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07.03.2026 à 15:10

Au-delà du slogan « Spain is Different » : pour en finir avec les clichés touristiques sur l’Espagne

Jorge Villaverde, Historien, CRIMIC/Sorbonne Université, Institut catholique de Lille (ICL); European University Institute
Ni fatalité historique ni coup de génie franquiste : une autre lecture de la « différence » espagnole mise en avant dans les années 1960 pour attirer les touristes.
Texte intégral (3427 mots)
Plage de Palmanova (Majorque), 1960. Antonio Verdugo/Legs Luis Fernández Fuster, Université de Saragosse, Huesca. , CC BY

L’émission « Karambolage », sur Arte, proposait récemment un récit séduisant sur l’évolution de l’image de l’Espagne à travers les siècles. Elle relie la « Légende noire » du XVIᵉ siècle au slogan touristique « Spain is Different » popularisé dans les années 1960, en suggérant une continuité presque naturelle entre stéréotypes anciens et marketing franquiste. Le propos est pédagogique et accessible. Mais c’est justement cette efficacité narrative qui pose problème.


Un récent épisode de « Karambolage », programme court proposé par Arte, retrace l’évolution de l’image de l’Espagne à l’étranger. Aujourd’hui associée au soleil et au flamenco, l’Espagne aurait longtemps souffert d’une réputation négative. Dès le XVIᵉ siècle, au moment où son empire colonial est à son apogée, ses rivaux protestants diffusent une propagande hostile à l’origine de cette « Légende noire », décrivant les Espagnols comme brutaux et arriérés. Cette vision persiste, notamment en France au XIXᵉ siècle, où l’expression doublement raciste « l’Afrique commence aux Pyrénées » situe le pays aux marges d’une Europe supposée plus civilisée.

Le programme avance l’enchaînement suivant : au XXᵉ siècle, la guerre civile puis la dictature franquiste renforcent l’isolement international du pays. Dans les années 1960, le régime ouvre l’Espagne au tourisme. Sous l’impulsion du ministre Manuel Fraga Iribarne, une campagne ambitieuse mise sur la tradition et s’accompagne du slogan « Spain is Different ».

Le problème de ce récit tient à la simplification d’un processus beaucoup plus complexe. Partir de la « Légende noire » pour aboutir à la réappropriation ironique d’un slogan franquiste peut sembler cohérent. L’angle rejoint les travaux récents sur le rôle du tourisme dans la construction de l’identité espagnole et de son image internationale.

Mais en reliant ces éléments par une ligne continue, l’émission réactive des clichés historiques que la recherche nuance aujourd’hui fortement.

Une différence séduisante mais périphérique

Si la vidéo évoque la frustration de certains Espagnols face aux images déformantes dont leur pays fait l’objet, elle tend néanmoins à reconduire l’idée d’une Espagne définie par le regard extérieur. Les procédés d’érotisation et d’exotisation élaborés au XIXᵉ siècle par les puissances hégémoniques, française et britannique, à l’égard de leur ancienne rivale, participent de cette construction.

Ces représentations ne relèvent ni d’un mépris simple ni d’une continuité linéaire entre la propagande anti-impériale et les condescendances ultérieures. Elles installent l’Espagne dans une altérité ambivalente qui relègue l’ancien empire aux marges d’une modernité définie ailleurs. Décrite comme périphérique, la Péninsule est simultanément investie comme espace romantique, source d’inspiration politique et artistique. Même si les touristes restent encore très peu nombreux par rapport ceux qu’accueillent la France, la Suisse au l’Italie, l’Espagne occupe une place centrale dans l’imaginaire européen.


À lire aussi : Tourisme culturel et mondialisation : l’Espagne, entre fiction et réalité


« L’Andalousie au temps des Maures », affiche d’Alexandre Lunois, Exposition universelle de 1900 (Paris). Bibliothèque nationale de France, CC BY

Mépris et exaltation procèdent d’un même mouvement. Les clichés articulent hiérarchisation et attraction, esthétisation et mise à distance. L’admiration elle-même participe d’un reclassement symbolique qui assigne à l’Espagne une différence séduisante mais périphérique.

