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08.08.2026 à 02:30

En retard, nous ?

L'équipe de CQFD

On aurait pu tenter le coup. Faire les innocent·es. Glisser ce journal dans ta boîte aux lettres et siffloter très fort en regardant ailleurs. Quoi ? Une semaine de retard ? Nous ? Et puis bon. On s'est finalement dit que si tu t'en rendais compte, tu nous en voudrais d'avoir voulu filouter avec toi. Alors, on préfère jouer franc jeu : le bouclage de ce double numéro d'été ne s'est pas exactement déroulé comme prévu. Entre les températures qui montent, les cerveaux cqfdiens rôtis ou partis (…)

- CQFD n°254 (juillet-août 2026) /
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On aurait pu tenter le coup. Faire les innocent·es. Glisser ce journal dans ta boîte aux lettres et siffloter très fort en regardant ailleurs. Quoi ? Une semaine de retard ? Nous ?

Et puis bon. On s'est finalement dit que si tu t'en rendais compte, tu nous en voudrais d'avoir voulu filouter avec toi. Alors, on préfère jouer franc jeu : le bouclage de ce double numéro d'été ne s'est pas exactement déroulé comme prévu. Entre les températures qui montent, les cerveaux cqfdiens rôtis ou partis en transhumance estivale – voire honteusement débauchés par d'autres médias en mal de plumes talentueuses pour remplir leurs pages d'été – et ce traître de mois de juin qui a filé à la vitesse grand V, impossible de finir le journal à temps. À une semaine du D-Day, il a bien fallu se résigner et chouiner auprès de la Sainte Trinité imprimeur-distributeur-diffuseur pour avoir du rab. Et tu sais ce qu'ils nous ont répondu ? « Mais il n'y a aucun de souci ! Il vous faudrait combien de jours en plus ? » Décontenancé·es par tant de mansuétude, on n'a même pas osé gratter plus d'une semaine ! Mais en vérité, on pensait aussi à toi, lectrice, lecteur : il fallait bien que tu aies ton journal pour encaisser d'être privé de vacances ou avant ton grand départ pour la Creuse, la Corse ou Tahiti !

D'ailleurs, toi. Oui, toi, qui pars à Tahiti. Ne te cache pas derrière ton paréo ! On t'a vu avec tes gros sous et ton amour immodéré pour la presse libre. La subvention de notre bon samaritain, la Fondation Un monde par tous, tarde à arriver. En attendant, les factures s'empilent, les retards de salaires prennent racine et notre banquier commence à développer une petite crispation de la paupière gauche. Alors avant de partir, il y a moyen que tu nous envoies un peu de flouze ?

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08.08.2026 à 02:30

« Seule dans la montagne avec ma chatte et mon couteau »

Thelma Susbielle

En 2014, Abigaël Lordon décide d'arpenter seule le GR2013, un sentier de 365 kilomètres serpentant autour de Marseille, entre nature et zones industrielles. De ce périple de trois semaines à deux pas de chez elle, elle tire un carnet de voyage graphique et poétique qui retrace son éveil féministe. « Pour faire vibrer un élan, un peu sur un coup de tête. » Abigaël Lordon, 28 ans, décide de se lancer dans une aventure près de chez elle : le GR2013 qui a été inauguré un an plus tôt, à (…)

- CQFD n°254 (juillet-août 2026) /
Texte intégral (886 mots)

En 2014, Abigaël Lordon décide d'arpenter seule le GR2013, un sentier de 365 kilomètres serpentant autour de Marseille, entre nature et zones industrielles. De ce périple de trois semaines à deux pas de chez elle, elle tire un carnet de voyage graphique et poétique qui retrace son éveil féministe.

« Pour faire vibrer un élan, un peu sur un coup de tête. » Abigaël Lordon, 28 ans, décide de se lancer dans une aventure près de chez elle : le GR2013 qui a été inauguré un an plus tôt, à l'occasion de Marseille capitale européenne de la culture. Un chemin en forme de huit de 365 kilomètres qui traverse zones périurbaines, complexes industriels et massifs sauvages, de la Sainte-Victoire à l'étang de Berre. L'autrice prépare cette marche de proximité, rassurée de pouvoir facilement rentrer chez elle si quelque chose se passe mal. Un chemin qui se transforme en éveil féministe et dont Abigaël Lordon tire un joli carnet de voyage graphique Marcher vers soi (Wildproject, 2026).

