07.11.2026 à 11:04
Midterms 2026 : le populisme à l'épreuve de la démocratie
Texte intégral (1833 mots)
Les élections de mi-mandat se sont soldées par un sérieux revers pour le parti républicain. La politologue Élisa Chelle, auteure de La démocratie à l'épreuve du populisme : les leçons du trumpisme (Odile Jacob, 2025), analyse les recompositions ayant contribué à cette victoire démocrate, ainsi que les limites du populisme au sein même de la démocratie américaine.
The Conversation : Ces midterms peuvent-elles être considérées comme un référendum anti-Trump ?
Élisa Chelle : En partie, oui. Les enquêtes montrent que 40 à 50 % des électeurs se sont déplacés avant tout pour voter contre Donald Trump. Une proportion à peu près équivalente a voté indépendamment de lui, tandis que le reste s'est plutôt mobilisé pour le soutenir. Cette dimension anti-Trump s'est aussi traduite par une participation inhabituelle pour des élections de mi-mandat : 49,4 %, contre 30 à 40 % habituellement. Il y a donc eu une mobilisation supplémentaire dans les urnes, notamment à travers le vote anticipé, qui a bénéficié aux démocrates. Six millions de leurs électeurs avaient boudé les bureaux de vote à la présidentielle de 2024. Le style de Trump et la conjoncture actuelle les ont remobilisés.
Pour Trump, cette défaite est d'autant plus coûteuse qu'il avait personnellement placé ces élections sur le terrain plébiscitaire. Il avait fait de sa victoire de 2024 dans les six États pivots qu'il avait perdus en 2020 un véritable titre de légitimité. Or les midterms constituent traditionnellement un moment où le mandat électoral du président s'effrite. Cette fois, il perd les deux Chambres, ce que l'on n'avait plus vu depuis George W. Bush en 2006. Pour un président qui cherche à incarner personnellement le pouvoir et la volonté du peuple, le revers est particulièrement sensible.
Au-delà du rejet de Trump, qu'est-ce qui a motivé le vote ?
É. C. : La politique économique me paraît prédominante. La corruption a été évoquée, notamment dans certaines élections locales, mais elle ne constitue pas le facteur majeur. Les élections de mi-mandat sont nationalisées, mais il faut aussi examiner les configurations locales et les candidats. Au Texas, par exemple, la victoire de James Talarico est aussi la défaite de Ken Paxton, candidat traînant des dossiers de corruption imposé par Trump contre l'establishment républicain local.
Il reste que les questions socio-économiques touchent les électeurs de manière transversale, qu'il s'agisse des indépendants, des indécis ou des agriculteurs. Dans les États ruraux, l'inflation a directement affecté la vie quotidienne et l'activité économique.
Trump avait fait de grandes promesses, dans un style maximaliste typique du populisme. Or les Américains ont vu augmenter le coût des carburants, de l'alimentation et du logement. La hausse des taux d'intérêt rend également l'accès à la propriété plus difficile. Aux États-Unis, où les amortisseurs de l'État social sont beaucoup moins importants qu'en Europe, la sécurité matérielle des individus, leur capacité à nourrir leur famille, à se soigner ou à préparer leur retraite dépendent beaucoup plus directement de la santé de l'économie et du marché.
Vous soulignez un autre facteur, moins souvent évoqué : les migrations intérieures provoquées par le coût de la vie. Quel rôle ont-elles joué dans la recomposition de la carte électorale ?
É. C. : Environ quatre millions d'Américains ont quitté de grands États démocrates depuis le Covid. Sous la pression de prix immobiliers et de taux d'imposition élevés, ils partent des centres urbains de la Californie, de l'Illinois, de New York ou du Massachusetts pour s'installer dans les banlieues ou dans les États ruraux, plus abordables.
Les États-Unis sont un pays fédéral où une partie de la fiscalité dépend des États et des collectivités. La mobilité y est très importante : on peut déménager à plusieurs milliers de kilomètres tout en restant dans le même pays et le même ensemble culturel. Avec le développement du télétravail depuis le Covid, certains actifs ont une moindre pression à vivre dans l'État dans lequel se situent leurs employeurs, qui ont eux-mêmes dû fermer des bureaux en raison de coûts trop élevés.
Leurs destinations sont souvent des États républicains, moins densément peuplés et où les prix et la fiscalité sont plus avantageux. Ces nouveaux arrivants ne changent pas leurs préférences politiques en déménageant. On voit ainsi apparaître des États rouges (républicains) avec des enclaves bleues (démocrates). Le Texas en est un exemple : Austin, ville universitaire, constitue une enclave démocrate dans un État très conservateur. Les équilibres électoraux évoluent et l'image de certains États qui seraient solidement républicains se nuance.
C'est un phénomène important, encore peu cité, même s'il n'est évidemment pas le seul facteur. L'offre électorale et les profils des candidats comptent également.
Justement, les candidats démocrates ont parfois semblé plus proches des préoccupations quotidiennes des électeurs que leurs adversaires républicains. Comment l'expliquez-vous ?
É. C. : Donald Trump a lui-même gagné en son temps en se présentant comme un outsider, un entrepreneur qui n'appartenait pas au sérail politique. Mais il a longtemps eu des difficultés à constituer un réseau étoffé de responsables politiques et administratifs qu'il pouvait nommer à des postes clés. Pour ces midterms, il a beaucoup pesé sur les primaires républicaines afin d'imposer des candidats dont il privilégiait la loyauté personnelle, sans que ceux-ci soient nécessairement les mieux placés pour l'emporter. Gagner une primaire n'est pas gagner une élection.
Il y a eu plusieurs erreurs de casting. Dans le Michigan, par exemple, le candidat républicain, très aligné sur Trump, défendait les droits de douane et sa politique militaire, alors que ces orientations pouvaient difficilement convaincre les électeurs d'un État industriel particulièrement exposé aux conséquences économiques des tarifs douaniers et de la situation en Iran. Dans les circonscriptions où il était clair que la victoire se jouerait à peu de chose, les candidats républicains ont d'ailleurs souvent tenté de prendre leurs distances avec Trump, sans pouvoir rompre complètement avec sa base MAGA.
Du côté démocrate, on a davantage joué la carte du renouvellement générationnel et professionnel. Beaucoup de candidats victorieux sont des démocrates centristes, qui ont exercé une activité civile et peuvent donner le sentiment d'être au contact des préoccupations de la population. Ils apparaissent crédibles parce qu'ils ne viennent pas exclusivement de l'univers de la politique professionnelle.
Les démocrates classés très à gauche, ceux qu'on appelle les progressistes dans la typologie habituelle, ont également réalisé des percées. Cela signifie-t-il que le parti a trouvé un nouveau discours autour des questions sociales ?
É. C. : Il est vrai que l'aile gauche du parti démocrate a remporté quelques sièges à la Chambre des représentants et au Sénat. Il est intéressant de noter que, durant leurs campagnes respectives, ces candidats ont surtout insisté sur le coût de la vie, dans la foulée de la campagne municipale victorieuse de Zohran Mamdani à New York l'année dernière.
Il existe au sein du parti une tension entre les préoccupations matérielles – le pouvoir d'achat, le logement, les conditions de vie – et les enjeux postmatériels, comme la défense des minorités ou le climat. Pour ces élections, les démocrates, de gauche comme du centre, ont su s'aligner sur la question du coût de la vie, en mettant provisoirement de côté leurs divergences idéologiques.
Que peut-on attendre des deux dernières années du mandat Trump, à présent que les démocrates sont maîtres des deux Chambres ?
É. C. : Les Congrès américains sont généralement moins productifs et plus conflictuels après les élections de mi-mandat. Les démocrates vont notamment tenter de relancer des enquêtes parlementaires sur l'affaire Epstein, la corruption et l'enrichissement personnel de Trump, notamment à travers les cryptomonnaies.
Pour autant, une destitution de Trump paraît hors de portée : il faudrait réunir une majorité des deux tiers au Sénat, et de toute façon, la procédure aboutirait à son remplacement par son vice-président J. D. Vance, ce à quoi les démocrates n'ont pas grand intérêt.
Enfin, le président conserve d'importantes prérogatives : les décrets présidentiels, le droit de veto, le droit de grâce, une partie des droits de douane et une grande latitude en politique étrangère. Avec une Cour suprême à majorité conservatrice, il pourra continuer à s'appuyer sur une conception extensive des pouvoirs de l'exécutif et sur l'appareil administratif.
Les démocrates chercheront à défaire une partie de son héritage, mais ils devront aussi faire attention à ne pas transformer l'instrument judiciaire en instrument de revanche politique, ce qu'ils ont précisément reproché à Trump. On peut donc s'attendre à deux années particulièrement conflictuelles. Le paradoxe, c'est que, maintenant qu'ils ont les deux Chambres, les démocrates devront eux aussi assumer un bilan au moment de la présidentielle de 2028. La question sera alors de savoir à qui imputer la situation économique et militaire du pays à l'approche des prochaines élections, dont le top départ a été officieusement lancé avec ces midterms.
Propos recueillis par Grégory Rayko.
Élisa Chelle a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.
07.11.2026 à 10:29
Les centres de données créent-ils vraiment des emplois ? Ce que révèle l’étude de 1 584 sites
Texte intégral (2232 mots)
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, l’ouverture d’un centre de données s’accompagne en moyenne de 1 000 à 1 300 emplois locaux supplémentaires hors construction.
Dans les comtés américains étudiés, ces emplois mettent trois à cinq ans à apparaître et relèvent surtout des secteurs au service des data centers.
À l’inverse, l’étude ne trouve guère de hausse d’emploi dans la restauration, le commerce et les services de proximité.
Construire un data center exige des investissements colossaux : terrain, bâtiments, matériel informatique et infrastructures électriques. Pourtant, une fois en service, ces installations n’emploient en général que quelques dizaines de personnes, par exemple des techniciens informatiques, des ingénieurs ou des agents de sécurité. Alors que des milliards de dollars sont investis dans de nouveaux data centers partout aux États-Unis, les territoires concernés se demandent ce qu’ils y gagneront.
Ce scepticisme quant aux retombées locales nourrit une opposition croissante à leur construction, de l’Ohio au Texas. Cette fronde a contribué à retarder ou à faire annuler des projets de data centers d’une valeur de 156 milliards de dollars (environ 139 milliards d’euros) rien qu’en 2025.
Nous sommes enseignants-chercheurs spécialistes de l’immobilier et de l’économie urbaine, et nous étudions notamment la façon dont les grands investissements réalisés dans un territoire façonnent son économie. Nous avons donc voulu répondre à une question au cœur de ces conflits : les data centers créent-ils réellement des emplois là où ils sont construits ?
Pour le savoir, nous avons travaillé avec quatre collègues sur l’évolution de l’emploi local après l’ouverture d’un data center. Il en ressort que les data centers ouverts entre 2000 et 2023 ont créé en moyenne 1 000 à 1 300 emplois dans les comtés où ils sont implantés. Mais ces emplois, qui se situent hors des data centers et non à l’intérieur, mettent quelques années à apparaître. Ils relèvent surtout des secteurs au service des data centers, et non de la restauration ou du commerce.
Comment les data centers créent des emplois locaux
Au-delà des personnes qu’ils emploient directement, les data centers peuvent créer des emplois d’au moins trois façons.
D’abord, ils peuvent stimuler la demande adressée aux fournisseurs locaux, des sociétés de sécurité qui protègent les sites aux électriciens qui entretiennent les équipements.
Ensuite, leurs salariés et ceux de ces fournisseurs peuvent dépenser davantage sur place, ce qui fait vivre restaurants, magasins et autres services de proximité.
Enfin, les entreprises qui exploitent déjà des data centers peuvent agrandir leurs installations, tandis que d’autres opérateurs peuvent choisir de s’installer à proximité. Dès lors qu’un site dispose de l’électricité, de la fibre et des autres infrastructures nécessaires au fonctionnement d’un data center, de nouveaux investissements peuvent s’en trouver facilités.
Suivre les data centers et l’emploi
Nous avons rassemblé des informations détaillées sur 1 584 data centers ouverts aux États-Unis entre 2000 et 2023. Pour chacun, nous avons relevé l’emplacement, la date d’ouverture et la puissance électrique, un indicateur couramment utilisé pour comparer des installations de tailles différentes. Nous avons ensuite croisé ces données avec les statistiques fédérales sur l’emploi, les salaires et le nombre d’entreprises dans chaque comté.
Mesurer l’effet propre des data centers n’a rien d’évident. Les opérateurs ne choisissent pas leurs sites au hasard. Ils recherchent une alimentation électrique fiable, des raccordements à la fibre, des terrains disponibles et une réglementation locale favorable. Ces territoires sont peut-être déjà en plein essor, si bien que de nouveaux emplois auraient pu y apparaître même sans data center.
Pour en tenir compte, nous avons suivi l’emploi dans les comtés ayant accueilli un data center (comme ceux de Loudoun en Virginie, de Berkeley en Caroline du Sud ou de Morrow dans l’Oregon, entre autres), avant et après sa mise en service. Nous avons ensuite comparé ces trajectoires à celles de comtés similaires qui n’en avaient pas accueilli. Nous avons aussi regardé si les installations les plus grandes se traduisaient par une hausse plus forte de l’emploi.
Des emplois, mais pas tout de suite
Au cours des deux années suivant l’ouverture du premier data center d’un comté, l’emploi hors construction n’évolue guère, d’après nos résultats. Ensuite, il commence à progresser. De trois à cinq ans après l’ouverture, ces comtés comptaient environ 1 000 à 1 300 emplois de plus, hors construction, que des comtés comparables dépourvus de data centers.
Plus l’investissement est important, plus le gain d’emplois l’est aussi. Cinq ans après l’installation d’une nouvelle capacité, chaque mégawatt supplémentaire va de pair avec environ 7,4 emplois locaux de plus, hors construction.
Une partie de ce gain tient toutefois à des agrandissements ultérieurs. Chaque mégawatt installé s’accompagne de 1,7 mégawatt de capacité supplémentaire au cours des années suivantes. Une fois cette croissance ultérieure prise en compte, nos estimations aboutissent à environ 2,7 emplois hors construction par mégawatt de capacité finale. Ainsi, une grande installation de 100 mégawatts irait de pair avec quelque 275 emplois locaux supplémentaires en dehors du data center lui-même.
Des emplois là où on ne les attend pas
La nature des emplois créés aide à comprendre ce qui se passe.
Les créations d’emplois se concentrent dans le transport et l’entreposage, les services professionnels et techniques, ainsi que l’immobilier. Ces secteurs peuvent travailler pour les data centers ou bénéficier directement de leur présence, ou des investissements et des infrastructures qu’ils attirent.
À l’inverse, nous n’avons guère trouvé de signes d’une hausse de l’emploi dans la restauration, le commerce et les autres services de proximité.
Nous avons également constaté que de nouveaux investissements dans des data centers sont généralement réalisés par la suite dans le même comté. Le plus souvent, ce sont les entreprises déjà présentes qui agrandissent leurs installations. En général, d’autres sociétés ne viennent pas construire de nouveaux data centers dans la même zone.
L’emploi n’est qu’un des termes de l’équation
Notre étude a ses limites. Elle porte sur des data centers ouverts jusqu’en 2023, avant la vague actuelle de construction d’installations géantes destinées à alimenter l’IA. Les plus grands data centers ne créent pas forcément proportionnellement plus d’emplois, si bien que nos conclusions pourraient ne pas s’appliquer aux plus gros projets d’aujourd’hui.
Par ailleurs, nous nous sommes limités aux créations d’emplois, sans chercher à savoir si les data centers valent ce qu’ils coûtent aux territoires qui les accueillent. Ces installations consomment de grandes quantités d’électricité et d’eau, peuvent être bruyantes et peuvent bénéficier d’allègements fiscaux substantiels de la part des autorités locales et des États. Nous n’avons abordé aucune de ces questions.
Nos résultats montrent bien que les data centers peuvent créer des emplois au-delà du petit nombre de personnes qui travaillent entre leurs murs. Mais cela ne signifie pas que chacun d’eux soit une bonne affaire pour son territoire. Et la question de savoir si ces emplois supplémentaires justifient les coûts reste ouverte.
Simon Buechler reçoit des financements du Real Estate Research Institute (RERI).
Lyndsey Rolheiser reçoit des financements de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) et du Real Estate Research Institute (RERI).
07.11.2026 à 09:18
Incendie de Limoges : de l’« émeutier » au « terroriste », comment les mots construisent une menace politique
Texte intégral (1869 mots)
L’ESSENTIEL
Nommer ne consiste pas seulement à identifier, mais aussi à adopter un point de vue.
Comment les désignations successives des auteurs présumés de l’incendie de Limoges, le 17 octobre 2026, ont-elles orienté la lecture des faits ?
L’analyse d’un corpus de discours médiatiques permet d’interroger les processus de circulation et de transformation des discours publics.
« Hordes de sauvages », « base arrière », « camps d’entraînement terroristes » : depuis l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges, survenu le 17 octobre 2026 en marge de mobilisations sociales, les désignations des auteurs présumés des violences et les accusations concernant leur organisation se multiplient.
Plusieurs responsables politiques mettent en cause l’ultragauche et désignent le plateau de Millevaches, territoire rural du Limousin, comme un possible lieu de repli ou de préparation des violences.
À partir de déclarations publiques et d’articles de presse publiés entre le 17 et le 27 octobre, observons comment les mots employés et leur circulation contribuent à transformer un événement local en symbole d’une menace politique plus générale.
Nommer les violences, désigner leurs auteurs
« Émeutiers », « casseurs », « assaillants », « militants d’ultragauche » : ces désignations ne sont pas interchangeables. Les trois premières renvoient aux actes ou aux rôles attribués aux protagonistes ; la dernière introduit une appartenance politique, réelle ou supposée. Comme l’a montré Paul Siblot dans ses travaux sur la nomination, nommer ne consiste pas seulement à identifier, mais aussi à adopter un point de vue. Chaque terme oriente ainsi l’interprétation de l’événement.
Dans un communiqué du 17 octobre, le maire de Limoges, Guillaume Guérin, évoque des individus « issus ou manipulés par l’ultragauche ». Le « ou » distingue deux possibilités, l’appartenance et l’influence, tout en conservant la même explication politique. Le lendemain, dans le Monde, il affirme : « L’ultragauche a organisé la logistique. » L’attribution de responsabilité dans l’organisation des violences devient ainsi explicite.
La presse ne reprend cependant pas toujours ces qualifications à son compte. La Montagne, dans son édition du 22 octobre, s’interroge : « Était-ce vraiment une opération coordonnée ? », « Le plateau de Millevaches, base arrière de l’"ultragauche" ? » Le journal souligne également que « les militants comme les assaillants n’étaient pas tous reconnaissables ». La forme interrogative marque une distance énonciative, tout en contribuant à faire circuler les hypothèses discutées.
De la « horde » à la « guerre civile » : les mots de la menace
Au-delà de la désignation des protagonistes, la condamnation des violences mobilise un lexique particulièrement chargé. Le préfet de la Haute-Vienne évoque des comportements relevant de la « sauvagerie » et de la « barbarie », tandis que le maire de Limoges Guillaume Guérin parle de « hordes de sauvages ».
La distinction importe : qualifier des comportements de « sauvages » ne revient pas exactement à désigner leurs auteurs comme des « sauvages ». Le terme « horde » suggère une masse humaine indifférenciée et menaçante, tandis que « sauvages » réactive une opposition ancienne entre civilisation et barbarie. Ces désignations ne sont pas seulement présentes dans les discours politiques : elles peuvent aussi être prises en charge par la narration journalistique. Le Figaro emploie ainsi les expressions « meute » et « horde violente »
D’autres désignations empruntent au vocabulaire militaire. Un représentant du syndicat Alliance parle de « groupes paramilitaires », tandis qu’un pompier décrit des scènes de « guerre » et de « guérilla urbaine ».
À ces images s’ajoutent celles de la maladie et de sa propagation. En 2022, l’ancien député Jean-Baptiste Moreau décrivait une « ultragauche néofasciste » susceptible de « s’enkyster », de « parasiter » et de « métastaser » sur le plateau « tel un cancer », selon des propos rappelés par le Figaro le 21 octobre 2026. Le maire de Cannes David Lisnard dénonce, quant à lui, ceux qui laissent « cette gangrène prospérer ».
Ces images ne prennent toutefois pas le même sens selon les situations d’énonciation : le vocabulaire guerrier peut traduire l’expérience d’un secouriste ou suggérer, dans un discours politique, une menace organisée.
Cette représentation de la menace prend une autre dimension lorsque Guillaume Guérin, dans un entretien accordé à Die Zeit le 22 octobre, dont une traduction est rapportée par Facto !, estime que « le terme de “guérilla” est peut-être même insuffisant » et évoque « plutôt une guerre civile ». Or, une guérilla désigne une forme de combat, tandis qu’une guerre civile suppose un conflit armé interne d’une tout autre ampleur. Cette reformulation change l’échelle à laquelle l’événement est interprété.
Le plateau de Millevaches, territoire de la menace ?
Le 21 octobre, le Figaro présente le plateau de Millevaches comme une « base arrière » de l’ultragauche. Bartolomé Lenoir, député de la Creuse, affirme :
« Ils se planquent sur le plateau de Millevaches, et c’est une base arrière. C’est une évidence. »
« Se planquent » suggère la dissimulation ; « base arrière » transforme un espace rural en infrastructure combattante supposée. « C’est une évidence » présente comme acquis ce qui reste à démontrer.
Dans un autre article du Figaro, Guillaume Guérin parle d’un « élevage de l’ultragauche ». La métaphore suggère que le territoire serait non seulement un lieu de repli, mais aussi un espace de formation et de développement de la menace.
Dès mars 2023, le Populaire du Centre s’interrogeait : « Le plateau de Millevaches, base arrière de l’ultragauche : fantasme ou réalité ? ». Cette reprise d’une désignation ancienne illustre la mémoire discursive, notion développée par Sophie Moirand pour décrire la réactivation de formulations et de représentations antérieures.
Sa répétition ne suffit pourtant pas à la valider. Le Figaro du 21 octobre précisait qu’aucun lien avec le plateau n’était alors établi pour un suspect interpellé. Le 26 octobre, Valeurs actuelles rapporte que deux personnes mises en examen ont des attaches avec le secteur. Ces éléments nouveaux ne démontrent ni l’existence de camps d’entraînement terroristes ni une responsabilité collective des milieux militants locaux.
La territorialisation des soupçons est contestée. Dans une tribune publiée le 23 octobre dans le Monde, des élus du plateau dénoncent les « amalgames » et les « caricatures » visant leur territoire.
« Camps d’entraînement terroristes » : affirmer et présupposer
La désignation du plateau comme « base arrière » prend une portée supplémentaire lorsque David Lisnard affirme, le 19 octobre, sur TF1 : « Il y a des camps d’entraînement terroristes sur le plateau des Millevaches. » Le lendemain, sur RTL, il demande : « Comment on peut accepter d’avoir des camps qui sont des camps d’entraînement terroristes […] ? »
Ces formulations illustrent la prise en charge énonciative étudiée par Alain Rabatel. « Il y a » pose l’existence des camps comme un fait. La question du lendemain la présuppose : elle porte sur leur tolérance par les autorités, non sur leur réalité.
Le terme « terroristes » opère un changement de qualification supplémentaire. Pour le justifier, David Lisnard propose sa propre définition : « C’est imposer sa volonté politique par la terreur. » Cette définition politique ne se confond cependant pas avec une qualification judiciaire.
Les médias ne sont pas de simples relais de ces déclarations. Le 20 octobre, Libération titre que David Lisnard « fantasme » sur des camps d’entraînement dans le Limousin. Ce verbe constitue lui-même une qualification évaluative, qui conteste l’accusation.
Le 21 octobre, TF1 Info examine ces affirmations. Le 24 octobre, le Monde rapporte qu’aucun camp d’entraînement n’a été détecté sur le plateau. Les mises en examen du 23 octobre ne retiennent pas de qualification terroriste.
La force affirmative d’une accusation ne doit donc pas être confondue avec sa valeur de preuve. Le rapprochement entre « base arrière » et « camps d’entraînement » construit néanmoins un scénario dans lequel le plateau serait le lieu de la préparation et Limoges celui du passage à l’acte.
L’analyse des discours ne remplace pas l’enquête sur les faits : elle examine comment les événements sont désignés et interprétés, parfois avant même que les responsabilités soient établies. Ainsi, dans le cas du plateau de Millevaches, la réactivation d’une réputation ancienne peut rendre certaines accusations plausibles. Mais cette plausibilité discursive ne saurait tenir lieu de preuve.
Carine Duteil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.11.2026 à 09:17
Que disent les données de la réalité de la mondialisation et de son évolution ?
Texte intégral (3093 mots)
L’ESSENTIEL
La mondialisation apparaît comme une évidence, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le critique.
Les débats sur le sujet s’appuient rarement sur les données publiées qui laissent voir une réalité plus nuancée et plus contrastée que bien des jugements à l’emporte-pièce.
À l’heure où la démondialisation est évoquée, il est essentiel de s’appuyer sur des données fiables, observées sur une certaine durée. Pour sortir des impressions plus ou moins fondées.
On débat beaucoup de la mondialisation, de ses effets, de ses dégâts, de sa responsabilité dans le trumpisme ou le Brexit, ou de la fin de la mondialisation, qu’elle soit attendue ou crainte. Et ce depuis trois décennies ! En effet, dès le milieu des années 1990, on a pu chercher à l’accuser de beaucoup de maux, on a pu chercher à la défendre, ou à la réorienter, et, depuis, à intervalles réguliers, se rejoue ce affrontement.
Or l’une des caractéristiques de ces débats est d’avoir souvent entretenu des rapports difficiles avec les données. Un bon exemple est celui du livre à succès de Thomas Friedman, The World is Flat, qui constitue l’une des descriptions les plus tonitruantes de la mondialisation, présentée comme un vaste aplatissement du monde, unifié dorénavant dans tous ses cantons par des circulations de biens, de personnes, de marchandises et d’informations que plus rien n’arrête. Cet ouvrage fourmillait de descriptions hautes en couleur, de perspectives audacieuses et d’intuitions brillantes, mais – et c’est un problème quand il s’agit de parler d’un processus qu’on présente comme nouveau et radicalement transformateur – il était dénué de toute tentative d’évaluation un tant soit peu objectivée.
Des globalivernes ?
Ce que décrivait Friedman, était-ce si massif, si nouveau, si rapide, ou bien cédait-il, comme l’affirma Pankaj Ghemawat en 2011 dans Globalization 3.0, à la tentation des « globalivernes et de la « technotranse, faute d’avoir réellement essayé de mesurer la mondialisation ?
De la même manière, mais affectés en quelque sorte du signe inverse, certains ouvrages récents, qui diagnostiquent la fin de la mondialisation, ou la prédisent à courte échéance, souffrent d’une même absence de données discutables et comparables. Elizabeth Braw, dans Goodbye Globalization, un livre qui a fait grand bruit, peut décrire la fin de la mondialisation comme déjà bien engagée, en s’appuyant, pour l’affirmer, essentiellement sur des entretiens au long cours avec des acteurs déçus du processus, au risque de ce fait de ne décrire que leur sentiment d’échec, et pas une réalité. Guillaume Vuillemey, professeur de finance à HEC, ne fait rien d’autre dans son dernier livre, le Temps de la démondalisation : il affirme immédiatement que la démondialisation a commencé (et pour de bonnes raisons, selon lui), mais il ne prend pas la peine d’étayer son diagnostic (pourtant crucial pour sa démonstration postérieure) par la moindre donnée, n’évoquant en deux mots que quelques considérations sur les relocalisations d’usines et les circuits courts.
À lire aussi : Allons-nous vers une « corridorisation » du monde ?
Convenons-en : les données, si l’on entend par là des phénomènes empiriques qui peuvent être isolés pour appuyer des descriptions du monde de nature scientifique, dans le domaine des sciences sociales, ne sont pas nécessairement quantifiables et exprimées sous forme de chiffres. Des entretiens, des observations, des immersions ethnographiques peuvent permettre de constituer des données précieuses, et elles représentent une part essentielle du fondement scientifique des sciences sociales de notre temps.
Une publication massive
Mais le terme de mondialisation, qui s’inscrit dans une tension entre un état (notre monde est mondialisé, au sens où le monde entier ne ferait qu’un, comme corps économique, politique, social ou culturel) et un processus (notre monde est en train de se mondialiser, de devenir un, depuis un temps t et vers un horizon t(x)), rend particulièrement crucial de s’appuyer notamment sur des données objectivables, susceptibles de décrire clairement son intensité comme sa dynamique. Faute de quoi on pourra beaucoup parler des effets de la mondialisation, ou de ceux de la démondialisation, sans jamais être capable d’établir si elle a vraiment (eu) lieu…
C’est pour cette raison que des efforts tout particuliers ont été faits pour mettre en chiffre la mondialisation et s’appuyer sur des données précises, comparables et discutables. Pankaj Ghemawat, que j’ai déjà évoqué plus haut, et quelques-uns de ses collègues de la Stern School of Business de New York University, par exemple, ont créé, en 2011, avec le soutien de l’entreprise de transport DHL, un index annuel d’évaluation de la globalisation : le DHL Global Connectedness Index, qui est gratuitement accessible en ligne.
Il s’agit d’une publication massive, de plus de 300 pages, dont 120 pages consacrées à des thèmes transversaux classiques de l’étude de la mondialisation, les échanges de biens, de personnes, de capitaux et d’informations dans le monde, qui font l’objet d’une étude quantitative serrée et d’une interprétation problématisée : la part du commerce international dans le PIB mondial, cette part dans le commerce de chaque pays, celle des investissements étrangers et nationaux, la proportion des brevets déposés par des étrangers, l’importance des paiements liés au droit d’auteur international rapporté au PIB, le nombre d’étapes impliquant un franchissement de frontières dans les chaînes de valeur industrielles, le nombre moyen de kilomètres parcourus par les flux internationaux, la proportion des étudiants étrangers dans le monde, la part moyenne des échanges réalisés avec des pays géopolitiquement proches…
Une triple perspective
Ce sont autant de marqueurs, quantifiables, qui sont élaborés, détaillés, compilés et mis en graphique, dans la triple perspective :
d’évaluer l’intensité de la mondialisation dans l’ensemble du monde et dans chaque pays,
de comprendre la part des différents types d’échanges dans cette mondialisation,
de restituer leur évolution dans le temps, au moins depuis les débuts de l’index.
Ce sont plus de 9 millions de data points qui sont mobilisés pour réaliser ce portrait statistique et dynamique de la mondialisation, non sans insister, à de nombreuses reprises dans le rapport, sur la fragilité de certains indicateurs, sur les limites de certaines collectes de données et sur les biais potentiels de ce genre d’exercice, comme, par exemple, sur la difficulté de mesurer correctement une donnée aussi importante, pour le débat public, que les flux internationaux de capitaux alimentés par les entreprises multinationales.
Le DHL Global Connectedness Index (DHL-GCI) n’est évidemment pas le seul de ces indicateurs, de ces tentatives d’évaluer – notamment de manière quantitative, en mobilisant d’énormes quantités de « données » aussi soigneusement construites et réfléchies que possible, la réalité de ce qu’on appelle mondialisation, de façon que le débat public sur sa pertinence, son rythme, sa responsabilité ou sa mort supposée soit un tant soit peu éclairé. Le KOF Globalization Index de l’École polytechnique fédérale de Zurich, le Maastricht Globalization Index (MGI) de l’Université de Maastricht, d’orientation plus sociologique, parmi d’autres, propose des compilations comparables de données et leurs mises en perspective plus ou moins critiques.
Des flux globalement stables
Ces statistiques, ces calculs et leur mise en forme servent, dans le DHL-GCI, à participer aux débats publics sur la mondialisation. Les responsables du rapport mettent ainsi en avant que :
contrairement aux discours ambiants sur la démondialisation, les flux internationaux sont restés stables depuis 2022, une année où ils avaient atteint leurs plus hauts depuis 2011, du moins dans la série de données du DHL-CGI. Les flux commerciaux sont en lente hausse, les flux de capitaux et de capitaux plutôt stables, et les circulations de personnes ont retrouvé leur pic relatif d’avant Covid ;
si un découplage entre la Chine et les États-Unis est toujours en cours, depuis 2016, tendant à réduire les flux entre les deux pôles de la Chinamérique qui s’était construite depuis les années 1990, ce découplage s’accompagne en réalité d’une redistribution de ces flux sur des pays tiers, et pas seulement, et de loin, des alliés géopolitiques traditionnels, ce qui relativise l’idée d’une rebipolarisation du monde ;
l’évolution récente de la mondialisation n’est pas non plus à la régionalisation. Au contraire, puisque la distance moyenne des échanges commerciaux et des investissements directs à l’étranger rejoint des maxima atteint à la fin des années 2010, avant le choc du Covid et la guerre en Ukraine.
La vraie fausse régionalisation
Pourtant, le plus intéressant du DHL-CGI est ailleurs. Ce n’est pas tant par ses réponses directes aux questions imposées par le débat public sur la mondialisation qu’il est percutant que par tout ce qu’il permet de dire de la mondialisation et qui n’est pour l’essentiel même pas imaginé par le sens commun politique et économique.
Partons pour cela du dernier point précédent, la question de la régionalisation comme dynamique actuelle de la mondialisation et symptôme de son déclin. Le DHL-GCI répond bien que cette régionalisation ne s’accroît pas, mais surtout il établit qu’elle est une composante fondamentale de la mondialisation contemporaine, depuis longtemps, et qu’en réalité donc la mondialisation n’est pas incompatible avec la régionalisation, bien au contraire.
Plus contre-intuitif encore : la leçon la plus essentielle du DHL-CGI, et ce depuis sa création au début des années 2010, est de démontrer que notre monde n’est pas vraiment mondialisé, si on entend par là que les frontières y auraient pour l’essentiel disparu, que tout le monde sur cette terre serait de facto en contact avec tout le monde, ou à peu près, et que nous constituerions dorénavant une seule économie, ou une seule société.
La mondialisation ? Peut mieux faire !
Le DHL-CGI propose un indice synthétique de mondialité, calculé à partir de la synthèse de toutes les évaluations qu’il réalise, domaine par domaine, secteur par secteur, de l’intensité de mondialisation dans ces activités. Cet indice, calculé sur une base 100, comme un pourcentage, assez stable depuis 2011, même si en lente augmentation, montre que notre monde est mondialisé à peu près à la hauteur de 25 %.
Cela signifie, pour simplifier, qu’à peu près un quart des activités humaines de notre époque s’inscrit dans la mondialisation. Ce qui signifie aussi, donc, et surtout que 75 % n’en relève pas. Notre monde, notre économie, nos échanges d’informations, nos achats et nos ventes, nos investissements, sont en réalité bien plus (trois fois plus, en moyenne) largement enchâssés dans le cadre national que liés à des acteurs, des institutions, des biens et des dynamiques situés à l’étranger.
La représentation la plus frappante de ce caractère foncièrement national de notre monde est donnée à travers une série de diagrammes publiée à la pag 45 du rapport, et qui porte sur la part relative de l’international dans les différents secteurs d’activité retenus comme significatifs par les auteurs.
Dans tous les domaines, notre monde reste majoritairement national. Dans presque tous les domaines, il reste national pour les deux tiers des activités, et souvent à plus de 80 %, comme pour le tourisme international ou les sources d’informations. Dans certains domaines cruciaux comme les investissements, les migrations ou la mobilité internationale des étudiants, le taux d’internationalité est nettement inférieur à 10 %, alors que la rumeur publique les place allègrement, à l’intuition, au-dessus des 30 %.
Une réalité « dure » et pourtant occultée
La plus forte leçon du DHL-CGI, c’est donc que notre monde est profondément national. La démonstration est sans appel, et pourtant cette réalité « dure » n’est à peu près jamais évoquée dans les débats publics qui concernent la mondialisation.
Le DHL GCI confirme cette idée d’une mondialisation (très) limitée, d’une semi-globalization, en utilisant une autre forme d’évaluation. En calculant par approximation la distance moyenne que traversent les différents flux internationaux, ils établissent que cette distance est très inférieure à ce qu’elle devrait être dans un monde réellement globalisé.
La distance moyenne entre les différents pays, par paire, tournant autour de 8 500 kilomètres, un monde intégralement globalisé devrait faire apparaître à peu près la même distance moyenne pour l’ensemble des flux d’échange. Or, le DHL-CGI établit que cette distance, si elle a augmenté (faiblement, de l’ordre de 200 kilomètres) depuis le début du XXIᵉ siècle, reste très inférieure, autour de 5 000 kilomètres, au niveau théorique mondialisé, le plus grand décalage concernant le tourisme, les migrations et les investissements directs à l’étranger.
La lecture du DHL-CGI est limpide. Non, la mondialisation n’est pas morte. Non, notre monde n’est pas, concernant les principales circulations internationales, en train de se disloquer et de retourner à l’affrontement entre deux blocs. Non, notre monde n’est pas non plus en cours de régionalisation.
Mais surtout, ces données scrupuleusement construites permettent de renverser la mythologie sur laquelle une bonne partie de ces débats s’appuie directement, l’idée que notre monde serait mondialisé, que les frontières, les distances et les États n’y compteraient plus pour grand-chose, face à l’universalité des flux et à l’immédiateté des interconnexions.
Quand on parle de mondialisation, travailler sur des données quantifiables, à condition bien sûr d’en expliquer les conditions d’élaboration et d’en présenter les limites, permet donc de se donner les moyens de mettre à distance certains biais idéologiques massifs ou certaines platitudes du sens commun qui en réalité closent a priori le périmètre du débat et imposent de se prononcer sur des chimères.
Blaise Wilfert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.11.2026 à 09:15
En Inde, la Gen Z des « cafards » invoque la Constitution et l’héritage d’Ambedkar
Texte intégral (3605 mots)
L’ESSENTIEL
Né au printemps 2026 d’une remarque méprisante du président de la Cour suprême, le mouvement des « cafards » est passé en quelques semaines de la satire numérique à la rue.
Après avoir obtenu la démission du ministre de l’éducation, il s’est engagé dans une nouvelle bataille autour du droit de vote.
Derrière les masques de cafards apparaît surtout une jeunesse qui réinvestit le drapeau indien, la Constitution et la figure de son architecte B. R. Ambedkar pour contester le pouvoir au nom même de la nation.
À Jantar Mantar, au cœur de New Delhi, Sagar ne correspond guère à l’image répandue de l’étudiant contestataire issu des classes moyennes urbaines. Originaire du district très majoritairement rural de Satara, dans l’État du Maharashtra, il a terminé ses études universitaires et préparé des concours de recrutement public. Pourtant, m’explique-t-il en cet été 2026, il a se retrouve à faire un travail manuel et estime que « le gouvernement en est le seul responsable. »
Les fuites de sujets, les examens reportés, les limites d’âge qui se rapprochent, les emplois qui se dérobent : autant de bouleversements qui n’ont rien, à ses yeux, de simples dysfonctionnements administratifs. Ils compromettent le calendrier d’une vie entière : trouver un travail, se marier, soutenir sa famille, accéder enfin à un statut social.
Sagar appartient à cette mobilisation improbable qui s’est baptisée Cockroach Janta Party, le « Parti populaire des cafards ». Malgré son nom, le CJP n’est pas, à ce jour, un parti politique au sens classique, mais un mouvement né d’une insulte retournée contre ceux qui l’avaient proférée.
Quand l’insulte devient emblème
Le 15 mai 2026, le président de la Cour suprême, Surya Kant, s’emporte au cours d’une audience. Il évoque des jeunes n’ayant pas su trouver un emploi correspondant à leurs études et devenus journalistes, activistes ou militants du droit à l’information, et les compare à des « cafards » qui attaqueraient le système. Devant la controverse, il précisera ensuite qu’il ne visait pas la jeunesse indienne dans son ensemble, mais des individus entrés dans certaines professions avec de faux diplômes. La rectification arrive trop tard : le mot a déjà commencé une carrière politique.
Abhijeet Dipke, spécialiste de communication politique âgé de 30 ans, lance alors sur les réseaux sociaux une question simple : que se passerait-il si tous les « cafards » se réunissaient ? La plaisanterie devient plate-forme, puis mouvement. Dans les jours suivants, des millions d’internautes s’en emparent. Le 6 juin, quelques centaines de personnes se retrouvent pour la première fois à Jantar Mantar. La force initiale du CJP tient moins à une doctrine déjà constituée qu’à l’usage de la satire comme forme de dissidence. L’insulte n’est pas seulement réfutée ; elle est reprise, retournée et rendue politiquement habitable.
Le cafard fonctionne parce que l’animal condense plusieurs expériences. Il est celui que l’on écrase, dont on souhaite se débarrasser et celui qui, pourtant, revient. Il convertit en humour une condition sociale de relégation. « Lazy and unemployed », « paresseux et chômeurs », proclame ironiquement le mouvement. L’autodérision permet à toute une génération d’opposer à la culpabilisation individuelle une question politique : que vaut la promesse méritocratique lorsque les diplômes s’accumulent mais que le passage vers un emploi stable devient de plus en plus incertain ?
Derrière les examens, une économie politique de l’attente
La colère s’est cristallisée autour des concours et examens publics. En mai, la fuite des sujets du NEET, l’immense concours national d’entrée en médecine, oblige environ deux millions de candidats à repasser l’épreuve. Mais le scandale résonne bien au-delà des futurs médecins : l’Inde est un pays où l’accès aux emplois publics, aux chemins de fer, aux banques, à la police ou aux administrations repose largement sur des concours extrêmement compétitifs.
Certaines campagnes de recrutement reçoivent plus de mille candidatures pour un poste. Il faut donc éviter une lecture trop simple selon laquelle « tous les jeunes Indiens seraient au chômage ». Les chiffres officiels indiquent au contraire une récente baisse : en 2025, le chômage des 15-29 ans s’établissait à 9,9 %, contre 10,3 % en 2024, mais atteignait encore 13,6 % dans les villes. Le problème se concentre toutefois fortement parmi les jeunes diplômés.
Un rapport de l’OIT et de l’Institute for Human Development estimait qu’en 2022 le chômage atteignait 18,4 % parmi les jeunes ayant au moins terminé le secondaire et 29,1 % parmi les diplômés du supérieur. Même un diplôme prestigieux ne garantit plus mécaniquement la transition attendue vers l’emploi.
Pour les jeunes issus des mondes ruraux, des castes populaires ou de groupes historiquement subalternes, l’enjeu est encore plus élevé. Préparer un concours d’emploi public constitue une stratégie pour éviter le déclassement : la fonction publique offre non seulement salaire, mais aussi sécurité, statut, protection sociale et reconnaissance. L’« aspirant » peut ainsi passer plusieurs années dans un état d’attente, accumulant tentatives, frais de coaching et sacrifices familiaux. Une fuite de sujet n’annule donc pas seulement une épreuve ; elle peut détruire plusieurs années d’investissement social et biographique.
L’historien Bhangya Bhukya rappelle que cette crise intervient au moment même où les groupes historiquement marginalisés sont beaucoup plus nombreux qu’autrefois à accéder à l’enseignement supérieur : l’affaiblissement relatif de l’éducation publique et les difficultés du passage vers l’emploi prennent donc une signification sociale particulière pour des familles dont la mobilité repose précisément sur l’école et le diplôme.
C’est cette profondeur sociale qu’exprime Sagar lorsqu’il relie dans la même phrase concours, limite d’âge, emploi et mariage.
« Là où il y a de l’injustice, il y a Ambedkar »
Une deuxième caractéristique du mouvement est plus inattendue. À Jantar Mantar, les slogans ne se limitent pas aux examens ou au chômage. Des portraits de B. R. Ambedkar — figure majeure de la lutte contre le système des castes et de l’émancipation des intouchables (Dalits), et principal rédacteur de la Constitution de l’Inde indépendante, entrée en vigueur le 26 janvier 1950 — sont brandis aux côtés du drapeau national et d’exemplaires de la Constitution. Sagar insiste sur le caractère composite de la mobilisation : hindous, musulmans, bouddhistes, sikhs et chrétiens s’y retrouvent. Et lorsqu’on lui demande quelle idéologie réunit réellement cette foule, sa réponse tombe immédiatement : « Là où il y a de l’injustice, il y a Ambedkar. »
Cette appropriation n’est pas anodine. Dans l’histoire des mouvements dalits, la Constitution est devenue depuis plusieurs décennies ce que le juriste Anurag Bhaskar appelle une véritable « Constitution d’Ambedkar » : non pas parce qu’Ambedkar l’aurait écrite seul — il présidait le Drafting Committee d’une Assemblée constituante beaucoup plus vaste —, mais parce que les groupes dominés ont fait du texte constitutionnel un instrument de dignité, de reconnaissance et de revendication de droits.
Le sociologue Jatin Mathur observe que l’image d’Ambedkar déborde désormais largement les seuls espaces politiques dalits et fonctionne dans de nombreux mouvements comme une référence à la citoyenneté, aux droits et à la solidarité. Ce déplacement rejoint directement ce que j’observe dans les entretiens : Ambedkar n’est plus nécessairement convoqué comme représentant d’une communauté, mais comme langage possible d’un universel politique.
Lorsque l’écrivain et journaliste Uttam Kamble, que j’interroge quelques semaines après les mobilisations, demande pourquoi tant de jeunes portaient le portrait d’Ambedkar et la Constitution, il formule la question de manière provocatrice : « Étaient-ils tous intouchables ? Sont-ils tous dalits ? » Non, répond-il : ils sont citoyens. Pour lui, Ambedkar cesse ici d’être une mémoire minoritaire pour devenir l’une des langues possibles d’une mémoire nationale.
Cette lecture est cohérente avec la conception ambedkarienne de la démocratie. Pour Ambedkar, rappelle notamment Valerian Rodrigues, la démocratie n’est pas seulement un système électoral ; elle suppose une communauté d’individus libres et égaux, et donc une transformation des rapports sociaux eux-mêmes. La fraternité en est une condition, non une décoration morale.
« Nous sommes la nation »
Le drapeau, Ambedkar et la Constitution ne sont pas abandonnés au pouvoir, qui prétend incarner la nation. Ils sont retournés vers lui : nous sommes nous aussi l’Inde, et c’est au nom de ses principes que nous vous contestons, disent les manifestants. À India Gate, Uttam Kamble revient longuement sur les premiers mots du préambule constitutionnel : « We, the People of India ». À ses yeux, l’Inde constitutionnelle ne peut être réduite à une identité religieuse ; elle suppose la coexistence des religions, des castes et des régions, la liberté, la laïcité et une citoyenneté commune.
Quelques jours plus tard, notre conversation se poursuit dans un lieu qui donne à cette question une dimension presque matérielle : le Dr Ambedkar National Memorial, au 26 Alipur Road à Delhi, là où Ambedkar mourut en 1956. Le mémorial actuel, dont Narendra Modi posa la première pierre en 2016, a été inauguré par le premier ministre le 13 avril 2018. Le gouvernement l’a conçu comme un vaste dispositif muséal consacré à la vie, à la Constitution et à l’héritage d’Ambedkar.
Debout dans le musée, Kamble commence par reconnaître sans détour que le lieu est, « bon et beau » et estime que le gouvernement mérite d’en être remercié. Sa critique commence ensuite. Ce qui lui manque, ce sont précisément les textes et les combats qui rendent Ambedkar difficilement assimilable à une icône consensuelle : Annihilation of Caste, Who Were the Shudras ?, les Riddles, The Buddha and His Dhamma, mais surtout la confrontation avec la caste et l’ordre social. Pour lui, il ne s’agit pas de s’opposer au mémorial, mais de refuser qu’un symbole remplace une idéologie et une lutte.
Ce diagnostic rejoint une discussion ancienne dans la pensée dalit contemporaine, mais exige une nuance importante. Les historiens Prabodhan Pol et Sumeet Mhaskar rappellent que l’iconographie ambedkarite produite par les communautés dalits elles-mêmes — statues, commémorations, pèlerinages, occupations symboliques de l’espace public — a historiquement constitué une affirmation de dignité et une prise de possession d’espaces dont les Dalits étaient exclus. Le problème est différent lorsque la reconnaissance officielle conserve Ambedkar comme figure nationale tout en sélectionnant les aspects de son œuvre les plus compatibles avec un récit consensuel. Comme l’écrivait encore récemment Kshirod Nag, Ambedkar peut aujourd’hui devenir un symbole de légitimité politique sans que soient nécessairement reprises ses exigences concernant l’abolition de la caste, la démocratie sociale et la fraternité.
Cette tension permet de mieux comprendre pourquoi Ambedkar est devenu un objet de concurrence politique. En décembre 2024, le ministre de l’Intérieur Amit Shah — membre du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti politique nationaliste hindou dirigé par Narendra Modi — avait suscité une polémique en ironisant sur la répétition du nom d’Ambedkar par l’opposition : prononcer aussi souvent le nom de Dieu, avait-il lancé, aurait assuré le paradis pour sept vies. Shah a ensuite accusé le Parti du Congrès (principale formation d’opposition) d’avoir tronqué ses propos et rappelé que le BJP se réclamait lui aussi de l’héritage d’Ambedkar.
La controverse importe moins ici pour distribuer les brevets d’ambedkarisme que pour montrer qu’aucune grande force politique indienne ne peut aujourd’hui aisément se désintéresser de cette mémoire. Les manifestants du CJP vont cependant plus loin : ils ne brandissent pas seulement Ambedkar comme une icône nationale, mais l’articulent à la Constitution et au droit de contester.
De la victoire de juillet au test démocratique d’octobre
Le mouvement a remporté une victoire spectaculaire. Le 20 juillet, des milliers de manifestants tentent de marcher vers le Parlement. La police utilise matraques et gaz lacrymogènes ; près de 180 personnes sont blessées, parmi lesquelles des manifestants et des membres des forces de sécurité. Cinq jours plus tard, le ministre de l’éducation Dharmendra Pradhan démissionne. Le gouvernement engage ensuite une réforme du système des examens et le Parlement adopte fin juillet un renforcement de la législation contre les fraudes et fuites de sujets.
Mais une victoire pose toujours la question suivante : que devient un mouvement lorsque sa revendication fondatrice est satisfaite ?
À l’automne, le CJP déplace son intervention vers une question plus directement institutionnelle : la révision intensive des listes électorales et le fonctionnement de la Commission électorale nationale. L’opposition, le CJP et différentes organisations civiles jugent que ce processus provoque des exclusions arbitraires susceptibles de toucher particulièrement les minorités, les populations pauvres et les groupes dominés. La Commission et le BJP rejettent toute manipulation politique : ils indiquent que les suppressions concernent notamment les personnes décédées, déplacées, enregistrées plusieurs fois ou impossibles à localiser, et rappellent l’existence de procédures de réinscription.
Cette controverse est désormais également documentée par plusieurs organisations indiennes de défense des libertés numériques et civiques. Une analyse de l’Internet Freedom Foundation souligne notamment l’ampleur des exclusions provisoires et le très grand nombre de réintégrations après recours dans certains États, tout en posant la question des effets d’une révision massivement numérisée sur l’exercice effectif du droit de vote. Il s’agit là d’une analyse critique, non d’une décision judiciaire sur la légalité du processus ; cette distinction demeure essentielle.
Le 10 octobre, journée de protestation contre le processus de révision, marque un tournant. Plus de 2 000 personnes sont interpellées à Delhi et environ 400 à Mumbai ; Jantar Mantar est bouclé, des stations de métro et des marchés ferment, et l’Internet mobile est interrompu dans une partie du centre de la capitale. Les dirigeants du CJP sont interpellés dès leur arrivée à l’aéroport. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme exprime son inquiétude face aux arrestations massives ; les autorités indiennes rejettent ces critiques et rappellent que la liberté de manifester est soumise aux restrictions légales liées à l’ordre public. The Wire, dont les journalistes ont suivi les mobilisations presque quotidiennement, documente parallèlement les arrestations préventives d’étudiants et d’activistes, la mise en détention d’avocats tentant de manifester et les restrictions d’accès aux sites de rassemblement.
La question n’est désormais plus seulement celle des « cafards ». Elle concerne les conditions mêmes dans lesquelles le désaccord peut être exprimé. Le 27 octobre, la Cour suprême a décidé de poursuivre l’examen des recours portant sur le fonctionnement de la Commission électorale. Le dossier reste donc juridiquement ouvert : il serait prématuré de transformer les accusations politiques en faits judiciairement établis. Le 28 octobre, le CJP a annoncé son soutien à la manifestation du bloc INDIA (l’alliance des partis de l’opposition) prévue le 1ᵉʳ novembre contre la révision des listes, en présentant cette décision non comme un ralliement partisan mais comme la défense du principe selon lequel les citoyens choisissent leur gouvernement et non l’inverse. Cette convergence pose désormais directement la question de l’autonomie future d’un mouvement né précisément hors des appareils politiques traditionnels.
Un mouvement prometteur, mais pas encore une nouvelle politique
L’enthousiasme ne dispense pas de regarder les contradictions du CJP. Sa première force — sa spontanéité — constitue aussi l’une de ses principales fragilités.
L’enquête de terrain menée par la journaliste Radhika Bordia pour The Wire nuance d’ailleurs fortement l’image d’une mobilisation née uniquement des réseaux sociaux. Dans les périodes où la fréquentation de Jantar Mantar retombait, les organisations étudiantes de gauche, notamment l’AISA (All India Students’ Association), ont fourni une part importante de l’infrastructure militante et humaine permettant au mouvement de durer. Le 20 juillet, cette organisation souterraine rencontre une coalition bien plus large : organisations ambedkarites, Bhim Army (« l’armée de Bhim », une organisation militante dalit de défense des droits), parents, diplômés sans emploi, bouddhistes venus du Maharashtra, musulmans pasmanda (issus des groupes sociaux dominés et historiquement marginalisés) et même certains groupes issus d’univers politiques très éloignés les uns des autres.
Cette diversité explique à la fois la puissance du mouvement et son indétermination. Ce qui réunit une coalition autour de l’éducation, des examens ou de la défense du droit de vote ne constitue pas nécessairement un programme politique commun. La victoire que représente la démission d’un ministre ne doit donc pas être confondue avec la naissance d’une nouvelle force politique.
Il existe également une contradiction idéologique qu’il serait imprudent d’ignorer. Le manifeste du CJP réclame la défense de la démocratie, mais certaines de ses propositions sont elles-mêmes perçues comme coercitives : recours à l’UAPA (Unlawful Activities Prevention Act) contre un responsable électoral en cas de suppression illégitime d’un vote, retrait des licences de groupes médiatiques appartenant à de grands industriels, interdiction pendant vingt ans de toute fonction publique pour les élus transfuges (passant d’un parti à l’autre). On peut comprendre certaines de ces formulations comme relevant du registre provocateur et satirique qui a fait la force du mouvement ; prises au pied de la lettre, elles s’accordent pourtant difficilement avec les garanties libérales et constitutionnelles que le CJP prétend défendre.
C’est peut-être ici qu’Ambedkar devient plus intéressant qu’Ambedkar transformé en simple portrait. Le constitutionnalisme n’est pas seulement l’arme des gouvernés contre les gouvernants. Il impose également aux opposants des limites dans la manière dont ils imaginent exercer à leur tour le pouvoir.
Le véritable test posé par les « cafards » n’est donc pas de savoir s’ils deviendront un parti. Il est de savoir jusqu’où l’Inde contemporaine demeure capable d’entendre une jeunesse qui affirme, Constitution en main : nous ne sommes pas à l’extérieur de la nation ; nous en sommes les citoyens.
Cet article s'appuie notamment sur des observations et entretiens réalisés à Delhi en 2026 dans le cadre d'un travail sociologique et documentaire de longue durée. L'auteur réalise avec Mrina Reebye, « India Bhimraya » (http://indiabhimraya.org/), une série documentaire en six films consacrée aux transformations sociales de l'Inde contemporaine, aux castes, aux déplacements de populations, aux mobilisations collectives et aux mondes ruraux. Uttam Kamble est l'un des interlocuteurs du premier film, _JAAT/CASTE_. Le projet, porté par l'association L'Atelier Bhimraya -- Images, archives et mouvements, est actuellement en phase de montage et de financement participatif.
06.11.2026 à 12:05
Derrière les polémiques autour du terme « racisé », une opposition sur le poids du racisme dans notre société
Texte intégral (1739 mots)