Il ne suffit donc pas de complexifier le regard français. Il faut aussi éviter de réduire le pays à l’objet d’une construction symbolique extérieure. Une telle lecture occulte ses dynamiques propres. L’Espagne n’est pas seulement façonnée par des projections étrangères. Elle est aussi un espace de débats internes et de circulations intellectuelles qui dépassent ses frontières.

Dès l’époque moderne, des penseurs espagnols interrogent la légitimité de la conquête et participent pleinement aux circulations savantes européennes. Au XIXᵉ siècle, exilés et voyageurs espagnols découvrent l’industrialisation des pays plus riches et le rayonnement des grandes expositions universelles. Ces expériences alimentent des débats fondamentaux sur la place de l’Espagne dans la modernité.

Présenter le pays comme enfermé dans une réputation négative subie passivement revient à invisibiliser ces controverses internes et ces échanges transnationaux, qui ont contribué à définir sa position dans l’histoire européenne.

Un slogan ambivalent

Mais le principal angle mort de cette narration apparaît lorsque l’on examine l’histoire du slogan lui-même. Il est vrai qu’une mémoire largement partagée attribue « Spain is Different » au superministre franquiste Manuel Fraga. Pourtant, les recherches montrent que la formule surgit dès les années républicaines, circule abondamment dans les années 1940 et 1950, et que la campagne lancée sous Fraga en constitue davantage l’aboutissement que l’invention.

« Spain is Different » apparaît ainsi dès 1932-1933 dans une série d’affiches photographiques éditées sous la direction de Rafael Calleja, haut fonctionnaire conservateur maintenu en poste, de la dictature de Primo de Rivera à la République. Le slogan accompagne notamment l’image d’une « alcaldesa » de Zamarramala, figure féminine investie symboliquement d’autorité lors du jour de la fête.

Photographie de Francisco Andrada, PNT/OTC, 1932-1933. Arxiu Històric de la Ciutat de Barcelona AHCB4-205/C05.

Le choix est déjà singulier. Il intervient au moment où la République élargit la participation civique des femmes et transforme profondément le cadre politique et social.

Pendant la guerre civile (1936-1939), la formule est rapidement détournée. Au dos de la revue L’Esquella de la Torratxa, une famille de touristes anglais contemple une version très particulière de l’affiche. L’« alcaldesa » y est remplacée par un Franco dont la posture, selon les codes de l'époque, peut apparaître efféminée – manière de le dévaloriser dans un contexte historique misogyne. Entouré d’un évêque, d’un soldat colonial et d’officiers nazis et fascistes, le motif de la « différence » se transforme en satire politique. Celle-ci ne renvoie plus aux particularités nationales mais au spectacle offert aux démocraties européennes attentistes de l’alliance des putschistes avec les puissances fascistes et du recours aux troupes coloniales.

Propagande touristique internationale – « Visitez l’Espagne », David Santsalvador (1909-1938), La Esquella de la Torratxa, 13 novembre 1936. Biblioteca Virtual de Prensa Histórica, CC BY-NC-ND

Dans la presse anglophone, le slogan sert également de clé d’interprétation du conflit. Il apparaît souvent dans des récits empreints de condescendance impériale qui présentent une Espagne « différente » comme une anomalie instable au sein de l’Europe civilisée. Ce trope ancien contribue à naturaliser la violence, à la décrire comme l’expression attendue d’une altérité supposée plutôt que comme une rupture partagée de l’ordre européen.

Ni la formule ni son principal artisan ne disparaissent avec la guerre. Le slogan est réactivé dans les années 1940 et 1950, notamment dans les volumes Apologías Turísticas de España dirigés par Rafael Calleja (1943, 1957), ainsi que dans plusieurs campagnes d’affiches photographiques où on lit « Spain is Beautiful and “Different” » puis « Spain is Beautiful and Different : Visit Sunny Spain ».

