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01.07.2022 à 12:01

Vasectomie pour tous

l'équipe de CQFD

« Alors avis à vous, politiques de toutes obédiences, qui vous arrogez le droit de déterminer à notre place l'usage de nos ovaires : changez rien, les gars. Continuez comme ça. On vous retrouvera pendus au bout d'une corde qu'on aura tressée avec nos trompes ligaturées. » Il n'y a pas d'acquis, que des conquis. Et ce qui se conquiert se perd aussi. Aujourd'hui, les femmes étatsuniennes en font la douloureuse expérience : vendredi 24 juin, la Cour suprême des États-Unis a révoqué l'arrêt Roe v. Wade, qui (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022)
Texte intégral (1101 mots)

« Alors avis à vous, politiques de toutes obédiences, qui vous arrogez le droit de déterminer à notre place l'usage de nos ovaires : changez rien, les gars. Continuez comme ça. On vous retrouvera pendus au bout d'une corde qu'on aura tressée avec nos trompes ligaturées. »

Il n'y a pas d'acquis, que des conquis. Et ce qui se conquiert se perd aussi. Aujourd'hui, les femmes étatsuniennes en font la douloureuse expérience : vendredi 24 juin, la Cour suprême des États-Unis a révoqué l'arrêt Roe v. Wade, qui garantissait depuis 1973 le droit d'avorter aux quatre coins de l'Union. Désormais, chaque État est libre d'interdire l'IVG. À l'heure où ces lignes sont écrites, une dizaine d'entre eux ont déjà sauté sur l'occasion.

À l'origine de cette catastrophe, le déséquilibre idéologique de la Cour suprême, devenue, selon les justes termes de l'actrice Jane Fonda, « un cloaque d'extrême droite » (Le Monde, 26/06), après la nomination par Donald Trump de l'ultra-réactionnaire Brett Kavanaugh et surtout de la pro-life Amy Coney Barrett en remplacement de « l'icône » progressiste Ruth Bader Ginsburg. La liberté des femmes à avorter n'est pas la seule dans le viseur : l'institution pourrait maintenant s'en prendre à la contraception et au mariage homosexuel, voire à la légalité des relations sexuelles entre personnes de même sexe1...

L'onde de choc de la décision du 24 juin a rapidement traversé l'Atlantique. En France, elle a pour l'instant plutôt déclenché une course à l'échalote du politique le plus pro-féministe. Exemple avec La République en marche, qui avait rejeté en 2018 un amendement de LFI proposant d'inscrire le droit à l'avortement dans la Constitution française, et qui vire aujourd'hui sa cuti. La nouvelle est allée jusqu'à radicaliser Emmanuel Macron, qui ne s'est pas toujours montré aussi déterminé sur le sujet. Dans un tweet il déclarait le 24 juin dernier : « L'avortement est un droit fondamental pour toutes les femmes. Il faut le protéger. » On l'attendait au tournant, le président de la rance étant, comme on sait, adepte du « oui, mais » et du « en même temps ». Par le passé, Macron n'a en effet pas craint de dire de l'avortement, pétri de paternalisme, qu'il était « toujours un drame pour une femme », et qu'il « mesur[ait] le traumatisme que c'est d'avorter ». Culpabilisation, j'écris ton nom... Sans oublier que Macron, c'est aussi le gadjo qui se dresse contre la suppression de la clause permettant aux médecins de ne pas pratiquer d'IVG si leur « conscience » le leur interdit, ou qui s'est opposé à l'allongement de douze à quatorze semaines de grossesse du délai légal de recours à l'IVG, arraché de haute lutte en février dernier. Et ce, alors même que chaque année, entre 3 000 et 5 000 femmes vivant en France sont contraintes d'avorter à l'étranger – si tant est qu'elles en aient les moyens. Pour le « droit fondamental », on repassera.

Tandis que la classe politique sort désormais les violons en faveur de l'inscription du droit à l'IVG dans la Constitution, le Haut-commissaire au plan et catho pratiquant François Bayrou fait bande à part et se demande si « c'est utile pour le pays en ce moment » au prétexte fumeux qu' » aucun courant politique ne remet en cause la loi Veil ». Aucun, vraiment ? Certains députés RN fraîchement élus en tiennent pourtant une couche. Ainsi de la catholique intégriste Caroline Parmentier (Pas-de-Calais) qui en 2016 saluait Marine Le Pen comme » la seule candidate qui ait jamais parlé de dérembourser l'avortement ». Ou du député du Vaucluse Hervé de Lépinau qui, pour les quarante ans de la loi Veil, avait tenu à rendre « hommage aux millions de victimes de l'avortement ». Une dernière pour la route : Laure Lavalette (Var) qui, en 2011, qualifiait l'IVG de « génocide de masse ». Donc, comment te dire, François : si, le péril est bien là. Alors avis à vous, politiques de toutes obédiences, qui vous arrogez le droit de déterminer à notre place l'usage de nos ovaires : changez rien, les gars. Continuez comme ça. On vous retrouvera pendus au bout d'une corde qu'on aura tressée avec nos trompes ligaturées.

***

Illustration de Juliette Iturralde

01.07.2022 à 11:59

Les mille vies du Tipi

Emilien Bernard

Il y a deux manières d'envisager les politiques sanitaires en matière de drogues. Primo : la stigmatisation, sur fond de répression globale. Secundo : l'écoute des principaux concernés. Bâti à Marseille en 1994, le Tipi a clairement opté pour la deuxième, contribuant largement à un précieux mouvement de fond local en matière de réduction des risques. 2 janvier 2021. La France démarre l'année dans l'aigreur. Pendant deux jours, une bande de dangereux malfaiteurs a défié la République sanitaire, passant le (...)

- CQFD n°197 (avril 2021)
Texte intégral (2175 mots)

Il y a deux manières d'envisager les politiques sanitaires en matière de drogues. Primo : la stigmatisation, sur fond de répression globale. Secundo : l'écoute des principaux concernés. Bâti à Marseille en 1994, le Tipi a clairement opté pour la deuxième, contribuant largement à un précieux mouvement de fond local en matière de réduction des risques.

Illustration d'Alex Less

2 janvier 2021. La France démarre l'année dans l'aigreur. Pendant deux jours, une bande de dangereux malfaiteurs a défié la République sanitaire, passant le réveillon et le 1er janvier à danser sur de la techno en gobant des pilules. Inacceptable pour les réacs et jaloux de tous bords, qui fustigent les 2 500 fêtards de la rave party de Lieuron, en Ille-et-Vilaine. Outre le volet judiciaire ubuesque (plus de 1 600 amendes, neuf mises en examen et trois semaines de détention provisoire pour un organisateur présumé), les grandes envolées sont de sortie, notamment contre Techno+, association de réduction des risques narcotiques, qui tenait un stand de prévention lors de la fête et voit son action largement caricaturée – certains l'accusant même d'en profiter pour dealer.

Un emballement absurde démontrant qu'il reste encore beaucoup à faire pour sortir des ornières de la répression aveugle – versant Covid comme versant drogues. Forgées dans les années 1990 en réaction à l'explosion du sida, les politiques de réduction des risques sont en effet régulièrement remises en cause. Et c'est bien pour cela qu'il est nécessaire d'en rappeler les fondamentaux. L'histoire du Tipi, lieu associatif ouvert en 1994 dans le quartier de la Plaine, à Marseille, est en la matière une bonne piqûre de rappel.

Le sida, l'héro & le ragga

« J'suis d'l'époque où cette ville a connu tant d'peines / Où sa jeunesse s'envoyait du rêve dans les veines », chante le vétéran rappeur Akhenaton dans « Je suis Marseille », pépite de l'album 13 organisé (2020) qui a cartonné en terre phocéenne. Cette époque, c'est assurément la fin des années 1980 et le début de la décennie suivante, moment même où son groupe IAM s'ins talle dans le paysage musical. L'heure est alors grave pour ceux qui s'envoient du « rêve dans les veines », raconte Basile1, longtemps usager de drogues : « Le Tipi est né dans un moment festif, mais il faisait suite aux noires années 1980, où l'héroïne était partout à Marseille. Quand le sida s'en est mêlé, ça a été un véritable carnage. »

Dans son livre Héro(s)2, la sociologue Claire Duport rappelle que certains considèrent que cette drogue a été le « Vietnam de Marseille ». Lors de notre entretien, elle tient à insister sur un point : l'extraordinaire énergie déployée par celles et ceux qui se lancent alors dans l'aventure de la réduction des risques. Et notamment sur les pirates originelles du Tipi, majoritairement des femmes investies dans le milieu festif.

Nicole Ducros était l'une d'elles. Aujourd'hui âgée de 70 balais, elle se rappelle avec enthousiasme des débuts de leur collectif azimuté : « C'est bizarre à dire, mais les débuts du Tipi c'était une époque merveilleuse. Alors que tout le monde mourait autour de nous, on avait une énergie folle, bien symbolisée par la regrettée Hélène, dite Tati N'inja. Quand on s'est lancées, dans un petit local surchargé, tout était à inventer en matière de réduction des risques. Pour financer nos actions, on tenait des stands d'artisanat. Et on a vite monté toutes sortes d'ateliers, qui allaient du tricot à la musique, mêlant toxicomanes et autres gens du quartier de la Plaine. »

Nicole se marre quand je lui rappelle l'existence d'un CD de ragga qu'elle et ses copines du Tipi ont sorti à l'époque. Intitulé Ragalliza Lo, il comprend de joyeux morceaux informatifs comme « La trithérapie » ou « Le préso féminin ». Il y a même une chanson qui s'appelle « Le T. Le I. Le P. Le I. », dont les paroles permettent de comprendre l'ambition du lieu et sa raison d'être : « On m'appelle Tati, j'ai construit un Tipi / Un abri une maison, pour les plus démunis / Un Tipi pour contrer toutes les maladies / Un Tipi pour pouvoir y poser ma vie ».

