LePartisan - 1596 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 50 dernières parutions

03.11.2026 à 16:07

Une start-up américaine veut vendre la lumière du Soleil la nuit : qui aura son mot à dire ?

Richard de Grijs, Professor of Astrophysics, Macquarie University
La start-up californienne Reflect Orbital veut renvoyer la nuit la lumière du Soleil vers le sol grâce à des miroirs géants en orbite. Or rares sont les règles qui encadrent ce qu’elle peut faire.
Texte intégral (1830 mots)
Un essai de Reflect Orbital, mené avec des projecteurs pour simuler l’effet de ses miroirs spatiaux. Reflect Orbital

L’ESSENTIEL

  • La start-up californiennne Reflect Orbital a réservé deux lancements de fusées indiennes pour tester la vente de lumière solaire en pleine nuit.

  • Selon la modélisation d’une étude publiée en août, la lueur émanant d’un miroir de 54 mètres de circonférence pourrait dépasser l’éclat d’une pleine Lune à 14 kilomètres.

  • Ni Washington ni New Delhi n’encadrent encore cette lumière, qui peut toucher des riverains n’ayant rien demandé.


Une start-up américaine a réservé deux lancements de fusées indiennes pour tester un service, encore à l’état de projet, qu’aucune entreprise n’a jamais vendu : apporter sur la Terre la lumière du Soleil en pleine nuit.

Installée en Californie, Reflect Orbital prévoit de placer des miroirs géants en orbite basse et de s’en servir pour diriger la lumière solaire réfléchie vers des points choisis au sol.

L’entreprise veut vendre cet éclairage venu de l’espace pour un large éventail d’usages, du maintien de la production des centrales solaires après le coucher du Soleil jusqu’aux opérations de recherche et de sauvetage. Son premier démonstrateur en orbite, Eärendil-1, emportera un réflecteur de 18 mètres sur 18.

Pour fournir un éclairage réellement utile à l’aide de miroirs spatiaux, il faudra surmonter de redoutables défis techniques. Mais une autre question se pose avec urgence : qui décidera des endroits où la lumière du Soleil renvoyée depuis l’espace aura le droit de toucher le sol ?

La lumière ne s’arrête pas au bord du faisceau

On pourrait croire qu’un miroir spatial est capable d’éclairer la centrale solaire d’un client ou le lieu d’un sauvetage sans rien toucher alentour. Ce n’est pas tout à fait ainsi que les choses se passent, car l’atmosphère terrestre ne respecte pas les frontières nettes.

Une étude scientifique évaluée par des pairs, publiée en août 2026, a modélisé ce qui se produit lorsque la lumière solaire réfléchie traverse notre atmosphère. Les molécules et les aérosols diffusent une partie du faisceau lumineux dans le ciel environnant. La lumière qui atteint le sol est renvoyée vers le haut, puis diffusée à nouveau.

La lumière peut donc toucher une zone bien plus vaste que prévu. Pour un futur miroir de 54 mètres en projet, les auteurs de l’étude ont montré que la lueur du ciel qui en résulterait pourrait rester importante bien au-delà de la zone visée. À 14 kilomètres du faisceau, elle pourrait être plus vive qu’une pleine Lune sur la plus grande partie du ciel. Même à 34 kilomètres, la lueur du ciel en direction du faisceau pourrait encore dépasser celle d’une nuit de pleine Lune.

Il s’agit de prédictions issues d’un modèle, et non de mesures effectuées sur de vrais miroirs spatiaux. Elles mettent néanmoins en lumière un problème réglementaire non résolu : les personnes touchées n’auront pas forcément commandé cette lumière.

Cela concerne évidemment les astronomes, mais l’enjeu est aussi plus large. La lumière réfléchie altère l’obscurité naturelle sur une zone qui peut être bien plus étendue que celle pour laquelle le client paie réellement.


À lire aussi : Notre ciel nocturne est en train de disparaître : un des enjeux du Sommet international sur l’espace 2026


En réponse aux questions de The Conversation, un porte-parole de Reflect Orbital a écrit :

« La plupart des gens et la plupart des endroits ne verront jamais cette lumière. Pour recevoir le service, les clients devront obtenir des permis, l’aval des autorités locales et se conformer aux procédures de vérification de l’identité des clients (« Know Your Customer »). Chaque prestation nécessitera des autorisations à plusieurs niveaux, et si les gens ne veulent pas de la lumière, ils ne la recevront pas. »

Alors, qui réglemente la lumière ?

