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04.11.2026 à 16:44

La constellation humaine derrière Gaia, le plus grand catalogue d’étoiles jamais réalisé

Angélique Barbier, Cheffe de projet du centre de traitement des données Gaia au CNES, Centre national d’études spatiales (CNES)
À l’heure du tout-numérique, on pourrait croire que produire un catalogue de plus de deux milliards d’étoiles à partir de données satellitaires d’un télescope en orbite n’est qu’une simple prouesse algorithmique et informatique.
Texte intégral (2346 mots)
Vue d’artiste du satellite Gaia. ©ESA/DUCROS David, 2013, CC BY-SA

À l’heure du tout numérique, on pourrait croire que produire un catalogue de plus de deux milliards d’étoiles à partir de données satellitaires d’un télescope en orbite n’est qu’une simple prouesse algorithmique et informatique.

Pourtant, avant d’être artificielle, cette réalisation s’appuie avant tout sur l’intelligence profondément collective. Elle offre à un groupe de 430 personnes la capacité à faire converger leurs compétences, leurs cultures et leurs visions dans un but commun : Gaia, la mission de l’Agence spatiale européenne. C’est elle qui change alors un travail quotidien en une aventure humaine extraordinaire.


Gaia est une mission de l’Agence spatiale européenne (ESA) dont l’objectif est de produire le plus grand catalogue d’étoiles jamais réalisé : plus de 2 milliards de sources, mesurées avec une précision inédite en astronomie. Ces données permettent de cartographier notre galaxie, la Voie lactée, en trois dimensions. Entre le 25 juillet 2014 et le 15 janvier 2025, le satellite a réalisé 3 000 milliards d’observations.

Mais comment ce volume gigantesque de données brutes est-il transformé en un catalogue de données scientifiques de plusieurs téraoctets, exploitable par tous les astronomes, professionnels comme amateurs ?

image de notre galaxie
La Voie lactée, notre galaxie, telle qu’on pourrait la voir par la tranche si nous nous placions à l’extérieur, grâce au catalogue d’étoiles Gaia. ESA/Gaia/DPAC, Stefan Payne-Wardenaar, CC BY-SA

La réponse à cette question n’est pas (que) technique : le rouage essentiel à cette réalisation est en fait une chaîne humaine appelée le Data Processing & Analysis Consortium. Ce consortium est une communauté de 430 personnes de 24 nationalités différentes, majoritairement européennes. Riche culturellement, elle l’est aussi par la diversité des métiers qui rend le travail collectif possible : scientifiques, ingénieurs, développeurs ou encore coordinateurs.

La mission des petites mains de Gaia

Leur mission ne consiste pas uniquement à faire tourner des algorithmes sur des fermes de calcul dans les six data centers qui sont à leur service à Barcelone, à Cambridge, à Genève, à Madrid, à Toulouse et à Turin. Elle implique aussi la conception de chaînes de traitements complexes, la validation de chaque étape, des choix méthodologiques, la résolution de problèmes imprévus, l’ajustement des modèles ou encore la comparaison des résultats et la documentation des décisions.

L’intelligence collective de la mission Gaia repose sur une organisation solide du travail, le respect, par chaque membre, du code de conduite permettant une collaboration constructive et sereine et de choix technologiques communs déterminants, comme celui d’un langage informatique commun (en l’occurrence, Java).

Pour structurer ce travail, le consortium s’articule autour de six thématiques scientifiques majeures, chacune responsable d’une partie du catalogue. La répartition des responsabilités est décrite dans un accord multilatéral, signé par les principaux pays européens contributeurs. Cette structuration permet une répartition de l’effort selon les compétences et l’appétence de chacun, tout en assurant une cohérence globale. Trois de ces thématiques sont consacrées à l’interprétation des données instrumentales :

  • « Astrométrie », qui positionne les étoiles en trois dimensions et mesure leurs mouvements ;

  • « Photométrie », qui mesure l’intensité de la lumière provenant d’une étoile pour déterminer sa luminosité, sa couleur et ses variations dans le temps ;

  • « Spectrométrie », qui décompose la lumière d’une étoile en spectre (répartition du flux lumineux en fonction de la longueur d’onde), afin d’identifier sa composition chimique et de mesurer sa vitesse radiale.

