07.11.2026 à 11:04
Midterms 2026 : le populisme à l'épreuve de la démocratie
Texte intégral (1833 mots)
Les élections de mi-mandat se sont soldées par un sérieux revers pour le parti républicain. La politologue Élisa Chelle, auteure de La démocratie à l'épreuve du populisme : les leçons du trumpisme (Odile Jacob, 2025), analyse les recompositions ayant contribué à cette victoire démocrate, ainsi que les limites du populisme au sein même de la démocratie américaine.
The Conversation : Ces midterms peuvent-elles être considérées comme un référendum anti-Trump ?
Élisa Chelle : En partie, oui. Les enquêtes montrent que 40 à 50 % des électeurs se sont déplacés avant tout pour voter contre Donald Trump. Une proportion à peu près équivalente a voté indépendamment de lui, tandis que le reste s'est plutôt mobilisé pour le soutenir. Cette dimension anti-Trump s'est aussi traduite par une participation inhabituelle pour des élections de mi-mandat : 49,4 %, contre 30 à 40 % habituellement. Il y a donc eu une mobilisation supplémentaire dans les urnes, notamment à travers le vote anticipé, qui a bénéficié aux démocrates. Six millions de leurs électeurs avaient boudé les bureaux de vote à la présidentielle de 2024. Le style de Trump et la conjoncture actuelle les ont remobilisés.
Pour Trump, cette défaite est d'autant plus coûteuse qu'il avait personnellement placé ces élections sur le terrain plébiscitaire. Il avait fait de sa victoire de 2024 dans les six États pivots qu'il avait perdus en 2020 un véritable titre de légitimité. Or les midterms constituent traditionnellement un moment où le mandat électoral du président s'effrite. Cette fois, il perd les deux Chambres, ce que l'on n'avait plus vu depuis George W. Bush en 2006. Pour un président qui cherche à incarner personnellement le pouvoir et la volonté du peuple, le revers est particulièrement sensible.
Au-delà du rejet de Trump, qu'est-ce qui a motivé le vote ?
É. C. : La politique économique me paraît prédominante. La corruption a été évoquée, notamment dans certaines élections locales, mais elle ne constitue pas le facteur majeur. Les élections de mi-mandat sont nationalisées, mais il faut aussi examiner les configurations locales et les candidats. Au Texas, par exemple, la victoire de James Talarico est aussi la défaite de Ken Paxton, candidat traînant des dossiers de corruption imposé par Trump contre l'establishment républicain local.
Il reste que les questions socio-économiques touchent les électeurs de manière transversale, qu'il s'agisse des indépendants, des indécis ou des agriculteurs. Dans les États ruraux, l'inflation a directement affecté la vie quotidienne et l'activité économique.
Trump avait fait de grandes promesses, dans un style maximaliste typique du populisme. Or les Américains ont vu augmenter le coût des carburants, de l'alimentation et du logement. La hausse des taux d'intérêt rend également l'accès à la propriété plus difficile. Aux États-Unis, où les amortisseurs de l'État social sont beaucoup moins importants qu'en Europe, la sécurité matérielle des individus, leur capacité à nourrir leur famille, à se soigner ou à préparer leur retraite dépendent beaucoup plus directement de la santé de l'économie et du marché.
Vous soulignez un autre facteur, moins souvent évoqué : les migrations intérieures provoquées par le coût de la vie. Quel rôle ont-elles joué dans la recomposition de la carte électorale ?
É. C. : Environ quatre millions d'Américains ont quitté de grands États démocrates depuis le Covid. Sous la pression de prix immobiliers et de taux d'imposition élevés, ils partent des centres urbains de la Californie, de l'Illinois, de New York ou du Massachusetts pour s'installer dans les banlieues ou dans les États ruraux, plus abordables.
Les États-Unis sont un pays fédéral où une partie de la fiscalité dépend des États et des collectivités. La mobilité y est très importante : on peut déménager à plusieurs milliers de kilomètres tout en restant dans le même pays et le même ensemble culturel. Avec le développement du télétravail depuis le Covid, certains actifs ont une moindre pression à vivre dans l'État dans lequel se situent leurs employeurs, qui ont eux-mêmes dû fermer des bureaux en raison de coûts trop élevés.