Illustration d'Alex Less
Un Tipi, des Tipis

En cette fin d'hiver 2021, quand j'y passe pour discuter avec Simon, jeune animateur de prévention, c'est d'abord cette dimension « un abri une maison » ouvert à tous qu'il met en avant. Le minuscule local de la rue Vian a depuis longtemps laissé place à un vaste espace rue de la Bibliothèque, toujours près de la Plaine. Il y a une cuisine collective, un grand jardin avec une cabane faisant office d'épicerie solidaire et un salon aux étranges moulures surannées. Oui, ça a tout pour être chaleureux… sauf que ça ne l'est plus vraiment. En effet : personne ne squatte dans les canapés ou sur les chaises de la cuisine. Pandémie oblige, le Tipi, qui a décroché l'agrément Caarud3 en 2006, ne fonctionne plus que sur rendez-vous. Et ça désole Simon : « Cette ouverture sur la rue est au cœur même de notre action en temps normal. »

Simon est l'un des « référents injections » de l'association. Il s'assure que les usagers de telle ou telle drogue puissent la consommer en sécurité. Un rôle fondamental, rappelant que si les usages de drogues ont changé et si l'héroïne s'est faite plus discrète, l'objectif reste le même : que les usagers consomment ce qu'ils veulent en toute sécurité et connaissance de cause. Piochant dans une étagère, Simon me montre donc les différents accessoires qu'il distribue : seringues bien sûr, mais aussi des kits d'accessoires aux noms barbares tels que « Stéricup » ou « Stérifilt ». Pour ceux qui ont les veines trop abîmées, il y a même un appareil permettant de les scanner en quête d'un coin de peau préservé où pratiquer l'injection.

« Ce n'est qu'un pan de nos actions », explique Simon, qui insiste sur les diverses facettes du Tipi, entre consultations et ateliers en pagaille. Et si le Tipi est sans doute plus sage qu'à ses débuts, s'il se définit moins par le côté festif4, il a grandement contribué à lancer une lame de fond marseillaise en matière de réduction des risques, dressée sur une exigence d'auto-sup port. L'objectif, encore et toujours : que les usagers s'emparent des questions les concernant. C'est le principe de Sang d'encre, revue ouvrant ses colonnes à tous les galériens et galériennes, dont le dernier numéro, sorti en février dernier, parle aussi bien de rébellion contre le « confinement infernal » que de heavy metal. Citons aussi ASUD (Auto-support des usagers de drogues) qui mène des maraudes de rue en collaboration avec le Tipi5 ou le Bus 31/32 et son équipe mobile.

Appel aux indiens

En clair : il y a là une constellation associative hyperactive, fonctionnant sur des principes hérités du renouveau des années 1990, quand une crise sanitaire de grande ampleur (le sida) et l'inaction criminelle de l'État en la matière ont poussé les personnes concernées à se serrer les coudes, délaissant le surplomb médical des « sachants » pour favoriser l'auto-support. Si Nicole Ducros déplore une forme d'institutionnalisation et la professionnalisation de ces lieux, qui selon elles ne seraient plus autant porteurs d'expérimentation, c'est infiniment préférable au grand désert répressif. D'ailleurs, rappelle-t-elle, il ne tient qu'à nous de bâtir de nouveaux Tipis.

Pour le reste, Nicole n'hésite pas à comparer le désastre sanitaire du VIH avec la crise du Covid. Et elle prévient : « Vous savez, il nous a fallu de longues années pour réagir à l'épidémie de sida et lancer le Tipi. Et avec le Covid, on voit bien que si les gens étaient sonnés au départ, là ils sont en colère. Il est temps de passer à la prochaine phase : la révolte positive, constructive, celle où les gens se regroupent et lancent les choses par eux-mêmes sans rien attendre d'un gouvernement clairement incompétent. »

Émilien Bernard

1 Le prénom a été modifié.

2 Héro(s) : au cœur de l'héroïne, Wildproject, 2016.

3 Centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques des usagers de drogues.

4 Il garde cependant un pied dans le monde de la nuit et des free party, avec une personne chargée spécialement de ce volet.

5 ASUD a d'ailleurs fusionné avec le Tipi début 2021.

01.07.2022 à 11:59

J'ai mangé des psilos avec Artaud et Michaux

Frédéric Peylet

Drôle d'endroit pour une rencontre. Dans un vallon du Vercors, deux poètes échangent sur leurs usages des drogues. Nous étions là. L'affaire est étonnante : tous deux sont morts, respectivement en 1948 et 1984. Hallucination, dites-vous ? Au Panthéon des littératures stupéfiantes, Antonin Artaud et Henri Michaux occupent une place de choix : des drogues, ils en ont consommé, mais dans des conditions diverses et avec des motivations propres à chacun. Funambule supplicié sur un fil fragile entre « folie » et (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022) /
Texte intégral (1976 mots)

Drôle d'endroit pour une rencontre. Dans un vallon du Vercors, deux poètes échangent sur leurs usages des drogues. Nous étions là. L'affaire est étonnante : tous deux sont morts, respectivement en 1948 et 1984. Hallucination, dites-vous ?

Illustration de Toto

Au Panthéon des littératures stupéfiantes, Antonin Artaud et Henri Michaux occupent une place de choix : des drogues, ils en ont consommé, mais dans des conditions diverses et avec des motivations propres à chacun. Funambule supplicié sur un fil fragile entre « folie » et lucidité tragique, Artaud en avait besoin pour « équilibrer ce qui tombe, réunir ce qui est séparé, recomposer ce qui est détruit ». Ni volupté ni hédonisme dans sa consommation, mais l'impérieuse nécessité de soulager une souffrance. Opium, laudanum, cocaïne, peyotl viennent alors à la rescousse… Chez Michaux, tout est affaire de voyages et d'expériences. « Je suis plutôt du type buveur d'eau, confessait-il. De loin en loin du vin, et peu. Depuis toujours, et de tout ce qui se prend, peu. Prendre et s'abstenir. Surtout s'abstenir. La fatigue est ma drogue, si l'on veut savoir. » Aussi arpenta-t-il les territoires du chanvre, de l'éther, de la mescaline et du LSD comme il l'avait fait de l'Équateur ou de son pays imaginaire, la Grande Garabagne : plume en main, il en ramena des écrits et des dessins, comme autant de cairns sur son chemin dans « l'infini turbulent ».

Bien que contemporains, ils ne se sont pas fréquentés mais se lisaient mutuellement, et assurément se « comprenaient », frères de sang sur le front de l'angoisse qui baratte les nerfs, des manques et des vides qu'il faut combler. « Je suis né troué », avouait Michaux ; « Je ne suis pas au monde, [j'ai] une inapplication à la vie », soufflait Artaud. Ainsi auraient-ils pu se parler et ce singulier dialogue imaginaire est devenu réalité à la faveur de circonstances plutôt floues et dont la véracité est de l'étoffe dont sont faits les rêves. Mais dans un dossier sur les drogues, il ne semble pas inopportun de rapporter fidèlement toutes les expériences vécues dans le temps de sa conception.

On m'a donc vu dans le Vercors, une après-midi ensoleillée qui suivait quelques jours de pluie, soit la conjoncture idéale pour la cueillette des psilocybes, discrets champignons pointant leurs délicats chapeaux coniques à fleur de bouses de vache. Il est d'usage de les faire sécher (mais pas trop) et de les déguster l'hiver au coin du feu en bonne compagnie ; si on est un peu con, on peut aussi les croquer illico, in situ, et advienne que pourra.

On m'a donc vu dans le Vercors.

Il en fut ainsi : les effets psychotropes ne tardèrent pas à se manifester et m'obligèrent à me poser sur un tronc fraîchement abattu à l'orée d'une jolie clairière. Elle était vraiment très jolie ; jolie comme jamais clairière ne fut, avec ses volutes de brumes, son herbe phosphorescente, ses libellules lumineuses, ses gentianes chantantes sous un vent fluet…Voilà, j'étais en pleine montée… J'ai fermé les yeux et inspiré profondément. Lorsque je les ai rouverts, je n'étais plus seul : face à moi, deux figures familières, assises chacune sur sa pierre. Leurs écrits m'accompagnent depuis longtemps : Artaud le Mômo et Michaux, Monsieur Plume. Ils m'ont permis de mettre des mots sur mes maux et puisqu'on était là, je les ai remerciés. Comme ils lorgnaient tous deux sur la poignée de champignons dans ma paume, je leur en ai offert, et ils se sont mis à parler. Leurs paroles, j'en certifie l'authenticité, ce sont les leurs, ouvrez leurs livres et vérifiez, tout y est.

***

Artaud : «  Un homme se possède par éclaircies, et même quand il se possède, il ne s'atteint pas tout à fait. Se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel. »

Michaux : « Ce n'est qu'un petit trou dans ma poitrine mais il y souffle un vent terrible, dans le trou il y a haine (toujours), effroi aussi et impuissance, et ce n'est qu'un vent, un vide. J'ai sept ou huit sens. Un d'eux : celui du manque. »

Il glisse un champignon dans sa bouche et poursuit : « Une drogue, plutôt qu'une chose, c'est quelqu'un. Le problème est donc la cohabitation. Ou s'aimer (jouer ensemble, s'unir ou aussi se renforcer, s'exalter) ou bien s'opposer (se combattre, se bouder, mettre l'autre en échec, se replier). »

Artaud (dans un cri) : « Mais Antonin Artaud n'a pas besoin de problème, il est déjà assez emmerdé par sa propre pensée, et entre autres faits de s'être rencontré en lui-même  »

Il se lève, saisit une branche morte, frappe furieusement le sol et se lance : « Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémenté du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con […]. Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion ; les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu'on leur foute la paix. Il y a un mal contre lequel l'opium est souverain et ce mal s'appelle l'Angoisse. L'Angoisse qui fait les fous. L'Angoisse qui fait les suicidés. L'Angoisse qui fait les damnés. L'Angoisse que la médecine ne connaît pas. L'Angoisse que votre docteur n'entend pas. L'Angoisse qui lèse la vie. L'Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.  »1

Michaux le regarde se rasseoir et opine : « Le solitaire sera éclaboussé par tous. Tristesse du réveil ! Il s'agit de redescendre, de s'humilier. L'homme retrouve sa défaite : le quotidien. Toute drogue modifie vos appuis. Une vaste redistribution de la sensibilité se fait. Ce n'est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets même, cessent d'opposer une résistance sérieuse. Des abandons apparaissent, de petits (la drogue vous chatouille d'abandons), de grands aussi. Certains s'y plaisent. »

Artaud : « Il faut connaître le vrai néant effilé, le néant qui n'a plus d'organe. Le néant de l'opium a en lui comme la forme d'un front qui pense, qui a situé la place du trou noir. »

Michaux : « L'opium reste dans mes veines. Il y met contentement, satisfaction. Bien, mais qu'ai-je à faire de cela ? Ça m'embarrasse. Et mes nerfs étouffés, qu'est-ce qui me reste ? La mescaline, c'est entrer dans une zone de chocs. On a un désir. Aussitôt après, plus de désir. Puis de nouveau désir, violent, occupant tout le champ […]. Idées nettes passant comme des comètes. »

Artaud : « J'ai pris du peyotl au Mexique dans la montagne chez les Tarahumaras, j'ai pensé alors à ce moment-là vivre les trois jours les plus heureux de mon existence. J'avais cessé de m'ennuyer, de chercher à ma vie une raison et j'avais cessé d'avoir à porter mon corps. »

Dans ces dernières paroles, un mot m'interpella : « heureux ». C'était la seule occurrence de ce mot de toute son œuvre, je lui dis et il poursuivit en se levant : « J'inventais la vie, c'était ma fonction et ma raison d'être et je m'ennuyais quand je n'avais plus d'imagination et le peyotl m'en donnait.  »
Son visage se crispa, il tourna les talons et disparut comme un fantôme dans le bois proche.

