28.08.2026 à 12:42
Que pensent vraiment les Israéliens et les Palestiniens ?
Texte intégral (3111 mots)
L’ESSENTIEL
Israël organise des législatives le 27 octobre prochain, tandis que Mahmoud Abbas a annoncé l’organisation d’une présidentielle palestinienne pour le début de l’année 2027.
D’un côté comme de l’autre, les visions de l’avenir souhaitable des deux sociétés partagent aujourd’hui un grand pessimisme et une méfiance mutuelle.
L’examen de sondages conduits par trois instituts différents permet de saisir les inquiétudes des Israéliens et des Palestiniens.
Les guerres au Proche-Orient sont peut-être aujourd’hui moins violentes, mais elles se poursuivent sous d’autres formes, notamment à travers le maintien, par les ministères israéliens concernés, d’un conflit de basse et moyenne intensité en Cisjordanie et à Gaza. Des millions de personnes des deux côtés de la ligne verte attendent avec impatience les résultats des élections parlementaires du 27 octobre en Israël. Ci-dessous, un aperçu de leurs craintes – et de leurs maigres espoirs – à travers quelques sondages d’opinion.
Les sondages sont, certes, biaisés. Une même question, formulée différemment, peut susciter des réponses différentes, comme l’ont montré Amos Tversky et Daniel Kahneman dans leurs travaux sur le biais du cadrage. Cela étant posé, il reste possible de faire une lecture critique de ces enquêtes, qui permet d’avoir un aperçu de l’état d’esprit des Israéliens et des Palestiniens aujourd’hui, après trois années de conflit armé, une longue vague de violences en Cisjordanie et à quelques mois des élections en Israël et en Palestine.
Trois sondages récents seront analysés : le premier réalisé par un institut israélien Jewish People Policy Institute (JPPI plutôt conservateur, deux autres produits respectivement par le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR) et The Israel Democracy Institute IDI, plutôt libéraux.
La colonisation acharnée, l’héritage tragique de la reconnaissance internationale de la Palestine
Le contexte politique de ces trois sondages est moins celui de la guerre à Gaza que celui de l’évolution de la situation sur les territoires occupés un an après la reconnaissance par la France de l’État palestinien. Les ministres les plus extrémistes du gouvernement, Itamar Ben Gvir (sécurité nationale) et Bezalel Smotrich (finances), ont accéléré le processus de colonisation de la Cisjordanie et de « l’enterrement de l’idée de l’État palestinien », selon les termes mêmes de Smotrich.
Le rapport sur les colonies israéliennes dans les territoires occupés publié par l’Union européenne en juillet 2026 ( portant sur l’année 2025), constate « une accélération de l’activité de colonisation et une évolution vers l’annexion, ainsi que vers une institutionnalisation progressive des mécanismes de gouvernance civile israélienne, mettant en péril les perspectives d’une solution à deux États ».
L’UE dénonce l’approbation par le gouvernement de projets visant à établir 54 nouvelles colonies officielles en Cisjordanie – hors Jérusalem-Est –, et l’établissement de 86 nouveaux avant-postes « à un rythme moyen d’un à deux par semaine », et souligne que « ces actions sapent le cadre administratif établi par les accords d’Oslo et étendent le contrôle israélien à des zones destinées à l’administration palestinienne ».
L’ONG israélienne La Paix maintenant suit de près l’évolution de la législation concernant les unités de logement validées par le Conseil supérieur de planification de l’administration civile. En 2025, ce Conseil a donné son aval à la construction de 27 941 unités de logement dans les colonies, un niveau sans précédent depuis la création du projet de colonisation en Cisjordanie. Et rien que pour le mois de juillet 2026, 8 056 unités ont été validées.
La poursuite de la colonisation rend impossible toute négociation autour d’une extension des accords d’Abraham, cette politique étant condamnée sans équivoque par les pays arabes.
Selon Haaretz, c’est particulièrement le cas de la Turquie, l’Égypte, l’Indonésie, la Jordanie, le Pakistan, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Pour les ministres des affaires étrangères de ces pays, le projet immobilier « E1 » en Cisjordanie occupée est absolument inacceptable. L’E1 est une zone de 12 km2 située entre Jérusalem-Est et la colonie israélienne de Ma’aleh Adumim, en Cisjordanie occupée. La réalisation du projet de construction de 3 400 logements israéliens dans cette zone créerait une continuité territoriale entre Ma’aleh Adumim et Jérusalem et couperait la Cisjordanie en deux – et cela compromettrait la possibilité d’un État palestinien territorialement continu.
Cette condamnation importante s’ajoute à celle annoncée la veille – le 20 août 2026 – par la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège et le Canada.
La société polarisée par l’expansion de la colonisation de la Cisjordanie
Les actions du gouvernement de Benyamin Nétanyahou divisent profondément la société israélienne.
Parmi les citoyens d’Israël, selon un sondage effectué par JPPI en août 2026, 59 % d’Arabes et 41 % de Juifs pensent que les avant-postes et les fermes juives en Cisjordanie sont une charge pour la sécurité – une opinion partagée par 45 % de tous les Israéliens, auxquels on peut ajouter 12 % qui adoptent une position neutre. Sans surprise, 100 % des Juifs de gauche voient ce type récent d’expansion des colonies comme un fardeau, alors que 89 % de Juifs de droite rejettent cette idée.
Concernant l’annexion des territoires occupés, les chiffres sont plus difficiles à interpréter, puisqu’une partie du public arabe-israélien soutient l’idée d’une solution à un État, lequel ne serait alors plus défini comme un État juif.
Dans l’ensemble de la population juive israélienne, 38 % privilégient l’annexion, 35 % la partition et 6 % choisissent l’abandon de l’ensemble du territoire. Chez les citoyens arabes, 36 % privilégient l’annexion, 26 % souhaitent l’abandon du territoire, 8 % sa partition. 12 % des citoyens souhaitent le maintien du statu quo.
Et quand seules deux options sont proposées, les réponses divergent selon les populations interrogées :
(A) 60 % des Juifs d’Israël et seulement 37 % d’Arabes sont favorables à ce que l’État d’Israël conserve une majorité juive au prix d’un renoncement à certains territoires palestiniens.
(B) seulement 22 % des Juifs répondent qu’ils sont favorables à une souveraineté israélienne du Jourdain à la mer Méditerranée, même sans majorité juive – pour eux, cela signifie une annexion de la Cisjordanie et de Gaza. Et 34 % des Arabes donnent la même réponse – mais pour eux, elle signifie la disparition de ce qu’ils perçoivent comme étant le déséquilibre ethnico-culturel actuel.
On voit ici que quand l’annexion est perçue comme une menace à l’existence de l’État juif, elle est très peu désirable pour le public juif justement.
Le sondage IDI – qui pose des questions différentes de celui de JPPI – a interrogé les Israéliens sur leur perception des réactions des institutions publiques face aux violences des colons, un autre facteur de polarisation dans ce pays. À gauche et au centre, une nette majorité des Juifs israéliens jugent trop indulgent le traitement réservé aux colons impliqués dans des violences en Cisjordanie – respectivement 86,5 % et 63 %. À droite, seuls 31 % partagent ce point de vue, tandis que 37 % estiment au contraire que les colons violents sont traités trop sévèrement.
Que veulent les Palestiniens ?
Le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR), basé à Ramallah, a été fondé en 1993 par le politologue Khalil Shikaki qui le dirige encore aujourd’hui. Son dernier rapport – le 97ᵉ – publié en août 2026, offre des renseignements précieux sur le ressenti des personnes qui vivent aujourd’hui à Gaza et en Cisjordanie.
Depuis des années, les enquêtes du PCPSR montrent le rejet des dirigeants actuels. 79 % des sondés souhaitent la démission d’Abbas, confirmant le niveau exceptionnellement élevé de mécontentement à l’égard de son leadership. Dans le même temps, on observe le « recul de la popularité du Hamas et une forte incertitude quant à l’avenir politique ».
Concernant les souhaits de la population, le rapport met en évidence la popularité sans faille d’un homme politique emprisonné en Israël depuis 2003, qui incarne aux yeux de bon nombre de ses compatriotes l’espoir d’un avenir démocratique en Palestine.
Marwan Barghouti est le successeur potentiel le plus populaire du président Mahmoud Abbas, avec 39 % des préférences, suivi du dirigeant du Hamas Khalil al-Hayya (16 %), de Mohammed Dahlan (15 %) et de Mustafa Barghouti (6 %). Dans le cadre d’une élection présidentielle hypothétique, Marwan Barghouti obtiendrait 54 % des voix parmi les électeurs susceptibles de voter, al-Hayya 26 % et Abbas seulement 14 %.
Le soutien global – à Gaza comme en Cisjordanie – au Hamas est tombé à 24 %, contre 35 % dix mois auparavant, tandis que le Fatah reste à 24 %. Parmi les électeurs susceptibles de voter – notons qu’une grande partie déclare ne pas vouloir se rendre aux urnes – le Fatah obtiendrait 32 % des voix et le Hamas 29 %, tandis que les autres forces recueilleraient 18 %.
La confiance dans la capacité du Hamas à représenter les Palestiniens a également diminué, passant de 41 % à 28 %, tandis que 44 % estiment désormais que ni le Hamas ni le Fatah ne méritent de diriger. Une place est donc ouverte pour une autre force politique, attendue par la société palestinienne aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie.
Si Marwan Barghouti formait une liste électorale concurrente de la liste officielle du Fatah, 33 % de l’ensemble des personnes interrogées affirment qu’elles voteraient pour cette liste, contre 14 % pour la liste officielle du Fatah. Les autres répondants déclarent qu’ils ne voteraient pas pour le Fatah ou qu’ils n’ont pas encore arrêté leur choix.
La part des Palestiniens qui estiment que la guerre a été gagnée par le Hamas a diminué de moitié en un an, passant de 40 % à 20 %. 60 % pensent que personne n’est sorti victorieux du conflit. Environ trois quarts s’opposent toutefois au désarmement – une des conditions d’un retrait israélien de Gaza –, et estiment qu’un tel processus entraînerait plutôt une reprise de la guerre, qui profiterait de l’absence des instruments de défense sur place. Cela montre que faute de mieux, le Hamas est vu comme un ersatz d’armée nationale, et cette dernière fait partie de l’imaginaire de la souveraineté désirée.
Parmi les personnes sondées à Gaza et en Cisjordanie, 44 % soutiennent la solution à deux États et 50 % s’y opposent à. 58 % – contre 56 % il y a dix mois – estiment que la solution à deux États n’est plus réalisable en raison de l’expansion des colonies, tandis que 36 % – contre 41 % il y a dix mois – pensent qu’elle reste réalisable. 64 % déclarent que les chances d’établir un État palestinien indépendant aux côtés d’Israël dans les cinq prochaines années sont faibles ou inexistantes, tandis que 32 % jugent que les chances sont moyennes ou élevées.
En ce qui concerne le Conseil pour la paix, chargé de superviser la mise en œuvre du plan Trump pour Gaza, et le Comité national pour l’administration de Gaza (CNAG), les réactions sont très différentes à Gaza et en Cisjordanie. Les habitants de Gaza sont 40 % à soutenir l’initiative de Trump et 56 % à faire confiance au Comité national. Cette confiance est bien moindre chez les personnes qui habitent en Cisjordanie – 13 % et 15 %, respectivement. Ce gouffre s’explique sans doute par le désir des Gazaouis de ne pas avoir à choisir uniquement entre Charybde et Scylla que représentent, pour la plupart d’entre eux, le Hamas et Israël.
Une inévitable insurrection ?
Le sondage israélien IDI montre une inquiétude croissante des Juifs israéliens vis-à-vis de l’intifada à venir. Dans les trois camps politiques juifs, une large majorité estime probable le déclenchement prochain d’une nouvelle intifada en Cisjordanie : 84 % à gauche, 76 % au centre et 78 % à droite. Les écarts entre les camps sont donc relativement faibles, ce qui témoigne d’une perception largement partagée du risque d’un soulèvement populaire palestinien.
C’est un grand changement par rapport à novembre 2025, quand 64 % de la population générale juive avait cette crainte – aujourd’hui, ce chiffre est passé à 79 %. C’est probablement l’indicateur le plus fort de la conscience aiguë, chez les Israéliens juifs, que la situation actuelle en Cisjordanie ne peut durer : les Palestiniens ne pourront indéfiniment supporter les attaques et les humiliations dont ils sont victimes. Reste à savoir si cela se traduira politiquement par un vote belliqueux en faveur de l’extrême droite, dans l’espoir d’entériner l’annexion, ou, au contraire, par un vote visant à enrayer la dynamique enclenchée par les partis suprémacistes.
Quelques mois avant de disparaître en 2008, le grand écrivain palestinien Mahmoud Darwish a noté : « La paix a deux parents : la liberté et la justice. Et l’occupation est l’engendreuse naturelle de la violence. » Pourtant, il y a aujourd’hui parmi les Palestiniens des héros qui cherchent la paix, tels que Mohamad Jamous de Ramallah – artisan de la paix et conférencier, engagé depuis plus de dix ans dans la création de ponts entre des communautés divisées par le conflit, par des événements interreligieux et le dialogue –, Huda Abuarqoub – activiste et éducatrice, spécialiste de la transformation des conflits et de la consolidation de la paix – et Ali Abu Awwad – militant palestinien qui promeut la résistance non violente, la réconciliation et la participation citoyenne comme voies vers une solution juste et durable au conflit israélo-palestinien – d’Hébron, et sans doute bien d’autres.
Mais on ne peut pas s’attendre à des positions universellement irréprochables de la part d’un peuple qui a grandi sous l’occupation depuis deux, voire trois générations, et à qui on refuse un souhait légitime : celui de voir Marwan Barghouti libre et prêt à se présenter aux élections. Cette libération constituerait pour Israël sans doute le vaccin le plus efficace contre la troisième Intifada que ses citoyens semblent craindre.
Anna C. Zielinska a publié une lettre ouverte appelant à la libération de Marwan Barghouti (Le Monde, le 2 août 2025)
27.08.2026 à 15:40
Quand la polarisation internationale s’invite dans la présidentielle brésilienne
Texte intégral (1944 mots)
L’ESSENTIEL
La présidentielle brésilienne, en octobre prochain, se jouera sans aucun doute entre le sortant Lula (centre gauche), en lice pour un dernier mandat, et Flávio Bolsonaro, fils de Jair et, comme ce dernier, représentant de la droite dure.
Ce duel est suivi avec la plus grande attention dans de nombreux pays du monde, à commencer par les États-Unis.
Dans un scrutin qui s’annonce très serré, les soutiens étrangers (ou l’exaspération qu’ils peuvent susciter au sein de l’électorat brésilien) pourraient contribuer à faire pencher la balance en faveur de l’un ou l’autre candidat.
La campagne électorale brésilienne a officiellement commencé le 16 août. Le premier tour aura lieu le 4 octobre et le second, si nécessaire, le 25.
Derrière le duel entre les deux principaux candidats – le président sortant Lula et Flávio Bolsonaro, fils de son prédécesseur Jair Bolsonaro (condamné il y a quelques mois à vingt-sept ans de prison pour son rôle dans la tentative de coup d’État de décembre 2023 et autorisé depuis mars dernier à purger sa peine à son domicile pour raisons de santé) – se joue une bataille de réseaux politiques, médiatiques et diplomatiques internationaux.
Le camp Bolsonaro bénéficie de soutiens visibles au sein de la droite et de l’extrême droite internationales, tandis que Lula dispose de relais importants au sein des forces progressistes et de plusieurs gouvernements étrangers.
