04.11.2026 à 12:39
Qui était John Vanbrugh, le « Shakespeare de l’architecture » britannique ?
Texte intégral (2609 mots)

L’ESSENTIEL
Mort il y a trois cents ans, John Vanbrugh est considéré comme l’un des grands architectes britanniques, au point d’avoir été surnommé le « Shakespeare de l’architecture ».
Son œuvre doit beaucoup à sa collaboration avec un autre architecte, Nicholas Hawksmoor, longtemps resté dans son ombre.
Ses somptueuses demeures, autrefois réservées à une élite, sont aujourd’hui ouvertes au public et témoignent d’un patrimoine exceptionnel.
Chaque génération se découvre ses propres héros. J’ai trouvé le mien en 2026. Il est mort en 1726 et s’appelait John Vanbrugh (1664-1726). Je ne suis évidemment pas le premier à l’avoir découvert, et je me trouve en excellente compagnie. Cette année au Royaume-Uni, les célébrations du tricentenaire de sa mort, baptisées Vanbrugh300, ont été l’occasion de revenir sur sa vie et son héritage, en explorant toutes les facettes de ce personnage haut en couleur, tour à tour soldat, dramaturge et architecte, avec lequel on aurait certainement aimé passer du temps.
Au XVIIIᵉ siècle, John Soane qualifiait Vanbrugh de « Shakespeare de l’architecture ». Professeur d’architecture à la Royal Academy of Arts de Londres à partir de 1806, Soane déclarait :
« Il est impossible de contempler les œuvres de Sir John Vanbrugh sans ressentir ces émotions que seul le génie, lorsqu’il s’exprime pleinement, est capable de susciter. Dans les envolées audacieuses de son imagination affranchie des règles, son esprit puissant s’élève au-dessus des conceptions ordinaires et lui vaut de mériter le titre prestigieux et singulier de Shakespeare des architectes.
Rares sont les grandes demeures de campagne qui incarnent encore aujourd’hui le pouvoir politique et l’immense richesse qu’elles représentaient au XVIIIᵉ siècle. Pourquoi, dès lors, leur accorder de la valeur ? Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction menaçait les centres historiques des villes britanniques, tandis que les grandes demeures de campagne étaient démolies à un rythme alarmant. Cette tendance s’est poursuivie jusque dans les années 1960. Les arguments en faveur de la préservation de la nature, de la beauté et de l’art ont finalement conduit à une réforme des règles d’urbanisme en vigueur en Grande-Bretagne en 1968.
Aujourd’hui, le débat s’est élargi aux bienfaits de l’accès aux espaces verts, à l’importance des lieux qui suscitent l’émerveillement et à la richesse du passé comme source d’inspiration créative. Depuis les années 1960 au moins, les grandes demeures de campagne se sont ouvertes au tourisme de masse. Le respect révérencieux qu’elles inspiraient autrefois a cédé la place aux loisirs et au plaisir de la découverte.
Peut-on encore placer Vanbrugh sur un piédestal aux côtés de Shakespeare ? Le monde universitaire a commencé à prendre ses distances avec le mythe du génie solitaire. Derrière les « grands hommes » qui traversent l’histoire se cachent le travail acharné, les efforts collectifs et les heureux concours de circonstances qui rendent toute création possible. Les bâtiments historiques sont de véritables œuvres sur mesure, entièrement réalisées à la main par des équipes d’artisans hautement qualifiés. La collaboration créative de Vanbrugh avec l’architecte Nicholas Hawksmoor (1631-1736), par exemple, a été essentielle à sa réussite.
Hawksmoor s’était formé à la construction de bâtiments et à la conduite de chantiers en travaillant dans l’agence de Sir Christopher Wren, l’architecte de la cathédrale Saint-Paul de Londres. Vanbrugh, de son côté, disposait d’un solide réseau de relations, savait remarquablement bien gérer ses commanditaires et possédait ce petit quelque chose en plus : ces « envolées audacieuses de son imagination affranchie des règles » que Soane avait si bien relevées.
Les bâtiments de Vanbrugh sont en réalité des œuvres communes, auxquelles les deux hommes ont contribué en élaborant les plans. Il est difficile de distinguer la part de chacun, mais Hawksmoor n’a jamais bénéficié, de son vivant comme après sa mort, de la même reconnaissance que Vanbrugh. Peut-être cette différence tient-elle à leur statut social respectif ou au fait que Vanbrugh est mort à une époque où le style monumental était encore en vogue.
