne la plus importante de l’ère numérique

Sara Kells, Director of Program Management at IE Digital Learning and Adjunct Professor of Humanities, IE University

Écouter ne consiste pas simplement à se taire en attendant son tour pour répondre. C’est une compétence exigeante, essentielle à la vie démocratique, que l’école comme les réseaux sociaux nous apprennent encore trop peu.
Texte intégral (1579 mots)
Dans un monde saturé de prises de parole, la véritable rareté est peut-être devenue l’attention sincère portée aux autres. Halfpoint/Shutterstock

Les démocraties modernes défendent ardemment la liberté d’expression, mais négligent souvent une condition pourtant essentielle du débat public : la capacité à écouter réellement ce que disent les autres.


Dans une conversation ordinaire aujourd’hui, il n’est pas difficile de sentir le moment où quelqu’un cesse d’écouter. Son attention se déplace, sa réponse arrive trop vite, ou son regard dérive vers un écran qui attend à proximité. L’échange continue, mais quelque chose d’essentiel a déjà été perdu. Nous nous exprimons, plus que jamais, à travers plateformes, appareils et espaces numériques. Mais nous écoutons-nous réellement les uns les autres ?

Le débat public contemporain tend à se concentrer sur la parole. Les questions de savoir qui peut parler, ce qui devrait être régulé et si la liberté d’expression est menacée dominent les discussions sur la vie numérique. Ce sont évidemment des enjeux importants, mais ils reposent sur une hypothèse que nous examinons rarement : celle selon laquelle être entendu serait une conséquence naturelle du fait de parler.

Les Athéniens de l’Antiquité comprenaient que la parole démocratique exigeait deux choses à parts égales : le droit de parler et le courage de dire la vérité. Mais ces deux idéaux dépendent de la présence de quelque chose que les Athéniens évoquaient rarement de manière explicite, parce que, dans l’agora, cela allait simplement de soi : un auditoire disposé à accueillir sincèrement ce qui était dit. La parole et l’écoute ne sont pas des préoccupations concurrentes. Elles constituent les deux faces d’une même pratique civique, et il est impossible de défendre l’une sans se soucier de l’autre.

Aujourd’hui, nous consacrons une énergie considérable à protéger et à étendre le droit de parler. Nous accordons bien moins d’attention à ce qui se passe du côté de ceux qui reçoivent cette parole.

Ce que l’écoute exige réellement

L’écoute n’est pas une activité passive. Elle ne consiste pas simplement à se taire, pas plus qu’elle ne se réduit au fait d’entendre des mots passer. Bien écouter, c’est se confronter à la parole d’autrui comme à quelque chose de porteur de sens, qui mérite d’être compris, interprété et auquel il est possible de répondre selon ses propres termes.

Les philosophes parlent ici de « réception attentive » (uptake) : la volonté de recevoir avec justesse ce que quelqu’un a dit avant d’y réagir. Cela signifie consacrer assez de temps à un argument pour en saisir véritablement le sens, plutôt que de répondre à une version simplifiée ou déformée de celui-ci. Cela implique de distinguer ce qu’une personne a effectivement affirmé de ce que nous avons supposé qu’elle voulait dire. Cela revient aussi à considérer celui qui parle comme un participant à un échange commun, et non comme un obstacle à écarter.

C’est plus difficile qu’il n’y paraît. Nous avons tendance à écouter pour répondre plutôt que pour comprendre. Nous guettons le moment où nous pourrons répliquer, la faille dans l’argumentation, l’ouverture qui nous permettra d’imposer notre propre point de vue. Ce n’est pas de l’écoute. C’est de l’attente.

Cette distinction est essentielle dans une vie démocratique. Lorsque les citoyens réagissent à des caricatures d’opinions opposées plutôt qu’aux opinions elles-mêmes, le débat public perd sa capacité à produire autre chose que du bruit. Le désaccord devient une mise en scène. L’argumentation se transforme en théâtre. Et la possibilité d’une véritable persuasion – celle de changer réellement d’avis à la lumière de ce qu’une autre personne a dit – disparaît silencieusement.

