27.05.2026 à 16:25
Jean-Pierre Darnis, Full professor at the University of Côte d’Azur, director of the master’s programme in “France-Italy Relations”. Associate fellow at the Foundation for Strategic Research (FRS, Paris) and adjunct professor at LUISS University (Rome), Université Côte d’Azur
Sous-titrée « Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle », l’encyclique (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique) « Magnifica Humanitas », premier texte de ce type publié par Léon XIV depuis qu’il a accédé au fauteuil de saint Pierre, est un document fondateur. Non seulement pour ses réflexions sur l’IA, mais aussi pour ses prises de position sur diverses questions politiques et sociales actuelles de première importance.
L’encyclique « Magnifica Humanitas » (« Magnifique humanité »), publiée le 25 avril 2026 par le pape Léon XIV, revêt une importance particulière. Sous le pontificat précédent, celui de François, « Laudato Si’ » (2015) avait constitué un jalon en matière de prise de conscience par l’Église du changement climatique et des problématiques écologiques, tandis que « Fratelli Tutti » (2020) apparaissait comme un plaidoyer pour la fraternité au-delà des appartenances religieuses – un message loin d’être anodin dans un contexte marqué par des débats politiques intenses autour de la question des migrations.
Ces deux textes s’inscrivaient dans le cadre d’un magistère global et prolongeaient la doctrine sociale de l’Église catholique, qui entend ne pas séparer la sphère spirituelle de la sphère temporelle en investissant le terrain de l’action politique et sociale.
« Magnifica Humanitas » s’impose d’ores et déjà comme une étape majeure. Publiée quelques semaines après la passe d’armes ayant opposé Donald Trump et son vice-président J. D. Vance au pape Léon XIV, elle apparaît, à bien des égards, comme une critique fondamentale des versions les plus modernes de la puissance – et donc de l’évolution actuelle du pouvoir aux États-Unis.
Le texte s’ouvre sur le rappel de « Rerum Novarum », l’encyclique publiée en 1891 par Léon XIII (pape de 1878 à sa mort en 1903, en hommage duquel Mgr Prevost a choisi le nom de Léon XIV quand il a été élu pape à son tour en mai 2025).
« Rerum Novarum » avait été un moment fondateur de la doctrine sociale de l’Église ; « Magnifica Humanitas » entend donc se placer au même niveau que ce texte de la fin du XIXᵉ siècle qui, face aux déchirures sociales causées par la condition ouvrière de l’époque – époque déjà marquée par les interrogations relatives à l’impact des évolutions techniques sur la société –, positionnait l’Église comme actrice sociale et politique.
Dans « Magnifica Humanitas », la mise en avant des principes du « bien commun » et de la « destination universelle des biens » constitue un rappel à l’ordre visant à condamner les tendances à la concentration industrielle en matière de technologies digitales et d’algorithmes, une situation qui produit de nouvelles formes d’exclusion.
Mais ce n’est pas la seule référence : Léon XIV prend également en exemple l’action du pape Pie XII (1939-1958) pour rappeler qu’il est indispensable de défendre les syndicats et les corps intermédiaires, fonctions nécessaires à l’équilibre sociétal.
Par ailleurs, à de nombreux endroits, le texte défend l’État de droit et la démocratie, et souligne que l’économie de marché ne doit pas se déployer au détriment de la solidarité.
De même, les différentes mentions de la question migratoire, guidées par les concepts de justice sociale et de fraternité, apparaissent comme une prise de position nette contre les tendances de rejet et de traitement policier à l’œuvre dans les contextes européen et états-unien.
Dès l’introduction, le sujet de l’intelligence artificielle est abordé de front. L’encyclique pose le constat de la dangerosité d’un paradigme techno-démocratique dans lequel des technologies jugées plus efficaces exercent de facto un contrôle déterministe sur les choix personnels et sociaux. « Magnifica Humanitas » approfondit l’analyse critique d’une intelligence artificielle définie comme moralement non neutre.
