24.07.2026 à 11:51
Ce que les dératiseurs nous apprennent sur le bonheur au travail
Texte intégral (1558 mots)

Pourquoi des personnes passent-elles leurs journées à traquer des rats, des punaises de lit ou des cafards… et adorent leur travail ? Une enquête menée auprès de professionnels montre que la résolution de problèmes, le contact humain et le sentiment d’être utile comptent davantage que les conditions difficiles.
Être dératiseur ou désinsectiseur consiste à s’attaquer à des animaux que la plupart d’entre nous feraient tout pour éviter. Pourtant, capturer des rats ou combattre des cafards s’avère être un travail étonnamment gratifiant.
Mes recherches montrent que ce niveau surprenant de satisfaction au travail s’explique par la diversité des missions, les défis quotidiens et les relations humaines qu’offre ce métier. Les professionnels que j’ai interrogés m’ont également expliqué que leur travail avait un impact positif sur la vie des gens.
Je l’ai découvert en passant les dernières années plongé dans l’univers de la dératisation et de la désinsectisation professionnelles. J’ai assisté à des salons spécialisés, lu la presse du secteur, interrogé des dératiseurs et désinsectiseurs et les ai accompagnés lors de leurs interventions.
Une chose m’a particulièrement frappé : la diversité des nuisibles auxquels ils sont confrontés, mais aussi celle des lieux où ils interviennent. Cette variété les oblige à faire preuve d’un véritable sens de l’enquête et de la résolution de problèmes.
Beaucoup d’imprévus
La plupart des dératiseurs et désinsectiseurs sont des généralistes, capables d’intervenir contre une grande variété de nuisibles, des rats et des souris aux guêpes, punaises de lit ou mites. Chaque infestation exige une compréhension fine du comportement de l’animal concerné.
Les professionnels que j’ai rencontrés m’ont expliqué que leur travail, notamment lorsqu’ils interviennent chez des particuliers, exige une grande capacité d’adaptation. Certains animaux apprennent par exemple à éviter les pièges ou développent une résistance à certains produits. Cette part d’imprévu empêche le métier de devenir monotone ou routinier.
Comme me l’a expliqué un dératiseur : « Il n’y a pas de cas type avec les rats ou les souris. C’est toujours différent. Les maisons changent, les situations changent, les points d’entrée changent. Les motivations des animaux et leurs sources de nourriture aussi. » Un autre résumait ainsi son métier : « Chaque journée est différente, et c’est ce qui la rend intéressante. Chaque intervention a ses particularités. Aucun chantier ne ressemble à un autre. »
Les dératiseurs et désinsectiseurs bénéficient aussi d’une grande autonomie dans l’organisation de leur travail, qu’ils soient indépendants ou salariés d’une grande entreprise. Beaucoup s’intéressent de près à la biologie, aux habitats et au comportement des animaux qu’ils combattent, et apprécient ce contact avec le monde vivant.
Nombre d’entre eux m’ont confié éprouver une véritable fascination, voire de la curiosité, pour les espèces auxquelles ils sont confrontés, certains allant jusqu’à avoir leurs favorites. Et malgré le fait que leur métier implique souvent de tuer des animaux, j’ai constaté un profond respect de la nature au sein de la profession.
Tout n’est cependant pas rose.
« Les gens vous prennent pour un Néandertalien »
Le métier oblige souvent à travailler dans des conditions peu enviables, par exemple dans des égouts ou des combles envahis de fientes d’oiseaux. Il soulève aussi des questions éthiques : certains professionnels m’ont confié ressentir, en privé, de la culpabilité ou un malaise lorsqu’ils doivent tuer certaines espèces.
Dans l’ensemble, les dératiseurs et désinsectiseurs se montrent pourtant soucieux du bien-être animal. Lorsqu’ils doivent recourir à des méthodes létales, ils cherchent le plus souvent à limiter autant que possible les souffrances des animaux.
Et bien que leur travail joue un rôle essentiel pour la santé publique, cette profession reste peu considérée socialement. Les compétences techniques et les connaissances qu’elle mobilise sont largement sous-estimées.