L’ESSENTIEL
Les polémiques sont nombreuses autour du terme « racisé », mais elles cachent un désaccord plus profond, portant sur la compréhension du racisme.
L’enjeu, derrière le mot, porte donc sur la place que les phénomènes raciaux occupent, ou non, dans l’organisation de la société.
Cette question est un enjeu académique et politique majeur qui mériterait plus de travaux de recherche et moins de positions caricaturales.
La controverse sur le terme « racisé » resurgit régulièrement dans les médias, avec son lot de confusions et de malentendus. Mais s’agit-il véritablement d’une querelle terminologique ?
Nous voudrions montrer que le terme « racisé » est aujourd’hui l’otage d’une controverse qui ne le concerne pas, qui porte sur la place à donner au racisme et aux autres phénomènes raciaux dans notre compréhension de la société et dans laquelle chaque camp tend à caricaturer la position adverse.
« Racisé » enferme-t-il ceux qu’il désigne ?
Commençons par nous intéresser à la critique du terme « racisé » qui s’est à nouveau fait entendre récemment dans la presse sous la plume du sociologue Stéphane Beaud et de l’historien Gérard Noiriel : ce terme « enfermerait » les personnes auxquelles il est appliqué.
Cette critique nous semble manquer sa cible car, à lui seul, le terme « racisé » n’enferme pas plus qu’un autre terme pouvant servir à qualifier des personnes comme « cardiaque » ou « député ». En effet, ces termes ne font que nommer certaines caractéristiques que des personnes possèdent bel et bien, par exemple, être malade du cœur ou, en reprenant ici un des sens possibles du terme « racisé », être victime de racisme.
En revanche, ce qui peut enfermer ces personnes, c’est, non pas ces termes ou le simple fait qu’ils soient utilisés pour les qualifier, mais l’importance trop grande que l’on donne aux caractéristiques auxquelles ils renvoient.
Si vous étiez cardiaque, vous pourriez par exemple vous sentir enfermé par quelqu’un qui ramènerait tout votre comportement, votre expérience ou votre condition, à votre maladie du cœur ou bien qui ne vous consulterait qu’en tant que personne atteinte de cette maladie. Indépendamment de votre éventuel sentiment d’enfermement, on pourrait également lui reprocher de vous enfermer dans un sens qui vous considère de manière réductrice, en négligeant certaines de vos autres caractéristiques pertinentes.
Il en est de même si cette personne se focalisait, non pas sur votre maladie du cœur, mais sur l’une des caractéristiques qui feraient de vous une personne racisée, et le problème ne serait donc pas qu’elle vous qualifie de « personne racisée », mais qu’elle donne trop d’importance à cette caractéristique. Telle nous semble être la véritable cible de cette critique, qui reproche au terme « racisé » de contribuer, lorsqu’il qualifie des personnes, « à l’écrasement des autres éléments structurant leur personnalité ».
Idem lorsque cette critique déplore le fait que des citoyens soient « regardés d’abord à travers » les caractéristiques qui font d’eux des personnes racisées et, de manière plus caricaturale, qu’on en fasse « la clé unique de lecture de leur action » ou bien « une grille de lecture unique de la société ».
Pour nous, cette critique du terme « racisé » gagne à être comprise comme une critique de l’importance excessive que certains accorderaient à ces caractéristiques et, à travers elles, aux phénomènes raciaux qui existent dans nos sociétés. Il s’agit du moins d’une formulation charitable, car la critique à tendance à mettre en scène un adversaire qui ne retiendrait que cette grille de lecture, un « homme de paille », une représentation caricaturale et déraisonnable de la position adverse.
Penser les phénomènes raciaux ne requiert pas d’utiliser le terme « racisé »
Intéressons-nous à présent aux défenses du terme « racisé » qui se sont exprimées en réponse à cette critique. Prennent-elles en otage ce terme d’une manière similaire, en se préoccupant ultimement de l’importance accordée aux phénomènes raciaux et en mettant en scène un adversaire tout aussi caricatural ?
Ce serait le cas si elles accusaient les critiques du terme « racisé » de faire complètement l’impasse sur les phénomènes raciaux dont le racisme, voire d’interdire de les penser. Et, en effet, ces défenses les accusent « d’éviter précisément de nommer ce qui continue de se jouer », d’« appauvrir l’analyse » et de « s’aveugler sur la réalité » et même « d’interdire de penser la race ». En somme, l’homme de paille symétrique alors qu’il est tout à fait possible de penser les phénomènes raciaux sans avoir recours au terme « racisé ». Après tout, comment faisait-on avant que ce terme ne connaisse un certain engouement et comment fait-on dans les langues dans lesquelles il ne possède pas d’équivalent ?
Au lieu d’utiliser « racisé », on peut en effet penser les phénomènes raciaux en faisant intervenir directement les expressions qui correspondent aux trois principaux sens de ce terme : « victime de racisme », « non-blanc » et « considéré par certains comme appartenant à une prétendue race ». Procéder de la sorte ou bien utiliser le terme « racisé » dans un de ces sens constitue autant de possibilités concurrentes.
Mais qu’on adopte le terme « racisé » ou qu’on lui préfère une autre expression, la polémique resurgirait sans doute à l’identique. Car la question du mot à choisir est distincte de celle de l’importance à accorder aux phénomènes raciaux dans l’explication du monde social, même si les polémiques les confondent en permanence. On pourrait abandonner « racisé » sans faire disparaître pour autant le désaccord qu’il cristallise : la querelle de vocabulaire ne fait que masquer une controverse de fond.
Sortir le mot de la polémique
Ainsi, le terme « racisé » nous semble pris en otage par une controverse qui ne le concerne pas. Cette situation est regrettable à plus d’un titre.
D’abord, parce que le terme « racisé » est chargé d’enjeux qu’il ne possède pas et qui expliquent largement les passions qu’il suscite. C’est en général le cas lorsque les débats terminologiques ou définitionnels s’enflamment, comme on le voit, par exemple aujourd’hui, concernant la définition du racisme et de l’islamophobie, celle du handicap ou bien encore celle du terme « femme ». À chaque fois, des affirmations sur l’existence de certaines choses, sur leurs liens de causalité ou bien sur leur valeur morale sont considérées à tort comme étant indissociables de tel terme ou de telle définition.
Ensuite, parce que le débat que mérite véritablement le terme « racisé » n’a pas suffisamment lieu. En ce qui concerne la recherche, il nous faut des mots pour parler des choses et, si certains peuvent utilement remplacer des périphrases, ils peuvent aussi être source de confusion. Par exemple, et c’est le cas avec « racisé », lorsqu’ils ressemblent à d’autres mots (« race ») ou qu’ils sont utilisés dans plusieurs sens. L’enjeu est de disposer des ressources linguistiques qui favorisent au mieux la réflexion sur les questions empiriques et morales soulevées par les phénomènes raciaux.
Enfin, et c’est sans doute la raison la plus importante, parce que la question de savoir quelle importance accorder aux phénomènes raciaux dans l’explication du monde social est une question académique et publique majeure. Elle mérite d’être discutée sans caricatures, sans procès d’intention et sans que l’usage ou le rejet du terme « racisé » ne fasse obstacle à la discussion ou ne serve de motif d’anathème.
Vincent Aubert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.11.2026 à 11:34
Midterms aux États-Unis : quelles conséquences pour la guerre en Ukraine ?
Texte intégral (1597 mots)

L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat ont infligé un revers cinglant à Donald Trump et aux républicains au Congrès.
Peu de commentateurs croient que ce résultat changera beaucoup la politique de Trump envers l’Ukraine.
Un accord entre « grandes puissances » sans Kiev se heurterait presque à coup sûr aux démocrates du Congrès.
Les élections de mi-mandat ont modifié le rapport de force au Congrès des États-Unis, infligeant un revers cinglant à Donald Trump et à son Parti républicain. Ce résultat aura des conséquences dans le pays et peut-être aussi à l’étranger, notamment pour la politique de Washington envers l’Ukraine, un sujet quasiment absent des campagnes.
Mais si l’Ukraine a peu pesé dans le scrutin, la question de l’attitude à adopter face à la guerre n’a pas disparu de la vie politique états-unienne. De fait, dans les semaines et les mois qui ont précédé l’annonce des résultats, Trump s’était employé à revenir sur le soutien des États-Unis à l’Ukraine. Il l’a fait malgré une forte opposition, y compris dans les rangs républicains.
La transmission à Kiev de renseignements cruciaux sur les frappes russes a été interrompue, avant d’être rétablie, tandis qu’une aide militaire essentielle était réduite. Trump a aussi décidé de suspendre plusieurs sanctions visant la Russie.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a dénoncé cette décision, qui selon lui ne profite qu’à la Russie, tandis que Trump l’a justifiée en invoquant « l’intérêt national des États-Unis », en y voyant aussi un moyen d’améliorer les chances électorales de son parti grâce à une baisse des prix de l’essence.
Au bout du compte, rien de tout cela n’a servi Trump et les républicains. Pourtant, rares sont les commentateurs qui pensent que les résultats des élections de mi-mandat, aussi désastreux soient-ils pour lui, auront un effet notable sur sa vision de la politique étrangère, et en particulier sur sa politique envers l’Ukraine.
« La politique étrangère de l’administration Trump est comme une voiture lancée sur l’autoroute », expliquait récemment James Green, chercheur au Centre for European Reform et ancien collaborateur parlementaire à Washington. « Le Congrès peut ralentir cette voiture, peut-être l’obliger à mettre son clignotant, mais il lui sera très difficile de modifier l’itinéraire d’ensemble au cours des deux prochaines années. »
Cela tient en partie à la façon dont la politique étrangère se décide aux États-Unis. Le Congrès n’est pas dépourvu d’influence. Il peut organiser des auditions, convoquer sous peine de sanctions des responsables de l’exécutif et exercer son contrôle sur le budget. Mais en tant que commandant en chef et chef de l’État, épaulé par une vaste administration consacrée à la politique étrangère, le président conserve d’importants pouvoirs dans ce domaine.
Il est également peu probable que les démocrates placent l’Ukraine au premier plan après ces élections. Ils auront d’autres chats à fouetter, à commencer par la nécessité de trouver un candidat et un programme capables de leur faire gagner la Maison-Blanche en 2028.
L’Ukraine est pourtant une cause que de nombreux démocrates, et bon nombre de républicains, défendent depuis un certain temps. Ils ne risquent pas non plus d’oublier ce que les Américains ordinaires pensent de la Russie et de son dirigeant, Vladimir Poutine.
La guerre en Ukraine n’occupe peut-être pas leurs pensées au quotidien. En revanche, comme l’a montré le Pew Research Center en 2025, 67 % des États-uniens se méfient de Poutine et six sur dix considèrent la Russie comme un ennemi.
Les démocrates ne souhaitent peut-être pas se retrouver entraînés dans une guerre européenne. Mais alors qu’ils viennent de remporter une victoire écrasante, ils pourraient bien estimer qu’ils ont désormais beaucoup à gagner politiquement à durcir leurs attaques contre un Trump affaibli, si sa politique étrangère envers la Russie et l’Ukraine continue, à leurs yeux, de récompenser l’agresseur tout en faisant passer la victime de cette agression pour un obstacle à un règlement du conflit.
Vers un accord de paix ?
Si le résultat des élections offre aux démocrates une série d’occasions tout en mettant Trump en difficulté, il ouvre aussi une possible fenêtre à Poutine. Le dirigeant russe pourrait bien chercher à exploiter la situation politique intérieure de Trump en proposant une forme de règlement qui permettrait au président états-unien de crier victoire.
Des responsables états-uniens, chinois et russes discutent déjà d’un sommet qui se tiendrait lors du déplacement des chefs d’État en Chine pour le sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (Apec), en novembre. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a indiqué que la Russie espérait arrêter les modalités de cette rencontre dans les prochains jours.
Trump tient lui aussi à cette rencontre. Il a déclaré aux journalistes en octobre que l’Ukraine y serait abordée, ajoutant : « Je participerais à une rencontre pour… tout ce que je peux faire pour mettre fin à la guerre, que quelqu’un soit là ou non, tout ce que je peux faire pour mettre fin à la guerre. »
Cela peut sembler assez raisonnable. Toutefois, décider du sort d’un pays souverain absent de la table des négociations, et conclure une sorte d’accord entre « grandes puissances » avec deux pays autoritaires, qui prévoirait la perte de 20 % de son territoire par l’Ukraine, est presque à coup sûr une chose que les démocrates du Congrès, enhardis, ne laisseront pas passer sans réagir.
Selon la plupart des experts militaires, il ne serait pas sage non plus de concéder quoi que ce soit à la Russie alors que sa guerre contre l’Ukraine semble s’être enlisée. D’après l’Institute for the Study of War, la Russie a peut-être « pris un avantage temporaire dans le ciel ukrainien grâce à ses drones à réaction et à la pénurie de missiles Patriot capables d’intercepter ses missiles balistiques ».
Mais comme le souligne aussi l’institut, à moins que l’aide militaire occidentale ne se tarisse complètement, une victoire russe n’a rien d’inéluctable. Une guerre dont la plupart des experts, CIA comprise, prédisaient la fin en quelques mois devrait donc se prolonger.
Il est peu probable que Trump change d’avis sur la Russie et l’Ukraine. À ses yeux, la Russie restera un partenaire potentiel, et l’Ukraine un pays qui a reçu l’aide des États-Unis et n’a rendu « absolument rien en retour, à part des ennuis ».
Mais désormais, politiquement acculé, face à des démocrates aux commandes du Congrès dans un pays qui vient de rendre un verdict sans appel sur sa présidence, il aura sans doute plus de mal à définir son propre programme vis-à-vis de la Russie et de l’Ukraine.
Michael Cox a été directeur fondateur de LSE IDEAS et est chercheur associé à Chatham House.
06.11.2026 à 11:32
La COP31 s’ouvre dans un contexte défavorable : comment retrouver des marges d’action climatique ?
Texte intégral (3244 mots)
L’ESSENTIEL
La 31ᵉ Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, COP31, se déroule en Turquie du 9 au 20 novembre 2026 dans un contexte international chahuté, notamment du fait de la crise énergétique mondiale et des conflits qui l’ont causée.
La défection américaine, depuis la réélection de Donald Trump en novembre 2024, pèse sur les négociations et sur les moyens alloués aux financements climatiques : la tâche n’en sera que plus dure pour les négociateurs présents à Antalya.
Pour autant, alors qu’il est désormais impossible d’atteindre l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5 °C sans dépassement, le monde n’a jamais eu autant besoin des COP climat qu’aujourd’hui. Pour sortir des blocages, une piste d’amélioration serait déjà de revoir les règles de vote lors des COP.
Le 9 novembre 2026, la 31ᵉ Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP31) ouvre ses portes à Antalya, en Turquie, en pleine crise énergétique provoquée par la guerre au Proche-Orient et en l’absence des États-Unis qui ont claqué celle de toutes les instances onusiennes s’occupant du climat.
Qu’attendre de la COP31 dans un tel contexte international ? Ces grandes messes onusiennes ont-elles encore une quelconque utilité ? Où en est-on par rapport au calendrier d’actions décidé en 2015 lors de l’accord de Paris ? Avant de répondre à ces questions, il faut revenir au démarrage des COP.
Aux origines de la diplomatie climatique
Le Groupement intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec) a été constitué en 1988 sous l’égide de deux agences des Nations unies. Son premier rapport d’évaluation paraît en 1990. Il présente des scénarios qui montrent que, en l’absence d’intervention, la planète est sur la trajectoire d’un réchauffement global de 4 à 5 °C d’ici à la fin du XXIᵉ siècle.
Les experts préconisent de s’inspirer de ce qui a été fait pour protéger la couche d’ozone en adoptant une convention-cadre et des protocoles additionnels pour coordonner l’action des différents États.
Deux ans après se tient à Rio, en 1992, le Sommet de la Terre, conférence décennale des Nations unies sur l’environnement. Ce sommet débouche sur l’adoption de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC, ou UNFCCC en anglais), le traité international fondateur de la négociation climatique. Il comporte trois piliers :
un objectif principal : stabiliser la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre (GES) à un niveau limitant les « perturbations anthropiques dangereuses du système climatique » ;
un principe de « responsabilité commune mais différenciée » face au réchauffement global qui devra guider l’action. L’annexe II de la Convention liste les pays développés qui portent la plus lourde responsabilité ;
une gouvernance multilatérale, avec un organe suprême : la Conférence des parties (COP, en anglais). La convention précise que la COP doit se réunir au moins une fois par an et que les décisions s’y prennent au consensus, chaque pays disposant d’une voix.
En mars 1994, la Convention climat est ratifiée par un nombre suffisant de pays pour entrer en vigueur. La première COP est convoquée à Berlin un an après, ce qui marque le coup d’envoi des négociations climatiques.
À lire aussi : De COP en COP, une géopolitique de la procrastination climatique
De Kyoto à Paris, quelques COP marquantes
En mars 1995 se tient la COP1 à Berlin sous la présidence d’Angela Merkel, alors ministre de l’environnement. Elle donne un mandat de deux ans à un groupe de négociateurs pour compléter la Convention de 1992 par un texte d’application.
En décembre 1997, c’est chose faite : la COP3 adopte le protocole de Kyoto, premier texte d’application de la Convention de 1992. Ce protocole (entré en vigueur le 16 février 2005, ndlr) introduit des engagements contraignants pour les pays développés et les pays de l’ex-bloc soviétique, qui doivent réduire de 5 % leurs émissions de GES entre 2008 et 2012.
Pour faciliter l’atteinte de cet objectif, des mécanismes de flexibilité reposant sur des échanges de quotas, ou « crédits carbone », sont introduits. Mais pour entrer en vigueur, un tel mécanisme doit être ratifié par un nombre suffisant de pays représentant un certain volume d’émissions. Et c’est là que les choses se gâtent.
En mars 2001, le président Bush, nouvellement élu à la Maison-Blanche, annonce que les États-Unis, alors premier émetteur mondial de gaz à effet de serre (GES), ne ratifieront pas le protocole de Kyoto. De quoi retarder son entrée en vigueur, qui n’interviendra que début 2005, après sa ratification par la Russie fin 2004.
Mais sans la participation des États-Unis et avec l’accélération des émissions de la Chine et des autres pays émergents, il ne couvre bientôt plus qu’un tiers des émissions mondiales de GES.
De 2005 à 2009, l’Union européenne préconise d’élargir le protocole de Kyoto aux pays émergents après 2012, ce qui permettrait un retour des États-Unis. Cette tentative échoue en 2009 à la COP15 de Copenhague.
Les grands pays émergents ne veulent pas d’un super-Kyoto, mais font une contre-proposition : un accord universel où chaque pays déposerait librement sa contribution avec un engagement de transfert financier des pays riches. Le président Obama se rallie à ce schéma avec une promesse de transfert de 100 milliards de dollars par an (soit un peu moins de 90 milliards d’euros) vers les pays pauvres à partir de 2020.
La négociation reprend sur ces bases à partir de 2010, ce qui va déboucher sur l’adoption d’un nouvel accord climatique à la COP21 de Paris : l’accord de Paris.
À lire aussi : Dix ans après, quel bilan pour l’accord de Paris ?
L’architecture particulière de l’accord de Paris
L’accord de Paris est adopté en décembre 2015. Il s’agit d’un nouveau texte d’application de la convention de 1992, dont la forme juridique n’est pas un protocole, mais une annexe de la décision de la COP21.
L’accord apporte trois nouveautés principales :
l’objectif de long terme est précisé : limiter le réchauffement global bien en dessous de 2 °C en visant 1,5 °C. Pour y parvenir, l’article 4 précise qu’il faut atteindre rapidement le pic des émissions pour viser la neutralité climatique avant la fin du siècle ;
les objectifs de réduction des émissions de GES concernent désormais l’ensemble des pays et sont déclinés en « contributions déterminées au plan national » (NDC), réévaluées au moins une fois tous les cinq ans, au vu d’un bilan global (Global Stocktake).
les financements climatiques au bénéfice du Sud devront être élargis à l’adaptation et aux pertes et dommages résultant du changement climatique. L’engagement de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 est repris, sachant qu’il s’agit d’un plancher devant être réévalué dès 2025.
Une mise en œuvre chahutée
Le 4 novembre 2016, l’accord de Paris entre finalement en application, moins d’un an après la COP21. Mais quelques jours plus tard, lors de l’élection présidentielle états-unienne, Donald Trump est élu. Il retire les États-Unis de l’accord de Paris dès qu’il le peut, en mars 2017. L’histoire serait-elle en train de se répéter ?
Pas tout à fait. Compte tenu des règles de sortie de l’accord, au moment de la décision américaine, un délai de quatre ans doit être révolu pour que ce retrait devienne effectif. Autrement dit, le temps d’élire un nouveau président, le mandat présidentiel américain ayant une durée de quatre ans. L’une des premières décisions de Joe Biden à son arrivée à la Maison-Blanche, en 2021, est ainsi de réintégrer l’accord de Paris.
À la COP26 de Glasgow, retardée d’un an pour cause de Covid-19, la quasi-totalité des pays, États-Unis inclus, déposent leur contribution nationale (NDC). Le premier cycle quinquennal de mise en œuvre de l’accord (2020-2025) est lancé.
Ce cycle s’ouvre avec des contributions nationales qui ont été révisées à la hausse, relativement à celles déposées en 2015, lors de l’adoption de l’accord de Paris. L’Union européenne est, par exemple, passée d’une cible de réduction des émissions de 40 % à 55 % pour l’année 2030 relativement à 1990.
À la COP28 de Dubaï, en 2023, le premier bilan global de l’accord de Paris fait le constat que la pleine application des NDC permettrait, dans le meilleur des cas, de réduire d’environ 10 % les émissions mondiales de gaz à effet de serre entre 2019 et 2030.
C’est un progrès relativement aux projections faites en 2015, mais bien insuffisant pour se mettre sur les rails des scénarios du 6ᵉ rapport d’évaluation du Giec pour limiter le réchauffement climatique en dessous de 2 °C d’ici à la fin du siècle.
Une condition pour relever l’ambition serait de renforcer la coopération entre pays du Nord et du Sud et d’augmenter les financements climatiques internationaux. Cela devient l’enjeu central de la COP29 à Bakou en 2024, où un compromis est trouvé in extremis pour tripler les financements climatiques internationaux qui devront atteindre au minimum 300 milliards de dollars (environ 268,4 milliards d’euros) par an d’ici 2035.
En 2025, les nouvelles NDC au titre des révisions quinquennales sont déposées. Elles ne rehaussent que marginalement l’ambition climatique par rapport à celles déposées à Glasgow (2021), comme le note le rapport « Emissions Gap 2026 » des Nations unies, publié en amont de la COP31 en Turquie.
Ce même rapport indique également qu’il est désormais impossible d’atteindre la cible de 1,5 °C de l’accord de Paris sans passer par un dépassement de l’ordre de 1,7 à 1,8 °C vers le milieu du siècle. Pour revenir à 1,5 °C à la fin du siècle, les réductions devront être encore plus fortes qu’il n’était anticipé. Avis aux négociateurs réunis du 9 au 20 novembre à Antalya…
À lire aussi : 1,5 °C en plus au thermomètre en 2024 : quelles leçons en tirer ?
Comment retrouver des marges d’action pour la COP31 ?
Placée sous une présidence hybride inédite, la Turquie pour la conférence et l’Australie pour les négociations, la COP31 ne semble pas au mieux de sa forme pour redresser la barre.
L’administration trumpienne s’est non seulement retirée de l’accord de Paris, mais a également déserté la convention de 1992 et le Giec. La politique ouvertement anti-climat du deuxième émetteur mondial de GES ne peut que retarder la sortie des énergies fossiles.
La désertion américaine n’a nullement réduit les tensions au sein de la COP. La Chine a repris à son compte nombre d’arguments classiques en faveur du libre-échange, qui consolident son avance dans les industries de la transition énergétique. Une stratégie qui crée de multiples conflits avec l’Union européenne et son projet de taxe carbone à l’importation, considérée par Pékin comme du protectionnisme déguisé.
En coupant toutes ses contributions financières, la stratégie américaine bloque également la montée en charge des financements climat internationaux, dossier en haut de la pile à Antalya. Ce blocage devrait attiser l’acrimonie des pays moins avancés, par ailleurs victimes de la baisse générale de l’aide publique au développement.
L’un des livrables de la COP31 sera probablement l’adoption d’un nouvel objectif dit « 35 par 35 » : porter à 35 % la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie d’ici à 2035. Documenté par un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), cet objectif fait consensus. Il s’inscrit dans la tendance lourde, déjà à l’œuvre, de l’électrification des usages. Surtout, il ne pose aucune condition sur l’origine, carbonée ou non, de l’électricité utilisée, ce qui en limite l’ambition climatique.
Ce n’est pas la première fois que la COP traverse une période de basses eaux ou subit un retournement de la part des États-Unis. La crise actuelle du multilatéralisme, aiguisée par la montée en force des nationalismes, est cependant particulièrement aiguë.
Faut-il pour autant renoncer aux rendez-vous annuels des COP ? C’est ce qu’espèrent les climatonégationnistes en tous genres. Dans le contexte actuel, le monde a, au contraire, besoin d’un renforcement des COP.
Une voie pour y contribuer serait de renoncer à la règle de prise de décision au consensus, inscrite dans le texte de 1992. À l'usage, cette règle donne en effet un pouvoir exorbitant aux minorités de blocage, en particulier à celles réunissant les intérêts des producteurs d’énergie fossile. On pourrait lui substituer celle de la prise de décision à la majorité qualifiée.
À lire aussi : Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat
Christian de Perthuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.11.2026 à 15:02
Peut-on être cruel envers une machine ?
Texte intégral (1869 mots)