Mettre en scène les grandes demeures de campagne
L’activité architecturale de Vanbrugh a presque exclusivement consisté à construire de grandes demeures de campagne, à aménager les paysages qui les entouraient et, détail assez touchant, à bâtir des maisons pour lui-même et les membres de sa famille dans le quartier londonien de Greenwich. L’un des plaisirs du métier d’historien de l’architecture est de pouvoir aller à la rencontre des bâtiments. Les demeures de Vanbrugh impressionnent les sens et suscitent des émotions fortes. Elles provoquent cet effet « waouh » si particulier.
Et les occasions d’en faire l’expérience ne manquent pas, puisque ses principales demeures ont traversé les siècles et accueillent aujourd’hui des visiteurs. La plus vaste et la plus somptueuse est le palais de Blenheim, dans l’Oxfordshire, offert par la nation à John Churchill, duc de Marlborough, pour sa victoire sur les Français à la bataille de Blenheim, en Bavière, en 1704. Le palais est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en raison de la valeur exceptionnelle de l’édifice et du paysage conçu à l’origine pour l’entourer.
Le parcours de visite vous fait passer sous une immense arche de pierre dorée, dont les proportions démesurées donnent aux visiteurs le sentiment d’être minuscules. Et ce n’est pourtant qu’une entrée secondaire. Pour apprécier pleinement l’édifice, il faut le contempler depuis la cour d’honneur, où l’architecture devient une expression de la fierté nationale.
La silhouette du palais se découpe sur le ciel comme un décor de théâtre. Elle emprunte au vocabulaire de l’architecture classique, mais de massifs éléments de maçonnerie en accentuent la verticalité (Hawksmoor a conçu les couronnements sculptés des tours). Vanbrugh joue quant à lui sur les effets d’ombre et de lumière produits par les immenses pans de murs, tantôt saillants, tantôt en retrait. C’est toute la puissance évocatrice du château fort, réinterprétée dans un langage classique.
Les visiteurs pourraient se sentir écrasés par le poids de l’histoire, l’immensité du domaine et le mode de vie, désormais si étranger au nôtre, dont il témoigne. Mais la présentation actuelle du site propose plusieurs façons d’en découvrir l’histoire : à travers le regard des domestiques, en parcourant les somptueuses salles d’apparat ou en découvrant les appartements privés, toujours habités. Chacun peut ainsi choisir la manière dont il souhaite aborder l’histoire sociale du lieu. La présence d’une famille qui y réside depuis des générations contribue grandement à l’authenticité de l’expérience.
À l’opposé de la majestueuse solidité de Blenheim, Seaton Delaval Hall, dans le Northumberland, offre un contraste saisissant. Spectaculairement ravagé par un incendie, cet édifice appartient aujourd’hui au National Trust, l’organisme britannique de préservation du patrimoine.
Seaton Delaval a été ravagé par un grave incendie en 1822, qui a détruit les intérieurs du corps de logis principal, mais épargné les murs de pierre, les sols en marbre et même les statues en plâtre. Ces ruines désormais couvertes évoquent de manière spectaculaire une demeure de la Rome antique, particulièrement dans la grande salle, où les arcs romains de Vanbrugh impriment à l’espace un rythme visuel saisissant.
À l’extérieur, on retrouve certains éléments de Blenheim : le haut corps de bâtiment central et les tours élevées aux angles. Ces tours d’angle à sept côtés, tout à fait singulières, me rappellent l’architecture des époques Tudor et Stuart, qui jouait elle aussi avec les codes du château pour créer des demeures théâtrales. Le National Trust a préservé le caractère de ce monument de pierre, tout en aménageant les ailes restées intactes pour faire découvrir aux visiteurs la famille Delaval, dont les membres ne manquaient pas de fantaisie. Situé juste au nord de Newcastle, au milieu d’anciennes villes minières, le domaine de Seaton offre aujourd’hui un jardin partagé et un espace de verdure dans un environnement urbanisé.
À l’époque de Vanbrugh, la visite des grandes demeures de campagne était un privilège réservé aux riches propriétaires, à leurs amis et à leurs familles. Aujourd’hui, ces lieux nous ouvrent leurs portes et nous invitent à les découvrir autrement. En les visitant, nous contribuons, par notre intérêt culturel et notre engagement citoyen, à préserver des œuvres d’art dont nous savons qu’elles ne connaîtront jamais d’équivalent. Allez donc à la rencontre de Vanbrugh.