Comme me l’a résumé l’un des professionnels interrogés : « Les gens vous prennent pour une sorte de Néandertalien, un abruti qui assomme de petits animaux à fourrure avec un bâton. »
Plusieurs professionnels m’ont raconté que certains clients leur demandaient de garer leur véhicule à distance de leur domicile, d’entrer par une porte dérobée ou d’utiliser des camionnettes sans logo, afin de dissimuler le recours à un dératiseur ou un désinsectiseur. D’autres ont été confrontés à un mépris plus direct : des clients leur interdisaient d’utiliser leurs toilettes ou faisaient des remarques désobligeantes sur leur métier.
L’un de mes interlocuteurs, issu d’une entreprise familiale, m’a raconté que son fils adulte contrôlait des boîtes d’appât sous un évier dans la salle des professeurs d’une école lorsqu’il a entendu un enseignant lancer : « Oh la la… imaginez passer toute sa vie à faire ça. »
Souvent solitaire
Malgré l’autonomie qu’il offre, le métier de dératiseur et désinsectiseur s’exerce souvent en solitaire, ce qui peut entraîner un sentiment d’isolement et des difficultés psychologiques. Cet inconvénient est toutefois souvent compensé par les liens d’amitié très forts qui unissent les professionnels du secteur – y compris entre dirigeants de petites entreprises pourtant concurrentes – ainsi que par le sentiment d’être socialement utiles, notamment lorsqu’ils viennent en aide à des particuliers confrontés à une infestation. Cette aide peut d’ailleurs être déterminante, les infestations de nuisibles ayant souvent des répercussions importantes sur la santé mentale.
Comme me l’a confié l’un d’eux : « Je trouve ça incroyablement gratifiant de voir des gens passer d’un état de profonde détresse à un immense soulagement, avec une reconnaissance extraordinaire. » Un autre ajoutait : « J’aime apprendre à connaître mes clients, plaisanter avec eux, résoudre leurs problèmes et sentir qu’ils m’accordent leur confiance. »
Certains dératiseurs et désinsectiseurs privilégient même l’entraide au profit. Ils accordent parfois, de manière informelle, des réductions ou des visites supplémentaires aux retraités ou aux clients les plus modestes, ce qui renforce le sentiment d’exercer un métier utile et gratifiant.
La recette du bonheur au travail
Le secteur cherche aujourd’hui activement à recruter de nouveaux professionnels, mais ce métier n’est pas fait pour tout le monde. Pour ma part, je m’attacherais probablement trop à mes colocataires rongeurs involontaires pour avoir un jour recours à un dératiseur.
La lutte contre les nuisibles soulève en outre des questions complexes, qu’il s’agisse du bien-être animal ou des effets environnementaux des produits chimiques utilisés. Mes recherches auprès des dératiseurs et désinsectiseurs donnent ainsi un aperçu des ingrédients qui rendent un travail à la fois agréable et porteur de sens.
Parmi eux figurent la diversité des missions, l’autonomie, les relations avec les autres et le sentiment d’exercer une activité utile à la société. Et si un métier comme la lutte contre les nuisibles peut réunir toutes ces qualités, alors son avenir semble plein de promesses.
Hannah Fair reçoit des financements de l'Economic and Social Research Council (ESRC) du Royaume-Uni et a auparavant bénéficié d'un soutien de la Royal Geographical Society. Dans le cadre de ses recherches sur le secteur britannique de la dératisation et de la désinsectisation, elle est membre du groupe de travail sur les relations avec le monde universitaire de la British Pest Control Association (BPCA).
24.07.2026 à 11:50
« Je ne peux plus participer à cette mascarade » : pourquoi des guides en Antarctique quittent le métier de leurs rêves
Texte intégral (1510 mots)
Observer le changement climatique au plus près, tout en contribuant à amener toujours plus de visiteurs sur l’un des écosystèmes les plus fragiles au monde : c’est le dilemme qui a poussé plusieurs guides touristiques à quitter l’Antarctique.