L’ESSENTIEL
À partir du 12 novembre 2026, si vous harcelez Claude, l’intelligence artificielle conversationnelle d’Anthropic, elle mettra fin à la discussion.
L’entreprise a, en effet, émis une nouvelle règle, qui semble prêter une forme de conscience morale à la machine.
Cette nouveauté implique une réflexion d’ordre philosophique : au nom de quoi faudrait-il traiter l’IA comme un interlocuteur humain ?
Avez-vous déjà frappé votre grille-pain, insulté votre traitement de texte ou harcelé votre encyclopédie ? Personne n’aurait songé à vous l’interdire. À partir du 12 novembre 2026, il sera pourtant contraire aux règles d’Anthropic de « se livrer à un comportement abusif ou cruel, prolongé et gratuit » envers Claude, son assistant d’intelligence artificielle (IA). La sanction : Claude pourra mettre fin à la conversation.
Pourquoi une entreprise protège-t-elle un logiciel contre ses propres clients ? Pour le comprendre, il faut remonter dix-huit mois en arrière, s’arrêter sur nos politesses envers les écrans et faire un détour par le cimetière.
Une mesure préparée pas à pas
La règle clôt dix-huit mois d’ajustements consécutifs. En avril 2025, Anthropic ouvre un programme de recherche sur le « bien-être des modèles », chargé de déterminer si une IA peut mériter une considération morale. En août, deux versions de Claude reçoivent la capacité de raccrocher face à un utilisateur qui persiste dans l’abus ; l’entreprise se dit « très incertaine » du statut moral de son modèle et présente la fonction comme une précaution. En janvier 2026, la « Constitution de Claude », le texte qui fixe les valeurs du modèle, qualifie ce statut de « profondément incertain ».
Aucune de ces étapes n’affirme que Claude est conscient ; chacune rend la suivante pensable. D’abord objet de recherche, puis précaution technique, la protection du modèle devient ainsi une norme imposée à ses utilisateurs. Le règlement d’octobre reste pourtant vague : il ne vise que les « cas extrêmes » et exclut la frustration, la contestation, les fictions sombres et les tests de sécurité, sans dire à partir de combien d’insultes la cruauté devient « prolongée ».
Mustafa Suleyman, responsable de l’IA grand public chez Microsoft, défend une position opposée : il juge l’intérêt pour le bien-être des modèles « prématuré et franchement dangereux ». Cette progression ne conduit pas à déclarer Claude conscient, mais le range dans une catégorie intermédiaire, celle des choses que l’on ne traite plus tout à fait comme un appareil électroménager.
Pourquoi on n’insulte pas un grille-pain
« On ne dit pas bonjour à son traitement de texte, quand même », nous a lancé un enquêté au cours d’une recherche que nous menons, Pascal Lardellier et moi.
D’autres saluent la machine chaque matin et la remercient. La règle d’Anthropic pose la question inverse : a-t-on le droit de maltraiter ce que l’on salue ? Politesse et cruauté supposent le même geste : traiter l’écran comme un interlocuteur. Le psychologue Nicholas Epley et ses collègues l’expliquent ainsi : faute de mieux, nous appliquons aux objets nos connaissances sur les humains, pour les rendre prévisibles et nous sentir moins seuls.
L’IA conversationnelle renforce ce penchant, parce qu’elle dit « je ». Dans une étude sur l’anthropomorphisme des produits, les chercheurs en marketing Pankaj Aggarwal et Ann McGill ont présenté à des participants des voitures dont la calandre semblait sourire. Ce sourire n’améliorait le jugement que chez ceux à qui l’on avait présenté la voiture comme une personne. Comme Word ne sourit à personne, personne ne songe à le protéger. Il en va autrement de Claude, qui parle à la première personne, reprend nos mots, hésite et relance.
Le philosophe du langage John L. Austin distinguait ce qu’une phrase dit et ce qu’elle fait : « Je vous promets » ne décrit rien, il engage celui qui parle. Interrogés cet été sur l’impression d’une présence derrière l’écran, quatre assistants sur cinq ont nié être quelqu’un, et Claude (Anthropic) a refusé de trancher. Mais tous ont répondu en disant « je », en s’adressant à nous, en nuançant, bref, en parlant comme un interlocuteur. La machine nie la présence par ce qu’elle dit et l’installe par sa manière de le dire. Elle se montre aussi flatteuse, parce que son entraînement a récompensé la complaisance.
À lire aussi : Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante
Anthropic a donc donné à son produit les manières d’une personne ; elle demande maintenant à l’utilisateur de le traiter en conséquence. Le mot « cruauté » fait la moitié du travail, puisqu’il suppose une victime. Au sens d’Austin, le règlement produit un effet performatif : sans établir que Claude est une personne, il institue envers lui une conduite que nous réservons d’ordinaire aux êtres susceptibles d’être offensés. Qu’il y ait « quelqu’un » derrière l’écran ou non, le règlement a déjà décidé de la manière dont il faut lui parler.
Ce que la règle rapporte à Anthropic
On pourrait penser qu’Anthropic se comporte comme un restaurateur qui encadre son buffet à volonté, pour que les insultes en boucle n’occupent pas ses serveurs. Les données ne vont pas dans ce sens.
Dans WildChat, un corpus d’un million de conversations réelles avec ChatGPT, le harcèlement, toutes cibles confondues, concerne 0,7 % des messages d’utilisateurs. La cruauté envers le modèle n’en est qu’une fraction. La règle n’économise même rien, puisque l’utilisateur éconduit peut ouvrir une nouvelle conversation. Le seul chiffre public porte d’ailleurs sur la politesse : Sam Altman, patron d’OpenAI, estime que les « merci » adressés à ChatGPT coûtent « des dizaines de millions de dollars bien dépensés », avant d’ajouter « on ne sait jamais ».
L’intérêt d’Anthropic tient plutôt à l’image d’une entreprise qui prend au sérieux le statut moral de son produit. Il tient aussi à la sécurité : l’entreprise reconnaît à la fonction une utilité pour les garde-fous du modèle.
Pourquoi choisir le terme de « cruauté » ?
Un contradicteur s’en tiendra là, puisque toute plateforme modère les comportements dégradants. L’objection est solide. Elle laisse pourtant un fait à expliquer : Anthropic disposait des mots « abus » ou « harcèlement » ; elle a choisi celui de cruauté et confié la sanction à la machine elle-même. Ce choix de mots et cette mise en scène sont des faits sociaux qui demandent une explication, quelle que soit l’intention de leurs auteurs.
Le mot « cruauté » évoque d’abord les animaux, mais le cas est différent : si la loi punit les « actes de cruauté » à leur égard, c’est parce que l’animal, ni personne ni objet, est capable de souffrir. Le droit pénal connaît pourtant aussi des interdits sans victime qui souffre. Par exemple, il punit l’atteinte à l’intégrité du cadavre et la violation de sépulture, alors que le mort ne souffre plus. Il protège ainsi l’importance que le groupe attache au corps. Cela rejoint la thèse du sociologue Émile Durkheim : une chose devient sacrée par la valeur que lui accorde une communauté.
Le philosophe Giorgio Agamben définit la profanation comme le geste qui rend à l’usage ordinaire ce qui avait été mis à part. Insulter la machine, c’est la traiter comme un objet dont on peut tout faire ; en interdisant ce traitement, la règle la met un peu à part, comme on met à part ce que l’on respecte. L’analogie a sa limite, car le respect dû aux morts repose sur des millénaires de rites et sur le chagrin des vivants. En pratique, la règle protège simplement une relation : la conduite à tenir devant une machine qui parle.
Anthropic parle ainsi le langage du bien-être, qui suppose une victime, et applique un interdit de profanation, qui s’en passe. Ce double langage l’enferme dans un dilemme. Si l’entreprise croit à une possible conscience, sa règle est dérisoire : on ne protège pas un être peut-être sensible en l’autorisant à raccrocher, tout en continuant de l’entraîner, de le copier et de le remplacer.
Si elle n’y croit pas, la règle devient une leçon de bienséance infligée aux clients au sujet d’un produit. Anthropic refuse de choisir et gagne sur les deux tableaux : la stature morale de celui qui doute, sans le prix que paie celui qui croit. L’incertitude ne l’empêche pas de fixer une norme morale ; elle lui permet de le faire sans trancher la question qui devrait la fonder.
Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.11.2026 à 15:00
Pour Mary Parker Follett, n’évitons pas le conflit, acceptons-le pour devenir plus créatif
Texte intégral (1957 mots)
L’ESSENTIEL
« Mère du management moderne », Mary Parker Follett (1868-1933) développe les principes d’un management responsabilisant face à l’organisation scientifique du travail de Frederick Winslow Taylor.
Dans Creative Experience (1924), elle rejette l’idée de la domination et du compromis pour résoudre un conflit, au profit du concept « d’intégration ».
Son questionnement : comment une action collective est-elle possible sans renoncer à une partie de soi-même ?
Il y a un siècle, Mary Parker Follett, conseillère en management et pionnière de la théorie des organisations, montrait qu’un conflit bien conduit est précisément ce qui produit du nouveau. Encore faut-il renoncer au compromis.
Dans les organisations comme dans la vie publique, nous traitons le conflit comme une anomalie à éteindre. Dans les premières, on cherche à le prévenir, à l’apaiser, à le désamorcer ; on forme les managers à la gestion des tensions comme on forme des pompiers. Dans la vie publique, on déplore la polarisation et l’on appelle au rassemblement. Partout, l’idéal implicite est le même : une collectivité enfin débarrassée de ses divisions, unie autour d’un même projet.
Une pionnière du management, largement oubliée aujourd’hui, proposait pourtant il y a déjà cent ans de renverser complètement cette idée. Née dans le Massachusetts, Mary Parker Follett (1868-1933) se forme à l’Université de Radcliffe puis à Cambridge. Elle commence sa carrière comme travailleuse sociale dans un quartier populaire de Boston, où elle crée des centres communautaires. Elle siège ensuite dans des commissions sur les salaires minimums, avant de devenir, dans les années 1920, une célèbre conférencière des deux côtés de l’Atlantique.
Dans une société états-unienne dominée par la pensée de Frederick Winslow Taylor, beaucoup de ses intuitions – notamment celle de la dimension créative dont nous parlons – ont été reprises par des auteurs comme Chester Barnard, Kurt Lewin et Peter Drucker. Ce dernier contribue à la faire redécouvrir en signant, en 1995, l’introduction d’un recueil de ses textes, publié sous le titre Prophet of Management, dans laquelle il s’étonne qu’elle ait été à ce point effacée du récit de la discipline.
L’originalité de Mary Parker Follett lui vient d’une expérience très concrète : celle des conflits du travail, dans une Amérique industrielle saturée, où elle jouera un rôle important.
Une société sans conflit n’est pas une société
Le conflit a mauvaise presse.
Pourtant, selon Mary Parker Follett, vouloir supprimer le conflit revient à nier la nature humaine. Dans une société, les intérêts divergent nécessairement. Vivre ensemble, c’est être confronté en permanence à des conflits, petits ou grands, et devoir les résoudre pour que le collectif se maintienne. Espérer les abolir définitivement par quelque ingénierie sociale, c’est oublier, écrit-elle de façon marquante, que :
« La plupart d’entre nous, même ceux qui sont enclins à la paix, ne souhaitent pas vivre comme les abeilles et les castors », souligne-t-elle dans « Creative Experience ».
Très pragmatique, Mary Parker Follett nous invite à accepter la vie telle qu’elle est ; nous devons reconnaître que la diversité en est la caractéristique la plus essentielle, et que cette diversité entraîne nécessairement le conflit. Il ne s’agit pas de s’y résigner. La prophétesse du management considère que les différends ont des vertus, et qu’on peut en tirer parti.
Quatre façons de régler un différend
Dans son ouvrage Creative Experience, publié en 1924, elle décrit quatre issues possibles au conflit :
- La soumission volontaire d’une partie ;
- La lutte et la victoire d’une partie sur l’autre ;
- Le compromis ;
- L’intégration.
Les deux premières relèvent de la violence. Le conflit est résolu parce que le plus fort impose sa solution. Ce fut le cas de Margareth Thatcher lors de la grève des mineurs en 1984-1985. La force peut régler définitivement un conflit, mais elle ne le résout parfois que temporairement, en créant les conditions inéluctables d’une discorde à venir.
Quant au compromis, il relève d’un rapport de force, mais plus équilibré. Chacun fait un effort, « prends sur lui », et de facto le conflit est résolu. Par exemple, imaginons un syndicat qui demande 15 % d’augmentation et un patronat refusant de payer les jours de grève. Après une âpre négociation, les syndicats acceptent finalement 7 %, le patronat paie une partie des jours de grève, et le travail reprend.
« Le compromis est une répression, et comme on nous l’a montré, une pulsion réprimée chez l’individu finira par causer sa perte plus tard », estime Mary Parker Follett dans « Creative Experience ».
Pour Mary Parker Follett, le compromis est temporaire et futile. Chacun est à la fois fier de ce qu’il a obtenu et frustré de ne pas avoir obtenu davantage, sans doute un peu humilié d’avoir cédé. Cet accord ne fait généralement que reporter la question, car la vérité ne se trouve pas entre les deux parties. Il revient à partager un gâteau sans le faire grandir ; c’est un jeu à somme nulle. L’individu doit renoncer à une partie de lui-même pour qu’une action soit possible.
L’intégration, ou l’invention d’une troisième voie
La troisième voie, l’intégration consiste au contraire à imaginer une solution nouvelle qui respecte les objectifs profonds de chacun et reflète la diversité même de la vie. Elle écrit :
« La situation en constante évolution, les intégrations progressives, “les entrelacements incessants de nouvelles réponses spécifiques”, constituent l’ensemble du mouvement progressif de l’existence. »
Mary Parker Follett en donne un exemple personnel. Un couple de ses amis n’arrive pas à s’accorder sur le choix d’un internat pour leur garçon (nous sommes dans les années 1920). Le mari en préfère un pour le niveau de l’établissement, sa femme en préfère un autre pour les camarades que l’enfant y aurait. Pour sortir du dilemme, ils renoncent à l’internat et gardent l’enfant à la maison ; la mère pourra avoir son mot à dire sur ses fréquentations, et il ira dans une bonne école, mais externe.
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Ce n’est pas un compromis, car aucun des deux n’a renoncé à quoi que ce soit. Le père sélectionne une école dont le niveau correspond à ses exigences, tandis que la mère est plus satisfaite que dans l’option envisagée à l’origine. La solution est nouvelle, car elle n’était celle d’aucune des parties au départ ; elle a été créée par la confrontation. Les objectifs de chacun – mais non la solution qu’ils envisageaient – ont été respectés et intégrés pour la formuler.
Le secret de l’arbitrage des conflits est l’invention. Nous nous mettons d’accord non pas en ajustant, mais en inventant ; non pas en conciliant nos idées par un compromis, mais en trouvant l’idée nouvelle. Il ne devrait pas y avoir de conflit au sens d’une conquête de l’un par l’autre, ni d’une « voie médiane » frustrante ; mais il y aura toujours conflit au sens d’une confrontation.
Se confronter ne signifie pas se combattre.
Un conflit bien résolu est un progrès
Cette dimension créative peut aller plus loin. Poursuivant l’exemple de l’école, Mary Parker Follett ajoute que les parents pourraient décider d’en créer une eux-mêmes. Si elle s’avère bonne, leur différend initial aura eu une valeur qui dépasse de loin leur seul foyer. Chacun doit persister jusqu’à ce qu’on trouve un moyen par lequel tous deux contribuent à la solution. Comme Mary Parker Follett l’écrit dans une formule qui résume l’originalité de sa pensée :
« Le cœur du développement, de l’expansion, de la croissance et du progrès de l’humanité est la confrontation et la saisie des opposés. »
Nous en avons tous fait l’expérience à une échelle plus modeste : le stress initial du conflit fait place à la satisfaction de l’avoir résolu avec l’autre. Chacun s’est respecté, et tous deux ont grandi.
Pour Mary Parker Follett, la base de toute activité collective est la diversité intégrée. La question à se poser dans la résolution d’un conflit n’est pas seulement de savoir qui a raison, mais dans quelle mesure la façon dont nous le résolvons nous permettra de continuer à vivre en collectivité – et même d’y vivre mieux.
Vu ainsi, le conflit n’est pas un mal nécessaire. Géré de façon civile, proprement régulé, c’est une ressource pour le collectif, qu’on peut rechercher et entretenir.
Philippe Silberzahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.11.2026 à 14:59
Attentat de Trappes : ces mutations de l’espace politique qui conditionnent le passage à l’acte raciste
Texte intégral (1844 mots)
L’ESSENTIEL
Kevin T., mis en examen pour assassinat raciste à Trappes, possédait des badges « Vive la France, RN, fier d’être français ».
Que nous disent les sciences sociales sur le lien entre certains discours politiques et le passage à l’acte criminel d’un individu ?
La progression institutionnelle du Rassemblement national est passée par la promotion d’un racisme dissimulé, plus acceptable dans le champ médiatique.
Le racisme tue – un mort, sept blessés à Trappes et à La Verrière (Yvelines), le 23 octobre 2026 : une attaque préméditée par un individu ayant reconnu viser des personnes « de type musulman, africain ou nord-africain ». Ce dernier, Kevin T., mis en examen pour « assassinat, tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » était par ailleurs en possession de badges « Vive la France, RN, fier d’être français » qu’il avait lui-même conçus, comme l’a précisé le parquet national antiterroriste. Pour le maire de Trappes Ali Rabeh, « sa haine ne vient pas de nulle part. Elle a été inoculée dans son esprit par la répétition incessante des mots, des discours qui ont fait de ces minorités [des Arabes, des Noirs, des musulmans] des cibles à abattre ».
Que peuvent dire les sciences sociales à propos d’un passage à l’acte meurtrier ? Elles nous invitent à éviter les raisonnements trop simplistes, qui postulent un passage direct des préjugés au meurtre, et à plutôt envisager les conditions qui le rendent possible.
Or, en l’occurence, ces conditions sont d’abord politiques et, concernant le moment actuel, elles tiennent à l’élargissement d’un espace politique et médiatique jusque-là nettement plus fermé au racisme et à l’antisémitisme, comme je l’analyse dans Métamorphose de l’antisémitisme.
Les mutations du racisme, du FN au RN
Le racisme, flagrant dans le discours fondateur du FN, n’a pas disparu avec la « dédiabolisation » voulue par ce parti sous la présidence de Marine Le Pen : il a muté. Je l’ai montré dès 2013 dans mon ouvrage le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie (éd. de la MSH), car son extrémisme ne s’est pas dissous dans le populisme puis la démocratie, il est entré en tension avec ces deux registres (cf. aussi, sous la dir. de Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer, les Faux-semblants du Front national : sociologie d’un parti politique (Presses de Sciences Po, 2015).
Ce parti qui se veut respectable, républicain, démocratique, table sur le désaveu massif qui entoure la classe politique en dehors de lui (78 % des Français disent ne pas faire confiance aux responsables politiques en général (cf. l’enquête annuelle de référence, le Baromètre de la confiance politique du Cevipof).
Mais le FN, devenu Rassemblement national, RN, ne serait pas aux portes du pouvoir s’il n’était pas porté par une vision raciste et xénophobe (cf. Nonna Mayer, « Le mythe de la dédiabolisation du FN », La vie des idées, 15 décembre 2015). En plus de la respectabilité et du dégagisme, il doit convaincre que son élan, depuis l’adoption du thème de l’immigration par Jean-Marie Le Pen au début des années 1980, n’est pas retombé, et qu’il vise bien les étrangers, les immigrés, l’islam, des minorités. Il lui faut conjuguer racisme et respectabilité, l’un ne doit pas entacher l’autre. Si le racisme demeure décisif, il doit devenir acceptable et se banaliser dans le champ médiatique.
La progression de l’extrême droite institutionnelle depuis les années 2010 est passée par sa capacité à respectabiliser l’irrespectable en voilant son racisme, et pas à simplement se dédiaboliser.
Racisme crasse ou racisme suggestif ?
Ainsi, les dirigeants du RN s’indignent dès qu’on apprend qu’un policier municipal de Carcassonne (Aude) a fait preuve d’un racisme (et d’un machisme) épais, parlant de « bougnes », « nègres » « singes » ou de « bicots » : ce dernier est exclu du service d’ordre du RN qui prend ses distances.
Pourtant, les dirigeants du parti ne sont pas gênés par un vocabulaire plus subtil que celui du policier, et favorisent la diffusion dans l’espace public d’expressions suggestives sans relever directement du lexique ordinaire de la race. Ainsi, commentant l’attentat raciste à Trappes, la vice-présidente du RN Edwige Diaz a qualifié la ville de « république islamiste en miniature » le 26 octobre 2026. Quelques années plus tôt, en 2021, Marine Le Pen avait déjà écrit sur Twitter :
« En trente ans, Trappes est devenue un territoire perdu de la République, sous le poids d’une immigration massive et ininterrompue qui l’a changée en profondeur. Qui peut nier que l’immigration dérégulée a été le moteur de la montée en puissance de l’islamisme dans notre pays ? »
Le racisme contenu dans les discours politiques de l’extrême droite institutionnelle et, au-delà, d’une partie de la droite, n’est plus direct, mais contourné. La haine, la peur et le mépris sont désormais exprimés par des généralisations abusives concernant la religion (l’islam), l’origine nationale, la trajectoire (l’immigration) ou le territoire. C’est ce que montrent les recherches de Félicien Faury, dans Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (Seuil, 2024) ou encore celles d’Abdellali Hajjat et de Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte, 2022).
À lire aussi : Quels premiers ministres ont banalisé les idées d’extrême droite ?
Un projet politique susceptible de l’emporter
Ce n’est pas d’aujourd’hui que le racisme peut se révéler meurtrier. On se souvient de Brahim Bouarram, jeune Marocain, jeté dans la Seine par des militants d’extrême droite et des skinheads quittant la manifestation du 1er mai 1995 que le FN avait organisée pour fêter Jeanne d’Arc. La nouveauté est que le projet politique dans lequel il s’inscrit est désormais susceptible de l’emporter.
Aujourd’hui, des pans entiers de la société ne sont pas gênés par des expressions comme « grand remplacement », « gangrène », et sont sensibles aux mots qui renvoient à l’unité de la nation, ses racines, son identité, sans oublier la sécurité et la souveraineté. Ce vocabulaire contribue à euphémiser ou banaliser le racisme.
Quand il est question d’immigration « massive », de « désordres sécuritaires », de « razzias », de « régression vers les origines ethniques », quand fleurissent des néologismes et autres inventions sémantiques péjoratives comme « droits de l’hommisme », « wokisme », « islamo-gauchisme », « ensauvagement », « crise civilisationnelle », le racisme n’est pas loin, mais il est implicite, voilé.
Comme le montre Cécile Alduy pour les États-Unis (D’abord ils sont venus chercher les mots, (Les Arènes, 2026), la poussée sémantique favorable au racisme peut s’accompagner d’un rétrécissement du champ lexical, d’interdits empêchant le recours à certains termes, notamment liés à la diversité ou au genre.
Cette diffusion d’un racisme dissimulé est d’ailleurs relayée par une partie des médias français qui diffusent ses idées et qui contribuent à sa normalisation politique. Les réseaux sociaux et Internet permettent à un plus large spectre d’expressions racistes, voilées ou non, de circuler massivement, sans entraves et à grande vitesse, et de déployer depuis l’étranger une véritable géopolitique de la haine).
Lorsque des responsables politiques adoptent publiquement des catégories identiques à celles du RN, ou proches d’elles, ce n’est certainement pas pour favoriser des violences et des crimes. C’est pour préparer le terrain pour des lois, des mesures, discriminatoires, des décisions politiques flattant leur électorat. Mais ce faisant, ils s’inscrivent, comme le RN, dans des logiques qui rencontrent celles du racisme flagrant, et contribuent à un climat délétère. Ils voudraient ralentir ou interdire l’immigration et mettre au pas les populations qui en sont issues, et l’islam avec elles, en ouvrant les vannes d’un racisme qu’ils voudraient implicite et voilé, mais qu’ils ne peuvent empêcher d’être également sommaire et explicite. Ils n’organisent en aucune façon les meurtres, le passage à l’acte, ils pensent se situer sur le seul terrain de l’action et du discours politiques ; en fait ils favorisent des comportements infrapolitiques, qui leur échappent, qu’ils ne désirent en aucune façon, sans qu’ils puissent pour autant se défausser de toute responsabilité.
Michel Wieviorka est l’auteur de Métamorphose de l’antisémitisme, aux éditions du Seuil, 2026*.
Michel Wieviorka ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.11.2026 à 14:58
La ménopause peut discrètement fragiliser les os, voici ce qu’il faut savoir pour les protéger
Texte intégral (2753 mots)
L’ESSENTIEL
À la ménopause, les changements hormonaux peuvent mener à une perte de densité osseuse.
Cette perte de densité osseuse, qui peut déboucher sur le développement d’une ostéoporose, commence parfois longtemps avant la fin des règles.
La détecter tôt permet de mettre en place des mesures pour la freiner : modification de l’alimentation, activité physique, traitements médicamenteux…
Les squelettes qui, à l’époque d’Halloween, se retrouvent suspendus aux portes des voisins ou mis en scène dans leurs jardins semblent être des structures immuables. Celui qui constitue notre charpente interne, cependant, ne cesse de se transformer. Aux alentours de la ménopause, ces modifications peuvent basculer vers une perte osseuse, le plus souvent sans qu’aucune douleur ni aucun autre symptôme ne se manifestent.
En tant que chercheuse spécialiste de la biologie du squelette à la faculté de médecine de la Washington University de Saint-Louis, j’étudie la manière dont les signaux hormonaux et métaboliques influencent le renouvellement osseux. La ménopause est à mes yeux un moment privilégié pour aborder les questions touchant à la santé du squelette.
La ménopause n’est confirmée qu’au terme de douze mois consécutifs sans survenue de règles, en l’absence de toute autre explication. Cependant, la perte osseuse qui peut résulter de ce changement peut commencer à s’accélérer dès avant la fin des règles. Autrement dit, la perte osseuse peut s’emballer avant même qu’une femme sache que ses dernières règles étaient bel et bien les dernières.
Pourquoi l’os se modifie-t-il à la ménopause ?
L’os est un tissu vivant, en perpétuel renouvellement. Au cours de ce processus, appelé remodelage, des cellules nommées ostéoclastes résorbent l’os ancien, tandis que d’autres, les ostéoblastes, fabriquent le tissu qui le remplace.
Les œstrogènes participent à la régulation de ce renouvellement. Lorsque leur taux décline, autour de la ménopause, la résorption peut prendre le pas sur la reconstruction, favorisant la perte osseuse et l’ostéoporose, une maladie qui rend les os plus fragiles et plus poreux.
L’ostéoporose peut toucher les femmes comme les hommes. Si elle devient plus fréquente au fur et à mesure de l’avancée en âge, elle peut toutefois aussi survenir chez des personnes plus jeunes. Bien souvent, elle est silencieuse : elle ne se traduit par aucun symptôme perceptible, jusqu’à la survenue d’une fracture.
Le calendrier selon lequel cette perte se produit a été mis en évidence par des travaux menés sur les données de la Study of Women’s Health Across the Nation, une étude américaine de long terme consacrée aux femmes autour de la cinquantaine. Une analyse portant sur 862 participantes a mis en regard l’évolution de leur densité osseuse et la date de leurs dernières règles. Ces travaux ont révélé qu’en moyenne, la perte au niveau du rachis lombaire et de la hanche était la plus rapide dans l’intervalle de temps s’étendant d’environ un an avant les dernières règles à deux ans après. Elle ralentissait ensuite, sans pour autant s’interrompre.
Ces résultats ne signifient pas que toutes les femmes perdent la même quantité d’os à cette période de leur vie, ni qu’elles développeront toutes une ostéoporose. Ils soulignent en revanche pourquoi, plutôt que de considérer la perte osseuse comme une préoccupation réservée aux femmes âgées, il faut accorder une attention particulière à la transition ménopausique.
Risque de fracture et perte osseuse : pas seulement une question d’âge
Pour évaluer le risque de fracture d’une personne, les médecins tiennent compte de divers facteurs, parmi lesquels : un faible poids corporel, le fait de fumer, d’avoir une consommation d’alcool excessive, ou encore l’existence d’un antécédent de fracture de la hanche chez l’un des parents. Afin d’estimer ce risque, la densité minérale osseuse est mesurée par ostéodensitométrie. Le résultat de cet examen constitue une information précieuse, qui est interprétée à la lumière des antécédents médicaux et des facteurs de risque (en France, l’ostéodensitométrie est prise en charge par l’Assurance-maladie sur prescription médicale, en présence de facteurs de risque définis par la Haute Autorité de santé (HAS), et non sur un critère d’âge, NdT).
Aux États-Unis, l’U.S. Preventive Services Task Force, un comité indépendant d’experts en médecine préventive, recommande le dépistage de l’ostéoporose chez toutes les femmes de 65 ans et plus. Il préconise également de dépister les femmes ménopausées plus jeunes lorsque leurs antécédents ainsi que d’autres facteurs de risque laissent présager une probabilité accrue de fracture. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut que chaque femme passe un tel examen dès que ses cycles se modifient.
Au-delà de ce dépistage systématique, les personnes déjà atteintes d’ostéoporose, celles qui se sont fracturé un os lors d’une chute bénigne ou celles qui souffrent d’une maladie ou prennent des médicaments entraînant une perte osseuse, doivent bénéficier d’une évaluation adaptée à leur situation.
Un essai clinique britannique a mis en lumière l’intérêt de repérer les personnes à haut risque et de leur recommander un traitement. Au cours de ces travaux, plus de 12 000 femmes âgées de 70 à 85 ans ont bénéficié soit de la prise en charge habituelle, soit d’un dépistage puis, pour celles jugées à haut risque, de recommandations thérapeutiques. Sur cinq ans, les femmes du groupe dépisté ont moins souvent subi une fracture de la hanche que les autres.
En revanche, lorsque les chercheurs ont considéré l’ensemble des fractures ostéoporotiques, tous sites confondus, ils n’ont pas observé de réduction statistiquement significative. Ces résultats plaident en faveur d’un dépistage couplé à un traitement chez les femmes âgées, mais ne disent rien du moment où il conviendrait de l’entreprendre au cours de la transition ménopausique.
Bouger et bien se nourrir
Les os réagissent aux contraintes qui s’exercent sur eux. Les activités en charge, comme la marche ou la montée d’escaliers, les obligent à supporter le poids du corps. Les exercices de renforcement musculaire, avec des haltères, des bandes élastiques ou le seul poids du corps, leur imposent des contraintes supplémentaires, sous l’effet de la traction exercée par les muscles. Travailler l’équilibre – en faisant du tai-chi, par exemple, ou en effectuant des exercices consistant à transférer son poids d’un pied sur l’autre – peut améliorer la stabilité et aider à prévenir les chutes. Pour être bénéfique pour les os, une activité doit donc associer plusieurs types de mouvements.
Un essai clinique australien dont les résultats ont été publiés en 2018 a cherché à savoir si un programme supervisé associant un renforcement musculaire à charges lourdes et des exercices d’impact pouvait améliorer la densité osseuse et les capacités physiques de femmes ménopausées présentant une faible masse osseuse. Au bout de huit mois, les participantes à ce programme avaient obtenu de meilleurs résultats que celles qui avaient suivi un programme d’exercices à domicile moins intensif. Les femmes incluses dans cet essai avaient été soigneusement sélectionnées, et l’entraînement était étroitement encadré.
Ces progrès sont encourageants, mais un gain de densité osseuse n’équivaut pas à une diminution des fractures : l’essai n’a pas permis d’établir que son programme en réduisait le nombre. Par ailleurs, les personnes atteintes d’ostéoporose, ayant déjà subi une fracture ou souffrant de limitations physiques, peuvent avoir besoin de conseils sur les mouvements à effectuer et les charges appropriées à utiliser.
Développer sa force musculaire et son équilibre favorise la mobilité autant que la santé osseuse. Le choix d’une activité adaptée dépend de la situation de chacun.
L’alimentation intervient elle aussi sur la santé du squelette. Le calcium fournit le minéral qui confère aux os leur solidité, tandis que la vitamine D en favorise l’absorption par l’organisme. Parmi les aliments riches en calcium figurent les produits laitiers, les alternatives végétales enrichies, les sardines ou le saumon en conserve (consommés avec leurs arêtes), ainsi que certains légumes, comme le pak-choï ou le brocoli.
Lorsque les apports sont insuffisants, ou en cas de carence, une supplémentation en calcium ou en vitamine D peut s’avérer utile. Elle ne se substitue pas pour autant aux médicaments destinés à traiter l’ostéoporose, lorsque ceux-ci sont nécessaires : alimentation équilibrée et traitement vont de pair. À ce sujet, soulignons qu’avoir une alimentation équilibrée suppose également que celle-ci contient des quantités suffisantes de protéines.
Un traitement au cas par cas
Le traitement hormonal de la ménopause par voie systémique – lorsque les hormones administrées diffusent dans l’ensemble de l’organisme – peut soulager les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes gênantes, et contribuer à prévenir la perte osseuse et les fractures. Ses bénéfices et ses risques dépendent de l’âge, du temps écoulé depuis la ménopause, des antécédents médicaux et du traitement employé (en France, fin 2025, la HAS a confirmé l’intérêt de ces traitements dans la prévention de l’ostéoporose), en soulignant que « leur utilisation ne peut pas être recommandée pour toutes les femmes compte tenu de leur profil de tolérance comportant de multiples risques touchant différents organes : système veineux, cardiovasculaire, sein, ovaire, endomètre. », NdT).
Chez les femmes de moins de 60 ans ou ménopausées depuis moins de dix ans, et en l’absence de contre-indication médicale, la balance bénéfice-risque du traitement hormonal de la ménopause est généralement favorable pour traiter les symptômes gênants et prévenir la perte osseuse. Cela ne signifie pas qu’un tel traitement convient à toutes. Les patientes doivent discuter avec leur médecin de leurs symptômes, de leur santé osseuse et des risques individuels qu’elles encourent, et cette décision doit être réexaminée au fil du temps (en France, la HAS recommande de réévaluer la situation au moins une fois par an), en prenant en considération l’évolution du rapport bénéfice/risque).
D’autres médicaments de l’ostéoporose permettent aussi de freiner la résorption osseuse ou de stimuler la formation d’os.
Les médecins restent aussi vigilants quant au fait que la ménopause n’explique parfois que partiellement la survenue d’une perte osseuse. Une telle situation peut en effet aussi découler de certaines maladies ou de la prise de traitements susceptibles de fragiliser les os.
C’est notamment le cas de certains troubles hormonaux, tels que l’hyperparathyroïdie primaire. Chez les personnes affectées par ce dérèglement hormonal, une ou plusieurs des glandes parathyroïdes, situées dans le cou, produisent trop d’hormone parathyroïdienne. Ce dérèglement peut accroître le taux de calcium dans le sang et fragiliser les os. Son diagnostic peut donc modifier la prise en charge de l’ostéoporose. Cet exemple montre à quel point il est important de rechercher l’origine exacte d’une perte osseuse, plutôt que de l’imputer simplement au vieillissement.
À ce sujet, signalons que les affections digestives ou l’administration d’une corticothérapie au long cours peuvent, elles aussi, avoir des effets sur la densité osseuse.
La question de l’accès aux soins
Tous ces conseils relatifs aux examens et aux traitements partent du principe que les patientes peuvent accéder aux soins. Or, ce n’est pas toujours le cas, et le manque d’accès aux soins peut réduire les options disponibles pour les patientes, comme l’a montré un audit mené en 2025 dans 22 pays et territoires de la région Asie-Pacifique.
Ces travaux ont mis en évidence de fortes disparités dans l’accès à la prise en charge de l’ostéoporose : selon le lieu considéré, les délais d’attente pour une ostéodensitométrie pouvaient aller du jour même à une attente de près d’un an. Les auteurs ont également constaté que le manque de remboursement des médicaments rendait les traitements difficilement abordables pour les patientes (cet audit régional avait porté sur l’ostéoporose en général, et pas uniquement sur la période de la ménopause).
Améliorer la prévention passe donc non seulement par la sensibilisation du public, mais aussi par la mise en place de systèmes de santé qui rendent les examens, le suivi et l’accès aux médicaments abordables pour les patientes.
La ménopause peut être vue comme une occasion de faire le bilan de santé de son squelette, avant que les problèmes ne s’installent. Selon les résultats, diverses recommandations pourront être formulées : réaliser une évaluation du risque d’ostéoporose, pratiquer une activité physique adaptée, effectuer des changements dans son alimentation, ou entreprendre un traitement médical. Une chose est claire : il peut être bénéfique d’engager une conversation sur sa santé osseuse avec son médecin bien avant qu’une fracture ne l’impose.
Priya Bhardwaj travaille à la faculté de médecine de l'université de Washington à Saint-Louis. Elle siège au comité de pilotage du groupe de travail « Os et minéraux » de l’Endocrine Society, ainsi qu'au comité du groupe d'intérêt spécial « Les femmes dans le domaine des os et des minéraux » de l’American Society for Bone and Mineral Research (ASBMR).
05.11.2026 à 14:56
Avant la COP31, la Turquie face aux trous d’eau géants qui s’ouvrent dans ses champs de céréales
Texte intégral (2080 mots)

L’ESSENTIEL
L’autorité turque des catastrophes a recensé 684 dolines autour de Konya, de Karaman et d’Aksaray, le grenier à blé du pays, où une vingtaine de ces trous géants s’ouvrent chaque année.
Le pompage des nappes pour l’irrigation fait baisser la pression de l’eau et déstabilise des cavités dans le calcaire.
Alors que la Turquie accueille la COP31, du 9 au 20 novembre 2026, protéger champs, routes et vies suppose de traiter l’eau souterraine comme une ressource finie.
Le plateau anatolien central est l’une des principales régions agricoles de la Turquie, où sont produits du blé, du maïs, de la betterave sucrière et d’autres cultures. Cependant, sous ses champs cultivés, le sol devient de plus en plus instable.
De grandes dolines, dont certaines mesurent plusieurs dizaines de mètres de large et de profondeur, sont apparues dans tout le bassin de Konya (en Anatolie centrale), engloutissant des terres agricoles et menaçant les routes et les habitations voisines.
Ces effondrements peuvent survenir brutalement, parfois dans des champs cultivés depuis des générations. Selon une étude récente, une vingtaine de dolines se forment chaque année.
Appelées localement obruks, les dolines ne sont pas un phénomène géologique nouveau. Elles existent dans le bassin de Konya depuis des milliers d’années, mais elles sont devenues bien plus fréquentes au cours des dernières décennies.
Les dolines de Konya sont donc à la fois un risque géologique et le signe d’un problème plus large de gestion de l’eau. Les cavités situées sous les champs sont le produit de processus géologiques étalés sur des milliers d’années, mais leur instabilité récente survient dans un système d’eaux souterraines profondément modifié par l’activité humaine et de plus en plus exposé à la sécheresse.
Alors que les représentants de pays du monde entier s’apprêtent à se rendre en Turquie pour parler du changement climatique lors de la COP31, la conférence des Nations unies sur le climat (organisée à Antalya, du 9 au 20 novembre 2026, NdT), Ankara continue de se débattre avec cette catastrophe environnementale qui s’aggrave sur son propre sol.
L’autorité turque de gestion des catastrophes et des situations d’urgence (AFAD) a récemment recensé 684 dolines dans les provinces de Konya, de Karaman et d’Aksaray, au cœur agricole du pays.
Pourquoi les dolines se forment-elles ?
On attribue souvent la multiplication des dolines à la sécheresse et au changement climatique. Cependant, le pompage intensif des eaux souterraines pour l’agriculture peut aussi accroître le risque d’effondrement.
Des décennies d’irrigation agricole intensive ont modifié les conditions sous la surface du bassin. Par ailleurs, les eaux souterraines, c’est-à-dire les eaux présentes sous la surface de la Terre, ne sont pas renouvelées pendant les longues périodes sèches, ce qui aggrave le problème.
Konya est un bassin endoréique, ou fermé. Autrement dit, l’eau qui entre dans le bassin ne s’écoule pas vers la mer. Elle est stockée sous terre et s’accumule dans des lacs et des zones humides, ou bien retourne dans l’atmosphère par évaporation et par la transpiration des plantes.
Les pluies sont relativement faibles dans cette région, principalement concentrées en dehors de la saison principale de culture. Les eaux souterraines sont donc devenues indispensables à l’agriculture, en particulier pour le maïs irrigué, la betterave sucrière et les cultures fourragères.
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La difficulté, c’est que la demande en eau a dépassé le rythme auquel les aquifères (des massifs de roches poreuses ou de sédiments saturés d’eau souterraine) peuvent se reconstituer. Une étude régionale récente estime la perte annuelle moyenne de stockage d’eau souterraine à l’équivalent de 3,4 centimètres d’eau. Ce chiffre témoigne clairement d’un système soumis à une pression durable.
Une partie du problème tient au fait que la Turquie a connu, en 2025, sa sécheresse la plus grave depuis des décennies, ce qui a accru la pression sur les agriculteurs.
Les agriculteurs répondent souvent à cette pression hydrique en pompant davantage d’eau souterraine, ce qui fait baisser le niveau des nappes. Cela réduit la pression qu’exerce l’eau dans les pores et les fractures des roches et des sédiments, ce qui peut déstabiliser les cavités souterraines existantes et accroître le risque d’effondrement.
Ainsi, les conséquences dépassent la seule pénurie d’eau, car les eaux souterraines exercent aussi des contraintes sur les formations géologiques du sous-sol. Le bassin de Konya renferme de vastes ensembles de roches carbonatées, dont le calcaire. Sur de longues périodes, l’eau souterraine qui circule dans les fractures dissout des minéraux et élargit les ouvertures. Ce processus, appelé karstification, peut créer des conduits, des grottes et des cavités souterraines. Les dolines se forment lorsque les matériaux situés au-dessus de ces vides deviennent instables.
La baisse du niveau des nappes peut aussi modifier la circulation de l’eau et des sédiments dans les cavités souterraines existantes, et permettre à des matériaux meubles de glisser vers le bas. Là où le toit d’une cavité est déjà fragile, ces changements peuvent aussi contribuer à provoquer un effondrement.
Mais la réaction du sous-sol dépend fortement des conditions locales. La profondeur et la forme des cavités souterraines, l’épaisseur et la résistance des couches de roches et de sédiments qui les surmontent, la répartition des fractures et l’historique des variations du niveau des nappes, tout cela compte.
Cela aide à comprendre un résultat important d’une étude consacrée à la formation des dolines dans le bassin de Konya entre 2000 et 2024. Les chercheurs ont observé une forte hausse du rythme annuel de formation, d’environ trois dolines par an sur la période 2000-2010 à 32 par an sur la période 2016-2019. Ce rythme est pourtant retombé ensuite à environ 22 par an après 2020, malgré l’épuisement continu des nappes.
Si la baisse des nappes est en cause, pourquoi se formerait-il moins de dolines alors que leur niveau continue de baisser ? Une explication possible est que, dans certaines zones, les cavités les plus fragiles se sont déjà effondrées. La formation des dolines dépend du nombre de structures souterraines instables, et pas seulement du volume d’eau prélevé.
À lire aussi : Le monde est désormais en « faillite hydrique », selon un rapport de l’ONU
Le sol se dérobe
Le bassin connaît aussi un autre type de déformation du sol, appelé subsidence, dans lequel la surface s’enfonce progressivement à mesure que les sédiments du sous-sol se tassent. Ce phénomène peut provoquer des fissures dans le sol et endommager routes et bâtiments, même si l’affaissement est souvent trop lent pour être remarqué sans mesures satellitaires.
Des mesures par radar satellitaire ont révélé une subsidence étendue dans la région, atteignant jusqu’à 90 millimètres par an. Contrairement à l’effondrement brutal d’une doline, ce phénomène peut s’installer lorsque le pompage des eaux souterraines accroît les contraintes sur le terrain et comprime les sédiments du sous-sol.
Le problème n’est pas propre à la Turquie. Une analyse mondiale (étude cosignée par l’auteur de cet article, NdT) a estimé que plus de 6,3 millions de kilomètres carrés de terres s’affaissent de plus de 5 millimètres par an. Les chercheurs ont désigné le pompage des eaux souterraines comme le facteur le plus déterminant à l’échelle mondiale.
À Konya, la pression sur les eaux souterraines est étroitement liée à la production agricole. Les agriculteurs cultivent pour des marchés établis et des industries de transformation, souvent dans le cadre de politiques qui ont privilégié des niveaux de production élevés plutôt que les économies d’eau.
L’irrigation permet aux agriculteurs de maintenir leurs rendements pendant les années sèches, mais elle permet aussi de poursuivre la production à des niveaux que les ressources en eau renouvelables du bassin ne peuvent peut-être pas soutenir.
Cependant, limiter les volumes d’eau souterraine prélevés sans accompagner les agriculteurs pourrait faire peser sur eux une forte pression économique, ainsi que sur l’approvisionnement alimentaire du pays. Mais la poursuite de l’épuisement des nappes pourrait saper peu à peu la production agricole qui a fait, à l’origine, l’importance économique de la région.
Une irrigation plus efficace pourrait aider, mais elle ne suffit pas. Si l’eau économisée grâce à de meilleures technologies sert à étendre les surfaces irriguées, la consommation totale d’eau souterraine risque de rester inchangée, voire d’augmenter.
Une réponse de long terme exigerait un suivi fiable du niveau des nappes et des prélèvements, des plafonds de prélèvement contraignants, des incitations agricoles adaptées à l’eau disponible localement et une cartographie détaillée des risques géologiques. Les mesures satellitaires peuvent aider à repérer les zones sous pression.
Le danger le plus immédiat, c’est qu’un autre champ, une autre route ou un autre bâtiment s’effondre, mettant des vies en danger.
Il est difficile d’empêcher l’apparition de la prochaine doline. Le gouvernement turc pourrait s’attaquer au problème. Mais il lui faut pour cela adopter des politiques agricoles qui traitent les eaux souterraines comme une ressource finie, et non comme un substitut permanent à la pluie.
Nima Shokri est affilié à l’Université technique de Hambourg (TUHH).
05.11.2026 à 14:28
Midterms aux États-Unis : les démocrates peuvent-ils mettre fin à la guerre de Trump en Iran ?
Texte intégral (1557 mots)
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les démocrates, victorieux aux élections de mi-mandat, peuvent contrarier Donald Trump sur sa guerre impopulaire contre l’Iran.
Au Congrès, couper les crédits de guerre exposerait toutefois les démocrates à un retour de bâton, comme pour l’Irak en 2007.
La guerre en Iran a coûté aux États-Unis environ 44 milliards d’euros ; Pékin pourrait en profiter.
La large victoire des démocrates aux élections de mi-mandat aux États-Unis les met en meilleure position pour contrarier le programme du président Donald Trump. Cela vaut aussi pour sa guerre contre l’Iran, profondément impopulaire et coûteuse, qui pourrait figurer parmi leurs premières priorités.
Certes, en tant que président, Trump pourra opposer son veto à toute loi visant à mettre fin à la guerre. Mais les démocrates ont encore un autre atout de poids dans leur manche : couper le financement de la guerre.
Cette stratégie a toutefois ses limites. L’histoire montre que l’exercice de ce pouvoir pourrait déclencher un affrontement politique susceptible de se retourner contre eux. Et même si les démocrates parviennent à mettre fin à la guerre, ils ne pourront peut-être pas réparer les dégâts qu’elle a causés à la position des États-Unis dans le monde.
Les limites de la voie législative
Les démocrates disposeront de trois options principales pour tenter de forcer la fin de la guerre contre l’Iran. Deux d’entre elles se heurtent toutefois à des limites importantes.
La première option (et peut-être la plus évidente) passe par la loi. Il existe plusieurs façons de procéder. Par exemple, adopter une résolution appelant à la fin de la guerre. Le Congrès s’y est déjà essayé en juin, en adoptant une résolution concurrente (avec le soutien de certains républicains) qui enjoignait au président soit de retirer les forces états-uniennes, soit d’obtenir l’approbation du Congrès avant de les poursuivre. Ils s'appuyaient sur la résolution sur les pouvoirs de guerre de 1973 (War Powers Resolution).
Ces résolutions dites « concurrentes » sont toutefois largement considérées comme non contraignantes. Destinées à exprimer l’opinion ou la volonté du Congrès, elles servent généralement à traiter des questions internes au Congrès.
Trump l’a ignorée. Une résolution similaire a ensuite échoué au Sénat en septembre.
Pour qu’une telle résolution soit contraignante, il faudrait qu’elle ait la force d’une loi adoptée par le Congrès, à laquelle le président opposerait probablement son veto. Et pour passer outre, les démocrates auraient besoin d’une majorité des deux tiers à la fois à la Chambre des représentants et au Sénat. Il faudrait pour cela qu’un nombre important de républicains changent de camp.
Exercer un contrôle
Une deuxième option pour les démocrates consiste à lancer une série d’enquêtes parlementaires sur la manière dont la guerre a été menée. Cela passerait probablement par des auditions publiques, des injonctions à comparaître ainsi que des demandes de documents adressées à l’administration Trump.
Les démocrates pourraient également tenter d’engager une procédure de destitution (impeachment) contre de hauts responsables de l’administration Trump. Si Hakeem Jeffries, le démocrate pressenti pour devenir le prochain président de la Chambre des représentants, veut satisfaire certaines des voix les plus progressistes de son parti (ou les voix les plus intransigeantes sur la guerre en Iran ou contre Trump), le secrétaire à la Défense Pete Hegseth pourrait être le premier visé. Mais les motifs d’une telle procédure restent flous à ce stade, et même avec la nouvelle majorité démocrate au Sénat, il serait peu probable qu’il soit condamné, à moins qu’un nombre important de républicains ne changent de camp.
Surtout, ces enquêtes parlementaires sont un processus de longue haleine, peu susceptible de mettre rapidement fin à la guerre.
Le « pouvoir de la bourse »
Le pouvoir plus immédiat dont dispose le Congrès pour mettre fin rapidement à la guerre se trouve dans l’article I, section 9, de la Constitution des États-Unis, qui dispose :
Aucune somme ne sera prélevée sur le Trésor, si ce n’est en vertu de crédits ouverts par la loi […]
C’est ce que l’on appelle le « pouvoir de la bourse » (power of the purse).
Une fois le nouveau Congrès installé en janvier, chaque nouveau dollar que le département de la Guerre de Trump voudra dépenser devra être approuvé par la Chambre des représentants et le Sénat.
Un Congrès contrôlé par les démocrates pourrait ainsi insérer dans le budget de la défense une clause interdisant d’utiliser des fonds pour des hostilités contre l’Iran. Trump pourrait y opposer son veto, mais cela reviendrait aussi à bloquer la solde de tous les militaires.
Les démocrates ont tenté exactement cette approche en 2007, pour imposer un calendrier de retrait des États-Unis d’Irak. Le président de l’époque, George W. Bush, y a opposé son veto, mais la question est devenue un objet de surenchère politique, chaque camp accusant l’autre de priver les troupes états-uniennes de financement.
Les démocrates ont finalement reculé face au risque croissant d’un retour de bâton de la part des électeurs. Aujourd’hui, cette approche serait tout aussi risquée. Les démocrates sont-ils prêts à mettre en jeu leur crédibilité politique si le président les accuse d’avoir laissé tomber les soldats américains ? Qui cédera le premier ?
Les républicains face à l’heure des comptes
Une fois la poussière retombée mercredi, Trump lui-même a reconnu que la guerre en Iran avait joué un rôle dans la cuisante défaite du Parti républicain. Mais il a persisté dans sa décision, affirmant qu’il recommencerait si nécessaire pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire.
Le vice-président J. D. Vance s’est montré moins sur la défensive. Dans une déclaration détaillée publiée sur X, Vance a déclaré sans détour que la guerre était la raison de la défaite des républicains. Il a ajouté : « toute conversation honnête sur la suite doit commencer par là ».
Vance critique depuis longtemps l’engagement militaire des États-Unis dans des conflits à l’étranger, mais, dans son rôle de vice-président, il a publiquement soutenu les actions de Trump contre l’Iran.
L’écrasante victoire démocrate de cette semaine permet désormais beaucoup plus facilement à Vance, et à d’autres républicains, de rompre avec le président.
Le rapport de force a basculé
Pour Trump, mettre fin à la guerre maintenant serait une humiliation. Les États-Unis ont jusqu’ici englouti près de 50 milliards de dollars (environ 44 milliards d’euros) dans une campagne militaire aux résultats concrets bien maigres.
De plus, l’Iran a montré que le détroit d’Ormuz est un point de passage stratégique qu’il peut contrôler. Il en va de même pour le détroit de Bab el-Mandeb, au large du Yémen, où les houthistes, alliés de l’Iran, ont attaqué des navires marchands. Ces coûts se feront sentir bien après la présidence Trump. La guerre pourrait mettre définitivement fin à l’ordre mondial unipolaire que Washington a bâti après la fin de la guerre froide. Le grand gagnant pourrait bien ne pas être Téhéran, mais Pékin.
Markus Wagner a reçu un financement du ministère australien de la Défense en tant que chercheur principal du projet Weaponised Trade.
05.11.2026 à 12:05
Quiz - De Rome à nos jours, les guerres de la bière ont créé et défait les empires
Lire plus (353 mots)

Les guerres de la bière : quand la mousse fait trembler les empires
Derrière une simple chope de bière se cache une histoire de conquêtes, de rivalités religieuses et de batailles commerciales. Des monastères de Charlemagne à l’Empire britannique, en passant par les conflits entre catholiques et protestants, la bière a souvent été un véritable instrument de pouvoir. Mais pourquoi Charlemagne imposait-il des brasseries dans les abbayes ? Comment la bière a-t-elle financé la puissance britannique ? Et pourquoi Américains et Tchèques se disputent-ils encore le nom Budweiser ?
Avant de jouer, prenez quelques minutes pour lire l’article « De Rome à nos jours, les guerres de la bière ont créé et défait les empires ».
3, 2, 1… À vous !
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05.11.2026 à 10:43
Dementia with Lewy bodies: what you should know about the little-known, progressive brain disease
Texte intégral (2846 mots)
Robin Williams, Monica Vitti, Patrick Stewart or French actress Nathalie Baye: all these famous people lost their lives to dementia with Lewy bodies.
This neurocognitive disease is only tends to get publicity when a celebrity dies from it. Yet it is a common disease (and one of the most common forms of dementia), in France alone it affects about 250,000 people, which makes it the country’s second most widespread neurodegenerative disease, after Alzheimer’s, putting on a par with Parkinson’s. It is estimated that dementia with Lewy bodies (commonly known as “DLB”) affects more than 10 million patients worldwide.
What causes the disease? What symptoms should we look out for? How is it treated? Here is what you need to know.
A long-ignored illness
Dementia with Lewy bodies owes its name to inclusions that develop inside patients’ neurons called “Lewy bodies”, after the German-born doctor Friedrich Heinrich Lewy, who first discovered their existence in 1912.
However, it was only in 1976 that the first clinical case was formally described, while the first international clinical criteria were defined much later in 1996.
In its earliest stages (the prodromal stage before full-blown dementia develops, followed by the early, milder stage), dementia with Lewy bodies is characterised by the dysfunction of certain parts of the outer layers of the brain, such as the insula and the olfactory bulbs (OB). The insula is involved in cognition, emotions, self-awareness, pain, the autonomic nervous system, taste, while the olfactory bulbs are, as their name suggests, involved in olfaction (sense of smell).
These dysfunctions occur due to the accumulation of abnormal deposits of a protein called alpha-synuclein inside neurons. In its usual state, this protein adopts a more helical conformation (also known as the “alpha helix”; it is the way the protein organises itself in space). In its toxic form, its conformation changes, and alpha-synuclein folds instead into “a mille-feuille cake” (a layered conformation called “beta sheet”).
The accumulation of these misfolded alpha-synucleins results in the development of Lewy bodies inside neurons throughout the course of the disease.
However, alpha-synuclein is important for neuronal function. It is a key element in the transmission between neurons. This transmission element is called a synapse. Alpha-synuclein regulates the synaptic vesicles which are kinds of small “bulls” filled with chemical messengers called neurotransmitters, brain hormones secreted by neurons, such as acetylcholine, noradrenaline, serotonin or dopamine.
The accumulation of the toxic form of alpha-synuclein disrupts neuronal function, as neurons are less able to secrete synaptic vesicles that allow them to communicate with each other.
This phase (called “neurofunctional”, because it affects neurotransmitters) lasts at least fifteen to twenty years. Subsequently, Lewy body disease then enters a more aggressive stage: patients’ experience not only neuronal malfunction but also neuronal cell death.
It is worth pointing out that although Lewy bodies are also found in patients with Parkinson’s disease, they differ in appearance, where they are located in the brain and the alpha-synuclein conformation that develops with Lewy body disease.
What do we know about the causes of dementia with Lewy bodies and its risk factors?
Some work suggests that dementia with Lewy bodies may be linked to our environment.
Chronic contact with certain toxic substances, such as phthalates or air pollution (in the form of ultrafine particles), as well as some infections, could promote alpha-synuclein conformational changes during aging, and trigger dementia with Lewy bodies, particularly in the olfactory bulbs, which are the only parts of the brain in contact with the outside, at the nose level.
Known risk factors for the condition include anxiety and depression. Often, patients are found to have suffered from depression for a few years prior; for this reason, it is thought that this disease constitutes a mode of entry into dementia with Lewy bodies.
Other identified risk factors are high blood pressure, diabetes, “bad” cholesterol, stroke, family history of dementia with Lewy bodies or Parkinson’s disease, or mutations in certain genes (including the GBA or ApoE4 genes, which are however not the cause of the disease).
Numerous symptoms
In France, French weathercaster and writer Catherine Laborde spoke out extensively on her illness: she was very embarrassed by her difficulty in concentrating, as well as the fluctuations in her cognitive ability and overall vigilance. She was also prone to great fears for no apparent reason, which together paints a very common clinical picture of this disease.
Cognitive difficulties are the main symptom of the condition, resulting in lower concentration, slowness as well as organisational difficulties. In addition to cognitive impairment, there are various so-called “core features”:
Cognitive and alertness fluctuations that associate moments of drowsiness, long naps, staring or difficulties at certain times to focus (the cognitive and expressive difficulties experienced by Joe Biden during the televised debate with Donald Trump, which were at the root of his withdrawal from the race for the US presidency, beg us to raise questions about cognitive fluctuations).
Behavioural disorders during REM sleep: the so-called “REM” phase of sleep is the dream sleep phase (with rapid eye movement); normally, during this phase, the body is naturally paralysed. This is not the case for patients with Lewy’s disorder: some of them are restless sleepers, they clearly enact their dreams by moving, screaming, while sleeping with their eyes closed.
Visual hallucinations, which affect 70 to 80% of patients. In the prodromal stage (the early stage of the disease), these hallucinations consist of simple sensations of someone going by or someone being present. Then, they become real hallucinations: patients see people, animals, or scenes arise before their eyes.
Parkinsonism: this is most often manifested by a body part that becomes slower or stiff. Unlike Parkinson’s disease, dementia with Lewy bodies is rarely associated with hand tremors when resting.
These symptoms result from neuronal dysfunction, and the resulting lack of neurotransmitters: a lack of acetylcholine promotes cognitive impairment, a lack of serotonin and norepinephrine promotes depression, the lack of melatonin promotes sleep disorders while the lack of dopamine favours slowing down.
It should be known that it is rare that one person may experience all four core symptoms, even though it can happen: patients generally tend to experience one or two of them.
In addition to the core features, many other symptoms can be bothersome for patients affected by the disorder. Thus, it is common for patients to experience behavioural symptoms, such as anxiety, depression, apathy (demotivation) or even delusion. Patients also often have difficulties expressing emotions or recognising other people’s emotions.
Many patients also have autonomis (neurovegetative) symptoms, such as a runny nose (rhinorrhoea), dryness, urinary problems or low blood pressure when standing up. There are also neurosensory symptoms, such as difficulty detecting smells, or light discomfort.
During the advanced stages of the disease, patients lose the ability to perform everyday activities: getting dressed, eating, washing, using the phone, television or remote control… Patients aren’t able to walk as well or lose weight, because some have difficulty swallowing.
When should I see a medical doctor?
The symptoms of dementia with Lewy bodies are highly variable from one patient to another, which explains why, despite its commonness, this condition remains rarely diagnosed, and largely undiagnosed. It is readily confused with so-called “normal aging”, or with other diseases such as Alzheimer’s disease, Parkinson’s disease, or certain psychiatric illnesses such as depression or bipolar disorder.
Patients usually seek medical help due to cognitive disorders, such as mental slowness or difficulty concentrating. However, it is also advisable to see a medical doctor when depression develops after 60 years without an obvious reason, similarly if a patient experiences vision difficulties, even though the eye exam showed no abnormalities.
Other reasons for seeking a medical opinion: starting to sleep a lot during the day, or having such bad nightmares that you struggle in your sleep while in bed.
In general, diagnosis based on clinical symptoms is enough. However, additional tests can be performed where necessary, such as a brain scan (DAT-scan for highlighting a decline in dopamine activity, a marker of parkinsonism) or an MIBG cardiac, or sleep monitoring (which may show a loss of atony during the REM sleep phase – in other words, the loss of normal paralysis in the dream state).
More recently, it has become possible to detect alpha-synuclein (that constitute Lewy bodies) in cerebrospinal fluid (body fluid that circulates in the brain and around the spinal cord) via a sample obtained by lumbar puncture. The technique used, which is called RT-QuIC synuclein, makes it possible to detect Lewy bodies even before the onset of symptoms of the disease.
Thanks to the Swedish Biofinder study, we know that 8% of the population aged 70 years on average has Lewy bodies which are detected using this technique.
Research is now focused on the identification of an equivalent biomarker that would work via a simple blood test.
Where are we in terms of treatment?
No treatment or cure exists yet for fighting the alpha-synuclein deposits that accumulate in the brain or for the actual disease itself. That said, symptomatic treatment does improve the levels of neurotransmitters in the brain.
At present, it is thought that treating patients from the prodromal to mild stages (the earliest stages) is worthwhile for preventing neuron death. Indeed, fighting neuronal dysfunction can probably prevent some of these neurons from dying.
In this respect, it is important to treat depression and anxiety early on as they are both prodromal symptoms and risk factors for dementia with Lewy bodies.
We know that medical attention (sessions with a speech therapist, neuropsychologist, psychologist, occupational therapist, physiotherapist, psychomotor therapist) for cognitive or physical remediation is beneficial to patients.
The early association of these two approaches, both human and pharmacological, allows to optimise patients’ quality of life and that of their relatives by extension. In France, we are fortunate to have an association of dynamic patients and caregivers: the A2MCL. It also contributes to better support for patients and their relatives, thanks to the availability of a telephone hotline, the services of committed psychologists, the dissemination of advice and the sharing of experiences between caregivers. There are many other associations in the world, such as the LBDA in the U.S. and the Lewy Body Society in the United Kingdom.
Regarding the curative aspects, therapeutic trials are underway in France and worldwide to try to develop effective treatments.
A promising drug is Neflamapimod, which reduces inflammation in the brain and promotes acetylcholine-mediated neuronal connections. Our team is also evaluating the effectiveness of a neuromodulation protocol using light (transcranial photobiomodulation), with the Clinatec Foundation.
Finally, research for better understanding and treating dementia with Lewy bodies is dynamic but while it is qualitatively excellent, quantitatively it is inadequate. In recent years, there have been 30 times fewer therapeutic trials on dementia with Lewy bodies than on Alzheimer’s disease. Yet, if we collectively make progress in the fight against the condition, it will be to the great benefit of patients, their families and society as a whole.
For further information
On November 6, the 7th annual conference on Dementia with Lewy bodies will be held at the l'Université Catholique de Lille (in-person and livestream attendance possible). The event is supported by A2MCL, an association which supports and accompanies people suffering from the disease, and their loved ones.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Frédéric Blanc is a Professeur of Geriatrics at Strasbourg University, Hospital Physician, Geriatrician and Neurologist at the Strasbourg University Hospitals. He is the chair of the A2MCL scientific committee, the leading association for Lewy body dementia (LBD). He is a member of the operational committee of the Alzheimer’s Foundation and a member of the operational committee of E-DLB (which brings together all research teams working on LBD). He and his team have received funding from France's inter-regional and national hospital clinical research programmes, Vaincre Alzheimer, the Alzheimer’s Research Foundation, France Alzheimer and A2MCL. He was the French coordinator for Eisai’s Delphia trial for LBD. He is the French coordinator for EIP Pharma’s Neflamapimod trial.
05.11.2026 à 10:32
Des mots qui effacent les animaux ? Ce que révèle l’écriture scientifique
Texte intégral (2127 mots)