Pour faire face à ces risques avérés, l’encyclique défend les instruments juridiques et, partant, l’État de droit, appelant à une régulation renforcée. Elle prône également de « désarmer l’IA », c’est-à-dire d’empêcher que celle-ci ne contrôle l’humain, un concept qui pourrait même se prolonger par des formes d’interdiction, comme le suggèrent les mises en garde sur la dangerosité des technologies numériques pour la formation psychologique des enfants.
Cet ensemble de considérations sur l’IA reprend et systématise les réflexions apparues depuis quelques années au Vatican. Par exemple, l’Académie pontificale pour la vie avait organisé, en février 2020, le lancement de la plateforme Rome Call for AI Ethics, un appel à promouvoir une intelligence artificielle respectueuse de la dignité humaine signé par IBM, Microsoft, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le gouvernement italien.
Ces réflexions ont depuis progressé, tant au sein des différentes instances vaticanes que des institutions italiennes, dans une forme de symbiose romaine où a émergé le concept d’« algor-éthique », proposé par l’universitaire franciscain Paolo Benanti. Benanti promeut une régulation éthique des algorithmes, sans exclure que, au-delà de certains niveaux de dangerosité, on puisse interdire ou limiter leur usage, comme dans le cas des systèmes militaires.
Cette contamination culturelle entre le Saint-Siège et l’État italien se reflète également dans la convergence des positions de « Magnifica Humanitas » avec l’approche européenne en matière de régulation numérique.
Fait significatif : la demande de pardon formulée dans l’encyclique pour la condamnation tardive de l’esclavage par l’Église catholique (en 1888) sonne comme un manifeste politique. Par cette repentance, Léon XIV renforce l’image d’une Église ouverte et capable d’autocritique et donne l’exemple aux États ou auxforces politiques qui se cloisonnent dans des récits historiques nationaux en occultant les erreurs passées.
Cette reconnaissance de culpabilité permet de renforcer la légitimité de la dénonciation des nouvelles formes de colonisation ou d’esclavage présentes dans les chaînes de production technologique (notamment l’extraction de terres rares, indispensables à la fabrication des appareils) et de l’utilisation de l’IA par des réseaux criminels, notamment pour la traite des êtres humains.
Le passage de l’encyclique qui s’oppose au réalisme, conçu comme une pensée « naturelle » des relations internationales, mérite d’être mis en exergue. Si, d’un côté, le pape réfute le concept de « guerre juste » récemment évoqué par l’administration Trump à propos de son action en Iran, il s’inscrit également dans un débat intellectuel qui a longtemps structuré les relations internationales, pour dénoncer fermement l’approche de la realpolitik, qui privilégie une lecture fondée sur les rapports de force et conçoit la guerre comme inévitable. Il faut peut-être ici se souvenir que ce concept était apparu dans le débat allemand du XIXᵉ siècle, un moment historique marqué par l’opposition entre le chancelier Otto von Bismark et l’Église catholique.
Le pape introduit une évaluation éthique et morale pour rejeter cette vision de l’inéluctabilité d’une guerre permanente, qu’il qualifie de « Mal ». Mais il le fait aussi en appelant les intellectuels et les responsables à ne pas se contenter de cette lecture simpliste et univoque, pour produire une appréhension du monde plus nuancée, sans pour autant basculer dans un idéalisme béat. Le concept de « sain réalisme » adopté par le pape invite à la recherche d’une voie de progrès qui, tout en acceptant le constat réaliste, privilégie la conciliation pacifique comme scénario d’amélioration.
Cette encyclique apparaît donc comme un texte charnière, par lequel le magistère de l’Église catholique entend se projeter dans une série de stratégies concrètes. La défense globale de la doctrine sociale de l’Église se présente comme le socle à partir duquel sont formulées des critiques qui appellent immédiatement une confrontation avec le modèle de puissance technologique, capitaliste et militaire dont les États-Unis de la présidence Trump apparaissent comme un archétype.