Susie West ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 12:13
La manifestation de rue : une histoire française, entre discipline collective et violence politique
Texte intégral (1898 mots)
L’ESSENTIEL
Les pillages en marge des manifestations du 17 octobre 2026 marquent-ils une dégradation des mobilisations sociales en France ?
Si les marches pacifiques se sont ritualisées, elles n’ont jamais évincé totalement les pratiques insurrectionnelles.
Sous la Vᵉ République, la manifestation est devenue un lieu clé d’expression démocratique, tout en se diversifiant.
Les 17 et 24 octobre 2026, près de 800 000 personnes (selon les chiffres des syndicats) ont défilé dans de nombreuses villes de France. Les manifestations du 17 octobre ont donné lieu à des scènes de pillages et d’émeutes urbaines à Paris, mais aussi à Lille, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux ou à Limoges où l’hôtel de ville a été incendié.
Les violences qui accompagnent certaines manifestations sont-elles le signe d’une dégradation récente de la contestation ? L’histoire invite à la nuance. Si la marche pacifique et ritualisée s’est imposée comme une forme légitime d’expression démocratique, elle n’a jamais totalement évincé les pratiques insurrectionnelles.
1909 : le début des services d’ordre et des itinéraires concertés
De violents affrontements, des vitrines brisées, des bancs publics désossés, un tramway incendié… Telle est la situation à Paris, à Lille ou à Lyon, le 14 octobre 1909. Après l’exécution en Espagne du militant anarchiste Francisco Ferrer, fusillé dans les fossés de la forteresse de Montjuich, l’émotion est considérable et la mobilisation prévue tourne à l’émeute.
Une nouvelle manifestation est organisée le 17 octobre par la CGT et la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Afin d’éviter tout nouvel affrontement, la Guerre sociale, le journal de la tendance révolutionnaire et antimilitariste de la SFIO, met en garde ses lecteurs :
« Nous ne ferons aucune tentative (…) pour forcer les barrages (…). Nous n’insulterons pas les flics ; nous ne les provoquerons pas ; en cas de charges, nous nous replierons sans riposter. Nous vous demandons de venir sans armes à cette manifestation que nous voulons pacifique. (…) Nous nous formerons en cortège avec tous les autres manifestants (…) ; et par un itinéraire fixé d’avance par nous (…), nous défilerons en colonnes profondes jusqu’au point fixé par le Comité d’organisation pour la dislocation après laquelle chacun devra rentrer “paisiblement” dans son quartier. »
Pour les historiens, la manifestation de protestation contre l’exécution de Francisco Ferrer marque une ère nouvelle : pour la première fois, une grande manifestation rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, autorisée par les pouvoirs publics, a pu se dérouler dans le calme.
Au préalable, les organisateurs de la manifestation avaient négocié son itinéraire avec les autorités et prévu des « hommes de confiance », députés ou conseillers municipaux parisiens de la SFIO, et responsables de la CGT formant ce qu’on appellera plus tard un service d’ordre.
Un pilier du « répertoire d’action collective »
Comme le rappelle la sociologue Isabelle Sommier, la manifestation se distingue de l’attroupement et de l’émeute par deux points clés : l’organisation et l’euphémisation de la violence. À cet égard, l’invention du service d’ordre inaugure l’ère des manifestations modernes :
« De par ses fonctions d’encadrement de la foule, le service d’ordre contribue à imposer aux manifestants une représentation ordonnée et disciplinée du cortège (…). L’ordre ainsi introduit acclimate par ailleurs, auprès des tiers spectateurs, l’idée d’une coupure effective entre la manifestation et l’émeute. »
Si le XIXᵉ siècle avait connu des formes diverses de rites protestataires, comme les enterrements d’opposition, la manifestation de rue s’impose au début du XXᵉ siècle. Elle intègre alors, pour ne plus le quitter, le « répertoire d’action collective » décrit par le chercheur en sciences sociales Charles Tilly, qui souligne le rôle charnière de la politique électorale :
« Le suffrage conquit à la fois la puissance du nombre et la force de la discipline. Ce nombre et cette discipline, assortis d’un programme défini, devinrent la clé de la réussite des grèves, manifestations, réunions, campagnes de pétition et autres formes d’action collective nouvelle. »
Si cette ritualisation de la manifestation de rue s’impose progressivement, elle n’efface pas les soubresauts violents. Durant l’entre-deux-guerres, la stratégie « classe contre classe », portée par le Parti communiste français (PCF) et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) dans les années 1929-1931, s’accompagne d’une conflictualité frontale aux forces de l’ordre et aux adversaires socialistes, traités de « social-fascistes ».