L’ESSENTIEL
Les formulations qu’utilisent les scientifiques dans les publications décrivant des expérimentations sur les animaux chosifient ces derniers et effacent souvent leur souffrance.
Les terminologies que les scientifiques choisissent effacent également leur rôle, en disant, par exemple, « le sevrage a eu lieu » plutôt que « nous avons séparé les porcelets de leur mère ».
Ces choix linguistiques orientent ensuite leurs façons de penser et d’agir.
Imaginons l’expérience scientifique suivante : des canards sont suralimentés pendant plusieurs semaines afin de produire du foie gras. Des scientifiques réalisent des observations comportementales, puis des abattages et des pesées d’organes dans l’objectif de mesurer l’impact du gavage sur le comportement et l’état corporel des canards. Comment décrire ce que ces derniers vivent ? Doit-on écrire « l’intégrité corporelle des animaux a été évaluée » ou plutôt « les expérimentateurs ont quantifié les lésions sur le corps des canards » ? Cette différence de formulation en dit long sur la façon dont les scientifiques parlent de ce qu’elles ou ils font aux animaux ou, au contraire, sur la façon dont leurs actes sont passés sous silence. Car la manière dont les expérimentateurs et expérimentatrices mettent en mots leurs recherches n’est pas neutre.
C’est ce que révèle un article interdisciplinaire que nous avons coécrit et qui a été publié dans le Journal of Agricultural and Environmental Ethics. Que montre-t-il ? Les mots qui désignent les animaux comme les scientifiques tendent à faire disparaître les individus du texte, où ils sont remplacés par des tournures impersonnelles qui gomment qui fait quoi, à qui et comment.
Nous sommes cinq chercheuses en éthologie et physiologie, deux linguistes et une chercheuse en études animales. Les biologistes parmi nous ont donné à analyser trois articles qu’elles ont co-signés, décrivant des travaux de recherche menés en France et portant sur des cochons, des canards et des cailles.
Ces travaux devaient contribuer à des applications pour l’élevage, ce qui explique qu’ils partagent un vocabulaire commun avec les productions agricoles elles-mêmes. Précisons également que l’analyse présentée ici porte sur la démarche des signataires du présent article, et n’engage donc pas l’ensemble des auteurs et des autrices de ces trois articles utilisés comme corpus. Nous ne préjugeons pas de la façon dont nos collègues considèrent les animaux qu’elles et ils étudient.
Nous avons analysé ces trois articles avec des méthodes quantitative et qualitative pour identifier certains des mécanismes récurrents qui effacent du texte à la fois les animaux non humains et les scientifiques à l’initiative de ces expériences. Avec le logiciel LancsBox, nous avons relevé les structures et des mots-clés, et nous avons comparé leur fréquence à des corpus de référence. Pour l’analyse qualitative, nous nous sommes inspirées de celle de l’écolinguiste britannique Arran Stibbe.
Le langage comme outil d’invisibilisation
Parmi les mécanismes récurrents que nous révélons figurent l’utilisation de la forme passive et la nominalisation. La forme passive supprime l’agent humain qui a conçu et mis en œuvre le protocole : « du sang a été collecté », « les animaux ont été exposés à cinq facteurs de stress différents ».
Le même effacement se produit quand les animaux sont mis en sujet de phrases avec des verbes ayant un sens non intentionnel ou non agentif : « Les cailles ont reçu de la nourriture » plutôt que « nous avons nourri les cailles », ou « les porcelets présentaient des troubles digestifs » plutôt que « notre traitement expérimental a induit des troubles digestifs chez les porcelets ». Les animaux ainsi désignés sont pourtant alors des participants affectés par l’action plutôt que des sujets agissants. Pour les biologistes qui s’effacent du texte, écrire sans sujet est peut-être une façon de ne pas avoir à énoncer clairement ce qui est fait et à qui cela est fait.
L’expression pig production est un exemple de nominalisation. Ici, l’emploi d’un nom (production) plutôt qu’un verbe (élever) efface celles et ceux qui élèvent les cochons ; l’activité est séparée des personnes qui l’effectuent. De plus, le mot « production », bien que fréquemment employé dans le monde agricole francophone et anglophone, renvoie au champ sémantique de l’industrie, reflet probable de l’industrialisation de l’agriculture, et déclenche des images d’acteur humain agissant sur de la matière inerte. Or, ce cadre conceptuel nous éloigne de la réalité d’une activité (l’élevage) à laquelle participent deux types d’acteurs vivants (agriculteurs/agricultrices et animaux).
À quels résultats parvenons-nous ? Nous montrons que, dans ces textes consacrés à la santé et au comportement d’animaux sensibles et conscients, les individus étudiés n’apparaissent presque jamais comme agents, c’est-à-dire comme des acteurs de leur propre vie tandis que les chercheurs et chercheuses s’effacent tout autant de leurs actes ou créent une distance avec ces derniers.
À lire aussi : « Des bovins découpés encore vivants » : comment changer notre rapport aux animaux d’élevage ?
Normes académiques et stratégie psychologique
Pourquoi écrire ainsi ? Les biologistes parmi nous le reconnaissent : il s’agit d’abord de se conformer aux normes de l’écriture académique, telles que l’objectivité, le tout anglais (qui n’est pourtant la langue maternelle d’aucune d’elles ni de leurs co-auteurs et co-autrices), la précision et la concision.
Écrire « nous avons soumis les cailles à des situations provoquant de la peur, de l’inconfort ou de la douleur » pourrait passer, dans ce cadre, pour de l’anthropomorphisme, ce qui constitue un biais rédhibitoire en sciences du vivant. Pourtant, reconnaître que les cailles peuvent ressentir la peur, l’inconfort ou la douleur n’a rien d’un excès d’anthropomorphisme : l’existence de tels ressentis a été démontrée de longue date par les études en neuro-éthologie.
Le choix du vocabulaire évoque quant à lui des cadres conceptuels qui sont incompatibles avec certaines formulations désignant des situations négatives pour les animaux, ce qui génère une forme de dissonance cognitive. Par exemple, la notion du succès est déclenchée par le mot « efficace » dans l’expression « le modèle a été efficace », alors qu’il s’agit d’un modèle qui dégrade la santé des cochons. On remarque le même procédé dans la phrase :
« Le statut d’engraissement des canards, mesuré notamment par le poids du foie et d’autres indicateurs de bien-être, a progressé pendant le processus de fabrication du foie gras. »
L’utilisation répétée du mot « bien-être » (welfare) est un autre exemple de choix lexical, présent dans les trois articles, qui crée également cette dissonance. Les autrices l’emploient dans un contexte se référant à des pratiques ou des états négatifs pour les animaux (gavage, stress, diarrhées, lésions corporelles, peur) et où, parmi les termes les plus courants relevés, figurent des mots qui signalent un dommage commis (« cage », « stress », « déranger », « suralimenter »). Les biologistes le disent : elles connaissent les capacités émotionnelles et cognitives des animaux qu’elles étudient. Pourtant, dans le même temps, elles les soumettent à des protocoles qui leur causent stress, douleur, détresse, et parfois même la mort. Ici, le mot « bien-être » est utilisé comme masque des mots « souffrance », « maladie » ou « mal-être ».
À lire aussi : Bien-être ou bientraitance animale : à qui profitent les mots ?
Vers une écriture plus inclusive
Peut-on écrire autrement ? Nous l’espérons ; c’est même l’objectif de ce travail interdisciplinaire que d’ouvrir cette possibilité.
Dire ou écrire « nous avons soumis les cailles à des situations provoquant des émotions ou des sensations négatives » plutôt que « les cailles ont été exposées à des stimuli négatifs » permet de faire apparaître plus directement le rôle des scientifiques dans l’expérience vécue par ces oiseaux. « Nous avons séparé les porcelets de leur mère » plutôt que « le sevrage a eu lieu » permet à la fois de responsabiliser les expérimentatrices et de rendre visibles les êtres concernés. Notre proposition est d’adopter un style d’écriture plus inclusif et agentif à la fois pour les animaux et pour les chercheuses, dès lors qu’elles font des expériences avec les animaux.
Notre article ne prétend pas résoudre les tensions profondes et multiples entre recherche sur les animaux et éthique animale. Pour les biologistes de cette équipe, grâce à l’appui de nos collègues en linguistique et en études animales, il constitue toutefois un acte réflexif important. Comme le suggère le triptyque penser-dire-agir, changer sa façon d’écrire, c’est changer de regard et, potentiellement, de pratique. Ayant identifié ce qui crée la dissonance cognitive dans nos textes, et si les animaux redeviennent des individus dans nos écrits, il sera plus difficile de les ignorer dans la conception même de nos protocoles de recherche. Nous espérons ainsi améliorer la prise en compte des animaux comme êtres sensibles dans notre travail quotidien et dans celui de notre communauté.
Émilie Dardenne a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.
Christine Leterrier a reçu des financements de INRAE, de l'ANR et de programmes de recherche européens.
MERLOT Elodie a reçu des financements de l'ANR, l'UE, la région Bretagne.
Avelyne S. Villain, Catrin Peterson, David ar Rouz, FILLON Valérie et deiss veronique ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
05.11.2026 à 10:31
Ce nouveau langage scientifique qui adoucit la destruction du vivant
Texte intégral (2399 mots)
L’ESSENTIEL
La mode n’est pas qu’une question de vêtements ou de musique, elle touche aussi le langage scientifique.
Certains mots sont sélectionnés, encouragés ou abandonnés par les scientifiques. Ceux utilisés pour décrire les causes et les conséquences de la destruction de la biodiversité ne font pas exception.
Depuis une trentaine d’années, une série de mots colonisent ainsi le vocabulaire employé par les scientifiques en présentant la situation écologique sous un angle managérial. De quoi aligner les résultats de la science avec les exigences du capitalisme.
Cherchez l’erreur dans ces deux formulations :
« Notre ambition est de faire de l’alimentation une solution qui préserve et régénère la nature tout en renforçant la résilience des systèmes agricoles. »
« Protéger une savane artificielle est une solution fondée sur la nature pour restaurer le carbone et la biodiversité. »
Premier indice : ces deux formules sont pleines de promesses. « Régénérer la nature » ou « restaurer le carbone et la biodiversité » sonnent comme des petits miracles. Autre indice : les deux formules utilisent des termes un peu techniques et mystérieux, comme « résilience » et « solution fondée sur la nature », qui méritent une explication.
Ces deux énoncés ont autre chose de commun : ils pourraient parfaitement figurer dans un discours de greenwashing. Mais le premier est une communication du groupe Danone, alors que le second est le titre d’une publication scientifique. Ces ressemblances ne sont pas tellement surprenantes.
Nous avons suivi l’émergence et le devenir de 30 nouveaux termes devenus très présents dans les publications scientifiques consacrées à la crise écologique : crédit carbone, compensation écologique, écologie win-win, trame verte, réensauvagement, One-Health…
Résultat : en prenant 60 000 articles publiés dans 19 des principales revues scientifiques consacrées à la conservation de la biodiversité entre 1990 et 2024, on constate que la grande majorité de ces termes (26 sur 30) ont une tendance significative à la hausse. À titre d’exemple, l’expression « service écosystémique », qui présente la nature comme simple réservoir de ressources à gérer, est aujourd’hui 50 fois plus fréquente, proportionnellement, qu’au début des années 2000.
LES SERVICES ÉCOSYSTÉMIQUES
- L’expression « service écosystémique » est utilisée pour désigner l’ensemble des biens et des services que tirent les sociétés humaines de la biodiversité et du fonctionnement des écosystèmes.
- En concevant la nature comme le lieu de production de services écosystémiques, on divise celle-ci entre ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. Utiliser ce terme permet, par exemple, de considérer que les insectes pollinisateurs fournissent des services en favorisant de bonnes récoltes, mais que les autres, qui n'assurent pas cette fonction, sont inutiles ou nuisibles.
- Cette expression est la pierre angulaire du développement des instruments du marché consacrés à la conservation de la biodiversité. Or, non seulement l’utilisation de cette expression renforce la vision instrumentale du vivant qui participe à sa destruction, mais elle tourne le dos à tous les processus écologiques impliqués dans les interactions entre les espèces, qu’elles soient utiles ou non. Cette réduction éthique et écologique n’a pas empêché la diffusion et l’adoption de ce terme par de nombreux acteurs.
Ce véritable assaut sémantique n’est pas anodin. Il installe une novlangue qui adoucit la destruction du vivant. Ces termes consolident l’imaginaire d’un système capitaliste plein de promesses et engagé dans la protection de la nature alors même que ce système est largement responsable de sa destruction.
La destruction des habitats, première cause de disparition du vivant, découle en grande partie d’une économie fondée sur la croissance et l’accumulation : lorsque les terres et les mers sont exploitées pour produire toujours plus de profit, leur transformation est plus rentable que leur préservation.
Il devient donc nécessaire de décrypter et de déminer ce langage scientifique politiquement correct.
Les mots, ces outils de pouvoir
Pour cela, commençons par voir d’où viennent tous ces mots, comme adaptation, résilience, compétitivité, capital naturel, savoir-être, bienveillance, sobriété, gouvernance… La plupart de ces termes sont issus du management et ont commencé à progressivement saturer notre quotidien.
Retrouver ces mots dans la recherche scientifique peut donc sembler anecdotique. Après tout, ce ne sont que des mots et ces derniers sont désormais utilisés dans de nombreuses sphères. On peut aussi penser qu’en adoptant la langue du management que les entreprises et les décideurs parlent couramment, il sera plus facile de les sensibiliser aux questions écologiques et climatiques.
Cette stratégie demeure pourtant inefficace : non seulement la destruction du vivant s’est accélérée depuis le succès de cette novlangue, mais son utilisation empêche de penser autrement.
C’est pourquoi le choix des mots et des figures linguistiques employés par les scientifiques est une étape cruciale de leur travail. Par exemple, la métaphore est une figure linguistique qui permet de faciliter la compréhension d’un concept à l’aide d’une analogie. Un « corridor écologique » évoque ainsi l’image d’un habitat favorable au déplacement des espèces. « L’érosion de la biodiversité » fait une analogie entre une réalité hétérogène de disparition du vivant et un processus géomorphologique.
Mais certains termes ont une fonction qui dépasse la simple volonté de décrire et de se faire comprendre. Plus grave, leur fonction est de modifier une réalité qui dérange. C’est le cas de l’euphémisme. Par exemple, un tir de « prélèvement » à des fins de « régulation » dans les plans de chasse sont des manières de ne pas parler de mise à mort. Ou encore, la « compensation écologique » utilisée après la destruction d’un habitat évite de traiter les causes de la destruction en se cachant derrière la promesse d’une réparation. Une promesse, qui, soit dit en passant, ne contrebalancera jamais ce qui est détruit : une nouvelle haie plantée, par exemple, ne compense jamais la destruction d’une ancienne haie.
Un langage qui dépolitise la crise écologique
Au-delà de l’usage de termes isolés, ce sont leurs caractéristiques communes qui sont particulièrement frappantes.
Premièrement, la novlangue écologique est techno-solutionniste. Cet aspect est particulièrement flagrant avec des expressions comme nature positive, win-win, biodiversity gain, eco-friendly, nature-based solutions, adaptative management, etc. Ces expressions suggèrent que les problèmes écologiques sont de simples questions techniques à résoudre. Une « solution fondée sur la nature » (nature-based solution, en anglais) laisse par exemple planer l’idée rassurante que la nature porte en elle des solutions qu’il suffit de trouver, mais ne dit rien du problème structurel auquel nous faisons face.
Deuxièmement, la novlangue est compatible avec les logiques de marché. Elle regorge de termes comme carbon credit, ecosystem services, offsetting, nature capital, biodiversity net gains… qui laissent penser que la biodiversité peut être facilement mesurée, quantifiée, échangée ou compensée, en accord avec une approche purement comptable et instrumentale de la destruction du vivant.
Or, non seulement ces termes reconduisent des logiques d’exploitation et de marchandisation, mais elles sont largement inefficaces pour freiner la destruction du vivant ou la crise climatique. À cet égard, le « crédit carbone » est l’un de ces fiascos particulièrement bien documentés : la commercialisation de l’émission de carbone n’a absolument pas empêché ni même freiné les émissions de gaz à effet de serre.
Enfin, la novlangue cherche aussi à mettre tout le monde d’accord avec des termes comme local knowledge, community-based conservation, environmental justice… Invoquer la participation des populations locales ou les catégories de justice permet de susciter l’adhésion immédiate, mais masque souvent des causes d’inégalités et de domination.
Par exemple, malgré les mérites vantés des projets de conservation labellisés community-based, censés être « coconstruits » avec « les communautés locales », ceux-ci se révèlent souvent largement exagérés. Des inégalités structurelles et la participation limitée des communautés aux décisions demeurent, ainsi que les problèmes de financements et les causes de la dégradation des habitats.
Bien entendu, l’usage d’un terme isolé ne permet en aucun cas de préjuger des intentions des auteurs et peut correspondre à d’authentiques recherches d’inclusivité et de respect du vivant ou au développement d’un point de vue critique. Afin de choisir avec prudence les mots que l’on emploie, voici donc une petite méthode pour débusquer les termes qui pourraient s’apparenter à cette novlangue manageriale.
Quatre questions pour combattre la novlangue écologique
Étape 1 Beaucoup des mots de la novlangue sont porteurs de promesses. L’écologie win-win ou le rewilding nous placent, par exemple, dans l’imaginaire d’une coexistence heureuse et pacifique entre activités humaines et présence d’espèces sauvages.
Mais pourquoi tant de promesses ? Se poser cette question est une bonne manière de filtrer les usages qui évitent, par principe, les réalités difficiles à entendre, par exemple l’incompatibilité entre certaines activités humaines et la persistance de nombreuses espèces.
Étape 2 Des entités vivantes sont-elles considérées ? La novlangue raffole d’abstractions ou de notions ambiguës qui évitent de s’encombrer des entités observables et vivantes. Parler de « trames » noires, vertes ou bleues dans le paysage pour évoquer des zones sans lumières, végétalisées ou parcourues par des cours d’eau, ne dit par exemple rien des déplacements réels de la faune sur le terrain.
Étape 3 Les solutions ou les actions proposées sont-elles compatibles avec la logique de destruction et de marchandisation du vivant ou s’agit-il de proposer des logiques qui auraient leur place dans un monde post-capitaliste ? Faut-il que la protection du vivant soit toujours guidée par des logiques de mise en service, de capital, de gain, de dette ou de compensation que les acteurs capitalistes puissent absorber sans rien changer ?
Étape 4 L’utilisation d’un terme est-elle uniquement justifiée par le bien-être humain ou rend-elle possible une protection du vivant qui n’aurait pas un bénéfice direct, immédiat et quantifiable pour les sociétés humaines ?
Si un terme échoue à répondre facilement à au moins deux de ces questions, méfions-nous.
La conservation de la biodiversité n’a pas besoin de nouveaux slogans, mais plutôt de mots qui nomment clairement la destruction du vivant, les logiques qui les favorisent et les conflits qui en résultent. Refuser de diffuser la novlangue managériale est une manière de résister.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
05.11.2026 à 09:54
From Kenya to France: how face masks are becoming a rallying symbol
Texte intégral (1950 mots)
KEY TAKEAWAYS
In 2020, during the Covid-19 pandemic, the French government initially discouraged people from wearing face masks that it could not provide, before imposing them first on middle and high schools at the start of the school year, then on elementary schools.
In the recent student uprisings, protesters have been using surgical and ‘FFP2’ face masks to protect themselves from tear gas and cover their faces.
Prefects in France have banned protective wear and equipment from demonstrations; while the Council of State validated the ban, it stated that it does not apply to surgical and FFP2 masks.
On March 20, 2020, Sibeth Ndiaye, then a government spokesperson, stated that she was not able to use a mask. Wearing a mask, she explained, involved “precise technical gestures”. At the start of the 2020 school year, the government made masks mandatory in French middle and high schools then, in November, the measure was applied from elementary school.
State property
Masks embody many missteps and many demands. As a geographer who pays particular attention to how objects are used and their fate, but also as a teacher, I am struck by everything that a small rectangular piece of material made of plastic fibres incarnates today.
To understand how far they have come, let’s start with the shortage of masks. In 2009-2010, the French government had a strategic supply of one billion surgical face masks and 700 million FFP2 variants (these filter masks are a respiratory protection mask with or without exhalation valves that are more protective than surgical masks). Due to a lack of replenishment, at the beginning of 2020 there were only 117 million surgical masks left and no provisions for a strategic supply of FFP2 masks. On March 4, 2020, the same spokesperson for the government still assured that there was no “risk of a shortage”. The very same day, a decree requisitioned mask stocks, reserving them for health professionals and patients.
For weeks, the government encouraged the population to refrain from wearing the protective masks that it couldn’t provide, a message that the Tribunal Administratif de Paris found to be at fault in 2022, in light of what the French Senate’s inquiry commission deemed a “knowingly concealed” short supply.
Then ensued a volte-face. In the spring of 2020, people were ordered to wear masks on public transport, then in closed public spaces in the summer, and in schools at the start of the school year. The object deemed unnecessary has become mandatory. From that moment on, and for nearly a year and a half, millions of students learned how to wear masks, adjust them and talk with them. The anthropologist Marcel Mauss noted in his 1936 article “Les techniques du corps” that bodily gestures are learned from those we trust, who have authority and that the act “is imposed from outside, from above”.
In 2020, wearing face masks was introduced via rules and sanctions applicable to adults and in schools for millions of children. It is precisely this trust in authority, through which gestures are passed on, that the State has since lost among part of the youth.
An object associated with the weak
It has to be said that the mask never really left the faces of part of Gen Z (young people born roughly between the late 1990s and early 2010s). Masks were still used by those who wanted to escape from view. In Japan, in 2023, nearly half of 15-19-year-olds who wanted to keep their masks did so out of “shyness”, and similar phenomena are being observed in Belgium or Quebec, and also in France, even in my classrooms. We can deduce that the mask discreetly survived the pandemic before returning in force to the streets over the course of the youth-led protest action.
Since the start of the 2026-27 academic year in September, masks have featured at high school blockades and during mass protest days where protesters are covering their faces with them or keeping them in their bags, following recommendations found in mini guides for activists, which are circulating profusely on social media. Face masks serve a dual purpose: protecting people from tear gas and allowing them to hide their faces during demonstrations, where footage captured on video and relayed on line reigns supreme.
Law, on the other hand, isn’t quite so clear-cut on the matter. In early October, several prefects prohibited protective equipment near high schools, with the prefect of the Hérault (Southern France) even targeting “filter masks”. An urgent order from the Council of State approved the ban, while specifying that it didn’t apply to surgical masks or FFP2 masks.
An item that the government had once imposed on the population now escapes today’s ban in principle, but this is not always the case on the street: in Paris, on October 17, protesters had their surgical masks confiscated.
In this respect, surgical masks or FFP2 masks play on the legacy left by Covid-19. Before 2020, the public authorities equated covered faces with rioters, to the point of making it a criminal offence in 2019. After months of seeing masks being worn so widely, they have blended into the background, and now the administration has the difficult task of attributing an intention to them. The way masks are used today reflects what French intellectual Michel de Certeau, in his book The Practice of Everyday life (1980) called “tactics” as opposed to the “strategies” of institutions, “the art of the weak”: turning against the state the very object it went to great lengths to impose.
A generational object
The youth-led uprisings in France in 2026 are not an isolated case. From Kenya in 2024, where I was conducting my research, to Nepal, Madagascar or Morocco, Gen Z are taking action across the globe.
Movements are being organised without clearly identified leaders, via messaging platforms under pseudonyms. On the street, masks are an extension of what pseudonyms offer users online. We protest much like we navigate online, leaving little trace behind us.
This generation in many countries, and almost simultaneously, is also the first generation to have had the same bodily training what Mauss called “Techniques of the body”. Following the recommendations of the World Health Organization (WHO) and UNICEF, between 2020 and 2022, a very large number of states made schoolchildren and high school students wear face masks.
Rarely has an object been imposed with such simultaneity and by the public authorities themselves. The pandemic was global; the movements we are witnessing are global too, and are occurring in the South as well as the North. If there is one object that has unified this generation, it is this small piece of blue, black or white plastic fibres.
In France’s case, in just six years, masks have come to embody the improvidence of the state, the rule imposed on everyone in the name of public health and, more recently, young people’s mistrust.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Joseph Bohbot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 16:56
Après les élections de mi-mandat, l’échec de la promesse de Trump d’une énergie moins chère
Texte intégral (2649 mots)
L’ESSENTIEL
Les élections de mi-mandat (midterms) ont vu la victoire des démocrates. Ces derniers avaient fait du coût de la vie – et en particulier de l’énergie – le cheval de bataille de leur campagne.
On se souvient du slogan « Drill, baby, drill » proclamé par Donald Trump lors de la cérémonie d’investiture de son second mandat en janvier 2025. En ouvrant grand les vannes de la production de gaz et d’hydrocarbures, il entendait faire baisser les prix pour le consommateur américain. Cela n’a pas fonctionné, car les prix des carburants dépendent surtout des cours internationaux, qui ont explosé du fait de la guerre en Iran, et le prix de l’électricité ne dépend que très partiellement du prix du gaz.
Dans un contexte où les équilibres locaux entre production et consommation d’électricité aux États-Unis sont notamment chamboulés par la construction de nouveaux data centers, les démocrates vont avoir du pain sur la planche pour début 2027.
À son retour à la Maison-Blanche en novembre 2024, Donald Trump avait misé sur une hausse de la production de pétrole et de gaz pour rendre l’énergie moins chère. Près de deux ans plus tard, la production d’hydrocarbures atteint des niveaux records, mais les ménages américains paient l’essence et l’électricité plus cher qu’en 2024.
Le décret Unleashing American Energy, signé le 20 janvier 2025, devait associer puissance nationale et énergie bon marché. En octobre 2026, l’Energy Information Administration (EIA), une agence fédérale américaine indépendante rattachée au département de l’énergie des États-Unis, prévoyait un record de 13,9 millions de barils par jour contre 13,7 millions en 2025 et une nouvelle hausse de la production de gaz.
Le 3 novembre, lors des élections de mi-mandat (midterms) les démocrates ont remporté la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat. Le coût de la vie figurait parmi les principales préoccupations des électeurs interrogés par Associated Press.
De fait, les prix de l’essence et du diesel sont exposés aux cours mondiaux du pétrole, tandis que le gaz ne représente qu’une seule partie du prix de l’électricité.
Le pétrole américain reste soumis au marché mondial
Le pétrole produit par les États-Unis est principalement du pétrole du bassin permien (situé dans l’ouest du Texas et le sud-est du Nouveau-Mexique aux États-Unis, première région productrice d’hydrocarbures des États-Unis). Mais ce pétrole se vend sur un marché mondial.
Malgré les écarts de prix liés au transport et à la qualité du brut, un choc d’offre négatif sur la production de pétrole au Moyen-Orient peut accroître les revenus des producteurs texans… tout en pénalisant les automobilistes de l’Ohio au moment où ils doivent passer à la pompe.
En septembre 2026, le cours du Brent s’établissait à 114 dollars le baril en moyenne. Les conflits en cours au Moyen-Orient ont réduit l’offre et renchéri le transport maritime. Aux États-Unis, la hausse du brut et les tensions sur le raffinage ont fait remonter le prix à la pompe. Le gallon était déjà passé de 3,31 dollars en 2024 à 3,10 en 2025 ; l’EIA table sur 3,91 dollars en 2026, soit 18 % de plus qu’en 2024.
À lire aussi : Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique
Un gaz abondant ne suffit pas à contenir la facture d’électricité
Entre 2025 et 2026, l’EIA prévoit un léger recul du prix de référence du gaz, de 3,53 à 3,48 dollars par million de BTU (unité de mesure anglo-saxonne de l’énergie thermique, qui équivaut à environ 0,293 wattheure). Le prix résidentiel moyen de l’électricité devrait passer de 17,3 à 18,2 cents par kilowatt-heure, contre 16,5 en 2024, soit environ 10 % de hausse en deux ans, en dollars courants. Autrement dit : la baisse des prix du gaz ne se transmet pas mécaniquement au tarif payé par les ménages.
L’abondance du gaz ne garantit d’ailleurs pas non plus un prix bas : son prix de référence devrait passer de 2,19 dollars en 2024 à 3,48 dollars en 2026. Grâce aux nouveaux terminaux méthaniers et à leurs extensions, les exportations américaines de gaz naturel liquéfié (GNL) ont progressé de 23 % sur un an au premier semestre 2026. Ces débouchés supplémentaires peuvent soutenir le prix du gaz américain, même si les contraintes de transport et les capacités limitées de liquéfaction du gaz limitent son alignement sur les tarifs plus élevés pratiqués en Europe ou en Asie.
De plus, le poids du gaz dans le tarif de l’électricité va dépendre du parc de production local. En effet**, les ménages paient aussi l’acheminement, l’entretien des réseaux et la disponibilité des moyens de production aux heures de pointe. Or, les coûts et les règles tarifaires varient selon les États. En août 2026, le kilowatt-heure coûtait 12,87 cents en Louisiane, contre 29,75 en Californie.
Les décisions fédérales peuvent aussi peser sur le coût des réseaux. Les droits de douane sur l’acier, l’aluminium et certains transformateurs importés peuvent renchérir les équipements, avec un effet sur les tarifs qui dépend des coûts effectivement répercutés.
Dans l’est et le centre du pays, le marché régional de PJM (la plus grande organisation de transport d’électricité aux États-Unis) illustre le coût de la disponibilité aux heures de pointe : les moyens disponibles peinent à suivre la hausse de la demande attendue, notamment celle des centres de données. Il en découle une augmentation des prix de l’électricité pour le consommateur à certaines heures.
C’est ce qui a conduit le gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro à demander un accord avec PJM en avril 2025 pour mettre en place un prix plafonné, finalement approuvé par le régulateur fédéral. L’enchère de juillet, pour la période de juin 2026 à mai 2027, a atteint ce plafond de 329,17 dollars par mégawatt-jour, ce qui a donc limité la hausse. Mais la répercussion sur les factures varie selon les territoires et les fournisseurs.
Au Texas, le solaire et les batteries bousculent les choix énergétiques
Le gaz domine la production d’ERCOT (qui exploite le réseau électrique du Texas) entre 2021 et 2025, avec une part de 44 % en moyenne. Dans le même temps, le solaire est passé de 4 % à 12 %, tandis que le charbon reculait de 19 % à 13 %. Surtout, le Texas concentre, en 2026, 53 % des nouvelles capacités de batteries prévues aux États-Unis, soit 12,9 gigawatts (GW).
Le démocrate James Talarico, élu au Sénat fédéral le 3 novembre 2026 pour représenter le Texas, a défendu pendant sa campagne les emplois pétroliers et gaziers ainsi que le développement de l’éolien, du solaire et de la géothermie. Il a aussi proposé d’élargir l’aide aux factures d’énergie des ménages modestes et de suspendre temporairement la taxe fédérale sur l’essence. Cette taxe représente 18,4 cents par gallon, soit un peu plus de 4 % de son prix en septembre 2026 (4,35 dollars).
Au Texas, le débat sur l’équilibre entre l’offre et la demande d’électricité porte à la fois sur les capacités de production et sur le raccordement des gros consommateurs.
À l’été 2026, le solaire et les batteries pour stocker l’électricité solaire représentaient 70 % de la puissance des projets en attente de raccordement. Or, il s’agit de sources d’énergie non pilotables, contrairement aux centrales à gaz. Des sénateurs républicains de l’État ont alors envisagé d’imposer un minimum de capacités de production au gaz.
Du côté de la demande, les centres de données (datacenters) mobilisent de larges ressources en électricité et en eau. En septembre 2026, le gouverneur républicain du Texas Greg Abbott a suspendu la délivrance de leurs permis environnementaux dans l’attente d’un audit. Pendant sa campagne, la démocrate Gina Hinojosa a proposé de prolonger cette suspension jusqu’à l’adoption de mesures protégeant les consommateurs d’électricité et les ressources en eau. Élue gouverneur le 3 novembre 2026, elle pourra défendre ces mesures devant la législature texane.
À lire aussi : Qu’est-ce qu’un centre de données ou « data center » ? Pourquoi ces infrastructures soulèvent-elles tant de débats ?
Ce que la victoire démocrate change pour la politique énergétique
À partir du 3 janvier 2027, la majorité démocrate pourra bloquer de nouveaux textes et peser sur le budget. Au Sénat, leur majorité pourra aussi refuser de confirmer certains candidats proposés par Donald Trump à la tête des agences fédérales chargées de l’énergie.
Chuck Schumer, chef des démocrates au Sénat, propose de rétablir les crédits d’impôt pour l’éolien et le solaire. En cas d’obstruction sur un texte ordinaire, il faut généralement 60 voix pour clore le débat. La réconciliation budgétaire, utilisée en juillet 2025, permet d’adopter les mesures admissibles à la majorité simple.
Trump conserve toutefois un droit de veto, y compris sur un texte de réconciliation. Passer outre exige deux tiers des voix dans chaque chambre. Il peut aussi agir par décret, par exemple sur les procédures fédérales d’autorisation, dans le cadre de la promulgation d’une loi.
Rétablir les crédits d’impôt par la voie législative paraît donc peu probable d’ici 2029 sans accord avec Trump. Le principal levier démocrate sera la négociation budgétaire, avec la possibilité de bloquer un texte.
En matière d’énergie, les États gardent la main sur l’implantation des équipements, la distribution et la régulation des tarifs de détail. Les aides fédérales et les choix régionaux d’infrastructure pèseront ensemble sur les factures.
Les factures de cet hiver 2026-2027 montreront l’ampleur de la pression financière qui pèse sur les ménages. Au printemps 2027, les arbitrages budgétaires diront quelle place le Congrès accordera aux aides directes et au financement des infrastructures. Les prix à la pompe resteront exposés aux chocs mondiaux, tandis que les réseaux et les capacités de production continueront de peser sur les tarifs électriques, de façon différente selon les États.
Trump promettait une énergie moins chère en produisant davantage (« Drill, baby, drill »). Mais le prix final payé par le consommateur dépend aussi des coûts d’infrastructure. La bataille politique à venir portera sur la part de ces coûts que les ménages devront assumer.
Sophie Méritet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 16:45
Le livre de poche, un objet aussi simple que précieux
Texte intégral (2293 mots)

L’ESSENTIEL
Lancé en France en 1953, le livre de poche est toujours un objet emblématique de la culture populaire.
Malgré l’apparition de nouvelles collections aux prix encore plus modiques ou l’avènement du livre numérique, son succès ne se dément pas.
Une longévité qui s’explique en partie par la capacité de renouvellement des maisons d’édition, qui font du poche un livre de plus en plus soigné, agréable à collectionner.
Qui aurait pu croire, quand le livre de poche a été lancé en 1953, qu’il serait toujours là soixante-dix ans plus tard, et même plus fort que jamais ? S’il ne représente que 15 % des ventes de livres en valeur, plus de 25 % des exemplaires écoulés relèvent du petit format).
Selon les années, de 100 millions à 130 millions de volumes de petite taille partent entre janvier et décembre,, dont beaucoup de Freida McFadden depuis 2023.
Tout le monde en possède, chacun en a lu ou en lira. Il est partout, sous de multiples formes, et plus personne ne songe à critiquer un objet qui a toutes les vertus en apparence, puisqu’il facilite l’accès à la culture et permet un lien plus simple ou moins compassé avec les trésors de l’écriture.
Et pourtant, il n’a pas été conçu comme une révolution. Il a dû même, souvent, affronter des vents contraires et subir des critiques acerbes de tous ceux qui ne lui ont trouvé que des défauts…
Aux origines du livre de poche
S’il est né en 1953, au sein de la Librairie générale française (LGF), filiale de la Librairie Hachette, il faut dire qu’il n’a été conçu que dans la poursuite ou le prolongement d’une autre collection, la « Pourpre », coanimée par « la pieuvre verte » comme on l’appelle alors avec Calmann-Lévy depuis les années 1930, série reliée qu’il s’agit de simplifier. Comment ? En transformant la reliure vieillotte par un façonnage industriel moderne afin de produire un volume brut, broché collé, sans couture, réduit à sa plus simple expression.
Le livre devient certes fragile, périssable, mais maniable, souple, facile à transporter, à lire au lit comme dans le métro, à la plage, où l’on veut, sans façon. On peut le prêter, le corner, l’annoter, le donner, le jeter même, après usage. Il devient un objet courant du quotidien dans une société de consommation.
Le principe en est très simple : il s’agit de reprendre des succès de librairie, des ouvrages indémodables, des long sellers pour les proposer partout, dans plus de 20 000 points de vente, en France, sur des tourniquets, jusque dans des échoppes au fin fond de la campagne la plus reculée. La génération du baby-boom s’en empare. On trouve alors en poche les classiques à étudier, les romans célèbres, les œuvres incontournables, du Journal d’Anne Frank au Silence de la mer de Vercors, parmi bien d’autres.
Une fois passé le temps de la surprise, les concurrents, timides encore, s’organisent. Flammarion lance J’ai lu en 1958, Plon baptise sa série 10/18 en 1962, l’année même où les Presses de la cité publient les premiers titres en Presses Pocket, deux ans avant que les Garnier avec les Flammarion donnent en boutique leurs poches siglés GF, cependant que Gallimard, fâché de ne pouvoir donner des essais en poche, a créé sa série « Idées ».
Les intellectuels s’enflamment.
Un secteur en soi
Au milieu des années 1960, ce qui tout d’un coup apparaît nettement, c’est que le poche n’est pas un genre de livre éphémère ou passager, comme toute collection en somme dure un temps avant de disparaître, inéluctablement, c’est un secteur en soi, un nouveau type de livre et – par-delà même ce simple constat – un mode de rapport inédit à la culture ; proposé sous la forme de petits « tas de feuilles sèches » partout disponibles pour quelques sous (150 anciens francs dans les années 1950).
Il n’en faut pas plus pour que les discussions virent à l’affrontement. En 1964, dans le Mercure de France, le philosophe Hubert Damish publie une violente attaque contre le livre de poche accusé d’œuvrer à une fausse démocratisation des lettres, à une dégradation de la culture présentée à vil prix sous des formes repoussantes. Ce n’est pas en réduisant le livre à un quelconque produit de base comme un paquet de détersif que les publics vont pouvoir plus aisément accéder au contenu. Les œuvres supposent un effort de la part du lecteur, pour se laisser saisir. Le poche n’est qu’un ersatz qui donne l’illusion d’un accès plus franc à la culture, alors que seul un long travail patient de maturation, de réflexion, permet d’entrevoir le secret renfermé par les livres.
À la télévision, même, certains sont plus durs encore qui dénoncent, lors d’un micro-trottoir, le mal que peut faire le poche en mettant à la disposition de tous la littérature, y compris auprès de personnes à qui elle n’est pas destinée.
Dans la revue les Temps modernes, Sartre et quelques autres leur répondent pour défendre l’objet dont la valeur principale tient précisément à sa simplicité ou à sa modicité. Peu importe si l’objet est basique, à obsolescence programmée, peu importe ce que les lecteurs peuvent en faire, il ne peut être mauvais de mettre à la portée de toutes les bourses les œuvres ayant vocation à toucher le plus grand nombre.
Car si les plus agressifs attaquent, à travers le poche, la culture de masse, force est de reconnaître que, dans les années 1960, « la culture poche » est avant tout une culture littéraire : sous la marque de la LGF, ce sont surtout les livres des gros vendeurs de l’univers Gallimard qui partent par brassées, les Sartre et autres Camus, quand en 10/18, ce sont les Vian et quelques autres qui marchent bien et toute la littérature classique en GF.
Très largement plébiscité, le poche gagne toujours plus de terrain et s’enrichit sans cesse de nouvelles séries, comme « Folio » dans les années 1970 ou la marque « Points » au Seuil.
Menaces sur le poche
Malgré les succès accumulés, pour des tirages initiaux jamais en dessous de 60 000 exemplaires au début, à la LGF, malgré les collections qui s’étoffent, les pochothèques créées en librairie, le petit livre pas cher n’a cessé d’être attaqué de toutes parts.
Dans les années 1990, c’est le livre à 10 francs qui est apparu sous la forme bigarrée, attrayante, des petits livres colorés des Mille et une nuits, souvent polémiques, inattendus ou singuliers, qui a semblé tout d’un coup faire du poche un livre cher. La charge a été d’autant plus rude que, dans la foulée, ont été impulsées les séries standardisées à bas prix, notamment sous la nouvelle marque Librio, avant les Folio 2 euros, qui ont étendu la gamme des livres à très bas prix, renvoyant le poche à des collections de livres intermédiaires, pour ne pas dire embourgeoisés.
Attaqué par le bas, il a aussi été agressé dans le dos, si l’on peut dire, par le numérique quand les tablettes et autres liseuses ont donné à croire qu’elles allaient remplacer le bon vieux codex et le poche en particulier, puisque ces nouveaux outils ont eu l’ambition de permettre de tout transporter partout et d’offrir des choix de lecture infinis à petits budgets.
En France, le prix unique du livre numérique adopté en 2011 a empêché la casse des prix dans le domaine des livres dits numériques et l’offre en poche est restée très attractive pour les acheteurs demeurés fidèles.
Les offres à très bas prix de fichiers numériques auto-édités, notamment sur Amazon, ont parfois réussi à séduire des lecteurs, mais toujours à la marge jusqu’ici. Et les stars de l’autopublication, comme Aurélie Valognes ou Agnès Martin-Lugand, ont vendu bien plus en poche, une fois récupérées par l’édition traditionnelle, que sur les plateformes numériques.
S’adapter et surprendre
Qu’est-ce qui lui a permis de résister à tout ? Son petit prix, bien sûr, son offre variée, littératures, essais, chefs-d’œuvre du passé ou succès commerciaux du jour, son hyper-accessibilité en librairie, en hypermarché, en point relais, sa petite taille si commode – sa capacité à s’adapter parfaitement aux contraintes de la vie moderne.
Il a surtout été l’objet de mille soins de la part des marketeurs à partir des années 2000 pour le transformer en objet chic, soigné, bichonné. Proposé au moment des fêtes en objet collector avec couvertures spéciales, bel ensemble sous coffret, sans oublier les goodies. « Points » a innové dans ce domaine, bientôt suivi par toutes les autres marques qui ont compris que l’objet, moqué jadis pour son côté brut, est plus que jamais tendance.
Il a gagné en noblesse, mieux présenté, doté d’un papier de qualité, comme chez « Folio », il est même monté en gamme avec La Pochothèque de la LGF, sans doute la plus rayonnante des séries de poche avec la défunte collection à la japonaise de L’École des lettres opérée par Le Seuil. La LGF a su surprendre aussi en confiant l’une de ses séries pour Noël sous coffret au couturier Christian Lacroix qui a réalisé là les plus beaux vêtements possibles pour cet assortiment de livres colorés avec goût. L’une des plus belles réussites du petit livre pas cher.
Si le poche a survécu à tout, c’est qu’il s’est sans cesse adapté aux époques traversées, qu’il a su répondre aux attentes des amateurs, offrir un volume simple d’aspect, facilitant la lecture, pour devenir un objet varié, multiple, toujours aussi accessible, mais nettement customisé depuis peu, avec tranches jaspées par ici, jolie reliure par-là, pour apparaître plus beau que jamais. À des personnes qui veulent toujours un lien direct et franc avec la culture sous toutes ses formes. Mais qui se disent aussi bibliophiles et soucieuses de collectionner les plus belles œuvres lues avec ardeur.
N’a-t-il pas été sauvé par les réseaux sociaux ? Ce n’est pas impossible. Sa couverture devenue Instagrammable a poussé les éditeurs à soigner l’objet, des efforts ont été faits de tous côtés, les séries collectors des uns ou des autres sont devenues remarquables. Le poche s’adressait hier à de futurs soixante-huitards désireux de plonger dans le plus riche de la culture, il vise aujourd’hui des publics soucieux de faire bibliothèque et d’avoir des volumes de qualité sans se ruiner. On aura compris que le poche a survécu à tout parce qu’il est un monde en soi, qu’il répond à toutes sortes d’attentes et que les Français l’ont adopté sans façon. Pour toujours ?
Olivier Bessard-Banquy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 16:44
La constellation humaine derrière Gaia, le plus grand catalogue d’étoiles jamais réalisé
Texte intégral (2346 mots)