Alexandre de Moraes, cible du camp Bolsonaro… et de Washington
Cette internationalisation a commencé à prendre forme en 2025, lorsque le frère cadet de Flavio Eduardo Bolsonaro, alors député fédéral de l’État de São Paulo depuis 2015 (il a depuis perdu son mandat en décembre 2025, à la suite d’une décision de la Chambre des députés), s’est installé aux États-Unis.
Selon The Guardian, Eduardo Bolsonaro aurait essayé de convaincre les responsables de l’administration Trump d’imposer des sanctions à Alexandre de Moraes, le juge de la Cour suprême chargé de l’enquête visant son père. Depuis mai 2025, Eduardo était aussi lui-même visé par la justice brésilienne, et a d’ailleurs été condamné en juin 2026 – en son absence puisqu’il se trouve toujours sur le territoire états-unien – à quatre ans de prison : il lui est reproché d’avoir cherché à obtenir de la part de Donald Trump qu’il prenne des sanctions économiques contre le Brésil afin de faire pression sur la justice brésilienne et de favoriser son père dans le cadre de son procès.
Or, Moraes se trouvait déjà dans le collimateur de l’entourage de Donald Trump pour avoir ordonné, en 2024, la suspension de Twitter/X au Brésil à la suite du refus de la plateforme de se conformer à des décisions judiciaires lui ordonnant notamment de bloquer certains comptes accusés de diffuser de fausses informations des discours haineux, et refusé de nommer un nouveau représentant légal. Elon Musk avait alors dénoncé une entrave à la « liberté d’expression ».
En février 2025, l’entreprise de médias de Donald Trump (Trump Media & Technology Group) et la plateforme vidéo Rumble ont déclenché des poursuites contre Moraes aux États-Unis, contestant ses décisions de blocage de comptes et de contenus. Le dossier brésilien se retrouvait ainsi directement lié à l’écosystème politique et technologique de Trump, rapprochant deux intérêts jusque-là distincts : la volonté des Bolsonaro de faire pression sur la justice brésilienne et celle des plateformes de contester les règles imposées à leurs contenus.
En juillet 2025, l’administration Trump a sanctionné Alexandre de Moraes au titre du Global Magnitsky Act, l’accusant notamment de violations des droits humains et de répression de la liberté d’expression.
Ces sanctions ont été levées en décembre après un rapprochement entre Donald Trump et Lula. Toutefois, l’administration Trump étudierait actuellement l’opportunité de promulguer de nouvelles sanctions contre le juge.
Chacun compte ses soutiens
Entre-temps, le 26 mai, Flávio et Eduardo Bolsonaro ont rencontré Donald Trump à la Maison-Blanche.
Depuis juillet 2026, Washington a progressivement renforcé la pression sur le gouvernement de Lula par des mesures commerciales et diplomatiques afin, selon le Washington Post, de le contraindre à mettre fin aux poursuites contre Jair Bolsonaro. Ces tensions commerciales se sont poursuivies en août, lorsque le Brésil a à son tour ouvert une procédure de réciprocité contre la hausse des droits de douane décidée par Washington.
Lula et Flávio Bolsonaro se sont mutuellement accusés d’être responsables des tensions avec Washington, mais selon une enquête de l’institut de sondages Datafolha, la majorité des Brésiliens estiment que les droits de douane imposés par Donald Trump visent à aider Flávio Bolsonaro dans sa campagne présidentielle.
Les deux camps brésiliens disposent désormais de relais internationaux. Mais ce relais international se déroule sous des formes distinctes. Le camp Bolsonaro s’appuie sur des soutiens individuels de dirigeants étrangers : Javier Milei était présent en personne au lancement de la campagne et Benyamin Nétanyahou est intervenu par vidéo, tandis que Lula s’inscrit dans un réseau plus institutionnel de gouvernements et de mouvements progressistes.
En avril, il a participé, à Barcelone, à la Global Progressive Mobilisation, aux côtés notamment du premier ministre espagnol Pedro Sánchez, de la président mexicaine Claudia Sheinbaum et du président sud-africain Cyril Ramaphosa, lors d’un rassemblement consacré à la lutte contre la montée de l’extrême droite.
La polarisation internationale s’impose aux campagnes nationales
C’est dans ce climat que s’amorce la campagne électorale. La légère avance de Lula sur Flávio Bolsonaro dans les sondages s’est réduite, et les deux hommes sont désormais au coude-à-coude. Il est possible que, ces prochaines semaines, les déclarations et actions de l’administration Trump joueront un rôle déterminant dans l’issue du scrutin.
Le cas brésilien pourrait ainsi devenir un laboratoire d’une nouvelle géographie de la polarisation politique, dans laquelle les conflits électoraux nationaux sont de plus en plus connectés à des réseaux transnationaux. Pour la France et pour l’Europe, la question est peut-être moins de savoir si cette dynamique existe déjà que de comprendre jusqu’où elle pourrait s’étendre à nos propres démocraties.
Jorge Jacob ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.08.2026 à 15:25
Ce que le cas Natalie Harp révèle du système Trump
Texte intégral (2552 mots)

L’ESSENTIEL
Le rôle exact d’une assistante de Donald Trump, omniprésente à ses côtés depuis des années, fait débat dans la vie politique états-unienne.
Selon certains observateurs, Natalie Harp exercerait une influence significative sur le filtrage des informations dont le président prend – ou non – connaissance.
Ces révélations montrent une nouvelle fois à quel point le système trumpien repose sur la loyauté personnelle plus que sur les fonctions officielles et les compétences professionnelles.
Le nom de Natalie Harp était encore inconnu du grand public il y a quelques mois. Il est désormais devenu l’un des plus commentés de l’entourage de Donald Trump. À 35 ans, cette ancienne présentatrice de la chaîne conservatrice One America News Network est devenue l’une des assistantes les plus proches du président des États-Unis. Sa présence permanente auprès de lui, son rôle dans la circulation de l’information jusqu’au bureau Ovale et son implication présumée dans la gestion de ses publications sur Truth Social ont progressivement transformé une simple collaboratrice en personnage politique à part entière.
La polémique a véritablement changé d’échelle le 16 août 2026, quand le sénateur démocrate de Géorgie Jon Ossoff, candidat à sa réélection en novembre, a explicitement mentionné Natalie Harp lors d’un meeting de campagne à Atlanta. Après avoir accusé Donald Trump de préférer le golf, les voyages et son projet de salle de bal à l’exercice de ses fonctions présidentielles, il a lancé une formule destinée à frapper les esprits : le président voudrait surtout « construire sa salle de bal et voyager avec Natalie » dans ce qu’il a qualifié de « flying palace », le palais volant offert par le Qatar.
La sortie d’Ossoff est intervenue à 77 jours exactement des élections de mi-mandat du 3 novembre 2026. Le calendrier est donc particulièrement sensible. Pour un président dont la deuxième administration est déjà confrontée à de multiples controverses, toute interrogation sur son entourage, son emploi du temps ou sa capacité à exercer pleinement ses fonctions peut devenir un sujet électoral.
Le lendemain, interrogé sur les propos d’Ossoff, Trump n’a pas répondu sur le fond. Il a préféré attaquer le sénateur démocrate sur son physique, le comparant une nouvelle fois, du fait d’une supposée ressemblance physique, à Pee-wee Herman, un personnage de fiction grotesque et maladroit campé dans les années 1980 par le comédien Paul Reubens dans plusieurs films et séries.
Dans le même temps, la communication de la Maison-Blanche s’est déchaînée contre Ossoff, avec des attaques personnelles particulièrement virulentes de Steven Cheung, le directeur de la communication de la présidence, et de Davis Ingle, son porte-parole. Le pouvoir aurait pu considérer la sortie du sénateur comme une simple provocation destinée à mobiliser son électorat local. Il a au contraire contribué à lui donner une dimension nationale.
Une femme devenue indispensable au président
Qui est donc Natalie Harp ?
Son parcours est d’abord celui d’une Californienne diplômée de la Point Loma Nazarene University puis titulaire d’un MBA obtenu à la Liberty University en 2015. Son passage par Liberty, université évangélique très conservatrice devenue un important vivier du mouvement chrétien conservateur américain, aide à comprendre son insertion idéologique dans l’univers républicain. Elle travaille ensuite dans divers médias conservateurs avant de rejoindre progressivement l’entourage politique de Donald Trump.
Mais c’est son histoire personnelle qui la fait connaître à l’échelle nationale.
Natalie Harp souffre depuis sa jeunesse d’une forme rare de cancer des os de stade 2. En 2015, une erreur médicale lors d’une perfusion l’aurait laissée dans un état extrêmement grave, avec des douleurs importantes et une mobilité fortement réduite. Après deux chimiothérapies qui n’avaient pas produit les résultats espérés et alors qu’elle affirmait avoir rencontré des difficultés pour accéder à des essais cliniques, elle cherche d’autres solutions thérapeutiques. Elle affirme que le programme fédéral Right to Try (« le droit d’essayer »), signé par Donald Trump en 2017, lui a permis d’accéder à une nouvelle possibilité thérapeutique.
Rappelons que Right to Try ouvre à des patients en impasse thérapeutique un accès dérogatoire à des traitements expérimentaux n’ayant validé que la phase I. En contournant les règles imposées par la Food and Drug Administration (FDA), il réaffirme une logique de souveraineté individuelle face au risque médical et déplace la charge éthique vers le binôme patient‑médecin. Cette mesure s’inscrit dans une rhétorique de dérégulation valorisant la liberté de choix en situation critique.
Le récit poignant de Harp devient rapidement un puissant instrument politique.
En juin 2019, elle raconte son combat contre la maladie sur Fox News. Donald Trump la remarque. Il la présente comme une jeune femme dont la vie aurait été positivement transformée par sa politique de santé. Quelques jours plus tard, il l’invite à monter sur scène lors d’une conférence de la Faith and Freedom Coalition à Washington. Harp le qualifie alors de « Good Samaritan ». La relation politique est née.
Son histoire sera ensuite reprise lors de la Convention nationale républicaine de 2020. Harp devient membre du conseil consultatif de la campagne Trump et prend la parole devant la convention. Elle ne se contente plus d’être une survivante du cancer témoignant de son expérience : elle devient une militante convaincue de Donald Trump et de son projet politique.
Il existe toutefois une importante nuance factuelle. Des médecins et des journalistes ont contesté l’idée selon laquelle le programme Right to Try aurait directement « sauvé » Natalie Harp. Le Washington Post a notamment souligné que son traitement avait commencé avant l’entrée en vigueur de la loi et que le médicament utilisé était déjà approuvé par la FDA, même si son utilisation dans son cas particulier pouvait relever d’un usage différent. Autrement dit, le récit personnel de Harp et la réalité médicale et réglementaire ne se recouvrent pas nécessairement.
Cette distinction n’a toutefois pas empêché Harp de prendre de plus en plus de place au sein de l’écosystème trumpien.
De la militante à « l’imprimante humaine »
Après son passage dans les médias conservateurs, Natalie Harp entre plus profondément dans l’univers Trump. À partir de 2022, elle travaille auprès de l’ancien président alors que celui-ci prépare son retour au pouvoir. Son rôle est d’abord difficile à définir avec précision. Elle accompagne Trump sur les terrains de golf et dans ses nombreux déplacements, et se trouve à ses côtés aussi bien à la Maison-Blanche que durant le sommet de l’Otan, le 8 juillet dernier à Ankara.
Elle acquiert une fonction singulière : celle d’Executive Assistant. Son rôle consiste à filtrer, à sélectionner et surtout à imprimer les informations destinées au président, qui n’aime pas lire sur écran. Un surnom lui est alors accolé : « the Human Printer », l’imprimante humaine.
L’expression résume un mode de fonctionnement très particulier. Harp transporterait une imprimante portable et imprimerait des articles, des publications sur les réseaux sociaux, des messages et des informations favorables à Trump, afin qu’il puisse les consulter immédiatement. Elle est ainsi devenue une sorte de filtre humain entre le président et le flot numérique qui l’entoure.
Ce détail peut sembler anecdotique. Il ne l’est pas.
Dans la présidence Trump, les réseaux sociaux ne constituent pas une simple annexe de la communication officielle. Ils sont au cœur de l’exercice du pouvoir. Donald Trump utilise Truth Social pour annoncer des décisions, attaquer ses adversaires, commenter les crises internationales et imposer son agenda médiatique. Celui – ou celle – qui contrôle une partie de l’information qui lui est présentée peut donc potentiellement exercer une influence politique considérable.
La question n’est donc plus seulement de savoir qui écrit les messages de Donald Trump. Elle est de savoir qui contribue à déterminer ce que le président voit, lit et considère comme digne de son attention.
C’est à ce niveau que le rôle de Natalie Harp devient politiquement intéressant.
Vers un nouveau scandale politique ?
Dans leur récent livre Regime Change, deux journalistes du New York Times, Maggie Haberman et Jonathan Swan, décrivent une proximité inhabituelle entre Trump et sa jeune collaboratrice. Harp aurait notamment laissé au président des notes personnelles très admiratives. L’une d’elles aurait comporté une formule particulièrement forte : « You are all that matters to me » : « Rien d’autre que vous ne compte pour moi. » Dans d’autres messages, elle aurait présenté Trump comme son « Guardian and Protector ».
Maggie Haberman a récemment utilisé une autre métaphore que celle de l’imprimante humaine pour décrire Harp : celle d’un « binky », autrement dit un objet de réconfort auquel on reste attaché, un doudou en langage plus trivial. L’expression est volontairement provocatrice, mais elle renvoie à une idée plus sérieuse : Harp pourrait être devenue une présence rassurante et presque permanente dans l’environnement du président.
Pourquoi cette collaboratrice de 35 ans bénéficie-t-elle d’un accès aussi régulier et aussi direct à un président de 80 ans ? Pourquoi voyage-t-elle avec lui ? Quel est exactement son rôle dans la production et la diffusion des messages présidentiels ? Quelle quantité d’informations filtre-t-elle avant qu’elle ne parvienne au président ? Et, surtout, où se situe la frontière entre la confiance personnelle et l’exercice d’une fonction politique ?
Soulignons qu’aucun élément public ne permet d’affirmer que Donald Trump et Natalie Harp entretiendraient une relation amoureuse ou sexuelle. Mais Donald Trump a derrière lui une longue histoire de scandales sexuels. Cette histoire, et ses multiples déclarations vulgaires sur les femmes – déclarations que ses partisans qualifient pudiquement de « grivoises » –, ont nécessairement un impact sur la manière dont la moindre proximité avec une femme nettement plus jeune que lui est perçue par les médias et par l’opinion.
À moins de trois mois des élections de mi-mandat, le nom de Natalie Harp s’est désormais invité dans la bataille électorale américaine. Sa proximité avec Donald Trump et sa visibilité croissante au sein de son entourage en font une figure de plus en plus commentée du mouvement MAGA. Pour les démocrates, cette ascension offre surtout une nouvelle occasion de mettre en cause le fonctionnement de la présidence Trump et la place occupée par un cercle de fidèles particulièrement loyaux.
Au-delà de la personnalité de Natalie Harp, c’est donc le fonctionnement du pouvoir trumpiste qui est en jeu. Son parcours illustre une évolution de la politique américaine dans laquelle la fidélité au président peut devenir un capital politique à part entière. Les démocrates pourraient exploiter cette séquence pour dénoncer une présidence qu’ils décrivent comme de plus en plus personnalisée, dans laquelle l’accès au président et l’influence politique reposeraient largement sur la proximité personnelle.
Reste toutefois à mesurer la portée électorale de cette controverse. Les élections de mi-mandat se joueront principalement sur des préoccupations beaucoup plus concrètes pour les électeurs : le coût de la vie, l’économie, l’immigration, la sécurité ou encore la politique étrangère. La question sera donc de savoir si le cas Harp peut s’inscrire dans un récit politique suffisamment large pour dépasser le simple épisode médiatique.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.08.2026 à 16:26
COP17 en Mongolie : la diplomatie de la terre à l’épreuve de la crise du multilatéralisme environnemental
Texte intégral (2476 mots)

L’ESSENTIEL
La Mongolie accueille en ce moment la 17ᵉ Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations unies de lutte contre la désertification.