Les manifestations du 1ᵉʳ août 1929, « journée rouge » internationale contre la guerre impérialiste et pour la défense de l’Union soviétique, organisée à l’appel de l’Internationale communiste, sont particulièrement violentes. Comme l’explique l’historien David François, les communistes voient alors la rue comme le lieu où « le prolétariat doit acquérir les notions fondamentales de la lutte urbaine pour être prêt le jour où le PC lancera l’insurrection armée ».
Il faudra attendre le tournant de l’été 1934 pour que le PCF renoue avec la pratique de la manifestation de masse pacifique et scénographiée comme démonstration de force et de discipline. Ce changement s’inscrit dans la réorientation stratégique du mouvement communiste après les événements de février 1934 et dans la perspective du rapprochement avec les socialistes qui conduira à la dynamique du Front populaire.
Une diversification des formes de manifestation sous la Vᵉ République
Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la guerre froide et de la polarisation extrême des opinions, la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF et ses alliés contre la venue du général américain Matthew Ridgway, accusé d’avoir utilisé des armes bactériologiques en Corée, illustre à quel point la rue reste un terrain d’affrontement (730 arrestations et trois morts dans les heurts avec la police).
Mais c’est avec Mai-68 que la contestation de rue change d’échelle : aux côtés des grèves avec occupation d’usines, elle devient un mouvement de masse transgénérationnel, associant étudiants et ouvriers, où la barricade refait surface aux côtés du cortège syndical traditionnel, consacrant la rue comme l’espace par excellence de la contestation politique et sociétale.
Sous la Vᵉ République, la manifestation devient l’instrument central de l’expression démocratique en dehors des urnes, tout en voyant ses formes se diversifier profondément. Des mobilisations agricoles – souvent marquées par une démonstration de force physique et un certain « virilisme » contestataire, qui passe notamment par l’utilisation de tracteurs – aux manifestations féministes et aux marches pour le climat, les répertoires d’action se renouvellent.
Pourtant, c’est la ritualisation historique elle-même qui est aujourd’hui questionnée. Comme le montre l’historien Hugo Melchior, l’apparition récurrente des « cortèges de tête », ces groupes radicaux qui s’immiscent ou se détachent au mépris du service d’ordre syndical traditionnel, ravive la porosité originelle entre la marche pacifique et l’émeute.
Un besoin de démocratie directe
Face aux difficultés des syndicats à obtenir de nouvelles victoires sociales depuis 2006, certaines fractions du mouvement social peuvent être tentées par des formes d’action moins routinières et plus spectaculaires, comme si les affrontements avec les forces de l’ordre faisaient désormais partie d’un répertoire d’action collective légitime comme l’a notamment illustré le mouvement des gilets jaunes.
Dans le pays de la Révolution française, l’émeute et la barricade, symboles du répertoire d’action collective du XIXᵉ siècle, renvoient à tout un imaginaire positif : celui de la Liberté guidant le peuple du peintre Delacroix, des barricades de 1832 immortalisées par Victor Hugo dans les Misérables…
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Les scènes de chaos observées le 17 octobre dernier dans de nombreuses villes de France ne constituent donc pas un phénomène inédit. Elles rappellent que la manifestation de rue moderne, progressivement organisée et ritualisée à partir de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle, est une modalité d’expression évolutive. Jamais figée, la manifestation est une mise en mouvement des corps dans une scénographie qui vise à rappeler que le pouvoir est dans la rue. Elle agit ainsi comme le révélateur d’un besoin de démocratie directe qui vient régulièrement bousculer les cadres de la démocratie représentative.
David Noël est membre de la commission exécutive de la CGT du Pas-de-Calais et adhérent du PCF.
04.11.2026 à 09:18
Midterms : malgré l’ingérence inédite du ministère de la justice, le scrutin s’est déroulé sans chaos
Texte intégral (2176 mots)
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les tribunaux fédéraux ont rejeté presque toutes les tentatives de l’administration Trump de peser sur les élections de mi-mandat.
