03.04.2025 à 17:50
Audrey Darsonville, Professeur de droit pénal, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières
S’appuyant sur un rapport de la Délégation des droits des femmes, un texte de loi transpartisan préconise d’intégrer le non-consentement dans la définition du viol. Cette proposition a été adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale le 1er avril et doit être examinée au Sénat.
Selon le Code pénal, le viol est défini comme un acte de pénétration sexuelle commis avec violence, contrainte, menace ou surprise. Pour condamner un agresseur, les juges doivent donc démontrer que ce dernier a commis l’acte sexuel en recourant à la violence, la contrainte, la menace ou la surprise. L’usage d’un de ces quatre modes d’action démontre l’absence de consentement de la victime. Or, par un curieux paradoxe, l’incrimination du viol est donc tournée vers le défaut de consentement de la victime mais occulte soigneusement de le nommer.
C’est à cette lacune que se propose de répondre la proposition de loi déposée le 21 janvier 2025. Elle énonce que le consentement suppose d’avoir été donné librement, qu’il est spécifique et qu’il peut être retiré à tout moment. Elle décrit des situations dans lesquelles il n’y a pas de consentement, violence, menace, surprise ou contrainte, mais aussi en cas d’exploitation de la vulnérabilité de la victime. La proposition souligne aussi que le consentement de la victime ne peut se déduire du silence ou de l’absence de résistance de la victime. Le célèbre adage « qui ne dit mot consent » serait enfin banni, qui ne dit ne consent pas nécessairement à un acte sexuel.
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La proposition s’inscrit dans un double objectif, s’aligner avec le contexte européen qui tend à une telle inscription du consentement dans la loi pénale et lutter contre les classements sans suite massifs des plaintes déposées pour des faits de viol ou d’agression sexuelle, comme l’explique la Commission nationale consultative des droits de l’homme le 18 mars 2025 : « Alors que, selon la dernière enquête VRS (vécu et ressenti en matière de sécurité) de l’Insee parue fin 2023, 270 000 femmes affirment avoir été victimes de violences sexuelles, seules 6 % d’entre elles ont déposé plainte. Le taux de classement sans suite est, quant à lui, extrêmement élevé : 86 % dans les affaires de violences sexuelles, atteignant même 94 % pour les viols ».), principalement en raison du caractère insuffisamment caractérisé des faits dénoncés.
Jusqu’à présent, la France ne s’était pas mise en conformité à la Convention sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, dite Convention d’Istanbul, signée en 2011 (et ratifiée par la France en 2014).
Cette Convention traite de la question du consentement dans le viol en ces termes : « Le consentement doit être donné volontairement comme résultat de la volonté libre de la personne considérée dans le contexte des circonstances environnantes ». Le GREVIO (Groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique), organe de contrôle de l’application de la convention d’Istanbul, a rendu un rapport relatif à la France en 2019. Ce dernier pointe les lacunes de la législation française du fait de son refus d’intégration de la notion de libre consentement.
Enfin, plus d’une quinzaine de pays européens (l’Allemagne, la Belgique, Chypre, la Croatie, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la Grèce, l’Irlande, l’Islande, le Luxembourg, Malte, les Pays-Bas, la Pologne, la République tchèque, le Royaume-Uni, la Slovénie, la Suède et la Suisse) ont changé leur législation dont des pays au système judiciaire proches du notre comme la Belgique.
En outre, la France ne peut occulter ses obligations relatives à la jurisprudence de la Cour européenne. En effet, depuis l’arrêt de la Cour européenne M.C. c. Bulgarie du 4 décembre 2003, les juges de Strasbourg ont imposé aux États une obligation positive de promulguer une législation pénale permettant de punir effectivement le viol par une appréciation de la notion de consentement qui ne soit pas fondée uniquement sur l’exigence d’une violence ou d’une opposition physique de la victime.
Cette décision a été rendue il y a plus de 20 ans et, depuis, la Cour a toujours maintenu cette position comme encore récemment lors de l’arrêt du 12 décembre 2024, affaire Y. c. République tchèque. Le couperet se rapproche cette fois-ci de la France puisque sept requêtes sont actuellement pendantes devant la CEDH concernant le traitement judiciaire français du viol. Sans faire de droit fiction, il est probable que la France soit condamnée en 2025 au regard de la jurisprudence européenne.
Sans attendre cette probable condamnation, La France s’est engagée sur la voie d’une réforme. La proposition de loi déposée en janvier dernier a fait l’objet d’un avis consultatif du Conseil d’État, rendu le 11 mars. Dans cet avis, le Conseil d’État retient que l’inscription du consentement dans la loi sur le viol est opportune car « l’objectif poursuivi par les auteurs de la proposition de loi en recourant à cette rédaction était de renforcer la répression de l’infraction dans les situations de vulnérabilité organisées ou exploitées par l’auteur, notamment celles nées d’un état de sidération ou d’emprise, pour contraindre la victime à un acte sexuel ». Ainsi, la loi permettra de consolider les avancées de la jurisprudence en énonçant des dispositions claires.
Le Conseil d’État critique en revanche certaines formulations de la proposition et a énoncé une nouvelle définition du consentement. Cette formulation a été intégrée par voie d’amendements devant la commission des lois et le texte adopté le 1er avril en première lecture à l’Assemblée nationale retient donc cette définition résultant de l’avis du Conseil d’État.
Le texte adopté expose qu’est une atteinte sexuelle « tout acte sexuel non consenti commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur » ; « Au sens de la présente section, le consentement est libre et éclairé́, spécifique, préalable et révocable. Il est apprécié́ au regard des circonstances environnantes. Il ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime. Il n’y a pas de consentement si l’acte à caractère sexuel est commis avec violence, contrainte, menace ou surprise, quelle que soit leur nature ».
La proposition de loi ne fait pas l’unanimité et, d’ailleurs, elle a été adoptée par 161 voix pour et 56 contre. Le texte fait l’objet de critiques, notamment au regard de la présomption d’innocence de la personne mise en cause. Cet argument a été écarté par le Conseil d’État de même que l’inquiétude relative au fait d’exposer encore davantage la victime dans les poursuites pour viol. C’est même l’inverse qui est postulé par cette réforme dont la finalité est de déplacer le curseur de la victime vers le mis en cause afin de l’interroger sur le fait de savoir s’il s’est assuré du consentement de l’autre.