Leurs destinations sont souvent des États républicains, moins densément peuplés et où les prix et la fiscalité sont plus avantageux. Ces nouveaux arrivants ne changent pas leurs préférences politiques en déménageant. On voit ainsi apparaître des États rouges (républicains) avec des enclaves bleues (démocrates). Le Texas en est un exemple : Austin, ville universitaire, constitue une enclave démocrate dans un État très conservateur. Les équilibres électoraux évoluent et l'image de certains États qui seraient solidement républicains se nuance.
C'est un phénomène important, encore peu cité, même s'il n'est évidemment pas le seul facteur. L'offre électorale et les profils des candidats comptent également.
Justement, les candidats démocrates ont parfois semblé plus proches des préoccupations quotidiennes des électeurs que leurs adversaires républicains. Comment l'expliquez-vous ?
É. C. : Donald Trump a lui-même gagné en son temps en se présentant comme un outsider, un entrepreneur qui n'appartenait pas au sérail politique. Mais il a longtemps eu des difficultés à constituer un réseau étoffé de responsables politiques et administratifs qu'il pouvait nommer à des postes clés. Pour ces midterms, il a beaucoup pesé sur les primaires républicaines afin d'imposer des candidats dont il privilégiait la loyauté personnelle, sans que ceux-ci soient nécessairement les mieux placés pour l'emporter. Gagner une primaire n'est pas gagner une élection.
Il y a eu plusieurs erreurs de casting. Dans le Michigan, par exemple, le candidat républicain, très aligné sur Trump, défendait les droits de douane et sa politique militaire, alors que ces orientations pouvaient difficilement convaincre les électeurs d'un État industriel particulièrement exposé aux conséquences économiques des tarifs douaniers et de la situation en Iran. Dans les circonscriptions où il était clair que la victoire se jouerait à peu de chose, les candidats républicains ont d'ailleurs souvent tenté de prendre leurs distances avec Trump, sans pouvoir rompre complètement avec sa base MAGA.
Du côté démocrate, on a davantage joué la carte du renouvellement générationnel et professionnel. Beaucoup de candidats victorieux sont des démocrates centristes, qui ont exercé une activité civile et peuvent donner le sentiment d'être au contact des préoccupations de la population. Ils apparaissent crédibles parce qu'ils ne viennent pas exclusivement de l'univers de la politique professionnelle.
Les démocrates classés très à gauche, ceux qu'on appelle les progressistes dans la typologie habituelle, ont également réalisé des percées. Cela signifie-t-il que le parti a trouvé un nouveau discours autour des questions sociales ?
É. C. : Il est vrai que l'aile gauche du parti démocrate a remporté quelques sièges à la Chambre des représentants et au Sénat. Il est intéressant de noter que, durant leurs campagnes respectives, ces candidats ont surtout insisté sur le coût de la vie, dans la foulée de la campagne municipale victorieuse de Zohran Mamdani à New York l'année dernière.
Il existe au sein du parti une tension entre les préoccupations matérielles – le pouvoir d'achat, le logement, les conditions de vie – et les enjeux postmatériels, comme la défense des minorités ou le climat. Pour ces élections, les démocrates, de gauche comme du centre, ont su s'aligner sur la question du coût de la vie, en mettant provisoirement de côté leurs divergences idéologiques.
Que peut-on attendre des deux dernières années du mandat Trump, à présent que les démocrates sont maîtres des deux Chambres ?
É. C. : Les Congrès américains sont généralement moins productifs et plus conflictuels après les élections de mi-mandat. Les démocrates vont notamment tenter de relancer des enquêtes parlementaires sur l'affaire Epstein, la corruption et l'enrichissement personnel de Trump, notamment à travers les cryptomonnaies.
Pour autant, une destitution de Trump paraît hors de portée : il faudrait réunir une majorité des deux tiers au Sénat, et de toute façon, la procédure aboutirait à son remplacement par son vice-président J. D. Vance, ce à quoi les démocrates n'ont pas grand intérêt.
Enfin, le président conserve d'importantes prérogatives : les décrets présidentiels, le droit de veto, le droit de grâce, une partie des droits de douane et une grande latitude en politique étrangère. Avec une Cour suprême à majorité conservatrice, il pourra continuer à s'appuyer sur une conception extensive des pouvoirs de l'exécutif et sur l'appareil administratif.