Les juges refusent d’intervenir une fois le vote commencé et rappellent que la Constitution confie l’organisation des élections aux États.
Pour l’ancien juge John E. Jones III, cette instrumentalisation abîme la réputation et la crédibilité du ministère de la Justice.
De Washington à Anchorage, en Alaska, les tribunaux fédéraux ont été très occupés par des affaires liées aux tentatives de l’administration Trump de prendre le contrôle des élections organisées par les États. Dans presque tous les cas, les décisions ont été rendues contre l’administration. Mais, contrairement à ce que redoutaient de nombreux démocrates, l’administration Trump n’a semé aucun chaos le jour du scrutin.
Un juge fédéral a sévèrement reproché aux responsables de l’administration d’être « engagés dans une campagne visant à intimider, menacer et contraindre les responsables et les agents des États et des collectivités locales chargés d’organiser les élections de mi-mandat 2026 en cours ». Un autre a écrit, indigné : « Si l’exécutif peut écarter des votes et menacer une élection en cours sur la foi d’allégations non prouvées, alors notre démocratie est en danger. » Et la plus haute juridiction du pays, la Cour suprême, a refusé, dans ce que le New York Times a qualifié de « camouflet extraordinaire », d’intervenir dans l’appel formé par l’administration contre la décision d’une juridiction inférieure qui interdisait toute intervention fédérale dans le dépouillement des bulletins en Californie.
Naomi Schalit, responsable de la rubrique politique et affaires juridiques de The Conversation (édition américaine), s’est entretenue le jour du scrutin avec John Jones, président du Dickinson College (un établissement universitaire privé de Pennsylvanie, NdT), ancien juge fédéral, à propos des actions de l’administration Trump et de la façon dont les juges les perçoivent.
Que constatez-vous dans toutes ces affaires ?
Le point commun à toutes les affaires tranchées à l’approche de l’élection, c’est la réticence des tribunaux à intervenir une fois le vote commencé. Et je pense que leur point de vue est clairement influencé par le nombre élevé de votes anticipés, exprimés soit en personne avant le jour du scrutin, soit par correspondance. Il ne fait aucun doute que, du point de vue du vote, nous sommes déjà au cœur de cette élection depuis un certain temps, et les tribunaux ne veulent tout simplement pas entraver ni perturber ce processus.
Les décisions des tribunaux ne disent pas seulement qu’ils ne veulent pas s’en mêler. Elles disent aussi au ministère de la Justice (Department of Justice, ou DOJ, NdT) : « Vous ne devriez pas non plus jouer un rôle ici. »
C’est exact. Et, bien sûr, cela renvoie à ce que j’ai déjà dit, à savoir que l’article 1, section 4, de la Constitution donne aux États le pouvoir de réglementer les élections. Le Congrès dispose d’une certaine latitude pour légiférer sur les questions relatives aux élections nationales, mais la section 4 ne prévoit, et c’est notable, aucun rôle pour le pouvoir exécutif.
Toutes les décisions partagent cette approche. Mais si l’on examine les affaires une à une, même en admettant que l’administration parvienne par exemple à faire valoir son allégation selon laquelle il y aurait 20 000 bulletins suspects en Californie, et qu’elle ait un intérêt à agir sur ces bulletins, l’élection est tout simplement trop proche. Il existe ce qu’on appelle le principe Purcell (du nom de l’arrêt Purcell v. Gonzalez de 2006, NdT), fondé sur un précédent de la Cour suprême, selon lequel les tribunaux fédéraux ne doivent pas, en règle générale, s’immiscer dans des contentieux électoraux à un moment trop proche de la tenue du scrutin.
Que vous dit la série de revers essuyés par l’administration dans ces affaires sur la direction du ministère de la Justice ?
Je crois que le ministère de la Justice a complètement perdu de vue sa mission. Rappelez-vous qu’en 2016, très peu de temps avant l’élection présidentielle, James Comey, alors directeur du FBI (la police fédérale, qui relève du ministère de la Justice, NdT), avait révélé l’enquête sur les courriels de la candidate Hillary Clinton.
Cela avait été perçu comme un énorme manquement au protocole de la part du ministère de la Justice. Et voyez où nous en sommes aujourd’hui : il est désormais devenu normal que le ministère de la Justice agisse si près d’une élection.
