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02.04.2025 à 16:54

Turquie : une mobilisation colossale dans un contexte économique et politique dégradé

Gülçin Erdi, Directrice de recherche au CNRS, en affectation à l'Institut français d'études anatoliennes (IFEA) à Istanbul, Université de Tours
Pour comprendre le puissant mouvement de contestation actuel, il faut bien prendre en compte la situation politique, économique et sociale du pays.
Texte intégral (2007 mots)

L’arrestation du maire d’Istanbul, qui devait affronter Recep Tayyip Erdogan à la prochaine présidentielle, a mis le feu aux poudres en Turquie. Une large partie de la population est en effet excédée par le durcissement politique constant du pouvoir, qui se déploie sur fond de graves difficultés économiques et de déréliction du système éducatif.


Les mobilisations récentes en Turquie, qui ont débuté à Istanbul le 19 mars, sont les plus vastes depuis le mouvement de Gezi en 2013, qui avait profondément ébranlé le pouvoir de l’AKP (le Parti de la justice et du développement, islamo-nationaliste, de Recep Tayyip Erdogan). Cette contestation trouve son origine dans l’arrestation, le 19 mars dernier d’Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et candidat du CHP (Parti républicain du peuple, kémaliste, laïque et social-démocrate) à l’élection présidentielle prévue pour 2028, ainsi que d’une centaine d’autres personnes, dont deux maires d’arrondissement d’Istanbul (Beylikdüzü et Sisli).

Imamoglu, accusé par le pouvoir de corruption dans le secteur immobilier et de soutien au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme une organisation terroriste, a remporté les élections municipales à trois reprises face à l’AKP. Sa dernière victoire, en mars 2024, est liée, d’une part, à sa capacité à unir différents courants politiques de gauche, dont le Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples (DEM Parti), issu du mouvement politique kurde, et d’autre part à mettre en œuvre des projets sociaux, tels que l’ouverture de crèches, de cantines populaires et de résidences étudiantes, ainsi que des programmes de rénovation d’ampleur. Sous sa férule, des bâtiments et des sites industriels, mais aussi des édifices historiques en mauvais état ont été réhabilités.


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Ces projets, conçus pour servir la population d’Istanbul – avec par exemple l’installation de bibliothèques et de cafétérias à faible coût au sein des bâtiments restaurés – ont significativement contribué à la popularité d’Imamoglu, lui assurant un soutien considérable de l’électorat, à Istanbul mais aussi ailleurs dans le pays. D’où la profonde indignation que les poursuites judiciaires le visant ont suscitée au sein de la société turque.

Un ras-le-bol politique, économique et social de longue durée

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, la Turquie est confrontée à de graves problèmes économiques qui se sont encore accentués depuis deux ans. L’inflation persiste, le taux de change du nouveau lira turc s’érode, la dette publique du pays s’accroît, le secteur industriel est en déclin et le coût de la vie pèse sur une large part de la population, dont les revenus sont érodés par l’inflation, malgré une croissance actuellement proche de 3,8 %.

Cette conjoncture économique est associée à un niveau de vie précaire, à une flexibilité accrue du marché du travail et à un taux de chômage élevé, notamment parmi la population des jeunes adultes âgés de 18 à 25 ans. Un nombre significatif de jeunes diplômés éprouve des difficultés à trouver un emploi qui correspond à leurs compétences, nous y reviendrons.

On observe un fort sentiment d’insécurité professionnelle et une paupérisation croissante affectant tant les actifs, spécialement les jeunes, que les retraités, dont les pensions ne couvrent plus les dépenses élémentaires telles que le loyer. Des difficultés exacerbées par l’affaiblissement des syndicats de travailleurs, un cadre législatif favorisant les intérêts des employeurs et diverses réglementations qui restreignent le droit de grève. La sécurité de l’emploi est globalement faible.

Malgré ce contexte économique pénible pour la population, les dispositifs d’aide sociale de l’État sont limités ou inexistants. L’assurance chômage, qui correspond à 40 % du salaire des quatre derniers mois, est soumise à des conditions d’accès rigoureuses et la durée de son octroi est limitée à dix mois au maximum. En outre, l’absence de politiques de logement social et d’aides spécifiques à l’accès au logement constitue un défi majeur pour les travailleurs, spécialement les précaires.

Par ailleurs, les Turcs sont nombreux à estimer qu’il existe une corrélation nette entre l’accès à l’emploi et la proximité avec l’AKP. L’opacité du déroulement des concours publics et les cas de clientélisme favorisant les proches des membres de l’AKP contribuent à la baisse du soutien des Turcs au gouvernement.

À ces difficultés s’ajoute une conjoncture politique particulièrement tendue. Depuis la tentative de coup d’État avortée de 2016, on observe un durcissement du caractère autoritaire du régime, qui instille délibérément un climat de peur, n’hésitant pas à engager des procès à l’encontre d’hommes politiques, de médias d’opposition, de journalistes, d’écrivains, de représentants syndicaux, d’étudiants et de citoyens ordinaires s’exprimant dans les médias télévisuels, pour « incitation à la haine et à l’hostilité à l’égard du président », ainsi que pour « injures publiques » et « propagande terroriste ».

À la suite d’événements majeurs tels que le séisme dévastateur de février 2023, les autorités ont régulièrement recours à des mesures de restriction des réseaux sociaux et de fermeture de sites d’information et de comptes de citoyens, souvent accusés de propagande terroriste quand ils critiquent le pouvoir.