Les démocrates chercheront à défaire une partie de son héritage, mais ils devront aussi faire attention à ne pas transformer l'instrument judiciaire en instrument de revanche politique, ce qu'ils ont précisément reproché à Trump. On peut donc s'attendre à deux années particulièrement conflictuelles. Le paradoxe, c'est que, maintenant qu'ils ont les deux Chambres, les démocrates devront eux aussi assumer un bilan au moment de la présidentielle de 2028. La question sera alors de savoir à qui imputer la situation économique et militaire du pays à l'approche des prochaines élections, dont le top départ a été officieusement lancé avec ces midterms.
Propos recueillis par Grégory Rayko.
Élisa Chelle a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.
07.11.2026 à 10:29
Les centres de données créent-ils vraiment des emplois ? Ce que révèle l’étude de 1 584 sites
Texte intégral (2232 mots)
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, l’ouverture d’un centre de données s’accompagne en moyenne de 1 000 à 1 300 emplois locaux supplémentaires hors construction.
Dans les comtés américains étudiés, ces emplois mettent trois à cinq ans à apparaître et relèvent surtout des secteurs au service des data centers.
À l’inverse, l’étude ne trouve guère de hausse d’emploi dans la restauration, le commerce et les services de proximité.
Construire un data center exige des investissements colossaux : terrain, bâtiments, matériel informatique et infrastructures électriques. Pourtant, une fois en service, ces installations n’emploient en général que quelques dizaines de personnes, par exemple des techniciens informatiques, des ingénieurs ou des agents de sécurité. Alors que des milliards de dollars sont investis dans de nouveaux data centers partout aux États-Unis, les territoires concernés se demandent ce qu’ils y gagneront.
Ce scepticisme quant aux retombées locales nourrit une opposition croissante à leur construction, de l’Ohio au Texas. Cette fronde a contribué à retarder ou à faire annuler des projets de data centers d’une valeur de 156 milliards de dollars (environ 139 milliards d’euros) rien qu’en 2025.
Nous sommes enseignants-chercheurs spécialistes de l’immobilier et de l’économie urbaine, et nous étudions notamment la façon dont les grands investissements réalisés dans un territoire façonnent son économie. Nous avons donc voulu répondre à une question au cœur de ces conflits : les data centers créent-ils réellement des emplois là où ils sont construits ?
Pour le savoir, nous avons travaillé avec quatre collègues sur l’évolution de l’emploi local après l’ouverture d’un data center. Il en ressort que les data centers ouverts entre 2000 et 2023 ont créé en moyenne 1 000 à 1 300 emplois dans les comtés où ils sont implantés. Mais ces emplois, qui se situent hors des data centers et non à l’intérieur, mettent quelques années à apparaître. Ils relèvent surtout des secteurs au service des data centers, et non de la restauration ou du commerce.
Comment les data centers créent des emplois locaux
Au-delà des personnes qu’ils emploient directement, les data centers peuvent créer des emplois d’au moins trois façons.
D’abord, ils peuvent stimuler la demande adressée aux fournisseurs locaux, des sociétés de sécurité qui protègent les sites aux électriciens qui entretiennent les équipements.
Ensuite, leurs salariés et ceux de ces fournisseurs peuvent dépenser davantage sur place, ce qui fait vivre restaurants, magasins et autres services de proximité.
Enfin, les entreprises qui exploitent déjà des data centers peuvent agrandir leurs installations, tandis que d’autres opérateurs peuvent choisir de s’installer à proximité. Dès lors qu’un site dispose de l’électricité, de la fibre et des autres infrastructures nécessaires au fonctionnement d’un data center, de nouveaux investissements peuvent s’en trouver facilités.
Suivre les data centers et l’emploi
Nous avons rassemblé des informations détaillées sur 1 584 data centers ouverts aux États-Unis entre 2000 et 2023. Pour chacun, nous avons relevé l’emplacement, la date d’ouverture et la puissance électrique, un indicateur couramment utilisé pour comparer des installations de tailles différentes. Nous avons ensuite croisé ces données avec les statistiques fédérales sur l’emploi, les salaires et le nombre d’entreprises dans chaque comté.
