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20.04.2026 à 15:38

La Bulgarie a adopté l’euro pour oublier son trauma de l’hyperinflation

Dominique Torre, Professeur de Sciences Economiques, Université Côte d’Azur
Après la Croatie admise en 2023, la Bulgarie est depuis le 1ᵉʳ janvier 2026 le 21ᵉ membre de la zone euro. Avec quels enjeux ? Retour historique.
Texte intégral (2516 mots)
Depuis le 1<sup>er</sup>&nbsp;janvier 2026, la Bulgarie est le 21<sup>e</sup>&nbsp;pays à adopter l’euro. ZoomViewer/wikimediacommons

Après la Croatie admise en 2023, la Bulgarie est, depuis le 1er janvier 2026, le 21ᵉ pays membre de la zone euro. C’est le résultat d’un long cheminement qui a débuté à la chute du régime autocratique de Todor Jivkov, en 1989, et à la suite du traumatisme de l’hyperinflation à 1 058,4 %, en 1997. Pourquoi cette adoption a-t-elle pris autant de temps ? Avec quels enjeux ?


Dimanche 19 avril 2026, l’ancien président bulgare prorusse Roumen Radev remporte les élections législatives avec 130 sièges sur 240 au Parlement.

Il hérite d’un pays ayant adopté l’euro, le 1er février 2026. Le lev – 1,95583 lev équivalait à 1 euro –, la monnaie historique, a disparu. La Banque nationale de Bulgarie (Българска народна банка) est devenue membre de l’Eurosystème de la zone euro.

Pourquoi cette décision ? Retour historique de 1990 à nos jours.

Hyperinflation depuis la chute du mur de Berlin

En 1997, la Bulgarie traverse une période d’hyperinflation avec un pic à 1 058,4 %. Dans une telle situation, la tentation des salariés est de convertir immédiatement le montant de leur salaire en devise étrangère, ce qui déprécie la monnaie domestique. Pour les commerçants, la situation pousse à ajuster les prix en permanence pour ne pas risquer de vendre à perte.

Les autorités politiques et monétaires adoptent alors un Currency Board, régime monétaire très contraignant mais efficace pour combattre l’inflation. Concrètement, arrimer la valeur du lev à une autre monnaie, comme l’euro ou le deutschemark.

Si le résultat de cette stratégie est payante, avec une inflation tombée à 22 % en 1998, la Bulgarie perd les leviers de sa politique économique.

Banque mondiale

En parallèle, un taux de croissance moyen trop faible et surtout trop volatil (– 9,12 % de croissance annuelle du PIB en 1992, 5,21 % en 1996 ou – 8,40 % en 1999) décourage les élites, qui quittent peu à peu le pays. Entre 1992 et 2001, le nombre d’habitants chute de 6 %. Les décideurs réfractaires à une expatriation restent en attente des bienfaits de l’Union européenne, à laquelle la Bulgarie adhère en 2007.

Malgré une demande répétée des autorités bulgares, l’Union européenne fait tarder les choses pour intégrer le pays dans la zone euro. Si les indicateurs quantifiables – niveau d’inflation, taux d’intérêt – ne sont pas tous au vert, l’Union européenne pointe surtout le taux de change artificiellement stable, condition nécessaire du Currency Board. De façon plus informelle, l’Union européenne s’alarme de l’instabilité des institutions et de leur difficulté à maîtriser – parfois en leur sein même – un niveau préoccupant de corruption.

Rattrapage économique de la Bulgarie

En juillet 2020, la Bulgarie rejoint le Mécanisme de taux de change européen (l’antichambre de la zone euro) avec un objectif du passage à l’euro en 2024. Après des années d’hésitation, son admission est décidée en juillet 2025.

Des questions persistent : les institutions sont-elles assez solides ? Une crise économique ou financière bulgare pourrait-elle se produire et miner l’Union monétaire ?

La décision d’intégration à la zone euro revient à répondre positivement à la première question. Si une crise venait à se développer en Bulgarie, les Bulgares soutenus par leurs voisins sauraient, pense-t-on, la maîtriser localement.

En 2025, les 100 milliards d’euros de produit intérieur brut (PIB) de la Bulgarie ne représentent que 0,7 % à 0,8 % du PIB de la zone euro, ce qui limite la puissance d’éventuels d’effets de propagation. Le rattrapage de la Bulgarie en termes réels (prenant en compte l’inflation) est très tangible depuis 2007 : le produit intérieur brut par tête, évalué à 41 % de la moyenne de la zone euro lors de son admission dans l’Union européenne, s’affiche aujourd’hui à 67 % de cette moyenne.

Passage à l’euro vu de Bulgarie

La classe politique bulgare a été majoritairement pro-européenne pendant des décennies. Elle a soutenu le passage à l’euro, puisque la monnaie diminuait les coûts de transaction et rendait plus sûres les banques, désormais surveillées selon les normes de la Banque centrale européenne. Ces dernières éloignent la Bulgarie de la situation de 1996 quand plus de 60 % des prêts n’étaient pas remboursés.

En 2026, cette classe politique souhaite attirer de nouveaux capitaux créateurs d’emplois. Comme dans d’autres pays d’Europe centrale, le nationalisme et l’euroscepticisme gagnent du terrain dans la classe politique bulgare. Roumen Radev, le président du pays a démissionné en janvier dernier. Après une présidence pro-européenne, son discours est plus ambigu :

« La rupture définitive entre les Bulgares et la classe politique s’est produite avec le refus du Parlement d’organiser un référendum sur la date d’introduction de la monnaie unique européenne. Les représentants du peuple ont refusé au peuple son droit de choisir. »


À lire aussi : Face à la dette publique, « trois » Europe et une seule monnaie


Les sondages effectués par l’institut bulgare Alpha Research indiquaient en mai 2026 que les électeurs favorables et défavorables à l’euro s’équilibrent – 49 % pour, 45,8 % contre. Selon le dernier Eurobaromètre de la Commission européenne, 49 % des Bulgares sont opposés à la monnaie unique en 2025. Les opinions défavorables l’emportaient largement en 2022, ce qui relativise l’impression mitigée de ces chiffres.