Parallèlement à ce climat d’intimidation, les droits des femmes sont de plus en plus foulés aux pieds, et les féminicides atteignent des niveaux alarmants. Cette conjonction de facteurs a des répercussions sur le bien-être social en Turquie : le pays se situe entre la 112e et la 98e place sur l’indice mondial du bonheur.


À lire aussi : Violences faites aux femmes : l’inquiétante évolution de la Turquie


Le désarroi de la jeunesse éduquée

C’est dans ce climat de tension croissante que les mobilisations ont commencé, initiées par les étudiants de l’Université d’Istanbul, laquelle venait d’annoncer l’annulation du diplôme qu’Imamoglu y avait obtenu en 1994 – or la détention d’un diplôme universitaire est une condition sine qua non pour être candidat à l’élection présidentielle. S’estimant victimes d’une atteinte à la réputation de leur diplôme et de leur université, puisque celle-ci donnait l’image d’être au service du gouvernement, les étudiants se sont rassemblés devant le campus de leur université, situé à proximité du bâtiment de la mairie d’Istanbul, et ont réussi à surmonter le dispositif policier pour y accéder.

Le mécontentement couvait depuis longtemps chez ces jeunes nés dans les années 2000, ayant grandi dans un système éducatif qui, ces dernières années, a subi des réformes visant à promouvoir une éducation conservatrice et prosélyte, où l’enseignement de matières telles que la sociologie, les sciences physiques ou encore les mathématiques a été nettement réduit.

Depuis le milieu des années 2000, l’accès à une éducation de qualité devient un enjeu financier majeur pour les familles qui souhaitent inscrire leurs enfants dans des établissements scolaires privés, leur permettant de se soustraire à l’endoctrinement politique de l’État. Ces établissements privés pratiquent des frais de scolarité souvent exorbitants, ce qui contribue à l’aggravation des inégalités sociales. Par conséquent, de nombreux jeunes se trouvent dans l’incapacité de s’imaginer un avenir au sein de leur pays et se tournent souvent vers l’émigration.

Ceux qui obtiennent un diplôme universitaire ne sont pas nécessairement en mesure de trouver un emploi à la fois gratifiant sur le plan personnel et financièrement avantageux. En outre, l’accès à un emploi stable, ne suffit pas à garantir un épanouissement et un confort dans une économie incertaine qui empêche de faire des projets à moyen terme et dans un pays où la dégradation des libertés individuelles ne permet pas aux gens de vivre et d’organiser leur vie comme ils le souhaitent, même lorsqu’ils disposent d’un bon salaire.

Par ailleurs, la crise économique actuelle contribue à limiter la réalisation des projets personnels de vie, tels que le mariage, l’accession à la propriété ou l’achat d’une voiture. Ces facteurs cumulés peuvent conduire à un sentiment de désespoir et un mal-être accru chez les jeunes, qui se trouvent privés des rêves et des aspirations qu’ils avaient construits. Cette situation est exacerbée par une tendance croissante au clientélisme dans divers secteurs de la société, ce qui tend à renforcer les inégalités et l’insatisfaction.

Tout cela a explosé après l’arrestation d’Imamoglu, que la majorité des citoyens turcs perçoivent comme une tentative du pouvoir, lequel contrôle de plus en plus étroitement la justice, d’éliminer le seul candidat susceptible de contester la suprématie d’Erdogan lors des prochains scrutins. Le poids politique d’Imamoglu a en effet été étayé par la primaire symbolique qu’a organisée le CHP, après son arrestation, pour l’investir comme candidat officiel du parti face à Erdogan en vue de la prochaine présidentielle, à laquelle ont participé pas moins de 15 millions de citoyens.

Dans un second article qui sera tout publié tout prochainement, nous analyserons plus en détail la mobilisation actuelle, ses mécanismes et ses perspectives.

The Conversation

Gülçin Erdi a reçu des financements de l'ANR

02.04.2025 à 16:53

Serpents, araignées… D’où viennent nos peurs de certains animaux ? nouvelle étude

Xavier Bonnet, Directeur de Recherche CNRS en biologie et écologie des reptiles, Centre d'Etudes Biologiques de Chizé
Karl Zeller, Docteur en Écologie Évolutive, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Une étude d’ampleur inédite montre que la peur ressentie envers certains animaux n’a pas grand-chose à voir avec le danger qu’ils représentent.
Texte intégral (2422 mots)

Une étude d’ampleur inédite montre que la peur que nous ressentons envers certains animaux n’a pas grand-chose à voir avec le danger qu’ils représentent. Mais ces émotions peuvent en revanche avoir des effets très néfastes sur la protection de la biodiversité.


En 1872, Charles Darwin décrivait la peur comme une puissante alliée pour éviter ou pour fuir les dangers. Au cours des plus de 50 millions d’années d’évolution des primates et pendant la presque totalité de l’histoire humaine, grands carnivores, crocodiles ou serpents venimeux étaient de terribles menaces. En avoir peur était donc nécessaire à la survie.

Mais aujourd’hui, notre peur des animaux ne s’arrête pas aux espèces dangereuses. Certains animaux inoffensifs nous terrifient également. Pourquoi ce décalage entre danger réel et terreur ? Des facteurs socioculturels et le succès de théories contestables pourraient l’expliquer.

