22.07.2026 à 16:14
Laurent Pordié, Anthropologue, chercheur au CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Dans les rues de Phnom Penh, le Cambodge se vit au présent. Entre deux figures de skate sur le bitume du Wat Botum et un freestyle rap griffonné sur un téléphone, Sovann, Visal et leurs pairs bricolent leur quotidien avec ce qui leur tombe sous la main : des références venues d’ailleurs, des amitiés de quartier, des galères d’argent et des rêves d’avenir. Leur Phnom Penh n’est ni Angkor ni les Khmers rouges – c’est une ville où l’on s’invente une place, planche sous le pied ou micro à la main, dans un pays qui n’a jamais été aussi jeune.
À la tombée du jour, l’esplanade du Wat Botum, à Phnom Penh, se remplit progressivement. Situé près du Monument de l’Indépendance, cet espace public est devenu l’un des principaux lieux de rassemblement de la scène skateboard de la capitale cambodgienne. Les familles viennent y prendre l’air lorsque la chaleur retombe. Les vendeurs ambulants s’installent le long des trottoirs. Les adolescents discutent par petits groupes. Puis les skateurs apparaissent.
Parmi eux, Sovann et Visal passent sans cesse d’un univers à l’autre : ils sont sur leurs skateboards en fin d’après-midi, puis discutent de leurs derniers morceaux de rap autour d’un téléphone que l’on se passe de main en main. Sovann improvise parfois quelques rimes en freestyle, évoquant amours et ruptures dans un registre introspectif. Autour de lui, d’autres commentent les dernières productions diffusées sur les réseaux sociaux ou les nouveaux tricks (figures de skateboard) réussis par un ami. Skateboard, musique et sociabilités s’entremêlent ainsi dans un même univers de pratiques et de références.
Omniprésents dans les représentations du Cambodge à l’étranger, les Khmers rouges sont très rarement évoqués dans les conversations ordinaires de ces jeunes. Pour de nombreux observateurs, le pays reste pourtant associé à deux images dominantes : les temples d’Angkor – emblème national d’un passé prestigieux – et le génocide qui a coûté la vie à près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979.
Cette histoire, si elle demeure présente dans la société cambodgienne, n’y occupe toutefois pas la place centrale que lui accordent les regards extérieurs. Dès la fin des années 1980, puis de manière croissante au cours des décennies suivantes, la notion de « traumatisme psychique » s’est imposée dans les travaux sur les réfugiés cambodgiens et les survivants du régime, au risque de réduire le pays aux seules séquelles du génocide. L’anthropologue Anne-Yvonne Guillou nous invite à déplacer cette perspective en montrant notamment que les relations entretenues avec le passé passent aussi par des lieux, des rituels et des pratiques religieuses qui permettent aux vivants de poursuivre leur existence. Le passé ne disparaît pas ; il est continuellement réélaboré.
Cette possibilité d’habiter le temps autrement que sous le signe du traumatisme s’exprime clairement dans les nouvelles cultures urbaines. Le passé national est certes connu, mais il ne structure pas les horizons d’attente et les préoccupations des jeunes habitants de Phnom Penh. Leur regard est tourné vers ce qui donne forme à leur existence quotidienne : l’avenir, le travail, l’amour, l’argent, l’amitié, la réussite ou l’échec.
Ce constat n’est pas anecdotique : le Cambodge est une société jeune, avec un âge médian d’environ 26 ans et dont près de la moitié de la population est âgée de moins de 24 ans. S’intéresser à cette génération, c’est observer une composante centrale de la société. Cette dynamique est particulièrement visible à Phnom Penh, où convergent investissements, industries créatives et réseaux internationaux. Depuis trois décennies, la circulation des capitaux, des personnes et des idées transforme la capitale. L’essor des cultures urbaines s’inscrit dans ce mouvement et témoigne de la manière dont la jeunesse cambodgienne se réapproprie ces circulations globales.
Le skateboard et le rap occupent une place particulière parmi ces cultures urbaines. Le rap est aujourd’hui l’une des formes musicales les plus populaires auprès de la jeunesse, comme l’illustre l’ouvrage de Darathtey Din (2024) consacré à la culture populaire et à l’industrie musicale, ou encore l’émission The Rapper Cambodia, diffusée depuis 2023. Le skateboard, plus marginal, bénéficie quant à lui d’une forte image de modernité et d’ouverture sur le monde.
