25.07.2026 à 08:58
Les moines du punk : connaissez-vous la culture straight edge ?
Texte intégral (1762 mots)

Pas de drogue, pas d’alcool ; pour certains, pas de sexe, un régime végétalien, un mode de vie ascétique. Des restrictions choisies que l’on s’attendrait plus à trouver au sein d’une communauté monastique que dans les rangs d’une mouvance culturelle radicale. Et pourtant, celles et ceux qui les choisissent appartiennent à la mouvance punk.
Lors des concerts et autres événements liés à la communauté punk, on peut les reconnaître aux symboles en forme de X qu’ils apposent généralement sur le dos de leurs mains ou sur leurs vêtements. À l’origine, c’était sur la main des spectateurs mineurs que les organisateurs des concerts traçaient, à l’entrée des salles, une croix noire, pour signifier au personnel du bar qu’il ne fallait par leur servir à boire. Un signe de sobriété récupéré par certains adultes comme la marque d’une revendication.
Aux origines du mouvement
C’est le groupe de punk hardcore américain Minor Threat, au début des années 1980, qui commence à diffuser dans plusieurs morceaux l’idée d’une abstinence libératrice :
« Je ne bois pas/je ne fume pas/je ne baise pas/mais au moins je peux penser, putain. » (Minor Threat, « Out of Step », 1983).
Les années 1960 et 1970 ont vu leurs mouvements contre-culturels revendiquer une émancipation par le libre usage des drogues et la révolution sexuelle. Or l’utopie psychédélique s’est soldée par plusieurs échecs tragiques : les décès successifs des stars des sixties Brian Jones, Janis Joplin, Jim Morrison et Jimi Hendrix, tous liés à l’usage excessif de drogue et d’alcool, ou l’exemple de la déchéance prématurée de Syd Barrett, premier leader des Pink Floyd rendu incapable de jouer par sa surconsommation de LSD, signent l’échec du mouvement hippie et de l’idéal d’une révolution spirituelle portée par la consommation de substances.
Le punk, né en partie de la suite de ces désillusions au cœur des années 1970, rencontre le même problème, comme en atteste le cas tristement célèbre de Sid Vicious, bassiste des Sex Pistols, mort d’overdose à 21 ans. Alors que les décès précoces et les vies brisées par la trop forte présence des addictions dans le mouvement punk s’accumulent, une pensée critique de la place de la drogue dans les milieux underground commence à se former.
Entre anticonformisme et self-care radical
Parallèlement, le constat de l’inefficacité politique de ces mouvements de jeunesse est entériné par le durcissement libéral du tournant politique des années 1980. Certains des groupes punks les plus politisés réalisent que la révolution des mœurs de la fin des années 1960 n’a donné aucun mouvement d’ampleur. Génération après génération, la jeunesse se révolte via la drogue et le sexe, sans qu’aucun changement social n’en résulte. Le discours change : pour une partie de la scène punk, le sexe, l’alcool et la drogue ne sont plus vus comme des espaces de liberté, mais comme des outils de contrôle qui distraient les individus et les endorment politiquement, en plus de les détruire physiquement.
« Je ne suis pas défoncé/Comme Johnny le hippie/Je suis clean/Et je veux prendre sa place. » (The Modern Lovers, « I’m Straight », 1976).
On juge également que la libération sexuelle portée entre autres par les mouvements hippies n’a pas eu l’effet escompté : davantage qu’un élément libérateur, le sexe serait devenu un produit capitaliste largement instrumentalisé par la publicité, sans parler des nombreuses dérives sexuelles qui ont suivi le summer of love et de la violence des années sida.
« Juste parce qu’ils le font dans les films/ça ne veut pas dire que c’est cool/Ce sont seulement des morceaux de plastique/Des mensonges projetés sur le mur. » (The Vibrators, « Keep it clean », 1977).
Dans ce contexte, les modes de vie ascétiques, traditionnellement rattachés à un imaginaire puritain, voire carrément religieux, prennent une valeur contestataire et anticonformiste qui paraissait jusqu’alors insoupçonnée.