De nombreux instruments ont déjà été mis en place afin de lutter contre les sécheresses et la désertification galopantes. Ce qui fait défaut relève davantage de la volonté politique et de l’engagement financier.
Particulièrement exposée à la dégradation de ses terres, la Mongolie reçoit cette Conférence dans un contexte de fortes turbulences pour le multilatéralisme. La réussite de cette édition dépendra de l’engagement effectif des États et des financeurs privés en faveur de la restauration des terres.
À Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, du 17 au 28 août 2026, près de 200 États se retrouvent autour d’une crise longtemps reléguée au second plan de l’agenda international : celle des sols, des terres dégradées et de la sécheresse. La COP17 (17ᵉ conférence de suivi de la convention sur la désertification, chaque COP étant numérotée selon la convention sur laquelle elle porte) réunit les 197 États et organisations parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, mais aussi scientifiques, organisations internationales, entreprises, ONG, peuples autochtones, agriculteurs et éleveurs. Son slogan, « Restaurer la terre, restaurer l’espoir », résume l’enjeu : transformer les engagements accumulés depuis trois décennies en résultats mesurables.
Jamais la dégradation des terres n’a été aussi grave ; et paradoxalement, jamais les instruments internationaux destinés à y répondre n’ont été aussi nombreux. Pourtant, l’écart entre les ambitions proclamées et les financements effectivement disponibles est immense. À Oulan-Bator se joue donc autant l’avenir des terres que la crédibilité d’un multilatéralisme environnemental fragilisé.
Une crise planétaire qui dépasse largement les déserts
La désertification ne signifie pas simplement l’avancée spectaculaire du Sahara ou du désert de Gobi. Elle désigne la dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et sub-humides sous l’effet combiné des facteurs climatiques et humains. Agriculture intensive, déforestation, surexploitation des pâturages, mauvaise gestion de l’eau et artificialisation des sols se conjuguent désormais dramatiquement avec le réchauffement climatique.
40 % des terres émergées de la planète sont aujourd’hui dégradées, affectant près de la moitié de l’humanité. Entre 2015 et 2019, au moins 100 millions d’hectares de terres productives se sont dégradés chaque année.
La sécheresse amplifie cette dynamique. Selon l’ONU, les sécheresses affectent déjà les moyens de subsistance d’environ 1,8 milliard de personnes et représentent plus de 300 milliards de dollars (257 milliards d’euros) de pertes économiques annuelles. Entre les années 1990 et la période récente, près de 78 % des terres de la planète ont connu des conditions plus sèches qu’au cours des trente années précédentes.
Les conséquences sont systémiques : baisse des rendements agricoles, raréfaction de l’eau, insécurité alimentaire, migrations, tensions autour de l’accès aux ressources, perte de biodiversité et fragilisation des États. La sécheresse qui a réduit les flux du canal de Panama, les pertes agricoles en Afrique australe ou les épisodes répétés de sécheresse en Europe montrent que le phénomène n’est plus une question cantonnée au « Sud global ». En Espagne, la production d’huile d’olive a par exemple fortement chuté sous l’effet des épisodes de sécheresse récents et actuels.
La crise est également économique : l’ONU estime à 878 milliards de dollars (750 milliards d’euros) par an le coût de la désertification, de la dégradation des terres et de la sécheresse. Or, l’investissement nécessaire est sans commune mesure avec les financements actuellement mobilisés. Les estimations de la Convention évoquent entre 2 100 milliards et 2 600 milliards de dollars d’investissements cumulés nécessaires pour atteindre les objectifs de restauration et de résilience.
Trente ans de diplomatie onusienne : des instruments réels, mais des résultats insuffisants
La réponse internationale n’est pas nouvelle. La question de la désertification est entrée dans l’agenda mondial lors du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro de 1992. Elle a donné naissance à la « Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification » (UNCCD), adoptée à Paris en 1994 et entrée en vigueur en 1996. Elle constitue aujourd’hui le seul traité international juridiquement contraignant spécifiquement consacré à la gestion durable des terres.
L’UNCCD travaille en articulation avec les deux autres grandes conventions environnementales issues du processus de Rio – la Convention-cadre sur les changements climatiques, et celle sur la diversité biologique –, mais aussi avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), le Fonds pour l’environnement mondial et les institutions financières internationales, à savoir la Banque mondiale et le FMI.
Un tournant important est intervenu avec l’adoption, en 2015, de l’Objectif de développement durable 15.3, qui fixe l’ambition de parvenir d’ici 2030 à un monde « sans dégradation nette des terres ». L’UNCCD a développé alors le concept et objectif de « neutralité en matière de dégradation des terres ». Dans ce cadre, 129 pays ont désormais défini des objectifs nationaux volontaires.
Le PNUD accompagne concrètement ces politiques : intégration de la restauration des terres dans les stratégies nationales de développement, projets de gestion durable des sols et de l’eau, soutien aux communautés rurales et mobilisation de financements. Son approche vise à faire de la restauration non seulement une politique environnementale, mais également un instrument de lutte contre la pauvreté et d’adaptation au changement climatique.
Il existe donc sur le terrain des succès concrets. Ainsi, le Botswana a réduit de plus de moitié certains indicateurs de dégradation ; la République dominicaine a restauré d’importantes zones agricoles et bassins versants. Le programme de la « Grande Muraille verte africaine », lancé en 2007 par l’Union africaine, montre ce que le multilatéralisme peut produire à grande échelle.
L’objectif de la Grande Muraille verte africaine est considérable : restaurer 100 millions d’hectares dans le Sahel d’ici 2030, de Dakar à Djibouti. Le bilan reste malgré tout mitigé, avec 1,66 million d’hectares actuellement déclarés en restauration, pour une cible de 100 millions – soit seulement 1,66 % de l’objectif.
Le principal problème reste en fait celui du financement.
La bataille de la sécheresse, une bataille surtout financière
La COP17 ne doit pas seulement proclamer une nouvelle déclaration, mais définir des principes communs : systèmes d’alerte précoce, évaluation des risques, planification nationale, gestion intégrée de l’eau, financement et partage des données scientifiques.
C’est surtout la question financière qui reste la principale pierre d’achoppement. Les 12 milliards de dollars mobilisés dans le cadre du Partenariat mondial pour la résilience à la sécheresse de Riyad, annoncé à la COP16 tenue dans la capitale saoudienne en 2024, restent très éloignés des 2 100 milliards à 2 600 milliards de dollars d’investissements estimés nécessaires.
Autre difficulté : les financements privés ne représentent actuellement qu’environ 6 % des besoins de financement identifiés. L’un des enjeux pour l’ONU, dans un contexte de raréfaction de l’aide publique au développement, est donc de parvenir à mobiliser davantage les entreprises et les investisseurs privés.
Ceux-ci doivent contribuer réellement à la restauration des terres au bénéfice des peuples, et non financer sous couvert de « projets verts » des activités avant tout lucratives pour eux et bénéfiques pour leur image. Les financements venus du secteur privé doivent donc être assortis de garde-fous rigoureux et éviter les conflits d’intérêts.
La Mongolie, acteur géopolitique comme « troisième voisin »
Le choix de la Mongolie n’est pas seulement symbolique. Avec 1,5 million de km2, soit trois fois la France, ce vaste pays compte parmi les territoires les plus exposés à la dégradation des terres : près de 77 % de son territoire est affecté par la dégradation. Les pâturages couvrent environ 70 % du pays et font vivre une grande partie de la population rurale.
Sécheresses, surpâturage, tempêtes de poussière et surtout les « dzuds », ces épisodes hivernaux extrêmes qui déciment les troupeaux, fragilisent directement le modèle pastoral. Le nombre annuel de jours de tempêtes de sable et de poussière a plus que triplé depuis les années 1960.
Le président mongol a fait de ces questions un axe de la diplomatie du pays. La Mongolie a notamment obtenu de l’Assemblée générale des Nations unies la proclamation de 2026 comme « année internationale des parcours et des pasteurs ». La Mongolie cherche ainsi à transformer sa vulnérabilité en capacité diplomatique : faire reconnaître le pastoralisme non comme une survivance archaïque, mais comme une pratique pouvant contribuer à la conservation des écosystèmes.
Cette diplomatie comporte aussi une dimension géopolitique. Enclavée entre la Russie et la Chine, la Mongolie mène depuis plusieurs décennies une politique dite de « stratégie du troisième voisin », cherchant à diversifier ses partenariats avec l’Union européenne, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud et les institutions multilatérales. Accueillir une grande conférence de l’ONU permet à Oulan-Bator de renforcer cette insertion internationale tout en attirant investissements et technologies vertes.
Le retour du politique derrière l’écologie
La COP17 se déroule en outre dans un contexte géopolitique particulièrement difficile pour le multilatéralisme. Les tensions entre puissances, la guerre en Ukraine, les conflits au Moyen-Orient, la rivalité sino-américaine, l’unilatéralisme de grandes puissances comme les États-Unis, et le recul de plusieurs engagements environnementaux rendent plus difficile l’adoption de règles collectives.
Un des problèmes fondamentaux est celui de la souveraineté. Les sols appartiennent aux États ; les politiques agricoles, foncières et hydrauliques relèvent largement des gouvernements nationaux. La Convention peut fixer des orientations, mais elle ne peut imposer aux États de transformer leurs systèmes agricoles.
À cela s’ajoute un conflit classique Nord-Sud : qui doit payer ? Les pays africains et autres États vulnérables – principalement dans le Sud – demandent davantage de financements concessionnels et de transferts de technologies Nord-Sud. Les pays donateurs – surtout dans le Nord – insistent davantage sur la gouvernance, la capacité d’absorption des fonds et la mobilisation du secteur privé.
Le multilatéralisme environnemental souffre moins d’un manque de connaissances que d’un déficit de volonté politique et surtout financière.
Une COP décisive, mais pas une COP miracle
La COP17 peut-elle ainsi sauver le multilatéralisme environnemental ? Probablement pas à elle seule. Mais elle peut contribuer à le réorienter. La lutte contre la désertification possède un avantage politique considérable : cet enjeu est très vaste, il touche simultanément à l’alimentation, à l’eau, à l’emploi, aux migrations, à la biodiversité, au climat et à la sécurité. Cela oblige donc les États à dépasser les cloisonnements institutionnels.
Le véritable enjeu d’Oulan-Bator est là : après trente ans de diplomatie environnementale, le monde ne manque plus de conventions, de programmes, de rapports ou de promesses. Il manque surtout une capacité collective à transformer l’engagement en financements réels et suffisants, et les financements en actions concrètes pour la restauration effective et durable des terres.
Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.08.2026 à 16:26
Protéger les enfants en mobilité au Mali : l’angle mort des dispositifs actuels
Texte intégral (2547 mots)

L’ESSENTIEL
Au Mali, il est relativement fréquent que des enfants ayant grandi dans des villages soient envoyés dans les grandes villes, confiés aux bons soins d’adultes plus ou moins proches de leurs parents.
Ces enfants ne sont pas toujours bien traités et, quand ils travaillent, leurs revenus sont souvent partiellement ou totalement confisqués par les personnes d’accueil.
Bien que cette réalité soit connue de toutes les parties prenantes – familles, ONG ou autorités publiques—, la réponse collective n’est pas à la hauteur. Des pistes d’amélioration existent pourtant.
Dans le village de Woromana (région de Ségou, centre du Mali), l’histoire de la petite Mariam est connue de tous. Confiée à Bamako à un proche parent, elle est tombée gravement malade, jusqu’à « perdre la raison », selon les termes mêmes des habitants.
Ses parents, informés des mauvaises conditions de vie dans sa famille d’accueil, en ont parlé (et l’information a circulé dans tout le village, puis au-delà) jusque dans les villages environnants. Cette scène, recueillie lors d’une enquête menée à Ségou dans le cadre de mes travaux de doctorat, illustre un mécanisme largement ignoré des dispositifs actuels de protection de l’enfance en Afrique de l’Ouest.
Un système d’alerte informel, mais bien réel
Mon enquête ethnographique – dont les résultats complets sont présentés dans ma thèse de doctorat – menée entre 2017 et 2025 à Bamako et dans plusieurs villages de la région de Ségou met en évidence l’existence d’un mécanisme d’alerte communautaire spontané.
Si la majorité des enfants confiés en circuit urbain conservent un contact avec leur famille d’origine, certaines catégories restent structurellement plus exposées à une rupture totale de ce lien : les enfants « talibés » confiés à un maître coranique, les filles employées comme aide domestique, parfois par des intermédiaires sans lien de parenté, et les enfants ayant fui et rejoint la rue à la suite d’un confiage marqué par la maltraitance.
Lorsqu’un enfant confié à une famille d’accueil urbaine subit de mauvais traitements, l’information remonte au village par l’intermédiaire d’autres enfants, de tuteurs ou de proches et se diffuse rapidement de bouche à oreille jusqu’aux limites du village et parfois des villages voisins. Ce récit collectif devient alors, pour des parents souvent démunis face à la situation de leur enfant, une forme de parole libérée.
Ce mécanisme communautaire se double, en milieu urbain, d’un second dispositif informel : la diffusion du téléphone portable, qui a rendu possible un contact désormais rarement rompu entre l’enfant confié et ses parents d’origine. Les appels réguliers permettent de mettre en œuvre une forme de surveillance à distance qui n’existait pas il y a une génération. Ces deux mécanismes – le récit villageois par effet boule de neige et le contact téléphonique – se combinent parfois directement à travers une alerte donnée par un village voisin, ou un appel resté sans réponse rassurante, qui déclenche l’intervention d’une famille d’origine.
Le retour des enfants au village, lorsqu’il survient, n’est cependant pas non plus une simple fin heureuse. Les familles observent fréquemment un changement de comportement chez l’enfant de retour, dont le mode de vie urbain entre parfois en tension avec les réalités villageoises. Certains garçons adoptent des habitudes nouvelles pour leur communauté d’origine, allant jusqu’à des formes de délinquance rarement observées avant leur départ. C’est un signe que ce second point de rupture, largement sous-documenté, mérite une attention comparable à celle portée au départ initial de l’enfant.
Un maillon fragile : quand les intermédiaires deviennent un risque
Ce système d’alerte communautaire, aussi précieux soit-il, ne doit cependant pas être idéalisé. Mon enquête de terrain révèle qu’il reste souvent inefficace, en particulier lorsque les enfants transitent par des intermédiaires sans lien de parenté réel avec eux, par exemple des femmes originaires du village, installées à Bamako, qui hébergent temporairement des filles avant leur placement comme aide domestique dans une famille urbaine. Plusieurs cas documentés montrent que ces intermédiaires prélèvent une partie du salaire de l’enfant ou perçoivent une commission sur son placement.
Les intermédiaires ne sont cependant pas les seuls acteurs de cette captation. Mon enquête documente également des cas où les familles employeuses elles-mêmes détournent, partiellement ou totalement, le salaire dû à l’enfant au moment où celui-ci doit être versé, souvent après plusieurs mois d’accumulation. Ce détournement s’accompagne parfois d’accusations fabriquées de vol, permettant à la famille employeuse de renvoyer l’enfant sans jamais lui régler la somme due. Ce mécanisme se répète d’autant plus facilement que ces enfants, une fois ainsi dépossédés, ne disposent d’aucun recours identifiable pour faire valoir leurs droits. Cette absence de circuit de réclamation interroge directement l’effectivité de la protection légale des mineurs travailleurs.