La présence aux côtés du pape d’un des fondateurs d’Anthropic Christopher Olah, lors de la conférence de presse de présentation de l’encyclique, illustre la volonté de mobiliser différentes communautés dans le cadre d’une stratégie globale qui se positionne également à l’échelon des États-Unis, en cherchant à peser sur le débat interne. Ce texte dessine par ailleurs les contours d’une défense de la social-démocratie, matérialisant ainsi une volonté de peser sur un débat européen marqué par la progression des formations souverainistes.
Le pape Léon XIV, d’origine américaine, prend ainsi pied dans le débat politique mondial en définissant les coordonnées d’une action politique réformatrice – un dessein qui n’est pas sans rappeler celui de Jean-Paul II dans le contexte de la fin de la guerre froide.
Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.05.2026 à 16:29
Audrey Rouyre, Enseignante-chercheuse en Management Stratégique, Montpellier Business School, Montpellier Business School; European Academy of Management (EURAM)
Anne-Sophie Fernandez, Professeur des Universités, Université de Montpellier; European Academy of Management (EURAM)

La guerre des étoiles change de dimension. Le secteur spatial entre dans une ère marquée par une intensification des rivalités entre États et par un niveau inédit d’interdépendance industrielle et technologique. La réponse apportée : la « coopétition » multilatérale – mélange de coopération et de compétition. Exemple avec les projets Galileo, Copernicus, Cleansky ou IRIS².
Près de 137 milliards de dollars, c’est le montant record des dépenses spatiales mondiales en 2025, annoncé lors de la 14ᵉ édition de la conférence Perspectives spatiales. Cet événement réunit l’ensemble des acteurs institutionnels, industriels et académiques de la filière.
Une manne colossale qui suscite l’appétit de tous les acteurs économiques. Mais maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur spatiale est désormais hors de portée pour un seul État ou pour une seule entreprise.
Même les acteurs les plus puissants sont contraints de collaborer, y compris avec leurs concurrents. C’est le cas quand l’entreprise française Thales Alenia Space et la société allemande OHB System collaborent pour développer deux instruments radar pour la mission Harmony (surveillance des changements de forme de la Terre) de l’Agence spatiale européenne (ESA). Plus récemment, Dassault Aviation et OHB System viennent de s’associer pour proposer à l’ESA un avion spatial polyvalent VORTEX-S.
Pour étudier ces stratégies de coopétition, nous avons étudié entre 2017 et 2026 les acteurs impliqués dans des programmes européens emblématiques tels que Galileo – système de positionnement par satellites, ou GPS européen –, Copernicus – système d’observation par satellites –, le réseau Cleansky – aviation durable et neutre pour le climat – et IRIS² – système de télécommunication par satellites.
Plongée dans le ciel étoilé.
Ces stratégies de collaboration entre concurrents sont appelées coopétition. Elle repose sur une logique paradoxale : des acteurs qui se disputent les mêmes marchés acceptent simultanément de coopérer sur certains pans de leur activité.
Longtemps, la coopétition a été pensée comme une relation entre deux acteurs concurrents. Dans le spatial, la réalité est celle de coopétition multilatérale entre les États, les agences, les grands groupes, les PME ou les start-up, tous concurrents.
C’est le cas de Copernicus, un programme d’observation de la Terre de l’Union européenne, géré par la Commission européenne en partenariat avec l’Agence spatiale européenne (ESA), European Organisation for the Exploitation of Meteorological Satellites (EUMETSAT) et d’autres acteurs. Copernicus met gratuitement à disposition des images satellites de très haute qualité, permettant ensuite à des PME et start-up de créer leurs propres services (suivi des cultures, détection des fuites de méthane, surveillance des forêts…) sans avoir à financer ni satellite ni infrastructure.
En parallèle, le nouveau programme phare de constellation européenne de satellites IRIS² rassemble trois opérateurs européens : le français Eutelsat, la Société européenne des Satellites (SES) et l’espagnol Hispasat à la tête du consortium SpaceRISE.
Dans une autre étude, nous montrons que la gestion des connaissances peut être tellement complexe qu’un acteur tiers – comme l’Agence spatiale européenne (ESA) – sera amené à intervenir dans les programmes pour centraliser les flux de connaissances.