La voix de Michaux tonna : « La psilocybine supprime le sentiment aventureux, elle coupe de l'avenir, elle supprime la disposition féline à faire face aussitôt à tout ce qui peut venir à l'improviste. Elle élimine le chasseur en l'homme, l'ambitieux en l'homme, le chat en l'homme. Elle démobilise.  »
Puis il disparut à son tour.

***

Je suis resté un instant pensif dans ce vallon. Pour le chasseur et l'ambitieux, j'étais content ; pour le chat, un peu moins. Il me restait deux champignons, je n'en ai porté qu'un seul à ma bouche. Demain, j'arrête.

Frédéric Peylet

***

Les citations d'Antonin Artaud sont extraites de Correspondance avec Jacques Rivière (1924), L'Ombilic des limbes (1925) et de Les Tarahumaras (1945). Celles d'Henri Michaux proviennent d'Ecuador (1929), Lointain intérieur (1938), L'Infini turbulent (1957), Connaissance par les gouffres (1961), Misérable miracle (1972) et Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions (1982). Toutes leurs oeuvres sont publiées aux éditions Gallimard, la plupart en poche.


1 La loi qu'évoque Artaud est la première à instaurer la criminalisation du commerce des stupéfiants, en rendant notamment illicite et passible de poursuites l'établissement, par des médecins, d'ordonnances frauduleuses pour une nouvelle catégorie de produits dont l'opium, la morphine, l'héroïne et la cocaïne (voir Emmanuelle Retaillaud-Bajac, Les Paradis perdus, Presses universitaires de Rennes, 2009).

01.07.2022 à 11:58

Techno + : rien n'arrête un peuple qui panse

Emilien Bernard

Entre répression effrénée et Covid sabreur de teufs, le monde de la free party et de l'utopie techno, animé par l'imparable slogan « Rien n'arrête un peuple qui danse », sort d'une période plutôt sombre. Touché, mais pas coulé : dans le sillage de l'association Techno+, fondée en 1995, une nouvelle génération porte haut le flambeau de la réduction des risques en matière de drogues. Instant nostalgie – Vieux souvenirs de teufs et de tekos, quand j'étais jeune et aspirant drogué festif, début 2000. Entre les murs de (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022) / ,
Texte intégral (1952 mots)

Entre répression effrénée et Covid sabreur de teufs, le monde de la free party et de l'utopie techno, animé par l'imparable slogan « Rien n'arrête un peuple qui danse », sort d'une période plutôt sombre. Touché, mais pas coulé : dans le sillage de l'association Techno+, fondée en 1995, une nouvelle génération porte haut le flambeau de la réduction des risques en matière de drogues.

Illustration de Gwen Tomahawk

Instant nostalgie – Vieux souvenirs de teufs et de tekos, quand j'étais jeune et aspirant drogué festif, début 2000. Entre les murs de sons, le hardcore ou la drum and bass déversés plein tube, l'émerveillement pupilles éclatées en découvrant l'univers de la teuf et sa construction autoges tionnaire, les rencontres ecstasiées et les galères bad tripées, on tombait parfois sur un stand Techno+. Rien d'impressionnant, juste un havre bricolé : quelques tables chargées de flyers expliquant les effets et contre-indications de drogues comme le LSD ou la kétamine, des volontaires gentiment perchés mais à l'écoute des plus arrachés des teufeurs, des pailles pour sniffer safe, un espace premier secours et un coin chill-out où se poser, avec canapés et coussins dodus. Respiration à l'écart de la teuf. Possibilité de débrancher. Je me disais que ça faisait partie du décor, comme la montagne de drogues, de camions, de dreads et de décibels. Mais au vrai, ça venait de loin, d'un long et beau combat. Qui a continué sa route jusqu'à aujourd'hui.

« Tu viens pour aimer »

L'association Techno+ est née en 1995, loin des radars. Une petite structure façonnée dans les débuts du mouvement free party français, qui a émergé peu après que les premiers teufeurs anglais, aux premiers rangs desquels le légendaire crew des Spiral Tribe, ont débarqué en France, fuyant la répression de leurs fêtes en territoire british. Parmi les précurseurs hexagonaux, Thierry Charlois explique : « 1995, c'était l'arrivée du LSD, drogue que le public ne connaissait pas. Il y avait des situations rudes, avec des gens qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait, partaient en gros bad trip. Or pour moi, c'était l'inverse de la teuf, où tu viens pour aimer et apprécier. Et puis j'ai aussi fini par comprendre que ce que je vivais, à savoir consommer chaque week-end un ou deux taz suivis de dépressions pendant la semaine, était liée à des effets chimiques. Là-dessus aussi, il fallait informer. »

On est près de trente ans plus tard, l'eau a coulé sous les sons, mais Thierry Charlois n'a pas changé de discours. Ce 21 juin, soir de la fête de la musique, il prend la parole sur l'estrade du très chicos auditorium de l'hôtel de ville de Paris, après la projection d'un documentaire consacré à Techno+, qu'il a cocréée : un pied chéper, un pied sur terre de Judith du Pasquier. La réalisatrice ne connaissait pas vraiment ce monde ni ses constellations, mais a embrayé illico quand l'occasion s'est présentée, passant beaucoup de temps avec les bénévoles. Résultat : un film au plus près du sujet, vivant et porteur d'espoir dans sa manière de mettre en avant des énergies et les outils mobilisés pour que vive la teuf. Après la projection, on se pose pour en discuter, verre de pif en main. Elle m'explique qu'il y a encore beaucoup de pesanteurs dans l'appréhension du sujet : « Le discours de la réduction des risques par les principaux intéressés reste souvent tabou. Niveau diffuseurs, j'ai été jetée de partout – même Arte a décliné car c'était trop sensible. Des institutions m'ont répondu que je ne pouvais pas parler des drogues comme ça. Alors que moi, j'ai juste été bluffée en découvrant ce monde, ce que construisent ces gens, malgré la répression. »

Danse de la matraque

Au fil des années, Techno+ a en effet connu beaucoup de remous, et été régulièrement attaquée par des institutions sourdes à son mot d'ordre : accompagner plutôt que réprimer. En 2003, son président d'alors Jean-Marc Priez se retrouve devant le tribunal à cause de flyers donnant des conseils pour « sniffer propre ». Victoire pour lui et humiliation du ministère de l'Intérieur. Rebelote en 2016, avec une perquisition pour une sombre et ridicule histoire de labo de drogue prétendument abrité par l'association. Quelques années plus tard, à la suite de la free party de Lieuron ( Ille-et-Vilaine ) organisée en pleine crise sanitaire pour le réveillon d'adieu à l'immonde 2020, la maire du 7e arrondissement de Paris Rachida Dati et son groupe Changer Paris remettent en question l'action de Techno +, subventionnée par la mairie. Toujours au top dans son rôle de chute du Niagara de la connerie, l'éditorialiste Élisabeth Lévy tempête sur CNews : « C'est une association qui vend de la drogue. »

« C'est une association qui vend de la drogue. »

L'action des bénévoles s'avère d'autant plus indispensable que le mouvement free party fait face à une répression sévère, virant parfois au dramatique. Le jour de la fête de la musique 2019, à Nantes, Steve Maia Caniço se noie suite à une charge de policiers à forte teneur en lacrymo essuyée par des fêtards qui, dansaient devant un son posé sur les quais de Loire. Le 19 juin 2021, c'est le teknival de Redon (Ille-et-Vilaine) qui est dévasté par des pandores en mode bulldozer, avec à la clé notamment une main arrachée. Dans un pied chéper, un pied sur terre, on peut voir une armée de bleus en train de fracasser des sound systems à la masse et le désarroi de bénévoles de Techno+ voyant affluer les blessés. Un traumatisme pour beaucoup. Mais qui a paradoxalement contribué à souder les troupes, estime dans le documentaire Ben Lagren, militant de la teuf au sein de la Coordination nationale des sound systems. Selon lui, des teufs organisées de haute lutte face à la répression fédèrent d'autant plus que le sentiment d'avoir « gagné » le droit de danser imprègne les présents.