Cet article s’appuie sur plusieurs années de fréquentation de skateurs et de rappeurs de Phnom Penh, ainsi que sur la traduction d’une trentaine de morceaux de rap cambodgien. Les deux univers ne se confondent pas. Sovann et Visal, qui oscillent de l’un à l’autre, incarnent l’un des points de rencontre entre deux scènes par ailleurs distinctes. Ce qui les relie tient moins à leurs acteurs qu’à leur contribution commune à l’émergence d’un Cambodge urbain et ancré dans le présent.
Leur Phnom Penh est une ville en mouvement, où les immeubles poussent vite et où les réseaux sociaux connectent quotidiennement les habitants au reste du monde. Les plus chanceux, comme Sovann et Visal, voyagent à l’étranger – Japon, Thaïlande, Europe – et reviennent avec le désir de faire grandir la scène cambodgienne, sans jamais se détacher de leur environnement local.
En accompagnant des skateurs dans la ville, on découvre une autre manière de lire l’espace urbain. Là où la plupart des habitants voient un escalier ou un muret, le skateur perçoit une trajectoire, un défi technique. Les surfaces de béton entourant certains temples bouddhistes deviennent ainsi des lieux d’entraînement, sans que les usages religieux ou résidentiels ne disparaissent pour autant.
Ces pratiques reposent aussi sur des infrastructures discrètes. Côté skateboard, skateshops, skateparks, l’organisation Skateistan et la Fédération cambodgienne de skate jouent un rôle clé dans l’organisation de la scène. Côté rap, des structures comme Tiny Toones, KlapYaHandz ou B-Side ont permis l’émergence de nouvelles générations d’artistes et multiplié les échanges internationaux.
Ce qui frappe est moins la différence entre skateurs et rappeurs que la proximité de leurs préoccupations. Les parcours et les pratiques divergent, mais les questions qu’ils se posent sont souvent les mêmes : trouver sa place, construire un avenir, gagner sa vie, entretenir ses relations ou saisir les occasions qui se présentent. À travers ces expériences se dessine un même rapport à la société.
La question de l’avenir revient souvent, ainsi que la nécessité de créer ses propres opportunités dans une économie incertaine. Cette aspiration traverse le rap cambodgien, dont l’exemple le plus connu est « Time to Rise » du rappeur VannDa : aux côtés du maître Kong Nay, figure du chapei dang veng (luth traditionnel khmer), il invite la jeunesse à croire en ses capacités et à construire l’avenir du pays. Le clip, visionné plus de 134 millions de fois sur YouTube, doit son succès à ce dialogue entre héritage culturel et création contemporaine : le patrimoine n’y est ni un poids ni une blessure, mais un socle pour imaginer l’avenir.
Mais l’avenir n’est qu’une partie des conversations. Les soucis financiers – dettes familiales, difficulté à gagner sa vie – reviennent aussi fréquemment que les tensions relationnelles. La santé mentale s’y invite aussi, par petites touches plutôt que par grandes déclarations : peine à trouver un travail stable, fatigue de ne jamais savoir de quoi demain sera fait. La pandémie a laissé des traces inégales, certains évoquant des périodes d’isolement ou d’angoisse. Le regard des autres compte également : les réseaux sociaux amplifient les jugements, et les discussions sur les vêtements, les marques ou les styles expriment des enjeux de reconnaissance et d’appartenance.
Les apparences ne disent jamais tout. Dans Wall, l’un des titres de l’album Reflexion, Vin Vitou, figure reconnue de la scène rap cambodgienne, évoque la détresse psychique, le doute, l’isolement, l’endettement et la difficulté à demander de l’aide. Dans Phum II, l’artiste 4T5 raconte l’écart entre son image publique et les difficultés personnelles de son parcours. Ni l’un ni l’autre n’évoque l’histoire nationale : ils parlent d’identité, de reconnaissance et de trajectoire personnelle.