« La bouteille en main comme tout le monde/Tu continues de le faire même si tu sais que c’est nul/Mais c’est la norme alors tu te sens fort […]/S’il faut boire pour être accepté/Je préfère rester conscient et être rejeté. » (Uniform Choice, « No Thanks », 1986).
S’abstenir pour mieux agir : une idée qui fait date
Pourtant, l’association entre mode de vie ascétique et force contestataire ne date pas d’hier. Platon énonçait déjà que l’efficacité politique d’un individu était lié à sa tempérance vis-à-vis des plaisirs, et du sexe en particulier. Plus tard, la pensée marxiste a souvent elle aussi mis les plaisirs individuels au second plan ; bien que défendant généralement la liberté sexuelle, l’idéologie communiste a volontiers prôné le remplacement de l’amour-sexuel par l’amour-camaraderie, encensant les modes de vies ascétiques à travers l’idéologie de l’homme nouveau.
Les anarchistes ont régulièrement exprimé des idées similaires, et notamment Proudhon qui voit dans l’acte sexuel une perte de liberté. Les cercles anarchistes se mobilisent également très tôt contre l’alcool, considéré comme une substance contrôlante enrayant l’élan révolutionnaire.
De grandes figures révolutionnaires et historiques, telles que Robespierre ou Louise Michel incarnent dans l’imaginaire collectif une individualité dévouée à la révolte, a priori chaste et peu ou pas portée sur les excès.
On retrouve aussi cette vision dans les arts : Victor Hugo, en littérature, représentera des chefs révolutionnaires systématiquement sobres et sexuellement inactifs. En bref, les appels à un ascétisme choisi et politisé sont bien antérieurs au groupe de punk Minor Threat, et plus ancré dans nos traditions de pensée qu’il n’y paraît.
Une invitation à la réflexion
Bien que l’idée s’ancre efficacement dans une recherche de sobriété anticapitaliste largement présente dans les milieux punks, elle ne fait pas l’unanimité au sein de ces derniers. D’autant plus que comme souvent avec les scènes underground, le mouvement connaît vite des divisions et voit émerger des branches alternatives parfois vivement critiquées.
Néanmoins cette culture continue de faire son chemin, bien qu’un peu moins développée en France. L’introduction du véganisme dans la culture straight edge à partir des années 90 montre que le mouvement évolue avec des préoccupations politiques de son temps tout en se reconnectant avec d’anciennes tendances anarchistes – certains de ces derniers défendaient déjà les droits des animaux au XIXe siècle.
À l’heure où les médias réactionnaires s’effarent régulièrement du désintérêt grandissant de la génération Z pour la fête ou le sexe,la culture straight edge gagne toujours à être connue, et pourquoi pas à alimenter nos réflexions, qu’elles soient militantes ou personnelles.
Loup Belliard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.07.2026 à 08:56
Incendies : développer un « drone-avion » pour détecter les gaz toxiques dans les panaches de fumée
Texte intégral (2369 mots)
L’essentiel
Les nuages de fumée générés par les incendies peuvent présenter une toxicité immédiate et sur le long terme.
Aujourd’hui, ces toxicités sont évaluées par des prélèvements au sol et la position des retombées par des modélisations du panache de fumée.
Pour accompagner les secours, et leur permettre de prendre rapidement la décision d’évacuer ou non, les chercheurs développent un drone de longue endurance qui permettra d’analyser en temps réel les gaz et les particules des incendies, en s’appuyant sur l’expertise de terrain des sapeurs-pompiers.
À Rouen, le 26 septembre 2019, une usine de produits chimiques de la société Lubrizol classée Seveso seuil haut (« à haut risque ») a pris feu. Cet énorme incendie a généré un énorme panache noir qui s’est étendu sur plusieurs dizaines de kilomètres, et touché également des entrepôts de Normandie Logistique. Dans le cadre de la gestion de l’accident, différentes mesures ont été prises pour la protection de la population : confinement, fermetures d’écoles, suspension de certaines activités agricoles, etc.