Pour mieux comprendre la peur des animaux nous avons sondé plus de 17 000  participants à travers le monde, en leur proposant un questionnaire sous forme de jeu en ligne fondé sur des portraits photographiques d’animaux. Le panel comprenait 184 espèces : des mammifères, des reptiles, des oiseaux, des arthropodes (insectes et araignées) et des amphibiens. En pratique, au cours d’une aventure imaginaire, des paires de photos (un lion et une mésange, par exemple) étaient tirées au sort et présentées à l’écran, 25 fois de suite.

Chaque participant devait choisir l’animal qui lui faisait le plus peur, cliquer sur sa photo, passer à la paire suivante puis, à la fin du jeu, répondre à quelques questions.

Nous avons ainsi obtenu les résultats sur plus de 400 000 duels de photos, une mine d’or statistique. L’analyse des choix et des temps de réponse ont permis de classer les 184 animaux selon le niveau de crainte qu’ils inspirent. La diversité des participants (âge, genre, pays d’origine, études, etc.) a révélé des relations complexes entre danger réel (ou écologique) et influences socioculturelles.

Biophobie et peur irrationnelle des animaux

Une constante est cependant apparue : dans toutes les zones géographiques et classes d’âges, des animaux inoffensifs pour l’humain, comme les chauves-souris, les araignées ou les serpents non venimeux, ont suscité des réactions de peur très marquées, autant voire plus qu’avec des espèces potentiellement très dangereuses comme l’hippopotame ou l’ours brun. La logique de terrain, celle énoncée par Darwin, était donc bien prise en défaut.

Pour expliquer cette discordance, certaines théories très en vogue depuis plus de quinze ans proposent que la peur des serpents et des araignées soit figée, innée et codée dans nos gènes.

Mais comment la sélection naturelle aurait-elle produit un résultat aussi illogique ? Comment savoir également si les premiers humains avaient peur des araignées et des serpents, surtout que de nombreux primates ne les fuient pas et, au contraire, les mangent ? Les serpents sont également toujours considérés comme des délices culinaires et sont largement consommés dans différentes régions du monde. Les théories patinent un peu sur ces points cruciaux.

D’autres explications semblent nécessaires. Un autre cadre théorique pointe les facteurs socioculturels dans la transmission d’émotions, notamment les peurs, y compris celle des animaux. Combinée à l’absence de contact avec la nature, la transmission familiale et sociale de la peur du vivant conduirait jusqu’à la biophobie, c’est-à-dire la peur ou même la haine du vivant.

Des facteurs culturels pourraient effectivement expliquer pourquoi de nombreuses personnes croient à tort que les araignées sont dangereuses et tuent fréquemment des humains alors que seulement 0,5 % des araignées sont potentiellement dangereuses pour l’humain, les accidents graves sont rarissimes et les décès vraiment exceptionnels. Dans notre étude, certains participants ont même déclaré avoir peur d’être mangés par une araignée, une idée totalement irrationnelle.

Des préjugés, un sentiment général de dégoût, mais surtout le manque de connaissances naturalistes laissent ainsi la place aux légendes et aux peurs exagérées qui les accompagnent. La distorsion est amplifiée par les médias et les films, où les araignées et serpents géants sont trop souvent monstrueux et féroces.

Un mécanisme central est que les peurs exacerbées peuvent être transmises en un clin d’œil et voyager de génération en génération. Cet effet est marqué chez les plus jeunes, un parent effrayé par une petite araignée de maison peut inoculer sa terreur à ses enfants en quelques secondes. Ainsi renforcées, les représentations déformées des animaux dans les films peuvent devenir des croyances ancrées, puis des « vérités ». Ce décalage entre le danger perçu et la réalité quotidienne s’accroît dans les sociétés urbanisées, où la déconnexion avec la nature augmente constamment.


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Les animaux dangereux font tout de même peur

Bien sûr, les animaux potentiellement dangereux, comme le lion, suscitent aussi des réactions fortes et rationnelles de peur. De nombreux cas de prédation, d’attaques ou de morsures mortelles sont documentés à travers le monde. Dans notre étude, les crocodiles, les grands félins et les serpents venimeux sont effectivement perçus comme très effrayants. Les participants ont clairement exprimé leur peur d’être tués par une énorme vipère du Gabon ou d’être mangés par un tigre.

Inversement, la grande majorité des animaux inoffensifs, comme le lapin, la tortue ou le koala, n’ont suscité aucune peur. Ces résultats confirment donc une définition générale de la peur comme un état émotionnel adaptatif, qui incite les animaux à réagir de façon appropriée face à des stimulus potentiellement dangereux.

Mais il reste difficile de distinguer ce qui relève de mécanismes innés plutôt que des biais culturels dans la peur des animaux. La grande taille (un bison adulte est impressionnant), les dents de carnassier, le regard fixe du prédateur ou les signaux d’avertissement (bandes colorées sur les serpents venimeux ou les guêpes) sont probablement des messages clairs compris de tous, indépendamment de la culture, mais cela reste à démontrer. Les visions purement innées ou purement culturelles, extrêmement rigides, correspondent particulièrement mal à une réalité qui semble davantage complexe et intriquée.

La peur exagérée des animaux, un frein à la conservation

Une chose reste certaine : les peurs exacerbées, irrationnelles et invalidantes, c’est-à-dire des phobies, ont des conséquences. Elles gâchent la vie, y compris celle des animaux qui en font les frais. Le déclin des serpents en témoigne. Il progresse à une vitesse alarmante, aussi bien en Europe que sur le plan mondial. Il est donc urgent de les protéger. En outre, ces animaux jouent des rôles écologiques clés et sont des auxiliaires de l’agriculture. Pourtant ils sont souvent persécutés et tués.