Pas d'abstention dans le son

Une chose est sûre : malgré les bâtons dans les roues, le mouvement teuf se porte bien, essaimant plus que jamais des pratiques de santé communautaire . « Beaucoup croient que la free party n'existe plus, parce qu'il y a peu de com' sur les réseaux sociaux, mais en vrai, il y a une effervescence, des teufs tous les week-ends », explique Fabrice, historique de l'association. « Et le public est plus militant aujourd'hui. Parce qu'à une époque où les boîtes de nuit et festivals sont plus accessibles, moins chers, il faut vraiment être convaincu pour faire la fête au prix de centaines de bornes en bagnole, parfois d'amendes pour circulation sur chemin forestier, ou de tests salivaires avec possiblement retrait de permis. » Fabrice est d'autant plus ravi que l'asso voit de plus en plus de petites teufs s'autogérer : « Ils montent leurs stands eux-mêmes et nous écrivent pour qu'on leur envoie du matos, notamment des flyers d'information et des “roule-ta-paille”. C'est génial, exactement le principe de Techno+ : que les gens s'approprient leur défonce. » Autre facteur d'espoir : les pratiques évoluent. Le soir de la projection, je discute avec quelques volontaires fumant une clope à la porte de secours, moyenne d'âge la vingtaine. « Il se passe plein de trucs dans le milieu, c'est génial », dit l'un. « Et des choses ont changé, précise une autre. Aujourd'hui, on fait beaucoup plus gaffe aux questions d'agressions sexuelles. Et contrairement à une époque, on n'enjambe plus des corps inertes sans se poser de questions… »

Au lendemain d'élections qui ont vu lesdits « jeunes » massivement s'abstenir, il y a dans le milieu de la free party une forme de prise en main collective qui fait sens, à contre-courant. « S'il y a répression, c'est aussi parce que cette capacité d'auto-organisation fait peur au pouvoir », s'enjaille Fabrice. « Il faut s'imaginer ce que c'est, des milliers de personnes qui parviennent à s'organiser pour faire la fête, les capacités de mobilisation que ça représente. »

Si Techno+ reste sauvage, se tenant à bonne distance de toute récupération, c'est aussi parce que les troupes évoluent, avec un gros turn-over de bénévoles. Selon Fabrice, la moyenne d'âge des volontaires rejoignant l'asso chaque année serait d'environ 23 ans. De nouvelles recrues forcément conscientes de la charge politique du mouvement après l'éteignoir Covid. Sachant qu'il n'est pas question d'oublier les « anciens ». Avant la première officielle à Paris, une avant-première a eu lieu début mai, lors du dernier gros teknival en date, en Dordogne, sur le site d'une mine d'or abandonnée. Fabrice en parle avec des frissons dans la voix : « C'est un cadeau que les organisateurs ont fait à Techno+. Avec cette folie de passer le film à 22 heures le samedi soir, quand la teuf bat son plein et que les gens sont perchés. On pensait qu'il n'y aurait personne. Mais tous les sons se sont éteints et les gens se sont assis. À la fin, il y a eu un tonnerre d'applaudissements. »

Émilien Bernard

01.07.2022 à 11:58

Au procès du « viol du 36 », misogynie fait loi

Rita

Condamnés en 2019 pour viol en réunion, deux policiers du 36, quai des Orfèvres viennent d'être acquittés en appel. De nombreuses féministes dénoncent le sexisme crasse qui a motivé la décision et s'alarment que les leçons du mouvement MeToo n'aient pas été assimilées par l'institution judiciaire. Le début d'un retour en arrière ? Janvier 2019. Nicolas Redouane et Antoine Quirin, deux policiers de la prestigieuse brigade de recherche et d'intervention (BRI), sont condamnés à sept ans de prison ferme pour le viol (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022)
Texte intégral (2550 mots)

Condamnés en 2019 pour viol en réunion, deux policiers du 36, quai des Orfèvres viennent d'être acquittés en appel. De nombreuses féministes dénoncent le sexisme crasse qui a motivé la décision et s'alarment que les leçons du mouvement MeToo n'aient pas été assimilées par l'institution judiciaire. Le début d'un retour en arrière ?

Illustration de La Force Née

Janvier 2019. Nicolas Redouane et Antoine Quirin, deux policiers de la prestigieuse brigade de recherche et d'intervention (BRI), sont condamnés à sept ans de prison ferme pour le viol en réunion d'Emily Spanton. En 2014, en vacances à Paris, cette canadienne avait rencontré plusieurs fonctionnaires de police dans un bar. Ivre, la trentenaire avait suivi Redouane et Quirin dans leurs bureaux du proche 36, quai des Orfèvres. Moins d'une heure et demie plus tard, elle en était ressortie « en état de choc1 » et avait dénoncé « plusieurs viols ».

En 2019, les motivations du verdict de culpabilité formulé en première instance sont implacables : « Les deux accusés ont eu avec la partie civile des relations sexuelles non pas, comme ils l'ont prétendu au fil de leurs dépositions évolutives, fantaisistes et peu crédibles, dans son bureau pour l'un et dans une voiture pour l'autre, mais bien au sein de leurs locaux et en réunion ainsi que la partie civile, qui n'y a pas consenti, l'a rapporté2. » Quant aux imprécisions qui émaillent une partie du récit d'Emily Spanton, le président de la cour d'assises juge que « son état d'imprégnation alcoolique et la perte momentanée de ses lunettes fortement correctrices suffisent à expliquer » ces zones d'ombre, qui « n'entachent en rien la valeur de ses déclarations ». Affaire pliée ? Pas vraiment, les policiers faisant appel.

Le 22 avril dernier, coup de théâtre : en deuxième instance, Nicolas Redouane et Antoine Quirin sont acquittés.

Pas de pourvoi en cassation

Un revers, estiment de nombreuses féministes qui signent dans Le Parisien une tribune intitulée « France, terre d'impunité du viol ? » (26/04).

Dans la foulée, douze femmes de loi écrivent au procureur général près la Cour de cassation afin de demander l'annulation de l'arrêt de la cour, qu'elles estiment sexiste. Comme l'explique Mediapart dans un article titré « Viol au 36 quai des Orfèvres : ces stéréotypes qui imprègnent le verdict d'acquittement » (28/04), un pourvoi en cassation « ordinaire » est impossible après un acquittement en appel aux assises. Les autrices du courrier demandent donc au procureur d'engager la procédure exceptionnelle du pourvoi en cassation dit « dans l'intérêt de la loi ». L'enjeu ? À défaut de pouvoir déclencher un troisième procès, il s'agit d'obtenir symboliquement que l'arrêt soit cassé au motif de failles juridiques comme « un défaut de motivation » de l'arrêt. Dans leur missive, les douze avocates et juristes reprochent à la cour de n'avoir cherché « que ce qui était à même, non pas seulement de disculper les accusés, mais bien de construire le doute relativement au témoignage de la victime, et ce à l'aide d'arguments empreints [de] préjugés3 ». Début juin, la décision est rendue : il n'y aura pas de pourvoi.

Sexisme à tous les étages

Les éléments permettant de conclure à un biais dans les motivations du verdict ne manquaient pourtant pas, comme l'a détaillé Mediapart dans l'article cité précédemment.

Un premier élément interroge : le fait que la cour ait invoqué les « nombreuses inexactitudes, imprécisions, voire [...] mensonges4 » d'Emily Spanton. Contrairement au premier procès, les « erreurs » de la plaignante ont cette fois pesé davantage que les mensonges des accusés : par exemple, ce n'est qu'une fois confronté aux preuves ADN qu'Antoine Quirin, qui avait d'abord nié toute relation sexuelle, a concédé avoir introduit un doigt dans le vagin d'Emily Spanton. À croire que la parole de l'une ne vaut pas celle des autres. C'est qu'Emily Spanton n'est pas membre de la BRI, mais une jeune femme qui traîne dans les bars, flirte et consomme de l'alcool à haute dose. Assez pour la discréditer ?

De la même manière, la cour a jugé Emily Spanton « borderline » sur la base d'une expertise psychiatrique effectuée la nuit suivant les faits, et dans des conditions problématiques : elle avait été réveillée à 2 heures du matin alors qu'elle n'avait « dormi que deux heures5 ». On peut s'étonner que des preuves matérielles, notamment les lésions intimes constatées sur le corps de la plaignante, aient eu moins de poids que cette expertise psy ; on peut surtout se demander ce qui a été retenu des luttes féministes des dernières années, qui ont notamment permis de mettre en lumière le puissant mécanisme de stress post-traumatique.

À la lecture des motivations du verdict, un autre passage interpelle. D'après la cour, « si Emily Spanton est évidemment libre de refuser à tout moment un rapport sexuel, son récit ne permet pas de comprendre pour quelle raison, alors qu'elle était avenante, alcoolisée, et paraissait séduite par Nicolas Redouane [...], ce dernier aurait éprouvé le besoin de recourir à la force avant toute proposition explicite6 ». Une femme qui signifie à un homme qu'il lui plaît ne pourrait donc pas être violée par ce dernier ? Quant au lien de causalité supposé entre l'état de la plaignante et son consentement, il pose question : le taux d'alcoolémie d'Emily Spanton a été estimé entre 2 et 2,7 grammes d'alcool par litre de sang au moment des faits. Selon le docteur Devaux, qui a procédé à l'examen, à ce stade, « on est dans un état d'ivresse avec incoordination motrice, confusion mentale [...], une certaine léthargie et de possible troubles de mémoire7 ». À quel moment peut-on estimer que le fait qu'elle ait été alcoolisée implique qu'elle ait a priori pleinement consenti ? Là encore, les enseignements des dernières années sur la notion de consentement éclairé ont vite été évacués.

Retour de bâton ?

Ce procès montre-t-il que la justice n'a rien appris de MeToo ? Ou est-il le symptôme d'un travail de sape aussi vaste que diffus contre les avancées arrachées depuis l'éclosion du mouvement en 2017 ? Quoi qu'il en soit, les éléments ayant servi à justifier le verdict appellent à la vigilance. « Les crises sont rarement aiguës », écrivait en 1991 la journaliste américaine Susan Faludi dans Backlash – La guerre froide contre les femmes, un ouvrage qui décryptait la façon dont les périodes de progrès des luttes féministes sont suivies de moments de régression féroce (une sorte de « retour de bâton », backlash en anglais). « Les symptômes restent latents, ils refont simplement surface de temps à autre », poursuivait la journaliste. Et ils « surgissent au moment où l'impression dominante, fondée ou non, est que les femmes avancent à grands pas »...

Rita

***

MeToo à la barre ?

Outre-Atlantique, un autre procès a récemment fait la une de l'actualité : celui opposant l'actrice Amber Heard et son ex-mari Johnny Depp, qui s'accusaient mutuellement de diffamation. Le 1 juin, la première a été condamnée à verser 15 millions de dollars de dommages et intérêts au second pour avoir publié en décembre 2018 une tribune dans le Washington Post intitulée « Je me suis exprimée contre la violence sexuelle et j'ai dû affronter la fureur de notre système – Il faut que ça change ». Et ce, bien que le procès ait confirmé la réalité d'un grand nombre d'actes de violence subis par elle.