Bien sûr, les consommateurs craignent une perte de pouvoir d’achat, ce qui intervient toujours à la marge quand un pays passe à l’euro. Les dernières expériences ont montré que ce surcroît d’inflation est limité – de 0,2 % à 0,35 % – et temporaire.

On peut donc penser qu’il en sera de même en Bulgarie, et que ce passage sera bénéfique pour le pays.

Pourquoi les choses ont-elles tant traîné ?

En réalité, la Bulgarie revient de loin. Le Currency Board, ce régime monétaire qui l’a sauvée de l’hyperinflation en 1997, est à la fois une curiosité dans un monde de flottement généralisé des monnaies et un piège qui peut se refermer sur ceux qui l’adoptent… lorsqu’ils souhaitent rejoindre une union monétaire.

Ce système d’émission monétaire ressemble un peu à ce qu’était théoriquement l’étalon-or (une monnaie équivaut à un poids fixe d’or), assorti d’une convertibilité totale des billets en or. La Banque centrale bulgare, qu’on appelle dans ce cas la « caisse d’émission », ne peut apporter la liquidité en lev qu’en contrepartie d’une monnaie de réserve, à l’origine le deutchemark, puis l’euro, ou d’emprunts publics libellés dans cette monnaie de réserve.


À lire aussi : La Croatie dans la zone euro, l’aboutissement de 30 ans de redressement économique


L’accès aux liquidités en lev devient contraignant, ce qui réduit mécaniquement l’inflation – les banques sont limitées dans leurs prêts, et par ricochet évitent une envolée des prix et des salaires. La littérature académique explique que, au-delà de cet « effet de discipline », le mécanisme engendre de lui-même la confiance du public qui accepte de détenir des leva, au lieu de les convertir immédiatement en devises « fortes », comme le deutschemark ou l’euro. C’est ce qui s’est produit au moment de la stabilisation bulgare en 1998-1999.

Ce système comporte des limites. La discipline s’applique aussi à l’État qui ne peut pas compter sur la caisse d’émission pour pratiquer une politique d’open market (achat et vente d’obligations publiques sur le marché monétaire) et l’aider à s’endetter à des coûts raisonnables. L’État bulgare emprunte ainsi en euros sur la place de Luxembourg à des prêteurs étrangers (la bourse de Luxembourg opère comme centre de cotation de valeurs internationales). Quant aux banques, elles ne peuvent compter sur un « prêteur en dernier ressort » en cas de coup dur, la caisse d’émission ne pouvant jouer ce rôle par définition.

En définitive

Les Bulgares se trouvent un peu plus liés au reste de l’Europe à laquelle ils fournissent depuis des années leurs médecins, leurs chercheurs et autres ingénieurs expatriés. L’État bulgare pourra bénéficier de meilleurs taux à Luxembourg qui restera sans doute le lieu d’émission de la dette bulgare, tant qu’il n’existe de marché local suffisamment développé.

En 2025, la Bulgarie se classe en 84ᵉ position du classement de l’indice de perception de la corruption. Transparency international

La Banque centrale européenne pourra jouer un rôle de prêteur en dernier ressort aux banques locales. Les transferts de biens, de services et d’argent seront fluidifiés au bénéfice des exportateurs. Ces avantages pourraient accroître les prix et les salaires, et limiter de ce fait la compétitivité différée de l’économie bulgare. Elle devra, quoi qu’il en soit, améliorer son score au niveau de l’indice international de perception de la corruption.

The Conversation

Dominique Torre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.04.2026 à 09:14

L’IA, les Lego et le rap : les nouvelles armes de l’Iran face à Trump et Nétanyahou

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas
En reprenant astucieusement grâce à l’IA, l’esthétique Lego et les codes du rap, la propagande iranienne marque des points dans le conflit opposant Téhéran à Washington et Tel-Aviv.
Texte intégral (4075 mots)
Sur cette image issue de l’une des nombreuses vidéos virales publiées sur les réseaux sociaux par des comptes liés à l’Iran, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou signent un pacte avec Satan et Moloch.

Peu après le début de la guerre en Iran, de nombreuses vidéos générées par l’intelligence artificielle ont été publiées sur les réseaux sociaux par des comptes proches du régime de Téhéran. Tirées de l’univers Lego, associées à un texte rappé et montées comme des clips, elles ont un objectif bien précis : exposer avec sarcasme et de façon attractive la propagande du régime iranien, et décrédibiliser ses adversaires américains et israéliens. Analyse d’un outil de communication qui emprunte à de nombreux codes de la pop culture occidentale.


Dans toutes les guerres, les belligérants s’emploient, par des opérations de propagande, à valoriser leur camp et à dévaloriser l’adversaire, tout en cherchant à soutenir le moral de leur population et à entretenir sa mobilisation. Parfois, ces opérations de propagande se matérialisent par des discours et des images qui agissent surtout comme une contre-propagande, répondant aux arguments et aux imageries de l’adversaire afin d’en neutraliser les effets possibles, sur sa propre opinion ou sur l’opinion publique internationale.

À ce jeu, la République islamique d’Iran se montre très active et efficace. Elle appuie un petit réseau d’activistes qui publient en ligne de brèves vidéos générées par l’intelligence artificielle qui tournent en ridicule les administrations Trump et Nétanyahou à travers des animations de… figurines Lego. Comme nous l’avons déjà montré, l’IA devient un atout maître pour la contestation visuelle.

Un usage préexistant des Lego pour dénoncer la guerre

Reproduire des pièces de Lego par l’IA est relativement simple. Résultat : de nombreuses images utilisant ce ressort circulent sur Internet à des fins humoristiques ou critiques. L’association de l’univers Lego à la dénonciation de la guerre fait partie de ces usages.

Ainsi, la destruction de Gaza par les bombardements israéliens a donné lieu à la génération d’images de boîtes Lego, composées de morceaux fracassés censés représenter les ruines de Gaza, ces montages étant employés à la fois par des soutiens d’Israël pour humilier les Palestiniens ou par des défenseurs de ces derniers afin de protester contre l’action du gouvernement Nétanyahou.