Les trois autres thématiques relèvent de la déclinaison scientifique des informations issues des trois précédentes :

Chaque groupe travaille de manière autonome au quotidien, mais jamais de manière isolée. Ces six thématiques fabriquent les pièces d’un même jeu de construction : chacune apporte ses briques, et leur assemblage donne naissance à l’objet unique qu’est le catalogue Gaia.

La réalisation finale nécessite des échanges constants, que ce soit autour de réunions techniques ou à travers des validations croisées. Cette synergie est assurée grâce à une équipe de coordination, au travers d’outils informatiques collaboratifs, mais aussi par des rendez-vous réguliers virtuels ou en présentiel. Les échanges sont quotidiens au sein d’un même groupe scientifique, au minimum mensuels entre les responsables de chaque équipe lors du comité exécutif.

Chaque année, cette coopération prend une dimension très concrète lors de la réunion annuelle du consortium. Pendant plusieurs jours, chercheurs, ingénieurs et développeurs venus de toute l’Europe confrontent leurs résultats, débattent des choix scientifiques et préparent ensemble les prochaines étapes de la mission. Au-delà des sessions de travail, ces rencontres sont aussi l’occasion de célébrer les étapes franchies et de renforcer leurs liens autour de moments conviviaux. Elles entretiennent un fort sentiment d’appartenance qui constitue l’une des forces du consortium de Gaia.

Une réunion annuelle du consortium de Data Processing and Analysis, ici à Cambridge, en Angleterre, en 2025. ESA/Gaia/DPAC, photographie prise par Amanda Smith, University of Cambridge, Fourni par l'auteur

Au-delà de la prouesse technique, cette œuvre collective est reconnue par plusieurs distinctions internationales d’experts, qui saluent non seulement la qualité scientifique du travail accompli, mais aussi la force du modèle collaboratif qui l’a rendu possible : en 2023 avec le prix Berkeley de l’American Astronomical Society et en 2026 avec les Lauriers de la réalisation d’équipe de l’International Academy of Astronautics.

Les avancées permises par Gaia en astronomie

Si les découvertes scientifiques réalisées à partir des premières éditions du catalogue, par exemple la découverte du système binaire Gaia BH3, composé d’un trou noir et d’une étoile, visible dans la constellation de l’Aigle, sont souvent médiatisées, la reconnaissance médiatique des bâtisseurs de cette base de données astronomiques reste plus exceptionnelle.

Pourtant, ce travail constitue l’un des socles de l’astronomie moderne.

Les applications scientifiques, qui remettent totalement en question l’histoire de la formation de la Voie lactée ou nos hypothèses, vont des objets du système solaire aux exoplanètes, galaxies extérieures et phénomènes gravitationnels, en passant par l’un de ses objectifs majeurs : la structure, la genèse et l’évolution de notre galaxie et de ses différentes composantes, sur plusieurs dizaines de millions d’années.


À lire aussi : Courbure de l’espace-temps et trous noirs : la mission Gaia à la poursuite de mirages gravitationnels



À lire aussi : La Voie lactée a-t-elle perdu les trois quarts de sa masse ?


Aujourd’hui, les astronomes du monde entier utilisent les résultats de Gaia librement, et on dénombre plus de 10000 articles publiés dans les revues spécialisées, faisant de Gaia la mission spatiale la plus productive de l’ESA en nombre de publications annuelles, avec une moyenne supérieure à 2000 articles.

Gaia est aussi une source d’inspiration pour les futures missions d’exploration de l’Univers comme le chasseur d’exoplanètes PLATO.

Dans un monde où l’on célèbre surtout les résultats immédiats, Gaia montre que la connaissance repose aussi sur l’engagement de femmes et d’hommes passionnés qui font parler les instruments, transforment les données en savoir, et le savoir en héritage pour de nombreuses générations futures.


Pour les lecteurs intéressés, la quatrième version du catalogue sera publique et accessible en ligne à partir du 2 décembre 2026.