Les environnements numériques rendent l’écoute plus difficile

Les plateformes qui accueillent aujourd’hui l’essentiel de nos conversations publiques n’ont pas été conçues pour favoriser l’écoute. Elles ont été pensées pour générer de l’engagement – ce qui est tout autre chose.

L’engagement, tel qu’il est mesuré par les grandes plateformes de réseaux sociaux, correspond aux clics, aux partages, aux réactions et au temps passé. Les contenus qui suscitent des émotions fortes – en particulier l’indignation, la colère morale ou le scandale – obtiennent généralement de bons résultats selon ces critères. Ceux qui invitent à une réflexion attentive, beaucoup moins.

Le résultat est un environnement informationnel qui récompense systématiquement les formes de communication les moins propices à une véritable écoute : rapides, affirmatives, chargées émotionnellement et conçues pour provoquer une réaction plutôt que pour susciter une réponse réfléchie.

À cela s’ajoute la manière dont les algorithmes nous présentent les contenus. Nous rencontrons rarement des arguments dans leur forme complète, exprimés par ceux qui les défendent et replacés dans le contexte où ils ont été formulés. À la place, nous sommes le plus souvent confrontés à des fragments, des captures d’écran, des résumés ou des paraphrases, souvent choisis précisément parce qu’ils sont faciles à rejeter ou à ridiculiser. Autrement dit, nous sommes entraînés à interagir avec des caricatures. Or les caricatures n’exigent pas d’écoute. Elles n’exigent qu’une réaction.

Les conséquences pour la vie démocratique sont sérieuses. Un espace public dans lequel chacun parle en permanence sans avoir réellement le sentiment d’être entendu n’est pas un espace sain. C’est un espace où les frustrations s’accumulent, où les positions se durcissent et où le terrain commun nécessaire aux décisions collectives devient de plus en plus difficile à trouver. Ce n’est pas seulement un problème technologique. C’est un problème civique. Et il appelle une réponse civique.

Comment enseigner (et pratiquer) l’écoute

La bonne nouvelle, c’est que l’écoute, contrairement à la conception des algorithmes, est une chose sur laquelle nous pouvons agir directement. C’est une compétence, et les compétences peuvent s’enseigner.

Dans les contextes éducatifs, cela signifie créer des espaces où les étudiants pratiquent délibérément l’écoute attentive. Les enseignants peuvent, par exemple, organiser des débats dans lesquels les étudiants doivent reformuler l’argument d’un camarade de manière satisfaisante avant d’en proposer une critique. Cette pratique instaure un environnement où une participation équitable devient une exigence structurelle plutôt qu’une considération secondaire, et où le désaccord est envisagé comme une occasion de comprendre plutôt que de l’emporter.

La même discipline s’applique au-delà des discussions en direct. On peut demander aux étudiants d’écouter un podcast, de regarder une vidéo ou de lire un article avec une seule consigne en tête : êtes-vous capable d’exposer honnêtement son argument avant de décider si vous êtes d’accord avec lui ?

Ce ne sont pas de simples exercices scolaires. Ce sont des répétitions de la vie démocratique.

Ces habitudes peuvent aussi être cultivées en dehors du cadre éducatif. Avant de répondre à quelque chose qui vous provoque ou vous agace, prenez un instant pour vous demander si vous avez réellement compris l’argument en question. Avant de critiquer une position, reformulez-la dans des termes que son défenseur reconnaîtrait comme justes. Distinguez ce qu’une personne a effectivement dit des suppositions que vous faites sur les raisons pour lesquelles elle l’a dit. Ce sont de petits ajustements, mais pratiqués avec constance, ils transforment la qualité des échanges.

Une démocratie qui apprend uniquement aux citoyens à parler librement n’a accompli que la moitié du travail. Dans la Grèce antique, l’agora n’était pas une scène. C’était un lieu d’échange. Retrouver cet esprit – dans les salles de classe, dans les conversations et dans les espaces numériques que nous partageons désormais – commence par une compétence plus discrète et plus exigeante : apprendre à véritablement écouter.