Or, la peur qu’il inspirent est le principal déclencheur de cette attitude agressive et violente. Le pire est que, lorsqu’il s’agit de serpents venimeux, le risque d’être mordu par riposte augmente considérablement. Au cours d’une rencontre, il est prudent de laisser les serpents tranquilles ou de s’enfuir plutôt que de leur taper dessus. La peur exagérée et les gestes dangereux et mal contrôlés entraînent des drames pour les humains et les autres animaux.

L’aversion forte pour certains animaux couplée à la perte de contact avec la nature est aussi associée à la dégradation de la santé mentale. L’expérience directe avec la nature semble nécessaire aux équilibres psychologique et physiologique.

Or, la manière dont nous percevons la nature influence directement notre investissement dans sa préservation. Les espèces perçues comme effrayantes, souvent à tort, sont malheureusement fortement négligées par les programmes de conservation. La biophobie rend difficile l’éducation à l’environnement et la protection de la biodiversité. La répugnance pour de nombreux arthropodes et reptiles s’accompagne d’un faible effort de conservation par rapport aux espèces charismatiques (par exemple, les dauphins ou les ours). Il est pourtant nécessaire de protéger des ensembles.

La note positive est qu’il a été montré expérimentalement qu’une simple sortie nature, un bref contact avec les serpents, suffit à changer la donne, tout au moins chez des enfants. Ce résultat souligne le rôle majeur de la culture et de l’éducation, par rapport aux hypothèses fondées sur la peur innée des serpents.

Il est donc essentiel d’étudier le développement et la persistance des perceptions positives et négatives vis-à-vis des animaux pour améliorer le confort de vie, la santé, mais aussi pour réduire les conflits entre l’humain et la nature. Élargir des actions de sensibilisation à toutes les espèces est fondamental pour guider les efforts de protection. Détruire pour délit de faciès n’est pas acceptable. En outre, la destruction de populations ou d’espèces peut perturber des écosystèmes et avoir un bilan mitigé voire négatif.

La peur est notre alliée, mais, mal domptée, elle peut se retourner contre nous et contre notre environnement. Il serait sage d’en tenir compte dans les programmes d’éducation.

The Conversation

Karl Zeller a reçu des financements de l'Initiative Biodiversité Écologie, Évolution, Société (IBEES) de l'Alliance Sorbonne Université.

Xavier Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.04.2025 à 16:52

Comment les jeux vidéo en ligne transforment la vie sociale des adolescents

Marina Ferreira Da Silva, Enseignant-chercheur en Sciences de Gestion, Université de Rouen Normandie
Si les jeux vidéo en ligne dessinent de nouveaux espaces d’échanges entre adolescents, ils peuvent être source de pression sociale quand l’obsession de la victoire devient trop forte.
Texte intégral (1464 mots)

Si les jeux vidéo en ligne dessinent de nouveaux espaces d’échanges entre adolescents, ils peuvent être sources de pression sociale quand l’obsession de la victoire devient trop forte.


52 % des 12-17 ans passent plus de trois heures par jour devant les écrans. Si les réseaux sociaux occupent une place de choix dans leurs pratiques numériques, les jeux vidéo sont également largement plébiscités : 93 % des 10-17 ans y joueraient, parmi lesquels 62 % quotidiennement.

Si les consoles et PC restent des supports importants, la généralisation des smartphones dès l’entrée au collège a permis une plus grande accessibilité, offrant aux adolescents la possibilité de plonger partout et à tout moment dans leurs univers ludiques favoris.

De Fortnite à Roblox, de Minecraft à Brawl Stars… les jeux en ligne sont devenus de véritables lieux de rassemblement et d’interaction pour les jeunes. S’ils peuvent susciter des inquiétudes et des conflits au sein des familles, il faut voir aussi qu’ils constituent des outils de socialisation privilégiés pour les jeunes générations.

Retrouver des amis en ligne

L’adolescence est une période intense de questionnement et d’exploration, pendant laquelle les jeunes construisent leur identité sociale. Les groupes de pairs prennent une place centrale, devenant une référence essentielle pour ces individus en quête d’interactions, d’approbation et de reconnaissance.

Dans ce contexte, les jeux vidéo participent de la culture adolescente. Ils ouvrent un espace dans lequel ils vont pouvoir créer, maintenir ou renforcer les liens avec leurs pairs, mais aussi développer leur confiance en eux. Ainsi, dans leurs pratiques vidéoludiques, les jeunes privilégient largement les modes de jeux qui leur permettent de vivre une expérience collective : 81 % des 10-17 ans préfèrent jouer à plusieurs (en ligne ou en local), et 48 % ont le sentiment, grâce aux jeux, de faire partie d’une communauté.

Pendant les sessions, les adolescents prennent plaisir à retrouver leurs amis pour partager un moment ludique, riche en interactions. Les systèmes de chats (vocaux ou textuels) proposés par les jeux renforcent l’hédonisme de l’expérience : « je joue avec des amis, qui sont drôles, qui pendant le jeu vont faire des petites blagues, enfin c’est ça, c’est toujours chercher la petite vanne qui va faire rigoler l’équipe », note le participant d’une enquête en cours.


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En fonction du jeu, ils sont amenés à collaborer pour résoudre des énigmes, coconstruire des structures, ou encore battre des équipes adverses. Ils doivent alors communiquer, élaborer des stratégies et se coordonner, ce qui renforce les liens et offre un terrain d’apprentissage de nombreuses compétences psychosociales (solidarité, gestion des conflits, leadership, empathie…). La coopération dans les jeux vidéo favoriserait les comportements prosociaux des enfants, même dans le cas de contenus violents comme Fortnite, comparativement au mode solo.