De même, les sarcasmes visant l’ambition de Donald Trump de s’approprier le Groenland sont également passés par le recours à l’imagerie Lego, ce qui est d’autant plus ironique que l’entreprise est née au Danemark, lequel exerce sa tutelle sur ce territoire arctique.

Image générée par IA et publiée sur X début 2025 montrant la première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, en train d’offrir le Groenland à Donald Trump… mais en Lego. Compte X Piraten_Saar

Des vidéos Lego version rap pour gagner en viralité

La culture Internet est à la fois une culture mémétique et une culture mimétique. Mémétique, car les conditions du succès d’un message reposent en partie sur son ancrage culturel préalable et reconnaissable, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de contenus à vocation humoristique ou sarcastique. La culture « LOL » (acronyme anglais pour « mort de rire ») est faite de clins d’œil, d’allusions, de télescopages entre actualité et références plus anciennes, et de fusions de références culturelles qui ne vont pas spontanément ensemble, voire qui détonnent.


À lire aussi : Ukraine : la guerre des mèmes


Le recours à des références déjà connues pour commenter l’actualité sur les réseaux socionumériques aide alors à gagner en visibilité, et accroche mieux l’œil dans une économie de l’attention toujours volatile. Reprendre à son compte des imageries existantes, qui circulent déjà selon une logique, décrite par Limor Shifman, de remake, de parodie, d’imitation (des mèmes, donc), accroît le potentiel de viralité. Les figurines Lego universellement connues comme jouets pour enfants, les Lego animés des films grand public (The Lego movie, en 2014, a été un succès au box-office mondial, les Lego comme ressource humoristique, sont autant de référents qui circulent déjà sur Internet et en font une ressource mémétique efficace.

S’y ajoute la culture mimétique qui fait que le succès initial inspire d’autres créateurs qui voient dans un mème et ses références une recette exploitable. On voit ce travail mimétique à l’œuvre dans la période récente, puisqu’à partir de la forte visibilité acquise par les premiers contenus iraniens Lego de contre-propagande, apparus fin mars, d’autres créateurs (anonymes et donc pas nécessairement iraniens) produisent aussi des vidéos en Lego pour dénoncer l’aventurisme militaire de Donald Trump et du premier ministre israélien. Elles se reconnaissent notamment par le fait que les figurines ne sont pas toujours animées, et par la représentation de Trump qui n’a pas exactement le même visage que dans les vidéos iraniennes.

Une chose est sûre, recourir à des figurines populaires très connues garantit une recevabilité de ce message auprès de gens qui peuvent être attirés par ces images, alors qu’ils auraient spontanément fui tout message de propagande iranienne classique.

En outre, la bande-son qui accompagne ces vidéos est toujours un rap, là encore généré par IA, aux paroles virulentes et humiliantes pour Donald Trump et son allié israélien, ce qui constitue un contre-discours bien en phase avec le phrasé brutal, peu élaboré et vulgaire de Donald Trump lui-même et s’approprie la pratique des punchlines du rap. De plus, le recours à des jouets permet de montrer la violence de la guerre en contournant les restrictions imposées à ces images par les réseaux sociaux.

Un outil bien pensé de contre-propagande

Deux groupes propagandistes iraniens signent leurs œuvres, mises en circulation depuis fin mars, à un rythme quotidien : Persiaboi & Explosive News. La BBC a interviewé un représentant du second groupe. Ce dernier admet avoir l’État iranien pour « client » et considère « honorable de travailler pour la patrie ». Il explique par ailleurs que son équipe chez Explosive Media compte moins de dix personnes et utilise des graphismes de type Lego « parce que c’est un langage universel ». Sur X, les comptes des médias d’État iraniens et russes les partagent régulièrement, ce qui permet d’atteindre des millions de vues.

Ce travail est très bien pensé puisqu’il colle à l’actualité, recyclant des images qui ont fait le tour des chaînes d’information du monde entier, soit pour mieux les mettre en valeur, soit pour les contester si elles desservent les intérêts de Téhéran. Cette contre-propagande répond en effet du tac au tac — souvent en quelques heures — à des discours tenus ou à des événements survenus. Il s’agit de tenter de tuer dans l’œuf une rhétorique américano-israélienne qui pourrait se répandre et convaincre les opinions publiques, en proposant un récit alternatif, une autre manière de voir les faits, d’interpréter la situation.

Dans les deux exemples qui suivent, on voit que l’image d’un avion américain Awacs bombardé sur une base saoudienne fait partie de l’imagerie Lego dans plusieurs vidéos. Elles recherchent un vrai réalisme dans la représentation des dégâts occasionnés à la carlingue.

Dans le même esprit, la propagande iranienne a mis en scène Mohammed Qalibaf, l’un des nouveaux hommes forts de la RII, durant son vol pour Islamabad afin d’y rencontrer J. D. Vance venu négocier une issue du conflit au nom de Donald Trump : des photos des enfants tués dans le bombardement de leur école à Minab le 28 février avaient été placées sur les sièges passagers de son avion, ainsi que des cartables ensanglantés et abîmés. Cette mise en scène macabre est reprise en début d’une vidéo Lego.

À gauche, des images partagées par le service de communication de Mohammed Qalibaf ; à droite, une scène d’une vidéo virale iranienne publiée peu après.

Le contre-récit le plus flagrant se trouve dans la vidéo réalisée par PersiaBoi publiée le 7 avril 2026 et intitulée « Uranium heist. Dead of night ». Avec ces images synthétiques, la vidéo prend le contre-pied du récit d’héroïsation de l’opération de récupération d’un aviateur américain échoué en terre ennemie.

Loin du succès bruyamment mis en scène par l’administration Trump, ce petit clip dénonce sur fond de rap une « failed operation, $600 million wasted » (opération échouée, 600 millions de dollars (500 millions d’euros) gâchés). L’opération aurait été, selon les auteurs de la vidéo, une tentative (manquée) de récupération de l’uranium enrichi iranien : « They said it was a rescue. But it was a heist, a uranium heist » : « Ils disent que c’était une opération de secours, mais c’était un braquage, un braquage d’uranium »).