The Conversation

Angélique Barbier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.11.2026 à 16:42

Trump et Truth Social : parole publique, intérêts privés

Paul Oudin, Assistant Professor of Law, ESSEC
Le président des États-Unis peut-il vendre sa parole en priorité à des intérêts privés ? La réponse est d’autant plus difficile à apporter que les institutions qui pourraient en juger ont moins de pouvoir qu’avant.
Texte intégral (1881 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis l’été 2026, des investisseurs paient jusqu’à 100 000 dollars par mois pour recevoir les publications de Donald Trump quelques millisecondes avant le reste du monde.

  • Certains juristes y voient un délit d’initiés, voire de la corruption.

  • Cette affaire montre surtout comment l’État de droit peut s’effriter sans qu’aucune règle ne soit ouvertement violée.


Mi-juillet 2026, Trump Media & Technology Group, la maison mère du réseau Truth Social dont le président états-unien Donald Trump est l’actionnaire principal, annonçait « Truth API », un flux de données payant qui livre « en quelques millisecondes » les publications des dix comptes les plus suivis de la plateforme, dont ceux du président et de la Maison-Blanche, moyennant 60 000 à 100 000 dollars (de 53 349 à 88 900 euros) par mois.

Pourquoi un tel prix pour un avantage si éphémère ? Le 7 avril 2026, l’annonce par le président, sur Truth Social, d’une trêve de deux semaines avec l’Iran faisait chuter, dès le lendemain, le prix du baril de brut américain de plus de 16 % en une seule séance. Quelques millisecondes d’avance suffisent aux traders à « haute fréquence » pour acheter ou vendre les titres concernés avant que l’annonce n’influence les prix.


À lire aussi : Les nouvelles technologies bouleversent le secteur de la finance


Les critiques ont été immédiates. Les sénateurs démocrates Elizabeth Warren et Adam Schiff ont demandé à la SEC, le gendarme boursier américain, d’ouvrir une enquête sur ce que l’économiste Gian Luca Clementi a qualifié de « délit d’initié par définition ». Cinquante-trois anciens procureurs et agents fédéraux ont, par ailleurs, déposé un mémoire en ce sens devant le tribunal fédéral de New York. L’entreprise a rétorqué que ses clients ne reçoivent que des « données publiquement disponibles », reprochant ironiquement à ses détracteurs d’avoir « inventé une nouvelle théorie du délit d’initié ».

Truth API est-elle illégale ? La réponse est loin d’être acquise, et c’est ce qui rend l’affaire révélatrice : lorsque la règle est incertaine, son application dépend de ceux qui sont appelés à l’interpréter.

Les ambiguïtés juridiques

En droit américain, ni le délit d’initiés ni la transmission illicite d’une information (le « tipping ») ne sont définis par la loi. La répression repose sur une disposition générale interdisant la fraude boursière, à partir de laquelle les tribunaux ont bâti une jurisprudence complexe. Dans Dirks v. SEC, en 1983, la Cour suprême jugeait ainsi que l’initié qui transmet une information confidentielle engage sa responsabilité s’il en retire un avantage personnel, tandis que celui qui l’exploite ne commet un délit d’initié que s’il savait, ou avait dû savoir, que la transmission était fautive.

Parmi les « théories » jurisprudentielles qui gouvernent cette prohibition, la plus pertinente pour Truth API est celle du « détournement » (misappropriation), consacrée en 1997 dans United States v. O’Hagan : commet une fraude celui qui utilise en bourse une information confidentielle en violation d’un devoir envers sa source. Le STOCK Act de 2012 précise que tout membre de l’exécutif, président inclus, est tenu d’un « devoir de confiance » envers le gouvernement et les citoyens pour les informations non publiques qu’il tient de ses fonctions.

Il est dès lors tentant de voir dans Truth API une divulgation illicite d’information. Le président connaît à l’avance ses propres décisions, les rend publiques via une plate-forme qui en vend l’accès prioritaire, et les revenus remontent à une société dont il est l’actionnaire principal. Renée Jones, professeure de droit à Boston College et ancienne directrice d’une division de la SEC, estime ainsi qu’en vendant ses publications en avance, le président viole ce devoir.