Ce printemps, un écho similaire nous est parvenu de Suède : toutes les femmes poursuivies pour diffamation après avoir désigné publiquement leur agresseur présumé ont été condamnées8. En France, c'est le présentateur vedette Patrick Poivre d'Arvor qui a porté plainte en avril dernier pour « dénonciation calomnieuse » contre seize des vingt-deux femmes qui l'accusent de violences sexuelles et de harcèlement. Autant de « procès-bâillons » qui risquent de freiner le mouvement de libération de la parole des femmes ? Une chose est sûre, l'avenir de MeToo se joue en partie dans les tribunaux. ■


3 « Viol au 36 quai des Orfèvres : ces stéréotypes qui imprègnent le verdict d'acquittement », Mediapart (28/04/2022).

5 Le Procès du 36 (2022), documentaire d'Ovidie sur le procès en première instance.

7 Voir note 5.

01.07.2022 à 11:58

Des Bretons vent debout face à la crise du logement

Damien Le Bruchec

Confrontés à la flambée des prix de l'immobilier, aux résidences secondaires qui pullulent et à un parc locatif gangrené par Airbnb, de nombreux Bretons galèrent à se loger. Une tendance qui, à moins d'être enrayée par une politique volontariste, n'est pas près de s'inverser. Mais collectifs et organisations politiques préparent la riposte. Ce samedi matin de mai, nous arrivons pour le petit-déjeuner à la ferme de Boudiguen, sur la commune de Querrien, dans le Finistère sud. Devant l'entrée du hangar (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022) / , , , , , , , , ,
Texte intégral (3647 mots)

Confrontés à la flambée des prix de l'immobilier, aux résidences secondaires qui pullulent et à un parc locatif gangrené par Airbnb, de nombreux Bretons galèrent à se loger. Une tendance qui, à moins d'être enrayée par une politique volontariste, n'est pas près de s'inverser. Mais collectifs et organisations politiques préparent la riposte.

Illustration de Bonjour Grisaille

Ce samedi matin de mai, nous arrivons pour le petit-déjeuner à la ferme de Boudiguen, sur la commune de Querrien, dans le Finistère sud. Devant l'entrée du hangar qu'occupe l'association culturelle Tomahawk, une troupe de poules inspecte méticuleusement le gravier pendant qu'on papote autour d'un café. Une soixantaine de personnes se sont donné rendez-vous afin d'échanger sur la grave crise du logement qui touche la Bretagne1. À l'initiative de ce « kollok », la coordination un ti da bep hini (Un toit pour tous·tes)2. La rencontre fait suite aux rassemblements organisés en novembre dernier dans une dizaine de villes bretonnes, appelant à réguler un marché immobilier en roue libre3. Il y a urgence à agir : à moins d'être rupin, trouver un toit dans la région s'avère de plus en plus difficile, voire carrément impossible dans certains coins.

Depuis quelque temps, la question du logement est sur toutes les lèvres, particulièrement chez les jeunes, en première ligne. La veille du kollok, à la terrasse d'un bar de Quimperlé (Finistère), un groupe de trentenaires évoque ses difficultés à se loger. Une situation inédite dans cette petite ville de 12 000 habitants, pas spécialement cotée. C'est qu'entre 2020 et 2021, dans la région, le prix à l'achat des maisons et appartements anciens a crû d'environ 10 %. Sans surprise, les chiffres atteignent des sommets sur le littoral et dans les trois métropoles régionales : Nantes, Rennes et Brest. Quant à Vannes (Morbihan), le mètre carré y a pris plus de 60 % en cinq ans. Une explosion qui se répercute sur le locatif. Résultat : un salaire correct et un CDI ne suffisent plus à obtenir un bail, y compris dans des communes réputées peu attractives.

Elle semble loin, la déclaration de Jean-Yves Le Drian, alors président (PS) de la région Bretagne, qui affirmait il y a une douzaine d'années qu'elle « ne [devait] pas devenir une “Breizh Riviera” », sur le modèle de la luxueuse Côte d'Azur4. Ironiquement, le label « Riviera bretonne » est aujourd'hui revendiqué par les communes cornouaillaises5 de Bénodet, Fouesnant et La Forêt-Fouesnant. Mais les couleurs irréelles de leurs brochures publicitaires ne disent rien de l'ennui hivernal, des embouteillages estivaux et des kilomètres carrés de bocage noyés sous le béton. La drague a beau être lourde, elle fonctionne : la Bretagne attire. Jadis terre d'exil, la région devrait accueillir 400 000 habitants supplémentaires d'ici 2040 6. Finies, les railleries sur son climat, qui semble aujourd'hui séduire, la Bretagne étant jusqu'ici moins touchée par les canicules estivales qui écrasent le reste de l'Hexagone.

La faute au Covid ?

Calés à l'ombre du hangar, les membres des collectifs réunis à la ferme de Boudiguen échangent autour des spécificités du marché immobilier breton. Présente dans l'assemblée, la géographe Solène Gaudin (université Rennes-2) rappelle que si, avant la pandémie de Covid-19, le foncier était dans la région plus accessible qu'ailleurs, les discours fréquents sur l' » invasion de Parisiens » ou l' » effet Covid » sont à relativiser. Avec la pandémie, de nouveaux habitants sont bien venus se mettre au vert en Bretagne – mais ils sont moins nombreux qu'on ne le croit. En revanche, comme le résume la chercheuse, de « petits flux » de nouveaux venus ont ici de « grands effets ». Avec un taux de propriétaires occupants plus important dans la région qu'ailleurs, l'offre était déjà limitée au départ. La nouvelle attractivité de la région a achevé de gripper le marché, notamment au détriment des jeunes, relativement nombreux dans la région.

Ce phénomène vient alors s'arrimer à un autre, plus ancien : dans la région, le nombre de résidences secondaires a triplé en 50 ans. L'Union démocratique bretonne (UDB, autonomiste de centre-gauche) décompte ainsi « 330 000  logements vides neuf mois sur douze7 ». Ils représentent 20 % des habitations de la région, avec des pics dans certaines communes comme Arzon, dans le golfe du Morbihan, où les volets de 8 maisons sur 10 restent fermés la majeure partie de l'année8. Le Kreiz Breizh (Centre-Bretagne) n'est pas épargné, par exemple dans la très rurale commune de Caurel, dont 60 % des logements sont en fait des maisons de vacances. Pour loger la population, construire de nouveaux lotissements apparaît dès lors comme une solution de facilité pour les élus locaux. Mais le procédé a ses limites : à Caurel, la moitié des maisons d'un lotissement fraîchement sorti de terre a été accaparée par des résidents non permanents. Le problème est aussi environnemental, et sous plusieurs aspects : tandis que les terres agricoles disparaissent à vitesse grand V9, les salariés de la côte n'ont plus les moyens d'y habiter, et dépendent donc toujours plus de leur bagnole.

Système D et FLB

Pour trouver un logement, beaucoup d'habitants sont obligés de bricoler – et pas toujours légalement. En janvier dernier, un travailleur saisonnier a ainsi comparu devant le tribunal correctionnel de Lorient, pour avoir squatté par nécessité une résidence secondaire inoccupée de Belle-Île-en-Mer (Morbihan). Le procureur a requis trois mois de prison avec sursis et 100 euros d'amende10. Le mois suivant, six mois de prison avec sursis et une amende de 2 000 euros sont requis contre un Morbihannais qui avait traficoté ses fiches de paie en vue de louer un appartement à Vannes. En avril, un couple de Lorientais a écopé de 2 000 euros d'amende pour un motif similaire.

Pour trouver un logement, beaucoup d'habitants sont obligés de bricoler – et pas toujours légalement.

Les histoires comme celles-ci se multiplient, et la tension monte. Dès 2018, le groupe de jeunes « indépendantistes, anticapitalistes, féministes, écologistes et internationalistes » Dispac'h (« Révolution ») lançait une campagne contre les résidences secondaires. Des affiches « Villages en ruine, jeunesse en exil » sont collées sur les volets fermés de plusieurs communes du littoral11. En 2019, une militante du collectif est inculpée pour avoir tagué, dans plusieurs stations balnéaires, le taux de résidences secondaires de la commune sur des vitrines d'agences immobilières. Elle est relaxée, mais d'autres s'emparent aujourd'hui du sujet, sur un mode un poil plus bourrin.

On assiste en effet depuis quelques mois à une obscure résurgence du Front de libération de la Bretagne (FLB)12. Parmi les actes de vandalisme revendiqués, on compte la destruction d'une vitrine d'agence à Pont-Aven (Finistère), l'incendie d'un manoir à Sarzeau (Morbihan), ou encore celui d'une maison de vacances à Caurel. Ces événements témoignent de l'exaspération croissante suscitée par la crise actuelle. Mais en attendant d'abolir la propriété privée, les pistes ne manquent pas.

Une solution : la régulation ?

Jouant pour leur part sur le terrain du droit, certaines municipalités ont mis en place des politiques locales de régulation des meublés de tourisme. À Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), par exemple, le collectif « Saint-Malo, j'y vis… j'y reste », inquiet de la transformation de la Cité corsaire en « nouveau Mont-Saint-Michel », a obtenu que la mairie impose des quotas d'Airbnb par quartier. D'après les estimations du collectif, la mesure, instaurée en juin 2021, aurait libéré quelque 400 appartements, revenus à la location à l'année. Depuis juin 2018, la commune est par ailleurs classée zone tendue. Ce statut, créé en 2012, permet d'imposer certaines contraintes aux bailleurs dans les agglomérations où le marché immobilier pâtit d'un important déséquilibre entre l'offre et la demande de logements. Comme le soulignent les membres du collectif, l'avancée est d'autant plus intéressante que ce classement dépend des préfets, d'ordinaire plutôt enclins à suivre les orientations libérales des gouvernements successifs. Le hic ? Elle provoque des dégâts collatéraux, en incitant les investisseurs à se tourner vers les communes voisines. Pour un ti da bep hini, c'est donc à l'échelle régionale que des mesures doivent être prises.

Sur le front de la lutte contre les résidences secondaires, une autre piste : de plus en plus de voix s'élèvent pour défendre l'instauration d'un statut de résident en Bretagne, qui conditionnerait l'achat d'un bien immobilier au fait d'avoir résidé un certain temps sur place. Les contours en sont encore à débattre. Selon son ardent défenseur Nil Caouissin, conseiller régional UDB, la mesure pourrait par exemple concerner les communes comptant plus de 20 % de résidences secondaires, où l'achat d'un bien immobilier pourrait être limité aux personnes y résidant depuis un an au moins. Le même imagine également une adaptation du statut à l'échelle des intercommunalités ou des neuf « pays » historiques de la Bretagne. La priorité, pour l'élu : « privilégier les besoins fondamentaux » des habitants.