On observe aujourd’hui, à Bamako et dans d’autres grandes villes, l’émergence de véritables réseaux informels de placement, où des femmes proposent des services d’aide domestique en captant une partie de la rémunération des enfants placées, sans le moindre contrat écrit ni supervision des services publics compétents.
L’absence de tout circuit permettant à ces enfants de faire valoir leurs droits en cas d’abus constitue une lacune majeure qui se distincte des deux mécanismes de protection informels décrits plus haut. Ni le réseau villageois ni le suivi téléphonique ne peuvent agir efficacement lorsque l’exploitation provient de l’intermédiaire de confiance lui-même.
Traiter les symptômes, rarement les causes
Ces mécanismes informels de protection et leurs limites demeurent largement absents des dispositifs institutionnels actuels. Malgré un cadre légal complet (conventions internationales ratifiées, législation nationale, interventions de nombreuses organisations non gouvernementales), le nombre d’enfants en situation de rue continue de croître de façon significative au Mali. Les données statistiques officielles restent marginales sur le sujet et les rares études disponibles proviennent presque exclusivement de rapports d’activités produits par les organisations elles-mêmes.
Mes travaux montrent que la plupart des organisations non gouvernementales interviennent pour porter assistance aux enfants déjà en situation de précarité dans la rue, sans pouvoir agir sur l’origine de leurs souffrances. Une origine que mes recherches attribuent, pour une part importante, aux nouvelles pratiques de confiage qui se sont éloignées de leur fonction protectrice traditionnelle. Autrement dit, les dispositifs actuels traitent presque exclusivement le symptôme final, quand les mères de Woromana et d’ailleurs identifient déjà, au quotidien, l’origine réelle du problème.
Le droit malien encadre pourtant plusieurs aspects de cette question. La loi d’orientation sur l’éducation n° 99-046 du 28 décembre 1999, modifiée par la loi n°2022-010 du 3 juin 2022, rend la scolarité obligatoire et gratuite pour tout enfant à partir de 6 ans, pour un cycle de 9 ans menant au diplôme d’études fondamentales.
Le Code pénal malien, entré en vigueur le 13 décembre 2024 (loi n°2024-027), sanctionne par ailleurs l’incitation d’un mineur à la mendicité (article 242-91), une disposition documentée dans des travaux de recherche menés à Bamako et Ségou. Dans la pratique, l’application de ces textes demeure inégale et un grand nombre d’enfants placés en apprentissage précoce échappent de fait à l’obligation scolaire, sans que cet écart entre le droit et la pratique ne fasse l’objet d’un suivi systématique.
Cette question se pose également à l’échelle institutionnelle. Les écoles coraniques, non reconnues dans le système éducatif formel malien, se trouvent en dehors du périmètre d’intervention défini pour les organisations non gouvernementales. Un échange avec le bureau de l’Unicef à Bamako a permis de confirmer que toute intervention structurée auprès des enfants qui y sont confiés reste conditionnée à une clarification de ce statut, actuellement non tranchée. Une situation qui laisse des milliers d’enfants hors de portée de tout accompagnement, alors même que le mécanisme d’alerte villageoise décrit plus haut pourrait, s’il était reconnu et soutenu, contribuer à documenter précisément l’ampleur de ces situations.
Ce que les bailleurs peuvent changer
Trois orientations concrètes se dégagent de ce constat pour les bailleurs et les organisations engagées sur ces questions.
D’abord, investir davantage dans la recherche ethnographique préalable, permettant d’identifier l’origine des problèmes avant d’en traiter uniquement les symptômes. Cette étape est aujourd’hui très peu valorisée dans le cycle de financement classique. Ensuite, exiger l’implication sincère de l’ensemble des acteurs concernés à chaque niveau de décision, y compris les familles elles-mêmes et les autorités traditionnelles, dont la connaissance fine des dynamiques communautaires reste largement sous-exploitée. Enfin, privilégier l’observation directe des réalités de terrain comme mécanisme d’évaluation prioritaire, plutôt que des rapports produits à distance des situations qu’ils prétendent documenter.
Un dernier constat mérite d’être posé sans détour : l’existence de textes de loi ne suffit pas à elle seule. Sans un accompagnement soutenu de leur application effective, associant État, société civile et recherche de terrain, les dispositions déjà inscrites dans le droit malien et les conventions internationales resteront, pour beaucoup d’enfants concernés par cette mobilité, une protection qui existe sur le papier davantage que dans leur quotidien.
Drahmane Fondo est membre d'organisation. Je suis fondateur et président du Réseau EnfanceAfrique.org et de l'AMAPISE, association mentionnée dans cet article, mais je ne reçois aucune rémunération financière de cette structure et n'en tire aucun bénéfice commercial.
24.08.2026 à 17:39
Entre conflits armés et El Niño, la dangereuse convergence des crises en mer Rouge
Texte intégral (2292 mots)
L’ESSENTIEL
La guerre perturbe les routes commerciales de la mer Rouge, renchérissant les importations de céréales, de carburant et d’engrais et menaçant l’approvisionnement régional.
El Niño aggrave la situation climatique, avec une sécheresse et des chaleurs extrêmes suivies de possibles inondations, mettant à mal récoltes et élevages.
La combinaison des deux crises pourrait amplifier leurs effets respectifs, à un moment où le Soudan, la Somalie et le Yémen disposent de très faibles marges de manœuvre pour absorber un nouveau choc.
Actuellement, deux crises indépendantes se conjuguent dans la région de la mer Rouge : le conflit qui perturbe la navigation dans les deux principaux détroits stratégiques de la région, Ormuz et Bab el-Mandeb, et un épisode El Niño intense confirmé par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) en juin 2026.
Chacune de ces crises, prise isolément, exercerait une pression considérable sur une région parmi les plus vulnérables au monde sur le plan alimentaire (la zone de la mer Rouge comprend des pays particulièrement fragiles tels que la Somalie, le Yémen et le Soudan). Leur combinaison exacerbe encore les risques.
La crise des attaques des houthistes en mer Rouge
La région a déjà été confrontée aux répercussions qu’une crise en mer Rouge pourrait avoir sur la sécurité alimentaire régionale.
Lors de l’attaque des navires commerciaux par les rebelles houthistes en novembre 2023, le trafic quotidien moyen dans le canal de Suez (Égypte) a diminué d’environ 57 % en quelques mois, passant de 4 millions à 1,7 million de tonnes par jour. Près de 15 % du commerce maritime mondial transitent par la mer Rouge, dont environ 8 % du commerce de céréales. Les navires ayant poursuivi leur navigation ont principalement contourné le Cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud), prolongeant ainsi leur trajet de dix à quatorze jours et entraînant un coût supplémentaire de carburant estimé à environ un million de dollars par voyage.
Cette situation a provoqué une hausse des prix du blé, du carburant et des engrais dans l’ensemble de l’Afrique de l’Est. Au Yémen, cela s’est traduit par une aggravation de la faim, le pays important environ 90 % de ses céréales de base. En décembre 2023, faute de financement, le Programme alimentaire mondial avait suspendu la distribution alimentaire générale dans les zones sous contrôle des autorités de Sanaa, après l’échec des négociations visant à réduire le nombre de bénéficiaires de 9,5 à 6,5 millions de personnes.
De plus, en mars 2024, un missile houthiste a détruit le cargo Rubymar, qui transportait 21 000 tonnes d’engrais, ce qui a mis en danger les récifs coralliens ainsi que les usines de dessalement dans la région. Cet incident a rappelé les risques liés à la conjonction du transport maritime, des intrants agricoles et d’un conflit armé le long de la même route maritime.
Depuis l’escalade militaire impliquant l’Iran, Israël et les États-Unis en février 2026, la marine iranienne a fermé à plusieurs reprises le détroit d’Ormuz, ce qui a entraîné une baisse du trafic pétrolier, tombé bien en deçà des niveaux d’avant-guerre. Le 20 juillet, les houthistes ont instauré un nouveau blocus contre l’Arabie saoudite, et deux jours plus tard, ils ont revendiqué des attaques visant deux autres pétroliers dans la mer Rouge.
Ces points de passage, essentiels au transport d’énergie et d’engrais, subissent une pression accrue, et les assureurs maritimes commencent déjà à facturer ce risque qui renchérit les coûts de transport et peut, à terme, se répercuter sur les prix à la consommation.
Le nouvel épisode du phénomène El Niño
De plus, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a confirmé le développement d’un nouvel épisode d’El Niño depuis juin 2026 et prévoit son intensification marquée tout au long de l’automne.
Pour la Corne de l’Afrique et le sud de la péninsule Arabique, l’Éthiopie, le Soudan du Sud, l’Ouganda ainsi que le Yémen font face à un grave déficit de précipitations et à des chaleurs extrêmes de juin à septembre 2026. Les prévisionnistes régionaux du Centre de prévision et d’application climatiques de l’IGAD (ICPAC) comparent déjà cette sécheresse anormale à celles de 1997 et de 2023, deux années particulièrement destructrices pour les récoltes locales et la sécurité alimentaire de populations déjà fragilisées par les conflits, l’instabilité politique, les déplacements forcés et les chocs climatiques successifs.
Les prévisions saisonnières indiquent un risque accru de précipitations supérieures à la normale entre octobre et décembre dans plusieurs régions de l’Afrique de l’Est, faisant craindre des épisodes de pluies intenses et d’inondations. Ce qui pourrait initialement sembler apporter un soulagement risque plutôt de rappeler, dans certaines zones, les épisodes de pluies extrêmes et d’inondations observés lors du puissant épisode El Niño de 1997-1998. Ce dernier était caractérisé par des inondations dévastatrices en Afrique de l’Est et des crues meurtrières dans les oueds yéménites.
Face à la succession de ces deux extrêmes climatiques (sécheresse puis inondations), les agriculteurs, les éleveurs et les communautés côtières de la région se trouvent privés d’une période de stabilité pour reconstruire et reconstituer leurs moyens de subsistance, ce qui les maintient dans une situation de vulnérabilité chronique.
La convergence de ces deux crises en mer Rouge
Pris isolément, la guerre et El Niño représenteraient déjà des défis importants pour la région. Combinés, ces deux phénomènes ne se contentent pas de s’additionner ; chacun vient amplifier les effets de l’autre.
Une hausse des prix à l’importation, due à la guerre, affecte davantage les populations dont les récoltes ou le bétail ont récemment été touchés par la sécheresse. De plus, une région dont une grande partie de la réponse humanitaire dépend d’un seul corridor maritime dispose d’une marge de manœuvre limitée si ce corridor est perturbé au moment où les besoins explosent en raison de facteurs climatiques.
Les premières victimes de l’impact sont déjà au bord de l’épuisement.
Au Soudan, selon les dernières données conjointes de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du Programme alimentaire mondial (PAM), en juin 2026, environ 19,5 millions de personnes, soit 41 % de la population, souffrent d’une faim aiguë ; une famine a été confirmée dans le camp de Zamzam ainsi qu’à El Fasher et à Kadugli, et 14 autres zones sont considérées à risque jusqu’en septembre.
En Somalie, environ 6 millions de personnes sont confrontées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë cette année, dont près de 1,9 million au niveau « urgence », avec un risque de famine signalé dans le district de Burhakaba.
Au Yémen, environ 18,3 millions de personnes vivent dans l’insécurité alimentaire aiguë, et l’appel humanitaire de l’ONU pour le pays n’était financé qu’à hauteur de 19 % au 21 juillet 2026. Aucun de ces pays ne dispose de la marge de manœuvre nécessaire pour absorber un choc supplémentaire sur ses importations, en plus de celles déjà en cours.
Djibouti occupe une position centrale dans cette dynamique. Plus de 90 % du commerce éthiopien, y compris les céréales et les pesticides, transitent par les ports djiboutiens. Le Programme alimentaire mondial y exploite par ailleurs sa base logistique humanitaire régionale, comprenant des silos à grains d’une capacité de 40 000 tonnes (pour une capacité globale de stockage de 65 000 tonnes), servant de point d’approvisionnement et de transbordement pour la Somalie, le Yémen, le Soudan, le Soudan du Sud et l’Éthiopie.
L’agriculture éthiopienne, déjà fragilisée par des années de conflits interne et des précipitations irrégulières, ne peut se permettre un nouvel épisode de retards ou de coûts logistiques élevés (comme en 2024). Si le trafic à Bab el-Mandeb (au sud de la mer Rouge) venait à se détériorer comme en 2024, voire davantage, cela ne représenterait pas seulement un inconvénient pour les infrastructures portuaires de Djibouti, mais serait une atteinte directe au corridor approvisionnant un pays comptant plus de 136 millions d’habitants et alimentant une grande partie de l’aide humanitaire dans la région.
Cinq mesures concrètes
La crise de 2023-2024 a constitué un prélude et, surtout, une leçon largement sous-exploitée. Cinq mesures concrètes pourraient contribuer à une meilleure résilience face à ces chocs sans précédent et à améliorer la situation cette fois-ci.
Premièrement, il conviendrait de traiter différemment les cargaisons de nourriture et d’engrais par rapport au fret ordinaire, en leur accordant la priorité pour les escortes navales et le soutien aux assurances, afin qu’elles ne soient pas considérées comme des marchandises ordinaires soumises aux mêmes calculs de risque commercial. Aussi, les donateurs internationaux (Banque mondiale et autres organisations de développement) peuvent cofinancer un mécanisme de réassurance étatique pour prendre en charge les coûts supplémentaires.
Deuxièmement, l’ouverture de négociations diplomatiques indirectes (à travers des médiateurs régionaux) avec les houthistes permettrait de sanctuariser et sécuriser les trajets des navires humanitaires ou jugés vulnérables, sur le modèle de l’initiative céréalière de la mer Noire en 2022.
Troisièmement, il est crucial de mobiliser le financement humanitaire avant que les récoltes ne soient mauvaises, et non après. Les mécanismes d’action anticipative, tels que les transferts de financement, le soutien au déstockage du bétail et le prépositionnement de stocks dès qu’un seuil météorologique est franchi ; ont déjà démontré leur efficacité dans la région de la Corne de l’Afrique. Avec un phénomène d’El Niño annoncé plusieurs mois à l’avance, la fenêtre pour intervenir de cette manière est désormais ouverte.
Quatrièmement, il serait pertinent de s’appuyer sur les infrastructures d’urgence climatiques déjà en place à Djibouti et de les optimiser pour une meilleure performance au cours de cette crise. La base logistique humanitaire du PAM à Djibouti a été conçue précisément pour résister à ce type de choc régional et climatique.
Cinquièmement, il serait souhaitable que l’Éthiopie et Djibouti poursuivent leurs efforts pour optimiser et connecter les différents terminaux portuaires existants, non seulement comme un projet de développement à long terme, mais également comme une mesure concrète pour se protéger contre le risque d’immobilisation d’un seul point de passage. Surtout, l’harmonisation transfrontalière des barrières douanières le long des corridors peut permettre de réduire le coût final des produits de base.
Abdek Mahamoud Abdi est titulaire d'un doctorat en ingénierie du développement de l'Institut de technologie de Tokyo (TokyoTech). Il conseille des organisations publiques et privées sur les questions de sauvegardes environnementales et sociales, de finance climatique, d’économie bleue et de sécurité énergétique en Afrique de l’Est et au Moyen-Orient. Il intervient actuellement comme coordinateur de projets pour l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI), parallèlement à ses travaux de recherche dans le cadre d’un second doctorat en Executive DBA à l’Université de Montpellier.
24.08.2026 à 17:38
Djen Djen : ce qu’un port algérien révèle des mutations des routes maritimes mondiales
Texte intégral (2191 mots)

L’ESSENTIEL
Le 25 janvier 2026, en Algérie, la première opération de transbordement à l’échelle nationale a été réalisée dans le port de Djen Djen, à mi-chemin entre le canal de Suez et le détroit de Gibraltar.