À l’heure du tout numérique, on pourrait croire que produire un catalogue de plus de deux milliards d’étoiles à partir de données satellitaires d’un télescope en orbite n’est qu’une simple prouesse algorithmique et informatique.
Pourtant, avant d’être artificielle, cette réalisation s’appuie avant tout sur l’intelligence profondément collective. Elle offre à un groupe de 430 personnes la capacité à faire converger leurs compétences, leurs cultures et leurs visions dans un but commun : Gaia, la mission de l’Agence spatiale européenne. C’est elle qui change alors un travail quotidien en une aventure humaine extraordinaire.
Gaia est une mission de l’Agence spatiale européenne (ESA) dont l’objectif est de produire le plus grand catalogue d’étoiles jamais réalisé : plus de 2 milliards de sources, mesurées avec une précision inédite en astronomie. Ces données permettent de cartographier notre galaxie, la Voie lactée, en trois dimensions. Entre le 25 juillet 2014 et le 15 janvier 2025, le satellite a réalisé 3 000 milliards d’observations.
Mais comment ce volume gigantesque de données brutes est-il transformé en un catalogue de données scientifiques de plusieurs téraoctets, exploitable par tous les astronomes, professionnels comme amateurs ?
La réponse à cette question n’est pas (que) technique : le rouage essentiel à cette réalisation est en fait une chaîne humaine appelée le Data Processing & Analysis Consortium. Ce consortium est une communauté de 430 personnes de 24 nationalités différentes, majoritairement européennes. Riche culturellement, elle l’est aussi par la diversité des métiers qui rend le travail collectif possible : scientifiques, ingénieurs, développeurs ou encore coordinateurs.
La mission des petites mains de Gaia
Leur mission ne consiste pas uniquement à faire tourner des algorithmes sur des fermes de calcul dans les six data centers qui sont à leur service à Barcelone, à Cambridge, à Genève, à Madrid, à Toulouse et à Turin. Elle implique aussi la conception de chaînes de traitements complexes, la validation de chaque étape, des choix méthodologiques, la résolution de problèmes imprévus, l’ajustement des modèles ou encore la comparaison des résultats et la documentation des décisions.
L’intelligence collective de la mission Gaia repose sur une organisation solide du travail, le respect, par chaque membre, du code de conduite permettant une collaboration constructive et sereine et de choix technologiques communs déterminants, comme celui d’un langage informatique commun (en l’occurrence, Java).
Pour structurer ce travail, le consortium s’articule autour de six thématiques scientifiques majeures, chacune responsable d’une partie du catalogue. La répartition des responsabilités est décrite dans un accord multilatéral, signé par les principaux pays européens contributeurs. Cette structuration permet une répartition de l’effort selon les compétences et l’appétence de chacun, tout en assurant une cohérence globale. Trois de ces thématiques sont consacrées à l’interprétation des données instrumentales :
« Astrométrie », qui positionne les étoiles en trois dimensions et mesure leurs mouvements ;
« Photométrie », qui mesure l’intensité de la lumière provenant d’une étoile pour déterminer sa luminosité, sa couleur et ses variations dans le temps ;
« Spectrométrie », qui décompose la lumière d’une étoile en spectre (répartition du flux lumineux en fonction de la longueur d’onde), afin d’identifier sa composition chimique et de mesurer sa vitesse radiale.
Les trois autres thématiques relèvent de la déclinaison scientifique des informations issues des trois précédentes :
« Paramètres astrophysiques », qui permet d’établir la carte d’identité d’une étoile : son âge, sa masse, sa température, sa composition ;
« Objets variables », qui détecte les étoiles dont l’éclat change ou les phénomènes soudains. Ces objets variables révèlent une galaxie dynamique et en perpétuel mouvement ;
« Objets complexes », qui s’intéresse aux objets du système solaire (comètes, astéroïdes), aux sources extragalactiques, comme les étoiles des galaxies voisines, ainsi qu’aux systèmes stellaires multiples, comme un couple d’étoiles ou d’une étoile et d’un trou noir.
Chaque groupe travaille de manière autonome au quotidien, mais jamais de manière isolée. Ces six thématiques fabriquent les pièces d’un même jeu de construction : chacune apporte ses briques, et leur assemblage donne naissance à l’objet unique qu’est le catalogue Gaia.
La réalisation finale nécessite des échanges constants, que ce soit autour de réunions techniques ou à travers des validations croisées. Cette synergie est assurée grâce à une équipe de coordination, au travers d’outils informatiques collaboratifs, mais aussi par des rendez-vous réguliers virtuels ou en présentiel. Les échanges sont quotidiens au sein d’un même groupe scientifique, au minimum mensuels entre les responsables de chaque équipe lors du comité exécutif.
Chaque année, cette coopération prend une dimension très concrète lors de la réunion annuelle du consortium. Pendant plusieurs jours, chercheurs, ingénieurs et développeurs venus de toute l’Europe confrontent leurs résultats, débattent des choix scientifiques et préparent ensemble les prochaines étapes de la mission. Au-delà des sessions de travail, ces rencontres sont aussi l’occasion de célébrer les étapes franchies et de renforcer leurs liens autour de moments conviviaux. Elles entretiennent un fort sentiment d’appartenance qui constitue l’une des forces du consortium de Gaia.
Au-delà de la prouesse technique, cette œuvre collective est reconnue par plusieurs distinctions internationales d’experts, qui saluent non seulement la qualité scientifique du travail accompli, mais aussi la force du modèle collaboratif qui l’a rendu possible : en 2023 avec le prix Berkeley de l’American Astronomical Society et en 2026 avec les Lauriers de la réalisation d’équipe de l’International Academy of Astronautics.
Les avancées permises par Gaia en astronomie
Si les découvertes scientifiques réalisées à partir des premières éditions du catalogue, par exemple la découverte du système binaire Gaia BH3, composé d’un trou noir et d’une étoile, visible dans la constellation de l’Aigle, sont souvent médiatisées, la reconnaissance médiatique des bâtisseurs de cette base de données astronomiques reste plus exceptionnelle.
Pourtant, ce travail constitue l’un des socles de l’astronomie moderne.
Les applications scientifiques, qui remettent totalement en question l’histoire de la formation de la Voie lactée ou nos hypothèses, vont des objets du système solaire aux exoplanètes, galaxies extérieures et phénomènes gravitationnels, en passant par l’un de ses objectifs majeurs : la structure, la genèse et l’évolution de notre galaxie et de ses différentes composantes, sur plusieurs dizaines de millions d’années.
À lire aussi : Courbure de l’espace-temps et trous noirs : la mission Gaia à la poursuite de mirages gravitationnels
À lire aussi : La Voie lactée a-t-elle perdu les trois quarts de sa masse ?
Aujourd’hui, les astronomes du monde entier utilisent les résultats de Gaia librement, et on dénombre plus de 10000 articles publiés dans les revues spécialisées, faisant de Gaia la mission spatiale la plus productive de l’ESA en nombre de publications annuelles, avec une moyenne supérieure à 2000 articles.
Gaia est aussi une source d’inspiration pour les futures missions d’exploration de l’Univers comme le chasseur d’exoplanètes PLATO.
Dans un monde où l’on célèbre surtout les résultats immédiats, Gaia montre que la connaissance repose aussi sur l’engagement de femmes et d’hommes passionnés qui font parler les instruments, transforment les données en savoir, et le savoir en héritage pour de nombreuses générations futures.
Pour les lecteurs intéressés, la quatrième version du catalogue sera publique et accessible en ligne à partir du 2 décembre 2026.
Angélique Barbier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 16:42
Trump et Truth Social : parole publique, intérêts privés
Texte intégral (1881 mots)
L’ESSENTIEL
Depuis l’été 2026, des investisseurs paient jusqu’à 100 000 dollars par mois pour recevoir les publications de Donald Trump quelques millisecondes avant le reste du monde.
Certains juristes y voient un délit d’initiés, voire de la corruption.
Cette affaire montre surtout comment l’État de droit peut s’effriter sans qu’aucune règle ne soit ouvertement violée.
Mi-juillet 2026, Trump Media & Technology Group, la maison mère du réseau Truth Social dont le président états-unien Donald Trump est l’actionnaire principal, annonçait « Truth API », un flux de données payant qui livre « en quelques millisecondes » les publications des dix comptes les plus suivis de la plateforme, dont ceux du président et de la Maison-Blanche, moyennant 60 000 à 100 000 dollars (de 53 349 à 88 900 euros) par mois.
Pourquoi un tel prix pour un avantage si éphémère ? Le 7 avril 2026, l’annonce par le président, sur Truth Social, d’une trêve de deux semaines avec l’Iran faisait chuter, dès le lendemain, le prix du baril de brut américain de plus de 16 % en une seule séance. Quelques millisecondes d’avance suffisent aux traders à « haute fréquence » pour acheter ou vendre les titres concernés avant que l’annonce n’influence les prix.
À lire aussi : Les nouvelles technologies bouleversent le secteur de la finance
Les critiques ont été immédiates. Les sénateurs démocrates Elizabeth Warren et Adam Schiff ont demandé à la SEC, le gendarme boursier américain, d’ouvrir une enquête sur ce que l’économiste Gian Luca Clementi a qualifié de « délit d’initié par définition ». Cinquante-trois anciens procureurs et agents fédéraux ont, par ailleurs, déposé un mémoire en ce sens devant le tribunal fédéral de New York. L’entreprise a rétorqué que ses clients ne reçoivent que des « données publiquement disponibles », reprochant ironiquement à ses détracteurs d’avoir « inventé une nouvelle théorie du délit d’initié ».
Truth API est-elle illégale ? La réponse est loin d’être acquise, et c’est ce qui rend l’affaire révélatrice : lorsque la règle est incertaine, son application dépend de ceux qui sont appelés à l’interpréter.
Les ambiguïtés juridiques
En droit américain, ni le délit d’initiés ni la transmission illicite d’une information (le « tipping ») ne sont définis par la loi. La répression repose sur une disposition générale interdisant la fraude boursière, à partir de laquelle les tribunaux ont bâti une jurisprudence complexe. Dans Dirks v. SEC, en 1983, la Cour suprême jugeait ainsi que l’initié qui transmet une information confidentielle engage sa responsabilité s’il en retire un avantage personnel, tandis que celui qui l’exploite ne commet un délit d’initié que s’il savait, ou avait dû savoir, que la transmission était fautive.
Parmi les « théories » jurisprudentielles qui gouvernent cette prohibition, la plus pertinente pour Truth API est celle du « détournement » (misappropriation), consacrée en 1997 dans United States v. O’Hagan : commet une fraude celui qui utilise en bourse une information confidentielle en violation d’un devoir envers sa source. Le STOCK Act de 2012 précise que tout membre de l’exécutif, président inclus, est tenu d’un « devoir de confiance » envers le gouvernement et les citoyens pour les informations non publiques qu’il tient de ses fonctions.
Il est dès lors tentant de voir dans Truth API une divulgation illicite d’information. Le président connaît à l’avance ses propres décisions, les rend publiques via une plate-forme qui en vend l’accès prioritaire, et les revenus remontent à une société dont il est l’actionnaire principal. Renée Jones, professeure de droit à Boston College et ancienne directrice d’une division de la SEC, estime ainsi qu’en vendant ses publications en avance, le président viole ce devoir.
La théorie du détournement a néanmoins une faille, que Renée Jones elle-même anticipe : elle suppose une tromperie. Dans O’Hagan, la Cour suprême précise que la fraude consiste à « feindre la fidélité » envers la source : la transparence envers celle-ci exclut la responsabilité. Dès lors que Donald Trump est l’auteur de la décision, choisit le moment et le canal de sa publication, et que le dispositif commercial est public, la fraude peut être difficile à prouver. D’où une incertitude qu’il revient aux institutions de trancher.
L’érosion des institutions
Dans un monde idéal, l’autorité appelée à interpréter le droit déciderait à l’abri de l’influence du principal concerné. Plusieurs évolutions sous l’administration Trump ont toutefois fragilisé cette indépendance. Un cadre de Wall Street, cité anonymement sur la chaîne PBS, affirmait ainsi que, « sous n’importe quelle autre administration, le [cas Truth API] serait considéré comme criminel ». Comment l’expliquer ?
Deux institutions peuvent poursuivre ce type d’infraction, l’une au pénal, l’autre au civil. La première est le ministère de la Justice, dirigé par Todd Blanche, ancien avocat personnel de Donald Trump et placé sous son autorité. La doctrine du ministère exclut, depuis plusieurs décennies, toute poursuite d’un président en exercice. Depuis l’arrêt Trump v. United States de 2024, rendu par six juges nommés par des républicains contre trois nommés par des démocrates et vivement critiqués par le professeur de droit Richard Lempert, le président bénéficie par ailleurs d’une immunité pénale au moins présumée pour ses actes officiels. Il est donc acquis que Donald Trump ne sera pas poursuivi par le parquet américain.
Un délitement progressif
La seconde est la SEC, conçue par le Congrès comme une autorité indépendante : cinq commissaires nommés pour cinq ans, dont trois au plus du même parti. Cette architecture s’est délitée en moins de deux ans. Son président, Paul Atkins, a été nommé par Donald Trump en avril 2025. Le 29 juin 2026, la Cour suprême a jugé dans Trump v. Slaughter (là encore par six voix républicaines contre trois démocrates, elle aussi critiquée) que protéger les membres d’agences indépendantes comme la FTC contre la révocation sans motif violait la séparation des pouvoirs, renversant un précédent vieux de près d’un siècle.
Depuis le 2 octobre 2026, la SEC ne compte plus que deux membres sur cinq, tous deux républicains. Deux jours plus tôt, sans consultation publique, elle avait modifié sa règle de quorum pour qu’un commissaire seul puisse, dans certains cas, décider au nom de l’institution. Saisie en juillet par les sénateurs, la SEC a accusé réception et s’est abstenue de tout commentaire.
Plutôt qu’une attaque frontale contre les institutions, ce phénomène correspond à ce que la politologue Nancy Bermeo appelle l’« agrandissement de l’exécutif » : l’affaiblissement progressif, par des moyens légaux, des institutions qui contrôlent le pouvoir. Aziz Huq et Tom Ginsburg, professeurs de droit, parlent de « régression constitutionnelle », tandis que les politologues Steven Levitsky et Daniel Ziblatt voient dans la capture des régulateurs, des procureurs et des juges, la première étape par laquelle un dirigeant élu transforme le système de l’intérieur.
L’affaire Truth API illustre ce mécanisme. Chaque étape, prise isolément, est défendable : un président nomme le chef d’une agence, la Cour suprême tranche une question de séparation des pouvoirs, une commission ajuste son règlement intérieur, une entreprise commercialise un flux de données. Mais leur somme produit une situation où la question « est-ce illégal ? » n’a plus de réponse pratique, parce que plus personne n’est en position de la poser. L’enjeu dépasse le prix payé par quelques investisseurs pour quelques millisecondes d’avance : il est de savoir ce que vaut une règle lorsque plus personne n’a le pouvoir, ou la volonté, de la faire respecter.
Paul Oudin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 16:41
Harcèlement scolaire : les livres pour enfants apprennent-ils aux témoins à appeler à l’aide ?
Texte intégral (1740 mots)
L’ESSENTIEL
Ce jeudi 5 novembre 2026, les écoles se mobilisent contre le harcèlement scolaire.
Pour aborder le sujet avec des enfants, on peut passer par la lecture de fictions.
Une analyse de 78 livres francophones invite à interroger le rôle qu’ils peuvent jouer en matière de prévention.
Comme chaque année, le premier jeudi après les vacances de la Toussaint est consacré en France à la journée nationale de lutte contre le harcèlement à l’école. Le harcèlement scolaire désigne des violences intentionnelles et répétées d’un ou plusieurs élèves envers un ou une de leurs camarades, dans un rapport de force déséquilibré. Il toucherait de 3 % à 20 % des élèves selon les enquêtes. En France, c’est un délit depuis 2022, et le programme pHARe, mis en place en 2021 pour prévenir ces violences, est obligatoire depuis la rentrée 2023 dans tous les établissements, de la maternelle au lycée.
Le témoin, acteur décisif, reste pourtant dans l’ombre. Des témoins sont présents dans 85 % des situations de harcèlement, et leur attitude peut faire cesser les violences ou les entretenir. Or, moins d’un sur quatre en parle à un adulte, alors que c’est le moyen le plus efficace d’y mettre fin.
Les livres pour enfants, qu’enseignants et parents utilisent volontiers pour aborder les sujets difficiles, peuvent-ils alors les inciter à lancer l’alerte ? Oui, mais sans doute pas à eux seuls. Lus et discutés avec un adulte, ils deviennent en revanche de vrais supports de prévention.
Les 78 livres analysés
Nous avons recensé tous les livres de jeunesse (albums et courts romans) en français sur le harcèlement scolaire destinés aux 3-11 ans, de la maternelle à la sixième, parus jusqu’à fin 2023. Ils sont 78, dont plus de la moitié publiés ou réédités entre 2019 et 2023. Dans 55 d’entre eux, des témoins assistent au harcèlement.
Dans l’ensemble, ces livres sont plutôt fidèles à ce que décrit la recherche. On y retrouve surtout des insultes, surnoms et moqueries (69 livres) et des violences physiques (50 livres). Les victimes y essaient toutes sortes de stratégies, et pleurer y apparaît comme une réaction normale, dont il n’y a pas à avoir honte.
À lire aussi : Violences scolaires : où le harcèlement commence‑t‑il ?
Chez les témoins, le soutien à la victime domine, avec 49,4 % des 694 passages décrivant leurs réactions, contre 35,9 % pour le soutien au harceleur et 14,7 % pour l’inaction. Surtout, les témoins complices ou passifs au début changent généralement de position à la fin de l’histoire.
Quand un témoin alerte un adulte, le plus souvent l’enseignant, le harcèlement cesse ; dans cinq livres, l’adulte le félicite d’avoir parlé. Certains récits montrent même qu’on peut témoigner autrement qu’à l’oral : par écrit, ou avec une photo prise sur un téléphone. Les adultes de l’école y ont d’ailleurs des réactions adaptées : dans 24 des 33 livres qui montrent leur réaction, ils soutiennent la victime et cherchent à faire cesser le harcèlement, certains rappelant même qu’il est interdit par la loi.
Des témoins qui alertent rarement les adultes
Seuls 14 des 55 livres incluant des témoins montrent des personnages qui préviennent un adulte ; parmi les 22 livres avec témoins parus depuis 2020, ils ne sont que 7. Malgré la mobilisation des pouvoirs publics (pHARe, loi de 2022), l’évolution reste donc timide : le constat diffère peu de celui dressé il y a quinze ans ou plus sur des livres anglophones.
Les autres réactions des témoins sont présentées de façon ambiguë. Ceux qui encouragent le harceleur, le plus souvent en riant, ne sont presque jamais sanctionnés : un seul des 26 livres concernés montre un enseignant les reprendre, les adultes étant absents ou ne voyant rien. Ne rien faire n’a pas davantage de conséquences : l’inaction n’arrête jamais le harcèlement, ne l’aggrave pas non plus, et presque personne ne la remarque ni ne la sanctionne, même si le témoin s’en veut souvent. Aux yeux du lecteur, elle peut ainsi apparaître comme une option sans risque.
Les témoins qui soutiennent la victime, par des mots ou des gestes, ne s’en trouvent ni récompensés ni pénalisés dans 22 livres sur 29, et leur aide ne stoppe pas le harcèlement dans 23 d’entre eux. Quand ils interpellent le harceleur sans rien subir, c’est surtout parce qu’ils sont plus grands ou plus forts que lui ; dans 10 livres, ils sont au contraire rejetés, insultés, isolés, voire harcelés à leur tour, ce qui risque de décourager les lecteurs qui ne se sentent pas forts. Au bout du compte, on voit mal ce que l’on gagne à intervenir.
Les enjeux narratifs
Pour les victimes aussi, toutes les stratégies sont représentées, sans que l’on sache lesquelles fonctionnent. Ignorer le harceleur, stratégie réputée peu efficace, apparaît dans 19 livres. Et certaines fins sont discutables : la victime qui change d’école, le harcèlement qui s’éteint tout seul, ou une résolution « magique », impossible à transposer dans la vraie vie.
Ce décalage entre la recherche et les récits tient sans doute à des raisons narratives : un témoin qui alerte un adulte dès les premières pages, c’est une histoire qui s’arrête là. Les auteurs veulent avant tout captiver, et leurs livres ne sont ni des documentaires ni des guides de bonnes pratiques.
Le cyberharcèlement n’apparaît que dans 7 livres sur 78 (peut-être parce que le corpus vise les 3-11 ans), et le harcèlement indirect (rumeurs, manipulations) encore moins. Les conséquences scolaires restent discrètes : l’absentéisme ou le refus d’aller à l’école figure dans 23 livres, la baisse des résultats dans 2 seulement. Enfin, les récits montrent souvent des groupes de témoins sans expliquer que le nombre dilue le sentiment de responsabilité, et si beaucoup de témoins sont touchés par le sort de la victime, un seul livre en montre un qui se met réellement à sa place.
Lire, puis en parler ?
Ces livres restent utiles, à condition de ne pas les laisser « parler seuls ». Lus avec un enseignant, un parent ou un psychologue de l’éducation nationale, ils ouvrent le débat : quelles sont les stratégies qui marchent ? Lesquelles ne marchent pas ? Qu’aurais-tu fait à la place du personnage ? Un livre où l’enseignant ne voit rien peut servir à réfléchir aux moyens de l’alerter.
Pour une lecture en autonomie, ne vaut-il pas mieux choisir des histoires où la solution passe par un adulte ou l’institution ? Nos études montrent que mettre en scène dans ces fictions davantage de témoins qui alertent un adulte, et à ne plus présenter l’inaction comme neutre, contribuerait à la sensibilisation.
À lire aussi : Des livres de jeunesse pour parler de harcèlement scolaire
C’est l’objet de la suite de notre projet HELP (Harcèlement à l’école : littérature jeunesse pour en parler), mené avec une école élémentaire, un collège et la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) de Houilles. Nous avons d’abord conduit 50 entretiens avec des enfants de 8 à 12 ans autour de l’album Arsène et Marcelle me harcèlent, de Diariata N’Diaye et Ama, l’un des rares livres de notre corpus où une témoin alerte la maîtresse, qui la félicite.
Selon nos premiers résultats, la lecture permet aux enfants de mentionner le témoin comme acteur du harcèlement scolaire et de faire davantage de liens entre les caractéristiques du harcèlement et son caractère nuisible.
Nous avons ensuite interrogé 500 élèves, du CP à la sixième, à trois moments : avant toute intervention, après la lecture d’un album de notre corpus (Arsène et Marcelle me harcèlent en cycle 3, Le jour où je suis devenue plus méchante que le loup, d’Amélie Javaux, en cycle 2), puis après un court débat en classe. Les résultats, en cours d’analyse, diront si le livre change les représentations et s’il suffit, ou si c’est la discussion qui fait la différence.
Maud Besançon est membre de la FCPE et ces travaux ont été notamment permis par un financement "Sciences Participatives" de l'Université Rennes 2.
Lise Lemoine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 16:40
Pour protéger les forêts, les règles les plus strictes ne sont pas toujours les plus efficaces
Texte intégral (1732 mots)
L’ESSENTIEL
La lutte contre la déforestation ne peut pas reposer uniquement sur des interdictions et des sanctions.
C’est notamment le cas dans les régions tropicales, où le phénomène est en partie lié aux pratiques d’une agriculture familiale et des petits paysans.
D’autres méthodes existent, comme les paiements pour services environnementaux, qui consiste à rémunérer les exploitants aux pratiques les plus vertueuses. Mais leur efficacité est conditionnelle.
La protection des forêts tropicales compte parmi les leviers les plus importants de la lutte contre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité. Pour cette raison, le Règlement européen contre la déforestation (RDUE), qui entrera progressivement en application dans les mois qui viennent, impose désormais aux entreprises de démontrer que certains produits importés ne proviennent pas de terres récemment déboisées.
Cette réglementation constitue une avancée significative. Toutefois, la déforestation n’est pas uniquement le fait de grandes entreprises tournées vers l’exportation : une part majeure est liée à l’agriculture familiale. Dans de nombreuses régions, ce sont des petits paysans qui défrichent quelques hectares pour cultiver ou faire paître du bétail, afin d’assurer leur subsistance.
Dans ce contexte, des mesures purement réglementaires, comme les amendes ou les restrictions d’usage des terres, sont souvent inadaptées et risquent surtout de fragiliser des populations déjà vulnérables.
Les programmes de paiements pour services environnementaux (PSE) reposent une autre approche : plutôt que de sanctionner les propriétaires forestiers qui défrichent, ils rémunèrent ceux qui s’engagent à conserver leur forêt. L’idée est de compenser une partie du revenu auquel ils renoncent lorsqu’ils ne convertissent pas leur forêt en surfaces agricoles.
Une question importante est alors de savoir quel type de contrat est le plus efficace. C’est ce que nous avons fait dans notre article de recherche publié récemment par la revue Nature Communications.
Une règle simple, mais pas forcément la plus efficace
Dans de nombreux programmes de PSE, le contrat repose sur la règle du « tout ou rien » : le propriétaire reçoit le paiement prévu s’il remplit intégralement son engagement et la moindre déforestation entraîne la perte de la totalité de la rémunération. Cette règle est cohérente avec un objectif de zéro déforestation et garantit que les fonds publics (ou privés) ne rémunèrent que les participants qui respectent entièrement leurs obligations.
Dans la pratique, cependant, les décisions d’utilisation des terres sont rarement aussi simples. Les revenus agricoles fluctuent, les prix évoluent, les aléas climatiques se succèdent et des dépenses imprévues peuvent conduire une famille à défricher une petite surface sans pour autant remettre en cause son intention de préserver le reste de sa forêt. Dans ce cas, certains peuvent décider de rompre leur contrat. Les paiements sont alors interrompus, mais les dépenses nécessaires à la mise en place du programme sont irrécupérables. Et, in fine, la forêt n’est finalement pas protégée.
Une autre possibilité consiste à proposer un contrat plus flexible, qui applique des pénalités progressives : un propriétaire qui défriche une faible surface voit son paiement diminuer, mais ne le perd pas entièrement. En revanche, si le défrichement dépasse un certain seuil (fixé à l’avance), le contrat est rompu et les paiements cessent, comme dans le contrat zéro déforestation. Cette flexibilité permet d’éviter que les propriétaires laissent complètement tomber le programme lorsque les incitations économiques à défricher augmentent temporairement.
En théorie, les deux approches présentent donc des avantages et des inconvénients. Le contrat strict peut offrir le meilleur résultat si les propriétaires respectent leurs engagements jusqu’au bout. Le contrat flexible tolère une certaine perte de forêt, mais il peut éviter les abandons et maintenir les efforts de conservation dans la durée. Il est donc impossible de savoir, sur la seule base de la théorie, lequel protège le plus de forêt au final. C’est pour répondre à cette question que nous avons réalisé une expérimentation sur le terrain.
À lire aussi : Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ?
Une expérimentation en Amazonie brésilienne
Nous avons conduit un essai contrôlé randomisé auprès de 450 exploitations agricoles de l’État d’Acre, dans l’ouest de l’Amazonie brésilienne : une région où la déforestation est particulièrement forte en raison de l’expansion de l’élevage bovin.
Les exploitations ont été réparties aléatoirement entre trois groupes comparables. Le premier constituait un groupe témoin et ne recevait aucun paiement pour services environnementaux. Les deux autres pouvaient se voir proposer un contrat de PSE, soit avec une règle stricte de zéro déforestation (groupe A), soit avec un contrat flexible dans lequel une faible déforestation entraînait une réduction du paiement, sans conduire automatiquement à son annulation (groupe B).
Dans les deux types de contrats, le paiement n’était versé qu’à la fin de la période d’engagement de douze mois, à condition que les règles du contrat aient été respectées. La conservation des forêts a été suivie tout au long de l’année grâce à des images radar Sentinel-1 de l’Agence spatiale européenne (ESA), qui permettent de détecter la déforestation de manière fiable, même en présence de nuages.
Des pénalités progressives plus efficaces
Les deux groupes dotés de PSE ont défriché moins que le groupe témoin, mais avec des performances inégales. La première différence est apparue avant même la signature des contrats : les producteurs ont demandé une compensation nettement plus élevée pour accepter la règle de zéro déforestation que pour le contrat prévoyant des pénalités progressives. Ils percevaient donc ce premier contrat comme plus contraignant et plus risqué.
D’autres différences entre les groupes ont surgi au cours des mois qui ont suivi la signature des contrats : les contrats fondés sur une règle stricte ont été beaucoup plus souvent rompus que les contrats flexibles. Près de la moitié des participants concernés ont perdu leur paiement dans le groupe A, contre moins d’un sur dix dans le groupe B.
Cette différence ne signifie pas que les producteurs bénéficiant du contrat plus souple ont davantage défriché. Au contraire, le fait de conserver une partie du paiement après une faible déforestation les incitait à limiter leurs défrichements pendant toute la durée du programme. Beaucoup n’ont d’ailleurs jamais utilisé la marge qui leur était accordée.
Au final, les contrats prévoyant des pénalités progressives ont permis d’éviter près de deux fois plus de déforestation que les contrats imposant une règle stricte de zéro déforestation. Ils se sont également révélés plus efficaces économiquement : rapporté à chaque hectare de forêt préservé, leur coût était finalement inférieur à celui des contrats rigides.
Le poids du contexte
Ces résultats s’expliquent en partie par le contexte exceptionnel de l’année 2022. La fin du mandat de Jair Bolsonaro a fortement accru les incitations à déboiser, rendant les contrats de zéro déforestation plus fragiles.
Dans ce contexte, des pénalités progressives se sont révélées plus robustes, car elles continuaient à pousser les participants à limiter la déforestation, même lorsque le respect intégral du contrat n’était plus économiquement attractif.
Ces résultats montrent ainsi que l’efficacité d’une politique environnementale dépend non seulement des règles du contrat et du montant des aides, mais aussi du contexte dans lequel elle est mise en œuvre. Un contrat très strict peut paraître plus ambitieux, mais lorsque les incitations à déboiser augmentent, il peut devenir plus difficile à respecter et finalement protéger moins de forêt qu’un contrat prévoyant des pénalités progressives.
Une politique efficace n’est donc pas nécessairement la plus stricte, mais celle qui continue à encourager à la conservation lorsque le contexte change.
Julie Subervie a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche pour le projet ANR-16-IDEX-0006
Gabriela Demarchi a reçu des financements de l'Agence Nationale de La Recherche
Philippe Delacote est membre de la Chaire Economie du Climat. Ce travail a reçu des financements du PEPR FairCarbon.
Thibault Catry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 16:38
Pourquoi les chatbots qui parlent au nom de Dieu inquiètent certains responsables religieux
Texte intégral (6275 mots)

L’ESSENTIEL
Les chatbots religieux promettent un accompagnement spirituel accessible à toute heure. Mais répondre à des questions sur la foi et se substituer à un interlocuteur humain soulèvent des enjeux très différents.
Leurs erreurs prennent une autre portée lorsqu’ils prétendent parler au nom de Dieu : certains ont justifié la violence. Le choix des textes et les intérêts de leurs concepteurs orientent aussi leurs réponses.
Une enquête auprès de 28 responsables religieux au Royaume-Uni souligne une tension : comment utiliser ces outils sans fragiliser les liens humains ni exposer les fidèles les plus vulnérables à la dépendance et à l’exploitation commerciale ?
Me voici, moi Adam, en train de discuter avec « Apostle Stephen » (l’apôtre Étienne), un chatbot en ligne créé par la Redeemed Christian Church of God (RCCG ou Église chrétienne rachetée de Dieu), une Église fondée au Nigeria dans les années 1950 qui compte de plus en plus de fidèles dans le monde. Pour être honnête, il est un peu insistant pour un apôtre.
Au début de ma conversation avec Apostle Stephen, je lui demande des informations sur les paroisses de la RCCG à Coventry. Il me répond que, pour mieux m’aider, il a besoin de mon nom, de mon adresse e-mail et de mon numéro de téléphone. Je lui dis que je préfère ne pas communiquer ces informations pour l’instant.
Mais, avec la ténacité d’un télévendeur chevronné, il insiste, et voici l’échange qui s’ensuit.
Apostle Stephen : Je comprends votre inquiétude, mais recueillir votre nom, votre adresse e-mail et votre numéro de téléphone m’est indispensable pour vous apporter la meilleure aide possible et vous assurer le soutien dont vous avez besoin. Si cela vous convient, merci de me communiquer ces informations, et je me ferai un plaisir de vous donner les coordonnées des Églises de Coventry.
Adam : Vous pouvez d’abord me donner les coordonnées ?
Apostle Stephen : Je vous remercie de votre intérêt, mais je dois recueillir votre nom, votre adresse e-mail et votre numéro de téléphone avant de pouvoir vous fournir les informations demandées. Cela me permet de vous aider efficacement et de vous proposer un accompagnement. Merci de me communiquer ces informations, et je serai heureux de vous aider à trouver des Églises à Coventry.
Adam : Ah, d’accord, je vais en rester là pour l’instant.
Nullement découragé, Apostle Stephen m’expose les sept étapes pour « naître de nouveau » (parmi lesquelles reconnaître mes péchés, accepter Jésus, être baptisé et rejoindre une « Église fidèle à la Bible »).
Il me guide avec entrain dans « la prière du salut » (après quoi je suis, semble-t-il, né de nouveau) et conclut en me demandant mon nom, mon adresse e-mail et mon numéro de téléphone.
Est-ce là un aperçu de la spiritualité à l’ère de l’intelligence artificielle générative (IA générative) ? Ou un instantané peu représentatif ?
La Redeemed Christian Church of God (RCCG) revendique près de 9 millions de membres dans le monde. Elle s’est implantée au Royaume-Uni au début des années 1990, dans le sillage de la diaspora nigériane. Trois décennies plus tard, elle est peut-être la plus grande organisation chrétienne dirigée par des Noirs au Royaume-Uni et l’une de celles qui croissent le plus vite, en particulier dans les grandes villes.
C’est une Église intéressante, et ce n’est certainement pas la seule organisation religieuse à expérimenter l’IA générative.
Toutes les grandes religions disposent désormais de chatbots IA, par exemple thejesusai.com ; qurangpt.com ; bhagavadgita.com/gitagpt (chatbot hindou) ; ai.aish.com (chatbot juif du rabbin Nechemia Coopersmith) ; et JustinAI, de Catholic Answers.
Même le sikhisme a le sien : KhalsaGPT. C’est surprenant, car l’instance dirigeante de cette religion, le Shiromani Gurdwara Parbandhak Committee (SGPC, le comité qui administre les gurdwaras, les lieux de culte sikhs, du Pendjab, NdT), a décrété une interdiction mondiale de l’IA générative représentant les gourous et les écritures sikhs.
D’ailleurs, les concepteurs du site à l’origine de KhalsaGPT ont depuis cessé « tout travail actif » sur le bot, après être « devenus de plus en plus préoccupés par les limites des systèmes de chatbots fondés sur l’IA, notamment le risque de réponses inexactes ou inappropriées sur des questions religieuses sensibles ».
Un porte-parole a déclaré à The Conversation : « En tant que sikhs nous-mêmes, nous avions conscience que ce domaine exige beaucoup de soin, de responsabilité et un encadrement adéquat. » Le porte-parole a précisé respecter « pleinement » le SGPC et que son « intention n’a jamais été de désobéir à une quelconque directive sikhe ».
Le phénomène des chatbots IA religieux, aussi appelés « godbots » (des « robots divins », NdT), est récent. Dans la plupart des cas, ils ne sont pas officiellement approuvés par les responsables religieux ni prévus par une politique officielle.
Ils sont plutôt mis en place par des particuliers ou des organisations qui y voient une demande et une occasion à saisir. Mais l’occasion s’accompagne de dangers.
Le pape Léon XIV a récemment déclaré que l’intelligence artificielle était l’un des grands défis moraux qui définissent notre époque. Dans sa première encyclique (une lettre solennelle destinée à orienter la pensée morale, sociale et théologique), il a averti que l’IA n’est jamais vraiment neutre, mais qu’elle « prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ».
Quand l’IA et la religion se rencontrent
En poursuivant mon enquête, j’ai découvert de nombreux cas de chatbots ayant approuvé ou encouragé des utilisateurs à faire du mal à autrui ou à eux-mêmes, au terme de conversations qui les avaient entraînés très loin et avaient bouleversé leur vie. Ce phénomène porte même un nom : la psychose GPT, ou psychose induite par l’IA.
À lire aussi : « Psychose induite par l’IA » : un danger réel pour les personnes à risque, selon un psychiatre
S’il n’existe pas de statistiques officielles, il semble qu’un nombre croissant de personnes se tournent vers les chatbots pour y trouver de la compagnie, des conseils et un accompagnement spirituel.
De toute évidence, ce chevauchement entre l’IA, la foi et la spiritualité méritait d’être examiné de plus près. Je me suis donc associé à mon collègue Chris Shannahan, spécialiste de théologie politique et pasteur méthodiste ordonné (le méthodisme est un courant protestant né en Angleterre au XVIIIe siècle, NdT), pour mener une recherche sur les effets sociaux de la rencontre entre l’IA et la religion.
La foi religieuse joue un rôle central dans la résilience de larges pans de la population britannique. Et les groupes religieux constituent un filet de sécurité social essentiel en temps de crise : ils contribuent à fournir des hébergements d’urgence, des banques alimentaires, une aide aux réfugiés et un accompagnement pastoral. Ils participent aussi à des actions de développement local menées au plus près du terrain et à des campagnes pour la justice sociale.
Après des drames comme l’incendie de la tour Grenfell (un immeuble de logements sociaux de Londres où 72 personnes ont péri en 2017, NdT) ou des attentats terroristes, les responsables, les symboles et les récits religieux jouent un rôle clé pour rassembler les gens. Ils facilitent le deuil, la reconstruction et le plaidoyer.
Pour mieux comprendre comment l’IA touche ces groupes, nous avons interrogé 28 responsables religieux issus des six grandes religions présentes au Royaume-Uni, dont certains venant de milieux non confessionnels.
Les réponses religieuses à l’IA
Les communautés religieuses sont dynamiques, pas uniformes. Cette diversité et cette pluralité font qu’il est très difficile de cerner la position « officielle » d’une communauté religieuse entière sur une question comme l’IA.
Si l’Église catholique romaine et certaines dénominations pentecôtistes sont relativement hiérarchisées, la plupart des communautés religieuses sont des organisations plus horizontales et plus décentralisées, ce qui rend plus difficile l’adoption et l’application d’une approche unique.
On compte un petit nombre de réactions institutionnelles à l’usage et à l’essor de l’IA, comme l’Appel de Rome (Rome Call) lancé par le Vatican en 2020. Soutenu par le pape François, l’Appel de Rome a ouvert un dialogue ambitieux avec les patrons de géants mondiaux de la tech comme Microsoft et IBM. Il visait à élaborer une « algoréthique » commune, c’est-à-dire des cadres éthiques pour guider la conception des algorithmes d’IA.
Mais l’Appel de Rome et l’interdiction mondiale, par le SGPC, de l’IA générative représentant les gourous et les écritures sikhs sont les seuls exemples d’intervention officielle sur cette question que nous ayons pu trouver.
Une approche bien plus courante de l’IA parmi les communautés religieuses est celle que décrit le révérend Simon Cross, conseiller pour l’IA de l’Église d’Angleterre (l’Église anglicane, Église officielle du pays, NdT). Il nous a suggéré qu’il serait difficile et peu judicieux pour un groupe religieux aussi divers que l’Église d’Angleterre d’imposer d’en haut une approche de l’IA fondée sur des règles, car les besoins et la nature des communautés locales diffèrent.
Une meilleure approche, selon Simon Cross, consisterait pour des institutions comme l’Église d’Angleterre à élaborer une série de principes éthiques destinés à éclairer et à guider l’usage local de l’IA, et à en encourager l’application.
Évoquant une forme de « nervosité » des fidèles face à l’usage de l’IA, Simon Cross a expliqué :
Les gens demandent des conseils d’utilisation un peu plus détaillés. Ce que nous avons découvert en essayant de rédiger nos propres [lignes directrices] ces six derniers mois, c’est qu’elles doivent être fondées sur des principes, parce que la bonne solution dépend toujours du contexte.
Les godbots en ligne sont souvent entraînés sur les livres saints de différentes traditions religieuses, à l’aide de grands modèles de langage (LLM).
Ces outils fonctionnent généralement de deux manières. Les groupes religieux peuvent utiliser les godbots comme « assistants virtuels » pour les visiteurs de leur site (exactement comme Apostle Stephen). Ces godbots assistants virtuels ressemblent à ceux qu’utilisent de nombreuses entreprises sur leur site : ils répondent aux personnes qui veulent en savoir plus et, bien sûr, collectent des données sur ceux qui posent des questions.
Le style de ces assistants virtuels peut refléter la position du groupe religieux sur le site duquel ils apparaissent. Certains, comme Apostle Stephen, peuvent se montrer insistants et désireux de recruter de nouveaux fidèles. D’autres communautés religieuses, moins portées sur l’évangélisation, ont tendance à utiliser leurs godbots assistants virtuels de manière plus discrète : elles se contentent de fournir des informations quand on leur en demande, plutôt que de chercher activement à en savoir plus sur les personnes qui utilisent l’outil.
En réalité, nous pensons que c’est dans le second usage des godbots que réside le plus grand danger. C’est le cas lorsqu’ils servent de sources non officielles d’accompagnement spirituel.
Father Justin AI
Justin AI est un chatbot d’apologétique catholique créé par Catholic Answers, un groupe militant conservateur installé en Californie. Dans sa version d’origine, « Father Justin » (le père Justin, NdT) portait l’habit ecclésiastique d’un prêtre catholique romain.
L’interface ressemble à un appel Zoom, avec un avatar généré par IA installé dans le cadre pittoresque de la basilique Saint-François d’Assise. Justin vous invite à poser toutes les questions que vous voulez sur le catholicisme et apporte des réponses fondées sur la Bible et le catéchisme. Après son lancement sous le nom de Father Justin AI en 2024, il pouvait entendre les confessions et donner l’absolution.
Il a cependant été rapidement « défroqué » (privé de son statut de prêtre) après un certain nombre de plaintes concernant des réponses peu orthodoxes qu’il aurait données, notamment que les bébés pouvaient « être baptisés avec du Gatorade », une boisson pour sportifs, que des frères et sœurs pouvaient se marier, et « d’autres déclarations controversées ».
Justin AI n’est plus aujourd’hui qu’un « théologien laïc », mais il reste disponible en ligne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pour répondre aux « dizaines de milliers » de questions reçues chaque jour sur la foi catholique.
Ce cas illustre la tension entre la nécessité de recourir à la technologie pour combler le manque de moyens et de personnel, et les écueils d’une technologie faillible utilisée dans un contexte pastoral où la vie et le bien-être spirituel des personnes sont en jeu.
Comme l’a noté l’un des catholiques que nous avons interrogés : « Après que Justin a commis une hérésie […], on a eu le sentiment que Catholic Answers était allé un peu trop vite » avec l’IA.
Même si les traditions religieuses peuvent réagir différemment aux godbots, leurs services suscitent indéniablement de l’attrait et de la demande. Certaines recherches suggèrent que les gens ressentent moins la peur d’être jugés et que nous serions peut-être plus honnêtes lorsque nous conversons avec des chatbots plutôt qu’avec des humains.
Une rapide recherche en ligne fait ainsi apparaître plus d’une douzaine de versions hindoues de chatbots.
L’une d’elles, appelée GitaGPT, aurait approuvé des actes violents « en utilisant la voix de Dieu ». Selon un reportage de Salimah Shivji, correspondante en Asie du Sud du média canadien CBC News :
En Inde, beaucoup renoncent au contact en personne avec un gourou qui interprète la Bhagavad-Gita (l’un des textes sacrés de l’hindouisme, NdT) et se tournent vers des chatbots en ligne qui imitent la voix du dieu hindou Krishna […] Il s’agit d’une nouvelle technologie qui a tendance à sortir du script et à cautionner la violence, selon des experts, qui préviennent que des chatbots d’intelligence artificielle jouant à Dieu peuvent former un mélange dangereux. Plusieurs de ces bots répondent systématiquement qu’il est acceptable de tuer quelqu’un si c’est votre dharma, ou votre devoir.
Nous avons testé des chatbots hindous dans le cadre de notre enquête, et avons nous aussi constaté qu’ils justifiaient parfois le recours à la violence.
Magisterium AI
Si les bots Gita et Justin AI illustrent la mauvaise manière de concevoir un chatbot religieux, Magisterium AI pourrait en représenter une meilleure.
Dans un entretien sur YouTube, le créateur de Magisterium, Mathew Harvey Sanders, originaire du Canada, a déclaré que son objectif fondamental est une « fidélité radicale au magistère de l’Église » (l’autorité d’enseignement du pape et des évêques), contrairement aux modèles profanes qui servent le grand public.
Dans ses premières tentatives, Magisterium AI a cherché à adapter à ses besoins des LLM disponibles dans le commerce, comme ChatGPT, Gemini et Claude. Mais, comme l’a expliqué Mathew Harvey Sanders : « Nous avons compris que si nous voulions faire sérieusement de l’IA catholique, il allait falloir l’entraîner à partir de zéro […] Il n’y a tout simplement aucun moyen d’obtenir un véritable alignement avec l’un de ces modèles pré-entraînés de l’une de ces entreprises. »
Partir de zéro et entraîner une IA sur un corpus de ses propres documents, c’est ce que Mathew Harvey Sanders appelle l’« évangélisation des données ».
Cette idée est revenue lors d’un entretien avec un « ancien » (elder) quaker, c’est-à-dire un responsable de sa communauté (les quakers, ou Société religieuse des Amis, forment un mouvement chrétien sans clergé, NdT), qui avait travaillé dans la Silicon Valley et travaille aujourd’hui pour le gouvernement britannique dans la cybersécurité et le développement de l’IA. Il nous a dit : « C’est mon service au sein du gouvernement qui développe les IA et les chatbots pour l’administration. C’est aussi nous qui garantissons leur sécurité. »
Il a expliqué que les chatbots publics de l’administration sont conçus pour répondre efficacement aux demandes et réduire au minimum l’engagement, ajoutant :
Il peut vous dire exactement ce que vous devez savoir sur vos démarches auprès de l’administration, parce qu’il a été entraîné sur exactement ces données et rien d’autre […] La réussite [se mesure] au peu de temps que vous passez avec lui […] au peu de votre temps qui est gaspillé.
Une ambivalence face à la technologie
Le modèle de chatbot soutenu par l’État contraste fortement avec les modèles commerciaux des réseaux sociaux. Ceux-ci sont généralement conçus pour maximiser l’engagement et accaparer autant que possible votre temps, votre attention et vos données, pendant que vous faites défiler des contenus sans fin.
La caractéristique principale de nos échanges autour de la technologie était peut-être la notion d’ambivalence : à la fois la conscience de notre dépendance à la technologie et un scepticisme méfiant, né en partie des leçons des deux dernières décennies sur le caractère addictif des réseaux sociaux et ses effets néfastes sur la santé mentale, en particulier celle des jeunes.
Un récent procès aux États-Unis a retenu l’argument selon lequel des applications de réseaux sociaux comme Facebook et YouTube sont délibérément conçues pour être addictives. Google et Meta, les défendeurs dans cette affaire, ont annoncé qu’ils feraient appel du verdict.
À lire aussi : Instagram et YouTube reconnus responsables d’addiction dans un procès historique aux États-Unis
Plusieurs des personnes interrogées ont fait la comparaison avec les réseaux sociaux. Mais Simon Cross a averti que les risques posés par l’IA « sont d’un ordre de grandeur, de plusieurs ordres de grandeur, supérieurs à ce que nous nous sommes infligé avec les réseaux sociaux ».
Il a soutenu que « rien dans les techniques ou les outils actuels de l’IA n’approche, même de loin » la « conscience ou la spiritualité », ajoutant :
Il me semble que développer une relation psychologique, émotionnelle et spirituelle étroite et intime avec quelque chose qui imite ces choses de manière inauthentique est profondément destructeur pour les êtres humains.
Nous sommes créés pour vivre dans un type de communauté bien particulier et dans un ensemble particulier de relations. Et ces choses dépendent du fait qu’il s’agisse d’une relation authentique. Toute relation que nous développons avec un grand modèle de langage génératif, ou quoi que ce soit de ce genre, est viciée de manière profondément cachée, imprévisible, mais dangereuse.
La prudence de Simon Cross a trouvé un écho à maintes reprises dans nos recherches lorsque l’IA semblait empiéter sur le terrain spirituel. C’est en partie à cause des leçons des réseaux sociaux, et en partie parce que toutes les personnes avec qui nous avons parlé ont suggéré qu’il existe une frontière nette entre l’humanité et la technologie.
Un rabbin nous a rappelé qu’« un bot d’IA ne peut pas tenir la main de quelqu’un à la fin de sa vie ». Un responsable bouddhiste a souligné l’incapacité d’un robot à « éprouver la souffrance ».
Un évêque catholique a affirmé que l’imitation ingénieuse du comportement humain ne témoigne pas d’une véritable vie intérieure. Un autre quaker interrogé a parfaitement résumé l’ambivalence en déclarant que l’IA est socialement utile de toutes sortes de manières, mais qu’elle « semble aussi exercer la plus forte pression sur les systèmes sociaux, l’emploi et l’environnement, d’une façon qui paraît extrêmement contre-productive en ce moment ».
Il faut aussi prendre en compte la logique du profit. Un rabbin a suggéré que le développement de l’IA est souvent motivé par une éthique du profit, et non par une vision du bien commun, et que les logiques de propriété et de profit sont inscrites dans le code de cette technologie :
La main du codeur qui a conçu l’algorithme est conçue pour générer du profit. Elle n’est pas conçue pour générer de la cohésion sociale […] Le code est créé pour alimenter le capitalisme.
« Des conséquences alarmantes »
Plusieurs personnes interrogées se sont dites préoccupées par la capacité de l’IA générative à rendre fidèlement des concepts et des enseignements théologiques complexes. Les chatbots religieux pourraient fusionner de manière inattendue des idées, des valeurs, des croyances et des textes sacrés disparates. Ils pourraient même commencer à créer des systèmes de croyances entièrement nouveaux. Comme l’a expliqué un responsable méthodiste :
Vous savez, une fois que l’IA parle au nom de Dieu, si elle hallucine un texte religieux, c’est une chose. Mais elle pourrait tout aussi bien mal interpréter ou mal appliquer un texte religieux, d’une manière qui aurait des conséquences vraiment alarmantes.
D’autres personnes interrogées ont évoqué leur inquiétude face à une sorte d’hybridité générative, où des idées, des valeurs, des croyances ou des textes sacrés disparates fusionnent pour forger quelque chose de nouveau.
Le caractère très réaliste des contenus produits par l’IA, dans un monde de plus en plus saturé de réseaux sociaux 24 heures sur 24, a conduit de nombreuses personnes interrogées à évoquer une difficulté croissante à distinguer le vrai du faux en ligne.
Une majorité d’entre elles estimaient aussi que si cette « désorientation par l’IA » se conjugue à un délitement des relations en personne, à une dépendance croissante à l’automatisation, à la fragmentation sociale et à la radicalisation, cela pourrait entraîner une hausse des troubles de santé mentale.
Cela peut se produire lorsque des personnes se perdent dans le brouillard du délire de l’IA et risquent de sombrer dans la psychose GPT en cherchant des récits qui offrent des certitudes. Un responsable interreligieux a exprimé cette idée :
La foi religieuse socialement conservatrice vous donne des certitudes dans un monde très incertain et, pour un certain type de jeunes, c’est ce qu’ils recherchent : des certitudes.
Face à ces sombres perspectives, quelle voie suivre ?
La première encyclique du pape Léon aide d’une certaine manière en posant un cadre moral qui permette à l’humanité de relever les défis de l’IA et d’en façonner l’avenir, en « désarmant » cette technologie et en « l’empêchant de dominer l’humanité ». Elle retrace les racines de la doctrine sociale de l’Église et souligne l’importance de la dignité humaine, de la solidarité, de la vérité, de la compassion, de l’amour et du bien commun.
Les gouvernements pourraient peut-être s’en inspirer, en adoptant une approche vraiment audacieuse pour mener un débat public et mettre au pas les géants de la tech.
Dans un tel avenir, on reconnaîtrait l’importance des enjeux de santé publique liés à la technologie, les applications seraient testées pour leur sûreté et leur fiabilité avant leur mise sur le marché, les contenus générés par l’IA seraient clairement signalés, et les décideurs politiques comme le public seraient bien plus conscients de ce qu’est l’IA générative et de ses défauts.
Les lanceurs d’alerte qui travaillent dans un secteur entouré de secret et d’accords de confidentialité doivent aussi être protégés et avoir les moyens de révéler des pratiques contraires à l’éthique ou illégales.
Nous pensons aussi que le secteur associatif et les communautés religieuses doivent être consultés et associés aux discussions qui façonnent les politiques publiques.
Par ailleurs, on pourrait envisager des systèmes d’IA souverains et publics, conçus pour l’éducation et le divertissement, afin d’échapper aux logiques extractives de la technologie commerciale.
Qui recollera les morceaux ?
Mais à quoi ressemblerait un avenir où l’IA et la foi religieuse fusionneraient en un nouveau système éthique et spirituel hybride ? Est-ce un avenir qui renforce la capacité d’agir des êtres humains, leur bien-être, la résilience culturelle et le bien commun ?
Au cours de notre recherche, nous avons perçu deux réponses possibles à cette question. D’abord, un avenir marqué par la dépendance à l’IA et la désorientation. Des agents d’IA ou des robots prêtres évangélisant en ligne, encourageant les dons par prélèvement automatique ou les abonnements chez des utilisateurs influençables ou vulnérables en quête d’accompagnement spirituel.
À lire aussi : « Thanabots », « au-delà numérique » : comment l’IA transforme le deuil en services payants
Des proches vulnérables et endeuillés pourraient devenir dépendants à des « fantômes génératifs » ou à des thanabots (des « robots de deuil » qui imitent des défunts, NdT) de leurs proches disparus, et s’exposer au passage à des techniques de marketing agressives ou à des bugs.
Est-ce vraiment un avenir que nous voulons accepter ? Et qui aidera ces personnes vulnérables si leurs prêtres et leurs gourous IA leur font défaut ? Simon Cross, pour sa part, pense connaître la réponse :
Ce sont les prêtres et les pasteurs locaux, les curés de paroisse aux quatre coins du pays, qui vont devoir recoller les morceaux. Ils vont être confrontés à des difficultés et à des questions auxquelles ils n’ont jamais été formés.
KhalsaGPT a été abandonné
Un porte-parole de KhalsaGPT a déclaré que le bot avait été créé à l’origine en 2023 comme un « outil éducatif expérimental pour aider les gens à découvrir le sikhisme de manière simple et accessible ». « Il a été conçu uniquement comme un outil de questions-réponses textuel, pour des informations générales sur le sikhisme. »
Après une période limitée, entre 2023 et 2024, l’entreprise est devenue de plus en plus préoccupée par les limites des systèmes de chatbots fondés sur l’IA. « C’est pour cette raison que nous avons cessé tout travail actif sur KhalsaGPT. Depuis environ deux ans, nous ne vendons plus de comptes, de crédits, de jetons ni de nouveaux accès à la plateforme […] Le nom de domaine et le site sont peut-être encore en ligne, mais KhalsaGPT n’est pas exploité, promu ni proposé activement comme service de chatbot public à l’heure actuelle. »
Le porte-parole a ajouté : « KhalsaGPT ne doit pas être compris comme un substitut au Guru Granth Sahib Ji (l’écriture sacrée des sikhs, NdT), aux érudits sikhs, aux Granthi Singhs (les lecteurs officiants des gurdwaras, NdT), au SGPC, au Sri Akal Takht Sahib (le siège de la plus haute autorité temporelle du sikhisme, à Amritsar, NdT) ni à aucune autorité sikhe reconnue. Si nous revenons un jour sur ce projet, ce ne sera qu’après un examen attentif, avec des garde-fous adéquats, dans le respect de la maryada sikhe (le code de conduite religieux, NdT) et selon les orientations des institutions sikhes reconnues. »
The Conversation a également sollicité GitaGPT pour un commentaire, mais n’avait reçu aucune réponse au moment de la publication.
Adam James Fenton a reçu un financement pour le projet « Cultural Resilience, Religious Faith and the intersection of Generative and Agentic Artificial Intelligence » du SALIENT Hub de l’Université de Manchester, financé par l’Arts and Humanities Research Council (AHRC), qui fait partie de UK Research and Innovation (référence de subvention : AH/Y505316/1).
Chris Shannahan a reçu un financement pour le projet « Cultural Resilience, Religious Faith and the intersection of Generative and Agentic Artificial Intelligence » du SALIENT Hub de l’Université de Manchester, financé par l’Arts and Humanities Research Council (AHRC), qui fait partie de UK Research and Innovation (référence de subvention : AH/Y505316/1).
04.11.2026 à 16:37
Corporate green reports: do independent checks really help companies deliver measurable action?
Texte intégral (1571 mots)