Les systèmes de teams, clans, clubs ou guildes, offrent des occasions de créer de nouvelles amitiés fondées sur une passion commune. Les adolescents peuvent également décider d’entrer en compétition contre leurs amis, le jeu leur permet alors d’obtenir la reconnaissance des pairs en cas de victoire et de renforcer l’estime de soi.

Au-delà de l’expérience, le fait de jouer aux jeux plébiscités par le groupe de pairs permet à l’adolescent de prendre part aux conversations, de donner son opinion, de partager des anecdotes et un langage commun (par exemple, les joueurs Fortnite utiliseront à tout va des termes comme « spawn », « crack », ou « bambi »). Celui qui ne joue pas se retrouvera en position de spectateur et pourra se sentir exclu du groupe.

La pression sociale des communautés de joueurs

Si les jeux vidéo en ligne sont des espaces de rencontre, d’amusement et d’échanges, ils peuvent également générer une pression sociale sur les jeunes joueurs.

Les mécaniques de compétition mobilisées dans certains jeux peuvent en effet amener les adolescents, qui se comparent aux autres, à être toujours plus exigeants envers eux-mêmes : les performances individuelles doivent constamment être améliorées, car les enjeux sont importants. Il s’agit à la fois d’être reconnu et valorisé par les pairs, mais aussi de ne pas être responsable de la défaite de son équipe, au risque d’en être exclu.

Si au départ les équipes se font par affinités (il s’agit de passer un bon moment avec les amis), elles peuvent très vite se restructurer en fonction de la montée en compétences des joueurs (l’idée est alors de constituer l’équipe la plus performante possible) : « on recrute des personnes, on doit être la faction la plus puissante pour gouverner toutes les autres », raconte un joueur.

Cette pression sociale engendre une implication émotionnelle forte et peut aboutir à l’adoption de pratiques « tryhard ». Elles se manifestent par une obsession de la victoire et de la performance, qui pousse un joueur à consacrer un temps et des efforts considérables dans le jeu et qui peut, in fine, mener à des phénomènes de dépendance et à un isolement social.

Apprendre à gérer les risques et les excès

L’obsession du ranking devenant plus importante que le plaisir de jouer, la dynamique sociale au sein des communautés peut rapidement devenir anxiogène et oppressante envers les moins bons joueurs, et les expose à des risques de cyberintimidation voire de harcèlement.

En effet, bien que les différentes plateformes proposent des restrictions d’interactions pour protéger les jeunes joueurs (par exemple, un chat limité aux amis ou membres du club, un filtrage des mots grossiers…), les adolescents peuvent facilement les contourner, en utilisant notamment d’autres outils de communication en ligne (tels que Discord), ou encore en saisissant un âge supérieur lors de la création de leur compte.

Enfin, la volonté d’être reconnu et valorisé par le groupe pousse les adolescents à vouloir réaliser toujours plus d’achats « in-app » : il s’agit, par exemple, d’obtenir des avantages stratégiques pour gagner davantage de trophées, ou encore des « skins » ou objets rares et précieux, signes de statut et de prestige dans certaines communautés de joueurs.

Face à ces dérives, la tentation est grande pour les parents de limiter drastiquement les temps de jeu, voire d’en bloquer complètement l’accès. Or, le jeu vidéo en ligne, lorsque son usage n’est pas excessif, répond aux besoins de sociabilité et d’appartenance des adolescents. Il s’agit donc davantage de favoriser le dialogue et de responsabiliser les jeunes.

Des règles peuvent être imaginées ensemble, concernant notamment les temps de jeu (une limite temporelle raisonnable et souple, permettant de ne pas couper le jeu en pleine session), les interactions (un chat limité aux amis proches), ou encore les moments de jeux (conditionnés à la réalisation d’autres activités sans écran). L’important est d’ouvrir un espace de discussion permettant à l’adolescent de profiter des bénéfices du jeu vidéo, en le préservant de ses dangers.

The Conversation

Marina Ferreira Da Silva a reçu des financements de : Agence Nationale de la Recherche (ANR) - Projet ALIMNUM - ALIMentation et NUMérique.

02.04.2025 à 15:08

From IBM to OpenAI: 50 years of winning (and failed) strategies at Microsoft

Frédéric Fréry, Professeur de stratégie, CentraleSupélec, ESCP Business School
Fifty years after its creation – an eternity in the tech world – Bill Gates and Paul Allen’s company is still here. This is a look back at Microsoft’s success story.
Texte intégral (2039 mots)
Paul Allen (L) and Bill Gates in 1970 at Lakeside School in Seattle, Washington state, US. Microsoft was created five years later. Author unknown/Wikimedia

Microsoft celebrates its 50th anniversary. This article was written using Microsoft Word on a computer running Microsoft Windows. It is likely to be published on platforms hosted by Microsoft Azure, including LinkedIn, a Microsoft subsidiary with over one billion users. In 2024, the company generated a net profit of $88 billion from sales worth $245 billion. Its stock market value is close to $3,000 billion, making it the world’s second-most valuable company behind Apple and almost on a par with NVidia. Cumulative profits since 2002 are approaching $640 billion.