Depuis le printemps 2025, une question nouvelle s’est imposée dans ces conversations : celle des tensions récurrentes à la frontière thaïlandaise. C’est dans ce contexte que le passé tragique du pays peut refaire surface. Ni censuré ni impossible à évoquer, il reste peu présent dans le cours habituel des échanges et surgit lorsqu’une situation du présent lui redonne une actualité. Les jeunes parlent alors de la guerre qui a meurtri le Cambodge et des souffrances qu’ont connues leurs parents ou leurs grands-parents. Plusieurs expliquent ne pas vouloir voir leur pays replonger dans un conflit, précisément parce que les générations précédentes en ont déjà payé le prix. Le passé apparaît alors moins comme un objet de mémoire que comme une raison collective d’exiger la paix : il ne s’agit pas tant de regarder en arrière que de rappeler ce qu’il convient d’éviter.
Le skateboard et le rap sont, bien sûr, nés loin du Cambodge. Leur circulation n’a toutefois pas abouti à une simple reproduction de modèles venus d’ailleurs : les jeunes de Phnom Penh mobilisent ces pratiques pour raconter leurs propres expériences. Les références circulent mondialement, mais les significations demeurent profondément locales. Le cadre est global, ce qui s’y dit est résolument cambodgien.
Cette réappropriation apparaît aussi dans les stratégies de représentation des artistes. Lors de la cérémonie de clôture des JO de Paris 2024, VannDa choisit d’apparaître dans une tenue mettant en avant l’identité khmère : loin d’effacer les références locales, son inscription dans un univers musical mondialisé devient un moyen de les rendre visibles à l’international.
Les cultures urbaines racontent ainsi le Cambodge, non parce qu’elles seraient plus représentatives que d’autres univers sociaux, mais parce qu’elles rendent audibles des dynamiques qui traversent aujourd’hui la société : intensification des circulations, affirmation identitaire, importance des réseaux numériques, réappropriation locale de références globales.
Lorsque les planches sont rangées et que les groupes se dispersent sur l’esplanade du Wat Botum, les conversations ne s’arrêtent pas. Les yeux restent rivés sur les téléphones, puis chacun reprend le chemin de son quartier. Les échanges se poursuivront le lendemain, dans les mêmes lieux, sur les mêmes écrans. Ces scènes ordinaires racontent peut-être quelque chose d’essentiel. Elles rappellent qu’au-delà des récits qui continuent de définir le Cambodge à travers Angkor ou les Khmers rouges, il existe aussi un Cambodge du présent : jeune, urbain, connecté au monde, traversé de tensions et d’inégalités, mais aussi de projets, de créations et d’imaginaires tournés vers l’avenir.
Laurent Pordié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:06
Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
L’essentielCliquez pour lire les trois points à retenir Donald Trump promeut le « SAVE America Act », une réforme destinée à renforcer les contrôles d’identité des électeurs Ses partisans y voient un moyen de protéger les élections contre les fraudes et les ingérences étrangères, notamment chinoises ; ses opposants dénoncent un texte susceptible de restreindre l’accès au vote de certaines catégories de la population. Malgré des chances limitées d'être adopté avant les midterms de novembre, le « SAVE America Act » devrait continuer d'alimenter le débat sur la démocratie électorale. Replier
Le 16 juillet dernier, à moins de cent dix jours des élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, dans une Amérique plus polarisée que jamais et alors que l’actualité internationale demeure dominée par la reprise des frappes américaines contre l’Iran, Donald Trump a créé la surprise en s’adressant solennellement à la nation depuis la Maison-Blanche.
L’exercice est relativement rare. Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, le chef de l’État s’est bien plus souvent exprimé lors de meetings, de conférences de presse ou encore sur Truth Social que par le biais d’allocutions officielles depuis le Bureau ovale. La dernière intervention télévisée de cette nature remontait à plusieurs mois et concernait essentiellement les opérations militaires américaines au Moyen-Orient.
Cette fois, le président a volontairement délaissé les questions diplomatiques pour aborder un sujet qui lui est cher depuis près de six ans : l’intégrité, c’est-à-dire le caractère fiable et neutre, des élections américaines.