Le premier test réglementaire a déjà révélé une importante lacune technique.

En juillet, la Commission fédérale des communications (FCC), le régulateur états-unien des télécommunications, a autorisé Reflect Orbital à déployer et à exploiter Eärendil-1. Mais sa licence ne porte que sur les communications radio, plus précisément sur l’utilisation de fréquences déterminées pour la télémesure et le contrôle du satellite.

Les astronomes ont demandé à la FCC d’imposer des garde-fous atténuant les effets optiques. La commission a refusé, estimant que l’astronomie ne relevait pas de ses règles.

L’American Astronomical Society (la société savante des astronomes américains, NdT) et d’autres ont depuis contesté cette décision.


À lire aussi : Vers un ciel artificiel ? Ce que prévoit le droit contre la pollution du ciel nocturne


L’Inde entre en scène

Le nouvel accord conclu par Reflect Orbital avec l’entreprise indienne Skyroot Aerospace porte sur deux lancements spéciaux, avec la fusée Vikram-1 et la Vikram-1U, en cours de développement.

L’Inde pourrait donc devoir affronter à son tour la question que la FCC a largement éludée. Un lancement depuis l’Inde nécessite une autorisation du Centre national indien de promotion et d’autorisation des activités spatiales, l’IN-SPACe.

Ses règles couvrent la sécurité des lancements, l’immatriculation et les impacts environnementaux. Elles exigent expressément de limiter les effets néfastes sur l’environnement (sur Terre ou dans l’espace) ainsi que les altérations de l’atmosphère.

À ce jour, aucune autorisation publique ne permet de savoir comment l’IN-SPACe traiterait une lumière délibérément réfléchie.

On ne sait pas clairement de quelle juridiction devrait relever ce réflecteur spatial. Reflect Orbital est états-unienne. Skyroot et le site de lancement sont indiens. L’engin spatial pourrait éclairer le territoire d’un pays tiers. Et, du fait de la diffusion atmosphérique, ses effets pourraient s’étendre bien au-delà de la zone visée.

Ni le régulateur américain ni le régulateur indien ne se sont, jusqu’ici, penchés sur la lumière venue de l’espace. Restent donc des questions qui dépassent la seule autorisation de lancement.

Si un opérateur commercial veut éclairer un site dans un autre pays, les autorités de ce pays doivent-elles donner leur accord ? Qu’en est-il d’une commune voisine ou d’un observatoire touchés par la lumière diffusée ? Et si les effets franchissent les frontières, quel régulateur pourrait exiger d’un opérateur de miroirs spatiaux qu’il modifie ses pratiques ?

Ces questions deviendront bien plus difficiles à trancher si on attend, pour s’y atteler, que la lumière solaire réfléchie soit devenue un service commercial et non plus une expérience.

De l’expérience au service

Rien de tout cela ne signifie qu’il faille forcément empêcher Reflect Orbital de faire la démonstration de sa technologie. En réalité, Eärendil-1 pourrait fournir de vraies données aux régulateurs : des mesures de luminosité, de diffusion atmosphérique et de la précision avec laquelle la lumière réfléchie peut être contrôlée.

Reflect Orbital affirme qu’elle continuera à travailler avec les astronomes, les populations et les régulateurs à mesure qu’elle étendra ses essais.

En attendant, les gouvernements doivent décider qui aura le droit d’allumer la lumière, et qui pourra s’y opposer lorsqu’une partie de celle-ci ne se cantonnera pas à la parcelle bien délimitée du client.

The Conversation

Richard de Grijs est membre de l’Astronomy–Space Coordinating Committee d’Astronomy Australia Ltd (organisme australien de coordination de la recherche en astronomie, NdT). Il a été directeur exécutif de l’International Space Science Institute–Beijing.

03.11.2026 à 16:06

Can democracy be taught? Brazil is about to find out

Gabriel Marmentini, Policy Leader Fellow at the Florence School of Transnational Governance, European University Institute
Brazil has just made civic education compulsory in schools. Whether it takes hold will depend less on the law than on what happens in the classroom.
Texte intégral (3023 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • Brazil’s experience offers lessons for other democracies, including Europe, that are turning to education to strengthen democratic resilience.

  • Knowing how institutions work is not enough: democracy is learned through experience as much as via content.

  • Civic education mandates often fail between the law and the classroom. Teachers, time and democratic school life decide whether they take hold.