La marcheuse (re)trace son périple de trois semaines en texte et en image. Armée de son sac à dos de 13 kilos, elle alterne bivouacs, campings et haltes chez l'habitant. Jour après jour, elle se heurte à la sublime et fascinante réalité de la randonnée : la splendeur des paysages, la solitude, mais aussi les conversations entendues aux terrasses et l'omniprésence des stigmates industriels. À chaque page, ses croquis de couleurs vives illustrent le texte, couchant sur le papier visages et paysages.

Plus que la nature, ce sont ses rencontres humaines qui l'amènent à penser politiquement son genre. Partie « en tant qu'être humain », elle se voit « constamment ramenée à [son] corps féminin ». Dès la première nuit, en bivouac, Abigaël décrit la peur qui la saisit. Pas celle de l'ours. Mais celle de l'homme. L'agresseur. « Je suis seule dans la montagne avec ma chatte et mon couteau, écrit-elle. Je n'ose pas bouger d'un millimètre. » Si rien ne lui arrive ce soir-là, elle se trouve confrontée à diverses reprises au sexisme ordinaire et interroge le conditionnement social qui pèse sur les femmes. À plusieurs reprises, on lui demande : « Mais vous n'avez pas peur toute seule ? » Jamais, les passants soucieux ne questionnent l'origine du problème, à savoir le putain de patriarcaca qui nous empoisonne et nous empêche.

Malgré ces contraintes, cela n'empêche pas Abigaël Lordon de déployer une belle plume poétique. L'observation des paysages fait écho à son corps, territoire intime. Face à l'usine de Gardanne, l'autrice décrit des « terrains vagues remplis de métaux lourds, un peu comme du sang coagulé gigantesque ». Sans nommer le capitalisme, c'est pourtant les stigmates du système d'exploitation du vivant que la dessinatrice observe. La pollution industrielle s'entremêle ainsi à la cartographie de ses propres prises de conscience. La marche devient un outil de réappropriation de soi : « La qualité du sol, ses zébrures et sa mollesse forment de nouveaux paysages à explorer dans mon âme. » Cette aventure, à quelques pas de chez elle, lui offre un nouveau pouvoir : la confiance en elle « puisée dans la puissance de la montagne ». Un carnet lumineux au goût de liberté qui donne envie d'enfiler ses chaussures de marche.

Thelma Susbielle
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08.08.2026 à 02:30

« Un magnétiseur est tout aussi moderne qu'un médecin »

Gaëlle Desnos

Longtemps tenu pour un vestige archaïque que la science devait dissiper, le magnétisme suscite aujourd'hui une curiosité renouvelée. Et si, face à l'inflammation généralisée du monde moderne, on avait besoin de coupeurs de feu ? Dans Le Retour du monde magique, la sociologue Fanny Charrasse explore cette pratique de soin moins anachronique qu'elle n'y paraît. C'est quoi le magnétisme ? « En tant que sociologue, j'ai choisi de retenir la définition qu'en donnent ceux qui le pratiquent. (…)

- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / ,
Texte intégral (1704 mots)

Longtemps tenu pour un vestige archaïque que la science devait dissiper, le magnétisme suscite aujourd'hui une curiosité renouvelée. Et si, face à l'inflammation généralisée du monde moderne, on avait besoin de coupeurs de feu ? Dans Le Retour du monde magique1, la sociologue Fanny Charrasse explore cette pratique de soin moins anachronique qu'elle n'y paraît.

C'est quoi le magnétisme ?