Dans le contexte de l’après-guerre, la singularité accompagne l’effort du régime pour rompre l’isolement international et s’inscrire dans l’ordre occidental dominé par les États-Unis. La promotion touristique vise désormais prioritairement le public nord-américain, tandis que la singularité espagnole se transforme en ressource diplomatique destinée à présenter l’Espagne comme un partenaire fréquentable du bloc occidental.

Rencontre de Franco et du président états-unien Eisenhower à Madrid, 22 décembre 1959. WikiCommons, CC BY

Lorsque Manuel Fraga relance en 1962 une grande campagne sous le slogan « Spain is Different », l’Espagne n’est déjà plus un pays isolé. Les accords conclus avec le Saint-Siège et avec les États-Unis en 1953, l’entrée à l’ONU en 1955 et le Plan de stabilisation de 1959 ont engagé son insertion dans l’ordre occidental et ouvert une phase de croissance très rapide. Dans la conjoncture des Trente Glorieuses, le tourisme devient l’un des moteurs de la transformation économique et sociale. L’Espagne accueille déjà près de sept millions de visiteurs par an au début de la décennie et s’intègre à un marché international des loisirs au côté de l’Italie ou de la Grèce.

Le régime cherche certes à attirer des devises et à améliorer son image. Mais réduire cette politique à une simple instrumentalisation folklorique simplifie une société en pleine mutation. Administrateurs, entrepreneurs, artistes et municipalités participent à la construction de cette nouvelle image. Dans un marché touristique de plus en plus concurrentiel, la « différence » devient alors un ressort de différenciation. L’essor du tourisme espagnol s’explique surtout par des dynamiques structurelles inscrites dans l’Europe d’après-guerre plutôt que par l’action isolée d’un homme providentiel.

Enfin, l’opposition implicite entre une Espagne « arriérée » et une Europe « moderne » reconduit un schéma ancien que l’historiographie a largement déconstruit. L’histoire espagnole ne se lit pas comme une trajectoire en retard par rapport à un centre européen supposé normatif. Formulée depuis un média culturel prestigieux, comme Arte, issu de pays plus riches, cette opposition tend, malgré elle, à réactiver des logiques anciennes de hiérarchisation culturelle.

De la propagande au détournement : quand le slogan échappe à l’État

Cette même lecture linéaire apparaît dans la manière dont l’émission relie la « Légende noire » à l’usage contemporain, volontiers ironique, de « Spain is Different », comme si les clichés finissaient par être intériorisés. Or, le slogan a connu une trajectoire longue et conflictuelle.

Dès son apparition, il sert à disputer la définition de la nation : dans la réaction conservatrice aux réformes républicaines, pendant la guerre civile dans la satire antifasciste et dans des récits anglo-saxons marqués par une condescendance impériale, puis dans un franquisme d’abord en quête de protection états-unienne, ensuite soucieux de devises et de reconnaissance européenne.

Le cas espagnol montre qu’une appropriation ironique peut constituer une forme de distanciation critique. Au sens du sociologue britannique Stuart Hall, il s’agit d’une lecture oppositionnelle où un message produit par le pouvoir est repris et retourné contre lui. Ce qui pose problème n’est donc pas l’ironie, mais la trame linéaire dans laquelle on inscrit cette histoire.

Ce ne fut pas la dernière fois. En 2012, la création de « Marca España » par le gouvernement du Partido Popular (PP), fondé par Manuel Fraga à la fin du franquisme, s’inscrivait dans la logique néolibérale du nation branding. L’organisme devait améliorer l’image du pays à l’étranger et auprès des Espagnols eux-mêmes. Très vite, le nom devint objet de sarcasme. Au moindre retard de train, après une défaite sportive ou un scandale de corruption, un haussement de tête suffisait pour entendre un ironique « Marca España ».

La « différence » n’a jamais constitué une essence stable. Elle a été un enjeu, un lieu de projection et de conflit. La présenter comme un fil continu reliant stéréotype ancien et marketing franquiste efface l’essentiel : la « différence » espagnole a toujours été un objet de dispute.