In Brazil’s presidential run-off on October 25, President Lula turned the result around against the odds by winning a fourth term with 51.77% of the valid votes. It was the first time since Brazil’s return to democracy that the runner-up in the first round went on to win.

First-round abstention reached 21.08 %, the highest rate in a presidential election since 1998. It fell to 19.22% in the run-off, but more than 30 million eligible voters still stayed away.

This is no one-off: abstention has crept up since 2006, when it stood at 16.75%. Experts blame disenchantment after decades of scandals and two presidential impeachments, voters registered in towns they have left, and fines up to R$3.51, less than one euro, for those who neither vote nor justify their absence. In a country where voting is compulsory for most adults, seeing it as a right, rather than merely a duty, will require a deeper cultural shift.

That shift begins long before election day, through civic education : learning not only how democracy works, but how to question, act and influence public life by tackling concrete problems in their communities.

Yet civic education received little attention in the campaign. In his platform, Lula proposed a national digital literacy policy to combat disinformation. The policy would teach people of all ages, especially older people, to navigate the internet critically, but the programme says little about schools. Flávio Bolsonaro, for his part, pledged schools that teach students “how to think, not what to think”, free from partisan indoctrination, and more civic-military schools.

Beyond electoral promises, what is Brazil’s long-term vision for preparing citizens to take part in democracy?

A promise on paper

Brazil’s 1988 Federal Constitution already states that education must prepare people for the exercise of citizenship. The 1996 National Education Guidelines and Bases Law (LDB) made this one of the core aims of basic education, and the National Common Core Curriculum (BNCC) includes citizenship among the skills every student should develop.

Yet the gaps are large. The 2022 International Civic and Citizenship Education Study (ICCS) found significant gaps in Brazilian students’ civic knowledge. According to the OECD’s 2024 Truth Quest Survey, Brazilians had the lowest ability among 21 countries to distinguish between true and false or misleading online content, with an accuracy rate of 54%, compared to an average of 60%.

In September 2025, the executive branch responded: a ministerial ordinance created the Brazilian Ministry of Education’s Programme for Citizenship and Sustainability Education. Joining is voluntary, yet by July 2026 all but one of Brazil’s 26 states and 57% of its municipalities had signed up.

Its competency matrix sets out 46 skills, from pre-school to the end of secondary school, in three strands :

  • fundamental rights and environmental citizenship

  • the democratic ecosystem and its defence

  • citizenship in practice.

Pupils should learn, for example, to recognise democratic breakdowns and authoritarian proposals in Brazil’s history, to understand what the Supreme Court and the leaders of both houses of Congress do, to tell free speech from hate speech, and to take part in their school’s democratic bodies, such as student councils.

Networks that join must appoint a coordinator and draw up a local plan, and teachers can take online courses on the ministry’s platform. The programme’s own guide acknowledges “significant gaps” in citizenship education in Brazil, and promises a national plan to monitor implementation and learning outcomes.

In July 2026, more than a decade after the original bill was introduced, a new law amended the LDB to make civic education a compulsory curricular component.

It is not the first time. In 1969, the military junta made moral and civic education compulsory at every level, alongside a secondary-school subject called Brazilian Social and Political Organisation (OSPB). Among its stated aims was “the cult of the homeland, its symbols, traditions and institutions”. After the return to democracy, a 1993 law abolished both and folded their content into the humanities. Civic education is therefore, not new to Brazil.

The challenge is to understand what each curriculum really sets out to teach.

The new law has an unusual cross-party history. It was signed under Lula’s government, but originated in a bill by federal deputy Renata Abreu, leader of Podemos, a party that formally backed Flávio Bolsonaro in the run-off.

In a deeply polarised country, could civic education become a rare point of common ground?

Its reach will also depend on how the law and the programme fit together, since one is compulsory and the other is voluntary. Ideally, each feeds the other: the law gives the 43% of municipalities still outside the programme in July a reason to join, and the programme gives schools the means to comply. Together, they could take civic education to every school; apart, many schools will face a new duty without the means to meet it.

From law to the classroom

The law makes civic education compulsory, but not necessarily as a standalone subject. It could be woven into existing classes, such as history, geography and Portuguese, or taught through interdisciplinary projects. Given the autonomy of Brazil’s education systems, some states could also make it a separate subject.

Much remains to be defined. The law does not specify teaching hours, grade levels, teacher qualifications or materials. Its incorporation into the National Common Core Curriculum still requires approval by the National Education Council and ratification by the education minister. Only then will states, municipalities and schools adapt their curricula.