Cet incendie a déclenché une prise de conscience collective sur la dangerosité des fumées d’incendie et a mis en évidence la nécessité, pour les sapeurs-pompiers, d’adapter leurs doctrines d’intervention et de se doter de moyens de détection complémentaires afin de réaliser des mesures de toxicité de ces fumées.
Les services d’incendie et de secours disposent d’équipes spécialisées en risques chimiques et de moyens pour mesurer les principaux polluants générés par les feux (mesure de tailles et de la quantité des microparticules, mesures de gaz tels que le dioxyde d’azote (NO2), dioxyde de carbone (CO2), le dioxyde de soufre (SO2), le chlorure d’hydrogène anhydre (HCl), l’acide fluorhydrique (HF), le chlorure d’hydrogène anhydre (HCl) entre autres).
Mais ces relevés se font actuellement au niveau du sol, une fois que le panache de fumée retombe, souvent à une distance importante de l’incendie, après refroidissement ou en raison d’une inversion thermique météorologique. Le directeur des opérations de secours s’appuie également sur l’expertise de ces équipes spécialisées en risques chimiques afin de déterminer les mesures à mettre en œuvre pour assurer la protection immédiate de la population.
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Ces relevés sont complétés par des modélisations des panaches, réalisées par les équipes de l’Institut National de l’environnement industriel et des risques (INERIS), pour évaluer la localisation des dépôts et leurs concentrations théoriques dans le cadre du suivi des conséquences post-accidentelles de l’évènement.
En d’autres termes, on manque aujourd’hui de moyens pour faire des relevés géolocalisés de différentes molécules toxiques et de particules avant leur retombée au sol. C’est pourquoi nous travaillons sur une solution qui permette de faire des relevés systématiques et automatiques durant la durée d’un incendie, au sein du panache, avant que les fumées ne retombent. Pour mieux comprendre les contraintes sur le terrain et tester les prototypes, nous travaillons directement avec le service d’incendie et de sécurité des sapeurs-pompiers du Bas-Rhin (SIS 67).
Une analyse immédiate de la toxicité de l’air grâce à des drones
Pour essayer de mesurer les polluants chimiques des fumées avant leur retombée, plusieurs projets de recherches utilisent des approches innovantes grâce à des flottes de drones, très souvent des multirotors, pour mesurer et cartographier la pollution atmosphérique.
Dans ces recherches, les drones de la flotte peuvent être coordonnés par la méthode d’apprentissage par renforcement coopératif, ce qui permet de produire des cartes de panache fiables. L’autonomie des drones multirotors est souvent limitée à 20 à 30 minutes avec leur charge utile de capteurs embarqués.
Avec mon équipe et nos collaborateurs du Projet INTERREG HEDRAF, nous cherchons à aller plus loin en développant un drone à voilure fixe de type avion avec une capacité de décollage et atterrissage vertical en nous appuyant sur le développement d’un premier drone (STORK MK.II) lors sur projet INTERREG ELCOD. En d’autres termes, notre drone pourra décoller verticalement comme un multicoptère, puis se déplacer comme un avion pour couvrir plus de distance et consommer moins d’énergie. Il permettra de cartographier la toxicité des fumées en temps réel.
Ce drone sera basé sur une propulsion électrique hybride grâce à l’association d’une pile à hydrogène, de batteries et de cellules solaires, ce qui doit permettre une autonomie de cinq heures. Nous travaillons à l’optimisation de ce système avec des algorithmes d’hybridation. Ceux-ci doivent permettre d’améliorer la durée de vie de la pile à combustible qui est sensible aux pics de courants, et optimiser le transfert énergétique des différentes sources d’énergie.
Les concentrations des polluants chimiques gazeux et des particules seront mesurées à l’aide de capteurs embarqués qui transmettent leurs résultats en temps réel aux forces de secours au sol. Ceux-ci pourront obtenir une analyse immédiate de la toxicité de l’air avant leur retombée au sol, ce qui leur permettra de décider s’il faut évacuer la population ou si le risque est maîtrisé.