Aujourd’hui même, par exemple, nous savons que des lettres de mise en cause ont été envoyées par le ministère de la Justice (target letters, qui informent une personne qu’elle est visée par une enquête pénale, NdT) à de nombreuses personnes qui auraient été impliquées dans l’affaire de l’Alaska, qui a fait figurer sur le bulletin de vote un second candidat nommé Dan Sullivan (homonyme du sénateur républicain sortant, opposé à la démocrate Mary Peltola, NdT). Un millier environ d’observateurs électoraux ont été dépêchés dans les bureaux de vote par le ministère de la Justice : ce sont des chiffres sans précédent.
Il y a eu ensuite les poursuites engagées par le ministère de la Justice à l’approche de l’élection. C’était un terrain interdit pour le DOJ avant ce cycle électoral, et c’est désormais devenu la routine.
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C’était un « terrain interdit » parce que l’idée était que, contrairement à la plupart des autres agences de l’exécutif, le DOJ jouissait d’une sorte de statut sacré, apolitique ?
L’idée centrale, je crois, c’est que le ministère de la Justice ne voudrait pas faire pencher la balance et peser sur une élection, en particulier si une enquête est annoncée et n’est pas close.
Révéler une enquête, ou des enquêtes, comme ils l’ont fait désormais dans plusieurs affaires, signifie que certains y verront le signe qu’une infraction pénale a été commise, alors que ce n’est évidemment peut-être pas du tout le cas. C’est, à mes yeux, une nouvelle instrumentalisation du ministère de la Justice, que je trouve inadmissible.
Et vu la maladresse de ses initiatives, il s’agit clairement de la direction du ministère de la Justice qui se plie aux volontés du président des États-Unis, même lorsqu’il n’existe aucun fondement juridique solide pour agir. Une grande partie de tout cela a été menée de façon très peu professionnelle et met à rude épreuve à la fois la réputation et la crédibilité du ministère de la Justice et des avocats qu’il envoie devant les juges fédéraux.
Vu le nombre de décisions de justice déclarant les positions de l’administration contraires à la Constitution, la direction du DOJ s’expose-t-elle, si les démocrates obtiennent la majorité à la Chambre des représentants, à une procédure de destitution pour avoir manqué à son serment, qui l’oblige à soutenir et à défendre la Constitution des États-Unis ?
Je ne sais pas si les choses iront jusqu’au point où la destitution serait envisagée comme remède, même si l’on pourrait sans doute le soutenir. Mais en admettant, par exemple, que le Parti démocrate prenne le contrôle au moins de la Chambre, je vois très bien tout cela faire l’objet d’enquêtes approfondies pour savoir qui a ordonné quoi, et quand. Et des personnes seront citées à comparaître et devront répondre sous serment à des questions auxquelles il pourrait leur être difficile de répondre.
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Qu’est-ce que cela représente, pour ces juges, de faire face à ce déluge d’affaires d’une telle ampleur et aux conséquences si lourdes ?
En général, les juges savent travailler sous pression ; je l’ai fait de nombreuses fois. Un juge fédéral est armé pour cela. Ce qui freine vraiment le système aujourd’hui, c’est l’absence de présomption de régularité (le principe selon lequel les juges présument que l’administration agit de bonne foi et conformément au droit, NdT) à laquelle les juges sont confrontés. Des avocats ne disent pas la vérité lorsque les juges les interrogent directement. C’est vraiment une évolution stupéfiante.
Les avocats du gouvernement ne plaident pas selon les normes professionnelles qui faisaient autrefois la marque du ministère. Le système est considérablement ralenti lorsque des juges entendent des avocats leur affirmer des choses tout simplement invraisemblables. Et ils font aussi preuve d’une mauvaise foi délibérée.
Il faut alors faire ce que font désormais certains juges : recouper les éléments et rendre des ordonnances dans lesquelles ils exposent explicitement ce qui les préoccupe. C’est comme mâcher le travail des avocats, ce que les juges n’aiment vraiment pas faire. Ils attendent un plus grand professionnalisme.
Quand on plaide devant les tribunaux fédéraux, on doit donner le meilleur de soi-même, en permanence. On joue en première division. Au lieu de cela, je vois des joueurs de deuxième division promus avocats plaidant pour le gouvernement, et cela fait mauvais effet, et c’est de pire en pire.
John E. Jones III ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.