In October, the electoral court and the education ministry agreed to work together on regulation, teaching materials and school election simulations. Learning by doing has a track record: since 2004, the Chamber of Deputies’ Youth Parliament has brought 78 secondary school students to Brasília for each edition, to debate and vote on bills as if they were deputies. But such programmes reach few pupils, and institutional commitment is only a first step.

Nor is the new law consensual. Associations of philosophy and social science teachers asked for a veto, fearing it would weaken philosophy and sociology, and the Escola sem Partido movement warned of ideological indoctrination. Though raised from different angles, both concerns point to the same condition for success: teachers trained not only in content, but in a professional ethic above party lines, so that students learn to form their own views rather than adopt someone else’s.

Brazilians even have an expression for laws that never take hold: “Leis que não pegam.” This gap is precisely why Politize !, the non-partisan civic education institute I co-founded in 2015, has run its Active Citizenship School programme for over eight years. In Brazilian public schools alone, more than 19,000 teachers have used its training and materials to reach around 288,000 students. In 2026, this work earned Politize! the European Union’s Human Rights Award in Brazil.

Politize! and its 400+ volunteers organise civic education workshops across Brazil to promote civic empowerment and strengthen democratic participation among the younger generation.

For the new law to take hold, civic education must be cross-curricular but with clear owners, interdisciplinary but not diluted, and non-partisan but not depoliticised. It will need teacher training, suitable materials, curricular time, coordination and monitoring.

Could this law become the opportunity to bring civic education to scale across Brazil?

When democracies turn to the classroom

Brazil would not be the first country to turn to the classroom when its political order is under strain. In such moments, civic education is less an education policy than an attempt to rebuild a shared democratic project.

In 1952, a West Germany rebuilding after Nazism and war created a federal agency to consolidate and spread democratic and European ideas among Germans, today’s Federal Agency for Civic Education. In 1976, a meeting of educators from across the political spectrum gave rise to the Beutelsbach Consensus : teachers must not indoctrinate, must present contested issues as contested, and must enable students to take part in democracy. Fifty years on, it remains the standard in German classrooms, and a useful reference for Brazil’s own fears of indoctrination.

Latin America offers closer parallels. In Chile, after a wave of corruption scandals, a 2016 law required every state-recognised school to adopt a citizenship education plan and paved the way for a compulsory subject, Citizenship Education, in the final two years of secondary school, which was introduced in 2020. In Colombia, a 2014 law passed during peace talks with the FARC guerrillas made a course on the culture of peace compulsory in every school and a 2015 decree required it to be assessed in the national school-leaving exam.

Other countries have focused on participation. In Argentina, a 2013 law requires education authorities to recognise and support student councils in secondary schools. In Mexico, the electoral authority, INE, gives children and teenagers the opportunity to vote on issues that affect them: more than 10 million people aged 3 to 17 took part in 2024.

Across Latin America, civic education often stops at declarations. A 2020 UNESCO review of primary-school curricula in 19 countries in the region (Brazil’s included) found that citizenship features in all of them, but that such concepts appear more often in statements of principle than in the content teachers use to plan lessons.

Europe shows that a place in the curriculum is only half the battle. Italy, for instance, made civic education compulsory in 2019 as a cross-curricular subject of at least 33 hours a year, shared among each class’ teachers and taught since 2020.

Across Europe, the weak link has been teacher preparation. When the EU’s Eurydice network reviewed 42 education systems in 2017, 17 had no central rules or recommendations on preparing future teachers for citizenship education, and only 13 of the 36 systems that taught it across subjects defined what all future secondary teachers should master.

A new Eurydice report, due in December, will show what has changed and give Brazil and its neighbours a benchmark. In the end, teachers decide whether civic education takes hold, and they can only do so if education systems prepare and support them.

A lesson from the run-off

Brazil’s run-off showed what is at stake. Citing transport failures and floods, Supreme Court justice Cristiano Zanin extended voting by two hours nationwide, after both campaigns had requested extensions in some areas. Flávio Bolsonaro called the decision unacceptable, refused to concede and said he would seek to annul the election. Whether the decision was right is for institutions to judge.

Within days, after Supreme Court justice Alexandre de Moraes ordered him to surrender his passports in a money-laundering investigation, Flávio Bolsonaro left Brazil for the United States. His allies called it political exile from judicial persecution. Critics, Lula among them, replied that “those with nothing to hide have nothing to fear”, and some suggested he was getting ahead of January, when his Senate term ends, and with it the special legal standing it grants. Each side tells a ready-made story.