L’Agence spatiale européenne cumule deux casquettes : celle de maître d’ouvrage (finance, fixe le cahier des charges et arbitre) et celle de maître d’œuvre (pilote techniquement le développement des satellites aux côtés des industriels). Cette double position lui confère un pouvoir d’orchestration unique.
Dans le programme Galileo (le programme de GPS européen), les industriels concurrents impliqués refusaient de partager directement entre eux certaines connaissances critiques. L’ESA a alors joué un rôle centralisateur. Chaque industriel transmettait ses connaissances à l’Agence spatiale européenne. Cette dernière filtrait, agrégeait et redistribuait l’information utile à chaque partenaire.
Les plus petites entreprises peuvent ensuite utiliser les données spatiales dans le but de créer de la valeur commerciale. C’est d’ailleurs le cas de la start-up française Kermap spécialiste de l’analyse géospatiale.
Nos diverses études ont permis de mettre en évidence les bénéfices apportés par la coopétition multilatérale.
Masse critique
La coopétition multilatérale répond à des défis technologiques hors de portée d’un acteur isolé tout en atteignant une masse critique de ressources financières, technologiques et humaines. Le cas de Galileo illustre cette dynamique ; la constellation de satellites n’aurait pu être développée sans la mise en commun des compétences de l’ensemble des industriels européens du spatial.
Partage de connaissances
Les projets d’innovation « couplés » entre plusieurs concurrents reposent précisément sur un partage de connaissances hétérogènes et complémentaires – partage sans lequel le projet ne peut aboutir.
Partage des risques
Des les projets à fort contenu technologique et à horizon long comme Galileo, la coopétition dilue l’exposition individuelle de chaque industriel aux risques technologiques et financiers. Ce mécanisme rejoint la logique de partage des risques identifiée comme l’un des moteurs historiques de la coopétition.
Réussir à développer de telles innovations à plusieurs n’est pas un long fleuve tranquille. La coopétition est sujette à des tensions. L’augmentation du nombre de partenaires complique les jeux de pouvoir : des coalitions se forment, des comportements de tricherie dissimulée peuvent même émerger et des comportements opportunistes s’intensifient. L’appropriation indue des connaissances en est un exemple ; le déséquilibre dans le partage de la valeur en est un autre. Ces dérives existent déjà entre deux concurrents. Elles s’amplifient donc dans la coopétition multilatérale.
Ainsi, la réussite des programmes spatiaux repose sur un management efficace de ces stratégies de coopétition multilatérale. Comment faire ?
Si la littérature académique a largement exploré le management de la coopétition bilatérale, les résultats ne peuvent pas être transposables directement au management de la coopétition multilatérale.
Gérer ces tensions implique un management spécifique. Lors de notre étude, nous avons montré que la coopétition nécessite de mettre en place des équipes projet communes temporaires. Elles facilitent le partage des connaissances et la compatibilité des développements technologiques, tout en préservant la compétitivité de chaque partenaire.
Plus largement, nos résultats convergent tous vers un management hybride ; il combine des mécanismes formels – contrats, règles de gouvernance, gestion de la propriété intellectuelle – et des mécanismes informels, comme la confiance, les relations interpersonnelles ou les normes partagées. C’est précisément cette combinaison qui maintient l’équilibre entre coopération et compétition.
À lire aussi : Réarmement : l’indispensable coopétition entre petites, moyennes et grandes entreprises de la défense
Le réseau Cleansky est un bon exemple. Il s’agit d’un programme de cinq milliards d’euros avec l’objectif de trouver des solutions technologiques pour réduire significativement les émissions de CO₂, d’oxydes d’azote et le bruit des avions.
Onze concurrents travaillant ensemble, notamment Airbus, Safran ou Dassault, se retrouvent autour d’une même table : le Network Management Office. Tout y est écrit : les priorités technologiques, les budgets, et les règles de propriété intellectuelle. Chaque contrat précise qui apporte quoi, et qui récupère quoi.