Mesurer l’effet propre des data centers n’a rien d’évident. Les opérateurs ne choisissent pas leurs sites au hasard. Ils recherchent une alimentation électrique fiable, des raccordements à la fibre, des terrains disponibles et une réglementation locale favorable. Ces territoires sont peut-être déjà en plein essor, si bien que de nouveaux emplois auraient pu y apparaître même sans data center.
Pour en tenir compte, nous avons suivi l’emploi dans les comtés ayant accueilli un data center (comme ceux de Loudoun en Virginie, de Berkeley en Caroline du Sud ou de Morrow dans l’Oregon, entre autres), avant et après sa mise en service. Nous avons ensuite comparé ces trajectoires à celles de comtés similaires qui n’en avaient pas accueilli. Nous avons aussi regardé si les installations les plus grandes se traduisaient par une hausse plus forte de l’emploi.
Des emplois, mais pas tout de suite
Au cours des deux années suivant l’ouverture du premier data center d’un comté, l’emploi hors construction n’évolue guère, d’après nos résultats. Ensuite, il commence à progresser. De trois à cinq ans après l’ouverture, ces comtés comptaient environ 1 000 à 1 300 emplois de plus, hors construction, que des comtés comparables dépourvus de data centers.
Plus l’investissement est important, plus le gain d’emplois l’est aussi. Cinq ans après l’installation d’une nouvelle capacité, chaque mégawatt supplémentaire va de pair avec environ 7,4 emplois locaux de plus, hors construction.
Une partie de ce gain tient toutefois à des agrandissements ultérieurs. Chaque mégawatt installé s’accompagne de 1,7 mégawatt de capacité supplémentaire au cours des années suivantes. Une fois cette croissance ultérieure prise en compte, nos estimations aboutissent à environ 2,7 emplois hors construction par mégawatt de capacité finale. Ainsi, une grande installation de 100 mégawatts irait de pair avec quelque 275 emplois locaux supplémentaires en dehors du data center lui-même.
Des emplois là où on ne les attend pas
La nature des emplois créés aide à comprendre ce qui se passe.
Les créations d’emplois se concentrent dans le transport et l’entreposage, les services professionnels et techniques, ainsi que l’immobilier. Ces secteurs peuvent travailler pour les data centers ou bénéficier directement de leur présence, ou des investissements et des infrastructures qu’ils attirent.
À l’inverse, nous n’avons guère trouvé de signes d’une hausse de l’emploi dans la restauration, le commerce et les autres services de proximité.
Nous avons également constaté que de nouveaux investissements dans des data centers sont généralement réalisés par la suite dans le même comté. Le plus souvent, ce sont les entreprises déjà présentes qui agrandissent leurs installations. En général, d’autres sociétés ne viennent pas construire de nouveaux data centers dans la même zone.
L’emploi n’est qu’un des termes de l’équation
Notre étude a ses limites. Elle porte sur des data centers ouverts jusqu’en 2023, avant la vague actuelle de construction d’installations géantes destinées à alimenter l’IA. Les plus grands data centers ne créent pas forcément proportionnellement plus d’emplois, si bien que nos conclusions pourraient ne pas s’appliquer aux plus gros projets d’aujourd’hui.
Par ailleurs, nous nous sommes limités aux créations d’emplois, sans chercher à savoir si les data centers valent ce qu’ils coûtent aux territoires qui les accueillent. Ces installations consomment de grandes quantités d’électricité et d’eau, peuvent être bruyantes et peuvent bénéficier d’allègements fiscaux substantiels de la part des autorités locales et des États. Nous n’avons abordé aucune de ces questions.
Nos résultats montrent bien que les data centers peuvent créer des emplois au-delà du petit nombre de personnes qui travaillent entre leurs murs. Mais cela ne signifie pas que chacun d’eux soit une bonne affaire pour son territoire. Et la question de savoir si ces emplois supplémentaires justifient les coûts reste ouverte.
Simon Buechler reçoit des financements du Real Estate Research Institute (RERI).
Lyndsey Rolheiser reçoit des financements de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) et du Real Estate Research Institute (RERI).
07.11.2026 à 09:18
Incendie de Limoges : de l’« émeutier » au « terroriste », comment les mots construisent une menace politique
Texte intégral (1869 mots)
L’ESSENTIEL
Nommer ne consiste pas seulement à identifier, mais aussi à adopter un point de vue.