L’avenir de la loi est désormais entre les mains du Sénat qui adoptera ou non la proposition. Cependant, quelle que soit l’issue du travail parlementaire, cette proposition aura eu le mérite de mettre au cœur du débat sociétal la question du consentement en matière de violence sexuelle. Le procès de Mazan aura éclairé de façon particulièrement cruelle à quel point le consentement de l’autre, et particulièrement celui de la femme, était indifférent pour beaucoup. Combien de fois au cours de ce procès les accusés ont-ils tenu des propos tels que « je pensais qu’elle était d’accord » (en présence d’une femme sous sédation chimique et donc dans l’incapacité de parler pour manifester un accord) ou encore, « son mari était d’accord donc cela suffisait » (en négation absolue du fait que l’épouse n’avait elle pas donné son consentement).
De tels propos trahissent bien que, comme le Conseil d’État l’a rappelé, les viols et les agressions sexuelles sont « avant tout, un viol du consentement ». La loi, si elle est votée définitivement, sera une première étape importante qui devra, pour produire effet, être accompagnée de moyens humains et matériels pour changer l’appréhension judiciaire du viol.
Audrey Darsonville ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.04.2025 à 17:49
Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
L’expression America First a une longue histoire aux États-Unis. Remis au goût du jour par Donald Trump durant sa campagne présidentielle de 2016, et à nouveau promu en principe fondateur de sa politique depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, ce slogan reflète une vision nationaliste et protectionniste qui, pratiquement depuis la naissance du pays, proclame la primauté des intérêts américains en matière de politique étrangère et commerciale.
« Nous sommes réunis aujourd’hui pour annoncer un nouveau décret qu’on entendra dans toutes les villes, toutes les capitales étrangères et tous les centres du pouvoir. À partir d’aujourd’hui, ce sera strictement l’Amérique d’abord. L’Amérique d’abord ! », déclare Donald Trump lors de son discours d’investiture le 20 janvier 2017. Cette formule, « America First », qui avait inquiété les dirigeants du monde entier, a été remise en avant lors de son retour à la Maison Blanche huit ans plus tard.
L’origine de ce slogan devenu un élément central de la rhétorique de Donald Trump remonte en réalité à bien plus tôt dans l’histoire des États-Unis.
En effet, l’isolationnisme ne date pas d’hier dans la politique étrangère des États-Unis. C’est une longue tradition américaine fondée sur l’idée selon laquelle le pays devait éviter de s’engager dans les affaires du monde pour se concentrer sur ses propres préoccupations internes.
C’est à la fin du XVIIIe siècle que cette vision de la politique extérieure trouve son origine, dans le célèbre dernier discours présidentiel de George Washington, « Farewell Adress » en 1796. Le premier président des États-Unis mettait en garde son peuple contre les alliances permanentes avec des puissances étrangères et préconisait plutôt une politique de neutralité et d’indépendance.
Au début du XXe siècle, cette tradition isolationniste a été mise à l’épreuve à plusieurs reprises, notamment avec la Première Guerre mondiale. Mais malgré la participation des États-Unis à la guerre (1917-1918), un très fort sentiment isolationniste est resté enraciné dans le pays. Après la guerre, une grande partie de l’opinion publique américaine souhaitait éviter une nouvelle implication dans les conflits européens. Cette distanciation s’est renforcée par la déception américaine face aux résultats du traité de Versailles, qui ne répondaient pas aux attentes de Washington en ce qui concerne la sécurité internationale.
C’est dans ce contexte des années 1920 que le slogan America First est né, scandé par ceux qui s’opposaient à l’entrée des États-Unis dans des engagements internationaux en lien avec les quatorze points du président Woodrow Wilson et la mise en place de la Société des nations.
La formule America First a été popularisée par le mouvement isolationniste des années 1940 America First Committee (AFC). Ce comité créé par des figures politiques et des intellectuels influents prônait le rejet de l’intervention américaine dans la Seconde Guerre mondiale et favorisait le protectionnisme.
À cette époque, l’expression America First a pris une signification plus forte sous l’influence de l’avocat Robert A. Taft, fils de l’ancien président William Howard Taft (1908-1912), et de l’aviateur Charles Lindbergh, devenu l’un des porte-parole du comité. Le but principal de l’America First Committee ? Faire pression sur le gouvernement des États-Unis pour que celui-ci n’implique pas le pays dans la guerre qui éclatait en Europe et en Asie.
L’America First Committee prônait une politique de non-intervention et s’opposait vigoureusement à l’adhésion des États-Unis aux efforts de guerre des alliés face à l’Allemagne nazie. Pour le comité, s’engager dans la guerre européenne – ou, plus tard, dans le conflit mondial – allait affaiblir les États-Unis et mettre en péril leur souveraineté. Le tout pour un conflit lointain et coûteux.
L’argument principal était le suivant : les États-Unis ayant la capacité de se défendre eux-mêmes, il n’est pas nécessaire de s’impliquer dans les conflits extérieurs. « L’Amérique d’abord » devait se concentrer sur ses intérêts internes, sur la consolidation de son économie et de sa sécurité, plutôt que jouer un rôle de police mondiale.
Le slogan « America First » a trouvé une résonance particulière dans la population américaine qui ne voyait pas l’intérêt d’intervenir dans les affaires européennes ou asiatiques, particulièrement après les horreurs et les pertes humaines de la Première Guerre mondiale. Le comité a ainsi réussi à mobiliser une grande partie de l’opinion publique contre l’intervention des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale.
Cette position a toutefois été contestée au fur et à mesure que l’Allemagne nazie étendait son contrôle sur l’Europe, et que les attaques japonaises se multipliaient dans le Pacifique. L’attaque de Pearl Harbor par le Japon le 17 décembre 1941 a changé la donne et forcé les États-Unis à entrer dans la guerre mettant fin à l’influence de l’AFC. L’opinion publique a alors radicalement basculé en faveur de l’intervention militaire, estimant que la sécurité nationale des États-Unis était désormais en danger. L’America First Committee s’est dissous peu après l’entrée des États-Unis dans le conflit, mais l’impact de ce mouvement sur la pensée politique américaine a persisté.
Le sentiment isolationniste et nationaliste a été réactivé à plusieurs reprises tout au long du XXe siècle, pendant la guerre du Vietnam, les crises économiques, et lors des débats sur le commerce international. Dans les années 1980 et 1990, à l’époque des présidences de Ronald Reagan et George H. W. Bush, bien que les États-Unis soient restés un acteur clé du système international, des voix isolationnistes se sont fait entendre, en réaction aux interventions militaires américaines et à la mondialisation.