« On voyait d’immenses pans de glacier s’effondrer dans la mer, et on avait juste envie de pleurer. Mais tous les touristes applaudissaient. Et vous vous disiez… “Vous ne voyez vraiment pas le lien ?” »
Ces mots sont ceux d’un ancien guide touristique en Antarctique que nous avons interrogé. Pour tous les passionnés de nature, difficile d’imaginer un métier plus enviable. Pendant plusieurs mois, ils vivent au milieu des manchots, des orques et des glaciers, tout en faisant découvrir à leurs visiteurs l’un des endroits les plus extraordinaires et préservés de la planète.
Mais pour certains guides, comme ceux que nous citons dans cet article, ce privilège est progressivement devenu impossible à concilier avec leurs convictions. Voir les effets du changement climatique se manifester sous leurs yeux, tout en contribuant à amener chaque année des milliers de visiteurs supplémentaires sur le continent, les a finalement poussés à abandonner le métier dont ils avaient pourtant toujours rêvé.
Le tourisme en Antarctique connaît une croissance fulgurante. Plus de 120 000 visiteurs s’y sont rendus durant la saison 2025-2026, et ils pourraient être 450 000 chaque été d’ici une dizaine d’années. Notre nouvelle étude montre comment les guides touristiques en Antarctique sont confrontés à un profond dilemme : faire découvrir à un nombre toujours plus important de visiteurs un écosystème extrêmement fragile, tout en contribuant à l’une des formes de tourisme les plus émettrices de CO2.
« J’y étais lors de la journée la plus chaude jamais enregistrée, en 2020. Je randonnais sur un glacier en tee-shirt, je pilotais des Zodiac sans gants. C’était vraiment triste. Les effets du changement climatique vous sautent littéralement au visage. »
Nous avons interrogé 25 anciens guides en Antarctique qui ont choisi de quitter leur métier (tous les témoignages sont anonymisés). Tous expliquent n’avoir plus été capables de concilier leurs convictions avec les conséquences du tourisme dont ils étaient témoins au quotidien.
« Très souvent, les manchots n’avaient que quelques heures de répit pendant la nuit. Le reste du temps, des centaines de personnes traversaient les colonies sans interruption. »
Si les opérateurs touristiques affirment souvent qu’un voyage en Antarctique permet de sensibiliser les visiteurs aux enjeux environnementaux, ces anciens guides disent avoir été frappés par leur méconnaissance de l’impact des activités humaines sur cet écosystème.
Aucun de ces guides n’a quitté son métier sur un coup de tête. Leur décision est le fruit d’années de réflexion, de doutes et de conflits moraux.
« Nous étions constamment tiraillés entre deux aspirations : l’enthousiasme de travailler en Antarctique, dans ces régions isolées que nous aimions tant, et le sentiment de participer au développement de l’industrie touristique. »
« Je ne peux plus prendre part à cette mascarade qu’est le tourisme de croisière en Antarctique à l’ère du changement climatique. Comment pourrais-je continuer à y emmener des gens, leur parler du changement climatique et ne rien faire contre ? »
Le parcours de ces anciens guides en Antarctique montre que les changements les plus profonds sont rarement le fruit d’une décision soudaine. Ils résultent souvent d’un long cheminement, douloureux, marqué par les compromis et les remises en question. Pour beaucoup, le fait d’agir pendant des années à l’encontre de leurs convictions a fini par peser sur leur bien-être.
« Au fond, je me demande ce que je pourrai dire à mes enfants quand je serai sur mon lit de mort. Est-ce que je pourrai les regarder dans les yeux et leur dire : “J’ai essayé” ? Je ne crois pas que j’aurais pu le faire si j’avais continué ce travail. »
L’histoire de ces guides, qui ont renoncé à l’un des métiers les plus fascinants du tourisme mondial, montre avec force que renoncer à un mode de vie jugé non durable peut avoir un coût personnel bien réel.