Alors que les républicains espèrent conserver leur majorité et renforcer leur emprise sur le Congrès lors des élections de novembre prochain, Donald Trump a replacé la sécurité du processus électoral au cœur du débat politique national. Présentée comme une allocution institutionnelle et non partisane, son intervention visait officiellement à restaurer la confiance des citoyens dans leurs institutions démocratiques.
Il a néanmoins rapidement donné à son discours une dimension beaucoup plus politique en affirmant que les États-Uniens avaient été privés de toute transparence sur plusieurs éléments essentiels concernant l’élection présidentielle de 2020.
Pour comprendre les enjeux de cette intervention, il convient de rappeler que, aux États-Unis, l’organisation des élections repose sur un modèle extrêmement décentralisé. Contrairement à de nombreuses démocraties occidentales, aucune autorité électorale nationale ne supervise directement l’ensemble du scrutin. La Constitution confie aux États fédérés la responsabilité d’organiser les élections, tandis que les comtés (il y en a 3 077 au total) assurent très concrètement l’inscription des électeurs, l’administration des bureaux de vote, le dépouillement et la certification des résultats.
La procédure de vote elle-même varie considérablement d’un État à l’autre. Certains États privilégient le vote anticipé en personne, d’autres autorisent largement le vote par correspondance, tandis que plusieurs conservent essentiellement le vote effectué le jour du scrutin. Cette diversité reflète la tradition fédéraliste américaine mais rend également le système plus complexe à harmoniser et à sécuriser.
Depuis le début des années 2000, les machines de vote électronique se sont progressivement imposées dans une grande partie du pays. Les technologies utilisées diffèrent cependant selon les juridictions. Certaines machines enregistrent directement le vote sur un support électronique (« Direct Recording Electronic », ou DRE), tandis que d’autres impriment un bulletin papier vérifiable par l’électeur avant son dépôt dans l’urne ou sa numérisation.
Depuis les controverses ayant suivi l’élection présidentielle de 2020, un nombre croissant d’États privilégient désormais des systèmes hybrides associant enregistrement électronique et preuve papier telle que le « voter-verifiable paper audit trail ».
Depuis plusieurs années, les autorités fédérales alertent régulièrement sur les tentatives d’ingérence étrangères visant à fragiliser la confiance des citoyens dans le processus démocratique américain.
Après les accusations d’interférences russes lors de l’élection présidentielle de 2016, les services de renseignement ont progressivement identifié une montée en puissance des opérations conduites par la République populaire de Chine dans le cyberespace.
C’est précisément cet aspect que l’administration Trump a souhaité remettre en lumière. Dans plusieurs documents récemment déclassifiés et publiés par la Maison-Blanche, l’exécutif affirme que des groupes de pirates informatiques liés à Pékin ont multiplié les opérations d’espionnage contre des institutions américaines, des infrastructures critiques et des réseaux gouvernementaux. Ces documents évoquent notamment les activités du groupe APT31 (Advanced Persistent Threat 31), également connu sous l’appellation Zirconium. Ce groupe, qui serait lié au ministère chinois de la Sécurité d’État, est considéré par les agences occidentales comme l’une des principales unités de cyberespionnage de Pékin.
Depuis plus d’une décennie, APT31 est accusé d’avoir conduit des campagnes de phishing sophistiquées, des opérations d’intrusion dans des réseaux gouvernementaux, des vols de propriété intellectuelle et des actions de surveillance visant des responsables politiques, des parlementaires, des chercheurs et des organisations critiques aux États-Unis comme en Europe.
C’est dans ce contexte que Donald Trump entend faire adopter le « SAVE America Act ».
L’objectif est d’empêcher le vote des non-citoyens américains, et plus globalement de garantir l’intégrité des élections qui est également menacée par les cyberattaques de la Chine.
Save est l’acronyme de « Safeguard American Voter Eligibility » qui peut être traduit par « loi visant à garantir l’éligibilité des électeurs américains ». Déposé au Congrès en janvier 2026 à l’initiative de responsables républicains, ce projet de loi prévoit notamment l’obligation de présenter une preuve de citoyenneté états-unienne lors de l’inscription sur les listes électorales, un renforcement des procédures de vérification de l’identité des électeurs avec photo à l’appui, ainsi qu’un contrôle accru des listes électorales.