Une question de trajectoire : suivre la bordure du panache
Ce drone à voilure fixe ne doit pas rentrer au milieu du panache pour faire les relevés chimiques car les concentrations en polluant sont souvent beaucoup trop élevées, ce qui risque de saturer les capteurs voire de les endommager définitivement.
Un des aspects du projet est donc de développer des algorithmes de pilotage automatique pour permettre au drone de suivre la bordure du panache pour y faire des relevés sans saturer les capteurs. L’idée est de travailler sur différents scénarios de vols pour permettre au drone de suivre le panache, d’en cartographier les polluants pour dresser une carte et évaluer les risques potentiels lors de leur retombée au sol.
À cette étape, nous utilisons la concentration en particules mesurées par un capteur optique de particules fines pour évaluer et ajuster en temps réel la trajectoire du drone. En effet, les capteurs électrochimiques utilisés ne permettent pas d’ajuster cette trajectoire en temps réel. Du fait de leurs temps de réponse très lents (quelques dizaines de secondes).
Prélèvements en vol et analyse immédiate dans le véhicule spécialisé des sapeurs-pompiers
Le drone pourra également prélever un échantillon d’air grâce à un préleveur composé d’un solide adsorbant qui retient les gaz capturés à sa surface.
Cet échantillon sera ensuite ramené par le drone vers un laboratoire mobile au sol, potentiellement un véhicule des sapeurs-pompiers pour obtenir une analyse directe et très précise des polluants.
Une de nos expertises est de développer des outils d’analyse miniaturisés et portables prêts à l’emploi. Ces instruments sont très sensibles, automatisés et pilotables à distance par un expert.
En parallèle, nous développons une électronique qui sera embarquée sur le drone afin d’intégrer des capteurs de particules de 2,5 micromètres et 10 micromètres ainsi que des capteurs électrochimiques pour analyser et géolocaliser les fumées en vol en temps réel.
Intégration de cellules solaires organiques dans les ailes
Afin de prolonger l’autonomie de vol du drone, celui-ci sera équipé de cellules solaires fabriquées à partir de matériaux organiques souples (plastique). La particularité des cellules solaires organiques réside dans le fait qu’elles sont extrêmement fines, légères et souples, tout en étant recyclables à 99 %. De plus, les modules peuvent présenter pratiquement n’importe quelle forme. Même si leur rendement est pour l’instant encore inférieur à celui des cellules solaires à base de silicium, leur souplesse et la liberté de conception qu’elles offrent permettent de les installer plus facilement sur la quasi-totalité de la surface de l’aile et devraient permettre de prolonger la durée de vol en croisière de 15 à 20 %, ce qui correspond à presque une heure supplémentaire pour un vol de cinq heures en cas de conditions météo favorables !
Pour cela, nous développons un processus de moulage qui permettra d’intégrer directement les cellules photovoltaïques organiques aux ailes conçues en matériaux composites biosourcés (à base de fibre de lin et de résine recyclable) associés à des fibres de carbones pour améliorer les propriétés mécaniques des ailes de l’avion.
Un grand merci au soutien du SIS67 et de l’équipe du Lieutenant-Colonel Patrice PETIT.
L'équipe de Renaud Kiefer reçoit des financements de INTERREG Rhin Supérieur pour ce projet en cours
24.07.2026 à 11:51
Le prix du bœuf explose aux États-Unis et le pire pourrait être à venir
Texte intégral (1729 mots)

Le marché nord-américain du bœuf fonctionne comme un seul et même écosystème : les bovins traversent plusieurs fois les frontières avant d’arriver dans les assiettes. Les tensions commerciales voulues par Donald Trump, combinées à une crise sanitaire dans les élevages, menacent cet équilibre et risquent de renchérir encore la viande.