La théorie du détournement a néanmoins une faille, que Renée Jones elle-même anticipe : elle suppose une tromperie. Dans O’Hagan, la Cour suprême précise que la fraude consiste à « feindre la fidélité » envers la source : la transparence envers celle-ci exclut la responsabilité. Dès lors que Donald Trump est l’auteur de la décision, choisit le moment et le canal de sa publication, et que le dispositif commercial est public, la fraude peut être difficile à prouver. D’où une incertitude qu’il revient aux institutions de trancher.

L’érosion des institutions

Dans un monde idéal, l’autorité appelée à interpréter le droit déciderait à l’abri de l’influence du principal concerné. Plusieurs évolutions sous l’administration Trump ont toutefois fragilisé cette indépendance. Un cadre de Wall Street, cité anonymement sur la chaîne PBS, affirmait ainsi que, « sous n’importe quelle autre administration, le [cas Truth API] serait considéré comme criminel ». Comment l’expliquer ?

Deux institutions peuvent poursuivre ce type d’infraction, l’une au pénal, l’autre au civil. La première est le ministère de la Justice, dirigé par Todd Blanche, ancien avocat personnel de Donald Trump et placé sous son autorité. La doctrine du ministère exclut, depuis plusieurs décennies, toute poursuite d’un président en exercice. Depuis l’arrêt Trump v. United States de 2024, rendu par six juges nommés par des républicains contre trois nommés par des démocrates et vivement critiqués par le professeur de droit Richard Lempert, le président bénéficie par ailleurs d’une immunité pénale au moins présumée pour ses actes officiels. Il est donc acquis que Donald Trump ne sera pas poursuivi par le parquet américain.

Un délitement progressif

La seconde est la SEC, conçue par le Congrès comme une autorité indépendante : cinq commissaires nommés pour cinq ans, dont trois au plus du même parti. Cette architecture s’est délitée en moins de deux ans. Son président, Paul Atkins, a été nommé par Donald Trump en avril 2025. Le 29 juin 2026, la Cour suprême a jugé dans Trump v. Slaughter (là encore par six voix républicaines contre trois démocrates, elle aussi critiquée) que protéger les membres d’agences indépendantes comme la FTC contre la révocation sans motif violait la séparation des pouvoirs, renversant un précédent vieux de près d’un siècle.

Arte, 2026.

Depuis le 2 octobre 2026, la SEC ne compte plus que deux membres sur cinq, tous deux républicains. Deux jours plus tôt, sans consultation publique, elle avait modifié sa règle de quorum pour qu’un commissaire seul puisse, dans certains cas, décider au nom de l’institution. Saisie en juillet par les sénateurs, la SEC a accusé réception et s’est abstenue de tout commentaire.

Plutôt qu’une attaque frontale contre les institutions, ce phénomène correspond à ce que la politologue Nancy Bermeo appelle l’« agrandissement de l’exécutif » : l’affaiblissement progressif, par des moyens légaux, des institutions qui contrôlent le pouvoir. Aziz Huq et Tom Ginsburg, professeurs de droit, parlent de « régression constitutionnelle », tandis que les politologues Steven Levitsky et Daniel Ziblatt voient dans la capture des régulateurs, des procureurs et des juges, la première étape par laquelle un dirigeant élu transforme le système de l’intérieur.

L’affaire Truth API illustre ce mécanisme. Chaque étape, prise isolément, est défendable : un président nomme le chef d’une agence, la Cour suprême tranche une question de séparation des pouvoirs, une commission ajuste son règlement intérieur, une entreprise commercialise un flux de données. Mais leur somme produit une situation où la question « est-ce illégal ? » n’a plus de réponse pratique, parce que plus personne n’est en position de la poser. L’enjeu dépasse le prix payé par quelques investisseurs pour quelques millisecondes d’avance : il est de savoir ce que vaut une règle lorsque plus personne n’a le pouvoir, ou la volonté, de la faire respecter.

The Conversation

Paul Oudin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.11.2026 à 16:41

Harcèlement scolaire : les livres pour enfants apprennent-ils aux témoins à appeler à l’aide ?

Lise Lemoine, Maître de conférences en psychologie du développement, Université Rennes 2
Maud Besançon, Professeur des universités en psychologie différentielle, Université Rennes 2
Si les livres de jeunesse décrivent assez fidèlement le phénomène du harcèlement scolaire, aident-ils pour autant à identifier des pistes de prévention ?
Texte intégral (1740 mots)

L’ESSENTIEL

  • Ce jeudi 5 novembre 2026, les écoles se mobilisent contre le harcèlement scolaire.