Sur le terrain, les contrats ne font pas tout. Les chefs de projet se parlent tous les jours. Ils se connaissent. Ils se font confiance. Au fil du temps, des habitudes s’installent. Chacun sait ce qu’il peut dire ; chacun sait ce qu’il doit garder pour lui.
Le rôle des individus est essentiel. Les participants aux programmes sont ceux qui, au quotidien, rendent possible la coopétition, en naviguant entre loyautés organisationnelles et impératifs collectifs, et en gérant concrètement les tensions inhérentes à ces projets.
Cette dimension est d’autant plus marquée dans le secteur spatial. Il s’agit d’un milieu de passionnés, où les acteurs – ingénieurs, chefs de projet, experts – se connaissent souvent, ont parfois déjà collaboré, et partagent, au-delà de leurs divergences industrielles ou nationales, une même ambition : faire progresser et rayonner le spatial européen.
Gérer efficacement la coopétition multilatérale est donc la clé de la ? réussite des programmes spatiaux actuels. Les États et les industriels qui y parviennent sont ceux qui seront en mesure d’assurer leur leadership spatial. L’enjeu dépasse largement la performance industrielle. Dans un secteur où les données spatiales irriguent désormais l’agriculture, la défense, la lutte climatique, maîtriser la coopétition revient à maîtriser sa souveraineté.
C’est tout le pari des grands programmes européens comme Galileo pour la navigation, Copernicus pour l’observation de la Terre, IRIS² pour les communications sécurisées et Cleansky pour l’aviation du futur.
Audrey Rouyre est responsable des activités spatiales au sein de la Chaire Pégase (première chaire française dédiée à l'économie et management du transport aérien, du tourisme et de l'aérospatial) et vice-présidente de la commission des affaires aéronautiques et spatiales del'INAS (Institut National des Affaires Stratégiques)
Anne-Sophie Fernandez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.05.2026 à 16:27
Marie-Véronique Amella, Docteur associé au laboratoire GSRL, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Fabien Dworczak, PhD, chercheur neurosciences et politiques publiques, Inserm
La frontière entre la Guyane française et le Brésil est devenue un espace stratégique marqué par des enjeux sociaux, économiques et sécuritaires. Malgré les coopérations franco-brésiliennes et la construction du pont sur le fleuve Oyapock, cette frontière reste traversée par de fortes tensions liées à l’immigration clandestine, à l’orpaillage illégal et aux trafics de drogue. Toutefois, son potentiel économique et son rôle de liaison entre l’Europe et l’Amérique du Sud en font aussi un territoire d’avenir.
De toutes les frontières de la France, celle qui sépare la Guyane française de l’État d’Amapá, au Brésil, est l’une des moins connues. Il s’agit pourtant de la plus longue de toutes : 730 kilomètres, dont 430 suivant le fleuve Oyapock. L’autre frontière de la Guyane française, avec le Suriname, est également d’une longueur considérable : 510 kilomètres.
Par son isolement et sa topographie (95 % de forêts humides), la Guyane (qui a depuis 1946 le statut de département français et est d’ailleurs, avec ses 83 000 kilomètres carrés, de très loin le plus grand département du pays) a tout d’une île ! L’habitat qui marque la frontière Guyane-Brésil est constitué d’une petite ville côté français – Saint-Georges de l’Oyapock sur la rive gauche (officiellement 4 700 habitants, officieusement 7 000) – et d’une agglomération plus importante sur la rive droite, au Brésil – Oiapoque, 30 000 habitants.
Cette frontière, et particulièrement sa zone habitée, est un espace traversé par diverses dynamiques, aussi bien positives (développement économique, échanges commerciaux et culturels) que négatives (criminalité, immigration clandestine, exploitation illégale des ressources naturelles)…
1494 : le Traité de Tordesillas sépare les colonies espagnoles de l’Ouest de celles du Portugal sur le tracé du fleuve Amazone. Alors que les Espagnols délaissent cette région humide, les Portugais revendiquent dès 1500 les terres au sud de l’Amazone et y reconnaissent la frontière nord de ce qui deviendra le Brésil. Côté français, Vincent Pinson débarque en 1500 sur le territoire de l’actuelle Guyane. Une première frontière avec le Brésil est fixée sur le fleuve Oyapock en 1713 par le Traité d’Utrecht, signé entre Louis XIV et le Portugal. Toutefois, les convoitises économiques que suscite la région accentuent les conquêtes transfrontalières réciproques jusqu’au tournant du XXᵉ siècle : le contrôle stratégique du bassin de l’Amazone, la découverte de gisements d’or en Guyane, le développement démographique et économique autour du bagne de Cayenne sont autant de nouveaux enjeux.