Dans son allocution, Donald Trump a pris soin de présenter cette réforme comme une démarche dépassant les clivages partisans. Il a affirmé qu’il ne s’agissait « ni d’une victoire républicaine ni d’une victoire démocrate », mais d’une réforme destinée à protéger chaque électeur américain. Il a exhorté les téléspectateurs à contacter leurs représentants et leurs sénateurs afin de soutenir le « SAVE America Act », martelant que la confiance dans les élections constitue le fondement même de toute démocratie.
Pour ses partisans, la démarche apparaît difficilement contestable sur le principe. De nombreux pays démocratiques imposent déjà une pièce d’identité ou une preuve de citoyenneté pour participer aux élections. Les républicains soutiennent que ces exigences relèvent du bon sens administratif et qu’elles permettraient de prévenir d’éventuelles fraudes, même marginales.
Les démocrates, de même que plusieurs associations de défense des droits civiques, formulent cependant une analyse très différente. Selon eux, les cas documentés de vote illégal demeurent extrêmement rares et ne justifient pas une réforme aussi ambitieuse. Ils craignent que certaines dispositions du texte rendent plus difficile l’inscription de catégories d’électeurs disposant de documents administratifs incomplets ou difficiles à obtenir, ce qui est plus souvent le cas des Noirs et des immigrés de fraîche date, lesquels votent moins pour les républicains que pour les démocrates.
Sur le plan parlementaire, les perspectives d’adoption du « SAVE America Act » apparaissent toutefois limitées.
Bien que les républicains disposent d’une majorité à la Chambre des représentants, le texte se heurte à une opposition importante au Sénat.
Sauf recours à une procédure exceptionnelle ou modification substantielle du projet, son adoption nécessiterait de rallier plusieurs sénateurs démocrates afin d’atteindre le seuil requis pour mettre fin à l’obstruction parlementaire (il faut que le projet de loi remporte 60 voix ; à l’heure actuelle, les républicains en ont 53). Dans le climat actuel de forte polarisation, un tel scénario paraît peu probable. En pratique, les chances de voir cette réforme entrer en vigueur avant les élections de novembre demeurent donc faibles.
Reste une interrogation fondamentale. Cette initiative traduit-elle une volonté authentique de moderniser les procédures électorales américaines ou constitue-t-elle avant tout un instrument destiné à accroître les chances des républicains de sortir vainqueurs des élections de mi-mandat ? Les deux hypothèses ne sont d’ailleurs pas incompatibles. Une réforme peut répondre à une préoccupation institutionnelle réelle tout en servant des objectifs politiques. Dans une démocratie aussi polarisée que les États-Unis, où chaque modification des règles électorales est immédiatement interprétée à travers un prisme partisan, il devient particulièrement difficile de dissocier les considérations juridiques des calculs électoraux.
Quelles que soient les motivations profondes de Donald Trump, son allocution marque une nouvelle étape dans l’évolution du débat américain sur la démocratie électorale. En choisissant de replacer cette question au cœur de l’agenda politique à quelques semaines d’un scrutin décisif, le président confirme que, plus de cinq ans après la crise de 2020, l’intégrité des élections demeure l’un des sujets les plus sensibles de la vie publique américaine. Si le « SAVE America Act » a peu de chances d’être adopté dans sa forme actuelle avant le 3 novembre, le débat qu’il suscite devrait continuer à structurer la campagne des midterms et, plus largement, les discussions sur l’avenir des institutions démocratiques américaines.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:05
Xavier Boniface, Professeur d'histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
L’incendie de la cathédrale de la Dormition de Kiev, à la suite d’une nuit de frappes russes sur la capitale ukrainienne du 14 au 15 juin, met en lumière la dimension religieuse de la guerre en Ukraine et la portée symbolique de ce haut lieu de l’orthodoxie. Depuis l’indépendance de l’Église orthodoxe d’Ukraine vis-à-vis du patriarcat de Moscou en 2018, la laure des Grottes (une laure est un grand monastère dans le monde orthodoxe) est devenue l’un des principaux foyers des tensions entre Kiev, Moscou et leurs Églises respectives. Au-delà des destructions matérielles, les lieux saints sont également un enjeu de pouvoir, d’identité nationale et d’influence spirituelle.