Le populisme économique et la critique du libre-échange se sont développés dans des secteurs économiques affectés par la délocalisation et la mondialisation.
Le retour en force du slogan « America First » s’est manifesté de manière marquante sous la première présidence de Donald Trump, qui a réutilisé l’expression pour mettre en avant une politique économique protectionniste, une critique radicale du multilatéralisme et un net désengagement des affaires internationales par rapport aux présidences présidentes de Barack Obama et de George W. Bush.
Trump avait d’ailleurs fait de cette philosophie un axe central de sa campagne électorale de 2016, se présentant comme un défenseur des intérêts des travailleurs américains et des citoyens ordinaires par opposition aux élites politiques et économiques mondialisées.
Ce retour au nationalisme économique, associé à un rejet des accords commerciaux internationaux et des engagements militaires à l’étranger, a ravivé les vieux débats sur la place de l’Amérique dans le monde et son rôle dans les affaires mondiales.
Le succès du slogan « America First » repose également sur sa capacité à mobiliser des récits nationaux profonds. Les discours de Trump se sont appuyés sur une mythologie américaine mettant en avant la prospérité perdue (« Make America Great Again »), le peuple américain comme héros face aux élites corrompues et la nécessité de restaurer un ordre moral et économique qui aurait existé par le passé avant de s’effilocher.
Ces récits s’inscrivent dans une longue tradition politique, où l’Amérique est perçue comme une nation exceptionnelle, destinée à servir de modèle au monde.
La rhétorique de Trump, cependant, se distingue par une rupture avec l’idéal d’une Amérique cosmopolite et ouverte. En mettant l’accent sur le déclin supposé du pays, Trump a réactivé un discours populiste, opposant un peuple « véritablement américain » à des ennemis extérieurs (la Chine, l’Union européenne, l’immigration illégale) et intérieurs (les démocrates, les médias traditionnels, la bureaucratie).
En réactivant et modernisant la doctrine America First Donald Trump a redéfini la politique étrangère et économique des États-Unis selon une vision nationaliste et protectionniste.
Son approche repose sur un rejet du multilatéralisme au profit d’accords bilatéraux plus favorables à Washington, une volonté de relocaliser l’industrie américaine et une posture de fermeté face à la Chine et à l’Europe.
Toutefois, cette modernisation de la doctrine s’est accompagnée de tensions avec les alliés traditionnels des États-Unis et d’une polarisation accrue au sein du pays. Si ses partisans saluent un retour à la souveraineté économique et à une diplomatie musclée, ses détracteurs dénoncent un isolement international et des politiques aux conséquences incertaines sur le long terme.
L’héritage de cette doctrine reste donc sujet à débat : a-t-elle renforcé les États-Unis ou fragilisé leur leadership mondial ? Plus d’un siècle après son émergence, Donald Trump peut-il réellement se poser en héritier légitime de cette doctrine historique, ou en a-t-il dévoyé les principes pour servir une vision plus personnelle du pouvoir ?
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.04.2025 à 17:49
Gülçin Erdi, Directrice de recherche au CNRS, en affectation à l'Institut français d'études anatoliennes (IFEA) à Istanbul, Université de Tours
Le 19 mars dernier, l’arrestation pour « corruption » et « terrorisme » (cette dernière accusation ayant depuis été abandonnée) d’Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et principal opposant à Recep Tayyip Erdogan, a provoqué une vaste mobilisation en sa faveur de la société civile. Après un premier article consacré au contexte dans lequel ces événements surviennent, la sociologue Gülçin Erdi, spécialiste de la Turquie et notamment des questions urbaines, analyse ici la composition et les mots d’ordre des foules gigantesques qui se réunissent régulièrement pour contester, au-delà de la mise en détention de l’édile de la plus grande ville du pays, un système que les manifestants jugent largement corrompu et inefficace.
Dans le quartier de Saraçhane, un nouveau lieu emblématique de la contestation politique a émergé, surnommé par les manifestants le « nouveau Taksim », en référence à la contestation de 2013 qui s’était largement déployée autour de cette grande place du centre d’Istanbul.
Cette mobilisation est principalement motivée par un sentiment d’indignation face à un système politique perçu comme corrompu, et face à la détérioration économique et aux restrictions des libertés publiques. C’est ce qu’il ressort des slogans scandés par les participants, mais aussi des discussions que nous avons pu avoir avec eux, lors des nombreux rassemblements auxquels nous avons assisté depuis le début d’un mouvement, qui ne semble pas près de prendre fin.
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Une observation approfondie du mouvement révèle une prédominance notable, parmi les participants, de jeunes adultes âgés de 18 à 30 ans. Si l’on remarque également un certain nombre de personnes ayant pris part, en 2013, à l’occupation du parc Gezi, actuellement âgées de 40 à 50 ans, ce sont les jeunes qui jouent un rôle principal dans la mobilisation. Parmi eux, deux profils se distinguent particulièrement.
D’une part, des étudiants provenant des établissements universitaires les plus prestigieux d’Istanbul, aux parcours académiques souvent brillants, provenant de diverses facultés (aménagement urbain, sciences sociales, ingénierie, droit…). D’autre part, des jeunes non diplômés, motivés par un sentiment de ras-le-bol et une perception superficielle de la politique, leur engagement se limitant au nationalisme.
Il est à noter que la plupart des manifestants, en particulier les plus jeunes, dissimulent leur identité en couvrant leur visage, une mesure préventive contre une éventuelle détection par les forces de l’ordre. Les jeunes avec qui nous avons eu l’occasion de nous entretenir ont exprimé leur perception d’un climat de répression et de surveillance constante, tout en affirmant leur volonté d’éviter les conflits avec les forces de l’ordre, mais en participant activement à la manifestation, car, à leurs yeux, « il n’y a pas d’autre choix ».