En 1896, la France et le Brésil demandent à la Suisse, pays neutre, de départager précisément leur frontière. Le Brésil prend l’avantage en récupérant le territoire compris entre les fleuves Oyapock et Araguari, tandis que l’Oyapock est retenu comme frontière définitive avec la Guyane.
Après 1900, les conflits frontaliers relatifs à la Guyane se limiteront principalement aux contestations territoriales avec le Suriname, qui ne seront en partie réglés qu’en 2021 ; la frontière de l’Oyapock demeure toutefois une zone instable. Depuis 1956, des expéditions de l’Institut géographique national (IGN) assurent le bornage de la frontière au sol : au total, sept bornes marquent le tracé de la frontière et leur entretien (élagage de la végétation, nettoyage) et font l’objet jusqu’en 2008 de missions d’entraînement de la part des Forces armées en Guyane (FAG). Ces régiments ont été redéployés ensuite vers des missions de lutte contre l’orpaillage clandestin. En 2015, le « Raid des 7 bornes », initiative du ministère de l’intérieur en partenariat avec le CNRS et le 3ᵉ Régiment étranger d’infanterie, parcourt la frontière selon quatre perspectives : scientifique (relevés environnementaux), sécuritaire (détecter les illégaux), tactique (progression et survie en milieu hostile) et technique (mesure GPS de la position des bornes).
Par rapport au reste de l’Amérique du Sud, la Guyane semble riche tandis qu’elle est la plus pauvre du point de vue de sa métropole. Son PIB s’élève à 17 703 euros par habitant pour 42 579 euros en métropole (Insee, 2024). C’est aussi la région de France, hors Mayotte, où la croissance démographique (+ 1,2 % par an) demeure la plus élevée. En revanche, si les emplois du secteur tertiaire y sont majoritaires, elle est aussi la plus touchée par le chômage (16,80 % en 2025). Une personne sur deux y vit actuellement sous le seuil de pauvreté, et la majorité des personnes sans emploi sont non qualifiées ou issues de l’immigration illégale, principalement brésilienne.
De l’autre côté du fleuve, la région brésilienne de l’Amapá est devenue autonome à partir de la Constitution de 1988. Ce statut est le produit d’un constat fait par le gouverneur Barcelos : l’Amapá est alors en déficit démographique et il souhaite désenclaver sa région à l’aide d’un partenariat économique avec la Guyane, dont les soldes démographique et économique sont positifs. L’objectif était de contourner la faiblesse du Brésil en investissant au-delà de la frontière pour éviter une double logique de concurrence : à la fois avec la France et avec sa propre structure fédérale défaillante.
En 1995, un accord interrégional est signé à Madrid entre l’Union européenne et le Mercosur, qui prévoit dès 1999 une libéralisation des échanges entre pays signataires, parmi lesquels la France et le Brésil. Depuis les années 1990 et son essor économique impressionnant, le Brésil s’impose en Amérique du Sud comme une puissance émergente attirante pour ses investisseurs. Cinq cents grandes entreprises françaises s’y implantent (Renault, EDF, Carrefour, Michelin, etc.) et, en 1996, un accord est signé entre France et Brésil prévoyant encore plus de collaboration culturelle, scientifique et technologique.
En 1997, la France devient le deuxième investisseur économique au Brésil. Elle l’est toujours aujourd’hui, assez loin toutefois derrière les États-Unis.
La même année, les présidents Chirac et Cardoso souhaitent matérialiser la coopération des deux pays par un symbole à la fois durable et pratique. Ils s’entendent sur la construction d’un pont de 378 mètres enjambant l’Oyapock.