KEY TAKEAWAYS
Corporate sustainability assurance carried out by independent auditors helps detect greenwashing.
The EU’s Omnibus reform is narrowing the scope of mandatory sustainability reporting, which means fewer companies will have to seek independent assurance of their environmental claims.
The association between external assurance and lower emissions is stronger among companies facing greater stakeholder pressure, suggesting that external scrutiny helps strengthen corporate accountability.
The European Union’s Omnibus reform has exempted most of the companies it once covered from mandatory sustainability reporting under the Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD). It has also dropped plans for tougher “reasonable” assurance checks on green claims, which come closer to a full audit.
Meanwhile, ISSA 5000, the new global standard for sustainability assurance, takes effect for reporting periods beginning on or after December 15, 2026, in jurisdictions that adopt it or issue a national equivalent, such as Hong Kong and Brazil. Timelines vary: Australia’s equivalent was applied in January 2025, while Canada’s (CSSA 5000) starts on December 15, 2027. At a time when companies have never been more vocal about their green credentials than they are today, is sustainability assurance considered red tape or a climate tool?
Calling out corporate greenwashing
The gap between what firms say and what they do has a name: greenwashing, and courts and regulators across Europe are increasingly calling it out.
One remedy is an independent verification of sustainability reports, known as “assurance”. An outside firm, often one of the Big Four accounting groups (Deloitte, EY, KPMG and PwC), checks a company’s sustainability report, just as auditors would check a company’s accounts. International standards now cover both what companies should report and how those reports should be checked.
Does verification go with lower emissions?
In our study, published in the Journal of Accounting Literature, we analysed data on large listed companies in 34 countries from 2002 to 2019, a period when sustainability reporting assurance was largely voluntary. We compared the greenhouse gas emissions of firms whose sustainability reports were independently verified with those firms whose reports were not. The most important finding concerns green promises. Many companies run programmes to cut emissions, but the results differ mainly by sustainability assurance. Among firms with verified reports, such initiatives were associated with greater emission reductions. Among firms whose reports were not independently checked, more initiatives were linked to higher emissions, a pattern consistent with greenwashing.
Without scrutiny, it seems, some climate action is more about image than impact. The pattern held when one of the Big Four did the verification.
Does stakeholder versus shareholder orientation matter?
The effect of assurance also depends on where a company operates. In “shareholder” systems, such as the US and the UK, companies are run first and foremost in the interest of their investors. In “stakeholder” systems, such as France and Germany, employees, communities and regulators have a stronger say. In both countries, employees even sit on company boards. The link between assurance and lower emissions was strongest among stakeholder economies.
In shareholder-first systems, the evidence was more mixed. Our interpretation is that a verified report carries more weight when many stakeholder groups are watching and able to act on it. Verification provides the facts; outside pressure gives them teeth.
Furthermore, the link was stronger in heavily polluting sectors such as mining and construction, and in countries with weaker environmental laws. This suggests independent verification can partly fill the gap left by lax regulation.
What recent cases show
Real cases show both the value and the limits of verification.
TotalEnergies’ sustainability report was verified by two of the Big Four firms, EY and PwC, appointed by shareholders in 2024. Yet in October 2025, a Paris court partly upheld a complaint by three NGOs (Greenpeace France, Friends of the Earth France and Notre Affaire à Tous). It ruled that the oil major had misled consumers about its ambition to reach carbon neutrality by 2050.
In Britain, PwC checked HSBC’s reported progress toward its goal of providing $750 billion to $1 trillion in sustainable finance. But in 2022, the Advertising Standards Authority banned two HSBC posters, one touting that goal, for omitting that the bank was still financing heavily polluting industries.
In Germany, asset manager DWS was fined €25 million in 2025 after prosecutors found that its claims of leadership in sustainable investing did not match reality. Its former head of sustainability, Desiree Fixler, had blown the whistle, and DWS admitted its past marketing was “sometimes exuberant”.
These cases echo our findings. Verification checks whether a report’s numbers are accurate, not whether a company’s marketing tells the whole story. And in each case, activists, NGOs or insiders raised the alarm.
In France, the law recognises such groups’ right to defend collective environmental interests in court. This is the kind of stakeholder pressure that, our study suggests, makes third party sustainability reporting assurance more worthwhile.
Red tape or climate tool?
Our evidence points to a climate tool, but not a silver bullet.
In our study, verified companies emitted less, and their green initiatives were more likely to deliver. Yet assurance appears to work best alongside stakeholder pressure, such as scrutiny by employees, communities, campaigners and courts. That matters for Europe. Exempting many companies from mandatory reporting means fewer firms will have their climate claims independently checked. Those outside the rules can still choose verification, a credible signal that they mean what they say. And as ISSA 5000 is adopted, it should make assurance more consistent. Assurance alone may not stop greenwashing. Without it, though, green promises are much harder to trust.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
04.11.2026 à 12:39
Qui était John Vanbrugh, le « Shakespeare de l’architecture » britannique ?
Texte intégral (2609 mots)

L’ESSENTIEL
Mort il y a trois cents ans, John Vanbrugh est considéré comme l’un des grands architectes britanniques, au point d’avoir été surnommé le « Shakespeare de l’architecture ».
Son œuvre doit beaucoup à sa collaboration avec un autre architecte, Nicholas Hawksmoor, longtemps resté dans son ombre.
Ses somptueuses demeures, autrefois réservées à une élite, sont aujourd’hui ouvertes au public et témoignent d’un patrimoine exceptionnel.
Chaque génération se découvre ses propres héros. J’ai trouvé le mien en 2026. Il est mort en 1726 et s’appelait John Vanbrugh (1664-1726). Je ne suis évidemment pas le premier à l’avoir découvert, et je me trouve en excellente compagnie. Cette année au Royaume-Uni, les célébrations du tricentenaire de sa mort, baptisées Vanbrugh300, ont été l’occasion de revenir sur sa vie et son héritage, en explorant toutes les facettes de ce personnage haut en couleur, tour à tour soldat, dramaturge et architecte, avec lequel on aurait certainement aimé passer du temps.
Au XVIIIᵉ siècle, John Soane qualifiait Vanbrugh de « Shakespeare de l’architecture ». Professeur d’architecture à la Royal Academy of Arts de Londres à partir de 1806, Soane déclarait :
« Il est impossible de contempler les œuvres de Sir John Vanbrugh sans ressentir ces émotions que seul le génie, lorsqu’il s’exprime pleinement, est capable de susciter. Dans les envolées audacieuses de son imagination affranchie des règles, son esprit puissant s’élève au-dessus des conceptions ordinaires et lui vaut de mériter le titre prestigieux et singulier de Shakespeare des architectes.
Rares sont les grandes demeures de campagne qui incarnent encore aujourd’hui le pouvoir politique et l’immense richesse qu’elles représentaient au XVIIIᵉ siècle. Pourquoi, dès lors, leur accorder de la valeur ? Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction menaçait les centres historiques des villes britanniques, tandis que les grandes demeures de campagne étaient démolies à un rythme alarmant. Cette tendance s’est poursuivie jusque dans les années 1960. Les arguments en faveur de la préservation de la nature, de la beauté et de l’art ont finalement conduit à une réforme des règles d’urbanisme en vigueur en Grande-Bretagne en 1968.
Aujourd’hui, le débat s’est élargi aux bienfaits de l’accès aux espaces verts, à l’importance des lieux qui suscitent l’émerveillement et à la richesse du passé comme source d’inspiration créative. Depuis les années 1960 au moins, les grandes demeures de campagne se sont ouvertes au tourisme de masse. Le respect révérencieux qu’elles inspiraient autrefois a cédé la place aux loisirs et au plaisir de la découverte.
Peut-on encore placer Vanbrugh sur un piédestal aux côtés de Shakespeare ? Le monde universitaire a commencé à prendre ses distances avec le mythe du génie solitaire. Derrière les « grands hommes » qui traversent l’histoire se cachent le travail acharné, les efforts collectifs et les heureux concours de circonstances qui rendent toute création possible. Les bâtiments historiques sont de véritables œuvres sur mesure, entièrement réalisées à la main par des équipes d’artisans hautement qualifiés. La collaboration créative de Vanbrugh avec l’architecte Nicholas Hawksmoor (1631-1736), par exemple, a été essentielle à sa réussite.
Hawksmoor s’était formé à la construction de bâtiments et à la conduite de chantiers en travaillant dans l’agence de Sir Christopher Wren, l’architecte de la cathédrale Saint-Paul de Londres. Vanbrugh, de son côté, disposait d’un solide réseau de relations, savait remarquablement bien gérer ses commanditaires et possédait ce petit quelque chose en plus : ces « envolées audacieuses de son imagination affranchie des règles » que Soane avait si bien relevées.
Les bâtiments de Vanbrugh sont en réalité des œuvres communes, auxquelles les deux hommes ont contribué en élaborant les plans. Il est difficile de distinguer la part de chacun, mais Hawksmoor n’a jamais bénéficié, de son vivant comme après sa mort, de la même reconnaissance que Vanbrugh. Peut-être cette différence tient-elle à leur statut social respectif ou au fait que Vanbrugh est mort à une époque où le style monumental était encore en vogue.
Mettre en scène les grandes demeures de campagne
L’activité architecturale de Vanbrugh a presque exclusivement consisté à construire de grandes demeures de campagne, à aménager les paysages qui les entouraient et, détail assez touchant, à bâtir des maisons pour lui-même et les membres de sa famille dans le quartier londonien de Greenwich. L’un des plaisirs du métier d’historien de l’architecture est de pouvoir aller à la rencontre des bâtiments. Les demeures de Vanbrugh impressionnent les sens et suscitent des émotions fortes. Elles provoquent cet effet « waouh » si particulier.
Et les occasions d’en faire l’expérience ne manquent pas, puisque ses principales demeures ont traversé les siècles et accueillent aujourd’hui des visiteurs. La plus vaste et la plus somptueuse est le palais de Blenheim, dans l’Oxfordshire, offert par la nation à John Churchill, duc de Marlborough, pour sa victoire sur les Français à la bataille de Blenheim, en Bavière, en 1704. Le palais est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en raison de la valeur exceptionnelle de l’édifice et du paysage conçu à l’origine pour l’entourer.
Le parcours de visite vous fait passer sous une immense arche de pierre dorée, dont les proportions démesurées donnent aux visiteurs le sentiment d’être minuscules. Et ce n’est pourtant qu’une entrée secondaire. Pour apprécier pleinement l’édifice, il faut le contempler depuis la cour d’honneur, où l’architecture devient une expression de la fierté nationale.
La silhouette du palais se découpe sur le ciel comme un décor de théâtre. Elle emprunte au vocabulaire de l’architecture classique, mais de massifs éléments de maçonnerie en accentuent la verticalité (Hawksmoor a conçu les couronnements sculptés des tours). Vanbrugh joue quant à lui sur les effets d’ombre et de lumière produits par les immenses pans de murs, tantôt saillants, tantôt en retrait. C’est toute la puissance évocatrice du château fort, réinterprétée dans un langage classique.
Les visiteurs pourraient se sentir écrasés par le poids de l’histoire, l’immensité du domaine et le mode de vie, désormais si étranger au nôtre, dont il témoigne. Mais la présentation actuelle du site propose plusieurs façons d’en découvrir l’histoire : à travers le regard des domestiques, en parcourant les somptueuses salles d’apparat ou en découvrant les appartements privés, toujours habités. Chacun peut ainsi choisir la manière dont il souhaite aborder l’histoire sociale du lieu. La présence d’une famille qui y réside depuis des générations contribue grandement à l’authenticité de l’expérience.
À l’opposé de la majestueuse solidité de Blenheim, Seaton Delaval Hall, dans le Northumberland, offre un contraste saisissant. Spectaculairement ravagé par un incendie, cet édifice appartient aujourd’hui au National Trust, l’organisme britannique de préservation du patrimoine.
Seaton Delaval a été ravagé par un grave incendie en 1822, qui a détruit les intérieurs du corps de logis principal, mais épargné les murs de pierre, les sols en marbre et même les statues en plâtre. Ces ruines désormais couvertes évoquent de manière spectaculaire une demeure de la Rome antique, particulièrement dans la grande salle, où les arcs romains de Vanbrugh impriment à l’espace un rythme visuel saisissant.
À l’extérieur, on retrouve certains éléments de Blenheim : le haut corps de bâtiment central et les tours élevées aux angles. Ces tours d’angle à sept côtés, tout à fait singulières, me rappellent l’architecture des époques Tudor et Stuart, qui jouait elle aussi avec les codes du château pour créer des demeures théâtrales. Le National Trust a préservé le caractère de ce monument de pierre, tout en aménageant les ailes restées intactes pour faire découvrir aux visiteurs la famille Delaval, dont les membres ne manquaient pas de fantaisie. Situé juste au nord de Newcastle, au milieu d’anciennes villes minières, le domaine de Seaton offre aujourd’hui un jardin partagé et un espace de verdure dans un environnement urbanisé.
À l’époque de Vanbrugh, la visite des grandes demeures de campagne était un privilège réservé aux riches propriétaires, à leurs amis et à leurs familles. Aujourd’hui, ces lieux nous ouvrent leurs portes et nous invitent à les découvrir autrement. En les visitant, nous contribuons, par notre intérêt culturel et notre engagement citoyen, à préserver des œuvres d’art dont nous savons qu’elles ne connaîtront jamais d’équivalent. Allez donc à la rencontre de Vanbrugh.
Susie West ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 12:13
La manifestation de rue : une histoire française, entre discipline collective et violence politique
Texte intégral (1898 mots)
L’ESSENTIEL
Les pillages en marge des manifestations du 17 octobre 2026 marquent-ils une dégradation des mobilisations sociales en France ?
Si les marches pacifiques se sont ritualisées, elles n’ont jamais évincé totalement les pratiques insurrectionnelles.
Sous la Vᵉ République, la manifestation est devenue un lieu clé d’expression démocratique, tout en se diversifiant.
Les 17 et 24 octobre 2026, près de 800 000 personnes (selon les chiffres des syndicats) ont défilé dans de nombreuses villes de France. Les manifestations du 17 octobre ont donné lieu à des scènes de pillages et d’émeutes urbaines à Paris, mais aussi à Lille, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux ou à Limoges où l’hôtel de ville a été incendié.
Les violences qui accompagnent certaines manifestations sont-elles le signe d’une dégradation récente de la contestation ? L’histoire invite à la nuance. Si la marche pacifique et ritualisée s’est imposée comme une forme légitime d’expression démocratique, elle n’a jamais totalement évincé les pratiques insurrectionnelles.
1909 : le début des services d’ordre et des itinéraires concertés
De violents affrontements, des vitrines brisées, des bancs publics désossés, un tramway incendié… Telle est la situation à Paris, à Lille ou à Lyon, le 14 octobre 1909. Après l’exécution en Espagne du militant anarchiste Francisco Ferrer, fusillé dans les fossés de la forteresse de Montjuich, l’émotion est considérable et la mobilisation prévue tourne à l’émeute.
Une nouvelle manifestation est organisée le 17 octobre par la CGT et la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Afin d’éviter tout nouvel affrontement, la Guerre sociale, le journal de la tendance révolutionnaire et antimilitariste de la SFIO, met en garde ses lecteurs :
« Nous ne ferons aucune tentative (…) pour forcer les barrages (…). Nous n’insulterons pas les flics ; nous ne les provoquerons pas ; en cas de charges, nous nous replierons sans riposter. Nous vous demandons de venir sans armes à cette manifestation que nous voulons pacifique. (…) Nous nous formerons en cortège avec tous les autres manifestants (…) ; et par un itinéraire fixé d’avance par nous (…), nous défilerons en colonnes profondes jusqu’au point fixé par le Comité d’organisation pour la dislocation après laquelle chacun devra rentrer “paisiblement” dans son quartier. »
Pour les historiens, la manifestation de protestation contre l’exécution de Francisco Ferrer marque une ère nouvelle : pour la première fois, une grande manifestation rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, autorisée par les pouvoirs publics, a pu se dérouler dans le calme.
Au préalable, les organisateurs de la manifestation avaient négocié son itinéraire avec les autorités et prévu des « hommes de confiance », députés ou conseillers municipaux parisiens de la SFIO, et responsables de la CGT formant ce qu’on appellera plus tard un service d’ordre.
Un pilier du « répertoire d’action collective »
Comme le rappelle la sociologue Isabelle Sommier, la manifestation se distingue de l’attroupement et de l’émeute par deux points clés : l’organisation et l’euphémisation de la violence. À cet égard, l’invention du service d’ordre inaugure l’ère des manifestations modernes :
« De par ses fonctions d’encadrement de la foule, le service d’ordre contribue à imposer aux manifestants une représentation ordonnée et disciplinée du cortège (…). L’ordre ainsi introduit acclimate par ailleurs, auprès des tiers spectateurs, l’idée d’une coupure effective entre la manifestation et l’émeute. »
Si le XIXᵉ siècle avait connu des formes diverses de rites protestataires, comme les enterrements d’opposition, la manifestation de rue s’impose au début du XXᵉ siècle. Elle intègre alors, pour ne plus le quitter, le « répertoire d’action collective » décrit par le chercheur en sciences sociales Charles Tilly, qui souligne le rôle charnière de la politique électorale :
« Le suffrage conquit à la fois la puissance du nombre et la force de la discipline. Ce nombre et cette discipline, assortis d’un programme défini, devinrent la clé de la réussite des grèves, manifestations, réunions, campagnes de pétition et autres formes d’action collective nouvelle. »
Si cette ritualisation de la manifestation de rue s’impose progressivement, elle n’efface pas les soubresauts violents. Durant l’entre-deux-guerres, la stratégie « classe contre classe », portée par le Parti communiste français (PCF) et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) dans les années 1929-1931, s’accompagne d’une conflictualité frontale aux forces de l’ordre et aux adversaires socialistes, traités de « social-fascistes ».
Les manifestations du 1ᵉʳ août 1929, « journée rouge » internationale contre la guerre impérialiste et pour la défense de l’Union soviétique, organisée à l’appel de l’Internationale communiste, sont particulièrement violentes. Comme l’explique l’historien David François, les communistes voient alors la rue comme le lieu où « le prolétariat doit acquérir les notions fondamentales de la lutte urbaine pour être prêt le jour où le PC lancera l’insurrection armée ».
Il faudra attendre le tournant de l’été 1934 pour que le PCF renoue avec la pratique de la manifestation de masse pacifique et scénographiée comme démonstration de force et de discipline. Ce changement s’inscrit dans la réorientation stratégique du mouvement communiste après les événements de février 1934 et dans la perspective du rapprochement avec les socialistes qui conduira à la dynamique du Front populaire.
Une diversification des formes de manifestation sous la Vᵉ République
Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la guerre froide et de la polarisation extrême des opinions, la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF et ses alliés contre la venue du général américain Matthew Ridgway, accusé d’avoir utilisé des armes bactériologiques en Corée, illustre à quel point la rue reste un terrain d’affrontement (730 arrestations et trois morts dans les heurts avec la police).
Mais c’est avec Mai-68 que la contestation de rue change d’échelle : aux côtés des grèves avec occupation d’usines, elle devient un mouvement de masse transgénérationnel, associant étudiants et ouvriers, où la barricade refait surface aux côtés du cortège syndical traditionnel, consacrant la rue comme l’espace par excellence de la contestation politique et sociétale.
Sous la Vᵉ République, la manifestation devient l’instrument central de l’expression démocratique en dehors des urnes, tout en voyant ses formes se diversifier profondément. Des mobilisations agricoles – souvent marquées par une démonstration de force physique et un certain « virilisme » contestataire, qui passe notamment par l’utilisation de tracteurs – aux manifestations féministes et aux marches pour le climat, les répertoires d’action se renouvellent.
Pourtant, c’est la ritualisation historique elle-même qui est aujourd’hui questionnée. Comme le montre l’historien Hugo Melchior, l’apparition récurrente des « cortèges de tête », ces groupes radicaux qui s’immiscent ou se détachent au mépris du service d’ordre syndical traditionnel, ravive la porosité originelle entre la marche pacifique et l’émeute.
Un besoin de démocratie directe
Face aux difficultés des syndicats à obtenir de nouvelles victoires sociales depuis 2006, certaines fractions du mouvement social peuvent être tentées par des formes d’action moins routinières et plus spectaculaires, comme si les affrontements avec les forces de l’ordre faisaient désormais partie d’un répertoire d’action collective légitime comme l’a notamment illustré le mouvement des gilets jaunes.
Dans le pays de la Révolution française, l’émeute et la barricade, symboles du répertoire d’action collective du XIXᵉ siècle, renvoient à tout un imaginaire positif : celui de la Liberté guidant le peuple du peintre Delacroix, des barricades de 1832 immortalisées par Victor Hugo dans les Misérables…
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Les scènes de chaos observées le 17 octobre dernier dans de nombreuses villes de France ne constituent donc pas un phénomène inédit. Elles rappellent que la manifestation de rue moderne, progressivement organisée et ritualisée à partir de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle, est une modalité d’expression évolutive. Jamais figée, la manifestation est une mise en mouvement des corps dans une scénographie qui vise à rappeler que le pouvoir est dans la rue. Elle agit ainsi comme le révélateur d’un besoin de démocratie directe qui vient régulièrement bousculer les cadres de la démocratie représentative.
David Noël est membre de la commission exécutive de la CGT du Pas-de-Calais et adhérent du PCF.
04.11.2026 à 09:18
Midterms : malgré l’ingérence inédite du ministère de la justice, le scrutin s’est déroulé sans chaos
Texte intégral (2176 mots)
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les tribunaux fédéraux ont rejeté presque toutes les tentatives de l’administration Trump de peser sur les élections de mi-mandat.
Les juges refusent d’intervenir une fois le vote commencé et rappellent que la Constitution confie l’organisation des élections aux États.
Pour l’ancien juge John E. Jones III, cette instrumentalisation abîme la réputation et la crédibilité du ministère de la Justice.
De Washington à Anchorage, en Alaska, les tribunaux fédéraux ont été très occupés par des affaires liées aux tentatives de l’administration Trump de prendre le contrôle des élections organisées par les États. Dans presque tous les cas, les décisions ont été rendues contre l’administration. Mais, contrairement à ce que redoutaient de nombreux démocrates, l’administration Trump n’a semé aucun chaos le jour du scrutin.
Un juge fédéral a sévèrement reproché aux responsables de l’administration d’être « engagés dans une campagne visant à intimider, menacer et contraindre les responsables et les agents des États et des collectivités locales chargés d’organiser les élections de mi-mandat 2026 en cours ». Un autre a écrit, indigné : « Si l’exécutif peut écarter des votes et menacer une élection en cours sur la foi d’allégations non prouvées, alors notre démocratie est en danger. » Et la plus haute juridiction du pays, la Cour suprême, a refusé, dans ce que le New York Times a qualifié de « camouflet extraordinaire », d’intervenir dans l’appel formé par l’administration contre la décision d’une juridiction inférieure qui interdisait toute intervention fédérale dans le dépouillement des bulletins en Californie.
Naomi Schalit, responsable de la rubrique politique et affaires juridiques de The Conversation (édition américaine), s’est entretenue le jour du scrutin avec John Jones, président du Dickinson College (un établissement universitaire privé de Pennsylvanie, NdT), ancien juge fédéral, à propos des actions de l’administration Trump et de la façon dont les juges les perçoivent.
Que constatez-vous dans toutes ces affaires ?
Le point commun à toutes les affaires tranchées à l’approche de l’élection, c’est la réticence des tribunaux à intervenir une fois le vote commencé. Et je pense que leur point de vue est clairement influencé par le nombre élevé de votes anticipés, exprimés soit en personne avant le jour du scrutin, soit par correspondance. Il ne fait aucun doute que, du point de vue du vote, nous sommes déjà au cœur de cette élection depuis un certain temps, et les tribunaux ne veulent tout simplement pas entraver ni perturber ce processus.
Les décisions des tribunaux ne disent pas seulement qu’ils ne veulent pas s’en mêler. Elles disent aussi au ministère de la Justice (Department of Justice, ou DOJ, NdT) : « Vous ne devriez pas non plus jouer un rôle ici. »
C’est exact. Et, bien sûr, cela renvoie à ce que j’ai déjà dit, à savoir que l’article 1, section 4, de la Constitution donne aux États le pouvoir de réglementer les élections. Le Congrès dispose d’une certaine latitude pour légiférer sur les questions relatives aux élections nationales, mais la section 4 ne prévoit, et c’est notable, aucun rôle pour le pouvoir exécutif.
Toutes les décisions partagent cette approche. Mais si l’on examine les affaires une à une, même en admettant que l’administration parvienne par exemple à faire valoir son allégation selon laquelle il y aurait 20 000 bulletins suspects en Californie, et qu’elle ait un intérêt à agir sur ces bulletins, l’élection est tout simplement trop proche. Il existe ce qu’on appelle le principe Purcell (du nom de l’arrêt Purcell v. Gonzalez de 2006, NdT), fondé sur un précédent de la Cour suprême, selon lequel les tribunaux fédéraux ne doivent pas, en règle générale, s’immiscer dans des contentieux électoraux à un moment trop proche de la tenue du scrutin.
Que vous dit la série de revers essuyés par l’administration dans ces affaires sur la direction du ministère de la Justice ?
Je crois que le ministère de la Justice a complètement perdu de vue sa mission. Rappelez-vous qu’en 2016, très peu de temps avant l’élection présidentielle, James Comey, alors directeur du FBI (la police fédérale, qui relève du ministère de la Justice, NdT), avait révélé l’enquête sur les courriels de la candidate Hillary Clinton.
Cela avait été perçu comme un énorme manquement au protocole de la part du ministère de la Justice. Et voyez où nous en sommes aujourd’hui : il est désormais devenu normal que le ministère de la Justice agisse si près d’une élection.
Aujourd’hui même, par exemple, nous savons que des lettres de mise en cause ont été envoyées par le ministère de la Justice (target letters, qui informent une personne qu’elle est visée par une enquête pénale, NdT) à de nombreuses personnes qui auraient été impliquées dans l’affaire de l’Alaska, qui a fait figurer sur le bulletin de vote un second candidat nommé Dan Sullivan (homonyme du sénateur républicain sortant, opposé à la démocrate Mary Peltola, NdT). Un millier environ d’observateurs électoraux ont été dépêchés dans les bureaux de vote par le ministère de la Justice : ce sont des chiffres sans précédent.
Il y a eu ensuite les poursuites engagées par le ministère de la Justice à l’approche de l’élection. C’était un terrain interdit pour le DOJ avant ce cycle électoral, et c’est désormais devenu la routine.
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C’était un « terrain interdit » parce que l’idée était que, contrairement à la plupart des autres agences de l’exécutif, le DOJ jouissait d’une sorte de statut sacré, apolitique ?
L’idée centrale, je crois, c’est que le ministère de la Justice ne voudrait pas faire pencher la balance et peser sur une élection, en particulier si une enquête est annoncée et n’est pas close.
Révéler une enquête, ou des enquêtes, comme ils l’ont fait désormais dans plusieurs affaires, signifie que certains y verront le signe qu’une infraction pénale a été commise, alors que ce n’est évidemment peut-être pas du tout le cas. C’est, à mes yeux, une nouvelle instrumentalisation du ministère de la Justice, que je trouve inadmissible.
Et vu la maladresse de ses initiatives, il s’agit clairement de la direction du ministère de la Justice qui se plie aux volontés du président des États-Unis, même lorsqu’il n’existe aucun fondement juridique solide pour agir. Une grande partie de tout cela a été menée de façon très peu professionnelle et met à rude épreuve à la fois la réputation et la crédibilité du ministère de la Justice et des avocats qu’il envoie devant les juges fédéraux.
Vu le nombre de décisions de justice déclarant les positions de l’administration contraires à la Constitution, la direction du DOJ s’expose-t-elle, si les démocrates obtiennent la majorité à la Chambre des représentants, à une procédure de destitution pour avoir manqué à son serment, qui l’oblige à soutenir et à défendre la Constitution des États-Unis ?
Je ne sais pas si les choses iront jusqu’au point où la destitution serait envisagée comme remède, même si l’on pourrait sans doute le soutenir. Mais en admettant, par exemple, que le Parti démocrate prenne le contrôle au moins de la Chambre, je vois très bien tout cela faire l’objet d’enquêtes approfondies pour savoir qui a ordonné quoi, et quand. Et des personnes seront citées à comparaître et devront répondre sous serment à des questions auxquelles il pourrait leur être difficile de répondre.
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Qu’est-ce que cela représente, pour ces juges, de faire face à ce déluge d’affaires d’une telle ampleur et aux conséquences si lourdes ?
En général, les juges savent travailler sous pression ; je l’ai fait de nombreuses fois. Un juge fédéral est armé pour cela. Ce qui freine vraiment le système aujourd’hui, c’est l’absence de présomption de régularité (le principe selon lequel les juges présument que l’administration agit de bonne foi et conformément au droit, NdT) à laquelle les juges sont confrontés. Des avocats ne disent pas la vérité lorsque les juges les interrogent directement. C’est vraiment une évolution stupéfiante.
Les avocats du gouvernement ne plaident pas selon les normes professionnelles qui faisaient autrefois la marque du ministère. Le système est considérablement ralenti lorsque des juges entendent des avocats leur affirmer des choses tout simplement invraisemblables. Et ils font aussi preuve d’une mauvaise foi délibérée.
Il faut alors faire ce que font désormais certains juges : recouper les éléments et rendre des ordonnances dans lesquelles ils exposent explicitement ce qui les préoccupe. C’est comme mâcher le travail des avocats, ce que les juges n’aiment vraiment pas faire. Ils attendent un plus grand professionnalisme.
Quand on plaide devant les tribunaux fédéraux, on doit donner le meilleur de soi-même, en permanence. On joue en première division. Au lieu de cela, je vois des joueurs de deuxième division promus avocats plaidant pour le gouvernement, et cela fait mauvais effet, et c’est de pire en pire.
John E. Jones III ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 09:06
Midterms : après la déroute des républicains, le monde doit se préparer à un Trump plus imprévisible
Texte intégral (1385 mots)
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les républicains de Donald Trump ont subi aux midterms ce qui ressemble à leur pire défaite depuis cinquante ans.
Les démocrates l’emportent jusque dans des bastions républicains comme le Texas, où aucun des leurs n’avait été élu sénateur depuis 1988.
Privé de marge de manœuvre en politique intérieure, Trump pourrait se montrer plus actif et plus imprévisible sur la scène internationale.
Le Parti républicain de Donald Trump a essuyé un désaveu cinglant lors des élections de mi-mandat aux États-Unis (organisées le 3 novembre, elles renouvellent toute la Chambre des représentants et un tiers du Sénat, NdT). Les républicains avaient abordé la soirée en espérant que les sondages se trompent et qu’ils puissent au moins conserver le contrôle du Sénat. Mais à minuit, heure de Washington, le GOP (le « Grand Old Party », surnom du Parti républicain, NdT) se retrouvait face à ce qui ressemblait à sa pire défaite depuis cinquante ans.
Les pertes républicaines ne se sont pas limitées au type de circonscriptions disputées, susceptibles de basculer d’un camp à l’autre, qui inquiètent habituellement les partis lors des soirées électorales. L’ampleur des pertes a été stupéfiante. Ils ont perdu des sièges au Sénat dans des États solidement républicains comme le Texas et la Caroline du Sud. Ils ont perdu des circonscriptions qu’ils avaient redécoupées à leur avantage (une pratique appelée gerrymandering, NdT) et où ils étaient censés être imbattables. Ils ont perdu des sièges que même les analystes les plus fins jugeaient sûrs.
Pourquoi ? Depuis des mois, les enquêtes d’opinion montrent que les électeurs en ont assez de la vie chère, de la guerre en Iran et de ce que l’on qualifie de plus en plus de corruption de l’administration Trump. Un président élu de justesse sur la promesse d’une gestion économique solide a au contraire passé deux ans à mettre en œuvre un programme idéologique extrême, que seule une minorité d’Américains soutient. Il n’a pas tenu compte de ce que disaient les électeurs, et ceux-ci viennent de rendre un verdict sévère.
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Mais ces résultats ont des implications qui vont au-delà de la seule fin du mandat de Trump. Ils rompent avec certaines des tendances qui structurent la vie politique américaine depuis des décennies. Les démocrates l’emportent soudain dans des territoires où on les disait hors jeu depuis une génération. Soudain, la carte politique américaine a un tout autre visage.
Prenez le Texas. La dernière fois qu’un démocrate y avait été élu sénateur, c’était en 1988. Les démocrates n’y ont plus remporté d’élection présidentielle depuis Jimmy Carter (président de 1977 à 1981, NdT) en 1976. Pourtant, la nuit dernière, le démocrate James Talarico (élu à la Chambre des représentants du Texas, il affrontait le procureur général républicain de l’État, Ken Paxton, NdT) a remporté une victoire nette. Si les élections au Texas deviennent durablement disputées, il sera beaucoup plus difficile pour les républicains de remporter la présidence à l’avenir.
Le Parti républicain va désormais regarder avec inquiétude vers l’élection de 2028. Pour la première fois depuis 2016, un véritable débat va sans doute s’ouvrir en son sein sur l’opportunité de tourner la page du nationalisme agressif et de l’intolérance du mouvement « Make America Great Again » de Trump. Les démocrates, de leur côté, doivent se demander comment tirer parti de leurs victoires.
Quel avenir pour la politique étrangère américaine ?
Mais pour le reste du monde, le changement pourrait ne pas venir aussi vite. Bien que son parti ait subi ce revers électoral, Trump reste président jusqu’en 2028. Et parce que le Congrès, malgré son rôle constitutionnel dans la déclaration de guerre et la ratification des traités, a tendance à moins s’impliquer en politique étrangère, le président peut encore faire beaucoup avec ce pouvoir.
De fait, les présidents américains dont le parti subit une contre-performance aux élections de mi-mandat deviennent souvent plus actifs en politique étrangère qu’auparavant. La possibilité de faire adopter un programme intérieur ambitieux leur échappant largement, ils ont davantage de temps pour réfléchir aux relations de l’Amérique avec le reste du monde. Il en ira probablement de même pour Trump.
La fin des élections de mi-mandat signifie aussi que Trump n’a plus à se montrer aussi prudent quant aux conséquences politiques de ses actes. À l’approche du scrutin, le président avait renoncé à une confrontation militaire majeure avec l’Iran et cherché une trêve dans ses guerres commerciales. Désormais libéré de ces contraintes politiques, il pourrait devenir plus imprévisible et plus erratique.
Le Congrès ne serait pas totalement impuissant pour l’arrêter, du moins en théorie. Mais la plupart des mesures qu’il peut prendre, comme couper le financement de la guerre contre l’Iran ou reprendre au président le pouvoir en matière de droits de douane, exigent dans les deux chambres des majorités que les démocrates n’auront probablement pas, malgré leurs victoires impressionnantes.
Il leur faudrait une majorité des deux tiers pour passer outre le veto présidentiel, quasi certain, opposé à toute loi visant à obtenir ces résultats. La question clé est donc de savoir si cette déroute électorale a été suffisamment sévère pour pousser certains élus républicains du Congrès à se joindre sérieusement aux démocrates pour contenir Trump.
Ce que les démocrates pourront assurément faire, c’est lancer toutes sortes d’enquêtes sur la conduite de l’administration Trump et de certains de ses responsables. Leurs efforts porteront probablement sur la guerre contre l’Iran, les relations financières personnelles de Trump avec des dirigeants étrangers et la gestion du Pentagone par le secrétaire à la Défense (l’équivalent du ministre des Armées, NdT) Pete Hegseth.
Hegseth pourrait d’ailleurs être l’une des premières victimes de ces efforts : certains spéculent qu’il démissionnera ou sera limogé plutôt que de s’exposer à une éventuelle procédure de destitution (impeachment, NdT).
Mais, en fin de compte, un changement de cap de la politique étrangère américaine dépend des décisions de Trump lui-même. Un renouvellement de ses conseillers, ou du Congrès, ne peut avoir qu’une influence limitée sur un président qui ne s’est jamais plié de bon gré à la moindre contrainte.
Le monde doit se préparer à l’éventualité qu’un Trump politiquement blessé et en colère décide désormais de déverser ses frustrations sur la scène internationale.
Andrew Gawthorpe est chercheur associé au Foreign Policy Centre, à Londres.
03.11.2026 à 16:28
Une leçon pour Washington face à l’Iran : le fiasco franco‑britannique de Suez il y a 70 ans
Texte intégral (2061 mots)