Avec ce type d’opérations, il devient un point de passage majeur des flux internationaux, y compris lorsque les marchandises ne sont pas destinées au marché algérien.
De la Méditerranée à l’Arctique, la puissance se joue désormais dans la capacité à contrôler les points de passage et, surtout, à autoriser les bifurcations des routes maritimes.
En janvier 2026, le port algérien de Djen Djen, dans la wilaya de Jijel, a accueilli le Xin Yong Chang 19, venu de Chine avec une cargaison représentant 800 EVP (l’EVP, ou « équivalent vingt pieds », correspond à la capacité d’un conteneur standard long d’environ six mètres), dont un lot de 200 EVP a été déchargé puis rechargé sur un autre navire à destination de Saint-Pétersbourg, en Russie.
La nature exacte des marchandises et le nom du second navire n’ont pas été rendus publics. Selon l’entreprise portuaire, l’opération constituait une première en Algérie. Si 200 EVP pèsent peu à l’échelle mondiale, leur statut douanier mérite l’attention, car le transbordement fait passer une marchandise d’une coque à l’autre sans qu’elle soit dédouanée. Ces conteneurs ont donc transité d’un navire à l’autre sans entrer dans le circuit d’importation algérien.
Dès lors, le port n’apparaît plus comme une destination faite de quais et d’un hinterland, mais comme un relais dynamique. Djen Djen fonctionne comme un point de rupture de charge : une marchandise entre dans un réseau méditerranéen, change de navire, puis poursuit sa route. Le même mois, le port accueillait aussi l’Istanbul Bridge, le plus grand porte-conteneurs jamais reçu dans un port algérien – celui-là même qui, quelques mois auparavant, avait inauguré la liaison du service arctique de Sea Legend, compagnie maritime conteneurisée contrôlée par des intérêts chinois.
Ce sont deux événements distincts, mais qui placent d’emblée le port sous le double signe de la Méditerranée et de l’Arctique. L’Algérie ne clôt pas le flux mais elle en transforme la trajectoire.
Djen Djen : quand l’infrastructure attend son réseau
En 2009, l’opérateur portuaire et logistique émirati DP World, basé à Dubaï, a pris en charge l’exploitation de Djen Djen dans le cadre d’une concession de trente ans et d’une coentreprise algéro-émiratie. Djen Djen devait devenir une plate-forme de transbordement méditerranéenne.
Le pari repose d’abord sur la géographie : le port se situe à moins de cinquante milles nautiques – environ 93 kilomètres – de la grande route maritime reliant Suez à Gibraltar, ce qui limite l’allongement du trajet nécessaire pour y faire escale.
Il repose aussi sur l’extension du terminal, qui lui permet désormais d’accueillir des porte-conteneurs d’une capacité maximale de 6 000 EVP, contre 2 500 auparavant et relève le tirant d’eau à quatorze mètres. Cette expansion traduit une attente : celle d’un réseau capable de justifier ce chantier.
La propriété du port, l’usage des réseaux
Il serait trompeur de parler de privatisation. Le port demeure algérien, et l’exploitation du terminal associe l’entreprise portuaire à un groupe de Dubaï appartenant à un système mondial. La souveraineté sur l’ouvrage et l’organisation des circulations ne se tiennent pas dans la même main.
Un port vaut par les réseaux qui l’empruntent et par les routes qu’il ouvre, bien plus que par son acte de propriété. Des services réguliers ont raccordé Djen Djen aux rotations méditerranéennes, dont la ligne TMX2 de CMA CGM qui relie le nord de la Turquie à Annaba et Djen Djen, en passant par Malte, l’Italie et Marseille.
L’opération de janvier ajoute un degré supplémentaire : le port ne se contente plus d’être desservi, il redistribue les conteneurs vers d’autres destinations.
Le navire fantôme de Saint-Pétersbourg
La destination – Saint-Pétersbourg –est connue, mais le navire qui a emporté les 200 conteneurs vers la Baltique n’a pas été précisé. Le transbordement atténue ainsi la visibilité de l’itinéraire, et rien n’autorise à affirmer que ces conteneurs ont ensuite emprunté la route maritime du Nord. Le lien avec l’Arctique relève d’une logique structurelle plutôt que d’un itinéraire précis.
L’Arctique entre en saison régulière – à petite échelle
En septembre 2025, l’armateur Sea Legend a effectué une traversée unique entre la Chine et l’Europe par la route maritime du Nord. L’Istanbul Bridge, d’une capacité de 4 890 EVP, a quitté Ningbo-Zhoushan le 23 septembre et accosté à Felixstowe, au Royaume-Uni, le 13 octobre, après environ vingt jours de navigation. Après des escales à Hambourg, à Gdansk et à Rotterdam, il est reparti vers l’Asie par le canal de Suez. Ce retour dit l’essentiel de ce que la route arctique représente aujourd’hui – et de ce qu’elle ne représente pas encore.
L’expérience change d’échelle cette année. Sea Legend programme des départs hebdomadaires entre la mi-août et fin octobre sous la marque China-Europe Arctic Express, avec sept navires de 1 528 à 4 890 EVP partant de Ningbo-Zhoushan et ayant pour destinations Felixstowe, Rotterdam (Pays-Bas), Wilhelmshaven (Allemagne) et Gdynia (Pologne). Les 8 traversées confirmées cette saison démontrent une certaine prudence quand l’armateur avait d’abord évoqué 16 traversées annuelles.
Il y aura donc huit rotations pour toute la saison, alors que la route de Suez, malgré la crise de la mer Rouge, écoule chaque semaine plusieurs fois ce volume.
Tout ce qui transite par le Nord : des modules, du gaz… et des permissions
La saison arctique permet la circulation de biens de consommation, mais aussi d’éléments particulièrement stratégiques. Le 19 juillet 2026, par exemple, deux navires lourds ont accosté au chantier russe de Belokamenka, après trois mois de mer depuis la Chine, et y ont débarqué les deux premiers des 14 modules que réclame le troisième train de liquéfaction d’Arctic LNG 2, le projet gazier de Novatek interrompu par les sanctions.
L’imagerie satellitaire fournie par SynMax à High North News les montre déposés le 28 juillet dans un chantier qui ne manifeste pourtant aucun signe de reprise.
C’est alors le point de départ qui constitue le véritable signal. Sept modules au moins demeurent en Chine, et deux d’entre eux viennent de quitter les chantiers de Zhoushan pour le port de Zhangjiagang, déjà utilisé pour ce type d’expédition dans des conditions que les observateurs décrivent comme aménagées pour échapper au regard. Un autre navire lourd a quitté Zhuhai, port jusqu’ici étranger à ce trafic, et vient d’entrer dans la route maritime du Nord.
Ce déplacement rejoint exactement ce que l’opération algérienne montre à échelle réduite. Si Djen Djen l’a annoncé par communiqué et que Zhangjiagang l’organise dans la discrétion, les deux ports procèdent bien de la même démarche : ils déplacent le lieu où la marchandise change de coque. Dans le cas de la fermeture d’une route habituelle, l’endroit où les cargaisons passent d’un navire à l’autre est le premier susceptible de changer.
Le levier de pouvoir consiste à doser
La route maritime du Nord reste soumise à des contraintes lourdes : saisonnalité, variabilité des glaces, rareté des infrastructures, assurance majorée, régime réglementaire russe. Il serait prématuré d’en faire un remplaçant de Suez (Égypte). La crise de la mer Rouge l’a montré : un réseau peut fonctionner différemment sans même que l’ancienne route disparaisse. Le détour par le cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud) n’a pas supprimé Suez, il a démontré la substituabilité.
On dirait volontiers que la puissance appartient à qui peut bifurquer. Mais l’option arctique n’est disponible qu’à celui qui obtient le permis de transit, l’escorte, la classe du navire et la couverture d’assurance. Ce qui se contrôle n’est plus tant le passage, que la qualification de l’accès au passage. La Russie ne tient pas la route maritime du Nord comme se contrôle un détroit : elle en régule l’accès.
L’Union européenne (UE) doit fermer son marché au gaz naturel liquéfié russe dès le 1er janvier 2027. La difficulté majeure de Novatek ne porte pas sur l’achèvement de son troisième train, mais sur la disponibilité de coques capables d’emporter la production. Une exemption introduite dans le 21ᵉ paquet de sanctions de l’UE, en juillet 2026, autorise toutefois les opérateurs européens à continuer de transporter ce gaz vers des clients hors UE, au titre de contrats antérieurs à 2022 et dans la limite des volumes de 2025. Ce qui se décide là concerne le service – affrètement, assurance, courtage – et le degré auquel on l’autorise.
Nul n’est besoin d’exercer une contrainte, comme une fermeture totale, quand un réglage gradué des autorisations suffit : celui qui en maîtrise l’intensité détient parfois plus de pouvoir que le propriétaire de l’infrastructure.
Capter, recomposer, bifurquer – sous condition
Trois opérations se dessinent alors le long des mêmes flux, et chacune prolonge la précédente. Tanger Med les capture à l’entrée de la Méditerranée ; une fois captés, Djen Djen propose de les recomposer par transbordement ; et là où la recomposition ne suffit plus, la route maritime du Nord ouvre une bifurcation vers l’Asie. D’un maillon à l’autre, la maîtrise des flux se joue ainsi moins sur le tracé de la route que sur les dispositifs permettant de les capter, de les recomposer ou de les réorienter.
Deux cents EVP changent de navire en Algérie, des modules industriels changent de port d’embarquement en Chine, des marchandises empruntent le Nord sous permis russe. Aucune liaison directe ne relie ces opérations, mais elles participent d’une même évolution : les routes maritimes forment désormais des faisceaux de parcours possibles.
La puissance ne tient donc plus au seul contrôle d’un point de passage ; elle réside aussi dans la capacité d’autoriser, d’orienter ou d’interdire les bifurcations.
Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.08.2026 à 12:58
Ukraine : des élections pendant la guerre renforceraient-elles vraiment la démocratie ?
Texte intégral (2770 mots)
L’ESSENTIEL
Si l’Ukraine n’avait pas été envahie par la Russie, des élections législatives auraient eu lieu en octobre 2023 et une élection présidentielle en 2024. La promulgation de la loi martiale a repoussé sine die ces deux scrutins.
Deux personnalités ukrainiennes de premier plan viennent d’appeler à l’organisation prochaine d’élections, en dépit d’un contexte militaire très tendu et de la multiplication de frappes de missiles russes, arguant qu’il en va de l’avenir de la démocratie du pays.
S’il semble prématuré de faire voter les Ukrainiens, il faudrait toutefois établir plus clairement les circonstances dans lesquelles cela redeviendra possible.
En mars 2025, la spécialiste de l’Ukraine Alexandra Goujon observait qu’un consensus national se dégageait alors en Ukraine : des élections n’étaient pas jugées tenables en temps de guerre. Elle soulignait notamment les difficultés liées à l’organisation d’une campagne sous les bombardements et à la participation des militaires, des personnes déplacées et des réfugiés.
Un an et demi plus tard, le 18 août dernier, Mykhailo Fedorov, ancien ministre de la défense (janvier-juillet 2026), dont le récent limogeage par Volodymyr Zelensky a provoqué d’importantes manifestations de protestation, a remis ce consensus en cause. « La démocratie ne peut pas être prise en otage par la Russie », a-t-il déclaré, demandant la mise en œuvre d’un mécanisme « légal, sûr et réaliste » qui permettrait de relancer le processus démocratique même si la guerre devait durer encore plusieurs années.
L’ancien ministre des affaires étrangères Dmytro Kuleba est allé encore plus loin : ce même 18 août, il a affirmé que l’Ukraine devrait organiser des élections présidentielle et législatives pendant la guerre. Il reconnaît les risques d’une telle décision, mais considère que ceux d’une absence prolongée de scrutin seraient encore plus élevés.
Fedorov et Kuleba ne proposent pas simplement d’ouvrir des bureaux de vote sous les missiles. Leurs propos portent sur une question plus large : une guerre dont personne ne connaît la durée peut-elle suspendre indéfiniment le renouvellement de la vie politique ?
Une démocratie en guerre ne se réduit pas à son calendrier électoral
Depuis son entrée en vigueur en février 2022, dès le lancement de l’invasion russe à grande échelle, la loi martiale a modifié l’équilibre des institutions, favorisant une centralisation du pouvoir autour de l’administration présidentielle et du Conseil de sécurité nationale et de défense ainsi qu’une réduction des capacités de contrôle du Parlement. Mais cette évolution est restée dans le cadre constitutionnel prévu par la loi martiale et n’a interrompu ni l’activité législative ni les réformes liées notamment à l’intégration européenne.
En outre, comme le rappelait Anna Colin Lebedev en novembre 2025, la démocratie ne se manifeste pas seulement par les élections, mais aussi par l’expression d’une pluralité d’opinions, par la critique publique du pouvoir et par la capacité de la société à exercer une pression sur ceux qui gouvernent. Ces mécanismes continuent de fonctionner en Ukraine malgré l’impossibilité de voter. Les débats sur l’indépendance des institutions de lutte contre la corruption, la transparence parlementaire ou certaines décisions de l’exécutif se poursuivent, reflétant une tension réelle entre centralisation sécuritaire et demande de responsabilité démocratique.
On peut donc critiquer la concentration du pouvoir sans en déduire que l’État ukrainien serait devenu juridiquement ou politiquement illégitime.
Trois questions que le débat mélange trop souvent
Le débat gagne en clarté si l’on distingue trois notions : la continuité juridique du pouvoir, sa légitimité politique et l’intégrité du futur scrutin. Ces trois questions sont liées, mais elles ne sont pas interchangeables.
Sur la première, le cadre juridique est relativement clair. L’article 19 de la loi ukrainienne de 2015 sur le régime juridique de la loi martiale interdit, pendant son application, la tenue d’élections présidentielle, législatives et locales. Cette interdiction est donc antérieure à l’invasion russe à grande échelle et à l’échéance électorale de 2024 : elle ne résulte pas d’une décision prise ad hoc par Volodymyr Zelensky pour prolonger son mandat. Elle s’articule avec l’article 108 de la Constitution ukrainienne, selon lequel le président exerce ses fonctions jusqu’à l’entrée en fonction de son successeur élu. Le maintien de Volodymyr Zelensky à la présidence relève ainsi de la continuité constitutionnelle de l’État, et non d’une prolongation extralégale de son mandat.
Le rapport de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (2025) consacré aux élections en période de crise considère lui aussi que la base juridique de la suspension des élections ukrainiennes est claire et vise à préserver la sécurité nationale et la continuité de l’État jusqu’au retour de conditions permettant des élections légales.
Mais ce même rapport met en garde contre les risques démocratiques propres à la prolongation d’un état d’exception. La nécessité de reporter les scrutins peut être détournée pour maintenir indéfiniment les gouvernants en place. C’est précisément pourquoi la discussion lancée par Fedorov et Kuleba ne peut être écartée au seul motif qu’elle intervient en temps de guerre. Reste à savoir à quelles conditions un scrutin tenu en temps de guerre serait intègre.
Ce que serait un scrutin conduit en temps de guerre
Concrètement, une élection crédible suppose des registres électoraux fiables, une campagne suffisamment pluraliste, un accès aux médias pour tous les candidats, des règles de financement claires et respectées, des observateurs crédibles, un dépouillement vérifiable et des procédures permettant de contester les irrégularités.
Le Conseil de l’Europe recommande pour l’Ukraine un careful sequencing, c’est-à-dire une séquence préparée avec attention : définir des seuils minimaux de sécurité, garantir la participation des personnes déplacées et des réfugiés, résoudre les difficultés liées aux territoires occupés et rétablir un espace dans lequel partis politiques, médias et société puissent débattre librement au-delà des seuls enjeux militaires.