Le Brésil, en tant que puissance émergente, constitue pour Paris un partenaire prometteur et la construction du pont représente une occasion de développer les échanges commerciaux de la Guyane avec le grand voisin brésilien. Toutefois, freinés par un décalage entre des normes incompatibles entre France et Brésil, les travaux ne commencent qu’en 2008 pour s’achever en 2011. Malgré de bonnes intentions, il manque une législation commune pour décider des règles de circulation des biens et des personnes.
Cette initiative met en lumière des paradoxes : si les Brésiliens paient un visa pour aller en Guyane alors que les Français circulent librement vers le Brésil, les gouvernements français successifs sont surtout attentifs à ne pas aggraver l’immigration clandestine tout en développant de nouvelles solutions économiques transfrontalières.
Actuellement, le flux de camions transportant des fruits, du poisson ou des vêtements via le pont reste faible, car l’accord sur l’importation en Guyane de marchandises provenant du Brésil achoppe également sur une différence de standards. Les contrôles policiers du côté français s’intensifient sur le pont depuis 2017.
L’attrait de la Guyane pour l’immigration s’explique par un niveau de vie plus élevé qu’ailleurs en Amérique du Sud. Les clandestins brésiliens proviennent surtout de l’Amapá, qui est le plus pauvre des vingt-six États du Brésil. La Guyane compte aujourd’hui 25 000 Brésiliens vivant légalement en Guyane, les passages des illégaux s’effectuant généralement à partir d’Oiapoque en direction de Saint-Georges, qui a vu sa population doubler en vingt ans. Pour le directeur de cabinet de la mairie, Antoine Leduc, les migrants déséquilibrent fortement le système des services publics (école et santé), car les fonds publics ne correspondent pas à la demande réelle.
Ce sont les orpailleurs illégaux qui posent le plus de problèmes actuellement, en raison de la toxicité de leurs pratiques pour l’environnement et de l’économie parallèle qu’ils génèrent. Ces garimperos clandestins constituent environ 10 % de la population guyanaise non recensée. Malgré des accords bilatéraux avec le Brésil qui impliquent échanges d’informations et opérations communes de patrouille des forces de l’ordre, pour Marie-Pierre Védrenne, ministre déléguée au ministre français de l’intérieur en 2026, « des différences d’approche persistent » qui empêchent encore la mise en place d’une action transnationale contre ce fléau.
La cocaïne constitue le troisième pan de la criminalité, après les migrations illégales et l’orpaillage transitant par la frontière de l’Oyapock. Depuis quelques années, ce front s’affirme pour supplanter le trafic plus ancien de la façade atlantique. Sur ce sujet, les forces de l’ordre françaises et brésiliennes croisent aussi leurs données, et des interpellations de clandestins sont effectuées de manière bilatérale. Une action emblématique de cette coopération est l’opération Miroir en 2025 qui aboutit à la reconduction à la frontière d’un Brésilien sous mandat d’arrêt entré clandestinement en Guyane.
En Guyane, 250 fonctionnaires de la police de l’air et des frontières (PAF), mais aussi la gendarmerie, la douane et l’armée de terre constituent l’ensemble des forces de l’ordre chargées de lutter contre l’immigration clandestine et ses pratiques illégales. Cinq escadrons de gendarmerie mobile sont déployés (environ 600 personnes). Ils sont secondés par le 9e régiment d’infanterie de marine lorsqu’ils sont dépêchés pour surveiller l’Oyapock. Deux escadrons de gendarmerie sont attachés à détruire les sites d’orpaillage illégal. Une centaine d’hélitreuillages par an permettent le démantèlement de filières d’immigration brésiliennes à l’origine de ces trafics. Depuis 2005, la France entend renforcer sa lutte contre l’immigration clandestine.
On l’aura compris, la frontière entre Guyane et Brésil concentre trois problèmes récurrents : immigration clandestine, orpaillage illégal et drogue. Mais le potentiel de développement économique, qui pourrait résoudre ces problèmes, est également réel.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.