  • Pour aborder le sujet avec des enfants, on peut passer par la lecture de fictions.

  • Une analyse de 78 livres francophones invite à interroger le rôle qu’ils peuvent jouer en matière de prévention.


Comme chaque année, le premier jeudi après les vacances de la Toussaint est consacré en France à la journée nationale de lutte contre le harcèlement à l’école. Le harcèlement scolaire désigne des violences intentionnelles et répétées d’un ou plusieurs élèves envers un ou une de leurs camarades, dans un rapport de force déséquilibré. Il toucherait de 3 % à 20 % des élèves selon les enquêtes. En France, c’est un délit depuis 2022, et le programme pHARe, mis en place en 2021 pour prévenir ces violences, est obligatoire depuis la rentrée 2023 dans tous les établissements, de la maternelle au lycée.

Le témoin, acteur décisif, reste pourtant dans l’ombre. Des témoins sont présents dans 85 % des situations de harcèlement, et leur attitude peut faire cesser les violences ou les entretenir. Or, moins d’un sur quatre en parle à un adulte, alors que c’est le moyen le plus efficace d’y mettre fin.

Les livres pour enfants, qu’enseignants et parents utilisent volontiers pour aborder les sujets difficiles, peuvent-ils alors les inciter à lancer l’alerte ? Oui, mais sans doute pas à eux seuls. Lus et discutés avec un adulte, ils deviennent en revanche de vrais supports de prévention.

Les 78 livres analysés

Nous avons recensé tous les livres de jeunesse (albums et courts romans) en français sur le harcèlement scolaire destinés aux 3-11 ans, de la maternelle à la sixième, parus jusqu’à fin 2023. Ils sont 78, dont plus de la moitié publiés ou réédités entre 2019 et 2023. Dans 55 d’entre eux, des témoins assistent au harcèlement.

Dans l’ensemble, ces livres sont plutôt fidèles à ce que décrit la recherche. On y retrouve surtout des insultes, surnoms et moqueries (69 livres) et des violences physiques (50 livres). Les victimes y essaient toutes sortes de stratégies, et pleurer y apparaît comme une réaction normale, dont il n’y a pas à avoir honte.


À lire aussi : Violences scolaires : où le harcèlement commence‑t‑il ?


Chez les témoins, le soutien à la victime domine, avec 49,4 % des 694 passages décrivant leurs réactions, contre 35,9 % pour le soutien au harceleur et 14,7 % pour l’inaction. Surtout, les témoins complices ou passifs au début changent généralement de position à la fin de l’histoire.

Quand un témoin alerte un adulte, le plus souvent l’enseignant, le harcèlement cesse ; dans cinq livres, l’adulte le félicite d’avoir parlé. Certains récits montrent même qu’on peut témoigner autrement qu’à l’oral : par écrit, ou avec une photo prise sur un téléphone. Les adultes de l’école y ont d’ailleurs des réactions adaptées : dans 24 des 33 livres qui montrent leur réaction, ils soutiennent la victime et cherchent à faire cesser le harcèlement, certains rappelant même qu’il est interdit par la loi.

Des témoins qui alertent rarement les adultes

Seuls 14 des 55 livres incluant des témoins montrent des personnages qui préviennent un adulte ; parmi les 22 livres avec témoins parus depuis 2020, ils ne sont que 7. Malgré la mobilisation des pouvoirs publics (pHARe, loi de 2022), l’évolution reste donc timide : le constat diffère peu de celui dressé il y a quinze ans ou plus sur des livres anglophones.

Les autres réactions des témoins sont présentées de façon ambiguë. Ceux qui encouragent le harceleur, le plus souvent en riant, ne sont presque jamais sanctionnés : un seul des 26 livres concernés montre un enseignant les reprendre, les adultes étant absents ou ne voyant rien. Ne rien faire n’a pas davantage de conséquences : l’inaction n’arrête jamais le harcèlement, ne l’aggrave pas non plus, et presque personne ne la remarque ni ne la sanctionne, même si le témoin s’en veut souvent. Aux yeux du lecteur, elle peut ainsi apparaître comme une option sans risque.