Loin d'être révolutionnaire, sa proposition (en partie inspirée des revendications corses) n'en suscite pas moins des cris d'orfraie de la part de la quasi-totalité de la classe politique bretonne. Ce qui inquiète ? Que l'idée soit instrumentalisée à des fins ethnicistes. Nil Caouissin a beau insister sur le fait qu'il propose un statut de résident « en Bretagne », et non pas « breton », le maire (Horizons) de la cossue commune morbihannaise de Ploemeur continue de fustiger « un statut bidon qui rapproche [l'UDB] des idées du Rassemblement national13 ». Le président (ex-PS) du conseil régional dénonce quant à lui une rupture avec « la tradition d'accueil de [la] région14 ». Selon d'autres détracteurs, la mesure serait aussi inconstitutionnelle et porterait atteinte à la liberté d'installation. Dans les faits, cette liberté n'existe déjà plus que pour les riches. C'est la loi du marché qui organise le tri, sur des bases sociales. La critique d'une supposée xénophobie écarte surtout du débat la question sociale. Si, en Bretagne, les revendications culturelles ne sont jamais loin, la lutte pour le logement est avant tout une question de classe. Il s'agit, contre le pouvoir de l'argent, de garantir aux plus modestes la possibilité de vivre là où ils veulent.

S'organiser pour lutter

Virer les bourgeois à coups de boutou coat (sabots) n'est pas encore à l'ordre du jour, mais le kollok de mai aura montré qu'une coordination est possible et permis d'esquisser des pistes d'actions concrètes. Première étape : exiger le classement de toute la région en zone tendue, pour ouvrir la voie à la compensation, à la surtaxe des résidences secondaires, au plafonnement des loyers ou encore au statut de résident. Autant de mesures qui permettraient au moins aux habitants de continuer à vivre où ils l'entendent.

Aujourd'hui, la construction d'un solide rapport de forces, capable de peser face aux élites régionales, s'impose. Si les élus municipaux UDB n'ont pas jusqu'ici brillé par une ardente volonté de combattre les inégalités d'accès au logement, du côté d'un ti da bep hini, après cette première rencontre qui donne la pêche, on promet déjà une belle campagne estivale, suivie d'une manifestation de rentrée. Seule ombre au tableau de la journée : l'adorable chat noir de la ferme qui aura méthodiquement déchiqueté deux oisillons aux pieds des intervenants…

Damien Le Bruchec

1 Dans tout le texte, « Bretagne » désigne la région historique, composée de l'entité administrative actuelle à quatre départements et de la Loire-Atlantique.

2 Elle réunit notamment les collectifs TUT ! (Tous·tes un toit) Lorient (Morbihan), Hon Douar-Notre terre de Locmiquélic (Morbihan), Rendez-nous la mer /Ar mor Bro an Oriant de Lorient, Droit à la ville Douarnenez (Finistère), mais aussi des organisations politiques comme Dispac'h ou l'Union démocratique bretonne.

4 « Le Drian ne veut pas d'une “Breizh Riviera” », blog de la section PS de Clohars-Carnoët (10/09/2009).

5 La Cornouaille recouvre les deux tiers du Finistère sud et une partie des Côtes-d'Armor.

7 « Il faut réguler le marché de l'immobilier ! », tract de l'Union démocratique bretonne.

12 Organisation indépendantiste active du milieu des années 1960 au début des années 1980, notamment connue pour un attentat contre le château de Versailles, en juin 1978.

01.07.2022 à 11:58

La France a un incroyable talent

Texte intégral (3647 mots)

Un dessin de Tommy

01.07.2022 à 11:58

Chichille à jamais dans nos cœurs

l'équipe de CQFD

Un seul volatile vous manque et tout est déplumé. Un seul volatile vous manque et tout est déplumé, dit-on dans les volières. Alors quand le piaf en question est notre graphiste et super camarade Cécile Kiefer, dite Chichille, pilier de la rédaction et maousse amie, son départ annoncé suscite un concert de pépiements éplorés à faire sangloter le plus insensible des huissiers à gueule de corbeau sec. Car oui, pour cause de nouveaux horizons pro' bien chouettes, Cécile passe la main à la rentrée niveau (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022)
Texte intégral (928 mots)

Un seul volatile vous manque et tout est déplumé.

Un seul volatile vous manque et tout est déplumé, dit-on dans les volières. Alors quand le piaf en question est notre graphiste et super camarade Cécile Kiefer, dite Chichille, pilier de la rédaction et maousse amie, son départ annoncé suscite un concert de pépiements éplorés à faire sangloter le plus insensible des huissiers à gueule de corbeau sec. Car oui, pour cause de nouveaux horizons pro' bien chouettes, Cécile passe la main à la rentrée niveau maquette et gestion des illustrations. Séisme dans les chaumières et dans nos cœurs.

Alors que ces lignes sont pianotées d'une main émue et que les bouteilles de Gaillac perlé tombent au champ d'honneur, la concernée peaufine les titrailles et la mise en page du numéro que tu tiens entre les mains. Tel Michel-Ange fignolant la chapelle Sixtine (si Michel-Ange avait été une punk à chien fan de Cabrel), elle est à la fois concentrée et déter', consciente que l'heure est historique. Installée à sa place iconique sous le grand chien rouge en papier mâché, au côté de Teubi le grand pénis gonflable rebondissant, elle fait semblant d'ignorer qu'on écrit dans son dos ce « Ça brûle » sur sa pomme – mais c'est grillé de chez grillé, avec cette grosse poussière qu'on a tous dans l'œil, satané sable qui s'incruste.

Cécile, ça fait bientôt cinq ans qu'elle turbine avec CQFD, soit une soixantaine de numéros graphiquement accouchés par ses soins et tant de couv' de maboul par elles dessinées – dont ces hits ultra-patates : « Gilets jaunes, l'autre couleur de la colère » (n° 172, janvier 2019) ou « Ouvrez, ouvrez la cage aux minots » (n° 191, octobre 2020). Sans compter tous les articles qu'elle écrit, les dossiers qu'elle porte, sa présence frénétique aux réu' où elle sanctionne (hélas non sans perfidie) nos faux pas vestimentaires ou humoristiques... Ne pas oublier non plus son talent de coiffeuse, dont peuvent témoigner certains membres de la rédac', et qui se singularise notamment par une appétence pour le registre « coupe médiévale stylée » – si jamais surgissait un jour un salon de coiffure « Cécile Kif'Hair », nous n'en serions guère surpris... Bref, c'est le sang de la veine, John Lennon dans les Beatles, la cuillère dans notre soupe au pistou.

Si son éloignement est un crève-cœur, pas d'affolement, elle continuera à participer au canard et à accompagner nos apéros – elle y tient, nom d'un héron ivre. Mais c'est vrai, une page se tourne, et pas des moindres. Décidés à marquer le coup, on prépare une belle surprise pour sa dernière. Au programme : sept éléphants d'Asie, une barrique de mezcal, une troupe de danseurs du ventre ouzbeks et un gênant sosie géant (à cette heure déjà complètement pété au schnaps) de son idole Michel Berger. Et, comme dans les clubs de foot avec leurs joueurs fétiches, jamais plus son numéro (le 1312) n'ornera nos maillots. Snif.

Ceci dit, ça fait bientôt vingt piges que la flamme du Chien rouge se transmet sans faiblir, et on a la joie de t'annoncer qu'à partir de la rentrée c'est l'ami Adrien, transfuge de la revue Z et d'autres projets copains, qui reprend le flambeau. Le canard évoluera sans doute un peu ou beaucoup, ce qu'on kiffe d'avance – on n'est pas du genre à se cramponner à la nostalgie, camarade. Bienvenue à lui et courage à son foie !

Sur ce, on vous laisse, les éléphants foutent le dawa et chient partout dans le local, c'est la de-mer.

***

Big up à Denis L., qui livre dans ce numéro sa dernière chronique « Je vous écris de l'Ehpad ». Pendant vingt numéros, il a témoigné dans CQFD des expériences, réflexions et émotions suscitées par son travail auprès de personnes âgées dépendantes. Ce n'est qu'un au revoir ?

01.07.2022 à 11:58

Drogués de tous les pays, unissez-vous !

Cécile Kiefer

Poussés par la nécessité d'agir face à l'épidémie de sida des années 1980, les militants de la réduction des risques ont fait preuve d'un pragmatisme vital pour dépister et accompagner les usagers de drogue injectable. Il aura fallu la mort de nombre d'entre eux et un combat de longue haleine pour revoir le modèle de soin en addictologie et faire évoluer les représentations des usagers de drogues, quelles qu'elles soient. Au début des années 1980, les contaminations au VIH explosent en France, tandis que le (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022) / , , , , , , , , , ,
Texte intégral (4232 mots)

Poussés par la nécessité d'agir face à l'épidémie de sida des années 1980, les militants de la réduction des risques ont fait preuve d'un pragmatisme vital pour dépister et accompagner les usagers de drogue injectable. Il aura fallu la mort de nombre d'entre eux et un combat de longue haleine pour revoir le modèle de soin en addictologie et faire évoluer les représentations des usagers de drogues, quelles qu'elles soient.

Anne-Sophie Lacombe (Sang d'encre n°3)

Au début des années 1980, les contaminations au VIH explosent en France, tandis que le virus de l'hépatite C constitue une véritable bombe à retardement. Un tournant. « Voir nos amis mourir inutilement du sida nous a donné la rage 1 », explique Jude Byrne, militante et usagère de drogue depuis la fin des années 1980. À l'époque, il y a urgence : le sida est un angle mort de la prise en charge des toxicomanes, la répression des usagers fait rage, et ces derniers sont condamnés à une forme d'abandon par les instances de santé. Partant de ce constat et s'inspirant de pratiques expérimentées à Liverpool, des professionnels du sanitaire et social, des usagers de drogues et des militants de la lutte contre le VIH inventent alors les premiers dispositifs de réduction des risques (RDR). L̕enjeu : sensibiliser les usagers aux conduites à risques et leur permettre de consommer avec du matériel stérile. Pas dans l'air du temps : à l'époque, l'idée même que les usagers de drogues reçoivent gratuitement le matériel nécessaire pour consommer un produit prohibé est un véritable blasphème. Et le cadre législatif va alors clairement en ce sens.