Dans la nuit du 14 au 15 juin 2026, à Kiev, des drones ou des missiles ont endommagé la cathédrale de la Dormition, entraînant l’incendie de sa toiture, et touché dix-huit autres édifices à l’intérieur de la laure des Grottes.
La Russie a rejeté toute responsabilité et a affirmé que le drame avait été la conséquence de l’explosion d’un missile anti-aérien d’origine américaine utilisé par les Ukrainiens.
Pour comprendre les enjeux liés au bombardement de l’édifice, qui a suscité une émotion internationale, il convient de revenir sur la situation religieuse en Ukraine, particulièrement tendue depuis 2014 et la dégradation des relations avec la Russie qui a débouché sur la guerre à grande échelle lancée par celle-ci en 2022.
La laure des Grottes de Kiev, ou de Kiev-Petchersk, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, a été fondée au milieu du XIe siècle. C’était alors un monastère troglodyte, qui s’est ensuite développé pour devenir, en dépit de nombreuses vicissitudes (il a été détruit à plusieurs reprises du fait des invasions tataro-mongoles), un centre spirituel et intellectuel de premier ordre pour l’orthodoxie slave, notamment aux XIIe-XIIIe siècles, avant sa renaissance aux XVIIe et XVIIIe siècles.
La laure comprend une centaine d’édifices majoritairement baroques, dont plusieurs églises, qui sont dispersés dans des souterrains et en surface sur près de 30 hectares.
La cathédrale de la Dormition est l’un des principaux bâtiments de ce vaste complexe monastique. Édifiée dans le dernier tiers du XIe siècle, elle est fortement endommagée au XIIIe, puis restaurée. De nouveau sinistrée à la fin du XVe siècle, elle est décimée dans un incendie en 1718 avant d’être reconstruite en 1730, avec plusieurs coupoles dans le style baroque ukrainien.
En novembre 1941, la cathédrale est en grande partie détruite par une explosion dont l’origine reste débattue. Selon les uns, le NKVD (ou l’Armée rouge) aurait miné l’édifice (les Soviétiques avaient déjà détruit de nombreuses églises depuis les années 1930), tandis que d’autres affirment que ce sont les nazis qui l’ont anéanti — le procès de Nuremberg a retenu cette dernière version.
L’église a été presque entièrement réédifiée en 1995 ; sa valeur patrimoniale est donc plus symbolique qu’historique.
L’Église orthodoxe est constituée de 14 Églises autocéphales (outre six Églises autonomes), c’est-à-dire ayant leur propre hiérarchie et refusant tout chef suprême, souvent à l’échelle d’un pays ou d’un groupe de pays.
Les neuf plus importantes ou les plus anciennes ont à leur tête un patriarche. Celui de Constantinople a une primauté d’honneur dans l’orthodoxie, mais pas d’autorité hiérarchique sur les autres.
En 1589 a été institué le patriarcat de Moscou, car les liens s’étaient distendus avec Constantinople du fait de la conquête turque en 1453. En 1686, le métropolite de Kiev (titulaire d’un siège épiscopal important) finit par se rattacher à Moscou après avoir dépendu de Constantinople. Kiev devient le siège d’un exarchat (représentation locale de l’Église orthodoxe russe).
En 1990 celui-ci a donné naissance à l’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou (EOU-PM), qui bénéficie alors d’une très grande autonomie. Toutefois, deux ans plus tard, des responsables religieux créent une Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev, autoproclamée mais reconnue par aucune autre Église l’orthodoxe.
Fin 2018, l’EOU-PM a connu une scission avec la proclamation de l’autocéphalie (c’est-à-dire l’indépendance) de l’Église orthodoxe d’Ukraine du patriarcat de Kiev (EOU-PK). Celle-ci est issue de l’union de l’Église dissidente fondée en 1992 et d’une autre petite Église créée en 1920, dissoute en 1930 et rétablie en 1989. Soutenue par le pouvoir ukrainien, la nouvelle EOU-PK attire aussi une partie des paroisses et des monastères de l’EOU-PM. Le contexte de conflit avec la Russie dans le Donbass et en Crimée depuis 2014 a accéléré les événements. Surtout, l’EOU-PK est reconnue en janvier 2019 par le patriarche de Constantinople — qui met en avant sa primauté d’honneur, de plus en plus contestée par Moscou. Trois autres patriarcats seulement suivent Constantinople. En revanche l’EOU-PK est immédiatement rejetée par le patriarcat de Moscou.