When politics works more like a clash of tribes, or a form of entertainment, than a shared civic space, no school subject can protect citizens on its own.

What civic education can offer is a shared grammar for such decisive moments on the political agenda: separating facts from narratives, accepting results, and contesting electoral proceedings and practices through evidence, transparency and the courts.

Lula’s new term will be the first to implement the law that seeks to promote civic education. Making it work will require treating civic education as state policy, not government policy.

Brazil already obliges its citizens to vote; the harder task is preparing them to vote well and to take part in democracy between elections. If the law succeeds, the country will have shown the many democracies now turning to the classroom that democracy can be taught and, above all, practised.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Gabriel Marmentini is the co-founder and executive director of Politize!, a non-partisan civic education institute based in Brazil. He is also the co-founder and executive director of the Brazilian Association for Head and Neck Cancer (ACBG Brasil), a patient advocacy organisation.

03.11.2026 à 13:20

Pourquoi les défis qui consistent à manger des aliments ultrapimentés sont des jeux dangereux

Sandra Sinno-Tellier, Médecin de santé publique, spécialisée en épidémiologie et en toxicologie, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Des défis, qui consistent à consommer des produits extrêmement pimentés, sont viraux sur les réseaux sociaux. Les participants à ces jeux s’exposent à des risques réels pour leur santé.
Texte intégral (1694 mots)

L’ESSENTIEL

  • Des défis, qui consistent à consommer des produits extrêmement pimentés, sont popularisés sur les réseaux sociaux.

  • Sans le savoir, les participants à ces jeux s’exposent à des risques réels pour leur santé.

  • Les centres antipoison ont recensé plus d’une centaine d’intoxications ces cinq dernières années, principalement chez des adolescents et des jeunes adultes.


Longtemps utilisé pour relever les plats et conserver les aliments, le piment connaît depuis quelques années un détournement de son usage culinaire qui a alerté l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Sur les réseaux sociaux, des défis mettant en scène l’ingestion de produits ultrapiquants séduisent un public souvent jeune, au prix parfois de conséquences médicales préoccupantes.


À lire aussi : Poivres et piments : un nouvel engouement pour les plus vieilles des épices


Au cœur de ces produits se trouve la capsaïcine, une substance chimique (son nom scientifique est 8-méthyle N-vanillyle 6-nonénamide) qui est naturellement présente dans les piments du genre Capsicum. Responsable de la sensation de brûlure caractéristique, elle agit sur des récepteurs nerveux (les TRPV1 pour transient receptor potential vanilloide 1) qui transmettent au cerveau un signal similaire à celui d’une élévation de température.

Résultat : rougeurs, transpiration, larmoiements et impression de « bouche en feu », alors même qu’aucune augmentation réelle de température ne se produit.

Des effets parfois sévères après ingestion ou contact avec la peau ou les yeux

Si les effets d’une consommation modérée restent généralement transitoires, des quantités plus importantes peuvent provoquer des douleurs intenses tout au long du tube digestif. Brûlures buccales, douleurs gastriques, nausées, vomissements ou diarrhées figurent parmi les symptômes les plus fréquemment observés. Dans certains cas, des manifestations plus générales peuvent apparaître, comme une augmentation de la pression artérielle, des palpitations ou une perte de connaissance.

Les risques ne se limitent pas à l’ingestion. Le contact avec la peau ou les yeux peut entraîner des irritations parfois importantes. Quant aux aérosols contenant de la capsaïcine, comme certains sprays de défense, ils sont susceptibles de provoquer des troubles respiratoires chez les personnes sensibles.

Les enfants ainsi que les personnes souffrant de pathologies digestives ou cardiovasculaires figurent parmi les populations les plus vulnérables. Des réactions allergiques ont également été rapportées.

L’effet viral des challenges

Le phénomène a pris une ampleur internationale avec l’apparition de défis reposant sur la consommation de snacks extrêmement concentrés en capsaïcine. L’un des plus connus, le « One-Chip Challenge », invitait les participants à manger une chips ultrapiquante puis à résister le plus longtemps possible sans boire ni manger, tout en filmant leur réaction.

En 2023, aux États-Unis, un adolescent de 14 ans est décédé après avoir participé à un challenge de ce type. Le produit contenait notamment du Carolina Reaper, considéré comme l’un des piments les plus puissants au monde, avec une intensité pouvant dépasser deux millions d’unités sur l’échelle de Scoville qui mesure le niveau de piquant d’un piment et s’exprime en unité thermique de Scoville. À titre de comparaison, le Tabasco classique atteint généralement entre 2 500 et 5 000 unités.