« Aujourd’hui encore, l’Antarctique reste, dans mon esprit, l’environnement le plus sauvage et le plus extraordinaire qui soit. C’est un lieu qui mérite d’être protégé à tout prix. Or j’ai le sentiment que le tourisme, et notre simple présence là-bas, produisaient exactement l’effet inverse. »
Nombre des personnes interrogées restent profondément attachées à l’Antarctique et regrettent parfois d’avoir quitté ce métier. Ces sentiments contradictoires font partie intégrante des décisions prises par souci de protéger les autres, y compris des environnements aussi lointains et fragiles.
« Est-ce que j’aimerais prendre un avion demain pour retourner au bord de la banquise et emmener des gens sur la glace ? Oui, une grande partie de moi en a encore envie. Mais je sais aussi que je me sentirais terriblement mal après l’avoir fait. »
Aimer, puis partir
Pour les personnes que nous avons interrogées, prendre soin de l’Antarctique a finalement signifié renoncer au tourisme sur le continent. Leurs témoignages montrent que l’éloignement n’affaiblit pas nécessairement le sentiment de responsabilité. Protéger l’Antarctique a fini par signifier le quitter, et beaucoup disent s’être sentis mieux après leur départ. Parfois, la meilleure façon de préserver un lieu que l’on aime est simplement de le laisser en paix.
« J’avais le sentiment d’agir constamment à l’encontre de ce que je savais juste, et je crois que mon corps le ressentait lui aussi. Le jour où j’ai décidé de partir, je me suis senti tellement mieux. C’était comme si je pouvais enfin respirer à nouveau. »
Si vous vous êtes déjà demandé si votre travail était en accord avec vos valeurs, ces parcours offrent une réflexion éclairante sur l’équilibre entre carrière, bien-être et responsabilité environnementale. L’histoire de ces guides invite aussi à regarder autrement la meilleure façon de protéger l’Antarctique : en acceptant parfois de ne pas y aller.
Zdenka Sokolickova reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).
Christy Hehir reçoit un financement du programme PT-REPAIR ADAPT de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO). Les travaux présentés s'inscrivent dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003), auquel elle collabore à titre bénévole.
Elizabeth Cooper reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).
24.07.2026 à 11:49
Arêtes de poisson, quarantaine et vaccination : les armes des Aborigènes contre la variole
Texte intégral (2143 mots)

Une étude fondée sur un rapport médical oublié de 1831 éclaire d’un jour nouveau l’épidémie de variole qui frappa les peuples aborigènes du sud-est de l’Australie. Elle montre qu’ils ont activement combattu la maladie, tout en poursuivant leur lutte contre les colons.
Alors que les nations aborigènes menaient une série de campagnes coordonnées et stratégiques pour défendre leur Pays ancestral contre les colons envahisseurs, une épidémie de variole se propagea dans le sud-est de l’Australie entre 1830 et 1832. Elle frappa de manière disproportionnée les peuples aborigènes, faisant de très nombreuses victimes parmi les Premières Nations exposées au virus.
Jusqu’à présent, les recherches historiques se sont principalement intéressées aux origines de cette épidémie, à son bilan humain et à la responsabilité éventuelle des colons. Pourtant, les guerres menées par les peuples aborigènes à la fin des années 1830 montrent que de nombreuses communautés avaient survécu à cette première épidémie. Comment les Aborigènes ont-ils réagi et réussi à faire face à cette nouvelle maladie meurtrière ?
En nous appuyant sur un rapport médical peu connu de 1831 rédigé par le médecin militaire John Mair, notre étude récemment publiée propose un regard différent sur les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan, installés dans les plaines et les régions fluviales de l’actuel ouest et nord-ouest de la Nouvelle-Galles du Sud. Elle éclaire leur expérience de la maladie qu’ils appelaient « Boulol » dans les plaines du nord-ouest et « Thunna Thunna » dans les vallées de la Lachlan et de Wellington.
Nos recherches ont mis au jour trois réponses distinctes à cette épidémie, qui rappellent les principales stratégies de lutte contre les maladies adoptées à travers le monde — et qui restent encore largement utilisées aujourd’hui.