Pour la Russie, voir l’Église orthodoxe ukrainienne se proclamer indépendante vis-à-vis de Moscou constituait un geste hostile car il mettait en cause son influence spirituelle — et donc son soft power — sur l’Ukraine, toujours perçue comme un territoire ex-soviétique. C’était aussi une prise de distance avec la place que Kiev occupe dans la mémoire religieuse et politique de la Russie : c’est là en effet qu’en 988 eut lieu le baptême des sujets du prince Vladimir de la Rus’ de Kiev. Pour Moscou, c’était le baptême de la Russie, c’était l’acte fondateur de son empire.
La guerre à grande échelle lancée en février 2022 n’a fait qu’accroître les tensions entre les Églises russe et ukrainienne, mais aussi entre les croyants ukrainiens restés fidèles au patriarcat de Moscou d’une part, et les autorités politiques de Kiev d’autre part.
En décembre 2022, les autorités ukrainiennes, propriétaires des lieux, ont mis fin au bail qui autorisait les moines de l’EOU-PM à utiliser la cathédrale de la Dormition et un autre bâtiment de la laure, et ont attribué ces édifices à l’EOU-PK. L’expropriation des religieux devait intervenir le 29 mars 2023, mais la communauté restée fidèle au patriarcat de Moscou a refusé de quitter la Laure. Leur métropolite, Onuphre, et plusieurs clercs ont finalement été expulsés le 6 juillet 2023.
Les responsables russes ont qualifié ces mesures prises par les autorités ukrainiennes de « persécution ». Ces mesures ont par ailleurs inquiété des instances internationales, comme le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme qui les a jugées « discriminatoires ».
Les moines et le clergé de la laure étaient perçus par certains Ukrainiens comme des traîtres à la cause de leur pays, malgré les prises de distance affichées par le métropolite Onuphre à l’égard de Moscou. En 2022, celui-ci avait déclaré l’EOU-PM « indépendante » vis-à-vis de la Russie et condamné l’invasion. Dans les faits, à quelques exceptions près, leur fidélité au patriarcat de Moscou est davantage d’ordre liturgique et culturel que politique.
Pour marquer sa prise de possession de la cathédrale, le métropolite de l’EOU-PK, Épiphane y a célébré le Noël orthodoxe le 7 janvier 2023 en présence de nombreux pèlerins.
L’incendie de la cathédrale et l’émotion qu’il a suscitée — un émoi qui fait écho, en France, à celui qu’avait provoqué l’incendie de la cathédrale de Reims en 1914 — témoignent de la forte charge symbolique attachée à cet édifice. La réaction de Moscou, qui cherche à rejeter la responsabilité de l’attaque sur Kiev, montre qu’elle est consciente de la réprobation internationale que cet épisode peut entraîner.
Il n’en reste pas moins que depuis plusieurs années déjà, les Russes ont détruit plus de 500 édifices culturels et religieux en Ukraine. S’il est avéré qu’ils ont sciemment bombardé la cathédrale, leur geste pourrait être interprété comme une volonté de punir l’Ukraine pour son émancipation à l’égard de la tutelle religieuse de Moscou et d’annihiler le caractère sacré de l’édifice, à défaut de pouvoir le reprendre. C’est la lecture qu’a faite de cet événement le métropolite Épiphane, qui a dénoncé « un nouveau crime russe contre l’humanité, contre l’histoire et contre le christianisme » commis par « l’Antéchrist du Kremlin ».
On l’aura compris : la dimension religieuse est prégnante dans la guerre en Ukraine, à telle enseigne que le pays apparaît comme une « autre terre sainte » par la sacralisation de son territoire, par son histoire confessionnelle et par ses monuments orthodoxes emblématiques.
Xavier Boniface ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.