Des seringues et des traitements de substitution !

Le 31 décembre 1970, un an après la déclaration de « guerre à la drogue » par le président des États-Unis Richard Nixon, la France adopte une loi réprimant la toxicomanie, fortement inspirée de cette dangereuse croisade. Le 13 mars 1972, elle signe un décret réglementant le commerce et l'importation de seringues qui, dans les faits, interdit la vente de matériel stérile aux héroïnomanes.

Dix ans plus tard, cette législation prouve son caractère meurtrier : au début des années 1980, la France est en tête des contaminations VIH par habitant et le partage des seringues usagées entre héroïnomanes est identifié comme un important vecteur de contamination : plus de 60 % d'entre eux sont séropositifs2. « C'est ce décret – aujourd'hui quasi oublié – qui est à l'origine de l'épidémie de sida et secondairement des hépatites parmi les héroïnomanes en France 3 », estime Fabrice Olivet, un des fondateurs d'Asud, la première association française d'auto-support par et pour les usagers de drogue. L'interdiction de se procurer des seringues découle de cette guerre faite à la drogue et condamne les usagers à une forme d'apartheid. À ce sujet, au milieu des années 1980, une commission de spécialistes va jusqu'à émettre des doutes sur la volonté des héroïnomanes de se fournir en matériel stérile dans les pharmacies, même pour échapper au sida. Une stigmatisation alors bien résumée par les propos du Professeur Roger Planche, à l'époque chef de service psychiatrie au CHU de Clermont-Ferrand4 : « C'est bien connu, le toxicomane n'écoute aucun conseil. »

Quelques années plus tard, en mai 1987, l'explosion du VIH pousse la ministre de la Santé Michèle Barzach à faire sauter le décret sur la vente de seringues et libéralise enfin leur commerce. Six mois après, les contaminations au VIH entre usagers de drogues ont baissé de 80 %. Une avancée tardive mais représentative d'un début d'évolution dans l'approche : « Le succès de la RDR impose un changement de paradigme qui rompt avec une approche antérieure “psychologisante” fondée sur “la pulsion de mort” 5 », poursuit Fabrice Olivet.

Après avoir milité pour les programmes d'échanges de seringues, consistant à mettre à la disposition des usagers de drogues le matériel stérile dont ils ont besoin, les associations de réduction des risques participent activement à la généralisation de l'accès aux traitements de substitution aux opiacés (TSO)6. Ces traitements, comme la méthadone ou le Subutex, sont d'abord pensés pour limiter les risques d'exposition au VIH en diminuant la fréquence des injections. Mais ils représentent très vite l'espoir d'une vie meilleure et d'un confort jusque-là inaccessible pour nombre d'usagers de drogues. « Avant la substitution, un héroïnomane devait trouver chaque jour de quoi calmer une bête vorace qui, pour les plus gourmands, réclamait l'équivalent de 300 ou 400 euros quotidiens », précise Fabrice Olivet. En 1994, Médecins du Monde participe au premier programme de distribution de méthadone à Paris et sillonne la ville en bus, au contact des publics concernés. Cette année-là, le nombre de surdose d'héroïne est divisé par trois, du simple fait de l'accès aux TSO. Une usagère du bus Gaïa-Paris, association partenaire de Médecins du Monde dans la réduction des risques, explique la révolution qu'a représenté pour elle la méthadone : « Je prenais 5 grammes d'héroïne par jour. Quand j'ai connu la métha' et que j'ai vu ce que ça me faisait, j'ai tout arrêté.7 »

Après la vague sida

Inscrite au Code de la santé publique en 2004 après avoir prouvé son efficacité dans la lutte contre le sida, la réduction des risques a depuis étendu son action à l'ensemble des consommations de drogues. Elle a notamment investi le milieu de la free party (voir p.IV) tout en continuant d'aller à la rencontre de publics marginalisés , relégués en périphérie, coupés du système de soins. Ce travail, c'est entre autres Nouvelle Aube qui le mène depuis 2010 dans les rues marseillaises ainsi qu'en prison. Issus du monde de la rue, des squats ou du milieu festif, les membres de cette association d'auto-support pratiquent « l'aller-vers », soit le fait d'aller à la rencontre des usagers, là où ils sont. Ces rencontres se font alors sur les lieux de manche, d'approvisionnement en drogue et de consommation, sur des campements, abris et en squat sur invitation des personnes qui y vivent. Pas toujours évident, explique Joachim, un des membres fondateurs, qui n'aurait jamais eu accès à ces espaces sans l'aide d'un ancien camarade d'Asud : « Nasser était issu de la réduction des risques des années 1980, de l'époque du sida et de la flambée de l'héroïne à Marseille. Il m'a présenté tout le réseau, les lieux de deal, de conso. Je n'aurais pas pu monter Nouvelle Aube sans cette précieuse transmission. »

« Ce qui devient aliénation, ce qui l'a toujours été et le sera toujours, ce sont les conditions infamantes et dégradantes dans lesquels la société maintient cet usage. »

Ce travail de rue permet également à l'association de faire sortir des murs les professionnels du soin pour apporter une aide directe à des personnes qui ne peuvent pas se déplacer. Lors des maraudes, ils emportent matériel de prise de sang rapide, programme d'échange de seringues, sacoche de bricolage quand il s'agit de sécuriser un squat, ou encore tickets services8. « La RDR c'est aussi travailler à la socialisation de personnes qui sont dans un isolement total », ajoute Jihane, chargée de projet SaNg d'EnCRe à Nouvelle Aube. L'enjeu est de taille : cette situation de relégation condamne les usagers de drogue à se cacher pour consommer, les exposant par exemple à des risques d'agression, ou mettant leur vie en danger quand ils doivent gérer seuls une surdose. Ce que dénoncent des militants d'Asud qui rappellent un de leurs principes de base : « Ce qui devient aliénation, ce qui l'a toujours été et le sera toujours, ce sont les conditions infamantes et dégradantes dans lesquelles la société maintient cet usage. 9 »

Guerre à la drogue

Autre cheval de bataille des associations de réduction des risques, la lutte contre la pénalisation et la criminalisation des usagers de drogue, contraire à leur démarche : l'usager doit être accompagné par des structures relevant de la santé plutôt que de la justice. Pourtant, la loi du 31 décembre 1970, encore en vigueur, condamne et enferme toujours plus. Le nombre d'arrestations pour infraction à la loi sur les stupéfiants a été multiplié par 60 depuis 1970, tandis que le nombre de condamnations pour usage simple a quadruplé en vingt ans. « La prohibition criminalise l'offre dans un premier temps et pathologise la demande 10 », explique Fabrice Olivet, qui ajoute que cette guerre à la drogue freine aussi l'accès au soin et à une offre plus large concernant les traitements de substitution. En réaction, les associations de réduction des risques se positionnent en faveur de la dépénalisation et appellent à sortir de l'hypocrisie concernant les drogues licites et illicites : pourquoi les amateurs de vin seraient-ils mieux considérés que les consommateurs de drogues illégales ? Un combat porté par Asud depuis sa création en 1992 11 , comme en témoigne la façon dont elle se définit : une association d'auto-sup port qui réunit « quelques allumés prêts à défendre l'idée que l'usage de drogues n'est ni une perversion, ni un crime, ni même une maladie, mais l'expression d'un besoin d'ivresse profondément ancré au cœur du psychisme humain 12 ».

Andro Malis (Sang d'encre n°9)
Quand usagers et chercheurs collaborent

En se basant sur le savoir expérientiel des usagers de drogue, la réduction des risques a aussi contribué à renverser les rôles soignant/soigné. C'est bien à partir de la confrontation de leurs deux savoirs que le projet de soin peut être négocié. « L'institution s'adapte à l'usager, pas le contraire 13 », précise Élisabeth Avril, médecin et directrice de Gaïa-Paris. Une collaboration nécessaire, notamment face à la déferlante de nouveaux produits accessibles sur Internet, dont la composition et les effets sont parfois moins connus et imprévisibles. Les éléments fournis par le consommateur deviennent alors le seul outil disponible pour accompagner l'usage. Il existe d'ailleurs de nombreux forums où circulent entre usagers les informations concernant les produits, leurs consommations, leurs effets.

« En se basant sur le savoir expérientiel des usagers de drogue, la réduction des risques a aussi contribué à renverser les rôles soignant/soigné. »

À Marseille, les équipes de Nouvelle Aube ont aussi à coeur de favoriser la collaboration entre usagers de drogues et chercheurs : « Lorsque l'on constate des effets inhabituels après la prise d'une drogue, on la fait tester et, en cas de danger, on fait remonter les informations », indique Sophie, la présidente. L'association participe aussi à des « groupes experts », notamment à l'initiative de l'équipe de chercheurs du Sesstim14 / Inserm15 pour travailler ensemble sur des sujets précis ; c'est ce genre d'approche qui permet de faire avancer la réduction des risques. « Par exemple, de nombreux usagers s'injectent du Subutex alors que ce n'est pas prévu pour être injecté : ça défonce les veines. En travaillant au plus près des usagers, les chercheurs ont réfléchi à transformer le produit pour qu'il soit injectable, explique Sophie. Si les personnes continuent à injecter, alors c'est le produit qu'il faut adapter. » Leurs efforts ont payé : il existe désormais un produit de substitution injectable.