La motivation de la majorité d’entre eux ne se limite pas uniquement à la libération d’Ekrem Imamoglu. Son arrestation est vue avant tout comme un événement symbolique et un prétexte pour descendre dans la rue. L’un de nos interlocuteurs exprime ainsi son exaspération croissante :
« J’en ai marre de l’insécurité et du futur incertain dans ce pays. Je suis étouffé. »
Un étudiant rencontré à Saraçhane abonde dans son sens :
« Nous nous éveillons quotidiennement avec la crainte que notre intégrité physique soit mise en péril à tout instant. »
Un autre, cagoulé et vêtu d’un foulard représentant Atatürk, assène :
« Tous les étudiants présents ici ont pour objectif de défendre la laïcité et de s’opposer au fascisme. […] À la tête de ce pays, il y a actuellement un dictateur et nous voulons le renverser. En ma qualité d’enfant d’Atatürk et de personne de gauche, je me trouve ici pour soutenir la République. »
Il ajoute que si les étudiants n’avaient pas manifesté, l’accusation de terrorisme à l’encontre d’Imamoglu n’aurait pas été retirée et qu’un kayyum (c’est-à-dire un administrateur désigné par l’État) aurait été nommé à la tête de la municipalité.
Les Stambouliotes sortis dans la rue ne croient pas à la culpabilité du maire et considèrent son arrestation comme une injustice supplémentaire dont ils sont les témoins, comme dit l’un des manifestants, « [après] l’accumulation de vingt ans d’oppression ».
« La situation est déterminée par la volonté d’un individu. Cette autorité est celle qui fixe les taux d’intérêt, les modalités de divertissement, etc. »
Frustrés par une situation politique et économique qui rend très difficile, voire impossible, la réalisation de bon nombre de leurs projets personnels, y compris l’acquisition de biens matériels tels qu’un véhicule ou un logement, les contestataires aspirent à un État plus juste, plus libre et plus démocratique, où la nécessité de recourir à des actions collectives, telles que des manifestations pour défendre leurs droits, ne serait pas une option nécessaire. Ils disent aussi vouloir vivre dans un environnement où l’accès à Internet ne soit pas entravé par des restrictions volontaires et des censures de comptes divers pour des raisons politiques et, au-delà, dans un pays où ils n’envieraient pas les habitants d’États démocratiques qui, selon eux, vivent plus librement et dans une plus grande prospérité.
Comme nous l’avons souligné, les jeunes manifestants se divisent en deux catégories en termes de niveau de diplôme ; cependant, l’homogénéité de leurs positions politiques est remarquable, ce qui contraste avec la grande diversité observée lors de mouvements sociaux précédents tels que Gezi. Il semble que les références de la jeunesse actuelle soient différentes en raison du contexte politique des quinze dernières années. Les symboles traditionnels de la communauté LGBT (notamment le drapeau arc-en-ciel) et du mouvement kurde sont quasi absents du quartier de Saraçhane. Ces symboles ne sont pas perçus de manière favorable.
La majorité des manifestants sont imprégnés d’un nationalisme et d’un kémalisme marqués, comme l’illustrent leurs références, devises et slogans. Les portraits d’Atatürk et les drapeaux turcs sont omniprésents, souvent accompagnés du signe des Loups gris, symbole de l’ultra-droite.
Pour autant, il serait erroné de voir dans ces manifestations des rassemblements avant tout mus par le nationalisme.
Les participants sont, dans la plupart des cas, des jeunes qui n’ont connu que le gouvernement de l’AKP et de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2003. Ils ont grandi dans un contexte où l’autoritarisme et le conservatisme ont progressivement pris le dessus. Le système éducatif a subi de multiples révisions, introduisant des références marquées à l’histoire ottomane et à l’islam. Parallèlement, la laïcité a été marginalisée, tandis que les confréries musulmanes ont connu une croissance significative dans le pays.
Cette montée en puissance des courants islamiques s’est notamment manifestée dans les recrutements et les contrats publics, marquant ainsi leur ascension au sein de l’appareil étatique à la suite du démantèlement de la confrérie Gülen, accusée d’avoir orchestré la tentative de coup d’État de juillet 2016.
Depuis le mouvement de Gezi, l’opposition au régime d’Erdogan s’articulait principalement autour de deux branches : le mouvement politique kurde et les courants kémalistes, lesquels se sont souvent associés au sentiment antimigrant, très sensible dans un pays qui a accueilli en moins de dix ans plusieurs millions de réfugiés et de migrants, principalement en provenance de Syrie, mais aussi d’Irak, d’Afghanistan et d’Iran. En Turquie, l’idée est répandue que ces migrants sont favorables à Erdogan, qui leur a apporté son soutien et a favorisé leur accueil, et qu’ils voteront en grand nombre pour lui une fois qu’ils seront naturalisés turcs.
Pour les jeunes issus de familles ordinaires, en quête d’identité et de repères politiques, les mouvements de gauche, affaiblis par la répression étatique depuis Gezi et dépourvus d’une base populaire significative, apparaissent aujourd’hui comme une alternative peu crédible. Ce sont les kémalistes qui incarnent la seule opposition tangible et clairement en confrontation avec l’appareil étatique.
Récemment, l’armée a renvoyé certains jeunes diplômés de l’institution militaire après qu’ils ont exprimé leur allégeance à la figure de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République turque, en scandant « Nous sommes les soldats de Mustafa Kemal Atatürk ». Cette expression est un slogan largement diffusé à Saraçhane. Se dire kémaliste, aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement embrasser toute la doctrine du fondateur de la République, ni partager en tous points les orientations du CHP, le parti kémaliste d’Ekrem Imamoglu ; c’est avant tout une façon d’exprimer son rejet d’Erdogan et de l’AKP.
Le 26 mars 2025, le dirigeant du CHP Özgür Özel a annoncé l’achèvement des manifestations à Saraçhane, avec pour objectif de propager la contestation à travers le pays, dans diverses localisations et sous différentes formes. Il a également appelé à un rassemblement massif à Maltepe, dans la banlieue est d’Istanbul, le 29 mars. Le succès a été au rendez-vous : selon les estimations de l’opposition, la manifestation de Maltepe aurait réuni environ deux millions de personnes. Bien que ce chiffre puisse paraître quelque peu exagéré, la mobilisation a été indubitablement importante, et l’ensemble des forces politiques d’opposition du pays, y compris le DEM, un parti d’opposition de premier plan étroitement lié à la cause kurde, y ont pris part.
Parallèlement, une campagne de boycott ciblant les chaînes de télévision progouvernementales qui ont refusé de couvrir les manifestations, ainsi que les entreprises dont elles dépendent, a été lancée. Les étudiants ont également initié la création d’une coordination interuniversitaire indépendante et ont commencé à organiser, indépendamment du CHP, des manifestations à Istanbul et dans d’autres villes, malgré les arrestations massives et les interventions brutales des forces de l’ordre.