The Conversation

Jorge Villaverde ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.03.2026 à 16:24

Les emprunts aux langues étrangères appauvrissent-ils les pratiques linguistiques des jeunes ?

Anne Gensane, Chercheuse en sciences du langage, Université d'Artois
Les jeunes aiment emprunter des mots à d’autres langues, notamment l’anglais. Faut-il y voir une menace pour la richesse de la langue française ou un signe de vitalité ?
Texte intégral (1832 mots)
Les trois langues auxquelles les jeunes empruntent le plus de mots sont l’anglais, l’arabe et le rromani. Adam McCoid/Unsplash, CC BY

Peut-être avez-vous entendu des adolescents parler de leur « crush », d’un style « old money » ou de leur ami qui a « glow-up », tout en utilisant « wesh » telle une virgule ? Cette jeunesse ne saurait-elle plus parler français ?


L’idée revient régulièrement dans les débats publics : la langue française serait menacée par l’invasion de mots étrangers. L’anglais notamment s’imposerait partout, et les arts et médias contemporains accéléreraient la dégradation d’un patrimoine linguistique. Chaque « smile », mais aussi chaque « wesh » prononcé dans une cour d’établissement scolaire ou dans un morceau de rap constituerait une entaille supplémentaire dans l’intégrité de la langue. Cette représentation repose en partie sur un présupposé : celui selon lequel emprunter signifierait remplacer ou dénaturer.

Mais l’observation des pratiques langagières contemporaines chez les jeunes (encore faudrait-il se mettre d’accord sur ce que sont « les jeunes ») incite à renverser cette perspective. Les emprunts, au lieu de supprimer des mots français, ne pourraient-ils pas s’ajouter à eux ?

Une peur ancienne : l’illusion de la langue pure

Ces inquiétudes ne sont pas nouvelles. Au XVIe siècle déjà, durant la période de la Renaissance, certains dénonçaient avec ferveur l’afflux de mots italiens (« balcon », « sonnet »…), dénonçant une véritable menace. Il s’avère que le français s’est historiquement construit par strates successives d’emprunts.

Y a-t-il lieu, par ailleurs, de parler d’« une » langue française ? Pendant des siècles, le territoire était traversé par une grande diversité de dialectes dont aucun ne détenait naturellement le monopole de la légitimité. Ce n’est que progressivement qu’a été imposée l’idée d’un français « standard ». Comme l’ont montré de nombreux linguistes et historiens des langues (Henriette Walter, Alain Rey, ou Erik Orsenna et Bernard Cerguiglini avec leur ouvrage vulgarisant les Mots immigrés en 2022) : la « pureté » linguistique relève davantage du mythe que de la réalité historique. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas l’existence des emprunts, mais leur visibilité et la rapidité de leur circulation.

Plusieurs répertoires mobilisés

Pour comprendre ce qui se joue dans la néologie argotique contemporaine, il est utile de mobiliser la notion de « répertoire linguistique », développée en sociolinguistique. Un locuteur ne dispose pas d’une seule variété de langue, homogène et stable, mais d’un ensemble de ressources plus ou moins varié qu’il active selon son milieu social et les situations de communication : du registre formel au familier, du lexique professionnel aux expressions locales…

En d’autres termes, l’emprunt à une langue étrangère que fait un jeune locuteur n’efface pas un mot existant ; il endosse un rôle qui est nouveau pour un même signifié. « Dédicacer à » n’a pas disparu parce que « shout-out » est employé. Les termes coexistent, mais ne sont pas interchangeables en toutes circonstances. Plutôt que de parler de remplacement, il serait donc plus juste de parler de spécialisation : ils peuvent enrichir le spectre expressif sans nécessairement réduire celui des formes existantes.

Ces usages néologiques argotiques renforcent l’idée répandue que les jeunes parlent une langue difficile à comprendre.