The Conversation

Sara Kells ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

23.05.2026 à 07:48

Pour continuer à exporter dans un contexte de guerre, les entreprises ne mettent pas leurs œufs dans le même panier

Manon Meschi, Management international; Stratégie d'entreprise, ESSCA School of Management

Antonio Majocchi, Professeur, LUISS Universita Guido Carli

Ulrike Mayrhofer, Professeur des Universités à l'IAE Nice et Directrice du Laboratoire GRM, Université Côte d’Azur

S’adapter ou périr. La dure loi de la jungle s’applique aux entreprises exportatrices. Le dilemme&nbsp;: soit s’ouvrir à de nouveaux marchés au risque de tout perdre, soit ne plus exporter.
Texte intégral (1704 mots)
Comme pour un portefeuille d’actifs financiers, les entreprises exportatrices se retrouvent à choisir entre des risques modérés et élevés, voire très élevés. HappyEva/Shutterstock

S’adapter ou périr. La dure loi de la jungle s’applique aux entreprises exportatrices. Le dilemme est cruel : soit s’ouvrir à de nouveaux marchés potentiellement rémunérateurs au risque de tout perdre, soit ne plus exporter et ne plus espérer gagner de nouveaux clients. Et si la réponse était dans la capacité à pivoter le plus rapidement possible ?


Le blocage du détroit d’Ormuz provoque de fortes tensions sur les marchés des matières premières et met à l’arrêt une partie du trafic commercial mondial. Pour les entreprises exportatrices, ce bouleversement est une réalité. Il se traduit par des coûts logistiques en hausse, des retards de livraison, une forte instabilité de la demande ou encore la perte soudaine de débouchés sur les marchés internationaux.

Le dernier baromètre de la confiance des PME montre que le développement international reste un vecteur de croissance, même si seulement 25 % d’entre elles envisagent de renforcer leur présence à l’étranger. Les tensions dans le Moyen-Orient ou en Ukraine se traduisent par des délais de paiement qui s’allongent puisque la part des entreprises réglées au-delà de 70 jours a augmenté de 15 % à 24 %. Le risque géopolitique est désormais perçu comme la principale menace par plus de 65 % des entreprises, soit une hausse de 37 points par rapport à 2025, devant les problèmes d’approvisionnement et les difficultés de transport.

Dans ce contexte inédit, une question s’impose : comment adapter la stratégie d’exportation face à la multiplication des chocs mondiaux ?

Rester flexible

Pour analyser ce phénomène, nous avons mené une étude sur près de 3 000 entreprises françaises, petites et moyennes (PME). Nos résultats montrent que ces entreprises reconfigurent leur portefeuille de marchés en fonction de l’intensité des chocs exogènes. Lorsque les perturbations restent modérées, dans une temporalité restreinte ou d’ampleur très localisée, elles ont tendance à exporter vers plusieurs régions géographiques.

Cette stratégie leur permet de rester flexibles et de réorienter rapidement leurs flux commerciaux en cas de difficultés localisées. En revanche, lorsque les chocs deviennent plus intenses en matière de durée, d’ampleur ou de sévérité, les PME françaises se recentrent sur un nombre plus limité de marchés, souvent situés dans une région qu’elles connaissent bien, comme l’Union européenne. Elles renforcent leur présence dans ces marchés jugés plus sûrs, afin de compenser les pertes dans les zones les plus touchées.

Chocs en cascade

Moins dotées en ressources et moins préparées que les grandes multinationales, les petites et moyennes entreprises disposent de marges de manœuvre limitées pour absorber ces chocs. Un marché qui se ferme, une route commerciale qui est perturbée, un partenaire local qui fait faillite et c’est parfois toute la stratégie d’exportation qui est remise en question.

Pour autant, elles ne subissent pas passivement ces situations imprévues et font preuve d’agilité. Selon le 3ᵉ baromètre export des PME publié par Bpifrance Le Lab, les PME exportatrices françaises font preuve de résilience malgré la multiplication des chocs sur les marchés internationaux, leur part à l’export reste globalement stable, autour de 24 %. Elles disposent de plusieurs options stratégiques pour s’adapter face à ces chocs :

  • quitter les pays particulièrement affectés ;

  • explorer de nouveaux marchés ;

  • se replier temporairement sur des zones plus sûres.