Il devient d’ailleurs de plus en plus difficile pour le gouvernement de fermer les yeux sur le mécontentement croissant de la société face au traitement subi par les jeunes en garde à vue, qui suscite indignation et colère.
Comme le démontrent Valerie Bunce et Sharon Wolchik en se référant aux exemples postsoviétiques et d’Europe de l’Est, les périodes où la confiance dans l’intégrité et l’équité des élections est mise en doute, et où l’électorat perçoit la victoire du gouvernement comme inévitable, quelles que soient les circonstances, sont celles où les formes d’action non électorales telles que les protestations, les marches de masse et la désobéissance civile s’intensifient.
La Turquie, à l’heure actuelle, est le théâtre d’une dynamique comparable. Alors que l’opposition concentre ses efforts sur les procédures électorales depuis un certain temps, l’intensification des actions de mobilisation dans les espaces publics semble être étroitement liée à la perte de crédibilité de la croyance sociale, selon laquelle la transformation politique peut être atteinte par le biais des élections.
La mobilisation politique s’est étendue au-delà des grandes métropoles, gagnant de nombreuses petites villes conservatrices à travers le pays – un phénomène qui revêt une importance particulière en termes de participation citoyenne et d’impact sur le paysage politique.
Ces mobilisations locales et populaires ne sauraient être réduites à de simples réactions épidermiques sans lendemain ; même lorsqu’elles s’essoufflent, elles ont des effets à long terme qui transforment le comportement des électeurs et repositionnent les partis politiques. Il conviendra donc de poursuivre l’observation du pays dans les semaines à venir, notamment après la fin de la célébration de l’Aïd al-Fitr, dont les congés ont été étendus à la dernière minute par Erdogan jusqu’au 7 avril, probablement dans l’objectif de calmer les mobilisations.
Cependant, si les démonstrations de rue sont ralenties, de nouveaux répertoires d’action ont émergé. Dans plusieurs villes, à 20h30 chaque soir, les habitants frappent sur des casseroles en scandant « droit, loi, justice ». L’appel au boycott de la consommation lancé par la coordination des étudiants, pour le 2 avril, a été largement suivi dans les grandes métropoles, soutenu également par les petits commerçants qui n’ont pas ouvert leur magasin.
Dans ce contexte, on ne peut pas ne pas mentionner la position ambiguë de l’Union européenne – sans parler des États-Unis qui n’ont fait qu’exprimer leur inquiétude pour la stabilité politique d’un pays allié. Les responsables de l’UE se sont contentés de déclarations timides sans apporter un soutien clair aux protestataires, contrairement à la période de Gezi en 2013. Signe que le contexte politique n’est plus le même, et que nous vivons dans une époque où la realpolitik prime sur les principes de droits de l’homme et de démocratie pour les pays européens… qui ont pourtant massivement utilisé ces arguments pendant des décennies pour justifier leur refus de laisser la Turquie adhérer à l’UE.
La crédibilité de cette instance aux yeux des Turcs est de ce fait largement atteinte, d’autant que ses dirigeants considèrent la Turquie d’un point de vue avant tout sécuritaire : elle est appelée à jouer un rôle important dans la défense européenne, et à contenir les migrants qui cherchent à rejoindre les pays de l’UE en provenance du Proche-Orient et d’Afrique. Özgür Özel a par ailleurs accusé l’Europe de soutenir un autocrate en avertissant que la Turquie changera d’ici un an… et que l’Europe ne devrait pas venir frapper à sa porte à ce moment-là.
Gülçin Erdi a reçu des financements de l'ANR.
03.04.2025 à 17:48
Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Nous n’avons jamais été aussi nombreux dans le monde à connaître un niveau de confort et de liberté aussi élevé. Ce mode de vie, même s’ils nous émancipe, est malheureusement indissociable de la destruction de l’environnement. Faudra-t-il que celle-ci devienne une menace tangible pour nous pousser à renoncer à notre « petit confort » ? L’anthropologie permet d'éclairer cette question.
Lorsque j’entre dans la maison de René, ce matin de décembre 2022, dans le village de Beaucourt-en-Santerre, la température est bien plus proche de 25 °C que des 19 °C alors préconisés pour « économiser l’énergie ». René, retraité de la fonction publique, fait partie de ces humains modernes et puissants du XXIe siècle.
Il ne prend pas du tout au sérieux la menace du gouvernement de l’époque concernant les possibilités de rupture d’approvisionnement électrique : « on a des centrales nucléaires quand même ! »
Durant notre échange, René montre qu’il maîtrise la température de sa maison : sans effort, il repousse l’assaut du froid qui règne alors dehors.
« Je n’ai pas travaillé toute ma vie pour me geler chez moi_, déclare-t-il sûr de lui, les écolos, tout ça, ils nous emmerdent ».
Comment expliquer cette inaction pour le moins paradoxale ? La pensée du philosophe Henri Lefebvre est éclairante. Selon lui, l’humain doit éprouver un besoin pour agir, travailler et créer. Pour lui, le véritable besoin naît d’une épreuve, d’un problème qu’il faut régler nécessairement, ce serait même la seule façon d’engendrer une action humaine volontaire.
Ce phénomène pourrait expliquer pourquoi il est si difficile de traduire en actes
« l’urgence écologique ». Peut-on parler « d’urgence » lorsqu’il n’y a pas encore de réelle épreuve ?
La multiplication des tempêtes violentes, des inondations, la montée des océans, la fonte des glaciers, les sécheresses et les incendies, aussi réels et tangibles soient-ils, n’ont peut-être pas encore eu lieu à suffisamment large échelle pour marquer les routines quotidiennes à l’échelle d’un pays entier.
L’hypothèse est la suivante : dans les pays occidentaux, les aléas climatiques ne porteraient pas encore suffisamment à conséquences pour que se ressente un besoin d’agir généralisé.
Autrement dit, les souffrances engendrées par le changement climatique restent peut-être trop éloignées, trop localisées ou trop sporadiques. À peine éprouve-t-on collectivement un malaise au regard de la convergence des avertissements continus des militants écologistes et de la litanie des catastrophes à l’échelle planétaire, mais localisées sur de petits périmètres.