Ces mots peuvent parfois refléter le contact avec d’autres langues connues ou entendues autour d’eux et surtout, aussi, servir à marquer l’appartenance à un groupe, à créer une forme de complicité. Il y a également une dimension ludique, voire crypto-ludique : on joue avec les mots, et le plaisir vient en partie du fait que seuls certains en saisissent le sens. L’effet d’exclusion d’un tiers n’est pas toujours une fin en soi, mais cela devient une conséquence de ce jeu de reconnaissance entre pairs.

Tous les emprunts, cependant, ne relèvent pas des mêmes processus, n’ont pas la même histoire.

Trois langues étrangères privilégiées chez les jeunes

Si l’emprunt est un phénomène ancien, son intensité actuelle tient à des facteurs contemporains. Les réseaux sociaux, la circulation nationale et internationale des productions culturelles accélèrent la diffusion des formes. Un terme popularisé dans un morceau de rap ou par le biais de l’algospeak (pratiques linguistiques stratégiques pour contourner la modération algorithmique sur les plateformes numériques) peut être repris en quelques jours dans des conversations.

L’anglais occupe une place centrale dans les parlers des jeunes, porté par la mondialisation culturelle depuis bien longtemps (le français a aussi énormément nourri l’anglais) : musique, séries, jeux vidéo, plateformes numériques… Des termes comme « flex » (crâner, mettre en avant ses atouts, notamment la richesse), ou « crush » (ressentir une attirance pour quelqu’un) circulent avec des connotations spécifiques, une charge notable. Ils ne désignent pas seulement des réalités : ils importent aussi un imaginaire, tout comme les emprunts à l’arabe qui sont particulièrement présents également. Si le contact avec le monde arabe médiéval a laissé des traces durables (« zéro », « sucre »…), les nouveaux emprunts s’expliquent pour leur part par une immigration plus récente, avec des expressions comme « khalass » (payer) ou « hess » (misère).

Enfin, on trouve en troisième place d’un trio privilégié dans les emprunts contemporains, la langue rromani avec des mots en « -ave » (à ne pas confondre avec le javanais qui est un argot à clé français encore productif aujourd’hui) comme « poucave » (mouchard), ou d’autres expressions comme les « lovés » (argent).

On observe également des emprunts aux créoles, au nouchi ivoirien, à l’espagnol… Ils sont moins nombreux mais très utilisés. Ce processus rappelle un fait souvent mentionné en histoire de la langue : le gaulois n’a laissé qu’un nombre limité de mots en français, mais certains d’entre eux (« chemin », « charrue »…) sont d’un usage fréquent et incontournable…

Une diversification plus qu’un appauvrissement

Si les emprunts aux langues étrangères connaissent aujourd’hui une progression rapide et très visible, ils ne constituent pas les seuls procédés à l’œuvre dans les parlers jeunes. D’autres formes de modifications (sémantiques ou formelles) sont en effet utilisées, tout à fait nouvelles ou héritées. C’est le cas par exemple de créations en « -zer » (tu « senzer » < tu « descends »), de suffixations en « -ax » (« stylax » < « stylé »), de siglaisons (la « D » < la « détermination »), ou encore de troncations (le « bat » < le « bâtiment »)… À cela s’ajoute le célèbre verlan : aujourd’hui peut-être moins spectaculaire que les emprunts, il continue d’être très productif.

La combinaison de ces différents procédés (emprunts récents et formes argotiques plus ancrées) peut accentuer, pour un observateur extérieur, l’impression d’envahissement et d’hermétisme.

Il est sans nul doute plus pertinent de reconnaître leur existence dans des répertoires multiples, que les locuteurs activent selon les situations, les motivations. Les parlers jeunes et/ou argotiques ne constituent évidemment pas un système concurrent destiné impérativement à remplacer le français « standard » ; ils en sont des actualisations situées, reconnues très souvent pour être porteuses d’innovations… et de jeu.

L’histoire des langues montre que nombre d’éléments autrefois étrangers finissent par être pleinement intégrés, au point que leur origine devienne invisible. Rien ne permet d’affirmer que les emprunts actuels suivent un autre destin. Certains disparaîtront, d’autres se stabiliseront ; ce qui rappelle que la langue française n’est ni figée ni homogène, mais bien un ensemble de pratiques fluctuantes.