La Commission électorale centrale ukrainienne travaille déjà sur ces scénarios avec le Conseil de l’Europe.
L’un des problèmes les plus évidents est le fait que des millions d’électeurs ne vivent plus là où ils votaient en 2019. En janvier 2026, le président de la Commission électorale centrale Oleh Didenko expliquait à Reuters qu’environ 5,8 millions de réfugiés ukrainiens vivaient à l’étranger, qu’environ 800 000 personnes servaient dans l’armée et que près de 2 000 bureaux de vote sur plus de 30 000 avaient été détruits ou endommagés. L’Ukraine ne disposait avant la guerre que de 102 bureaux de vote dans ses ambassades et consulats, ce qui est très insuffisant pour la population désormais installée hors du pays.
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Il faudrait donc profondément actualiser un registre électoral bouleversé par plusieurs années de déplacements. Au-delà de cette question, comment garantir le secret du vote d’un militaire déployé sur le front ? Comment traiter le cas des millions de déplacés internes ? Et comment préserver les droits politiques des citoyens vivant sous occupation russe, sans organiser de scrutin sous le contrôle de l’occupant ?
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À ces difficultés s’ajoute celle du financement politique. En juillet 2026, la Commission électorale centrale a adopté une conception spécifique de lutte contre les ingérences étrangères. Elle identifie notamment, parmi les dangers majeurs, les cyberattaques, la désinformation et les manipulations informationnelles, mais aussi le financement direct ou indirect de candidats, de partis, de campagnes ou de pseudo-observateurs.
Enfin, une difficulté institutionnelle reste étonnamment peu discutée : à qui revient-il de proclamer que les conditions nécessaires seraient enfin réunies ?
La décision ne peut raisonnablement pas dépendre du seul exécutif en place. Si le président et son administration déterminaient seuls que la sécurité est insuffisante – ou, à l’inverse, qu’elle est devenue suffisante –, ils seraient à la fois acteurs de la compétition et arbitres de son calendrier.
Le Conseil de l’Europe insiste précisément sur la nécessité de définir des critères de report suffisamment clairs et d’une préparation impliquant l’ensemble des institutions concernées. Une architecture crédible devrait donc associer Parlement, Commission électorale centrale, institutions judiciaires compétentes et forces politiques, avec des critères publics concernant la sécurité, l’accès au vote, la campagne, les médias et l’observation.
Autrement dit, il faudrait définir les conditions du retour aux urnes avant de fixer la date du scrutin.
Le jeu de la Russie
À cette tension interne s’ajoute la guerre informationnelle. Depuis 2024, le Kremlin utilise l’absence d’élection présidentielle pour présenter Volodymyr Zelensky comme « illégitime ».
Le point de départ est factuel : l’élection normalement prévue n’a pas eu lieu. Mais la conclusion– « pas d’élection, donc plus de pouvoir légitime » – efface le cadre constitutionnel et juridique qui organise précisément la continuité de l’État sous la loi martiale.
Il faut donc distinguer une vulnérabilité démocratique réelle de l’usage informationnel qui en est fait par un adversaire. Reconnaître la première ne valide pas automatiquement le second.
Le paradoxe est néanmoins sérieux. En l’absence d’élections, Moscou peut exploiter leur report pour délégitimer les institutions ukrainiennes. Mais un scrutin organisé sans garanties suffisantes lui offrirait d’autres leviers : cyberattaques, campagnes de désinformation, financement de relais politiques et opérations visant à présenter le résultat comme frauduleux auprès d’une partie de la population ukrainienne comme de l’opinion publique internationale.
Le choix ne réside donc pas entre élection ou absence d’ingérence. Dans les deux scénarios, la Russie cherchera vraisemblablement à exploiter les vulnérabilités disponibles.
Ce que veulent aujourd’hui les Ukrainiens
Le débat au sein des élites politiques n’est pas encore celui de la majorité de la population. Selon une enquête menée du 20 juillet au 3 août 2026 par l’Institut international de sociologie de Kiev, 15 % des personnes interrogées estiment que des élections devraient être organisées avant la fin des combats ; 23 % après un cessez-le-feu accompagné de garanties de sécurité ; et 57 % seulement après un accord de paix définitif.
La dynamique compte cependant presque autant que les niveaux. En mars, la solution intermédiaire – élections après un cessez-le-feu et des garanties de sécurité –n’était soutenue que par 13 % des répondants. Elle progresse de 10 points.
Deux tendances coexistent donc. La majorité des Ukrainiens ne demande toujours pas d’élections immédiates. Mais une part croissante de la société semble envisager que le retour aux urnes puisse précéder une paix définitive, à condition qu’un niveau suffisant de sécurité soit atteint.
Le débat ne peut plus, dès lors, être résumé par deux formules opposées, « Les Ukrainiens ne veulent pas d’élections » ou « L’absence d’élections rend l’Ukraine non démocratique ».
Organiser des élections nationales aujourd’hui, alors que la loi martiale reste en vigueur et que les combats se poursuivent, ne renforcerait probablement pas la démocratie ukrainienne. Les problèmes d’égalité du vote, de mobilisation militaire, de déplacement de millions de citoyens, d’occupation territoriale et d’ingérence extérieure créeraient un risque trop élevé de contestation du processus et du résultat.
Pour autant, Fedorov et Kuleba soulèvent un problème réel : plus la guerre se prolonge, moins il est possible de considérer que la seule invocation de l’état d’exception suffit à répondre à la question de la représentation politique.
La réponse institutionnelle devrait donc reposer sur deux piliers. D’abord, maintenir pendant la guerre les sources non électorales de légitimité démocratique : contrôle de l’exécutif par le Parlement, indépendance des agences anticorruption, transparence des décisions, pluralisme médiatique, capacité de la société civile à contester le pouvoir… Ensuite, préparer dès maintenant le prochain scrutin : mettre à jour les registres, déterminer les modalités de participation des militaires, des déplacés et des Ukrainiens de l’étranger, préciser les règles relatives à la campagne électorale, à la transparence du financement politique et à la protection contre l’ingérence étrangère.
Comme l’a dit Fedorov, la démocratie ukrainienne ne doit pas devenir « l’otage de la Russie ». Mais cela signifie deux choses à la fois : la Russie ne doit pas pouvoir prolonger la guerre pour suspendre indéfiniment la vie politique ukrainienne ; elle ne doit pas davantage pouvoir pousser l’Ukraine vers un scrutin précipité dont elle pourrait ensuite exploiter les vulnérabilités.
La position la plus défendable est donc double : ne pas organiser aujourd’hui une élection que la guerre empêcherait d’être pleinement libre et équitable, mais commencer, dès maintenant, à construire les conditions juridiques, institutionnelles et sécuritaires de son retour.
Préparer un scrutin crédible avant même de pouvoir en fixer la date n’est pas différer la démocratie. C’est, déjà, une manière de la protéger.
Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.08.2026 à 15:05
Enquête de l’OSCE : dans les territoires ukrainiens occupés, la Russie endoctrine et militarise les enfants
Texte intégral (2304 mots)
L’ESSENTIEL
Dans les territoires ukrainiens occupés, les enfants sont la cible d’une politique d’endoctrinement et de militarisation par la Russie.
Cours d’histoire, formation militaire, jeu de simulation de guerre, transformation du système éducatif : l’objectif explicite est d’effacer leur identité ukrainienne et de les faire combattre dans l’armée russe.
Depuis 2022, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe met en place des enquêtes pour documenter les atteintes au droit international dans ces territoires. Hervé Ascensio, Elīna Šteinerte et Stefan Wolff, les trois experts qui ont mené la sixième mission de l’Organisation depuis 2022, nous racontent ce qu’ils ont découvert.
Lorsqu’on nous a demandé d’enquêter sur l’endoctrinement et la militarisation par la Russie des enfants vivant dans les territoires ukrainiens occupés par Moscou depuis 2014, nous avions une idée générale des politiques d’occupation menées par le Kremlin. Deux d’entre nous ont grandi dans ce qui était alors la Lettonie et l’Allemagne de l’Est occupées par l’Union soviétique. Nous connaissions déjà bien l’approche soviétique en matière d’éducation et de formation idéologique.
Mais lorsque nous nous sommes rendus en Ukraine, ce que nous y avons découvert nous a tout de même choqués. Les éléments de preuve recueillis témoignaient largement du caractère systématique et coercitif des politiques de la Fédération de Russie visant à effacer l’identité des enfants ukrainiens placés sous son contrôle.
Trois semaines d’enquête sur le sort des enfants ukrainiens
Notre enquête constituait la sixième mission mise en place par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) depuis 2022 afin d’enquêter sur les violations des droits de l’homme liées à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. C’est la deuxième à se concentrer spécifiquement sur les enfants.
La première de ces deux missions portait sur leur transfert forcé vers la Fédération de Russie. Notre tâche consistait à donner suite à cette première mission et à évaluer si le comportement de la Russie pendant la guerre contre l’Ukraine enfreignait le droit international applicable, en particulier les Conventions de Genève et la Convention relative aux droits de l’enfant.
Pendant trois semaines, nous avons recueilli et analysé une quantité considérable de données. Il s’agissait notamment de rapports écrits, de commentaires et de déclarations émanant d’organisations internationales, telles que les Nations unies, l’OSCE, le Conseil de l’Europe et l’Union européenne.
Nous avons collecté des témoignages, tant en ligne qu’en personne, auprès de jeunes adultes ayant subi un endoctrinement et une militarisation durant leur enfance dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie. Nous avons également entendu des enseignants qui avaient passé un certain temps sous occupation avant de s’enfuir vers des territoires contrôlés par le gouvernement ukrainien.
Lors d’une visite à Kiev, nous avons mené une série d’entretiens avec des représentants d’institutions gouvernementales ukrainiennes et d’organisations de la société civile.
Notre rapport, présenté au Conseil permanent de l’OSCE le 9 juillet 2026, contient des détails parfois bouleversants et des témoignages poignants.
Par exemple, dans l’un des témoignages écrits dont nous disposions, le témoin expliquait comment le directeur de l’école locale, accompagné de soldats lourdement armés, est allé de maison en maison pour interroger les parents qui n’envoyaient pas leurs enfants à l’école et n’avaient pas encore demandé de passeports russes. Il les a menacés de leur retirer leurs droits parentaux. Il a également déclaré que leurs enfants seraient placés en institution s’ils ne cédaient pas à la pression. Face à une telle démonstration de la puissance des autorités publiques, les parents ont fini par céder.
Cet incident est loin d’être un cas isolé selon les preuves établies par l’ONU et par l’OSCE. Il illustre le niveau de coercition qui s’impose non seulement aux enfants, mais aussi à l’ensemble de leurs familles. Il montre enfin à quel point les différentes agences gouvernementales collaborent dans ce domaine.
La contrainte exercée pour forcer les Ukrainiens des territoires occupés à obtenir un passeport russe est centrale dans ce que nous appelons, dans notre rapport, le « circuit de conscription ». Les enfants sont systématiquement préparés à un futur service militaire. Contraints d’adopter la nationalité russe, les garçons deviennent également éligibles à la conscription dès l’âge de 18 ans.
Des preuves manifestes montrent qu’ils ne se contentent pas d’effectuer un service militaire ordinaire. Beaucoup d’entre eux sont envoyés au front, où plusieurs ont trouvé la mort.
L’endoctrinement de jeunes esprits
À quoi ressemble donc ce système d’endoctrinement et de militarisation, et comment fonctionne-t-il ? L’usage de la langue ukrainienne est interdit dans les écoles et fortement entravé dans la vie publique et privée. Les enfants ukrainiens sont soumis à un enseignement conforme au programme scolaire de l’État russe. Celui-ci comporte désormais un niveau élevé de falsification historique et d’endoctrinement idéologique.
Pour ne citer qu’un exemple frappant, le manuel d’histoire de la classe de 11ᵉ (équivalent de la terminale en France, ndlr) consacre 29 pages à ce qu’on appelle « l’opération militaire spéciale ». Il présente l’invasion de l’Ukraine comme une riposte défensive à l’agression occidentale. Des versions de ce manuel destinées aux niveaux inférieurs, à partir de la cinquième (classe de sixième, en France, ndlr), sont utilisées dans les écoles des territoires occupés depuis le début de l’année scolaire 2025-2026.
À lire aussi : En Russie, un nouveau manuel d’histoire au service de l’idéologie du pouvoir
Amnesty International a qualifié ce manuel de
« tentative flagrante d’endoctriner illégalement les écoliers en Russie et dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie ».
Les enfants ukrainiens sont exposés à toute la panoplie des techniques de militarisation russes. Par exemple, depuis le début de l’année scolaire 2023-2024, le cours intitulé « Principes fondamentaux de la sécurité et de la défense de la patrie » est obligatoire dans toutes les écoles des territoires occupés.
Selon les médias russes, cela signifie le « retour de la formation militaire de base dans le cadre des cours sur la sécurité des personnes ». L’ONU a établi que cela inclut « 170 heures de formation militaire portant notamment sur les principaux types de grenades, d’armes légères, de lance-grenades antichars portatifs et de fusils de précision ».
Former des soldats
Mais cela ne s’arrête pas là. L’organisation patriotique de jeunesse Mouvement des Premiers, créée en décembre 2022 par Vladimir Poutine, a relancé un jeu de guerre militaire datant de l’ère soviétique mis en place dans les territoires occupés depuis le début de l’année scolaire 2024.
Dans le cadre d’activités militaires simulées du jeu, les enfants sont répartis en armées. Ils apprennent à assembler des armes et à piloter des drones. Ils apprennent à jouer le rôle de « soldats d’assaut » et à franchir des parcours d’obstacles « militaro-tactiques ». Ils s’entraînent également à la cyberguerre et aux opérations d’information.
L’Institute for the Study of War décrit ce jeu comme s’inscrivant dans « un écosystème russe plus large opérant dans toute l’Ukraine occupée, dont l’objectif explicite est de militariser les enfants ukrainiens, de les endoctriner contre leur identité ukrainienne et de les former à combattre pour l’armée russe ».
La Russie ne nie pas que ces pratiques aient lieu. Au contraire, de hauts responsables russes ont publiquement justifié l’endoctrinement et la militarisation des enfants ukrainiens. Par exemple, Yana Lantratova, ancienne vice-présidente de la commission de l’éducation de la Douma d’État et désormais commissaire aux droits de l’homme de la Russie, a fait remarquer – en faisant spécifiquement référence aux enfants vivant en Ukraine sous occupation russe – que la Fédération de Russie « doit avant tout s’occuper de l’essentiel : nos enfants. Les éduquer et les former, leur inculquer le sens de la patrie ».
Sauf qu’il ne s’agit pas d’enfants russes, mais ukrainiens. Les éléments de preuve recueillis pour notre rapport ne laissent aucun doute : les politiques d’occupation de Moscou constituent de graves violations du droit international en matière d’endoctrinement et de militarisation des enfants ukrainiens en territoires occupés.
Par exemple, la transformation illégale du système éducatif dans les territoires occupés constitue une violation manifeste de l’article 43 du Règlement de La Haye et de l’article 50 de la quatrième Convention de Genève.
Cela nous a amenés à appeler toutes les parties à reconnaître immédiatement et concrètement la situation critique des enfants ukrainiens, tant en matière de sécurité que d’identité et de vie familiale, dans le contexte de la guerre en cours et dans toutes les négociations. Comme l’a déclaré l’une des personnes que nous avons interviewées à Kiev : « Tout accord visant à mettre fin à la guerre ne peut pas se résumer à une question de kilomètres. »
Stefan Wolff a bénéficié par le passé de subventions accordées par le Natural Environment Research Council du Royaume-Uni, le United States Institute of Peace, le Economic and Social Research Council du Royaume-Uni, la British Academy, le Le programme pour la science au service de la paix et de la sécurité (SPS) de l'OTAN, les 6e et 7e programmes-cadres de l'UE et Horizon 2020, ainsi que le programme Jean Monnet de l'UE. Il intervient également régulièrement en tant que consultant auprès de gouvernements et d'organisations internationales. Il est membre du conseil d'administration et trésorier honoraire de la Political Studies Association du Royaume-Uni et chercheur senior au Foreign Policy Centre de Londres.