De plus, pour des dégâts locaux et éphémères, si forts soient-ils, les pays occidentaux sont assez équipés pour y remédier économiquement et techniquement, assez riches pour qu’ils ne remettent pas en cause l’organisation socio-économique globale.
Comme une fuite en avant, l’exploitation des ressources naturelles leur donne, la capacité de maîtriser les effets des catastrophes naturelles nées de l’exploitation des ressources naturelles. Jusqu’à où ?
Dès lors, faire évoluer notre mode de vie occidental demeure une option peu envisagée, d’autant plus que ce dernier est perçu comme la dimension la plus fondamentale, l’accomplissement le plus profond et caractéristique des Modernes que nous sommes.
Ce mode de vie couvre avec une efficacité inédite les besoins les plus essentiels que l’humanité a toujours cherché à combler : repousser les limites de la mort, les maladies, alléger le fardeau physique de l’existence dans la lutte pour satisfaire nos besoins biologiques et nous protéger contre un environnement hostile, etc.
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La recherche du confort matériel est, en cela tout à fait existentielle. Cet existentialisme n’a rien d’écologique. Les besoins de l’humain sont tout entiers tournés vers la production, la réalisation, l’acquisition d’objets, la consommation d’artefacts qui le libèrent. La source de cette prospérité matérielle étant fondée sur l’exploitation du monde vivant et minéral, les humains procrastineront tant que possible le changement d’équilibre de ce rapport à l’environnement.
Devant cette nécessité existentielle, pointer la responsabilité et la rationalité en mobilisant des arguments scientifiques n’a que peu d’effets. Surtout lorsque les appels sont maladroitement portés. Certains militants écologistes ou scientifiques sont ainsi perçus comme des prédicateurs, des prospectivistes ou des moralistes.
C’est qu’ils n’ont, selon moi, pas compris le primat anthropologique de la lutte contre l’environnement : notre mode de vie occidental comble, bien que de manière imparfaite, mais plus que jamais dans l’histoire, les besoins fondamentaux des humains.
Le risque est donc que les Modernes occidentaux se battent tant que possible pour le maintien de ce mode de vie, et ce jusqu’à épuisement des ressources.
Au regard de l’actualité depuis l’élection de Trump et l’invasion de l’Ukraine, il y a fort à parier qu’ils s’attaqueront même aux humains les plus faibles pour le conserver, avant de se battre entre eux. Il est même possible que, pour conserver ce privilège, ils préfèrent sacrifier les humains les plus pauvres.
Parce que ce mode de vie représente la plus grande émancipation vis-à-vis de la mort et de la douleur jamais atteinte pour un nombre d’individus aussi grand, mais aussi la plus grande liberté obtenue par rapport à l’environnement.
Une émancipation continue, bien que non achevée, vis-à-vis de ce que Marx appelait, « le règne de la nécessité ». Et si, pour paraphraser Marx, « un règne de la nécessité subsiste toujours », une bonne partie des occidentaux, même s’ils travaillent, sont « au-delà de ce règne ». Le règne des Modernes ressemble beaucoup à ce moment de l’histoire de l’humanité auquel Marx aspirait où « commence le développement des puissances de l’homme, qui est à lui-même sa propre fin, qui est le véritable règne de la liberté ». Un moment où travailler et consommer ne soient plus seulement réduits à satisfaire des besoins biologiques, mais à l’épanouissement, au bien-être de la personne.
La liberté et le confort qui libèrent le temps et le corps sont les biens les plus précieux de l’humain moderne occidental (et de tous les non-occidentaux devenus Modernes). Il est possible qu’il faille attendre que la menace climatique mette en péril cette liberté de façon palpable pour qu’il ressente le besoin de la défendre. Alors seulement, il pourra pleinement agir pour rééquilibrer son rapport à l’exploitation de l’environnement… s’il est encore temps.
C’est sur cette réalité anthropologique qu’achoppe aujourd’hui l’injonction à l’action écologiste, une injonction d’autant moins efficace qu’elle s’oppose à une quête essentielle de l’humanité depuis son apparition sur terre.
Dans ce contexte, faudrait-il penser que la perspective anthropologique est désespérante ? Non, puisqu’elle permet au contraire d’éviter l’écueil des injonctions militantes naïves, des faux espoirs simplistes, ou encore, de contrer la parole des gourous. L’enjeu est de repartir de l’humain pour engager des actions vraiment efficaces.
Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.04.2025 à 17:46
Clodagh Harrington, Lecturer in American Politics, University College Cork
L’escalade du prix des œufs est devenue un problème politique majeur pour le gouvernement Trump, et il n’est pas près de disparaître. Hausse du panier moyen des Américains, épidémie de grippe aviaire, expulsion des migrants – qui représentent 70 % de la main-d’œuvre agricole –, l’œuf est au cœur d’enjeux politiques et géopolitiques majeurs.
Le prix des œufs a considérablement augmenté ces dernières années aux États-Unis. Une douzaine d’œufs coûtaient 1,20 USD en juin 2019. Aujourd’hui, le prix est d’environ 4,90 USD, avec un pic à 8,17 USD début mars.
Certains restaurants ont imposé des suppléments sur les plats à base d’œufs, attirant encore plus l’attention sur l’escalade des coûts. Et il y a aussi des pénuries dans les rayons des supermarchés.
Dans les mois à venir, les États-Unis prévoient d’importer jusqu’à 100 millions de produits de consommation de base. Des représentants du gouvernement s’adressent à des pays, de la Turquie au Brésil, pour s’informer sur les œufs destinés à l’exportation.
La secrétaire à l’agriculture, Brooke Rollins, qui avait précédemment déclaré que l’une des options de la crise était que les gens aient un poulet dans leur jardin a suggéré dans le Wall Street Journal que les prix sont peu susceptibles de se stabiliser avant quelques mois. Et Donald Trump a récemment partagé un article sur le réseau Truth Social appelant le public à « se taire sur les prix des œufs ».
La principale cause du problème est une épidémie de grippe aviaire qui a entraîné l’abattage de plus de 166 millions d’oiseaux aux États-Unis. Environ 98 % des poulets du pays sont produits dans des fermes industrielles, plus propices à la contagion.
Selon les Centers for Disease Control, la grippe s’est déjà propagée à plusieurs centaines de vaches laitières et à un être humain. Le département de l’agriculture des États-Unis a récemment annoncé un plan de 1 milliard de dollars pour contrer le problème, avec des fonds pour l’amélioration de la biosécurité, la recherche de vaccins et l’indemnisation des agriculteurs.