And yet, 50 years ago, Microsoft was just a tiny computer company founded in Albuquerque, New Mexico by two former Harvard students, Bill Gates and Paul Allen, aged 19 and 22. The twists and turns that enabled it to become one of the most powerful companies in the world are manifold, and can be divided into four distinct eras.

First era: Bill Gates rides on IBM’s shoulders

At the end of the 1970s, IBM was the computer industry’s undisputed leader. It soon realized that microcomputers developed by young Silicon Valley entrepreneurs, such as the Apple II, would eventually eclipse IBM’s mainframes, and so the IBM PC project was launched. However, it soon became clear that the company’s hefty internal processes would prevent it from delivering a microcomputer on schedule. It was therefore decided that various components of the machine could be outsourced using external suppliers.


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Several specialized companies were approached to provide the operating system. They all refused, seeing IBM as the enemy to be destroyed, a symbol of centralized, bureaucratic computing. Mary Maxwell Gates, who sat on the board of an NGO next to the IBM chairman, suggested the name of her son William, nicknamed Bill, who had just founded Microsoft, and the first contact was established in 1980.

The problem was that Microsoft was focused on a programming language called BASIC and certainly not specialized in operating systems. Not that this was ever going to be a problem for Bill Gates, who, with considerable nerve, agreed to sign a deal with IBM to deliver an operating system he didn’t have. Gates then purchased the QDOS system from Seattle Computer Products, from which he developed MS-DOS (where MS stands for Microsoft).

Gates, whose father was a founding partner of a major Seattle law firm, then made his next move. He offered IBM a non-exclusive contract for the use of MS-DOS, which gave him the right to sell it to other computer companies. IBM, which was not used to subcontracting, was not suspicious enough: the contract brought fortunes to Microsoft and misery to IBM when Compaq, Olivetti and Hewlett-Packard rushed to develop IBM PC clones, giving birth to a whole new industry.

Success followed for Microsoft. It not only benefited from IBM’s serious image, which appealed to businesses, but also received royalties on every PC sold on the market. In 1986, the company was introduced on the stock market. Bill Gates, Paul Allen and two of their early employees became billionaires, while 12,000 additional Microsoft employees went on to become millionaires.

Second era: Windows, the golden goose (courtesy of Xerox)

In the mid-1980s, microcomputers were not very functional: their operating systems, including Microsoft’s MS-DOS, ran with forbidding command lines, like the infamous C:/. This all changed in 1984 with the Apple Macintosh, which was equipped with a graphic interface (icons, drop-down menus, fonts, a mouse, etc.). This revolutionary technology was developed in Xerox’s research laboratory, even though the photocopy giant failed to understand its potential. On the other hand, Steve Jobs, Apple’s CEO, was largely inspired by it: to ensure the success of the Macintosh computer, Jobs asked Microsoft to develop a customized version of its office suite, in particular its Excel spreadsheet. Microsoft embraced the graphic interface principle and launched Windows 1 in 1985, which was soon followed by the Office suite (Word, Excel and PowerPoint).

Over the following years, Windows was further improved, culminating in Windows 95, launched in 1995, with an advertising campaign costing over $200 million, for which Bill Gates bought the rights of The Rolling Stones’ “Start Me Up”. At the time, Microsoft’s world market share in operating systems exceeded 70%. This has hardly changed since.

In 1997, Microsoft even went so far as to save Apple from bankruptcy by investing $150 million in its capital in the form of non-voting shares, which were sold back three years later. During one of his famous keynote speeches, Steve Jobs thanked Bill Gates by saying: “Bill, thank you. The world’s a better place.” This bailout also put an end to the lawsuit Apple had filed against Microsoft, accusing it of copying its graphic interface when designing the Windows operating system.

Third era: bureaucratization, internal conflicts and a failed diversification strategy

In the mid-1990s, computing underwent a new transformation with the explosion of the World Wide Web. Microsoft was a specialist in stand-alone PCs, with a business model based on selling boxed software, and it was ill-prepared for the new global networks. Its first response was to develop Internet Explorer, a browser developed from the takeover of the Mosaic browser designed by the Spyglass company, a bit like MS-DOS in its day. Internet Explorer was eventually integrated into Windows, prompting a lawsuit against Microsoft for abuse of its dominant position, which could have led to the company’s break-up. New competitors, such as Google with its Chrome browser, took advantage of these developments to attract users.

In 2000, Bill Gates handed over his position as Microsoft CEO to Steve Ballmer, one of his former Harvard classmates, whose aim was to turn the company into an electronics and services company. Over the next fifteen years, Ballmer embarked on a series of initiatives to diversify the company by including video games (Flight Simulator), CD encyclopedias (Encarta), hardware (mice, keyboards), MP3 players (Zune), online web hosting (Azure), game consoles (Xbox), phones (Windows Phone), tablets and computers (Surface).

While some of these products were successful (notably Azure and Xbox), others were bitter failures. Encarta was quickly swamped by Wikipedia and Zune was no match for Apple’s iPod. Windows Phone remains one of the greatest strategic blunders in the company’s history. In order to secure the company’s success in mobile telephony and compete with the iPhone, Microsoft bought the cell phone division of Finland’s Nokia for $5.4 billion in September 2013. The resulting integration was a disaster: Steve Ballmer wanted Microsoft’s phones to use a version of Windows 10, making them slow and impractical. Less than two years later, Microsoft put an end to its mobile phone operations, with losses amounting to $7.6 billion. Nokia was sold for just $350 million.