C’est la saison des barbecues mais de nombreux Américains renoncent au bœuf du fait de l’envolée des prix. Ces derniers, qui ne cessent de grimper depuis le début de l’année 2025, subissent une nouvelle pression. En cause, la propagation de la lucilie bouchère, un parasite qui a frappé les élevages au Mexique avant d’atteindre les États-Unis. Or, le cheptel bovin américain était déjà tombé à son plus bas niveau depuis les années 1950, notamment en raison de la sécheresse.
À ces tensions s’ajoutent des incertitudes commerciales. À la veille des discussions des 16 et 17 juin 2026 entre les négociateurs américains et mexicains sur l’accord de libre-échange nord-américain, le président Donald Trump avait averti que Washington pourrait ne pas reconduire cet accord, négocié durant son premier mandat, voire s’en retirer complètement. (NDT : Les États-Unis et le Mexique ont entamé le 21 juillet un troisième cycle de négociations pour réviser l’accord de libre-échange nord-américain, sans la participation du Canada. Ces discussions interviennent après la décision de l’administration Trump de ne pas prolonger automatiquement l’accord, ouvrant une période de dix ans au terme de laquelle il expirera faute de nouvel accord.)
En tant qu’économistes spécialisés dans le commerce international et les filières d’élevage, nous étudions depuis longtemps la profonde intégration des marchés nord-américains du bétail et notamment du bœuf. Cette intégration façonne la production, les prix et les échanges d’animaux vivants comme de viande entre le Canada, le Mexique et les États-Unis. Or, le bœuf étant à la fois l’un des principaux produits agricoles importés et exportés par les États-Unis, le secteur est particulièrement exposé à toute remise en cause de l’accord commercial actuel. À titre d’exemple, le prix du bœuf haché a augmenté de plus de 20 % depuis janvier 2025.
L’incertitude commerciale actuelle, qui reflète l’approche plus fragmentée et bilatérale de Donald Trump en matière de négociations, ne pouvait pas survenir à un pire moment pour des consommateurs déjà éprouvés par l’inflation. Les turbulences croissantes sur le marché nord-américain du bœuf risquent d’accentuer encore les tensions sur l’offre et de faire grimper davantage les prix.
Un marché étroitement intégré
Les échanges de bétail et de viande entre les États-Unis, le Canada et le Mexique ont été structurés à partir de 1994 par l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). En 2020, Donald Trump l’a remplacé par l’Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC, ou USMCA). Contrairement à l’Alena, ce nouvel accord doit être réexaminé tous les six ans par les trois pays et comporte une clause d’extinction au bout de seize ans. Le bœuf, comme les autres produits couverts par l’accord, a été exempté des droits de douane imposés par Donald Trump à ses partenaires commerciaux en 2025.
En théorie, les trois pays devaient décider avant le 1er juillet 2026 s’ils prolongeaient l’accord pour seize années supplémentaires ou s’ils le laissaient entrer dans une phase de réexamens annuels jusqu’à son expiration définitive en 2036. Mais le Canada, dont les relations avec Donald Trump sont particulièrement tendues, reste pour l’instant à l’écart des négociations. Les discussions se déroulent donc uniquement entre les États-Unis et le Mexique, qui abordent désormais les questions agricoles, le secteur du bœuf figurant parmi les dossiers les plus sensibles.
Les prix du bœuf, les décisions de production et l’approvisionnement sont étroitement liés entre les trois pays, au point de former un véritable marché nord-américain unique. Les bovins et les produits issus du bœuf circulent facilement d’un côté à l’autre des frontières grâce à la baisse des droits de douane et à l’harmonisation des réglementations instaurées par les accords commerciaux de 1994 et de 2020.
Les États-Unis importent du Mexique de jeunes bovins destinés à l’engraissement avant abattage, ainsi que du Canada des animaux déjà prêts à être abattus, qui alimentent ensuite les abattoirs américains. En sens inverse, les États-Unis exportent vers le Mexique de la viande bovine et des bovins prêts à l’abattage afin de répondre à la demande des consommateurs mexicains.