Les témoins qui soutiennent la victime, par des mots ou des gestes, ne s’en trouvent ni récompensés ni pénalisés dans 22 livres sur 29, et leur aide ne stoppe pas le harcèlement dans 23 d’entre eux. Quand ils interpellent le harceleur sans rien subir, c’est surtout parce qu’ils sont plus grands ou plus forts que lui ; dans 10 livres, ils sont au contraire rejetés, insultés, isolés, voire harcelés à leur tour, ce qui risque de décourager les lecteurs qui ne se sentent pas forts. Au bout du compte, on voit mal ce que l’on gagne à intervenir.

Les enjeux narratifs

Pour les victimes aussi, toutes les stratégies sont représentées, sans que l’on sache lesquelles fonctionnent. Ignorer le harceleur, stratégie réputée peu efficace, apparaît dans 19 livres. Et certaines fins sont discutables : la victime qui change d’école, le harcèlement qui s’éteint tout seul, ou une résolution « magique », impossible à transposer dans la vraie vie.

Ce décalage entre la recherche et les récits tient sans doute à des raisons narratives : un témoin qui alerte un adulte dès les premières pages, c’est une histoire qui s’arrête là. Les auteurs veulent avant tout captiver, et leurs livres ne sont ni des documentaires ni des guides de bonnes pratiques.

Le cyberharcèlement n’apparaît que dans 7 livres sur 78 (peut-être parce que le corpus vise les 3-11 ans), et le harcèlement indirect (rumeurs, manipulations) encore moins. Les conséquences scolaires restent discrètes : l’absentéisme ou le refus d’aller à l’école figure dans 23 livres, la baisse des résultats dans 2 seulement. Enfin, les récits montrent souvent des groupes de témoins sans expliquer que le nombre dilue le sentiment de responsabilité, et si beaucoup de témoins sont touchés par le sort de la victime, un seul livre en montre un qui se met réellement à sa place.

Lire, puis en parler ?

Ces livres restent utiles, à condition de ne pas les laisser « parler seuls ». Lus avec un enseignant, un parent ou un psychologue de l’éducation nationale, ils ouvrent le débat : quelles sont les stratégies qui marchent ? Lesquelles ne marchent pas ? Qu’aurais-tu fait à la place du personnage ? Un livre où l’enseignant ne voit rien peut servir à réfléchir aux moyens de l’alerter.

Pour une lecture en autonomie, ne vaut-il pas mieux choisir des histoires où la solution passe par un adulte ou l’institution ? Nos études montrent que mettre en scène dans ces fictions davantage de témoins qui alertent un adulte, et à ne plus présenter l’inaction comme neutre, contribuerait à la sensibilisation.


À lire aussi : Des livres de jeunesse pour parler de harcèlement scolaire


C’est l’objet de la suite de notre projet HELP (Harcèlement à l’école : littérature jeunesse pour en parler), mené avec une école élémentaire, un collège et la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) de Houilles. Nous avons d’abord conduit 50 entretiens avec des enfants de 8 à 12 ans autour de l’album Arsène et Marcelle me harcèlent, de Diariata N’Diaye et Ama, l’un des rares livres de notre corpus où une témoin alerte la maîtresse, qui la félicite.

Selon nos premiers résultats, la lecture permet aux enfants de mentionner le témoin comme acteur du harcèlement scolaire et de faire davantage de liens entre les caractéristiques du harcèlement et son caractère nuisible.

Nous avons ensuite interrogé 500 élèves, du CP à la sixième, à trois moments : avant toute intervention, après la lecture d’un album de notre corpus (Arsène et Marcelle me harcèlent en cycle 3, Le jour où je suis devenue plus méchante que le loup, d’Amélie Javaux, en cycle 2), puis après un court débat en classe. Les résultats, en cours d’analyse, diront si le livre change les représentations et s’il suffit, ou si c’est la discussion qui fait la différence.

The Conversation

Maud Besançon est membre de la FCPE et ces travaux ont été notamment permis par un financement "Sciences Participatives" de l'Université Rennes 2.

Lise Lemoine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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