Décloisonner les savoirs

Pour faire entendre la voix des usagers et décloisonner les savoirs des scientifiques, Nouvelle Aube a aussi monté en juin 2017 la précieuse revue d'expression collective SaNg d'EnCRe. « On a réalisé que c'était vraiment nécessaire de faire dialoguer toutes ces envies d'expressions et de mélanger différentes formes d'écrits, que ce soient des poèmes, des nouvelles, des articles scientifiques, du pratico-pratique », explique Jihane. Dans SaNg d'EnCRe, on peut voir cohabiter un costaud dossier sur le virus de l'hépatite C, une histoire des drogues psychédéliques en Occident ou un focus sur le CBD ; mais aussi des articles sur le logement insalubre, des techniques pour éradiquer les punaises de lit, des collages et de nombreux témoignages d'usagers sur leur consommation. « L'addiction est un thème qui revient souvent parce que les gens ont compris que c'était un espace pour en parler. Pour causer précarité, marginalité, stigmatisation, et du manque d'accès au droit et au soin », poursuit Jihane. La revue, tirée à 6 000 exemplaires et imprimée trois fois par an, est distribuée gratuitement dans plus de 200 lieux à Marseille et en Région PACA, envoyée en France et à l'étranger dans plus de 150 structures et associations, principalement de soin et de solidarité, mais aussi dans des bars ou des librairies. En faisant se rencontrer des mondes qui ne se croisent jamais, dans la revue mais aussi lors d'ateliers et d'événements en accès libre, SaNg d'EnCRe réalise un véritable tour de force. « Les fêtes de lancement de chaque nouveau numéro sont des espaces d'échanges précieux, raconte Sophie. On est heureux de voir réunis usagers, militants et chercheurs. »

Réinventer la RDR

L'histoire de la réduction des risques est riche de cette alliance entre pouvoir médical et voix des usagers. Pourtant, son aspect militant est menacé depuis l'émergence, dans les années 2000, de la discipline scientifique de l'addictologie. Pour Fabrice Olivet, il est clair qu'elle « emprunte à la RDR son rationalisme mais ignore son combat citoyen. Tout devient addiction : le jeu, le sexe, l'héroïne, l'ordinateur, le crack, le café...16 » L'usager est renvoyé à la place de patient souffrant d'une pathologie, ce qui aggrave encore l'exclusion sociale. Un tournant pris par certaines associations de RDR que dénonce Fabrice Olivet, citant le cas d'Asud : « En quarante ans, nous sommes passés des notions transgressives de délinquance, de contre-culture, de marginalité, au monde de la précarité sociale, de la maladie mentale et du traitement à vie. […] D'une association de drogués militant pour le droit de se droguer, Asud est devenue une association de malades chroniques destinée à relayer des demandes de prise en charge.17 »

Le constat a beau être sévère, il rappelle en creux que la réduction des risques aura aussi contribué à transformer en profondeur le système de santé et la prise en charge des usagers de drogues. Mais dans son légitime combat pour transformer les représentations liées aux usages de drogues et de ceux qui les consomment, la route reste longue. Qui de mieux placé alors que les premiers concernés pour le mener ?

Cécile Kiefer

1 « Nothing about us without us ? Je demande à voir ! », article paru dans le recueil Histoire & Principes de la réduction des risques (Médecins du Monde, 2013), à lire sur médecinsdumonde.org.

3 « L'autosupport des usagers de drogues, une histoire de tox », paru dans le recueil Histoire & Principes de la réduction des risques (2013), à lire sur medecinsdumonde.org.

4 Cité dans RDR, tome 1 : l'histoire, documentaire de Laurent Appel et Philippe Lachambre, produit par ASUD en 2013.

5 Voir note 3.

6 Médicaments qui rendent possible la diminution ou l'arrêt de la consommation du produit en évitant les effets physiques du manque.

7 RDR, tome 2 : le dispositif, documentaire de Laurent Appel et Philippe Lachambre, produit par Asud en 2013.

8 Titres de paiement distribués aux personnes en situation de précarité.

9 « Historique de l'auto-support », à lire sur asud.org.

10 Voir note 3.

11 Au moment de sa fondation en 1992, Asud est d'abord une revue. Elle se constitue en association l'année suivante.

12 Voir note 3.

13 Voir le documentaire cité en note 7.

14 Unité de l'université d'Aix-Marseille regroupant des spécialistes en sciences humaines et sociales et en santé publique.

15 Institut national de la santé et de la recherche médicale.

16 Voir note 3.

17 Ibid.

01.07.2022 à 11:58

Schnouf qui peut !

l'équipe de CQFD

« Les drogues sont des substances qui provoquent des comportements irrationnels et délirants chez ceux qui n'en prennent jamais. » (Timothy Leary) À l'origine de ce dossier d'été, un constat : parmi et autour de nous, les buveurs de flotte sont rares et les psychotropes en tous genres tournent comme des ragots, sans parler de nos dépendances chroniques ou intermittentes à diverses béquilles médicamenteuses. Du petit apéro qui en entraîne dix-huit autres aux assemblages chimiques les plus savants, boire, (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022) /
Texte intégral (1453 mots)

« Les drogues sont des substances qui provoquent des comportements irrationnels et délirants chez ceux qui n'en prennent jamais. » (Timothy Leary)

Illustration de Vincent Croguennec

À l'origine de ce dossier d'été, un constat : parmi et autour de nous, les buveurs de flotte sont rares et les psychotropes en tous genres tournent comme des ragots, sans parler de nos dépendances chroniques ou intermittentes à diverses béquilles médicamenteuses. Du petit apéro qui en entraîne dix-huit autres aux assemblages chimiques les plus savants, boire, fumer, sniffer un petit coup, c'est certes agréable – enfin, le plus souvent –, mais aussi, ça interroge.

Pourquoi on se la colle ? Ça, c'est pas le gros mystère, et certainement pas sans rapport avec tout ce qui nous donne envie de donner des coups de tête dans les murs de ce monde pourri – avant de danser au milieu de ses ruines sur un gros son qui tache. Réfléchissant à son propre rapport à la picole, le philosophe Gilles Deleuze observait dans son Abécédaire (1988) : « C'est peut-être ce qu'on croit voir, ce qu'on croit éprouver, ce qu'on croit penser qui fait qu'on éprouve ce besoin. Pour pouvoir le supporter, pour pouvoir le maîtriser, on a besoin d'une aide, alcool, drogue, etc. [...] Même si on doit le payer après, on le sait bien. »

Car en effet, l'addition est parfois aussi salée que le kif est salutaire. Sans en faire une question de morale, force est de reconnaître que les lendemains ne chantent pas toujours, que les enterrements n'attendent pas forcément le nombre des années et que, quand bien même ça ne tourne pas au drame, tout produit addictif tend à prendre dans notre quotidien une place plus grande que celle qu'on croyait lui avoir laissée [lire pp. VIII & IX].

***

À vouloir lire la défonce au seul prisme des parcours individuels, il y aurait pourtant gourance, et sérieuse. Son histoire est celle de l'humanité tout entière. Psychotropes et autres stimulants sont des réalités sociales, historiques et aussi politiques.

Car, comme pour tout ce qui génère du biff (et un sacré paquet : environ 1 % du PIB mondial pour les seules drogues illégales, soit peu ou prou la moitié des dépenses militaires) et exerce un impact sur le travail et la production, l'État s'en mêle. Et pas qu'un peu. D'un côté, en réglementant l'usage et le commerce des produits. De l'autre, en organisant au besoin les trafics les plus crapoteux – la CIA s'étant rendue maître de la douteuse spécialité consistant à soutenir des narco-États à sa botte, quitte à déverser sur la société étatsunienne de pleins pipelines de substances toxiques [p. X]. Illustration la plus récente de cette hypocrisie meurtrière : la crise des opioïdes aux States, qui a vu le laboratoire pharmaceutique Purdue Pharma organiser une dépendance de masse parfaitement légale, au prix de centaines de milliers de morts par overdose.

L'arbitraire des législations cartographie le terrain de jeu du trafic et de la contrebande, avec ses aventures hautes en couleur [p. XI]. Mais, dans un contexte de consommation massive de substances illicites (27 % des Européens – mémés polonaises comprises – auraient consommé du cannabis au cours de leur vie, près de 5 % de la cocaïne, plus de 3 % de la MDMA ou des amphét'1), il détermine aussi une répression sauvage et absurde. Dans ce domaine, la France est championne : pays d'Europe où la consommation de cannabis est la plus répandue, elle est aussi celui dont la législation est la plus sévère envers les simples consommateurs – et la plus inefficace.

Toutes les mécaniques perverses de la police française se coagulent dans la répression des drogues. « Politique du chiffre », d'abord, pour laquelle la consommation ultra répandue du cannabis constitue une cible de choix : infraction sans victime, l'usage ou la détention de petites quantités offre aussi un taux de résolution maximal, le délit étant élucidé au moment même où il est identifié. Beau travail, les bleus : sur quelque 2000 infractions à l a législation sur les stupéfiants (ILS) constatées en moyenne chaque année, 160 000 à 170 000 concernent le simple usage – plusieurs milliers de fumeurs sont ainsi chaque année condamnés à de la prison2. Ciblage social et racial ensuite, les contrôles visant en particulier les usagers qui consomment dans l'espace public, pour beaucoup précaires ou à la marge ; et ceux qui, parce que racisés, subissent contrôles au faciès et fouilles inopinées.

Heureusement, pendant que certains traquent consommateurs à la petite semaine et foncedés non repentis, d'autres essayent d'en prendre soin.

C'est la mission que s'est donnée le mouvement de la réduction des risques (RDR), auquel nous consacrons plusieurs enquêtes [p. II à VI]. Né de la lutte contre le sida dans les années 1980 et particulièrement actif dans le microcosme de la free party depuis les années 1990, il a su imposer une nouvelle approche de la consommation, garantie sans moraline, qu'il s'agisse de drogues dites dures ou d'autres plus tolérées socialement comme l'alcool. Au lieu de culpabiliser l'usager et de le guider vers l'horizon unique d'un lointain voire hypothétique sevrage, l'idée est de l'accompagner dans sa consommation afin de limiter sa prise de risques et de circonscrire l'impact de son addiction sur sa vie.

Le constat qui nous a donné l'envie de ce dossier, c'est que les drogues sont là, omniprésentes, légales ou pas, avec leurs risques, leurs ombres et leurs beautés, leurs élans et les murs contre lesquels ils se fracassent. Prendre cette réalité en compte, c'est d'abord tenter de faire en sorte que les premières et premiers concernés ne se consument pas comme des papillons de nuit sur les lumières de leur défonce. Et ensuite, calmement, posément, se dire qu'une civilisation qui provoque un tel sauve-qui-peut mérite de crever. À nous de fournir collectivement un nouveau carburant, le produit de synthèse insurrectionnel qu'on tapera sans craindre l'overdose sur le cadavre des puissants.


1 « Rapport européen sur les drogues – Tendances et évolutions », publié par L'Observatoire européen des drogues et des toxicomanie, 2021.

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