Cette intégration est également essentielle pour garantir l’approvisionnement américain. En 2024, les États-Unis ont importé presque exclusivement du Canada et du Mexique environ 2,1 millions de bovins, pour une valeur supérieure à 3 milliards de dollars. Ce volume peut paraître modeste au regard des quelque 32 millions de bovins abattus cette année-là aux États-Unis, mais ces flux réguliers en provenance des deux pays voisins contribuent à stabiliser l’offre et à limiter les fluctuations des prix.
L’importance de cette relation commerciale est apparue au grand jour en 2025, lorsque les importations de bovins vivants ont chuté de plus de 50 %. Cette baisse s’est poursuivie en 2026 : les importations de jeunes bovins en provenance du Mexique se sont effondrées de plus de 80 % à la suite de l’épidémie de lucilie bouchère. Le parasite a désormais été détecté chez des bovins dans le sud du Texas et au Nouveau-Mexique, poussant le Canada à interdire les importations de bovins vivants en provenance de ces régions.
Un secteur stratégique en première ligne
Les négociations commerciales actuelles ne portent pas uniquement sur le bœuf, ni même sur l’agriculture. Elles concernent aussi les règles d’origine des produits, les normes sociales et environnementales, l’e-commerce ou encore les dispositions relatives aux investissements, autant d’éléments qui structurent les chaînes d’approvisionnement nord-américaines. Les négociateurs américains y défendent en parallèle l’approche plus protectionniste et transactionnelle de l’administration Trump.
Le secteur du bœuf figure toutefois parmi les plus exposés en cas d’échec des négociations. En 2025, le Mexique était le troisième marché d’exportation du bœuf américain, avec plus de 1,3 milliard de dollars d’achats, tandis que le Canada occupait la quatrième place avec 874 millions de dollars. À l’inverse, le Canada et le Mexique étaient les deuxième et troisième fournisseurs de viande bovine des États-Unis, pour une valeur cumulée dépassant 5 milliards de dollars.
Malgré les menaces de Donald Trump, les États-Unis auraient beaucoup à perdre s’ils se retiraient totalement de l’accord conclu en 2020. Après que la Cour suprême a invalidé, plus tôt cette année, une grande partie des droits de douane d’urgence imposés par le président, son administration a tout intérêt à préserver les autres leviers dont elle dispose dans les négociations commerciales. Par ailleurs, les organisations agricoles américaines, qui constituent un soutien politique important de Donald Trump, font activement pression pour maintenir l’accord.
En cas de retrait des États-Unis, les échanges nord-américains reviendraient probablement au cadre plus général des règles de l’Organisation mondiale du commerce. Le Canada et le Mexique seraient alors libres d’imposer leurs propres droits de douane, ce qui augmenterait les coûts pour les éleveurs, les industriels de la filière et, au bout de la chaîne, pour les consommateurs.
Les deux partenaires commerciaux disposeraient également de davantage de latitude pour instaurer des barrières non tarifaires, comme des contrôles plus stricts, des formalités administratives supplémentaires ou encore des quotas sur les exportations américaines. Autant de mesures qui ralentiraient les échanges. Or, les bovins franchissent souvent plusieurs fois les frontières au cours de leur élevage et de leur transformation : même de faibles retards peuvent donc perturber toute la filière.
Le résultat serait probablement une chaîne d’approvisionnement moins efficace, une baisse des importations de bovins, un resserrement de l’offre aux États-Unis et, au final, une nouvelle hausse des prix. Certains éleveurs américains redoutent déjà un scénario comparable à celui vécu par les producteurs de soja, qui ont vu disparaître un marché d’exportation essentiel.
« Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des débouchés pour nos produits. Regardez ce qui est arrivé au soja lorsque la Chine a cessé d’en acheter », nous a ainsi confié un éleveur.
Andrew Muhammad a reçu des financements du département de l'Agriculture des États-Unis (USDA) pour mener des recherches sur les échanges commerciaux dans la filière bovine.
Charles Martinez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.