Donald Trump, la cible principale de cette propagande en Lego

Dans toutes les propagandes de guerre, l’une des obsessions est de décrédibiliser ses ennemis et spécialement leur chef. Donald Trump est donc particulièrement ciblé. Au-delà des attaques visant ses défaillances en tant que chef de guerre — il est présenté comme étant immature, lâche et menteur —, la propagande iranienne recycle toute une série de critiques qui lui sont adressées depuis longtemps, notamment par ses adversaires politiques américains. Une telle approche est de nature à ravir ses nombreux détracteurs de par le monde, y compris certains de ceux qui sont pourtant hostiles au régime des mollahs.

Donald Trump est présenté comme un « loser » : il serait supposément en train de perdre la guerre, il éprouve donc une peur panique, matérialisée par des perles de sueur sur son visage et par un regard inquiet ou horrifié. Il serait donc encore prêt à reculer. C’est l’exploitation de la fameuse figure du TACO : Trump always Chickens Out (« Trump se dégonfle toujours ») que ses adversaires politiques américains lui collent en étiquette. Et, finalement, il serait défait, et on le montre en train de brûler ou d’agoniser aux urgences, avec du pétrole en perfusion.

Son manque de crédibilité est également dénoncé en convoquant la figure du clown :

… mais aussi celle du menteur compulsif, colporteur de fake news.

L’Iran, vengeur des enfants martyrs…

Ce travail de sape de la réputation de Donald Trump et de l’armée américaine — qui seraient en train de s’enliser en Iran — s’accompagne d’une tentative d’ennoblissement du régime des mollahs, qui se font les défenseurs des enfants martyrisés. On y retrouve les fillettes de l’école Minab, pulvérisée par un missile américain, mais également les références aux adolescentes prises dans les filets de Jeffrey Epstein et ses complices. La défense héroïque de l’Iran est ainsi exposée comme une façon de venger la mémoire de ces filles au destin tragique.

Une fois encore, les narratifs internes à la vie politique américaine sont recyclés par les Iraniens pour essayer de rallier à leur cause des opposants à Trump. C’est ainsi que sur plusieurs vidéos, des inscriptions mémorielles sont dessinées sur les missiles iraniens prêts à être lancés contre les forces américaines.

… et fédérateur des victimes de l’Amérique

Pour conclure sur l’incroyable richesse de références occidentales dont sont porteuses ces vingtaines de vidéos mises en ligne (et parfois censurées par les plates-formes), il faut aussi pointer la présence de références, mondialement connues, à des archétypes de l’anti-américanisme. Les Iraniens aspirent dans ces vidéos à rallier à leur cause tous ceux qui ont des griefs historiques à l’encontre des États-Unis d’Amérique. Une vidéo publiée début avril par Explosive News dresse un panorama historique des populations qui ont de bonnes raisons d’en vouloir à l’Amérique.

Sous le titre « one vengeance for all » sont mobilisées des figurines d’Indiens à plumes, d’esclaves africains enchaînés, d’une famille vietnamienne, de victimes japonaises de la bombe nucléaire, de prisonniers irakiens d’Abu Ghraib, d’enfants de Gaza, de fillettes de l’île d’Epstein. L’Iran serait leur bras vengeur, enclenchant une série de destructions spectaculaires : la Maison-Blanche est en ruines, les lettres de la colline d’Hollywood sont en feu, la statue de la Liberté s’effondre, le porte-avions Gerald Ford explose, le billet de 1 dollar se consume.

Le régime qui vient de massacrer au minimum 30 000 de ses citoyens pour avoir eu le malheur de revendiquer leur liberté a donc le toupet de se présenter en réparateur de ce qu’il évoque comme des injustices historiques.

Le recyclage de motifs antisémites

Pour achever ce tour d’horizon des principaux aspects de cette contre-propagande originale, il faut souligner la nature antisémite de plusieurs des représentations produites par un régime qui prône la disparition de l’État d’Israël. Ces vidéos pointent la responsabilité du premier ministre israélien dans le ralliement de Trump aux bombardements en Iran. Elles mobilisent à plusieurs reprises le cliché du Juif qui tire les ficelles, du Juif marionnettiste qui manipule le monde, directement inspiré lui-même par le diable. On retrouve cet imaginaire nauséabond dans l’histoire de l’iconographie antisémite slave (notamment serbe) ou nazie.

Trump et Nétanyahou agissent sous le contrôle du diable (dans sa représentation chrétienne classique, rouge et avec des cornes) et de Moloch, dans sa représentation juive originelle mais porteuse de signes judaïques qui en font un marqueur antisémite. Sachant que la Bible associe le culte de Moloch, pratiqué chez les Cananéens dans l’Antiquité, au sacrifice d’enfants.

Dans une des vidéos, ces figures diaboliques et repoussoirs finissent par être immolées grâce à l’action censément purificatrice de l’Iran. Pareille iconographie renoue, de plus, avec la phraséologie officielle du régime iranien qui qualifie systématiquement l’Amérique de « grand Satan » et Israël de « petit Satan ».

Ajoutons, pour conclure, que ces vidéos placent l’Iran du côté de la modernité et de la maîtrise de l’IA génératrice de contenus. Cette nation d’ingénieurs se donne à voir comme capable de produire ad libitum, et de façon hyper-réactive, des vidéos de contre-propagande face aux assauts armés et à la puissance de communication américano-israéliens.

The Conversation

Arnaud Mercier a reçu des financements de la Commission européenne.

17.04.2026 à 09:03

Hongrie : après la défaite d’Orban, un retour à l’Europe ?

Pierrick Bruyas, Enseignant-chercheur au Centre Européen de recherche sur le Risque, le Droit des Accidents Collectifs et des Catastrophes (CERDACC), Université de Haute-Alsace (UHA)
Péter Balogh, Research fellow and lecturer, Eötvös Loránd University
Après sa victoire écrasante, Péter Magyar a annoncé sa volonté de restaurer l’État de droit et de rétablir une relation apaisée avec l’Union européenne.
Texte intégral (2701 mots)

Le nouveau gouvernement de Péter Magyar hérite d’institutions verrouillées par le pouvoir sortant et d’une conjoncture économique compliquée. Il va se rapprocher nettement de l’UE, sans pour autant totalement trancher avec certaines positions de Viktor Orban, notamment sur le dossier de la relation avec l’Ukraine.