L’échelle de Scoville pour mesurer l’intensité d’un piment

  • La concentration de capsaïcine varie largement d’une variété de piments à l’autre. Plus un piment contient de capsaïcine, plus il est piquant. On a recours à l’échelle thermique de Scoville pour mesurer le niveau de piquant d’un piment.

Classification simplifiée des piments les plus connus, du moins au plus piquant, selon leur intensité moyenne sur l’échelle de Scoville (SHU, Scoville Heat Units)

En Europe, des produits similaires commercialisés sous le nom de « Hot Chip Challenge » ont suscité plusieurs alertes sanitaires à l’automne 2023. À la suite de signalements en Allemagne et en Suisse, ces produits ont fait l’objet de rappels, y compris en France.

Plus de 100 intoxications recensées en France

Entre 2021 et 2025, les centres antipoison français ont enregistré 124 cas d’intoxication liés à la consommation d’aliments particulièrement pimentés. Les personnes concernées étaient âgées en moyenne de 18 ans, et plus d’un tiers des cas impliquaient des adolescents de 10 à 15 ans. Les hommes étaient légèrement majoritaires.

Le piment consommé directement en tant que plante représentait le produit le plus souvent impliqué, devant les chips ultrapiquantes et différentes sauces pimentées.

Répartition par classe d’aliments des intoxications à la capsaïcine enregistrées par les Centres antipoison de 2021 à 2025

Dans près de quatre cas sur dix, la consommation s’inscrivait dans le cadre d’un défi. Les adolescents étaient particulièrement représentés dans ces situations.

Les symptômes observés étaient principalement des douleurs digestives ou buccales, des irritations et des vomissements. Si la quasi-totalité des cas sont restés bénins, une femme de 28 ans a présenté un œdème de Quincke après avoir participé à un défi impliquant une chips pimentée (l’œdème de Quincke correspond à une réaction inflammatoire ou allergique qui se traduit par un gonflement rapide de la peau et des muqueuses au niveau de la tête et du cou, ndlr). Elle a dû être prise en charge aux urgences avant une évolution favorable.

Que faire en cas de brûlure intense après ingestion de piment ou de produits pimentés ?

  • La capsaïcine étant soluble dans les graisses et non dans l’eau, les produits gras comme le lait ou les yaourts atténuent la sensation de brûlure, contrairement à l’eau.
  • Les aliments riches en amidon (pain, pomme de terre, riz) peuvent également s’avérer efficaces pour soulager la sensation de brûlure.
  • Enfin, toute difficulté respiratoire ou gonflement du visage doit conduire à contacter immédiatement les secours (composer le 15, le 112, ou le 114 pour les personnes malentendantes). Dans les autres cas, il est conseillé d’appeler un centre antipoison ou de consulter un médecin si la douleur persiste ou s’aggrave.

La réglementation européenne sur les produits pimentés appelée à évoluer

À ce jour, la capsaïcine naturellement présente dans les aliments ne fait pas l’objet de restrictions spécifiques au sein de l’Union européenne. Toutefois, plusieurs produits ont déjà été retirés du marché en raison de concentrations jugées trop élevées ou d’un étiquetage insuffisant.

Face à la multiplication des signalements, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) mène actuellement une évaluation des risques liés à la consommation de capsaïcine. Les données recueillies par les centres antipoison français ont été intégrées à ces travaux, dont les conclusions sont attendues d’ici à la fin de l’année 2027. Elles pourraient déboucher sur un renforcement de la réglementation applicable aux produits les plus concentrés.

Prudence face aux produits « ultra-hot », « superpiquants » ou « extrêmes »

Dans l’attente de nouvelles recommandations, les autorités sanitaires rappellent l’importance de la vigilance. Les mentions « ultra-hot », « superpiquant » ou « extrême » doivent alerter les consommateurs, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de produits commercialisés dans le cadre de défis viraux sur les réseaux sociaux.

Les autorités sanitaires recommandent également d’éviter ces challenges, en particulier chez les adolescents, de conserver les produits très pimentés hors de portée des enfants et de porter des gants lors de la manipulation de piments particulièrement forts.


Pour en savoir plus, consulter l’article qui lui est consacré dans le numéro 29 du bulletin Vigil’Anses de juillet 2026, édité par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).

The Conversation

Sandra Sinno-Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

48 / 50

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