En janvier 2025, l’attachée de presse de Donald Trump à la Maison Blanche Karoline Leavitt a accusé l’administration précédente d’être à l’origine des prix élevés des œufs. Il est vrai que des oiseaux ont été abattus sous la surveillance du président Joe Biden, mais c’était et cela reste une pratique courante lors des épidémies de grippe aviaire et cela avait également été le cas sous les administrations Obama et Trump 1.
Cependant, cela montre à quel point la hausse du prix des œufs est devenue une question politique. Elle a été régulièrement mentionnée dans les discours de campagne comme un symbole des maux de l’économie états-unienne. Donald Trump a promis de fixer le prix des œufs rapidement s’il était élu, mais, jusqu’à présent, il n’en est rien.
Les prix sont toujours à la hausse. Même lorsque les prix baissent soudainement, comme ils l’ont fait cette semaine, les Américains savent à quel point ils étaient moins chers jusque récemment.
Il y a un certain nombre de raisons pour lesquelles le prix des œufs est devenu important pour les hommes et femmes politiques états-uniens. Tout d’abord, presque tout le monde achète des œufs. La pénurie et la hausse des prix qui s’ensuit font donc l’actualité et touchent les consommateurs de toutes les tranches de revenus. Ensuite, ils symbolisent les vulnérabilités économiques du pays. Enfin, les prix des œufs sont politiques en raison de la promesse de Trump de les faire baisser.
Les sondages ont montré que l’économie et l’inflation ont été des facteurs clés dans le choix des électeurs le jour du scrutin présidentiel de 2024. En février 2025, Donald Trump a accordé une interview à NBC News dans laquelle il a déclaré qu’il avait remporté les élections sur les thématiques de l’immigration et des… courses alimentaires !
En matière d’immigration, les électeurs fondent souvent leurs opinions sur ce qu’ils perçoivent comme étant vrai. Une rhétorique dure sur la construction d’un mur peut être associée au sentiment d’avoir un président qui prend des mesures fortes, que quelque chose de tangible se matérialise ou non.
Avec les courses alimentaires, la réalité l’emporte sur la perception. Le prix des œufs est imprimé sur la boîte et le coût est payé directement par les électeurs.
Ensuite, il y a les producteurs d’œufs. Les agriculteurs états-uniens avaient tendance à soutenir massivement Trump. Les zones rurales ont voté pour lui de plus en plus au long de ses trois tentatives électorales. Elles augmentent même leur soutien pour lui en 2020 après des guerres commerciales et des augmentations de prix qui les auraient affectées négativement.
Un autre facteur qui pourrait faire grimper les prix des œufs est qu’on estime que 70 % de la main-d’œuvre agricole est constituée de main-d’œuvre immigrée – dont 40 % sont sans papiers. Si les plans de l’administration Trump pour des tarifs douaniers élevés et des expulsions massives de migrants se concrétisaient, l’industrie agroalimentaire aurait du mal à fonctionner.
De nouvelles augmentations des prix des denrées alimentaires seront inévitables, avec une exacerbation potentielle en raison du gel du financement de certains programmes du département de l’agriculture des États-Unis que Trump a promulgué. En mars 2025, une réduction d’1 milliard de dollars a été annoncée, dont les conséquences se font déjà sentir chez les agriculteurs. Le message « douleur maintenant, pour gain plus tard » est une promesse politique délicate.
À l’ère des turbulences internationales, les élections sont largement gagnées sur des questions plus banales. Plus précisément, l’économie de la « table de cuisine » parle à chaque électeur, peu importe à quel point sa table est grande ou non.
Les Américains savent que, au Canada voisin, les prix des œufs n’ont pas augmenté de façon spectaculaire. Il n’y a pas eu de pénurie. Mais les prix au Canada ont toujours été plus élevés qu’aux États-Unis, du moins en partie parce que les normes agricoles diffèrent.
Les États-Unis n’ont pas de normes de bien-être élevées pour les travailleurs agricoles ni pour les animaux. Cette lacune doit être comblée afin d’aider à réduire le risque futur de grippe aviaire, mais cela risque encore d’augmenter les prix.
Blâmer le précédent président n’est pas une position durable pour Donald Trump. Comme l’ancien président Harry Truman pourrait le lui rappeler : « La responsabilité s’arrête ici. »
Clodagh Harrington ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.04.2025 à 17:44
Grégory Miras, Professeur des Universités en didactique des langues, Université de Lorraine
Mélanie Lancien, Maîtresse de Conférence en linguistique
Que racontent les accents des personnages de dessins animés type Disney ou Dreamworks ? Mettent-ils en avant la diversité culturelle ou jouent-ils surtout sur les stéréotypes ?
Chacun se souvient de l’accent hispanophone du Chat Potté dans Shrek, ou (quasi) russophone de Gru, dans Moi, Moche et Méchant. Or, dans les versions originales comme dans les versions doublées, c’est souvent les accents standards, dits « neutres », qui dominent. Qui ne s’est pas déjà demandé pourquoi Mulan et Rebelle dans les dessins animés éponymes, ou encore Tiana, dans la Princesse et la Grenouille, s’expriment comme des présentatrices télé ! Alors quelle est la place des accents, notamment étrangers, dans les dessins animés ? Et comment ces accents dialoguent-ils avec les perceptions que nous en avons dans la vie réelle ?
Dans les années 1990, la chercheuse américaine Rosina Lippi-Green a analysé 24 dessins animés de la franchise Disney, produits entre 1938 et 1994. Cela va de Blanche-Neige au Roi lion – soit 371 personnages au total. Dans les versions originales en langue anglaise de ces films, elle a dénombré 91 personnages qui, en toute logique, ne devraient pas parler anglais : citons le Roi lion qui se déroule objectivement en Afrique avec des patronymes originaires du swahili, une langue parlée en Afrique centrale et orientale (par exemple, mufasa signifie « le roi » ou « celui qui gouverne »).
Or, sur 91 personnages, ils ne sont que 34 à s’exprimer en anglais avec un accent dit « étranger » – cette dénomination étant sujette à débat, car elle pose la question des limites de ce qui est étranger. Les autres personnages n’ont « aucun accent » ou plutôt un accent standard.