Garder plusieurs options ouvertes

Face à des chocs encore limités ou très localisés, les entreprises cherchent à diversifier leurs débouchés à l’export pour réduire leur dépendance à certains pays ou régions. Au début de la pandémie du Covid-19, de nombreuses PME françaises ont cherché à compenser la fermeture de marchés en explorant de nouvelles destinations. Une entreprise qui exportait principalement en Europe peut ainsi tenter sa chance en Amérique du Nord ou en Asie.

Selon une enquête récente, près de deux tiers des entreprises françaises cherchent à se positionner sur de nouveaux marchés à l’export pour faire face aux tensions géopolitiques localisées. Dans le même temps, 58 % d’entre elles diversifient leurs fournisseurs ou leurs sources d’approvisionnement, et une proportion similaire réorganise ses flux en passant par des marchés tiers. Cette dispersion géographique devient une forme d’assurance ; si un marché s’effondre, un autre peut compenser. Cette stratégie repose sur une idée simple : dans un monde incertain, mieux vaut garder plusieurs options ouvertes pour rester flexible.

Repli stratégique vers des zones sûres

Multiplier les marchés implique des coûts : coordination, logistique, adaptation réglementaire, gestion de partenaires locaux. Face à cette pression, un tournant s’opère et les entreprises réduisent leur exposition internationale. Elles se retirent des marchés les plus risqués ou les plus éloignés, et concentrent leurs efforts sur un nombre plus restreint de zones jugées plus stables. Près de 56 % des entreprises exportatrices françaises privilégient actuellement des régions politiquement stables ; 53 % d’entre elles cherchent à renforcer leurs partenariats locaux pour sécuriser leurs flux et contourner les perturbations.

Très souvent, cela signifie un recentrage régional : 86 % des entreprises exportatrices françaises prévoient de cibler l’Union européenne en 2026. L’objectif est clair : sécuriser les ventes, limiter les risques et maintenir les économies d’échelle.

Cette stratégie, observée pendant la pandémie, se retrouve aujourd’hui suivie dans de nombreux secteurs confrontés aux incertitudes géopolitiques.

Disparité des réponses

Notre étude révèle que ces petites et moyennes entreprises exportatrices affichent des réponses divergentes selon la nature des chocs.

Si les catastrophes naturelles, climatiques et épidémiques provoquent des réactions plus rapides et immédiates, ces chocs sont difficiles à anticiper et peuvent affecter simultanément plusieurs régions. Ils incitent les entreprises à se replier plus vite vers un recentrage régional.

À l’inverse, les chocs d’origine humaine tels que les conflits armés, attentats ou accidents industriels sont souvent plus localisés et perçus comme plus contrôlables par l’intervention humaine ou gouvernementale. Ils laissent davantage de marge pour réorganiser les flux et redéployer les activités vers d’autres zones.

Dispersion ou concentration géographique

Les petites et moyennes exportatrices naviguent en permanence entre ces deux logiques, contraintes par leurs ressources limitées :

  • diversifier la présence internationale permet de gagner en flexibilité ;

  • concentrer les ventes et accentuer la pénétration de certains marchés offrent davantage de sécurité par une meilleure connaissance des pays visés.

Les réponses apportées varient selon l’intensité des turbulences et le niveau d’incertitude. Lorsque l’incertitude est modérée, la dispersion géographique domine. Mais lorsque les crises deviennent trop fortes ou trop fréquentes, la concentration s’impose. C’est un équilibre délicat où chaque décision implique des arbitrages stratégiques.

Sortir rapidement de marchés dangereux

Derrière ces ajustements se dessinent de nouvelles stratégies d’exportation et une transformation du commerce international. Pour les petites et moyennes exportatrices, il ne s’agit plus seulement de conquérir de nouveaux marchés. Désormais, il est question de pouvoir en sortir rapidement et y revenir si les conditions s’améliorent et l’opportunité ressurgit. Cette capacité à pivoter devient un atout stratégique majeur pour les PME exportatrices.

Dans un monde marqué par de fortes turbulences, les entreprises les plus performantes ne sont pas forcément celles qui sont présentes partout, mais celles qui savent adapter rapidement leur portefeuille de marchés selon l’intensité et la nature des chocs qui perturbent le commerce mondial.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

PDF
11 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