One of the outcomes of Microsoft’s multiple business initiatives has been an explosion in the number of its employees, from 61,000 in 2005 to 228,000 in 2024. Numerous internal disputes broke out between different business units, which sometimes refused to work together.

These turf wars, coupled with pervasive bureaucratization and effortless profitability (for each Windows installation, PC manufacturers pay around $50, while the marginal cost of the license is virtually zero), have hindered Microsoft’s capacity for innovation. Its software, including Internet Explorer 6 and Windows Vista, was soon mocked by users for its imperfections, which were continually plugged by frequent updates. As some people noted, Windows is equipped with a “safe” mode, suggesting that its normal mode is “failure”.

Fourth era: is Microsoft the new cool (thanks to the Cloud and OpenAI)?

In 2014, Satya Nadella replaced Steve Ballmer as head of Microsoft. Coming from the online services division, Nadella’s objective was to redirect Microsoft’s strategy online, notably by developing the Azure online web hosting business. In 2024, Azure became the world’s second-largest cloud service behind Amazon Web Services, and more than 56% of Microsoft’s turnover came from its online services. Nadella changed the company’s business model: software is no longer sold but available on a subscription basis, in the shape of products such as Office 365 and Xbox Live.

Along the way, Microsoft acquired the online game Minecraft, followed by the professional social network LinkedIn, in 2016, for $26.2 billion (its largest acquisition to date), and the online development platform GitHub in 2018 for $7.5 billion.

Between 2023 and 2025, Microsoft invested more than $14 billion in OpenAI, the company behind ChatGPT, giving it a particularly enviable position in the artificial intelligence revolution. ChatGPT’s models also contribute to Microsoft’s in-house AI, Copilot.

Over the past 50 years, thanks to a series of bold moves, timely acquisitions and failed strategies to diversify, Microsoft has evolved significantly in its scope, competitive advantage and business model. Once stifled by opulence and internal conflicts, the company seems to have become attractive again, most notably to young graduates. Who can predict whether Microsoft will still exist in 50 years? Bill Gates himself says the opposite, but he may be bluffing.

The Conversation

Frédéric Fréry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.04.2025 à 12:23

La destruction des données scientifiques aux États-Unis : un non-sens intellectuel, éthique mais aussi économique

Caroline Gans Combe, Associate professor Data, econometrics, ethics, OMNES Education
La destruction délibérée de bases de données scientifiques évoque de sombres souvenirs historiques. Elle représente une menace sérieuse pour l’avenir de la connaissance et la richesse des nations.
Texte intégral (2070 mots)

Dans un monde où l’information est devenue à la fois omniprésente et suspecte, la destruction délibérée de bases de données scientifiques évoque de sombres souvenirs historiques. Elle représente une menace sérieuse pour l’avenir de la connaissance partagée, le progrès scientifique global et, plus fondamentalement, la richesse des nations.


Depuis le 20 janvier 2025, l’administration aux commandes de la première puissance mondiale mène une campagne méthodique contre les données, particulièrement celles à caractère scientifique. Plus de 3 400 jeux de données, dont 2 000 à vocation scientifique, ont été supprimés des sites gouvernementaux américains. Cette offensive cible prioritairement les informations relatives au changement climatique, à la santé publique et à l’équité sociale. L’armée américaine a ainsi reçu l’ordre de supprimer tout contenu mettant en valeur ses efforts de diversité, y compris les images historiques des premières femmes ayant réussi l’entraînement pour intégrer l’infanterie du corps des Marines !

Des données cruciales de santé publique concernant l’obésité, les taux de suicide, le tabagisme chez les adolescents et les comportements sexuels ont également disparu des sites web du Center for Disease Control (CDC), l’équivalent états-unien de notre direction de maladies infectueuses (DMI) dont le rôle est de surveiller notamment les pandémies. Malgré une injonction judiciaire ordonnant la restauration de ces informations, des questions persistent quant à l’intégrité des données reconstituées.

Par ailleurs, des préoccupations émergent concernant la manipulation potentielle des statistiques économiques. Cette purge numérique s’accompagne d’interruptions de projets de recherche, de réductions drastiques des moyens et de licenciements de scientifiques de premier plan, notamment Kate Calvin, scientifique en chef de la Nasa.

L’administration a également ordonné la fin des échanges scientifiques internationaux, notamment entre la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) et l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Cela fait craindre pour la précision des alertes sur les évènements majeurs, comme on avait pu le voir lors du Sharpiegate, où l’actuel président et les équipes le soutenant (dont l’actuel administrateur du NOAA déjà en poste à l’époque) avaient falsifié des cartes météo pour donner raison au président quant à la direction du cyclone « Dorian », et ce, contre l’évidence scientifique. Or, la précision de ces alertes est fondamentale pour sauver des vies.

Face à cette situation alarmante, certes, une résistance s’organise : des chercheurs tentent désespérément de préserver les données avant leur destruction. Malheureusement, la vitesse des coups portés à la preuve scientifique rend ces réponses bien dérisoires.


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Une menace croissante pour le patrimoine scientifique mondial

Ce phénomène où des ensembles de données scientifiques, fruits de décennies de recherche minutieuse, sont anéantis sans considération pour leur valeur intrinsèque, ou verrouillés par des entités privées échappant largement au contrôle démocratique, interroge d’autant plus que ces mêmes acteurs ont souvent tiré profit des avancées permises par le libre partage des connaissances, par exemple les recherches introduisant l’architecture dite Transformer, publiées dans l’article « Attention Is All You Need » ont directement permis le développement du modèle commercial de Meta : LLaMA.