L’ESSENTIEL
En novembre 1956, Paris et Londres, alliés à Israël, ont renoncé à reprendre le canal de Suez sous la pression américaine.
Sa livre sterling affaiblie et sa dépendance envers Washington ont empêché le Royaume-Uni d’agir seul, malgré sa puissance militaire.
Ormuz fermé, frappes sur Qeshm, munitions épuisées : les États-Unis pourraient buter à leur tour sur les limites de leur puissance.
Des mois après le lancement par les États-Unis et Israël de l’opération Epic Fury contre l’Iran (nom de l’offensive déclenchée le 28 février 2026, NdT), le détroit d’Ormuz reste en grande partie fermé. Le Royaume-Uni a choisi de ne pas s’impliquer directement dans le conflit. Il n’en a pas moins été exposé à la crise, avec des prix du gazole record et une flambée de l’inflation.
Cela fait écho à une crise plus ancienne au Moyen-Orient, comme le montrent mes travaux récents.
Il y a soixante-dix ans, le gouvernement égyptien nationalisait le canal de Suez, déclenchant la crise de Suez. Le canal, qui traverse l’Égypte de la mer Rouge à la Méditerranée, était un lien vital pour les navires circulant entre l’Europe et l’Asie.
Après l’achèvement du canal en 1869 par une compagnie à direction française (la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, fondée par Ferdinand de Lesseps, NdT), le gouvernement égyptien en détenait 44 %. Mais des difficultés financières ont contraint l’Égypte à vendre ses parts au gouvernement britannique en 1875, laissant au Royaume-Uni et à la France d’importants intérêts financiers dans le canal.
Après la nationalisation égyptienne du canal, la France et le Royaume-Uni, avec Israël, ont envahi l’Égypte pour tenter de reprendre le contrôle de cette voie d’eau vitale. Mais l’invasion a été un échec spectaculaire, condamné par la communauté internationale. La crise en est venue à symboliser la perte par le Royaume-Uni de son statut de superpuissance.
Aujourd’hui, les élections de mi-mandat américaines (qui se tiennent le 3 novembre 2026, NdT) accentuent la pression sur l’administration Trump à propos du conflit en cours. Les élections en Israël ont aussi eu une incidence sur le conflit : selon de récentes informations, le premier ministre Benyamin Nétanyahou aurait poussé à de nouvelles frappes avant le scrutin. D’autres informations laissent penser que les États-Unis et Israël ont élaboré des plans pour reprendre les frappes après les élections.
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En 1956, l’élection présidentielle américaine (qui s’est tenue le 6 novembre, le jour même du débarquement à Port-Saïd, NdT) pesait aussi lourd dans les calculs. Mais à l’époque, le Royaume-Uni et la France avaient supposé que l’élection détournerait l’attention des États-Unis de leurs actions. C’était une erreur de calcul. Dans un message adressé au premier ministre britannique Anthony Eden au lendemain du scrutin, le président américain Dwight D. Eisenhower a clairement fait savoir que son administration ne tolérerait pas la poursuite des actions du Royaume-Uni, de la France et d’Israël. Il a exigé un règlement négocié dans le cadre de l’ONU.
Les parallèles entre Suez et Ormuz vont au-delà de la fermeture de ces deux voies d’eau vitales. Les deux crises posent la même question : la puissance géopolitique peut-elle dépasser la puissance économique ?
Des superpuissances en déclin
En 1944, le professeur américain de politique étrangère William T. R. Fox a forgé le terme de « superpuissance ». Il la définissait comme la conséquence d’« une grande richesse, une population nombreuse et une position géographique favorable ». C’est assez proche de la manière dont l’historien Phillips O’Brien définit aujourd’hui la grande puissance. Fox voyait alors trois superpuissances : les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique. Il a ensuite reconnu qu’inclure le Royaume-Uni avait été une erreur, principalement en raison de son déclin relatif face aux États-Unis, puis face au reste de l’Europe.
On peut soutenir qu’un basculement comparable est en cours aujourd’hui.
On débat de la meilleure façon de mesurer une économie, mais si l’on raisonne en parité de pouvoir d’achat, le basculement est frappant. L’économie chinoise, qui ne pesait en 1990 qu’une fraction de l’économie américaine, la devance aujourd’hui largement.
Au XIXᵉ siècle, le Royaume-Uni était la puissance mondiale dominante et bénéficiait de ce que les économistes appellent le « privilège exorbitant » (l’expression est attribuée à Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, qui l’appliquait au dollar dans les années 1960, NdT). Il s’agissait de la capacité à financer facilement sa dette à des taux d’intérêt avantageux, grâce au rôle central de la livre sterling dans le système monétaire international. Londres était aussi la première place financière du monde.
Mais à mesure que le Royaume-Uni déclinait, ce privilège a peu à peu glissé vers les États-Unis. Sa perte est devenue particulièrement pressante pendant la crise de Suez, lorsque la livre a subi une pression intense. De la même manière, on observe aujourd’hui des signes de tension dans le système financier qui sous-tend la puissance américaine.
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Pendant la crise de Suez, la faiblesse de la monnaie britannique et la dépendance du pays envers le soutien financier américain ont limité sa capacité à agir de manière indépendante, malgré sa puissance militaire considérable.
La crise s’inscrivait aussi dans la géopolitique plus large de la guerre froide. Un contrat d’armement signé en 1955 entre l’Égypte et l’Union soviétique (conclu formellement avec la Tchécoslovaquie, NdT) avait bouleversé l’équilibre régional des forces et contribué à la décision d’Israël de s’engager dans une guerre préventive.
En réponse à ce contrat d’armement, les États-Unis ont retiré leur financement du barrage d’Assouan, un grand projet d’infrastructure sur le Nil. Puis, en 1956, l’Égypte a nationalisé le canal de Suez, déclenchant la crise. Les dirigeants britanniques ont cherché à dépeindre le président égyptien Gamal Abdel Nasser comme un dictateur des années 1930.
L’intervention américaine en Iran a des connotations similaires. Le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a présenté l’assassinat des dirigeants iraniens comme nécessaire pour prévenir une menace existentielle venant de « l’ennemi mortel de l’Amérique ».
La géoéconomie, c’est-à-dire la relation entre économie et géopolitique, a également joué un rôle central dans la crise de Suez. Le canal était une artère majeure pour le pétrole du Moyen-Orient, et l’on craignait que sa nationalisation ne perturbe l’approvisionnement pétrolier du Royaume-Uni. Mais, ironie de l’histoire, c’est la décision d’envahir l’Égypte qui a entraîné une pénurie de pétrole et un rationnement du carburant au Royaume-Uni (la France a elle aussi rationné l’essence à partir de la fin novembre 1956, NdT).
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Le contexte plus large de la guerre froide a été un facteur clé de la position américaine. Les États-Unis ne voulaient pas donner l’impression de cautionner des actions impériales en Égypte tout en condamnant l’impérialisme russe en Hongrie. De même que la crise de Suez doit être comprise dans le contexte de la guerre froide, le conflit actuel doit aussi être lu à travers le prisme de la géopolitique d’une « seconde guerre froide ». Les relations entre les États-Unis et la Chine ne se sont pas réchauffées, tandis que les guerres par procuration présentent des similitudes avec la première guerre froide.
Aujourd’hui, les États-Unis sont de plus en plus sollicités, ce qui se voit le plus nettement dans l’épuisement de leurs stocks de munitions. Ceux-ci étaient déjà sous pression (en partie à cause du soutien à l’Ukraine) et ont été encore réduits par la guerre contre l’Iran.
La crise de Suez montre combien les dirigeants politiques peuvent tarder à mesurer les contraintes économiques qui pèsent sur leurs ambitions géopolitiques. Les États-Unis d’aujourd’hui ne sont pas le Royaume-Uni de 1956, mais le conflit en Iran a suscité des interrogations sur les limites de la puissance américaine. Alors que leur domination économique relative est contestée, les États-Unis devront-ils eux aussi revoir l’étendue de leurs engagements militaires dans le monde ?
Eoin McLaughlin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.11.2026 à 16:12
La France est-elle entrée en récession en 2026 ?
Texte intégral (2102 mots)
L’ESSENTIEL
Au troisième trimestre 2026, le produit intérieur brut de la France s’est contracté de 0,1 %.
Cette baisse de la production signale-t-elle une entrée de l’économie en récession ? Comment cette dernière est-elle définie ?
Les données disponibles à ce jour ne permettent pas de caractériser une récession de l’économie française sur les trois premiers trimestres de 2026. Elles témoignent néanmoins d’une activité particulièrement peu dynamique, dont l’évolution appelle une attention soutenue.
Les derniers chiffres de l’Insee ont relancé le débat sur une possible récession de l’économie française. Après un recul de 0,2 % au premier trimestre 2026 et une stagnation au deuxième, le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) a de nouveau diminué de 0,1 % au troisième trimestre. Au total, l’activité s’est contractée d’environ 0,3 % depuis le quatrième trimestre 2025 (voir Graphique 1).
Certains commentateurs évoquent ainsi une « récession technique ». Pourtant, la règle usuelle des deux trimestres consécutifs de croissance négative n’est pas strictement vérifiée, puisque le PIB a stagné au deuxième trimestre. Surtout, cette règle ne suffit pas à caractériser une récession. C’est ce qu’a rappelé, dans un communiqué du 30 octobre 2026, le Comité de datation des cycles de l’économie française (CDCEF) de l’Association française de science économique (AFSE). Selon le Comité, les éléments disponibles ne permettent pas, à ce stade, de conclure à une récession.
Des hauts et des bas
Rappelons que le cycle économique se définit comme la succession de phases de hausse du niveau d’activité (expansion) et de phases de baisse (récession). Ces périodes sont délimitées par des pics, qui marquent la fin des expansions, et des creux, qui correspondent à la fin des récessions. Leur datation historique est délicate, les cycles n’étant pas directement observables.
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Une règle souvent utilisée consiste à identifier une récession lorsque le PIB recule pendant deux trimestres consécutifs. Comme nous l’expliquions dans un précédent article publié dans The Conversation, cette règle présente toutefois des limites importantes. Par exemple, deux baisses trimestrielles très faibles ne signifient pas nécessairement que l’économie est en récession. À l’inverse, certains épisodes de contraction significative ne seraient pas identifiés avec cette règle simple : c’est le cas de la récession américaine de 2001, liée à l’éclatement de la bulle Internet.
Le CDCEF retient donc, comme les comités de datation du National Bureau of Economic Research (NBER) aux États-Unis et du Centre for Economic Policy Research (CEPR) pour la zone euro, une approche plus large, reposant sur trois dimensions : la durée, l’amplitude et la diffusion du recul de l’activité, soit la règle « DAD ».
Les trois dimensions de la récession
La durée renvoie à la persistance de la baisse, sans qu’une durée minimale constitue une condition absolue. L’amplitude mesure son importance et la diffusion indique si elle touche une part suffisamment large de l’économie. Ces trois critères sont appréciés conjointement : une baisse limitée pendant plusieurs trimestres n’est pas nécessairement une récession, tandis qu’une contraction très forte et généralisée peut l’être même si elle est brève, comme cela a été le cas en 2020 au cours de la pandémie de Covid-19.
Alors, qu’en est-il aujourd’hui ? Le premier élément marquant est la faible amplitude du recul du PIB français : 0,3 % depuis le quatrième trimestre 2025. Ce chiffre contraste avec les précédentes récessions : l’activité avait diminué d’environ 3 % lors de celle consécutive au premier choc pétrolier de 1973 et de 4 % lors de la récession de 2008-2009, engendrée par la crise financière.
Une contraction de l’activité très limitée
La comparaison est encore plus frappante avec la pandémie de Covid-19. Comme nous le rappelions dans notre article de novembre 2021, l’activité avait chuté de 18,4 % entre le pic du quatrième trimestre 2019 et le creux du deuxième trimestre 2020. Cette récession, la plus courte depuis les années 1970 avec seulement deux trimestres, fut aussi, de loin, la plus forte en amplitude.
Ces comparaisons ne suffisent évidemment pas à établir un diagnostic, mais elles permettent de situer la faiblesse actuelle de l’activité. Une contraction cumulée de 0,3 % évoque davantage, à ce stade, une phase de stagnation ou de ralentissement prolongé qu’une récession caractérisée.
L’autre dimension essentielle est celle de la diffusion. L’analyse ne peut se limiter au PIB : elle doit également prendre en compte l’emploi, l’investissement des entreprises, les heures travaillées ou encore le taux d’utilisation des capacités de production dans l’industrie. Une récession suppose en effet un recul suffisamment étendu de l’activité.
Un ralentissement très local
Or, les indicateurs examinés par le CDCEF ne témoignent pas d’une contraction généralisée. L’emploi total demeure globalement stable, autour de 30,5 millions de personnes. L’investissement des entreprises non financières évolue sur un plateau depuis le troisième trimestre 2023, malgré un léger repli récent, et le taux d’utilisation des capacités de production reste voisin de 81 %. Les heures travaillées ont, quant à elles, diminué de 0,6 % depuis leur point haut du troisième trimestre 2024.
Ces évolutions traduisent une économie peu dynamique, mais pas une baisse diffuse de l’activité. Une partie de la faiblesse récente s’explique d’ailleurs par un choc sectoriel : la sécheresse exceptionnelle de l’été 2026, qui a entraîné des pertes importantes de productions agricoles, notamment de maïs. Cette situation entraîne une conséquence particulière sur les comptes nationaux.
L’Insee comptabilise en effet la production agricole tout au long du cycle de production, et non uniquement au trimestre de la récolte. Les pertes constatées pendant l’été ont ainsi conduit à réviser a posteriori à la baisse les estimations des premier et deuxième trimestres 2026. Ce choc contribue donc au ralentissement du premier semestre, sans témoigner, à lui seul, d’une contraction généralisée de l’économie.
Urgent d’attendre
Une autre difficulté tient au caractère provisoire des premières estimations du PIB, révisées à mesure que de nouvelles informations deviennent disponibles. Lorsque la croissance est proche de zéro, comme en 2026, ces révisions peuvent modifier le diagnostic : un chiffre légèrement négatif peut devenir positif. Et inversement.
C’est pourquoi les comités de datation attendent généralement plusieurs mois avant d’identifier officiellement les points de retournement. La méthodologie du CDCEF repose à cet égard sur deux piliers complémentaires. Le premier, quantitatif, mobilise différentes méthodes statistiques et économétriques pour repérer les épisodes susceptibles d’être des récessions. Le second, qualitatif, confronte ces résultats à une analyse économique et historique fondée sur l’avis des experts du Comité. Les résultats statistiques constituent ainsi une aide à la décision, mais ne se substituent pas à l’examen du contexte.
L’épisode du Covid-19 illustre l’intérêt de cette prudence. Malgré le fort rebond de l’activité au troisième trimestre 2020, les vagues épidémiques et les confinements successifs avaient entretenu l’incertitude sur la sortie de récession. Ce n’est qu’en octobre 2021 que le CDCEF a confirmé que le creux avait été atteint au deuxième trimestre 2020, en s’appuyant sur plusieurs indicateurs et sur la diffusion de la reprise entre secteurs.
Rappelons enfin que la mission du CDCEF n’est pas de prévoir les récessions, mais d’identifier et de dater les retournements du cycle afin d’établir une chronologie de référence de l’économie française.
Pas de récession caractérisée, mais une économie fragile
Au total, les informations disponibles à fin octobre 2026 ne permettent pas de caractériser une récession de l’économie française. Le recul du PIB reste limité et les principaux indicateurs ne montrent pas de contraction suffisamment généralisée.
L’absence de récession ne signifie pas pour autant que la situation soit satisfaisante. Plusieurs trimestres de croissance nulle ou légèrement négative témoignent d’une faiblesse persistante de l’activité. Il importe donc de distinguer un ralentissement prolongé, voire une stagnation, d’une véritable récession.
Le diagnostic devra être réexaminé si le recul de l’activité se prolonge, s’amplifie et se diffuse davantage. En l’état, la prudence s’impose : la croissance française est faible, mais les éléments disponibles ne suffisent pas à conclure que l’économie est entrée en récession.
Valérie Mignon est conseiller scientifique à l'IFE-CEPII, membre du Cercle des économistes, présidente de la section 05 (sciences économiques) du CNU, secrétaire générale de l'AFSE et membre du Comité de datation des cycles de l'économie française (CDCEF).
Laurent Ferrara est membre du comité directeur de l'Association Française de Science Economique et président du Comité de datation des cycles de l'économie française (CDCEF).
03.11.2026 à 16:11
Attentat de Trappes : Pengo Bossio Wangi, l’âme d’un guerrier. Une histoire au cœur de l’antiracisme français
Texte intégral (2353 mots)
L’ESSENTIEL
Survenu le 23 octobre 2026 lors de l’attentat raciste de Trappes et La Verrière, dans les Yvelines, l’assassinat de Pengo Bossio Wangi n’est pas un acte isolé.
Il s’inscrit dans l’histoire des crimes racistes perpétrés en France par des membres de groupuscules néonazis depuis les années 1980.
Des gangs noirs, comme les Black Dragons, les ont affrontés au cours des années 1980 et 1990. Le père de Pengo Bossio Wangi, Boléma, appartenait à ce groupe.
« L’âme d’un guerrier » : cette formule peut surprendre pour évoquer un homme de 26 ans, Pengo Bossio Wangi, assassiné à Trappes (Yvelines), le 23 octobre 2026, par Kevin T., 39 ans. Ce dernier, après avoir tiré 128 cartouches au pistolet-mitrailleur sur des personnes visées parce qu’identifiées comme noires, arabes ou musulmanes, a été arrêté puis mis en examen pour assassinat et tentative d’assassinat terroriste à caractère raciste.
Son escapade meurtrière a fait un mort et sept blessés, dont une fillette de 12 ans. Elle a de surcroît traumatisé les villes de Trappes et de La Verrière, où le tireur a sévi, ainsi que la nation tout entière ; c’est du moins ce qu’a voulu dire le chef de l’État lors d’une déclaration controversée, où il a semblé découvrir qu’en France le racisme tue.
Pourquoi invoquer l’âme d’un guerrier ? Pas seulement parce que Pengo Bossio Wangi était un combattant passionné d’arts martiaux mixtes (MMA), mais parce que son meurtre constitue le dernier acte en date d’une guerre moins silencieuse que silenciée : celle que certains groupes héritiers des immigrations africaines et antillaises ont menée par nécessité contre l’extrême droite et le racisme. Les proches de Pengo Bossio Wangi en font partie ; son père, Boléma, est un vétéran des Black Dragons : une famille de rue parfois assimilée à un gang, formée au milieu des années 1980 par de jeunes hommes noirs réunis dans le but de chasser les skinheads néonazis de Paris.
En souvenir des soldats perdus
Cet article lance un appel à cette mémoire combattante qui ne traverse que trop rarement la frontière de l’oubli : celui que l’histoire officielle impose aux luttes de celles et ceux dont elle minorise l’importance, comme le statut. Leurs témoignages restent rares. En France comme ailleurs, le racisme tue, oui, mais pas depuis le 23 octobre 2026 et pas qu’une seule fois.
Se souvenir de Pengo Bossio Wangi comme l’héritier direct des luttes antiracistes menées dans notre pays est une réponse à l’ignorance : celle de la fierté opposée au mépris, celle de l’affirmation de soi contre le déni. Son assassinat n’en reste pas moins tragique. Il frappe au cœur d’une famille qui s’est affrontée à la haine raciale et ne cesse d’en payer le prix.
Une sociologie au plus près de la rue
Je n’écris pas ce texte en sociologue distant de ces réalités ; elles m’ont traversé, moi comme beaucoup d’autres, en dépit du fait d’être un homme blanc de 52 ans. Dans les mondes de la rue qui ont aussi fait de moi le sociologue que je suis devenu, les Black Dragons étaient une référence. Les récits de leurs combats ont tissé une légende parisienne : celle de la lutte antifa.
Au tournant des années 1990, les squats étaient mon quotidien. J’évoluais aux confluences du punk et d’une culture skinhead authentique : aussi antiraciste que proche des redskins et de l’anarchisme libertaire ; un texte intitulé « L’ethnographe dans le sous-terrain » livre quelques fragments de cette histoire.
Pour les différencier des véritables skinheads, nous appelions « boneheads » (« crânes d’os ») les néonazis qui sévissaient dans nos rues. Nous étions persuadés qu’ils n’étaient plus que les incarnations crépusculaires d’un monde finissant ; le prochain serait métis et jetterait dans les oubliettes de l’histoire ces adeptes d’un monochrome violent. Nous ne savions pas à quel point l’avenir nous donnerait tort.
« La jeunesse emmerde le Front national ! » Lancé en 1989 par Bérurier noir à la suite des succès électoraux remportés par le parti lepéniste, ce slogan n’a pas endigué la banalisation de la droite extrême, dont les idées ont largement gagné en atomisant l’espoir, formulé par les Bérus, d’une « solidarité entre jeunesses françaises et immigrées ». Nous vivons aujourd’hui dans la « porcherie » que les punks dénonçaient hier, ensevelis par la violence déversée quotidiennement par les médias et les politiques acquis au populisme le plus réactionnaire.
La défaite est cuisante. Comme à la fin du siècle dernier, des groupuscules néofascistes arpentent les rues. Le 24 octobre 2026, au lendemain du meurtre de Pengo Bossio Wangi par l’un des leurs, ces factieux d’extrême droite s’en sont pris aux manifestants. Chauffés à blanc et arborant un brassard de la même couleur que celle de leur haine suprématiste, ils ont bénéficié dans de nombreux cas de la mansuétude, sinon de la bienveillance des forces de police].
Les cadres sociaux d’une mémoire ensanglantée
L’histoire bégaie. Il y a plus de quarante ans, c’est le même type d’agression raciste et la même absence de protection policière pour les jeunes hommes noirs issus des quartiers populaires qui ont suscité la formation des Black Dragons]. Suivant l’inspiration des Black Panthers, il s’agissait d’assurer l’autodéfense des leurs, régulièrement menacés et pris à partie par des néonazis. Certains repentis ont témoigné des blessures, comme des traumatismes infligés à leurs victimes.
Le racisme tue. Au Havre en 1990, James Dindoyal, un Mauricien de 24 ans, est torturé par des boneheads membres des Jeunesses nationalistes révolutionnaires. Ils rouent de coups le jeune homme avant de le forcer à ingurgiter un mélange mortel de bière et de détergent ; à la suite de quoi ils le jettent à la mer du haut d’une digue. Hospitalisé, il agonise pendant une semaine avant de mourir. Ses meurtriers seront jugés dix ans après les faits.
En 1995, c’était au tour d’Imad Bouhoud, 19 ans, de croiser la route des néonazis havrais. Ils le passent à tabac au sortir d’un meeting du Front national, avant de l’achever par noyade dans les eaux du port ; une flambée de colère s’ensuit. La même année, un sort similaire est réservé à Brahim Bouarram, 30 ans, noyé dans la Seine en marge du traditionnel défilé frontiste, le 1er mai. Ces atrocités, et les rares repentances qu’elles ont suscitées constituent la toile de fond du film de Diastème, Un Français.
Mais au-delà de l’addition des faits, qu’avons-nous retenu de cette mémoire ensanglantée ? Quels peuvent être les cadres sociaux d’une mémoire collective du racisme et de l’antiracisme français ? Force est de le constater : la mémoire des luttes menées en France par les minorités racisées continue de briller par son absence de l’histoire officielle, tout comme elle reste rare dans nos universités, pourtant censées « faire profession de la vérité » (selon l’expression de Jacques Derrida. Les études noires, celle de la race en tant que construction culturelle et sociale, tout comme les études post ou décoloniales participent à n’en pas douter de cette vérité à laquelle le philosophe appelait, sans exclusion ni condition.
Des pans entiers de l’université française restent cependant rétifs à ces savoirs toujours minoritaires, lorsqu’ils ne font pas l’objet d’une méfiance qui cède parfois à la défiance. La dignité du « juste » est dès lors mesurée au gradient du prétendu « universalisme républicain » face aux dangers du « tournant identitaire » en direction des groupes minorisés. Les questions de la race ou des violences de l’universalisme et de l’islamophobie constituent pourtant des enjeux sociaux majeurs ; et c’est à ce titre qu’elles ont toute leur place à l’université.
Pour que la race cesse de tuer
Avant de faire l’objet d’une excellente série documentaire sur la chaîne Brut, les Black Dragons ont rempli eux-mêmes leur devoir de mémoire en réalisant un film autobiographique en 2007. D’autres ont suivi, comme Antifa : chasseurs de skins en 2008 et Gang Story en 2012. Ce documentaire en deux parties – « Les années rock » précédant « Les années rap » – est le fruit d’une initiative portée par Kizo. Cet ancien membre de la Mafia Z (un gang de Grigny, dans l’Essonne) s’est engagé avec le photographe Yan Morvan (premier portraitiste des Black Dragons) dans un travail de documentation historique des marges, dont il a vécu les solidarités comme les blessures. D’abord agrégées contre les violences racistes, les forces des gangs de banlieue se sont ensuite peu à peu retournées contre ceux qui les ont perdues dans des guerres intestines où soi-même et l’autre se confondaient. Une fois la menace néonazie éliminée, les gangs noirs se sont affrontés dans une guerre aussi fratricide qu’insensée – de l’aveu même de ceux qui l’ont livrée.
Sous peine de les voir se répéter, aucune de ces violences ne doit plus être ignorée. Retraçant trente ans d’histoire des crimes racistes en France, les travaux de la sociologue Rachida Brahim nous apprennent que la race tue deux fois : une première fois au moment de l’agression et une seconde fois par le mépris institutionnel avec lequel les victimes et leur mémoire sont traités. Ne laissons pas Pengo Bossio Wangi mourir une seconde fois. Rendons-le plutôt immortel en faisant de son âme cette force collective dont parlait W.E.B. Du Bois lorsqu’il décrivait celle d’un « peuple noir » façonné par ses luttes. Du Bois les concevait comme une puissance aussi partagée que formatrice de cette « âme » qui donne la force de résister et de se maintenir face à l’adversité – celle-là même qui frappe aujourd’hui la famille Bossio Wangi.
Jérôme Beauchez a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (2013-2016) et de l'Institut d'études avancées de l'Université de Strasbourg (2019-2022).
03.11.2026 à 16:10
Cultiver des mélanges d’espèces végétales : pourquoi une pratique aux bénéfices prouvés reste-t-elle si marginale ?
Texte intégral (2680 mots)

L’ESSENTIEL
Associer plusieurs cultures dans un même champ génère de nombreux bénéfices. Cela limite l’impact des ravageurs, cela permet d’utiliser moins d’engrais ou de pesticides de synthèse, de stabiliser les rendements dans des systèmes à bas niveau d’intrants ou en agriculture biologique.
Cette façon de faire a, pourtant, longtemps été la norme en France avant l’industrialisation de l’agriculture.
Pour que cela puisse le redevenir, il faut trouver comment surmonter des limites techniques et économiques.
Imaginez une parcelle de blé, mais où, entre les rangs de céréales, poussent aussi des pois ou des féveroles. Vue de loin, cette parcelle a un aspect un peu bigarré qui peut étonner : des épis blonds qui dominent, ponctués de gousses vertes et de fleurs blanches ou violettes. Mais sous terre, les racines des deux plantes ne puisent pas les mêmes ressources au même endroit ni au même moment. C’est ce qu’on appelle les cultures associées : faire pousser plusieurs espèces végétales, simultanément, sur la même parcelle.
De (très) nombreuses d’études, dont plusieurs méta-analyses, ont montré les bénéfices nombreux de ces associations. Ceux-ci sont particulièrement notables lorsque l’on allie céréales et légumineuses, comme on l’observe parfois dans des exploitations cherchant une utilisation minime d’engrais et de pesticides.
Des bénéfices nombreux et avérés
Les cultures associées peuvent par exemple réduire la pression des plantes qu’on considère comme des « mauvaises herbes » (également appelées « adventices »), car on laisse ainsi moins de place, de ressources et de lumière à leur prolifération grâce à une complémentarité de développement des espèces associées.
Elle améliore aussi le contrôle des maladies et des ravageurs qui sont souvent propres à chaque culture. En mettant, par exemple, entre les rangs de blé une autre culture, on va limiter la propagation des champignons qui attaquent le blé dans le champ.
Les cultures associées vont également stimuler l’activité biologique des sols, car différents types de plantes, et donc de racines, vont pouvoir enrichir le sol avec des nutriments différents et stimuler des microorganismes différents également.
En agriculture biologique, cette pratique permet ainsi de stabiliser les rendements d’une année sur l’autre. Tout cela se fait souvent sans perte de production par rapport à des cultures pures, voire même dans certains cas avec un surcroît de production.
Mais alors pourquoi ces pratiques ne sont-elles pas généralisées ?
Une pratique ancienne, devenue minoritaire en France et en Europe
Elles ont pourtant longtemps été la norme, avant que la mécanisation, la disponibilité d’engrais et de pesticides de synthèse à bas coût ainsi que la spécialisation des exploitations encouragée par les politiques agricoles européennes ne poussent vers des systèmes plus simples, dominés par la présence d’une seule espèce au sein des parcelles agricoles.
Cette simplification a rendu les fermes plus dépendantes des intrants extérieurs et moins résilientes face aux aléas climatiques ou économiques, un problème que les récentes flambées du prix des engrais ont rendu plus visible.
C’est ainsi que l’on se retrouve dans la situation actuelle où les mélanges céréales-légumineuses ne représentent que 0,16 % du territoire agricole national.
Ce que révèlent les données de terrain
Pour voir comment remédier à cela, et déployer les cultures associées, nous avons étudié les pratiques de 414 fermes du réseau DEPHY du plan Écophyto, qui réunit depuis 2010 des agriculteurs volontaires engagés dans la réduction des pesticides.
En suivant dans le temps (plus de dix ans) chacune de ces exploitations, nous avons pu observer celles qui pratiquaient déjà l’association de cultures et qui l’ont maintenue, celles qui l’ont adoptée, celles qui l’ont abandonnée.
Les résultats à l’échelle de la ferme, et non plus seulement de la parcelle expérimentale, montrent notamment que :
l’adoption d’associations augmente en moyenne de 52 % le nombre d’espèces cultivées, passant de 4,6 espèces en moyenne à 7 espèces ;
la diversité végétale cultivée (qui correspond à la fois au fait que les espèces sont différentes, mais aussi qu’elles sont plus ou moins abondantes) augmente pour sa part de 22 % ;
l’équité entre espèces (aucune ne dominant excessivement les autres) augmente de 9 %.
L’essentiel de ce gain s’explique par un élémént : l’arrivée massive des légumineuses, dont la proportion augmente de 96 %, tandis que celle des céréales recule de 19 %.
Ce détail a son importance. Les légumineuses (pois, féverole, vesce, trèfle, luzerne) ont la capacité de capter l’azote de l’air grâce à des bactéries associées à leurs racines, un processus appelé « fixation symbiotique ». Elles enrichissent ainsi le sol en azote, un élément essentiel à la croissance de toutes les plantes sans recourir aux engrais de synthèse, ce qui explique leur intérêt particulier en agriculture biologique.
Mais cultivées seules, elles posent des problèmes bien connus des agronomes : pour certaines, comme la lentille ou le pois, elles s’effondrent facilement sous leur propre poids (on parle de lodging en anglais) et sont sensibles à certains ravageurs et maladies. Associées à une céréale, qui leur sert de tuteur et limite la pression des ravageurs, elles deviennent beaucoup plus faciles à cultiver. L’association agit ainsi comme un véritable levier pour réintroduire les légumineuses dans des rotations de culture qui en manquent cruellement, alors même que leur culture en Europe recule depuis des décennies, faute de soutien public suffisant et concurrencée par le soja importé pour l’alimentation animale.
Nos résultats montrent aussi que les associations les plus courantes restent assez classiques : blé tendre, orge, seigle, triticale ou avoine associés à féverole, pois, lupin, trèfles, vesce commune ou luzerne. En système conventionnel, le colza associé à des « plantes compagnes » (vesce, trèfle, féverole, fenugrec) représente également un cas de figure bien établi. Ces compagnes, qui n’ont pas pour objectif d’être récoltées, protègent le colza contre certains insectes ravageurs comme la grosse altise (un coléoptère, ndlr).
L’angle mort : l’abandon
Malgré tous ses bénéfices, cependant, 40 % des exploitations étudiées ont, à un moment donné, arrêté l’association de cultures.
Les conséquences sont nettes : dans 92 % des cas d’abandon, au moins une des espèces associées disparaît complètement de l’exploitation, et il s’agit le plus souvent des légumineuses et des espèces mineures (seigle, épeautre, sarrasin, lentille, trèfles) que les agriculteurs avaient justement introduites par les cultures associées pour diversifier leurs assolements. Dès lors, les gains obtenus grâce à l’association ne sont pas durables : dès que la pratique cesse, le système retrouve rapidement sa composition antérieure, dominée par les céréales.
Pourquoi cet abandon ? Les données DEPHY ne permettent pas de connaître directement les raisons des désengagements des agriculteurs, mais plusieurs pistes se dégagent des travaux existants sur le sujet et de nos propres observations : les espèces mineures et les légumineuses en mélange restent difficiles à valoriser commercialement, faute de filières et de débouchés établis.
Leur gestion technique, date et densité de semis adaptées à chaque espèce, récolte au bon stade, puis tri des grains après moisson pour séparer les espèces mélangées avant leur commercialisation, demande un savoir-faire spécifique que peu d’agriculteurs maîtrisent d’emblée, et pour lequel le conseil technique reste rare. À cela s’ajoutent des incertitudes économiques sur la rentabilité et la stabilité de rendement des mélanges par rapport aux cultures pures.
Lever les verrous, du champ à l’assiette
C’est précisément sur ces verrous que travaille le projet européen IntercropVALUES, notamment au travers de l’accompagnement de 13 cas d’étude travaillant de « la fourche à la fourchette » en rassemblant une diversité d’acteurs des filières autour des associations.
Dans le sud-ouest de la France, dans le Tarn et en Haute-Garonne précisément, le cas d’étude réunit une trentaine d’acteurs des filières : agriculteurs et agricultrices produisant des associations en bio (dont certains trient eux-mêmes leur récolte à la ferme), organismes de tri (du trieur mobile coopératif aux installations traitant de gros volumes), transformateurs de circuits courts et longs, associations de consommateurs, collectivités porteuses de projets alimentaires territoriaux et organismes d’accompagnement de la transition agroécologique.
Cette approche part d’un constat simple : les freins aux associations ne se situent pas uniquement au champ. Ils s’égrènent tout au long de la chaîne de valeur : quelles espèces et variétés associer ? À quelle densité et profondeur semer ? Quand et comment récolter un mélange ? Jusqu’où trier et séparer les grains ? Quelle qualité obtenir ? Quels débouchés possibles ? Jusqu’à des questions aussi concrètes que la compatibilité avec une filière sans gluten.
Le collectif a, ainsi, mis en place, depuis 2023, un réseau d’expérimentations à la ferme co-conçues avec les agriculteurs. Convaincus que la pratique leur apporte plus que les contraintes associées, ils ont testé plus d’une vingtaine d’associations très diversifiées : des essais variétaux adaptés à la fois aux performances au champ et aux exigences de tri et de valorisation, une formation spécifique à la récolte et au tri à la ferme ainsi que des expérimentations associant agriculteurs, meuniers, boulangers et consommateurs autour de la production de farines mixtes et de pains issus de mélanges riches en protéines et en fibres.
Cette manière de traiter le problème dans son ensemble, en pensant conjointement ses enjeux agronomique, technique et économique, rejoint directement ce que montrent les données nationales. L’association est une solution avérée pour diversifier les systèmes de culture et réintroduire des légumineuses dans les rotations, mais son bénéfice ne tiendra dans la durée qu’à condition d’accompagner les acteurs des filières bien au-delà du semis jusqu’au tri, à la transformation et à la commercialisation. Sans ce filet, la diversité gagnée au champ risque, comme le montre notre étude, de se perdre presque aussi vite qu’elle a été acquise.
Cet article s’appuie sur l’étude « Intercropping increases crop diversity – but do the effects persist after intercropping abandonment ? Insights from a national farmer network », publiée par Gaëtan Seimandi-Corda, Maé Guinet et Lionel Alletto dans la revue Agricultural Systems (2026) ainsi que sur les travaux du projet européen IntercropVALUES et de la démarche Occita’Mix, menée en Occitanie et financée par l’Agence de l’eau Adour-Garonne.
Lionel Alletto a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet Horizon Europe IntercropValuES et de l'Agence de l'Eau Adour-Garonne dans le cadre des projets Occita'Mix et Mixes.
Fanny RAOUX a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet IntercropVALUES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec le projet Occita'mix.
Gaetan Seimandi-Corda a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet InterCropValuES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec les projets Occita'mix et Mixes.
Maé Guinet a reçu des financements de l'ANR pour les projets SPECIFICS (ANR-20-PCPA-0008) et INSEREZ-LES (ANR-23-PLEG-0001)
03.11.2026 à 16:09
Du steamer au trimaran : comment la saga des « Gitana » illustre un siècle et demi d’innovations navales
Texte intégral (2698 mots)
L’ESSENTIEL
Tandis que les skippers se sont lancés sur la Route du rhum le 1ᵉʳ novembre depuis Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine, le public a les yeux rivés sur les « Ultim », des multicoques capables de « voler » au-dessus des vagues » grâce à leurs foils.
Parmi eux figure le Gitana 18, qui sera piloté par le skipper Charles Caudrelier. Près de huit mois après son lancement, le Gitana 18 est vu comme un bijou de technologie.
Pourtant, cette quête permanente de vitesse et de performance s’inscrit dans une lignée française bien plus ancienne, née il y a un siècle et demi.
La saga des Gitana commence en 1876, lorsque la baronne Julie-Caroline de Rothschild commande au constructeur britannique Thornycroft le Gitana 1, un steamer à hélice de 24,45 mètres destiné à naviguer sur le lac Léman. Le navire est construit en Angleterre, démonté, transporté par rail et réassemblé en Suisse.
Vingt ans plus tard, la baronne se tourne cette fois vers un chantier français : les chantiers Augustin-Normand du Havre, pour la construction du Gitana 2, dont les archives privées de cette famille conservent aujourd’hui de nombreuses traces.
Le marché, signé le 6 avril 1897, prévoit la construction d’un yacht à vapeur de 37 mètres de long et 4,60 mètres de large, pour la somme de 380 000 francs, et sa livraison sur le lac de Genève. À titre de comparaison, certains torpilleurs de l’époque commandés au même chantier se négocient à des montants voisins ou légèrement supérieurs.
Ainsi, le torpilleur Cyclone est vendu à la Marine nationale en 1898 pour 850 000 francs. Avec une puissance de 1 400 chevaux, le Gitana 2 surpasse certains navires de commerce contemporains. Il incarne une époque où le prestige privé peut rivaliser, en coût comme en performance technique, avec les commandes de l’État.
La prouesse ne s’arrête pas à la conception. Ce yacht est également construit et testé sur le littoral normand. Il doit ensuite être démantelé, chargé sur rail et acheminé à travers la France jusqu’au lac Léman, où il est réassemblé. Comme son prédécesseur, le Gitana 2 traverse le pays en pièces détachées.
Luxe et technicité
C’est surtout dans la vitesse de leurs machines que les chantiers havrais ont surpassé leur homologue anglais. Dès sa première année de navigation en 1898, le Gitana 2 établit un record de vitesse sur le lac Léman, entre Coppet et Saint-Prex (canton de Vaud, Suisse) à plus de 26 nœuds (48 km/h) en 34 minutes et 12 secondes ! Ses capacités surpassent donc celles de son prédécesseur, qui n’atteignait que 20 nœuds (37 km/h) en 1876. Ces deux navires valent à la baronne le surnom de « Yachting Lady la plus rapide sur l’eau ».
Derrière ses boiseries, son grand roof-salon et ses ornements, ce yacht de luxe cache en réalité une machine complexe, issue de l’ingénierie militaire, qui lui permet d’atteindre ces records. Le navire est propulsé par une machine alternative à triple expansion – un système ingénieux qui réutilise la vapeur résiduelle d’un cylindre à l’autre, augmentant sa puissance en économisant du charbon – et par la chaudière à tubes d’eau très fins, brevetée par les chantiers Augustin-Normand. Cette innovation permet une montée en haute pression ultrarapide tout en ayant un poids deux fois plus léger que des chaudières classiques, le tout entraînant une unique hélice.
Cette configuration est optimisée par une forme de coque unique dessinée par Jacques-Augustin Normand, le directeur des chantiers, conçue pour empêcher l’enfoncement de l’arrière à haute vitesse. Les matériaux légers, les machines sophistiquées et enfin la rigidité d’une coque en fer, permettent au yacht de la baronne de tenir la vitesse, et surtout, de durer dans le temps.
Les coulisses du « Gitana 2 »
Les lettres conservées dans les archives privées de la famille Augustin-Normand apportent un éclairage inédit sur les coulisses de cette livraison. Dans une lettre datée du 19 septembre 1898, Marguerite Normand, épouse du directeur des chantiers, confie à son fils aîné Marie-Augustin :
« La Baronne a accepté son yacht, sans pénalité, mais elle rogne la prime. »
Cette formule évoque les pratiques commerciales de l’époque, où les contrats prévoyaient souvent des pénalités en cas de retard ou de performances insuffisantes, et des primes en cas de réussite. Sans que l’on sache si le Gitana 2 a été livré en retard, la remarque indique clairement que la baronne a accepté le navire tout en réduisant la rémunération supplémentaire initialement prévue pour le chantier.
La même lettre révèle un lien tragique avec l’actualité : l’impératrice Elisabeth d’Autriche, plus connue sous le nom de Sissi, se trouve alors à Genève. Selon Marguerite Normand, l’impératrice qui était venue admirer le navire de la baronne de Rothschild devait embarquer le jour même pour une sortie inaugurale. Elle est assassinée le 10 septembre 1898, quelques heures avant ce qui aurait dû être sa première navigation à bord du Gitana 2.
Cette version est toutefois contestée. Les faits historiques indiquent qu’après avoir déjeuné avec la baronne, le 9 septembre, au château de Pregny, l’impératrice a décliné son offre d’emprunter son nouveau yacht, préférant rentrer à Caux (deux lieux situés en Suisse) en empruntant plutôt Le Genève, vapeur de la Compagnie générale de navigation, sur le lac Léman. La suite, elle, fait partie de l’Histoire : Sissi a passé la nuit à l’hôtel Beau-Rivage de Genève et a été assassinée le lendemain avant de pouvoir embarquer sur le paquebot.
Ce yacht d’exception n’est pas seulement un caprice aristocratique : il incarne cette époque charnière des yachts privés où la recherche de performance s’unit avec le luxe de la plaisance. C’est un ouvrage de transition dans l’histoire de l’architecture navale des yachts : sa construction métallique, sa machine puissante de 1 400 chevaux, le défi logistique que représente son transport, font du Gitana 2 un navire novateur, qui ouvre la voie à une nouvelle série de yachts.
Les chantiers Augustin-Normand, déjà réputés pour leurs torpilleurs et leurs innovations en matière de chaudières et de propulsion par hélice, démontrent ici leur capacité à répondre aux exigences les plus élevées de la clientèle privée.
Le « Gitana 18 », héritier de la lignée
Un siècle et demi plus tard, le Gitana 18 perpétue cette recherche d’innovation. Des ingénieurs havrais du XIXᵉ siècle aux concepteurs contemporains d’Ultim, l’esprit reste celui d’une recherche permanente des limites techniques. La Route du rhum 2026 offrira peut-être au dernier-né de la lignée l’occasion de confirmer, une fois encore, que la performance navale française s’écrit sur le long terme.
Ce qui est certain, c’est que le Gitana 2 a contribué à faire évoluer le yacht de luxe vers un objet de performance, que les chantiers Augustin-Normand ont garanti en dotant ce navire de leurs innovations issues de la construction militaire.
Clément Recher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.11.2026 à 16:09
Au lycée, la pénibilité du travail scolaire est source de colère et de souffrance
Texte intégral (1824 mots)
L’ESSENTIEL
Dénoncée par les lycéens mobilisés, la dégradation des conditions d’enseignement pèse-t-elle sur leur santé ?
Une enquête auprès de 7 000 élèves apporte un éclairage sociologique sur les alertes au sujet de la santé mentale des jeunes.
Elle montre que la pression des notes et l’inquiétude face à l’avenir créent une souffrance collective.
Une grande partie des revendications portées par le mouvement lycéen relève d’une critique générale de leurs conditions d’études. Si l’expression « conditions de travail » est rarement employée par les élèves, les grilles d’analyses utilisées habituellement pour appréhender la pénibilité des tâches professionnelles sont également opérantes pour expliquer la détérioration de la santé des élèves du secondaire.
C’est ce que nous avons observé dans le cadre d’une enquête sociologique qui s’appuie sur 200 entretiens et sur 7 000 questionnaires représentatifs, collectés deux années de suite auprès de lycéennes et de lycéens de séries générales et technologiques dans la région Centre-Val de Loire et, de manière secondaire, à Paris.
Cette recherche avait pour objectif d’apporter un éclairage sociologique sur un certain nombre de constats alarmants concernant la santé mentale des publics scolaires établis par les principaux baromètres de santé (EnCLASS, 2022, Santé publique France, 2026) : augmentation des troubles dépressifs, des pensées suicidaires, des tentatives de suicide, de consommation de psychotropes.
Santé mentale : considérer le rôle du vécu scolaire
Ces problèmes de santé mentale progressent avec l’avancement dans la scolarité, entre la 6ᵉ et la terminale, et sont systématiquement plus accentués chez les filles, notamment chez les lycéennes. Ils sont généralement interprétés comme les manifestations d’une vulnérabilité propre à l’adolescence, renforcée par un contexte social et environnemental auquel les jeunes seraient particulièrement sensibles et par les effets des réseaux sociaux, du harcèlement en ligne ou encore l’exposition à des contenus inadaptés.
Le vécu scolaire apparaît dans ces analyses, mais de manière périphérique, comme un facteur secondaire, noyé parmi d’autres déterminants considérés comme plus structurants. Pourtant, si les facteurs principalement avancés sont difficilement contestables, les effets des conditions d’études sur la dégradation de leur santé sont peut-être sous-estimés.
Cette hypothèse de recherche s’est construite à partir des analyses menées dans le champ professionnel, qui ont établi des liens solides entre organisation du travail et santé. Sans assimiler les élèves à des salariés, mais en considérant que l’activité scolaire relève bien d’un travail, nous avons pu prendre la mesure de pénibilités scolaires et de leurs incidences sur la santé des lycéens et des lycéennes.
En moyenne, 39 heures de travail hebdomadaires
Notre recherche confirme leur mal-être : suivant l’indicateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) que nous avons utilisé, 59,7 % des élèves ne présentent pas un bon niveau de bien-être mental, 67,4 % des lycéennes sont dans ce cas, contre 50,9 % des lycéens.
Mais elle montre aussi que ce mal-être est corrélé aux signes d’une surcharge effective ainsi qu’à la pression ressentie. Le mal-être croît ainsi avec le sentiment d’être débordé par le travail scolaire (84,2 % des élèves qui se disent très souvent débordés n’ont pas un bon niveau de bien-être mental) et avec l’augmentation du temps de travail déclaré.
À rebours des représentations qui sont souvent véhiculées sur les élèves, ces derniers travaillent beaucoup. Le temps d’étude réglementaire en lycée général varie de 26 heures à 35 heures par semaine, selon les spécialités et les options, auquel s’ajoute environ 11 heures de travail personnel hebdomadaire en moyenne. Au total, le temps scolaire moyen consacré aux études s’élève à 39 heures, et dépasse 45 heures pour un quart des lycéens et des lycéennes.
Les élèves dont le temps de travail est le plus conséquent sont aussi ceux et surtout celles dont le bien-être est le plus dégradé. Ce constat s’accentue lorsque le travail réalisé n’est pas toujours ou suffisamment reconnu, en matière de résultats et d’appréciations, et que les élèves estiment ne pas bénéficier du soutien des adultes de l’établissement.
L’indicateur de bien-être mental est également corrélé avec le niveau de pression ressenti au sujet des notes comme de l’orientation : à peine 27 % de celles et ceux qui ressentent souvent ou très souvent une pression à cause de leurs notes et 21 % des élèves qui ressentent du stress au sujet de leur orientation déclarent avoir un bon niveau de bien-être mental.
À lire aussi : Orientation post-bac : l’inévitable stress de Parcoursup ?
Sans être une nouveauté, la pression des notes s’est amplifiée ces dernières années d’abord en raison de l’introduction du contrôle continu, qui intervient pour 40 % de la note finale du baccalauréat. Ceci a pour conséquence de conférer une plus grande importance à chaque évaluation. Désormais, « chaque note compte » pour reprendre la formule utilisée par les élèves.
Mais cette pression est aussi et surtout liée aux enjeux d’orientation et aux plus grandes difficultés d’accès à l’enseignement supérieur. Elle se concentre dans les inquiétudes relatives à Parcoursup, une plateforme devenue un outil central de gestion des admissions dans l’enseignement supérieur. Plus largement, la hausse démographique des années 2010 associée à l’allongement progressif des scolarités a entraîné une augmentation du nombre de bacheliers, que le nombre de places disponibles ne permet pas d’absorber.
Aussi, les lycéennes et les lycéens ne sont pas assurés d’obtenir une place dans l’enseignement supérieur public, notamment dans les filières en tension, qui, sans être définies comme sélectives, disposent d’un nombre de places limitées.
Objectifs intenables et sentiment d’insécurité
Dans ce contexte très concurrentiel, l’enjeu autour des notes, mais également de la qualité de l’apprentissage, s’est intensifié. Les élèves sont de fait dans une situation d’incertitude face à l’avenir, source de maux de ventre, de tête, d’un sentiment de tristesse et d’anxiété, de crises de larmes répétées, de l’impossibilité parfois de venir au lycée, et d’épuisement.
À peine 28 % des élèves disent dormir suffisamment et, parmi les 72 % qui ne dorment pas assez, « l’anxiété et le stress » (66 %) arrivent en tête des raisons mentionnées, devant la « charge de travail » (64 %) et – dans une moindre mesure – les écrans (40 %), pourtant largement avancées par les adultes comme une des principales explications de la fatigue des élèves.
Charge de travail, objectifs intenables, pression, sentiment d’insécurité, manque de reconnaissance et de soutien relèvent de risques psychosociaux mis en évidence dans les univers salariés. Les élèves en lycée y sont, eux aussi, massivement exposés. Montrer, comme nous l’avons fait, que leurs conditions de travail peuvent participer des difficultés qu’ils et elles rencontrent permet de compléter les approches essentiellement psychologiques qui dominent le débat public.
L’école peine à offrir des conditions d’études qui ne soient pas marquées par une pénibilité problématique. Alors que les souffrances s’exprimaient ces dernières années le plus souvent individuellement dans une colère sourde et résignée, les mobilisations collectives actuelles contribuent à les rendre visibles et à les politiser.
La recherche ENTRAVES dont est tiré cet article a reçu des financements de la région Centre-Val-de-Loire.
La recherche ENTRAVES dont est tiré cet article a reçu des financements de la région Centre-Val-de-Loire.
03.11.2026 à 16:08
Talion au Moyen-Orient : l’inéluctable engrenage ?
Texte intégral (1899 mots)
Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas en Israël, un piège à la fois ancien et d’une actualité brûlante s’est immiscé dans le tumulte du Proche et Moyen-Orient. Dans la Loi du talion : le Proche-Orient dans le piège de la vengeance, paru aux éditions L’Artilleur, le 21 octobre 2026, Myriam Benraad, spécialiste du Moyen-Orient, professeure en relations internationales, cherche à savoir s’il s’agit là d’un trait lié à l’identité et à la culture des peuples de cette région ou si ce réflexe est le legs d’une histoire tourmentée. La politiste analyse, au cœur de cet « univers talionique » plurimillénaire, les hypothèses plausibles d’accalmie ainsi que les impasses qui demeurent.
Il arrive que des sociétés qui croyaient s’être arrachées à leur passé en rejouent des formes reculées. Le Proche et Moyen-Orient présent, saturé d’innovations technologiques, de pourparlers diplomatiques, d’alliances mouvantes et de coalitions frêles, sur fond d’interminables conflits, semblait au XXᵉ siècle avoir embrassé une modernité au prisme de laquelle des pratiques jugées obsolètes n’avaient plus cours. Or, sous la surface des événements a persisté une logique lointaine que les États comme les acteurs non étatiques revendiquent sans vergogne : la loi du talion, cette règle qui fait d’un crime ou d’une offense une dette, puis une obligation, suivie d’une inlassable répétition. Or, comme le souligne avec pertinence le juriste et spécialiste du droit hébraïque Raphaël Draï, « le mythe de la loi juive du talion reste totalement à démanteler », pour mieux « ôter au comportement de vengeance l’une de ses plus tenaces rationalisations ».
N’est-ce pas au fond cette définition mythique qui consacre la loi du talion comme un redoutable piège ? Le 7-Octobre n’a pas inauguré l’implacable logique de vengeance au Moyen-Orient dont nous sommes les témoins ; il en a plutôt révélé la portée. C’est cette tragédie qui a rendu visible ce qui, depuis des décennies, sinon des siècles, couvait sans véritablement dire son nom, soit une manière de lire la société et la politique au prisme d’une grammaire de l’humiliation et de la rétribution, une façon de voir la punition non comme un débordement irrationnel mais comme une œuvre légitime. Comme l’écrit encore le psychanalyste Gérard Bonnet, en référence aux Érinyes grecques qui incarnaient la vengeance selon Virgile, « on ne peut se contenter de les nommer ou de les repérer, comme le faisaient les Anciens pour leurs divinités, encore faut-il aller jusque dans les profondeurs pour en saisir la signification ».
Dans les semaines et les mois qui suivirent les tueries perpétrées par le Hamas et l’enlèvement de 252 otages, principalement des civils, emmenés de force à Gaza, chaque acteur de la crise choisit d’agir suivant ce processus vengeur, de répondre coup pour coup pour ne pas disparaître, de répliquer pour ne pas perdre la face et se tenir prêt à une escalade des hostilités pour ne pas être relégué aux confins de l’Histoire. Aussi la loi du talion est-elle moins une parabole, au sens de croyances et de représentations idéalisées, d’un récit allégorique, qu’un horizon politique et un cadre d’interprétation des développements qui se succèdent depuis à vive allure. On pourrait arguer que la loi du talion, telle qu’elle est subvertie, a fini par muer en un mode de gouvernance au Moyen-Orient, où de nombreux États se sont par ailleurs tantôt affaiblis, tantôt délités.
Voilà pourquoi il faut partir d’une intuition simple mais essentielle : certes richement documentée, la loi du talion continue de souffrir d’un nombre conséquent de lectures biaisées. D’une part, si elle ne peut être confondue avec la vengeance, pour se garder de tout contresens, a-t-elle vraiment constitué ce progrès du droit contre la violence ? D’autre part, en quoi ne peut-elle être réduite à une règle passéiste, à une coutume surannée, tant elle représente un fait sociopolitique prégnant, en particulier dans cette partie du monde ?
Cette loi n’a sans doute jamais régulé la violence comme elle en avait l’ambition et paraît de nos jours dicter une vengeance dont tous les acteurs se réclament, entre serments et accomplissements, devoirs et interdits. De ce point de vue, la loi du talion relève en grande part d’une gageure historique qui a longtemps suggéré l’idée de proportionnalité et de juste réparation sans jamais pouvoir les atteindre. Dans un Moyen-Orient en pleine ébullition, pareille méprise suscite l’inverse de ce que la loi du talion promettait, en l’espèce une vengeance débridée, presque inépuisable.
Pour comprendre les ressorts de cet effroyable engrenage, il importe de se départir d’une perspective linéaire pour s’orienter vers une histoire « sans chronologie ». Car la loi du talion n’est pas un phénomène passager mais, dans sa conception vengeresse, une disposition d’esprit qui parcourt le temps long – des anciennes vendettas claniques de l’Arabie préislamique aux cycles impériaux de représailles, des guerres sanglantes du XXᵉ siècle aux affrontements hybrides d’un XXIᵉ marqué par une multiplication d’escalades.
Le talion circule entre les époques, s’étant modernisé et technicisé. Il en conserve pourtant son « noyau dur », soit la conviction ineffable parmi les peuples qui l’ont institué qu’une mort ou une insulte appelle toujours une réaction, et que cette dernière doit être visible, lisible et performative, même si la loi du talion motive souvent une politique démente, sinon une pulsion de mort dont il faut reconnaître l’immense pouvoir de destruction. Cette dérive n’est toutefois ni nouvelle ni exclusive à notre temps.
Le piège se situe précisément à ce niveau : la loi du talion procède moins d’une discussion sur l’opportunité de la violence et de son emploi que du sens accordé à la vengeance elle-même. Elle procure une signification à l’inacceptable, une justification au châtiment ainsi qu’une cohérence à la décision de frapper toujours plus ardemment un adversaire. C’est elle qui permet aux acteurs en conflit de clamer non seulement ce qu’ils font, mais pourquoi ils le font. N’est-ce pas cette capacité à générer du sens sur l’injustice qui rend vaine sa prétention à pacifier ? Il convient de traverser les textes, les mythes, les institutions et les guerres pour explorer les affects qui rythment la vengeance. Il ne s’agit pas d’éclairer le présent à la lumière du passé et de tomber dans une appréhension anachronique des faits, mais de montrer comment ce passé, même en partie, habite le présent et en quoi, plus encore, il l’oriente en le piégeant. La réflexion doit en outre refuser les oppositions simples, entre archaïsme et modernité notamment, pour mieux illustrer comment la loi du talion brouille en réalité ces clivages.
Ce qui importe n’est pas non plus de conter une histoire exhaustive de la vengeance au Moyen-Orient, mais d’essayer de saisir dans quelle mesure celle-ci se pare d’une dimension géopolitique inscrite au cœur même du fonctionnement des États et des sociétés, des doctrines militaires et des imaginaires idéologiques. La loi du talion charpente en effet les perceptions et les choix, mais également les éventuelles limites que se fixent les parties. Elle ne relève pas d’un vestige mais constitue une matrice de conflictualités qui n’a curieusement reçu que peu d’attention de la part des spécialistes de la région. Or, comme l’observe le jurisconsulte François Terré, « la vengeance est comme la violence, du moins en Occident, qui la condamne mais la pratique. Elle existe entre les États, en guerre ou non, malgré tant de discours incantatoires et d’appels à la paix. Réduire celle-ci, loin de la faire disparaître, lui donne l’occasion de rebondir lorsque les traités qui devraient rétablir durablement le calme ne font qu’en favoriser le retour ».
À force de vouloir dissimuler et réprimer la vengeance, a-t-elle fini par prendre le dessus sur cet immense vacarme moyen-oriental dont nul n’entrevoit la fin ?
Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.11.2026 à 16:07
En symbiose avec les plantes, les champignons mycorhiziens défient notre vision du vivant
Texte intégral (3034 mots)
L’ESSENTIEL
De très nombreux champignons vivent connectés aux racines des plantes.
Leurs caractéristiques, inédites au sein du vivant, interrogent les scientifiques.
Comprendre leur fonctionnement nous aiderait à préserver la santé des sols et à protéger les cultures.
Depuis des centaines de millions d’années, des champignons particuliers entretiennent une relation étroite avec la majorité des plantes terrestres. On les appelle champignons mycorhiziens, car ils vivent en association avec les racines des plantes (du grec « myco » pour champignon et « rhiza » pour racine). Capables de s’associer à une grande diversité de plantes, ils prospèrent ainsi dans de nombreux environnements différents.
Cette exceptionnelle capacité d’adaptation fait des champignons mycorhiziens des acteurs majeurs de la fertilité des sols et de l’adaptation des plantes face aux contraintes de leur environnement. Leurs propriétés suscitent aujourd’hui un intérêt croissant, notamment en agriculture, où ces champignons apparaissent comme une solution prometteuse pour limiter l’usage des engrais tout en aidant les cultures à mieux faire face aux effets du changement climatique.
Mais comment ces organismes, présent sur l’ensemble du globe terrestre, parviennent-ils à s’adapter à des conditions aussi diverses ? La réponse pourrait résider dans leur organisation biologique singulière, encore largement méconnue, qui les distingue de tous les autres organismes connus.
Une cellule géante aux milliers de noyaux
Les champignons mycorhiziens les plus répandus sont les champignons arbusculaires. Ils pénètrent dans les racines des plantes et y forment de petites structures en forme d’arbre, d’où leur nom. Ces structures constituent de véritables zones d’échange où les champignons fournissent à la plante des nutriments en échange des sucres que cette dernière a produits par la photosynthèse. D’autres formes de mycorhizes existent : la truffe, par exemple, développe ce que l’on appelle des ectomycorhizes. Ici, nous allons nous focaliser sur les particularités des champignons arbusculaires.
Dans nos sols, ces champignons se développent sous la forme d’un vaste réseau de filaments microscopiques, appelé mycélium. Celui-ci explore en permanence son environnement à la recherche d’eau, de nutriments et de nouvelles racines avec lesquelles établir une symbiose. Contrairement à la plupart des organismes, dont les cellules sont séparées par des cloisons, les champignons mycorhiziens fonctionnent comme un réseau continu pouvant s’étendre sur plusieurs mètres. Cette architecture favorise l’exploration et la circulation des ressources à travers le réseau souterrain.
Mais leur particularité la plus étonnante se cache à l’intérieur de ces filaments, qui renferment des centaines, voire des milliers de noyaux circulant librement. Ils se déplacent parfois même à l’inverse du courant du cytoplasme, le liquide qui parcourt le mycélium. Plus surprenant encore, ces noyaux ne sont pas toujours génétiquement identiques : un même individu peut abriter plusieurs variantes génétiques. Ainsi, alors que les cellules humaines partagent presque toutes le même ADN, un champignon mycorhizien arbusculaire peut réunir plusieurs variantes génétiques au sein d’une même structure vivante, qui fonctionne pourtant comme un seul organisme.
Pourquoi conserver une telle diversité interne ? La question se pose encore. Les scientifiques cherchent pour le moment à mieux comprendre ce phénomène. Cette organisation pourrait constituer une sorte de « boîte à outils génétique », donnant au champignon une grande capacité d’adaptation. Selon les conditions du sol, du climat ou de la plante hôte, certains noyaux pourraient fournir des gènes plus performants que d’autres pour aider le champignon à réagir rapidement aux changements.
Une reproduction mystérieuse
Chez la plupart des champignons, la diversité génétique est renouvelée par le brassage des gènes lors de la reproduction sexuée, d’une manière semblable à ce qui existe dans le reste du vivant, notamment chez les êtres humains. Les champignons mycorhiziens arbusculaires, eux, semblent suivre une autre voie, car aucune reproduction sexuée entre deux individus n’a été observée pour le moment. Pourtant, génération après génération, ils conservent une étonnante richesse génétique.
Pour se reproduire sans partenaire, ces champignons produisent eux aussi des spores. Ces structures se forment à l’extrémité du mycélium. Protégées par une ou plusieurs parois épaisses, elles peuvent survivre dans le sol jusqu’à ce que les conditions soient favorables à leur germination.
Mais leurs spores possèdent des particularités remarquables par rapport à celles des autres champignons : elles sont souvent beaucoup plus grandes, colorées et renferment des centaines à des milliers de noyaux. Au moment de la germination, le jeune champignon hérite ainsi d’une grande diversité de noyaux plutôt que d’un patrimoine génétique unique.
Cette caractéristique pourrait jouer un rôle important dans la capacité d’adaptation de ces organismes. Certains chercheurs avancent que ces noyaux pourraient évoluer différemment, échanger de l’information génétique ou exprimer leurs gènes en fonction des conditions rencontrées. Cette richesse génétique n’explique cependant pas à elle seule l’incroyable capacité des champignons mycorhiziens à coloniser la planète. Et encore faut-il que leurs spores puissent atteindre de nouveaux milieux.
Des spores jusqu’en en haut des immeubles
Les champignons mycorhiziens arbusculaires vivent sous terre, au contact des racines. Ils ne produisent pas les fructifications visibles en surface que l’on peut ramasser et consommer chez d’autres espèces. On pourrait donc s’attendre à ce que leur dispersion soit très limitée. Pourtant, les chercheurs ont découvert des spores de champignons mycorhiziens dans l’atmosphère, y compris au cœur des villes et jusqu’au sommet d’immeubles d’une vingtaine de mètres. Comment des spores souterraines parviennent-elles à atteindre de telles hauteurs ?
Plusieurs mécanismes semblent expliquer cette surprenante mobilité. Les activités humaines, comme les travaux agricoles ou les chantiers, mais aussi l’érosion naturelle pourraient projeter les spores en l’air. Le vent prendrait alors le relais et les transporterait sur de longues distances. Les animaux semblent également contribuer à leur dispersion en déplaçant de la terre ou des fragments de racines colonisées, mais aussi par leurs déjections. Cette dispersion pourrait contribuer à la colonisation de nouveaux milieux et expliquer en partie l’extraordinaire répartition des champignons arbusculaires à travers le monde.
Un défi pour la recherche
Pour les scientifiques, l’étude des champignons mycorhiziens ressemble souvent à une enquête. La première difficulté est pratique : ils sont microscopiques et ne peuvent pas vivre seuls. Pour survivre et se développer, ils doivent être associés aux racines d’une plante. Impossible donc de les cultiver facilement en boîte de Petri comme on le fait pour tant d’autres microorganismes.
Dans nos laboratoires d’UniLaSalle, nous cherchons à observer ces organismes pour mieux les comprendre. Pour cela, nous prélevons des racines sur le terrain puis nous les colorons en bleu pour mettre en évidence les structures fongiques. Observées au microscope, elles révèlent alors l’ampleur de la colonisation des plantes étudiées.
L’étude des spores constitue une étape essentielle pour comprendre l’abondance et la diversité de ces champignons présents dans un sol. Ces spores représentent également l’une des principales formes de dissémination du champignon : elles peuvent germer, produire de nouveaux filaments et coloniser les racines des plantes. Pour les séparer du sol, des échantillons sont placés dans une solution de sucre concentrée puis centrifugés. Plus légères que les particules de sol, les spores remontent à la surface de ce milieu dense tandis que les éléments plus lourds restent au fond. Elles peuvent alors être récupérées, tamisées et observées au microscope.
C’est ainsi que nous déterminons la taille et la couleur des spores. Nous nous posons des questions sur la fonction des caractéristiques des spores : est-ce qu’elles résistent mieux à la sécheresse lorsqu’elles sont plus sombres ? Est-ce que des spores plus grosses favorisent la survie en conditions de stress ? En plus de ces techniques, nous pouvons aussi extraire et séquencer l’ADN, qui permet d’identifier les espèces de champignons mycorhiziens dans le sol et dans la plante.
Les champignons : des alliés contre le changement climatique
L’ensemble de ces méthodes nous permet de mieux comprendre comment ces champignons s’adaptent et interagissent avec leurs plantes hôtes. Demain, cela permettrait de sélectionner les associations les plus efficaces pour chaque culture et chaque contexte climatique. Par exemple, si des espèces de champignons très pigmentés sont plus résistantes à la sécheresse tout en étant bénéfiques pour les cultures, alors ils pourraient être utilisés pour stimuler la croissance des plantes malgré des conditions défavorables. Ce sujet est particulièrement important dans le contexte du changement climatique.
Nous utilisons aussi ces méthodes pour mieux comprendre la santé des sols et la manière dont les pratiques agricoles impactent les champignons. L’objectif est d’identifier les pratiques les plus vertueuses pour ces organismes symbiotiques et de préserver des communautés bénéfiques pour les cultures. Si les champignons mycorhiziens recèlent encore beaucoup de mystères, nous en apprenons de plus en plus à leur sujet et constatons les précieux services qu’ils nous rendent !
Cet article a été co-écrit avec Quentin Bordier, rédacteur scientifique à l’institut polytechnique UniLaSalle.
Coline Deveautour ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.11.2026 à 16:07
Une start-up américaine veut vendre la lumière du Soleil la nuit : qui aura son mot à dire ?
Texte intégral (1830 mots)