Comment les désignations successives des auteurs présumés de l’incendie de Limoges, le 17 octobre 2026, ont-elles orienté la lecture des faits ?
L’analyse d’un corpus de discours médiatiques permet d’interroger les processus de circulation et de transformation des discours publics.
« Hordes de sauvages », « base arrière », « camps d’entraînement terroristes » : depuis l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges, survenu le 17 octobre 2026 en marge de mobilisations sociales, les désignations des auteurs présumés des violences et les accusations concernant leur organisation se multiplient.
Plusieurs responsables politiques mettent en cause l’ultragauche et désignent le plateau de Millevaches, territoire rural du Limousin, comme un possible lieu de repli ou de préparation des violences.
À partir de déclarations publiques et d’articles de presse publiés entre le 17 et le 27 octobre, observons comment les mots employés et leur circulation contribuent à transformer un événement local en symbole d’une menace politique plus générale.
Nommer les violences, désigner leurs auteurs
« Émeutiers », « casseurs », « assaillants », « militants d’ultragauche » : ces désignations ne sont pas interchangeables. Les trois premières renvoient aux actes ou aux rôles attribués aux protagonistes ; la dernière introduit une appartenance politique, réelle ou supposée. Comme l’a montré Paul Siblot dans ses travaux sur la nomination, nommer ne consiste pas seulement à identifier, mais aussi à adopter un point de vue. Chaque terme oriente ainsi l’interprétation de l’événement.
Dans un communiqué du 17 octobre, le maire de Limoges, Guillaume Guérin, évoque des individus « issus ou manipulés par l’ultragauche ». Le « ou » distingue deux possibilités, l’appartenance et l’influence, tout en conservant la même explication politique. Le lendemain, dans le Monde, il affirme : « L’ultragauche a organisé la logistique. » L’attribution de responsabilité dans l’organisation des violences devient ainsi explicite.
La presse ne reprend cependant pas toujours ces qualifications à son compte. La Montagne, dans son édition du 22 octobre, s’interroge : « Était-ce vraiment une opération coordonnée ? », « Le plateau de Millevaches, base arrière de l’"ultragauche" ? » Le journal souligne également que « les militants comme les assaillants n’étaient pas tous reconnaissables ». La forme interrogative marque une distance énonciative, tout en contribuant à faire circuler les hypothèses discutées.
De la « horde » à la « guerre civile » : les mots de la menace
Au-delà de la désignation des protagonistes, la condamnation des violences mobilise un lexique particulièrement chargé. Le préfet de la Haute-Vienne évoque des comportements relevant de la « sauvagerie » et de la « barbarie », tandis que le maire de Limoges Guillaume Guérin parle de « hordes de sauvages ».
La distinction importe : qualifier des comportements de « sauvages » ne revient pas exactement à désigner leurs auteurs comme des « sauvages ». Le terme « horde » suggère une masse humaine indifférenciée et menaçante, tandis que « sauvages » réactive une opposition ancienne entre civilisation et barbarie. Ces désignations ne sont pas seulement présentes dans les discours politiques : elles peuvent aussi être prises en charge par la narration journalistique. Le Figaro emploie ainsi les expressions « meute » et « horde violente »
D’autres désignations empruntent au vocabulaire militaire. Un représentant du syndicat Alliance parle de « groupes paramilitaires », tandis qu’un pompier décrit des scènes de « guerre » et de « guérilla urbaine ».
À ces images s’ajoutent celles de la maladie et de sa propagation. En 2022, l’ancien député Jean-Baptiste Moreau décrivait une « ultragauche néofasciste » susceptible de « s’enkyster », de « parasiter » et de « métastaser » sur le plateau « tel un cancer », selon des propos rappelés par le Figaro le 21 octobre 2026. Le maire de Cannes David Lisnard dénonce, quant à lui, ceux qui laissent « cette gangrène prospérer ».
Ces images ne prennent toutefois pas le même sens selon les situations d’énonciation : le vocabulaire guerrier peut traduire l’expérience d’un secouriste ou suggérer, dans un discours politique, une menace organisée.