Après seize années au pouvoir, Viktor Orban, 62 ans, chef du parti Fidesz (classé dans le camp de la droite radicale et siégeant au Parlement européen au sein du groupe « Patriotes pour l’Europe » aux côtés du RN français, du FPÖ autrichien ou encore des Espagnols de Vox) vient, à l’issue des législatives du 12 avril dernier, de concéder sa défaite face au parti Tisza, formation de droite (elle siège au Parlement européen avec le Parti populaire européen) menée par Péter Magyar, 45 ans. Selon ce dernier, la Hongrie ne vient pas de connaître une simple alternance politique, mais un « changement complet de régime ».

La large victoire de Tisza (52 % des suffrages, contre 39 % pour le Fidesz et un peu moins de 6 % pour le parti d’extrême droite « Notre patrie ») lui offre une majorité des deux tiers des sièges au Parlement (137 sièges sur 199), la plus large jamais obtenue depuis la transition démocratique post-communiste. Le nouveau gouvernement dispose d’un mandat exceptionnel pour conduire la transition qu’il a promise vers l’après- « démocratie illibérale ». Mais les attentes citoyennes sont à la hauteur de cette victoire écrasante.

Une victoire révélatrice d’un rejet profond d’Orban

Plusieurs facteurs expliquent l’ampleur de ce basculement. Lors des législatives précédentes, en 2022, une partie importante de l’électorat avait déjà manifesté un profond désenchantement à l’égard du gouvernement en place, ce qui ne s’était pas traduit par une défaite du Fidesz, notamment en raison de la fragmentation de l’opposition. Quatre ans plus tard, plusieurs petites formations ont choisi de ne pas se présenter ou de retirer certains candidats afin de favoriser l’émergence d’une alternative crédible, ce qui a permis à Tisza de s’imposer nettement comme principal rival du pouvoir.

Le contexte international a également aussi été décisif : en 2022, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie avait démarré récemment, ce qui avait permis à Viktor Orban de structurer sa campagne autour d’un discours sécuritaire. Il affirmait alors qu’un changement de gouvernement exposerait Budapest à un risque d’implication directe dans le conflit. Ce registre discursif a été employé de nouveau en 2026, mais il semble avoir perdu de son efficacité après plusieurs années de guerre : une large partie de l’électorat n’y adhère plus. Parallèlement, les critiques récurrentes d’Orban à l’égard de l’Union européenne n’ont pas affaibli l’attachement des Hongrois à leur appartenance à celle-ci. Selon l’Eurobaromètre de l’automne 2025, 82 % des Hongrois considèrent que faire partie de l’UE est une « bonne chose », soit une proportion supérieure à la moyenne des citoyens de l’UE partageant cette opinion, qui s’élève à 74 %.

Dans ce contexte, la campagne de Tisza s’est centrée sur des enjeux internes du pays, perçus comme prioritaires par les électeurs. En effet, l’économie hongroise est en stagnation depuis plusieurs années, et la qualité des services publics — notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation ou encore des services sociaux et des infrastructures — se dégrade progressivement. Ces évolutions sont souvent expliquées par le mode de gouvernance d’Orban, fondé sur des pratiques de népotisme et de clientélisme dont les effets sont aujourd’hui très visibles. Le triomphe de Tisza aux législatives du 12 avril, qui constitue la plus large victoire enregistrée par un parti dans l’histoire récente de la Hongrie, traduit non seulement une désapprobation du gouvernement sortant, mais aussi une recomposition des attentes politiques.

L’un des éléments saillants de cette recomposition tient à la dimension générationnelle du vote. Les jeunes électeurs ont ainsi apporté un soutien particulièrement prononcé à Tisza. Ayant grandi dans le cadre de l’intégration européenne, la Hongrie ayant adhéré à l’UE en 2004, ils sont particulièrement attachés aux bénéfices concrets qui y sont liés, tels que la liberté de circulation ou l’accès à l’espace européen d’enseignement et de recherche.

Si ces générations ont longtemps manifesté une certaine distance vis-à-vis de la politique partisane, l’évolution récente de leur mobilisation semble indiquer une prise de conscience accrue des enjeux politiques nationaux. Les scènes de célébration observées à Budapest, qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes majoritairement jeunes, témoignent de cette dynamique, dans une atmosphère décrite comme euphorique, comparable à celle d’une victoire nationale au football…

Un droit constitutionnel favorable à la démocratie, mais un État de droit abîmé par les années Fidesz

La Hongrie est un État unitaire organisé sous la forme d’une démocratie parlementaire : le vote qui compte le plus, c’est celui des élections législatives, pour partie majoritaire à un tour dans des circonscriptions, et pour partie proportionnel. Ainsi, comme dans la plupart des pays d’Europe, le chef du parti ayant obtenu le plus de sièges au Parlement devient premier ministre.

Le président de la République, élu par l’Assemblée nationale, ne possède quasiment aucun pouvoir et exerce une magistrature essentiellement morale et protocolaire. En théorie, le président a la possibilité de ne pas accepter de ratifier une loi et d’exiger que le Parlement l’étudie à nouveau — ce que les juristes appellent un « veto suspensif ». Ces prérogatives n’ont toutefois quasiment pas été utilisées depuis l’arrivée de Viktor Orban à la tête du pays en 2010. Ce système, typiquement européen dans son architecture, est parfaitement conforme aux standards démocratiques.

Cela étant, la Hongrie s’est indubitablement fait remarquer en Europe en raison de ce qu’Orban a lui-même contribué à théoriser comme « la démocratie illibérale ». Pour résumer, cette doctrine s’appuie sur le principe que le pouvoir provient du peuple et doit donc être exercé par le peuple et pour le peuple, quitte à opprimer si nécessaire les minorités ou à ne pas respecter la séparation des pouvoirs. C’est ainsi que Viktor Orban s’est employé à réduire l’indépendance de la justice, à mettre la main sur les médias, à restreindre les droits des minorités sexuelles ou ethniques.