« En tant que sociologue, j'ai choisi de retenir la définition qu'en donnent ceux qui le pratiquent. Pour eux, il s'agit d'un soin énergétique : un art de soigner par l'énergie, une entité invisible dont les magnétiseurs disent ressentir la présence, mais qu'ils décrivent souvent comme subtile, évanescente. Il existe différents styles de magnétisme. Presque tous les magnétiseurs commencent par “couper” le feu, c'est-à-dire soulager les brûlures. Puis ils élargissent progressivement leur champ d'intervention : zona, psoriasis, eczéma, verrues... La démarche est souvent expérimentale : lorsqu'un patient demande si le magnétisme peut arranger son problème, la réponse est d'essayer. Enfin, certains magnétiseurs proposent d'intervenir sur des douleurs articulaires, chroniques, parfois même sur des formes de dépression. »

À vous lire, on a le sentiment que les magnétiseurs de ville sont plus souvent sollicités pour des troubles liés à la santé mentale, tandis qu'en milieu rural, ils semblent surtout intervenir sur des douleurs physiques.

« La différence entre ville et campagne ne tient pas tant à la nature du magnétisme pratiqué qu'à la place qu'il occupe dans le parcours de soin. Dans les territoires ruraux marqués par la désertification médicale, le magnétiseur est souvent plus disponible. Les demandes qui lui sont adressées sont donc très diverses : douleurs articulaires, musculaires, brûlures, problèmes de peau, fatigue, etc. Tout ou presque peut être amené en consultation. À Paris, en revanche, les magnétiseurs sont souvent sollicités lorsque la médecine conventionnelle n'a pas apporté de réponse satisfaisante, ou bien en complément d'un parcours médical déjà engagé. »

Un motif revient dans tous les récits que vous confient les magnétiseurs : ce que vous nommez « l'expérience énigmatique ». De quoi s'agit-il ?

« Je peux citer l'exemple de cette inspectrice qualité qui, après avoir vécu un événement traumatique, raconte avoir vu apparaître des “ êtres tout lumineux”. Sa première réaction a été de penser qu'elle était folle. Cet événement est devenu fondateur dans sa trajectoire de magnétiseuse. Car la question qu'il soulève est vertigineuse : ces “êtres lumineux” existent-ils “vraiment”, c'est-à-dire indépendamment d'elle ? Ou bien s'agit-il d'une simple hallucination ?

« Les magnétiseurs que j'ai croisés posent une question naturaliste »

C'est précisément pour cela que je parle d'“expérience énigmatique” : elle met à l'épreuve la conception de la réalité propre à notre socialisation occidentale. La question de cette femme montre à quel point nous avons tendance à opposer deux régimes d'explication : soit quelque chose existe objectivement, dans le monde, soit il ne s'agit que d'un phénomène intérieur, psychique. »

Vous mobilisez Philippe Descola et son concept de « naturalisme ». En quoi cette notion vous aide-t-elle à comprendre la manière dont le magnétisme est socialement perçu ?

« Au cours de son enquête auprès des Achuar d'Amazonie, Descola observe que ceux-ci attribuent aux animaux une capacité de penser semblable aux humains. À partir de là, il définit l'animisme : une manière de composer le monde dans laquelle les non-humains ont une âme semblable à celle des humains, mais s'en distinguent par leurs corps “de plumes, de poils, d'écailles ou d'écorce”. Il remarque alors qu'en Occident, le rapport entre humains et non-humains se construit à l'inverse. On considère que l'on partage avec les animaux une même biologie : c'est pour cette raison qu'on fait des tests en laboratoire sur des souris, par exemple. Mais on estime qu'on se distingue des animaux par notre réflexivité, notre conscience. Descola nomme cela le “naturalisme”.

Lorsque les magnétiseurs que j'ai croisés se demandent si les esprits, ou les “êtres tout lumineux” existent vraiment, ou si c'est le fruit de leur imagination, ils posent une question naturaliste. Ils cherchent à savoir si ces êtres existent “dans la nature”, comme existent les corps humains ou animaux. S'ils n'existent pas de cette manière, alors ils sont renvoyés du côté de la folie ou de la croyance. En gros, soit les esprits existent objectivement, indépendamment de l'individu qui les perçoit ; soit ils ne sont que le produit d'une subjectivité, d'un trouble psychique ou d'une appartenance culturelle. »

Descola semble faire du naturalisme une caractéristique de la modernité. Est-ce votre cas ?