Elīna Šteinerte est membre du Sous-Comité des Nations unies pour la prévention de la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants et vice-présidente élue chargée des mécanismes nationaux de prévention. Elle a également été membre et présidente-rapporteure du Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire. À ce titre, elle conseille régulièrement les gouvernements et d’autres parties prenantes et intervient en tant qu’experte sur les questions de législation, de cadres réglementaires et de mise en œuvre.
Hervé Ascensio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.08.2026 à 15:30
Un oligarque russe à l’honneur dans « The Economist » : quand les médias prêtent leur crédibilité aux acteurs des conflits
Texte intégral (2570 mots)

L’ESSENTIEL
En juillet 2026, l’hebdomadaire britannique The Economist a consacré sa couverture et plusieurs formats éditoriaux à Andreï Melnitchenko, oligarque russe toujours visé par des sanctions européennes, britanniques et américaines.
Le dossier le présente comme un possible acteur de la transformation de la Russie tandis que la souveraineté et la sécurité de l’Ukraine restent à l’arrière-plan.
Ce cas montre comment un média prestigieux peut atténuer l’effet réputationnel des sanctions en donnant à une personne sanctionnée le statut d’interlocuteur faisant autorité sur l’avenir de la Russie et de l’Europe.
À l’instar d’une banque, un grand média comme The Economist, la BBC, France 2 ou encore le Monde repose sur un capital essentiel : la confiance. En consacrant sa couverture, ses colonnes ou son antenne à une personnalité, il ne lui offre pas seulement de la visibilité : il lui prête une part de sa crédibilité.
C’est sous cet angle qu’il faut lire le dispositif consacré par The Economist à Andreï Melnitchenko : un portrait annonçant qu’« un oligarque russe de premier plan brise le silence », un éditorial le présentant comme « l’homme qui voudrait changer la Russie », une tribune où il explique pourquoi « une Russie brisée serait néfaste pour le monde » ainsi qu’un podcast consacré aux « options de Poutine », donnant une nouvelle fois la parole à l’oligarque.
Ce déploiement constitue un choix de cadrage. Pourquoi cette voix pour ouvrir la discussion sur l’avenir de la Russie et, indirectement, sur la sécurité européenne ?
Sans préjuger des intentions de la rédaction, la réponse tient à une logique journalistique identifiable : Melnitchenko s’exprime très rarement, il détient une grande puissance économique, il est un membre éminent de l’élite russe et dépeint un récit sur l’après-guerre. Homme du système qui affirme pouvoir peser sur l’évolution future de la Russie, il incarne ainsi une voie possible de l’avenir du pays.
Qui est Andreï Melnitchenko ?
Peu connu du grand public européen, Andreï Melnitchenko n’est ni un opposant politique, ni un universitaire, ni une figure de la société civile. Il est l’un des hommes les plus fortunés de Russie, à la tête d’un empire construit dans le charbon, avec la Siberian Coal Energy Company (SUEK), et les engrais, avec EuroChem.
En mars 2022, l’Union européenne l’a inscrit sur sa liste de sanctions. Il demeure aujourd’hui visé par des sanctions de l’Union européenne, du Royaume-Uni et des États-Unis. Le Conseil de l’UE rappelle qu’il a participé, le 24 février 2022, à une réunion organisée par Vladimir Poutine avec les principaux hommes d’affaires russes et le qualifie d’entrepreneur influent dans des secteurs générant des revenus substantiels pour l’État russe.
Selon Reuters, Melnitchenko s’est retiré, le 8 mars 2022, comme bénéficiaire des trusts détenant EuroChem et SUEK, son épouse devenant automatiquement bénéficiaire effective à la veille de son inscription sur la liste des sanctions de l’Union européenne. Alexandra Melnitchenko a ensuite été elle aussi sanctionnée.
En 2025, saisie par EuroChem, la Haute Cour de justice d’Angleterre et du pays de Galles a estimé que Melnitchenko conservait le contrôle de fait de la société appelée à recevoir les paiements. Elle était compétente parce que les six garanties bancaires à première demande étaient soumises au droit anglais et à la compétence exclusive des juridictions anglaises. La Cour a ainsi donné raison à Société générale et à ING : les paiements, prévus en France ou en Italie, y auraient été illégaux au regard des sanctions européennes.
Une enquête de Reuters a également révélé que des entreprises d’EuroChem avaient livré de l’acide nitrique et de l’acide acétique à l’usine Sverdlov (à Dzerzhinsk, près de Nijni-Novgorod, ndlr), qui fabrique des explosifs militaires. Reuters précise que ces substances ont aussi des usages civils et que la destination finale de chaque livraison n’a pas pu être établie. EuroChem rejette les conclusions de l’enquête et affirme ne pas appartenir au secteur de la défense.
Au-delà de ce volet industriel, le parcours de Melnitchenko depuis 2022 et ses prises de position publiques permettent de mieux situer la parole que The Economist choisit aujourd’hui de mettre en avant. Après quatorze ans passés en Suisse, l’homme d’affaires s’est installé à Dubaï à la suite du déclenchement de la guerre et de son inscription sur les listes de sanctions. À partir de 2023, il a toutefois recommencé à passer davantage de temps en Russie et, selon The Economist, vit désormais à Moscou.
Melnitchenko ne s’était pourtant pas entièrement tu. Dès mars 2022, il avait déclaré à Reuters que les événements en Ukraine étaient « tragiques » et qu’il fallait parvenir d’urgence à la paix, tout en insistant principalement sur le risque d’une crise alimentaire mondiale. En 2023, dans un entretien accordé au Financial Times, il condamnait les attaques contre les civils, mais attribuait les crimes de guerre aux deux camps et soutenait que l’identité de celui qui avait déclenché le conflit importait peu. Il présentait, par ailleurs, les sanctions occidentales comme une forme de violence économique frappant notamment les pays les plus pauvres.
À l’égard de Vladimir Poutine, sa position relevait davantage de la prise de distance que de l’opposition ouverte. En 2022, il affirmait ne pas entretenir de relation personnelle avec le président russe et ne pas avoir été informé à l’avance de l’invasion. Le portrait de The Economist rapporte cependant qu’en mai 2025 il a sollicité un entretien individuel au Kremlin afin de proposer une participation plus active à la vie publique russe. Il est donc inexact de présenter le dossier de 2026 comme sa toute première prise de parole. La nouveauté réside plutôt dans sa durée, son ambition politique et le dispositif éditorial qui transforme une parole jusque-là ponctuelle et essentiellement défensive en une vision structurée de l’avenir de la Russie et de la sécurité européenne.
The Economist rappelle les sanctions, le transfert des intérêts de Melnitchenko à son épouse, la contribution de ses entreprises à l’économie de guerre et le fait qu’il n’est ni un dissident ni un opposant déclaré à l’invasion. En revanche, le magazine ne détaille ni l’enquête de Reuters sur les livraisons à l’usine Sverdlov, ni ses déclarations antérieures renvoyant les crimes de guerre aux deux camps.
L’asymétrie tient donc moins à l’absence des faits qu’à leur hiérarchisation. Les éléments défavorables sont intégrés à un portrait globalement valorisant d’entrepreneur pragmatique et potentiellement réformateur. La souveraineté et l’éventuelle « humiliation » de la Russie occupent le centre du récit, tandis que l’intégrité territoriale de l’Ukraine, les garanties de sécurité et la responsabilité russe restent secondaires. Aucune voix ukrainienne ne bénéficie d’un espace comparable pour répondre à cette conception de la guerre.
En multipliant les formats autour de Melnitchenko, The Economist ne rend pas seulement sa parole visible : il lui confère une autorité dans la définition de l’avenir de la Russie et de la sécurité européenne.
Ce que raconte réellement « The Economist »
Dans « Why a broken Russia is bad for the world », Andreï Melnitchenko avance trois idées : une Russie affaiblie deviendrait davantage dépendante de la Chine ; une fragmentation de la Fédération créerait une instabilité mondiale ; enfin, une paix durable en Europe supposerait, à terme, que la Russie retrouve sa place dans une nouvelle architecture de sécurité.
Ces arguments reprennent plusieurs thèmes du discours stratégique russe : la guerre comme confrontation avec l’Occident, la crainte d’une Russie « humiliée » et la priorité accordée à sa souveraineté. Présentés comme des scénarios de risque, ils prennent l’apparence du réalisme stratégique. Le centre de gravité du débat se déplace alors de la guerre menée contre l’Ukraine vers l’avenir de la Russie. Les titres eux-mêmes invitent le lecteur à passer de la question « Comment mettre fin à une guerre d’agression ? » à une autre : « Quel avenir préparer pour la Russie ? »
En sciences de la communication, le cadrage ne change pas nécessairement les faits, mais la question autour de laquelle ils sont organisés. En plaçant l’avenir de la Russie au centre, le dispositif relègue à l’arrière-plan la reconstruction de l’Ukraine, le retour des enfants déportés, les responsabilités pour les crimes de guerre et les garanties contre une nouvelle agression. Les faits ne disparaissent pas ; leur hiérarchie change – et ce déplacement produit déjà un effet politique.
Quand la crédibilité devient une ressource stratégique
Dans un entretien accordé à Mediapart et relayé par Geode, le chercheur Maxime Audinet analyse un mécanisme comparable à partir de l’interview de Sergueï Lavrov diffusée sur France 2, le 26 mars 2026 : recherche de l’exclusivité, valeur symbolique de l’accès et dispositif de contradiction insuffisant.
Le cas de The Economist est différent : il ne s’agit pas d’un entretien en direct, mais d’un dispositif éditorial long, préparé et décliné en plusieurs formats.
L’influence sur le débat public ne passe pas nécessairement par le mensonge. Il naît aussi du choix des interlocuteurs et de la hiérarchie des questions. En multipliant les formats autour d’une même personne, un média ne dit pas seulement ce que cette personne pense : il contribue à établir qu’elle mérite d’être entendue comme une source autorisée. Les médias n’imposent pas les conclusions à leurs lecteurs, mais ils structurent l’agenda du débat et distribuent la crédibilité.
Les travaux consacrés aux listes de sanctions montrent que celles-ci produisent à la fois des coûts matériels et réputationnels. L’inscription sur une liste de personnes sanctionnées ne se réduit pas aux mesures patrimoniales qui l’accompagnent : elle associe publiquement un acteur à des conduites que les autorités imposant ces mesures entendent condamner. Mais cet effet réputationnel n’est ni automatique ni irréversible.
Les recherches récentes sur l’autorité épistémique des sources montrent que le journalisme construit une hiérarchie des personnes autorisées à décrire la réalité, notamment par la fréquence de leur présence et par ce qu’il leur permet d’énoncer. D’autres travaux sur l’authority signaling montrent que les interactions éditoriales peuvent activement élever certaines sources au rang d’interlocuteurs faisant autorité.
La visibilité ne produit pas automatiquement une légitimation. Tout dépend de la place accordée, du titre, de la répétition, du statut d’auteur, de la contradiction et de la vigueur de la confrontation. Dans le cas de Melnitchenko, l’accumulation des formats peut produire un contre-effet réputationnel : juridiquement, il demeure une personne sanctionnée ; discursivement, il devient un interlocuteur présenté comme pertinent pour penser l’avenir de la Russie et de l’Europe. Le dispositif ne neutralise pas les sanctions, mais peut en atténuer la portée réputationnelle. C’est ici que se situe la responsabilité éditoriale.
Le paradoxe est là : l’inscription sur une liste de sanctions produit un coût matériel et réputationnel tandis qu’un dispositif éditorial de cette ampleur peut conférer à la personne désignée une nouvelle autorité discursive. The Economist ne lève pas les sanctions visant Melnitchenko ; il lui prête cependant une part de son capital de crédibilité, jusque dans le débat sur la sécurité de l’Ukraine et de l’Europe. C’est dans ce pouvoir de relégitimation – et dans la manière dont il est exercé – que réside la responsabilité du média.
Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.08.2026 à 15:26
États-Unis : le Parti démocrate a-t-il pris un virage progressiste ?
Texte intégral (2428 mots)
L’ESSENTIEL
Le 4 août 2026, à la surprise générale, le progressiste Abdul El-Sayed a remporté la primaire démocrate de l’un des deux postes de sénateur du Michigan au Sénat des États-Unis.
Cette victoire montre que la légitimité sociale – El-Sayed n’est pas un politicien professionnel – peut se traduire en reconnaissance institutionnelle au sein du Parti démocrate.
El-Sayed incarne une nouvelle génération du parti, davantage préoccupée par les inégalités systémiques et très critique à l’égard du soutien de Washington au gouvernement israélien actuel. Reste à savoir si cette génération parviendra à imposer durablement son agenda.
Contre toute attente et après une campagne très médiatisée, Abdul El Sayed, 41 ans, a remporté la primaire démocrate de l’un des deux postes de sénateur du Michigan avec 48,48 % des voix contre 47,51 % pour Haley Stevens, le 4 août dernier.
Cette victoire est d’autant plus spectaculaire que Stevens était une représentante démocrate à la Chambre depuis plusieurs années et bénéficiait du soutien d’une partie importante de l’establishment du parti. Dans un État qui avait voté majoritairement pour Donald Trump lors de la présidentielle de 2024, elle se présentait comme la candidate la plus susceptible de reconquérir les électeurs modérés.
Une victoire significative pour l’aile progressiste
La nomination d’Abdul El-Sayed constitue un moment significatif pour l’aile progressiste du Parti démocrate, en ce qu’elle manifeste la capacité de cette mouvance à convertir une dynamique militante en reconnaissance institutionnelle. Ce succès n’est pas sans rappeler l’élection au poste de maire de New York, en novembre dernier, à l’âge de 34 ans, de Zohran Mamdani, figure emblématique d’une génération de démocrates qui articulent mobilisation communautaire, critique du néolibéralisme et réinvention des pratiques électives.
El-Sayed comme Mamdani incarnent tous deux une forme de politisation ascendante : un passage de l’activisme local à la légitimité électorale, révélant la manière dont les réseaux militants, les organisations de quartier et les coalitions diasporiques peuvent devenir des vecteurs de conquête du pouvoir.
Toutefois, la comparaison doit être nuancée.
Mamdani disposait déjà d’une expérience élective solide, ayant été élu à l’Assemblée de l’État de New York avant d’accéder à la mairie, ce qui lui conférait une légitimité institutionnelle et une maîtrise des codes de la représentation politique. El-Sayed, en revanche, n’a jamais exercé de mandat électif : il demeure un outsider, au sens où sa trajectoire s’est construite dans l’action publique, la santé communautaire et la mobilisation civique plutôt que dans les arènes électorales traditionnelles.
Cette distinction est théoriquement féconde. Elle permet de penser deux modalités d’entrée dans le champ politique : l’une, incarnée par Mamdani, fondée sur la consolidation progressive d’un capital politique institutionnel ; l’autre, illustrée par El-Sayed, reposant sur un capital militant, discursif et communautaire. Dans les deux cas, la base progressiste joue un rôle structurant, mais selon des logiques différentes : chez Mamdani, elle renforce une trajectoire déjà institutionnalisée ; chez El-Sayed, elle sert de levier pour contourner les barrières d’accès au pouvoir.