« Défenseur de la langue française » à l’époque où sa légitimité littéraire était encore à construire (une langue si vulgaire face au latin ou au grec !), il est intéressant de noter que Joachim Du Bellay (1522-1560) affirmait :

« Ce n’est point chose vicieuse, mais grandement louable : emprunter d’une langue étrangère les sentences et les mots pour les approprier à la sienne. »


Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.03.2026 à 16:21

« Les Hauts de Hurlevent », un roman irrigué par la poésie gothique d’Emily Brontë

Claire O'Callaghan, Senior Lecturer in English, Loughborough University
La poésie d’Emily&nbsp;Brontë est imprégnée des thèmes de l’obsession amoureuse, du chagrin et de la mort.
Texte intégral (1829 mots)

Au départ, le roman les Hauts de Hurlevent a déconcerté les lecteurs, qui l’ont trouvé étrange. Mais pour en comprendre la genèse, il faut se pencher sur les poèmes de son autrice, Emily Brontë, dans lesquels tous ses thèmes de prédilection sont déjà présents.


Ses premiers lecteurs le trouvaient « sauvage » et « confus », dépeignant un « amour à demi non civilisé ». Pourtant, en 1850, le poète et critique Sydney Dobell en a reconnu l’originalité et la puissance, louant la qualité poétique distinctive du roman. Pour Dobell, « la réflexion » derrière de nombreux passages dénotait « le chef-d’œuvre d’une poétesse, plutôt que la création hybride d’une romancière ».

Avant que Heathcliff et Cathy ne hantent les landes, Emily Brontë exerçait en effet sa magie littéraire dans des vers obsédés par la mort, imprégnés de chagrin et débordants de passion et de spectres. Ces motifs constituent le cœur battant et l’atmosphère singulière des Hauts de Hurlevent ; sans la poésie gothique de l’autrice, son célèbre roman n’aurait peut-être jamais vu le jour. Et, bien que ce roman lui soit définitivement associé, elle fut avant tout une poétesse.

Parmi tous ses poèmes, « Remembrance » (« Souvenance » (1845) se distingue comme l’ancêtre direct des Hauts de Hurlevent. La narratrice y pleure un amour perdu depuis « Quinze décembres farouches ». Le poème est rempli d’images de tombes gelées et de corps glacé « froid dans la terre », préfigurant l’enterrement de Cathy. La neige annonce également la désolation hivernale qui règne sur les Hauts de Hurlevent.

Dans « Written in Aspin Castle » (1842-43), l’errance spectrale de Lord Alfred dans la demeure familiale (Aspin Castle) n’est pas sans rappeler le retour de la petite Cathy fantomatique dans la maison de son enfance à Wuthering Heights (Yorkshire).

En réalité, les « fenêtres spectrales » d’Aspin anticipent la fenêtre qui perturbe le sommeil de M. Lockwood, gêné par ce qu’il suppose être une branche qui la frappe contre.

« “Il faut pourtant que je l’arrête !”, murmurai-je. J’enfonçai le poing à travers la vitre et allongeai le bras en dehors pour saisir la branche importune ; mais, au lieu de la trouver, mes doigts se refermèrent sur les doigts d’une petite main froide comme la glace ! »

Les fenêtres en forme de portails gothiques fascinaient manifestement Emily, une fascination que l’on retrouve clairement dans un dessin qu’elle réalisa en 1828, alors qu’elle n’avait que dix ans.

Dans « The Prisoner (A Fragment) » (1845-46), l’héroïne captive – tout comme M. Lockwood dans les Hauts de Hurlevent – est tourmentée par des visites nocturnes dans sa « crypte-donjon » où un messager spirituel incarné par le vent lui envoie des « visions » qui la « tuent de désir », ce qui ressemble beaucoup aux angoisses du personnage de Heathcliff dans le roman.