Des efforts pour isoler les malades et limiter les contacts
L’épidémie des années 1830 n’était sans doute pas la première vague de variole à frapper les peuples des plaines et des régions fluviales. En 1831, plusieurs hommes âgés vivant à proximité d’un élevage de bétail racontèrent au gérant de la station qu’ils avaient contracté la maladie dans leur enfance. Les cicatrices caractéristiques qu’ils portaient en étaient la preuve.
Il est probable que ces hommes avaient été infectés lors de l’épidémie de 1789 ou 1790, peu après l’apparition de la variole autour du campement des colons à Sydney Cove, avant que la maladie ne franchisse les montagnes pour gagner l’intérieur des terres. Ces anciens — comme d’autres habitants âgés des plaines — connaissaient donc déjà cette maladie, notamment grâce aux vastes réseaux d’échanges commerciaux et de communication qui reliaient le littoral aux régions de l’intérieur. Il n’est alors pas surprenant qu’ils aient élaboré des stratégies réfléchies pour faire face à cette nouvelle épidémie, notamment en éloignant les populations des foyers d’infection et des zones les plus densément peuplées.
Dans ce même domaine d’élevage, le régisseur observa qu’un petit groupe vivait à l’écart d’un groupe plus important touché par la maladie. Ce que le gardien de troupeaux interpréta comme de l’hostilité relevait peut-être en réalité d’une mesure d’isolement strict. Cette pratique rappelle les quarantaines, parfois imposées avec violence, dans les sociétés anglophones.
Un autre exemple provient d’un grand domaine d’élevage situé à Wallerawang, près de l’actuelle ville de Lithgow. Un groupe, « convaincu du caractère contagieux de la maladie », s’enfuit jusqu’à Emu Plains, à une centaine de kilomètres au sud-est, de l’autre côté de la chaîne de montagnes, afin d’échapper à l’épidémie.
Là encore, les Wiradjuri de la région de Wallerawang semblent avoir compris que la variole se transmettait d’une personne à l’autre. Une fois l’épidémie passée, ils revinrent. Nous le savons car, une dizaine d’années plus tard, l’éleveur James Walker rapporta qu’il se réjouissait de leur retour, dont il dépendait pour faire fonctionner son exploitation.
Élaborer des traitements
Les peuples aborigènes des plaines et des régions fluviales ne se contentèrent pas de fuir la maladie : ils mirent également en place des traitements pour soigner les malades. Le bagnard évadé George Clarke, surnommé « le Barbier », vécut plusieurs années parmi les Gomeroi. Il a laissé une description détaillée de la manière dont les guérisseurs Gomeroi traitaient la maladie.
Dans un premier temps, les malades étaient plongés dans de l’eau froide. Mais comme cette méthode n’empêchait pas les décès, elle fut abandonnée au profit d’autres traitements. Les cheveux étaient brûlés au plus près du cuir chevelu. Les guérisseurs poursuivaient ensuite les soins en « perçant les pustules à l’aide d’une arête de poisson aiguisée », avant d’en extraire le liquide à l’aide d’un instrument plat.
John Mair, qui interrogea Clarke, estimait que ces traitements étaient conformes aux meilleures pratiques médicales alors reconnues dans le monde pour soigner la variole. Médecin très qualifié, il était diplômé de l’université d’Édimbourg et avait été formé dans les plus grands hôpitaux britanniques et français.
Il retrouva dans son manuel de médecine des traitements similaires, notamment le rasage de la tête et le percement des pustules. Il jugeait tout à fait plausible que les savoirs médicaux aborigènes aient permis de réduire la mortalité liée à la variole et d’en atténuer les symptômes.
Le parcours même de George Clarke dans le bush témoigne de l’efficacité des pratiques Gomeroi. « Le Barbier » fut arrêté à deux reprises en 1831, en avril puis en octobre, avant et après l’épidémie. À chaque fois, il était accompagné de guerriers Gomeroi. La variole ne les avait pas empêchés de poursuivre leur combat contre ceux qui envahissaient leurs terres.
Se faire vacciner
Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan réagirent également à l’épidémie en acceptant de se faire vacciner. La variole était le premier virus contre lequel un vaccin fut mis au point. Dans les années 1830, cette technologie n’avait toutefois qu’une trentaine d’années d’existence et présentait encore d’importantes limites en matière d’efficacité et de sécurité.