Cette nomination révèle ainsi une transformation plus large du Parti démocrate, où les outsiders dotés d’une forte légitimité sociale peuvent désormais prétendre à des positions de leadership, témoignant de l’ouverture – relative mais réelle – du champ politique à des profils issus de l’activisme, de la santé publique ou des mobilisations diasporiques. Elle montre également que la frontière entre expertise technocratique et légitimité élective se reconfigure, permettant à des acteurs non élus, mais fortement ancrés dans les communautés, de devenir des figures centrales de la recomposition progressiste.
Abdul El-Sayed, ou le rêve américain
Le parcours d’Abdul El-Sayed illustre une configuration typiquement américaine : celle d’un outsider capable de transformer une trajectoire professionnelle menée en dehors du champ politique politique en capital électoral.
Médecin spécialiste de santé publique, formé à Columbia et à Oxford, il a dirigé le département de santé de Detroit puis le service de santé du comté de Wayne, avant de se présenter aux primaires démocrates pour le poste de gouverneur du Michigan en 2018 – il arrivera en deuxième position sur trois candidats, récoltant plus de 340 000 voix, derrière Gretchen Whitmer (588 000 voix), qui sera par la suite élue gouverneure.
Cette trajectoire, qui conjugue excellence académique, engagement dans le service public et mobilisation civique, raconte une version contemporaine du rêve américain, non pas celle de l’ascension individuelle par la seule réussite économique, mais celle d’une intégration civique fondée sur la compétence, le mérite et la contribution à la collectivité. Fils d’immigrés égyptiens, El-Sayed incarne une figure ascendante de la méritocratie américaine : celle d’un individu qui, sans appartenir aux élites politiques traditionnelles, parvient à convertir son expertise en légitimité publique.
Cette dimension est essentielle pour comprendre la politique états-unienne contemporaine. L’absence de mandat antérieur n’est pas un handicap : elle devient parfois un atout, en permettant de se présenter comme une figure neuve, non compromise par les logiques partisanes, capable de porter une critique du statu quo.
El-Sayed s’inscrit dans cette tradition de candidats dont la légitimité ne provient pas de l’institution, mais de l’expérience professionnelle, de l’engagement communautaire et de la capacité à articuler une vision morale de l’action publique. Sa nomination dans une primaire sénatoriale nationale témoigne de cette plasticité du champ politique américain, où l’autorité peut émerger hors des circuits classiques de la carrière politique.
L’aile progressiste dans l’histoire politique états-unienne
La victoire d’El-Sayed s’inscrit également dans une histoire plus longue de la gauche démocrate. Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, les progressistes défendaient un État fédéral capable de réduire les inégalités, de protéger les salariés, de développer les services publics et de renforcer les droits civiques. Mais à partir des années 1970, puis surtout sous Bill Clinton (1993-2001), le parti a adopté une ligne plus centriste favorable à l’économie de marché et à une stratégie visant les classes moyennes et les électeurs indépendants.
La crise financière de 2008, la montée des inégalités et la transformation du débat social ont ouvert un nouvel espace à gauche. Bernie Sanders lui a donné une cohérence nationale. L’ascension de Bernie Sanders (sénateur du Vermont depuis 2007, ndlr) au sein de la gauche américaine illustre un phénomène paradoxal : celui d’une figure qui, tout en demeurant extérieure au Parti démocrate sur le plan formel, en est devenue l’un des pôles idéologiques structurants.
Son influence ne se mesure pas seulement à ses campagnes présidentielles, mais à la manière dont il a déplacé le centre de gravité du débat démocrate vers des thématiques longtemps marginales : la concentration extrême des richesses, le pouvoir des grandes entreprises, l’explosion du coût de la vie, la fragilité de la protection sociale. En imposant ces enjeux comme des questions légitimes, centrales et discutées, Sanders a contribué à reconfigurer l’imaginaire politique d’une génération de militants et d’électeurs, donnant à la critique du capitalisme financiarisé une visibilité nouvelle dans l’espace public états-unien.
Dans ce sillage, Alexandria Ocasio-Cortez s’est imposée comme l’autre visage majeur de cette gauche renouvelée. La présence de la représentante démocrate de New York aux côtés d’Abdul El-Sayed dans le Michigan a conféré à cette candidature une portée nationale, révélant la capacité de cette aile progressiste à fédérer, mobiliser et médiatiser des causes longtemps perçues comme minoritaires.
Le programme qu’ils défendent – santé universelle, hausse des salaires, renforcement des syndicats, logement abordable, transition écologique, droits civiques, réforme de l’immigration, limitation du pouvoir des entreprises – dessine une cohérence idéologique qui dépasse la simple contestation : il s’agit d’un projet de transformation systémique, articulé autour d’une critique du néolibéralisme et d’une volonté de rééquilibrer les rapports de force sociaux.
La victoire obtenue dans le Michigan marque ainsi un moment charnière : elle montre que ces thèmes, longtemps cantonnés aux marges militantes, peuvent désormais conquérir le pouvoir électoral. Ce basculement signale une mutation profonde du champ politique démocrate, où l’aile progressiste cesse d’être un foyer protestataire pour devenir un acteur capable d’imposer ses priorités, ses récits et ses figures. Il révèle aussi une recomposition générationnelle : une nouvelle gauche, plus jeune, plus diverse, plus structurée autour des inégalités systémiques, parvient à transformer ses intuitions en dynamiques électorales concrètes.
Une primaire entre deux visions du Parti démocrate
El-Sayed a fait de son absence de mandat électif une force. Sa campagne s’est construite autour d’une critique du système politique dominé par les grandes entreprises, les intérêts financiers et les groupes de pression. Il s’est présenté comme le candidat des travailleurs, des familles et des jeunes électeurs. Il a défendu la hausse des salaires, une politique d’immigration plus protectrice et a remis en cause l’aide militaire des États-Unis à Israël.
La centralité de Gaza dans la primaire du Michigan révèle la manière dont un conflit international peut devenir un opérateur de structuration identitaire et électorale au sein d’un espace partisan. La position d’Abdul El-Sayed, l’un des démocrates les plus critiques à l’égard de la politique israélienne, ne relève pas seulement d’un choix programmatique : elle s’inscrit dans une dynamique de politisation diasporique où l’électorat arabo-américain transforme une mémoire collective transnationale en ressource pour la politique locale.
En demandant que l’aide américaine soit davantage conditionnée, El-Sayed mobilise un registre normatif – droits humains, responsabilité internationale, cohérence morale – qui entre en tension avec la ligne plus classique défendue par Haley Stevens, attachée à la relation stratégique israélo-américaine. Dans le Michigan, où l’électorat arabo-américain est l’un des plus importants du pays, la guerre à Gaza a reconfiguré les rapports de force dans plusieurs bastions démocrates. Les mobilisations locales, les campagnes de sensibilisation et les réseaux communautaires ont transformé la politique étrangère en critère de vote déterminant.
El-Sayed affrontera en novembre le républicain Mike Rogers, ancien représentant au Congrès qui avait déjà été candidat au Sénat en 2024. Les élections de mi-mandat permettront d’évaluer la capacité de cette percée à se transformer en dynamique durable. Elles montreront ainsi si El-Sayed inaugure une recomposition profonde ou s’il demeure une exception dans un paysage encore dominé par les élites établies.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.08.2026 à 15:09
Russie : les étudiants étrangers au cœur d’une nouvelle stratégie internationale
Texte intégral (1915 mots)

L’ESSENTIEL
Alors que les universités russes sont coupées de leurs anciens partenaires occidentaux depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine vise l’accueil de 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030.
En matière d’attraction d’étudiants internationaux, la Russie se tourne résolument vers l’Asie, l’Afrique et le Moyen-Orient, à l’image de la réorientation de sa politique étrangère.
Pour Moscou, les universités ne sont donc plus seulement des outils de soft power. Elles deviennent des instruments de résilience stratégique, permettant de préserver des réseaux scientifiques, des mobilités et des partenariats internationaux.
Alors que les universités russes semblent isolées depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine réaffirme son ambition d’accueillir 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030 contre environ 400 000 aujourd’hui, un cap déjà fixé par son gouvernement en 2024. Pour y parvenir, les autorités prévoient de maintenir environ 30 000 bourses publiques destinées aux étudiants internationaux chaque année, tout en simplifiant les procédures d’admission. La priorité est désormais de renforcer les partenariats avec des pays « au-delà de l’Occident », notamment en Asie.
Cette annonce, passée inaperçue en Europe, dépasse pourtant le seul cas russe. Elle invite à regarder autrement les politiques d’enseignement supérieur et de recherche. Loin d’être de simples politiques sectorielles, elles s’affirment comme des leviers de stratégie internationale des États. Mais tous ne les mobilisent pas selon les mêmes logiques.
L’appel à la mobilité internationale peut sembler contre-intuitif dans le contexte actuel. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les universités russes ont été confrontées au gel d’une grande partie de leurs coopérations avec les établissements européens et nord-américains. À la suite de l’invasion de l’Ukraine, la Russie a vu ses droits de participation au processus de Bologne suspendus en avril 2022 avant d’engager l’abandon de ce cadre de coopération universitaire européenne. Depuis, de nombreux doubles diplômes ont été interrompus et les sanctions limitent les échanges scientifiques. Pourquoi, dans ce contexte, faire de l’accueil d’étudiants étrangers une priorité ?
L’objectif réaffirmé par Vladimir Poutine n’est pas une rupture, mais l’évolution d’une stratégie plus ancienne.
Une longue tradition de politique universitaire internationale
Les grandes puissances mobilisent depuis longtemps leurs universités pour attirer des étudiants, diffuser leurs modèles universitaires, leurs standards académiques et, plus largement, exercer une influence durable auprès des élites étrangères.
La Russie appartient pleinement à cette histoire. Héritière de l’Union soviétique, elle a longtemps mobilisé l’enseignement supérieur, la recherche et la formation des élites comme instruments de sa politique extérieure. Les bourses accordées à des étudiants étrangers, la formation de hauts fonctionnaires, d’ingénieurs et de scientifiques, mais aussi la diffusion du modèle universitaire et scientifique soviétique participaient pleinement de cette stratégie.
Les travaux d’Anne de Tinguy sur la politique étrangère russe permettent de replacer cette politique dans une perspective historique plus large. Ceux de Céline Marangé sur les relations soviétiques avec le Vietnam montrent concrètement comment la formation des étudiants, des ingénieurs et des élites administratives participait de l’action extérieure de Moscou pendant la guerre froide.
Après l’effondrement de l’URSS, cette politique perd une grande partie de ses moyens et de son ambition avant d’être progressivement relancée dans les années 2000, dans le cadre de la stratégie de modernisation du pays et de son enseignement supérieur. Puis, à partir des années 2010, la priorité devient l’internationalisation : améliorer la visibilité des universités russes, monter en compétences, attirer davantage d’étudiants étrangers, développer les coopérations internationales et gagner en compétitivité, notamment à travers le programme d’excellence Project 5-100, inauguré en 2013. La Russie rejoint alors la trajectoire d’internationalisation poursuivie depuis les années 1990 par de nombreux systèmes d’enseignement supérieur.
Une internationalisation qui ne disparaît pas, mais qui se transforme
L’invasion de l’Ukraine en février 2022 constitue néanmoins un tournant. Les coopérations universitaires avec les établissements européens et nord-américains sont profondément affectées. De nombreuses universités suspendent leurs accords avec les établissements russes, les doubles diplômes sont interrompus, plusieurs programmes de recherche sont gelés.
Cette rupture aurait pu conduire au repli. Il n’en a rien été. Un autre mouvement se dessine. Dès 2024, le gouvernement russe fixe l’objectif de doubler le nombre d’étudiants étrangers à l’horizon 2030. En 2026, Vladimir Poutine reprend publiquement cette ambition et l’inscrit dans une stratégie plus large de développement des partenariats avec les pays « au-delà de l’Occident », en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient.
Cette stratégie répond à plusieurs logiques. Elle accompagne la réorientation internationale de la Russie, mais s’explique aussi par des contraintes internes : déclin démographique, tensions sur le marché du travail qualifié et départs de jeunes diplômés et de chercheurs depuis 2022.
L’enjeu n’est donc pas l’abandon de l’internationalisation, mais sa redéfinition.
À l’inverse, l’idée d’une rupture complète des mobilités internationales mérite d’être nuancée. Les coopérations institutionnelles avec les universités occidentales se sont fortement réduites ; les mobilités individuelles, elles, n’ont pas disparu.
Quand l’université devient une ressource stratégique
La plupart des travaux consacrés à la Russie mobilisent les notions de soft power, de diplomatie culturelle ou de diplomatie scientifique. Les recherches de Maxime Audinet montrent, par exemple, comment la Russie combine aujourd’hui instruments culturels, médiatiques et universitaires dans sa politique d’influence, notamment en Afrique.
Dans les années 2010, l’internationalisation universitaire russe répond surtout à une logique d’attractivité, de visibilité internationale et de compétitivité académique. Depuis 2022 toutefois, les indices d’un changement de fonction se multiplient. Il ne s’agit plus seulement d’accroître l’influence de la Russie, mais aussi de préserver des coopérations scientifiques, de maintenir des réseaux internationaux et d’accompagner la réorientation de sa politique étrangère vers de nouveaux partenaires.
La réorientation est également visible dans les partenariats que la Russie met aujourd’hui en avant. L’Inde en est une illustration. Lors du deuxième Indo-Russian Education Summit, organisé à New Delhi en mai 2026, l’ambassadeur de Russie Denis Alipov a rappelé l’objectif d’accueillir 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030 et présenté plusieurs nouveaux partenariats entre MGIMO – qui forme notamment les élites diplomatiques russes –, la Sechenov Medical University, IIT Bombay et l’Université de Delhi, dans les domaines de la médecine, de l’intelligence artificielle et du numérique.
Cette évolution concerne également la recherche. Les premières analyses bibliométriques consacrées à la période postérieure à 2022 suggèrent une recomposition des collaborations scientifiques internationales de la Russie. Les copublications avec des auteurs de plusieurs pays occidentaux diminuent, tandis que celles réalisées avec la Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde, gagnent en importance. Plus qu’une disparition des réseaux scientifiques internationaux, ces travaux mettent en évidence une recomposition progressive de leur géographie.
Ces coopérations ne compensent évidemment pas les nombreux partenariats interrompus avec les universités européennes et nord-américaines. Elles témoignent cependant d’une stratégie de réorientation plutôt que de retrait.
Ce déplacement apparaît clairement dans la géographie des mobilités étudiantes. Contrairement à une représentation souvent répandue en Europe occidentale, les étudiants étrangers présents en Russie ne proviennent pas principalement d’Europe, encore moins des États-Unis. Avant même l’invasion de l’Ukraine, les principaux pays d’origine sont les anciennes républiques soviétiques – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan ou Biélorussie – auxquelles s’ajoutent désormais des effectifs en croissance venus d’Inde, de Chine et de plusieurs pays africains, notamment le Soudan, la Guinée, le Ghana et le Tchad. Cette géographie éclaire en partie la résilience de l’internationalisation russe : elle reposait déjà sur des espaces différents de ceux privilégiés par les universités européennes.
Par ailleurs, la contraction des coopérations institutionnelles n’a pas arrêté les mobilités individuelles. Selon les données 2025 d’Open Doors (IIE), environ 5 000 étudiants russes poursuivent encore leurs études aux États-Unis. En France, ils sont plus de 5 500, selon Campus France. Les réseaux universitaires apparaissent ainsi plus résilients que les relations diplomatiques.
L’annonce de Vladimir Poutine invite ainsi à regarder les politiques universitaires autrement. Les universités ne relèvent pas seulement de l’influence. Elles participent aussi de la capacité des États à préserver des compétences scientifiques, des réseaux et des marges d’action dans un monde d’interdépendances en recomposition.
Alessia Lefébure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.