« Dire que les modernes sont les naturalistes, c'est risquer de renvoyer le magnétisme du côté de la tradition, comme s'il appartenait au passé. Or, nous sommes tous contemporains ! À ce titre, un magnétiseur est tout aussi moderne qu'un médecin, qui est lui-même tout aussi moderne qu'un chaman. Tous habitent le même temps historique.

On peut toutefois parler de “conflit de modernité”. Le sociologue Ulrich Beck évoque une “modernité simple”, qui correspond à la modernité industrielle : celle du progrès technique, de l'expansion capitaliste et de la confiance dans la science. Et de “modernité réflexive”, qui apparaît lorsque les sociétés modernes commencent à interroger leurs contradictions : les dégâts écologiques, les impasses du productivisme ou les limites de la médecine. Il s'agit d'un conflit entre ces deux mouvements de la modernité. L'intégration de pratiques dites “ancestrales” dans le système de soin n'est donc pas un retour en arrière, elle s'inscrit, au contraire, dans la poursuite du processus de modernisation. Le magnétisme peut être compris comme une pratique de la modernité réflexive : non pas comme une survivance archaïque, mais comme une manière d'interroger les excès de l'industrialisation et les effets iatrogènes de certaines pratiques médicales. »

Cela dit, pour que le magnétisme soit accepté dans la modernité, vous expliquez qu'il a d'abord dû se débarrasser de ses aspects magico-traditionnels…

« Pour comprendre la trajectoire du magnétisme, il faut revenir sur son histoire. C'est le médecin et philosophe viennois Franz Anton Mesmer qui importe la pratique en France à la fin du XVIIIe siècle. Très vite, le magnétisme suscite l'engouement, notamment dans les milieux aristocratiques. Louis XVI décide donc de réunir deux commissions chargées d'évaluer son efficacité. Leur verdict : le magnétisme ne serait que “chimère et imagination”, alors même que certains commissaires admettent en avoir éprouvé les effets.

À l'époque, la médecine est en train de définir son territoire légitime d'intervention. Or, en affirmant que les effets du magnétisme relèvent de l'imagination, elle ne dit pas simplement que cette pratique est inefficace. Elle dit aussi, implicitement, que les pouvoirs potentiellement thérapeutiques de l'imagination ne l'intéressent pas.

À partir de là, le magnétisme va être réprimé. Et avec la création de l'Ordre des médecins sous le régime de Vichy, les sanctions sont de plus en plus lourdes. Cette répression pousse les magnétiseurs à se professionnaliser. En 1951, ceux-ci créent une association pour échapper aux poursuites qu'ils jugent injustes. Ils consultent des avocats, qui leur expliquent que le risque est double. D'abord, s'ils prétendent se substituer aux médecins ou promettre la guérison, ils s'exposent à des poursuites pour exercice illégal de la médecine. Ensuite, si leur pratique paraît trop magique – s'ils convoquent des forces surnaturelles, par exemple –, ils risquent d'être violemment disqualifiés.

Le magnétisme tend alors à se “scientifiser”, au sens où il se débarrasse peu à peu de ses éléments les plus ésotériques. Les membres de l'association apprennent alors à présenter leur activité comme une pratique complémentaire, encadrée, qui ne prétend pas remplacer la médecine. »

Un geste très naturaliste finalement ?

« Tout à fait. Avant de mener mon enquête sur le magnétisme, j'ai travaillé sur le chamanisme de la côte nord-péruvienne. Au Pérou, les chamanes ont été poursuivis parce qu'ils détenaient des objets préhispaniques : là où ils voyaient des supports pour leurs rituels, l'État voyait des pièces destinées aux musées. Mais pour se faire accepter, ils n'ont pas cherché de validation scientifique : ils ont plutôt milité pour une reconnaissance comme patrimoine culturel de la nation. Les magnétiseurs français, eux, n'ont jamais mobilisé ce registre patrimonial, alors même qu'ils auraient pu revendiquer des racines anciennes. C'est très européen, et même très français : pour qu'une pratique gagne ses lettres de noblesse, il faut qu'elle montre patte blanche devant la science. Sinon elle s'expose à l'accusation de superstition. »

Propos recueillis par Gaëlle Desnos

1 La Découverte, 2023.

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