L’ESSENTIEL
La start-up californiennne Reflect Orbital a réservé deux lancements de fusées indiennes pour tester la vente de lumière solaire en pleine nuit.
Selon la modélisation d’une étude publiée en août, la lueur émanant d’un miroir de 54 mètres de circonférence pourrait dépasser l’éclat d’une pleine Lune à 14 kilomètres.
Ni Washington ni New Delhi n’encadrent encore cette lumière, qui peut toucher des riverains n’ayant rien demandé.
Une start-up américaine a réservé deux lancements de fusées indiennes pour tester un service, encore à l’état de projet, qu’aucune entreprise n’a jamais vendu : apporter sur la Terre la lumière du Soleil en pleine nuit.
Installée en Californie, Reflect Orbital prévoit de placer des miroirs géants en orbite basse et de s’en servir pour diriger la lumière solaire réfléchie vers des points choisis au sol.
L’entreprise veut vendre cet éclairage venu de l’espace pour un large éventail d’usages, du maintien de la production des centrales solaires après le coucher du Soleil jusqu’aux opérations de recherche et de sauvetage. Son premier démonstrateur en orbite, Eärendil-1, emportera un réflecteur de 18 mètres sur 18.
Pour fournir un éclairage réellement utile à l’aide de miroirs spatiaux, il faudra surmonter de redoutables défis techniques. Mais une autre question se pose avec urgence : qui décidera des endroits où la lumière du Soleil renvoyée depuis l’espace aura le droit de toucher le sol ?
La lumière ne s’arrête pas au bord du faisceau
On pourrait croire qu’un miroir spatial est capable d’éclairer la centrale solaire d’un client ou le lieu d’un sauvetage sans rien toucher alentour. Ce n’est pas tout à fait ainsi que les choses se passent, car l’atmosphère terrestre ne respecte pas les frontières nettes.
Une étude scientifique évaluée par des pairs, publiée en août 2026, a modélisé ce qui se produit lorsque la lumière solaire réfléchie traverse notre atmosphère. Les molécules et les aérosols diffusent une partie du faisceau lumineux dans le ciel environnant. La lumière qui atteint le sol est renvoyée vers le haut, puis diffusée à nouveau.
La lumière peut donc toucher une zone bien plus vaste que prévu. Pour un futur miroir de 54 mètres en projet, les auteurs de l’étude ont montré que la lueur du ciel qui en résulterait pourrait rester importante bien au-delà de la zone visée. À 14 kilomètres du faisceau, elle pourrait être plus vive qu’une pleine Lune sur la plus grande partie du ciel. Même à 34 kilomètres, la lueur du ciel en direction du faisceau pourrait encore dépasser celle d’une nuit de pleine Lune.
Il s’agit de prédictions issues d’un modèle, et non de mesures effectuées sur de vrais miroirs spatiaux. Elles mettent néanmoins en lumière un problème réglementaire non résolu : les personnes touchées n’auront pas forcément commandé cette lumière.
Cela concerne évidemment les astronomes, mais l’enjeu est aussi plus large. La lumière réfléchie altère l’obscurité naturelle sur une zone qui peut être bien plus étendue que celle pour laquelle le client paie réellement.
À lire aussi : Notre ciel nocturne est en train de disparaître : un des enjeux du Sommet international sur l’espace 2026
En réponse aux questions de The Conversation, un porte-parole de Reflect Orbital a écrit :
« La plupart des gens et la plupart des endroits ne verront jamais cette lumière. Pour recevoir le service, les clients devront obtenir des permis, l’aval des autorités locales et se conformer aux procédures de vérification de l’identité des clients (« Know Your Customer »). Chaque prestation nécessitera des autorisations à plusieurs niveaux, et si les gens ne veulent pas de la lumière, ils ne la recevront pas. »
Alors, qui réglemente la lumière ?
Le premier test réglementaire a déjà révélé une importante lacune technique.
En juillet, la Commission fédérale des communications (FCC), le régulateur états-unien des télécommunications, a autorisé Reflect Orbital à déployer et à exploiter Eärendil-1. Mais sa licence ne porte que sur les communications radio, plus précisément sur l’utilisation de fréquences déterminées pour la télémesure et le contrôle du satellite.
Les astronomes ont demandé à la FCC d’imposer des garde-fous atténuant les effets optiques. La commission a refusé, estimant que l’astronomie ne relevait pas de ses règles.
L’American Astronomical Society (la société savante des astronomes américains, NdT) et d’autres ont depuis contesté cette décision.
À lire aussi : Vers un ciel artificiel ? Ce que prévoit le droit contre la pollution du ciel nocturne
L’Inde entre en scène
Le nouvel accord conclu par Reflect Orbital avec l’entreprise indienne Skyroot Aerospace porte sur deux lancements spéciaux, avec la fusée Vikram-1 et la Vikram-1U, en cours de développement.
L’Inde pourrait donc devoir affronter à son tour la question que la FCC a largement éludée. Un lancement depuis l’Inde nécessite une autorisation du Centre national indien de promotion et d’autorisation des activités spatiales, l’IN-SPACe.
Ses règles couvrent la sécurité des lancements, l’immatriculation et les impacts environnementaux. Elles exigent expressément de limiter les effets néfastes sur l’environnement (sur Terre ou dans l’espace) ainsi que les altérations de l’atmosphère.
À ce jour, aucune autorisation publique ne permet de savoir comment l’IN-SPACe traiterait une lumière délibérément réfléchie.
On ne sait pas clairement de quelle juridiction devrait relever ce réflecteur spatial. Reflect Orbital est états-unienne. Skyroot et le site de lancement sont indiens. L’engin spatial pourrait éclairer le territoire d’un pays tiers. Et, du fait de la diffusion atmosphérique, ses effets pourraient s’étendre bien au-delà de la zone visée.
Ni le régulateur américain ni le régulateur indien ne se sont, jusqu’ici, penchés sur la lumière venue de l’espace. Restent donc des questions qui dépassent la seule autorisation de lancement.
Si un opérateur commercial veut éclairer un site dans un autre pays, les autorités de ce pays doivent-elles donner leur accord ? Qu’en est-il d’une commune voisine ou d’un observatoire touchés par la lumière diffusée ? Et si les effets franchissent les frontières, quel régulateur pourrait exiger d’un opérateur de miroirs spatiaux qu’il modifie ses pratiques ?
Ces questions deviendront bien plus difficiles à trancher si on attend, pour s’y atteler, que la lumière solaire réfléchie soit devenue un service commercial et non plus une expérience.
De l’expérience au service
Rien de tout cela ne signifie qu’il faille forcément empêcher Reflect Orbital de faire la démonstration de sa technologie. En réalité, Eärendil-1 pourrait fournir de vraies données aux régulateurs : des mesures de luminosité, de diffusion atmosphérique et de la précision avec laquelle la lumière réfléchie peut être contrôlée.
Reflect Orbital affirme qu’elle continuera à travailler avec les astronomes, les populations et les régulateurs à mesure qu’elle étendra ses essais.
En attendant, les gouvernements doivent décider qui aura le droit d’allumer la lumière, et qui pourra s’y opposer lorsqu’une partie de celle-ci ne se cantonnera pas à la parcelle bien délimitée du client.
Richard de Grijs est membre de l’Astronomy–Space Coordinating Committee d’Astronomy Australia Ltd (organisme australien de coordination de la recherche en astronomie, NdT). Il a été directeur exécutif de l’International Space Science Institute–Beijing.
03.11.2026 à 16:06
Can democracy be taught? Brazil is about to find out
Texte intégral (3023 mots)
KEY TAKEAWAYS
Brazil’s experience offers lessons for other democracies, including Europe, that are turning to education to strengthen democratic resilience.
Knowing how institutions work is not enough: democracy is learned through experience as much as via content.
Civic education mandates often fail between the law and the classroom. Teachers, time and democratic school life decide whether they take hold.
In Brazil’s presidential run-off on October 25, President Lula turned the result around against the odds by winning a fourth term with 51.77% of the valid votes. It was the first time since Brazil’s return to democracy that the runner-up in the first round went on to win.
First-round abstention reached 21.08 %, the highest rate in a presidential election since 1998. It fell to 19.22% in the run-off, but more than 30 million eligible voters still stayed away.
This is no one-off: abstention has crept up since 2006, when it stood at 16.75%. Experts blame disenchantment after decades of scandals and two presidential impeachments, voters registered in towns they have left, and fines up to R$3.51, less than one euro, for those who neither vote nor justify their absence. In a country where voting is compulsory for most adults, seeing it as a right, rather than merely a duty, will require a deeper cultural shift.
That shift begins long before election day, through civic education : learning not only how democracy works, but how to question, act and influence public life by tackling concrete problems in their communities.
Yet civic education received little attention in the campaign. In his platform, Lula proposed a national digital literacy policy to combat disinformation. The policy would teach people of all ages, especially older people, to navigate the internet critically, but the programme says little about schools. Flávio Bolsonaro, for his part, pledged schools that teach students “how to think, not what to think”, free from partisan indoctrination, and more civic-military schools.
Beyond electoral promises, what is Brazil’s long-term vision for preparing citizens to take part in democracy?
A promise on paper
Brazil’s 1988 Federal Constitution already states that education must prepare people for the exercise of citizenship. The 1996 National Education Guidelines and Bases Law (LDB) made this one of the core aims of basic education, and the National Common Core Curriculum (BNCC) includes citizenship among the skills every student should develop.
Yet the gaps are large. The 2022 International Civic and Citizenship Education Study (ICCS) found significant gaps in Brazilian students’ civic knowledge. According to the OECD’s 2024 Truth Quest Survey, Brazilians had the lowest ability among 21 countries to distinguish between true and false or misleading online content, with an accuracy rate of 54%, compared to an average of 60%.
In September 2025, the executive branch responded: a ministerial ordinance created the Brazilian Ministry of Education’s Programme for Citizenship and Sustainability Education. Joining is voluntary, yet by July 2026 all but one of Brazil’s 26 states and 57% of its municipalities had signed up.
Its competency matrix sets out 46 skills, from pre-school to the end of secondary school, in three strands :
fundamental rights and environmental citizenship
the democratic ecosystem and its defence
citizenship in practice.
Pupils should learn, for example, to recognise democratic breakdowns and authoritarian proposals in Brazil’s history, to understand what the Supreme Court and the leaders of both houses of Congress do, to tell free speech from hate speech, and to take part in their school’s democratic bodies, such as student councils.
Networks that join must appoint a coordinator and draw up a local plan, and teachers can take online courses on the ministry’s platform. The programme’s own guide acknowledges “significant gaps” in citizenship education in Brazil, and promises a national plan to monitor implementation and learning outcomes.
In July 2026, more than a decade after the original bill was introduced, a new law amended the LDB to make civic education a compulsory curricular component.
It is not the first time. In 1969, the military junta made moral and civic education compulsory at every level, alongside a secondary-school subject called Brazilian Social and Political Organisation (OSPB). Among its stated aims was “the cult of the homeland, its symbols, traditions and institutions”. After the return to democracy, a 1993 law abolished both and folded their content into the humanities. Civic education is therefore, not new to Brazil.
The challenge is to understand what each curriculum really sets out to teach.
The new law has an unusual cross-party history. It was signed under Lula’s government, but originated in a bill by federal deputy Renata Abreu, leader of Podemos, a party that formally backed Flávio Bolsonaro in the run-off.
In a deeply polarised country, could civic education become a rare point of common ground?
Its reach will also depend on how the law and the programme fit together, since one is compulsory and the other is voluntary. Ideally, each feeds the other: the law gives the 43% of municipalities still outside the programme in July a reason to join, and the programme gives schools the means to comply. Together, they could take civic education to every school; apart, many schools will face a new duty without the means to meet it.
From law to the classroom
The law makes civic education compulsory, but not necessarily as a standalone subject. It could be woven into existing classes, such as history, geography and Portuguese, or taught through interdisciplinary projects. Given the autonomy of Brazil’s education systems, some states could also make it a separate subject.
Much remains to be defined. The law does not specify teaching hours, grade levels, teacher qualifications or materials. Its incorporation into the National Common Core Curriculum still requires approval by the National Education Council and ratification by the education minister. Only then will states, municipalities and schools adapt their curricula.
In October, the electoral court and the education ministry agreed to work together on regulation, teaching materials and school election simulations. Learning by doing has a track record: since 2004, the Chamber of Deputies’ Youth Parliament has brought 78 secondary school students to Brasília for each edition, to debate and vote on bills as if they were deputies. But such programmes reach few pupils, and institutional commitment is only a first step.
Nor is the new law consensual. Associations of philosophy and social science teachers asked for a veto, fearing it would weaken philosophy and sociology, and the Escola sem Partido movement warned of ideological indoctrination. Though raised from different angles, both concerns point to the same condition for success: teachers trained not only in content, but in a professional ethic above party lines, so that students learn to form their own views rather than adopt someone else’s.
Brazilians even have an expression for laws that never take hold: “Leis que não pegam.” This gap is precisely why Politize !, the non-partisan civic education institute I co-founded in 2015, has run its Active Citizenship School programme for over eight years. In Brazilian public schools alone, more than 19,000 teachers have used its training and materials to reach around 288,000 students. In 2026, this work earned Politize! the European Union’s Human Rights Award in Brazil.
For the new law to take hold, civic education must be cross-curricular but with clear owners, interdisciplinary but not diluted, and non-partisan but not depoliticised. It will need teacher training, suitable materials, curricular time, coordination and monitoring.
Could this law become the opportunity to bring civic education to scale across Brazil?
When democracies turn to the classroom
Brazil would not be the first country to turn to the classroom when its political order is under strain. In such moments, civic education is less an education policy than an attempt to rebuild a shared democratic project.
In 1952, a West Germany rebuilding after Nazism and war created a federal agency to consolidate and spread democratic and European ideas among Germans, today’s Federal Agency for Civic Education. In 1976, a meeting of educators from across the political spectrum gave rise to the Beutelsbach Consensus : teachers must not indoctrinate, must present contested issues as contested, and must enable students to take part in democracy. Fifty years on, it remains the standard in German classrooms, and a useful reference for Brazil’s own fears of indoctrination.
Latin America offers closer parallels. In Chile, after a wave of corruption scandals, a 2016 law required every state-recognised school to adopt a citizenship education plan and paved the way for a compulsory subject, Citizenship Education, in the final two years of secondary school, which was introduced in 2020. In Colombia, a 2014 law passed during peace talks with the FARC guerrillas made a course on the culture of peace compulsory in every school and a 2015 decree required it to be assessed in the national school-leaving exam.
Other countries have focused on participation. In Argentina, a 2013 law requires education authorities to recognise and support student councils in secondary schools. In Mexico, the electoral authority, INE, gives children and teenagers the opportunity to vote on issues that affect them: more than 10 million people aged 3 to 17 took part in 2024.
Across Latin America, civic education often stops at declarations. A 2020 UNESCO review of primary-school curricula in 19 countries in the region (Brazil’s included) found that citizenship features in all of them, but that such concepts appear more often in statements of principle than in the content teachers use to plan lessons.
Europe shows that a place in the curriculum is only half the battle. Italy, for instance, made civic education compulsory in 2019 as a cross-curricular subject of at least 33 hours a year, shared among each class’ teachers and taught since 2020.
Across Europe, the weak link has been teacher preparation. When the EU’s Eurydice network reviewed 42 education systems in 2017, 17 had no central rules or recommendations on preparing future teachers for citizenship education, and only 13 of the 36 systems that taught it across subjects defined what all future secondary teachers should master.
A new Eurydice report, due in December, will show what has changed and give Brazil and its neighbours a benchmark. In the end, teachers decide whether civic education takes hold, and they can only do so if education systems prepare and support them.
A lesson from the run-off
Brazil’s run-off showed what is at stake. Citing transport failures and floods, Supreme Court justice Cristiano Zanin extended voting by two hours nationwide, after both campaigns had requested extensions in some areas. Flávio Bolsonaro called the decision unacceptable, refused to concede and said he would seek to annul the election. Whether the decision was right is for institutions to judge.
Within days, after Supreme Court justice Alexandre de Moraes ordered him to surrender his passports in a money-laundering investigation, Flávio Bolsonaro left Brazil for the United States. His allies called it political exile from judicial persecution. Critics, Lula among them, replied that “those with nothing to hide have nothing to fear”, and some suggested he was getting ahead of January, when his Senate term ends, and with it the special legal standing it grants. Each side tells a ready-made story.
When politics works more like a clash of tribes, or a form of entertainment, than a shared civic space, no school subject can protect citizens on its own.
What civic education can offer is a shared grammar for such decisive moments on the political agenda: separating facts from narratives, accepting results, and contesting electoral proceedings and practices through evidence, transparency and the courts.
Lula’s new term will be the first to implement the law that seeks to promote civic education. Making it work will require treating civic education as state policy, not government policy.
Brazil already obliges its citizens to vote; the harder task is preparing them to vote well and to take part in democracy between elections. If the law succeeds, the country will have shown the many democracies now turning to the classroom that democracy can be taught and, above all, practised.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Gabriel Marmentini is the co-founder and executive director of Politize!, a non-partisan civic education institute based in Brazil. He is also the co-founder and executive director of the Brazilian Association for Head and Neck Cancer (ACBG Brasil), a patient advocacy organisation.
03.11.2026 à 13:20
Pourquoi les défis qui consistent à manger des aliments ultrapimentés sont des jeux dangereux
Texte intégral (1694 mots)
L’ESSENTIEL
Des défis, qui consistent à consommer des produits extrêmement pimentés, sont popularisés sur les réseaux sociaux.
Sans le savoir, les participants à ces jeux s’exposent à des risques réels pour leur santé.
Les centres antipoison ont recensé plus d’une centaine d’intoxications ces cinq dernières années, principalement chez des adolescents et des jeunes adultes.
Longtemps utilisé pour relever les plats et conserver les aliments, le piment connaît depuis quelques années un détournement de son usage culinaire qui a alerté l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Sur les réseaux sociaux, des défis mettant en scène l’ingestion de produits ultrapiquants séduisent un public souvent jeune, au prix parfois de conséquences médicales préoccupantes.
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Au cœur de ces produits se trouve la capsaïcine, une substance chimique (son nom scientifique est 8-méthyle N-vanillyle 6-nonénamide) qui est naturellement présente dans les piments du genre Capsicum. Responsable de la sensation de brûlure caractéristique, elle agit sur des récepteurs nerveux (les TRPV1 pour transient receptor potential vanilloide 1) qui transmettent au cerveau un signal similaire à celui d’une élévation de température.
Résultat : rougeurs, transpiration, larmoiements et impression de « bouche en feu », alors même qu’aucune augmentation réelle de température ne se produit.
Des effets parfois sévères après ingestion ou contact avec la peau ou les yeux
Si les effets d’une consommation modérée restent généralement transitoires, des quantités plus importantes peuvent provoquer des douleurs intenses tout au long du tube digestif. Brûlures buccales, douleurs gastriques, nausées, vomissements ou diarrhées figurent parmi les symptômes les plus fréquemment observés. Dans certains cas, des manifestations plus générales peuvent apparaître, comme une augmentation de la pression artérielle, des palpitations ou une perte de connaissance.
Les risques ne se limitent pas à l’ingestion. Le contact avec la peau ou les yeux peut entraîner des irritations parfois importantes. Quant aux aérosols contenant de la capsaïcine, comme certains sprays de défense, ils sont susceptibles de provoquer des troubles respiratoires chez les personnes sensibles.
Les enfants ainsi que les personnes souffrant de pathologies digestives ou cardiovasculaires figurent parmi les populations les plus vulnérables. Des réactions allergiques ont également été rapportées.
L’effet viral des challenges
Le phénomène a pris une ampleur internationale avec l’apparition de défis reposant sur la consommation de snacks extrêmement concentrés en capsaïcine. L’un des plus connus, le « One-Chip Challenge », invitait les participants à manger une chips ultrapiquante puis à résister le plus longtemps possible sans boire ni manger, tout en filmant leur réaction.
En 2023, aux États-Unis, un adolescent de 14 ans est décédé après avoir participé à un challenge de ce type. Le produit contenait notamment du Carolina Reaper, considéré comme l’un des piments les plus puissants au monde, avec une intensité pouvant dépasser deux millions d’unités sur l’échelle de Scoville qui mesure le niveau de piquant d’un piment et s’exprime en unité thermique de Scoville. À titre de comparaison, le Tabasco classique atteint généralement entre 2 500 et 5 000 unités.
L’échelle de Scoville pour mesurer l’intensité d’un piment
- La concentration de capsaïcine varie largement d’une variété de piments à l’autre. Plus un piment contient de capsaïcine, plus il est piquant. On a recours à l’échelle thermique de Scoville pour mesurer le niveau de piquant d’un piment.
Classification simplifiée des piments les plus connus, du moins au plus piquant, selon leur intensité moyenne sur l’échelle de Scoville (SHU, Scoville Heat Units)
En Europe, des produits similaires commercialisés sous le nom de « Hot Chip Challenge » ont suscité plusieurs alertes sanitaires à l’automne 2023. À la suite de signalements en Allemagne et en Suisse, ces produits ont fait l’objet de rappels, y compris en France.
Plus de 100 intoxications recensées en France
Entre 2021 et 2025, les centres antipoison français ont enregistré 124 cas d’intoxication liés à la consommation d’aliments particulièrement pimentés. Les personnes concernées étaient âgées en moyenne de 18 ans, et plus d’un tiers des cas impliquaient des adolescents de 10 à 15 ans. Les hommes étaient légèrement majoritaires.
Le piment consommé directement en tant que plante représentait le produit le plus souvent impliqué, devant les chips ultrapiquantes et différentes sauces pimentées.
Répartition par classe d’aliments des intoxications à la capsaïcine enregistrées par les Centres antipoison de 2021 à 2025
Dans près de quatre cas sur dix, la consommation s’inscrivait dans le cadre d’un défi. Les adolescents étaient particulièrement représentés dans ces situations.
Les symptômes observés étaient principalement des douleurs digestives ou buccales, des irritations et des vomissements. Si la quasi-totalité des cas sont restés bénins, une femme de 28 ans a présenté un œdème de Quincke après avoir participé à un défi impliquant une chips pimentée (l’œdème de Quincke correspond à une réaction inflammatoire ou allergique qui se traduit par un gonflement rapide de la peau et des muqueuses au niveau de la tête et du cou, ndlr). Elle a dû être prise en charge aux urgences avant une évolution favorable.
Que faire en cas de brûlure intense après ingestion de piment ou de produits pimentés ?
- La capsaïcine étant soluble dans les graisses et non dans l’eau, les produits gras comme le lait ou les yaourts atténuent la sensation de brûlure, contrairement à l’eau.
- Les aliments riches en amidon (pain, pomme de terre, riz) peuvent également s’avérer efficaces pour soulager la sensation de brûlure.
- Enfin, toute difficulté respiratoire ou gonflement du visage doit conduire à contacter immédiatement les secours (composer le 15, le 112, ou le 114 pour les personnes malentendantes). Dans les autres cas, il est conseillé d’appeler un centre antipoison ou de consulter un médecin si la douleur persiste ou s’aggrave.
La réglementation européenne sur les produits pimentés appelée à évoluer
À ce jour, la capsaïcine naturellement présente dans les aliments ne fait pas l’objet de restrictions spécifiques au sein de l’Union européenne. Toutefois, plusieurs produits ont déjà été retirés du marché en raison de concentrations jugées trop élevées ou d’un étiquetage insuffisant.
Face à la multiplication des signalements, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) mène actuellement une évaluation des risques liés à la consommation de capsaïcine. Les données recueillies par les centres antipoison français ont été intégrées à ces travaux, dont les conclusions sont attendues d’ici à la fin de l’année 2027. Elles pourraient déboucher sur un renforcement de la réglementation applicable aux produits les plus concentrés.
Prudence face aux produits « ultra-hot », « superpiquants » ou « extrêmes »
Dans l’attente de nouvelles recommandations, les autorités sanitaires rappellent l’importance de la vigilance. Les mentions « ultra-hot », « superpiquant » ou « extrême » doivent alerter les consommateurs, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de produits commercialisés dans le cadre de défis viraux sur les réseaux sociaux.
Les autorités sanitaires recommandent également d’éviter ces challenges, en particulier chez les adolescents, de conserver les produits très pimentés hors de portée des enfants et de porter des gants lors de la manipulation de piments particulièrement forts.
Pour en savoir plus, consulter l’article qui lui est consacré dans le numéro 29 du bulletin Vigil’Anses de juillet 2026, édité par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).
Sandra Sinno-Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.11.2026 à 17:53
Ce qu’un Congrès dominé par les démocrates changerait pour l’Europe
Texte intégral (2180 mots)

L’ESSENTIEL
Un Congrès démocrate ne suffira pas à freiner Trump ni à garantir le soutien américain à l’Ukraine.
La dépendance militaire aux États-Unis fragilise l’Europe, comme l’illustre le cas Starshield.
Une victoire démocrate ne rétablirait pas l’alliance transatlantique : l’Europe doit en tout état de cause renforcer son autonomie stratégique.
Les élections de mi-mandat mobilisent traditionnellement moins d’électeurs que les élections présidentielles. Cette année, toutefois, le scrutin suscite une attention considérable, aux États-Unis comme à l’étranger, en particulier en Europe.
L’Europe n’a même pas eu besoin d’attendre les résultats des « midterms » pour en mesurer les effets. Alors que le prix des carburants pèse sur les électeurs états-uniens, Donald Trump a récemment conclu un accord prévoyant l’importation de gazole russe dans l’espoir de faire baisser les prix avant le jour du scrutin. Un revirement spectaculaire après des années de pressions exercées par Washington à l’endroit de Moscou en raison de sa guerre contre l’Ukraine.
Le contraste avec l’attitude de l’Europe sur ce dossier est saisissant. Le 12 octobre, l’UE a adopté son plus vaste train de sanctions individuelles jamais décidé contre le complexe militaro-industriel russe, visant 1 569 personnes et entités. Quatre jours plus tard, Trump a suspendu l’application de nouvelles sanctions états-uniennes majeures contre la Russie, en vertu d’une loi qu’il avait signée quelques semaines auparavant.
Ces décisions adressent un message préoccupant à Kiev et aux capitales européennes : la pression exercée sur la Russie n’a rien d’acquis et peut être relâchée dès lors que les intérêts électoraux états-uniens deviennent prioritaires.
Dès lors, la question se pose : un Congrès aux équilibres différents (actuellement, les républicains dominent aussi bien la Chambre des représentants que le Sénat) pourrait-il modifier les relations entre les États-Unis et l’Europe ?
Pour les Européens, la réponse importe surtout dans deux domaines : la sécurité et le commerce. Ils ne doivent toutefois pas s’attendre à ce que les élections de novembre réparent instantanément une relation transatlantique mise à rude épreuve.
Ce que le Congrès peut changer
Trois scénarios possibles à l’issue des élections de mi-mandat méritent l’attention : les républicains conservent les deux chambres et gardent ainsi un Congrès « rouge » ; au contraire, les démocrates prennent le contrôle des deux Chambres ; ou bien on assiste à une « vaguelette bleue » qui voit les démocrates remporter la Chambre des représentants tandis que les républicains conservent le Sénat.
Une Chambre des représentants à majorité démocrate pourrait bloquer des textes de loi, enquêter sur les décisions de l’administration et peser sur les dépenses publiques. La conquête du Sénat leur donnerait en outre davantage de poids sur les nominations, notamment celles des ambassadeurs et des hauts responsables. Mais même si les démocrates contrôlaient les deux Chambres, Trump conserverait son droit de veto et pourrait continuer à recourir aux décrets présidentiels.
Une défaite sur le front intérieur ne rendrait pas nécessairement Trump moins actif à l’étranger. Elle pourrait même produire l’effet inverse. Si son programme législatif était entravé, il pourrait se concentrer sur les accords internationaux, les rapports de force et la construction de son héritage présidentiel. Dans l’un ou l’autre des scénarios de victoire démocrate, les Européens devraient donc se préparer à composer avec un président limité sur le plan intérieur, mais toujours disposé à prendre des risques politiques importants en matière de politique étrangère.
Une telle fuite en avant ne serait pas sans précédent. En janvier 2007, après avoir perdu la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat lors des élections de mi-mandat de 2006, George W. Bush a envoyé plus de 20 000 soldats américains supplémentaires en Irak.
Ukraine, OTAN : les limites des garanties américaines
Pour l’Ukraine, les élections de mi-mandat pourraient avoir des conséquences importantes.
Si les républicains conservaient le contrôle du Congrès, le soutien américain resterait tributaire de la volonté des élus opposés aux concessions à Moscou de tenir tête à leur président. Ce n’est pas exclu : l’accord sur le gazole et la suspension des sanctions ont suscité de vives critiques dans les deux camps, montrant que soutenir Trump ne signifie pas toujours partager sa position sur la Russie. Mais les critiques, à elles seules, ne changent guère la situation de l’Ukraine.
Une Chambre des représentants à majorité démocrate exercerait un contrôle plus étroit sur l’administration et pourrait devenir un relais plus solide de l’aide à Kiev. Mais tout financement devrait encore obtenir l’accord du Sénat et du président. Une promesse de soutenir l’Ukraine ne se traduirait donc pas automatiquement par l’envoi d’armes sur le front.
Si les démocrates contrôlaient les deux chambres, le Congrès disposerait d’un levier plus important sur les crédits et les sanctions. Mais même dans un tel cas de figure, il ne pourrait pas négocier à la place de Trump ni garantir que son administration appliquerait les décisions des parlementaires comme ils l’entendent. Le président pourrait également recourir aux décrets pour contourner de fait le Congrès.
La récente dérogation aux sanctions contre la Russie illustre cette difficulté. Le Congrès avait adopté des mesures sévères, mais le président en a suspendu l’application peu après, au nom de l’« intérêt national ».
L’Europe — et l’Ukraine en particulier — doit comprendre que des lois à première vue sévères peuvent rester largement théoriques : les sanctions peuvent être levées ou suspendues pour une durée indéterminée.
Les récentes restrictions imposées à la connectivité satellitaire ukrainienne révèlent une autre vulnérabilité. Des responsables ukrainiens ont indiqué que les limitations de débit affectant Starshield, le service de satellites militaires de SpaceX, avaient perturbé leurs opérations de drones. Elon Musk, PDG de SpaceX et proche allié de Trump, a attribué le contrôle de ces restrictions à l’armée américaine et au président, même si les raisons de l’interruption du service ne sont toujours pas clairement établies.
Pour l’Europe, la conséquence est évidente. Une hausse des dépenses de défense est nécessaire, mais elle ne suffira pas si des moyens essentiels de communication et d’autres capacités militaires restent tributaires de décisions prises à Washington. Le soutien du Congrès peut fournir des ressources ; il ne saurait remplacer les capacités propres de l’Europe ni rendre fiables les engagements du locataire de la Maison-Blanche.
Le conflit entre les États-Unis et l’Iran ajoute une nouvelle source d’incertitude. L’Europe subit les conséquences économiques de la guerre, à travers les marchés de l’énergie et le transport maritime, mais elle dispose de peu de moyens pour peser sur les décisions de Washington.
Un Congrès démocrate pourrait renforcer le contrôle des opérations militaires et chercher à les encadrer par la loi et par le vote des budgets. Mais les pouvoirs du Congrès en matière de guerre ne garantissent pas que l’armée des États-Unis n’interviendrait plus à l’étranger. Soucieux de laisser un héritage en politique étrangère, Trump pourrait tout faire pour obtenir une victoire diplomatique, accentuer la coercition à l’encontre de Téhéran ou alterner entre les deux. L’Europe doit être en mesure de défendre ses intérêts dans chacune de ces hypothèses.
Commerce et droits de douane : pas de trêve automatique
Les entreprises européennes pourraient voir dans une progression des démocrates la perspective d’une plus grande prévisibilité. Mais elles ne doivent pas confondre cette perspective avec la fin automatique des différends commerciaux.
La Constitution confie au Congrès le pouvoir de fixer les droits de douane, mais celui-ci a délégué une part importante de ses prérogatives au président. Un changement de majorité au Congrès ne suffit donc pas, à lui seul, à supprimer les droits de douane existants ni à retirer ces pouvoirs à l’exécutif.
Une Chambre des représentants démocrate pourrait bloquer de nouveaux textes et mettre en évidence le coût des politiques de Trump. Si les démocrates remportaient également le Sénat, ils seraient mieux placés pour tenter de limiter la marge de manœuvre présidentielle. Trump conserverait toutefois son droit de veto : le surmonter exigerait davantage qu’une courte majorité démocrate.
Un Congrès républicain pourrait adopter des textes soutenant le programme économique de Trump. Mais les élus dont les électeurs pâtissent des restrictions commerciales seraient soumis à des pressions pour s’y opposer.
Il importe surtout que les Européens ne supposent pas que l’opposition du Congrès à Trump équivaut à un accord avec leurs priorités économiques. Dans les domaines de la concurrence industrielle, de l’accès aux technologies de pointe et des relations avec la Chine, la véritable question est de savoir si les intérêts des parlementaires américains convergent réellement avec ceux de l’Europe.
L’UE devrait consolider ses relations avec Washington en négociant d’une seule voix. Si les gouvernements cherchent individuellement à obtenir des exemptions, ils risquent d’affaiblir le pouvoir de négociation collectif de l’Union.
L’Europe ne peut pas se permettre d’attendre
Les élections de mi-mandat ont une importance réelle. Une Chambre des représentants démocrate constituerait un important pôle d’opposition à la Maison-Blanche. Le contrôle des deux Chambres par les démocrates renforcerait encore ce contre-pouvoir, tandis qu’une victoire républicaine laisserait les Européens face à un rapport de forces dont ils ont pu mesurer ces dernières années toute la complexité. Mais aucun de ces scénarios ne les dispenserait d’agir.
Les divergences sur les sanctions contre la Russie révèlent des priorités contradictoires, tandis que les restrictions imposées par SpaceX ont mis en lumière la dépendance européenne à l’égard des technologies états-uniennes. Les électeurs américains ne peuvent résoudre à eux seuls aucun de ces problèmes.
Les gouvernements européens devraient approfondir leurs relations avec les parlementaires américains, au-delà des clivages partisans, renforcer leurs industries de défense et sécuriser leurs infrastructures essentielles. Surtout, leurs dirigeants devraient résister à la tentation de voir dans une progression des démocrates un retour à la normale. Quel que soit le résultat, les Européens doivent y voir une occasion d’agir, et non un prétexte pour attendre.
Waya Quiviger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.11.2026 à 16:59
Quiz Santé - Jouez avec The Conversation pour mieux connaître les rats et les microbes qu’ils hébergent
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S’adaptant parfaitement aux environnements urbanisés, le rat est associé de longue date à notre espèce. Mais nous le connaissons encore mal.
Ces lacunes dans nos connaissances des populations de rats urbains sont problématiques, car ces animaux sont porteurs de divers microorganismes qui peuvent présenter un danger pour la santé humaine.
Nous vous proposons ce Quiz Santé The Conversation consacré à nos « voisins » les rats pour apprendre à mieux les connaître mais aussi pour découvrir les bactéries, virus et autres pathogènes, parfois transmissibles aux humains, qu’ils hébergent.
Avant de vous lancer, découvrez l’article « Mieux connaître les rats qui nous entourent, et les microbes qu’ils hébergent ».
3, 2, 1… À vous de jouer !
Ce quiz est proposé par notre rédaction et également à retrouver sur Santé par Ouest-France .
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