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Beaucoup, comme ce fut le cas pour une majorité de Hongrois pendant les années Fidesz, peuvent voir dans ce principe un retour salutaire aux sources du projet démocratique. Le débat français est d’ailleurs assez révélateur de la confusion générale de ces concepts. Pourtant, proclamer « le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple » tout en acceptant — soyons schématiques — que 90 % d’une population maltraite les 10 % restants est contraire à la dignité humaine et aux droits des minorités concernées. Ne pas respecter la limitation ou la séparation des pouvoirs au nom « du peuple », même s’il est consentant, c’est rendre plus difficile, voire impossible, pour ce peuple de changer d’avis, de procéder à une alternance politique, ou de s’exprimer librement pour critiquer le pouvoir en place. C’est cet héritage que le nouveau gouvernement va chercher à détricoter pendant son mandat.

Dans son discours de victoire, Péter Magyar a déclaré qu’il avait l’intention de transformer la pratique constitutionnelle et d’amorcer la transition vers une « démocratie libérale ». Il a appelé le gouvernement sortant à se limiter à une gestion transitoire des affaires courantes et à éviter toute décision susceptible de contraindre l’action du futur exécutif ou d’aggraver la situation économique. Il a également invité les principaux responsables institutionnels cooptés par Orban — notamment au parquet, à la Cour constitutionnelle, à la Cour suprême (Curia), à l’autorité des médias publics et à l’office de la concurrence — à se retirer volontairement.

Dans cette perspective, Magyar a indiqué que le président du pays, Tamás Sulyok — un proche d’Orban —, devrait lui confier la formation du gouvernement avant de démissionner de son plein gré ou d’être démis démocratiquement par une mise en accusation par les deux tiers des députés (ce dont Magyar sait pouvoir disposer a priori, comme il l’a expliqué en face-à-face au président lors d’une entrevue le 15 avril, Sulyok lui ayant indiqué comprendre cela). Par ailleurs, s’agissant de la responsabilité des acteurs du régime sortant, notamment de très hauts fonctionnaires qui se seraient compromis et les oligarques s’étant enrichis de façon suspecte, ils seront contraints de rendre des comptes. Pour ces élites économiques, Magyar entend créer deux agences nationales dédiées à la récupération, à la protection des actifs publics et la lutte contre corruption.

Le retour à une relation équilibrée avec l’UE

Les orientations annoncées incluent également un renforcement de la coopération avec les instances européennes et internationales. La Hongrie devrait rejoindre le Parquet européen — un instrument de l’Union européenne de lutte contre la corruption financière et basée sur l’adhésion volontaire des États — et intensifier sa collaboration avec l’Office européen de lutte anti-fraude (OLAF).

Péter Magyar, en sa qualité de député européen (depuis 2024), connaît bien l’UE, mais il n’est pas pour autant parfaitement aligné avec toutes les positions du Parlement européen ou de la Commission — ce que l’on n’exige d’ailleurs d’aucun représentant d’État membre. Magyar, qui a d’ailleurs été membre du Fidesz jusqu’en 2023, est par exemple opposé à la livraison d’armes à l’Ukraine, adopte une posture pour le moins ambivalente quant à la création d’un prêt européen d’aide à ce voisin envahi (le refusant d’abord en conférence de presse, puis semblant l’accepter le lendemain), et s’est opposé à l’idée d’une procédure d’adhésion accélérée de l’Ukraine à l’UE.

Le chef de la nouvelle majorité parlementaire a également développé une réflexion axée sur une coopération plus régionale, notamment dans le groupe de Visegrád — une organisation intergouvernementale réunissant la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie. L’avenir dira comment il concrétisera sa volonté de rapprochement régional, mais cette tendance, chez des responsables politiques plutôt favorables à l’UE, à promouvoir des régions transnationales fortes au sein d’une Europe forte constitue indéniablement un élément à suivre.

Les premiers déplacements annoncés par Magyar — à Varsovie, Vienne et Bruxelles — sous-entendent d’ailleurs une volonté de réinscription rapide dans les circuits régionaux et européens. Dans le même temps, il a appelé à une forme de pacification interne, se posant comme le représentant de l’ensemble de tous les Hongrois, y compris des électeurs du Fidesz, tant dans le pays qu’auprès des minorités hongroises établies à l’extérieur du pays, dans les régions frontalières.

Une multitude de défis à relever

Le futur gouvernement devra se confronter à un écosystème patiemment et profondément modifié par le Fidesz : une Cour constitutionnelle fidèle à Orban (les parallèles avec la situation de la Cour suprême américaine ne manquent ici pas de pertinence) ; un président de la République au rôle certes principalement protocolaire mais très proche du premier ministre sortant ; des administrations structurées par des fonctionnaires choisis par le pouvoir précédent ; un parquet largement perçu comme peu enclin à engager des poursuites à l’encontre des proches du régime ; des autorités indépendantes — en matière de concurrence, de régulation des médias ou de supervision économique — dont les dirigeants ont été nommés pour des mandats longs ; ainsi qu’un paysage médiatique en grande partie aligné sur les positions gouvernementales (la première prise de parole de Magyar devant la presse a d’ailleurs été réservée aux médias indépendants et étrangers).

À ces défis s’ajoutent une conjoncture difficile, avec un déficit budgétaire élevé (environ 6 %) et une économie stagnante, sans oublier un contexte international marqué par la guerre au Proche-Orient, le blocage du détroit d’Ormuz, le désinvestissement de l’OTAN (dont fait partie la Hongrie), et plus de 17 milliards d’euros de fonds européens qui restent pour l’instant bloqués.

Tout reste sans doute à faire en Hongrie, et le retour vers le modèle libéral prendra très certainement du temps. La configuration issue des urnes ouvre néanmoins, pour la première fois depuis de nombreuses années, une fenêtre d’opportunité réelle pour engager ce mouvement.

The Conversation

Pierrick Bruyas a reçu des financements de Horizon Europe.

Péter Balogh a reçu des financements de National Research, Development and Innovation Office et Horizon Europe.