Le froid de la terre

La question centrale de « Remembrance » est toutefois de savoir si « la vague du temps qui tout désunit » a brisé le lien des amants, ce qui préfigure directement la question obsédante que Cathy lance à Heathcliff : « M’oublierez-vous ? Serez-vous heureux quand je serai sous terre ? » Cathy tourmente longuement Heathcliff sur ce point, lui demandant si « dans vingt ans », il dira :

« Voilà la tombe de Catherine Earnshaw. Je l’ai aimée, il y a longtemps, et j’ai été bien misérable quand je l’ai perdue ; mais c’est fini. »

Cependant, alors que le narrateur du poème trouve un moyen de vivre avec le souvenir douloureux de l’amour perdu, Heathcliff n’y parvient jamais. La mort est pour lui une catastrophe psychologique, et il reste prisonnier de son chagrin, incapable d’exister « sans [sa] vie » : Cathy.

« Remembrance » est né dans le monde imaginaire de Gondal, un royaume fantastique et poétique qu’Emily a créé avec sa sœur Anne pendant son enfance et sur lequel elle a continué à écrire à l’âge adulte. Située sur une île du Pacifique Nord, Gondal était une terre d’intrigues politiques et de passions destructrices, gouverné par des femmes redoutables, telles que l’énigmatique A. G. A. – un personnage profondément lié aux forces de la nature, tout comme Heathcliff.

Gondal a donné à Emily la liberté d’explorer les thèmes qui ont ensuite éclaté dans les Hauts de Hurlevent. Et bien avant d’être révisé pour être publié sous le titre « Remembrance » en 1846, le premier jet de ce poème peut être lu dans un texte se déroulant à Gondal, écrit en 1845. La narratrice de cette œuvre antérieure est le personnage féminin R. Alcona qui s’adresse à son amant décédé, Julius Brenzaida. Seuls des fragments de la saga Gondal ont survécu, mais on pense que R. Alcona est Rosina d’Alcona, un personnage puissant, et Julius le prince (plus tard empereur) de Gondal.

Poèmes de Gondal, dans un carnet d’Emily Brontë
Poèmes de Gondal, dans un carnet d’Emily Brontë. Wikimedia

Dans un autre poème s’adressant à Rosina comme à sa « reine despotique », Julius la présente comme le tyran de son âme. La rendant responsable de son emprisonnement spirituel, il se lamente d’être pris au piège de sa « beauté hautaine », trouvant que ses yeux « brillent, mais pas de la même flamme que les miens ». L’angoisse et les accusations qu’il adresse à Rosina font écho aux reproches torturés qu’Heathcliff adresse à Cathy dans les Hauts de Hurlevent, en particulier lorsqu’il lui dit qu’elle a brisé son propre cœur (« et en le brisant, tu as brisé le mien »).

Carnets secrets

Le parcours poétique d’Emily a commencé en secret. Sa sœur, Charlotte Brontë, a écrit dans sa Biographie d’Ellis et Acton Bell comment, en 1845, elle est « tombée par hasard » sur un carnet de poèmes écrits de la main de sa sœur. Ce qu’elle découvrit la stupéfia : il ne s’agissait pas « d’effusions banales », réfléchit-elle, mais de poèmes qui possédaient « une musique particulière », « sauvage, mélancolique et exaltante ».

Bien qu’Emily ait été furieuse de cette intrusion dans sa vie privée, Charlotte a insisté sur le fait que ces poèmes méritaient d’être lus. De ce moment de tension est né un projet de publication commune et, en 1846, Emily a publié 21 poèmes dans un recueil commun avec ses sœurs. Écrit sous le pseudonyme d’« Ellis Bell » (qui reprend les initiales d’Emily Brontë), le volume Poèmes, par Currer, Ellis et Acton Bell ne s’est vendu qu’à deux exemplaires, selon Charlotte, lors de sa première impression.

Quelques critiques perspicaces ont toutefois souligné « l’esprit » des vers d’Emily, y percevant un « pouvoir » poétique extraordinaire qui pourrait un jour « atteindre des sommets jamais atteints ».

The Conversation

Claire O'Callaghan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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