Convaincu de l’intérêt de la vaccination, Mair en proposait déjà aux enfants des colons à Sydney. Lorsqu’il entendit les premières rumeurs d’une épidémie à l’ouest, il envoya des doses de vaccin, avant de pratiquer lui-même des vaccinations. Il savait toutefois que cette stratégie ne pouvait fonctionner qu’à condition d’être acceptée par les peuples aborigènes. Il constata alors rapidement que ceux-ci se faisaient vacciner avec beaucoup d’empressement, contrairement aux colons de Sydney, chez lesquels il avait observé « peu d’enthousiasme » pour cette pratique.
À la lecture des écrits de Mair, nous en concluons que ces Wiradjuri, dont les noms ne nous sont pas parvenus, ont choisi de lui faire confiance. Malgré les incertitudes qui entouraient encore cette pratique, ils acceptèrent une intervention qu’ils comprenaient probablement comme un moyen d’empêcher le retour de la variole.
Lorsque la vaccination n’était pas possible, au moins un groupe de colons proposait une alternative plus risquée : la variolisation. Une technique qui consistait à inoculer volontairement du pus prélevé sur des malades de la variole afin de provoquer une forme supposée bénigne de la maladie, censée protéger contre une infection ultérieure. Cette méthode était généralement efficace, même si elle présentait un risque de décès pouvant atteindre 3 %.
Lorsque la vaccination échoua à endiguer l’épidémie, Arthur Ranken, éleveur installé sur les rives de la Lachlan, pratiqua la variolisation sur plusieurs Wiradjuri et convainquit ses voisins, John et Jeremiah Grant, d’en faire autant. Les frères Grant procédèrent par étapes : ils testèrent d’abord la méthode sur dix personnes appartenant aux « tribus de Miles et de Camberrang », puis l’étendirent à d’autres membres de la communauté, avant que Jeremiah Grant ne se soumette lui-même à la procédure.
Cette procédure offrait bien une protection, mais au prix d’un risque beaucoup plus élevé. Les éleveurs y eurent peut-être recours avant tout pour préserver leur main-d’œuvre aborigène. Au XVIIIe siècle, la variolisation était devenue une pratique courante dans les plantations esclavagistes des Caraïbes et des Amériques pour cette raison. Arthur Ranken avait d’ailleurs des frères qui étaient à la fois médecins et propriétaires d’esclaves.
Ranken et les frères Grant semblent toutefois avoir négligé une étape essentielle de la variolisation : la mise en quarantaine stricte des personnes traitées. En omettant cette précaution, ils laissèrent les patients en convalescence transmettre la variole à d’autres, alors qu’eux-mêmes étaient désormais protégés.
Les conséquences
L’épidémie de variole du début des années 1830 fut sans aucun doute un événement dévastateur, qui fit de nombreuses victimes et marqua durablement les survivants. Mais s’en tenir à ce seul constat revient à raconter une histoire incomplète.
Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan des plaines et des régions fluviales ne sont pas restés passifs face à la variole, pas plus qu’ils ne l’étaient face aux autres formes de violence coloniale. Ils mobilisèrent avec discernement leurs savoirs traditionnels, leur sens de l’observation et leur intuition pour soigner les malades et lutter contre l’épidémie, en s’appuyant sur des réseaux d’échanges couvrant de vastes territoires où la maladie avait déjà sévi.
Moins de dix ans après l’épidémie, entre 1838 et 1844, les Gomeroi, les Wiradjuri et les Wailwan menèrent un soulèvement considéré comme l’un des temps forts de la résistance à la colonisation. Dans certaines régions, ils contraignirent même les colons à battre en retraite. La variole n’avait ni anéanti leurs cultures, ni entamé leur détermination à défendre leur Pays ancestral.
Heidi Norman a reçu des financements de l'Australian Research Council et de Greater Sydney Parklands.
Nicholas Pitt a reçu des financements de l'Australian Laureate Fellowship de l'Australian Research Council ainsi que de la School of Humanities and Languages de l'UNSW Sydney.