16.04.2026 à 16:27

Quand la Chine oppose la géographie des liens à la géographie des lieux

Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l'influence, diplomatie publique, Sciences Po
Les conflits contemporains ciblent flux et réseaux. La Chine, en particulier, cherche à pleinement tirer parti de cette nouvelle configuration.
Texte intégral (2166 mots)

Lors des conflits, les belligérants ciblent désormais les flux et les infrastructures plutôt que les seuls territoires. Les États-Unis utilisent des leviers maritimes tandis que la Chine agit sur les chaînes industrielles, notamment par l’intermédiaire des intrants stratégiques. Cette combinaison redéfinit la puissance, qui dépend à présent en grande partie de la capacité à perturber les réseaux et à exploiter les dépendances mondiales.


L’échec des négociations d’Islamabad, le 12 avril 2026, n’a pas seulement confirmé l’impasse entre Washington et Téhéran. Il a révélé un déplacement plus profond des rapports de force : la guerre ne vise plus seulement les territoires, elle attaque désormais les infrastructures, les chaînes logistiques et les intrants industriels qui relient les États entre eux.

Dans cet âge stratégique, la conflictualité contourne les frontières, fracture les circuits, recompose les dépendances, ce que dans un autre article j’avais nommé polémologie des flux : une guerre qui cible moins les lieux que les liaisons entre les lieux.

Du territoire au réseau

La fin de la guerre froide avait nourri l’illusion d’un monde plus fluide. La chute du mur de Berlin semblait refermer le temps des blocs et ouvrir celui d’une mondialisation apaisée, portée par le commerce et l’interdépendance.

Cette lecture a vieilli. Plus les économies se connectent, plus elles exposent de points de vulnérabilité. Ports, détroits, câbles, terminaux, intrants : tout ce qui permet la circulation devient une cible. La puissance ne repose plus seulement sur la tenue d’un territoire. Elle dépend aussi du contrôle d’un nœud, du ralentissement d’un flux, de la capture d’un maillon critique.

D’évidence la géographie des lieux subsiste : les canaux, les détroits, les montagnes ou les steppes créent des limites, des frontières, des « zones coupures » ou des zones d’échanges, mais les stratèges observent que la géographie des liens commande désormais le tempo. La puissance ne se mesure plus à la capacité de tenir un territoire (géographie des lieux), mais à celle de maîtriser, d’orienter ou de sectionner les artères vitales, qu’elles soient énergétiques ou numériques.

Le blocus comme seuil

Le blocus maritime ne relève pas d’une simple démonstration de fermeté, s’inscrivant dans le droit des conflits armés, qui le traite comme un acte de guerre. Bloquer Ormuz ne revient donc pas à peser sur l’Iran seulement : cela modifie le régime stratégique de toute la région.

La fermeture ou la restriction d’un détroit perturbe les flux énergétiques, renchérit les assurances, désorganise les calendriers logistiques et déstabilise des acteurs parfois extérieurs au conflit. L’espace maritime perd alors sa neutralité supposée. Il devient un théâtre de préemption où un radar verrouillé, une trajectoire suspecte ou la présence d’un drone peuvent déclencher une réponse immédiate.

Pékin et l’intrant critique

La riposte chinoise prend une autre voie. La République populaire n’affronte pas le blocus par une surenchère navale ; elle déplace la pression vers l’étage industriel et chimique.

Le 10 avril 2026, plusieurs sources ont rapporté que la Chine allait restreindre fortement ses exportations d’acide sulfurique à partir de mai. Cet intrant occupe une place centrale dans l’économie industrielle : engrais phosphatés, métallurgie, chimie de base, raffinage, extraction du cuivre et du cobalt.

La décision tombe dans un environnement déjà tendu, marqué par les perturbations énergétiques, les fragilités du transport maritime et la concurrence accrue pour les ressources critiques. Pékin n’invente pas la rareté ; il l’exploite au moment où le système vacille.

L’effet de ciseaux

La crise d’avril 2026 produit un double étranglement. D’un côté, les tensions au Moyen-Orient perturbent l’accès au soufre, matière première nécessaire à la production d’acide sulfurique. De l’autre, la Chine réduit l’offre d’acide fini. Les deux extrémités d’une même chaîne se resserrent simultanément.

L’effet frappe d’abord les mines. Le Chili, gros importateur d’acide sulfurique chinois, dépend de cet intrant pour une part importante de son industrie du cuivre. Les données de marché évoquent plus d’un million de tonnes par an. Une raréfaction suffit à renchérir la production, à comprimer les marges, parfois à ralentir les opérations.

Le choc atteint aussi d’autres producteurs en Afrique australe, en Afrique centrale et en Asie du Sud-Est. Le problème dépasse les volumes. Il touche la dépendance technique. Quand un intrant manque, toute la chaîne aval se réorganise, lentement et à coût élevé.

La puissance des intrants

L’acide sulfurique révèle une vérité discrète de la mondialisation : les molécules banales portent parfois les plus fortes vulnérabilités. Ce produit n’a rien d’emblématique. Il traverse pourtant les grandes chaînes industrielles modernes.

Sans lui, la production d’engrais phosphatés se complique. La lixiviation du cuivre se ralentit. Plusieurs procédés chimiques se grippent. Les coûts montent, les délais s’allongent, les marges se contractent.

La puissance ne passe donc plus seulement par les navires, les missiles ou les bases. Elle circule aussi par la capacité à administrer une pénurie, à capter un intrant, à imposer une contrainte industrielle. L’invisible pèse désormais autant que le visible.

La guerre des réseaux

Cette séquence illustre la montée de l’interdépendance militarisée. Les États protègent leurs intérêts ; ils instrumentalisent surtout les réseaux dont dépend l’adversaire. Routes maritimes, marchés de matières premières, chaînes chimiques, couloirs logistiques : tout devient levier de pression.

Quad Washington applique une logique navale classique – fermer, filtrer, interdire –, Pékin répond par une logique de rareté organisée : réduire l’accès à un intrant clé, forcer les acteurs aval à revoir leurs calculs, répercuter la contrainte sur des marchés tiers.

À mesure que les puissances frappent par les liens, elles fragilisent les liens eux-mêmes. Elles ne se contentent plus de dissuader. Elles poussent aussi les autres à se découpler, à dupliquer leurs circuits, à construire des architectures parallèles.