Cette représentation de la menace prend une autre dimension lorsque Guillaume Guérin, dans un entretien accordé à Die Zeit le 22 octobre, dont une traduction est rapportée par Facto !, estime que « le terme de “guérilla” est peut-être même insuffisant » et évoque « plutôt une guerre civile ». Or, une guérilla désigne une forme de combat, tandis qu’une guerre civile suppose un conflit armé interne d’une tout autre ampleur. Cette reformulation change l’échelle à laquelle l’événement est interprété.
Le plateau de Millevaches, territoire de la menace ?
Le 21 octobre, le Figaro présente le plateau de Millevaches comme une « base arrière » de l’ultragauche. Bartolomé Lenoir, député de la Creuse, affirme :
« Ils se planquent sur le plateau de Millevaches, et c’est une base arrière. C’est une évidence. »
« Se planquent » suggère la dissimulation ; « base arrière » transforme un espace rural en infrastructure combattante supposée. « C’est une évidence » présente comme acquis ce qui reste à démontrer.
Dans un autre article du Figaro, Guillaume Guérin parle d’un « élevage de l’ultragauche ». La métaphore suggère que le territoire serait non seulement un lieu de repli, mais aussi un espace de formation et de développement de la menace.
Dès mars 2023, le Populaire du Centre s’interrogeait : « Le plateau de Millevaches, base arrière de l’ultragauche : fantasme ou réalité ? ». Cette reprise d’une désignation ancienne illustre la mémoire discursive, notion développée par Sophie Moirand pour décrire la réactivation de formulations et de représentations antérieures.
Sa répétition ne suffit pourtant pas à la valider. Le Figaro du 21 octobre précisait qu’aucun lien avec le plateau n’était alors établi pour un suspect interpellé. Le 26 octobre, Valeurs actuelles rapporte que deux personnes mises en examen ont des attaches avec le secteur. Ces éléments nouveaux ne démontrent ni l’existence de camps d’entraînement terroristes ni une responsabilité collective des milieux militants locaux.
La territorialisation des soupçons est contestée. Dans une tribune publiée le 23 octobre dans le Monde, des élus du plateau dénoncent les « amalgames » et les « caricatures » visant leur territoire.
« Camps d’entraînement terroristes » : affirmer et présupposer
La désignation du plateau comme « base arrière » prend une portée supplémentaire lorsque David Lisnard affirme, le 19 octobre, sur TF1 : « Il y a des camps d’entraînement terroristes sur le plateau des Millevaches. » Le lendemain, sur RTL, il demande : « Comment on peut accepter d’avoir des camps qui sont des camps d’entraînement terroristes […] ? »
Ces formulations illustrent la prise en charge énonciative étudiée par Alain Rabatel. « Il y a » pose l’existence des camps comme un fait. La question du lendemain la présuppose : elle porte sur leur tolérance par les autorités, non sur leur réalité.
Le terme « terroristes » opère un changement de qualification supplémentaire. Pour le justifier, David Lisnard propose sa propre définition : « C’est imposer sa volonté politique par la terreur. » Cette définition politique ne se confond cependant pas avec une qualification judiciaire.
Les médias ne sont pas de simples relais de ces déclarations. Le 20 octobre, Libération titre que David Lisnard « fantasme » sur des camps d’entraînement dans le Limousin. Ce verbe constitue lui-même une qualification évaluative, qui conteste l’accusation.
Le 21 octobre, TF1 Info examine ces affirmations. Le 24 octobre, le Monde rapporte qu’aucun camp d’entraînement n’a été détecté sur le plateau. Les mises en examen du 23 octobre ne retiennent pas de qualification terroriste.
La force affirmative d’une accusation ne doit donc pas être confondue avec sa valeur de preuve. Le rapprochement entre « base arrière » et « camps d’entraînement » construit néanmoins un scénario dans lequel le plateau serait le lieu de la préparation et Limoges celui du passage à l’acte.
L’analyse des discours ne remplace pas l’enquête sur les faits : elle examine comment les événements sont désignés et interprétés, parfois avant même que les responsabilités soient établies. Ainsi, dans le cas du plateau de Millevaches, la réactivation d’une réputation ancienne peut rendre certaines accusations plausibles. Mais cette plausibilité discursive ne saurait tenir lieu de preuve.
Carine Duteil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.