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Le cas de l’ours Paddington, personnage de fiction créé par l’écrivain britannique Michael Bond, n’est pas en reste sur la question. Originaire du Pérou où il s’entraîne avec des ressources pédagogiques britanniques, on lui attribue son nom à son arrivée en Angleterre. Or, de nombreux spectateurs se demandent, dans la presse et sur des forums anglophones après la sortie du film, pourquoi il a un accent anglais britannique plutôt qu’un accent hispanophone en anglais. Ils semblent oublier qu’il s’agit d’un personnage fictif qui pourrait donc avoir n’importe quel accent. L’adaptation française a tranché la question en lui attribuant un accent standardisé (dit « sans accent »). Angela Smith, chercheuse en Grande-Bretagne, souligne qu’il est présenté à l’origine, par son créateur, comme ayant une petite voix, loin de l’agressivité d’un ours et sans accent étranger, mais ayant adopté la langue de la culture dominante anglo-saxonne.
Luca Valleriani de l’Université La Sapienza, à Rome, a étudié le cas du long-métrage d’animation Zootopie, produit par Disney, qui met en scène des animaux anthropomorphiques– c’est-à-dire reprenant des traits humains. Dans cette ville peuplée d’animaux, un officier lapin doit collaborer avec un renard arnaqueur pour résoudre une affaire. Dans la version originale, c’est-à-dire anglophone, plusieurs personnages ont des accents états-uniens et trois ont des accents dits « étrangers » : une pop star a l’accent latino-américain (doublée par Shakira), un patron de mafia a l’accent italien américain et un chef de la police a l’accent de l’est londonien avec une touche sud-africaine.
Dans les adaptations danoise et française du film, deux de ces accents (la pop star et le chef de la police) ont été standardisés. En France, l’accent italien du patron de la mafia a presque disparu en étant substitué par une qualité de voix et une prosodie spécifiques qui s’ajoutent à une musique clichée de l’Italie jouée lorsqu’il s’exprime. La version italienne a adapté ces différents accents, en attribuant aux personnages des variétés régionales italiennes : napolitaine, sicilienne et toscane, notamment.
Le film Zootopie est un bon exemple d’usage stéréotypé des accents. Il propose un message humaniste selon lequel la race et l’apparence physique n’ont rien à voir avec le fait d’être mauvais ou bon. Et pourtant, il charge les accents de stéréotypes, particulièrement ceux, régionaux, renvoyant à des dimensions sociales, « provinciale » ou « mafieuse ». La question du doublage devient ainsi majeure puisque la plupart de ces productions sont produites aux États-Unis et renvoient à des stéréotypes ou clichés états-uniens ou anglophones.
Lippi-Green rappelle que le contexte géopolitique se reflète dans les stéréotypes de chaque époque. Prenons les personnages des méchants : pendant la Seconde Guerre mondiale, ils parlaient avec un accent japonais ou allemand ; pendant la guerre froide, avec un accent russe, et pendant les guerres d’Iran ou d’Irak, avec un accent arabe, identifiant ainsi les adversaires du héros ou de l’héroïne comme venant de pays « ennemis » des États-Unis.
Toujours selon la chercheuse Lippi-Green, les producteurs utilisent ces accents pour plusieurs raisons : situer rapidement un espace géographique (accent russe = Russie) ; faire un raccourci en cataloguant un personnage (accent italien = un mafieux) ; produire un effet humoristique (accent belge) ; ou alors, par facilité et pour des questions de coûts, ils vont standardiser les façons de parler. Dans son étude, elle montre aussi, dans les versions en anglais des films, que la proportion de méchants ayant un accent dit « étranger » (40 %) est supérieure à celle qui a un accent américain ou britannique (20 %). Si son travail relève que l’accent français hexagonal est souvent présenté comme ayant une valeur positive, il fait aussi l’objet de stéréotypes ; il est régulièrement associé à des personnages irascibles (le cuisinier dans la Petite Sirène) ou dragueurs (O’Malley dans les Aristochats), reflétant le cliché que l’on se fait des Français aux États-Unis.
Les discriminations liées à l’accent ne sont pas toujours évidentes ni explicites. On peut noter que dans les films d’animation, les personnages qui, en plus d’un accent, ont aussi d’autres caractéristiques très différentes des personnages principaux, sont souvent relégués à des rôles secondaires. Ils peuvent aussi avoir des rôles de premier plan avec des opportunités réduites (le méchant manipulateur doit être vaincu sans rédemption possible). Parallèlement, les études semblent montrer que les personnages de méchants sont régulièrement affublés d’un accent britannique, qui leur donnerait de la crédibilité, car il renverrait à des traits de caractère alliant une intelligence redoutable et une faible moralité. Dans la version anglophone du Roi lion, Mufasa (le roi de la savane) a un accent américain, tandis que son frère, Scar, a un accent britannique.
Si l’on connaît peu l’impact direct de ces accents sur les jeunes enfants, Patricia Kuhl a pu démontrer que les nourrissons américains âgés de 9 à 10 mois peuvent activer un apprentissage phonétique (dans ce cas, le mandarin) à partir d’une exposition humaine en direct, mais que cet apprentissage ne se fait pas avec la télévision. Cela suggère que, chez le très jeune enfant, l’interaction sociale réelle renforce la capacité à s’approprier de nouveaux sons. Kossi Seto Yibokou souligne que les étudiants français qui apprennent l’anglais à l’université sont largement influencés par la prononciation américaine des séries. Il est donc possible de penser que l’impact des écrans sur les accents peut dépendre de l’âge.
Lippi-Green compare l’accent à une Maison des sons que l’on construit, puis décore, aménage et étend en fonction de ses rencontres. Les individus adaptent (in)volontairement leurs accents en fonction des situations et du temps qui passe. Les films, dessins animés, mangas et autres médias peuvent influencer notre perception des accents de manière complexe. Parfois, ils diffusent une image caricaturale des accents, ce qui nous habitue à être plus à l’aise avec ce qui nous est familier (ce que l’on présente comme un « non-accent » ou un accent « neutre ») et méfiants envers ce qui semble différent de nous (les accents que l’on identifie comme « étrangers » par exemple).
Faire entendre des accents différents mais non stéréotypés, dès le plus jeune âge, contribue à favoriser la capacité universelle à se comprendre les uns et les autres, peu importe sa façon de parler. Plutôt que de supprimer ou corriger les accents, on peut aider à mieux les comprendre.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.