Dans ce contexte, la destruction de ces données représente non seulement une perte intellectuelle massive, mais aussi un non-sens économique flagrant. Comment justifier l’anéantissement d’actifs dont la valeur, bien que difficile à quantifier avec précision, est manifestement considérable ?

Évaluer l’inestimable : la valeur économique des données scientifiques

La valeur des données en tant qu’actif économique pour les nations et les entreprises est désormais un fait établi, documenté et largement accepté dans la littérature académique. Plusieurs méthodologies permettent d’évaluer cette valeur : le coût historique, les bénéfices futurs actualisés et la valeur de remplacement. Les coûts pour l’économie états-unienne sont donc aujourd’hui immédiatement quantifiables et dantesques.

L’approche par le coût historique consiste à calculer l’investissement total nécessaire à la production des données, incluant le financement de recherche, le temps de travail des chercheurs et l’infrastructure mobilisée. Mais certains soulignent que cette méthode comptable traditionnelle enregistre la valeur d’un actif à son coût d’acquisition initial, sans tenir compte des variations ultérieures de sa valeur. Aussi, la méthode des bénéfices futurs actualisés estime les avancées scientifiques et innovations potentielles découlant de l’exploitation des données sur plusieurs décennies. Elle permet de ramener les coûts et bénéfices futurs à leur valeur présente, ce qui est particulièrement pertinent pour les données scientifiques dont la valeur se déploie souvent sur le long terme.

Quant à la méthode de la valeur de remplacement, elle évalue le coût qu’impliquerait la reconstitution complète des bases de données si elles venaient à disparaître. L’OCDE recommande cette approche pour estimer la valeur des actifs de données, particulièrement lorsque les données sont uniques ou difficilement reproductibles, ce qui est clairement le cas des données de recherche. Aussi, la reconnaissance des données comme actif économique majeur est désormais bien établie, au même titre que tous autres actifs immatériels, désormais centraux dans l’économie moderne. Les données sont de la sorte devenues un facteur de production distinct, au même titre que le capital et le travail.

Une estimation conservatrice basée sur ces approches révèle que chaque jeu de données scientifiques majeur représente potentiellement des milliards d’euros de valeur. À titre d’exemple, le génome humain, dont le séquençage initial a coûté environ 2,7 milliards de dollars en quinze ans, a généré une valeur économique estimée à plus de 1 000 milliards de dollars US à travers diverses applications médicales et biotechnologiques, sans compter les recettes fiscales associées.

L’absurdité économique de la destruction et de la pollution informationnelle

Dans le contexte actuel, où l’intelligence artificielle (IA) se développe à un rythme fulgurant, le volume et la qualité des données deviennent des enjeux cruciaux. Le principe bien connu en informatique de « garbage in, garbage out » (ou GIGO, des données de mauvaise qualité produiront des résultats médiocres) s’applique plus que jamais aux systèmes d’IA qui sont dépendants de données de qualité pour assurer un entraînement des algorithmes efficients.

Ainsi, la destruction et la reconstruction erratique de sets de données à laquelle nous assistons aujourd’hui (on ne peut établir à ce stade que les données détruites ont été ou seront reconstituées avec sérieux et un niveau suffisant de qualité) génèrent une contamination délibérée ou négligente de l’écosystème informationnel par des données incorrectes, peut-être falsifiées ou biaisées.

Il y a là une double destruction de valeur : d’une part, par la compromission de l’intégrité des bases de données existantes, fruit d’investissements considérables ; d’autre part, en affectant la qualité des modèles d’IA entraînés sur ces données, perpétuant ainsi les biais et les erreurs dans des technologies appelées à jouer un rôle croissant dans nos sociétés. Sans données fiables et représentatives, comment espérer développer des systèmes d’IA sans biais et dignes de confiance ?

L’Europe comme sanctuaire de la donnée scientifique et terre d’accueil d’une IA éthique ?

Face à ces défis, l’Union européenne dispose d’atouts considérables pour s’imposer comme le gardien d’une science ouverte mais rigoureuse et le berceau d’une IA responsable. Son cadre réglementaire pionnier, illustré par le RGPD et l’AI Act, démontre sa capacité à établir des normes qualitatives élevées. Le cadre du RGPD permet de « concilier la protection des droits fondamentaux et la conduite des activités de recherche ». L’AI Act, entré en vigueur le 1er août 2024, entend « favoriser le développement et le déploiement responsables de l’intelligence artificielle dans l’UE », notamment dans des domaines sensibles comme la santé. L’Europe régule non pas pour porter atteinte à la liberté d’expression, mais, au contraire, pour proposer un environnement d’affaires sûr, de confiance et pacifié.

L’Union européenne pourrait donc créer un véritable « sanctuaire numérique » pour les données scientifiques mondiales, garantissant leur préservation, leur accessibilité et leur utilisation éthique. Ce sanctuaire reposerait sur trois piliers complémentaires dont l’essentiel est déjà en place du fait de la stratégie digitale :

  • un système d’archivage pérenne et sécurisé des données de recherche assurant leur préservation ;

  • des protocoles de partage ouverts mais encadrés, favorisant la collaboration internationale tout en protégeant l’intégrité des données ;

  • et un cadre d’utilisation garantissant que l’exploitation des données, notamment pour l’entraînement d’IA, respecte des principes éthiques clairs.

The Conversation

Caroline Gans Combe a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre de sa participation aux projets de recherche DEFORM et ProRes.

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