Ports et corridors

La crise rappelle aussi le rôle décisif des interfaces entre terre et mer. Ormuz constitue un point de rupture d’importance, tout comme Bab el-Mandeb, vers lequel la tension pourrait se reporter, mais aussi Djibouti, Gwadar (Pakistan) et Chabahar (sud de l’Iran), qui relèvent de la même bataille pour le contrôle des flux.

Chabahar, dans le sud de l’Iran, se trouve sur le golfe d’Oman, à proximité du détroit d’Ormuz et à 72 kilomètres du port pakistanais de Gwadar. PMF IAS

Djibouti concentre surveillance militaire, concurrence de bases et contrôle des routes entre mer Rouge et océan Indien. Gwadar incarne l’ambition chinoise d’un débouché logistique capable d’atténuer la vulnérabilité du détroit de Malacca. Chahabar, port indien en territoire iranien, traduit la volonté indienne de rejoindre des corridors alternatifs vers l’Asie centrale et la Russie.

Ces ports comptent moins par leur seule position que par les dépendances qu’ils organisent. Ils convertissent l’espace en puissance. Ils montrent que la souveraineté se matérialise désormais dans la logistique.

Une mer moins lisible

L’ordre maritime fondé sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer conserve sa valeur, mais il se heurte à des environnements où l’intention hostile se lit dans des trajectoires, des signatures radar ou des rapprochements jugés menaçants.

Le droit ne disparaît pas. Il perd cependant sa capacité à structurer les comportements quand l’anticipation de la menace domine. Plus les acteurs redoutent l’attaque, plus ils tendent à frapper avant d’être frappés. La mer devient alors un espace de préemption réciproque, donc d’instabilité accrue.

Le droit subsiste comme ressource argumentative. La force, elle, reprend l’avantage dans les seuils critiques.

Une mondialisation fragmentée

La mondialisation ne recule pas tant qu’elle se fragmente. L’interdépendance des besoins a permis de constituer un monde (assez stable), mais l’arsenalisation de ces besoins participe dorénavant d’une arsenalisation des interdépendances. Les flux continuent de circuler, mais ils coûtent plus cher, s’exposent davantage, subissent plus de contrôles. Les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, à réduire leurs dépendances, à diversifier leurs routes.

Cette dynamique accélère la formation de blocs logistiques concurrents. Les chaînes de valeur ne se dissolvent pas. Elles se recomposent autour d’impératifs de sécurité, de résilience et de souveraineté productive.

La fracture ne sépare plus seulement des États ennemis. Elle traverse aussi les terminaux, les assurances, les ports, les usines et les marchés. La rivalité gagne en diffusion ce qu’elle perd en visibilité.

La souveraineté par les flux

La leçon d’avril 2026 tient en une phrase : contrôler un détroit ne suffit plus si l’adversaire frappe en amont. Le pouvoir se déplace vers ceux qui maîtrisent les nœuds, les interfaces et les points de conversion du système.

La souveraineté ne se mesure plus seulement en kilomètres de littoral, en profondeur stratégique ou en nombre de frégates. Elle dépend aussi de la capacité à maintenir un réseau résilient, à sécuriser un intrant critique, à préserver une chaîne de transformation.

La puissance ne réside plus seulement dans la carte, ni dans le territoire. Elle réside dans l’architecture. Qui lit cette mutation ne regarde plus seulement les frontières d’hier ; il cherche les vannes de demain.

The Conversation

Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.04.2026 à 16:27

Les pistes juridiques de réforme du régime mondial des drogues : viables en théorie, bloquées en pratique

Khalid Tinasti, Chercheur au Center on Conflict, Development and Peacebuilding, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)
Depuis des années, le contrôle des drogues fait l’objet de débats récurrents. Malgré de nombreux appels à la réforme, aucune solution ne semble réellement s’imposer.
Texte intégral (1644 mots)

Entre chiffres alarmants et tensions géopolitiques croissantes, le régime multilatéral de contrôle des drogues suscite des appels à la réforme depuis une bonne décennie. Pourtant, chacune des voies envisagées se heurte à des obstacles si sérieux qu’aucune ne peut être considérée comme véritablement viable.


Selon les données de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), environ 292 millions de personnes consomment des drogues dans le monde, ce qui représente une hausse de 20 % en dix ans. Le nombre de personnes souffrant de troubles liés à l’usage de stupéfiants a atteint 64 millions.

La production de cocaïne a simultanément atteint un niveau record en 2022, avec plus de 2 700 tonnes fabriquées, près du triple des volumes de 2013-2014. Sur le marché illicite, 44 nouvelles substances psychoactives étaient identifiées. Enfin, 6,9 millions de personnes ont eu un contact formel avec la police pour des infractions liées aux drogues, 1,7 million ont été condamnées.

Ce tableau s’inscrit dans un cadre juridique construit au fil du XXᵉ siècle autour de trois instruments fondateurs : la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, la Convention sur les substances psychotropes de 1971 et la Convention contre le trafic illicite de 1988.

Ensemble, ces traités forment un système fondé sur la classification harmonisée des substances selon leur dangerosité présumée, dont le but affiché est d’éliminer l’usage non médical des drogues. Ils ont profondément influencé les politiques nationales, mais provoquent de vives critiques relatives à la rigidité de leur cadre, à la sur-criminalisation qu’ils entraînent et à l’écart béant constaté entre objectifs et résultats.

Pourquoi il faut réformer, et pourquoi c’est si difficile

Le postulat fondateur du régime – que l’élimination totale de l’usage non médical des drogues soit atteignable – est empiriquement contestable. Malgré quatre grandes déclarations politiques mondiales en seize ans, les marchés continuent de croître sur tous les continents.

L’ONU elle-même a reconnu, en 2008, les « conséquences inattendues » d’un siècle de prohibition. Militarisation de la répression, redistribution mondiale de la violence ou marginalisation des consommateurs : ces effets ne sont pas anecdotiques mais bel et bien systémiques. L’économie illicite de la drogue prospère dans le vide créé par la prohibition ; elle finance le crime organisé et fragilise la gouvernance dans les pays producteurs et de transit.

La rigidité du droit du contrôle des drogues entre également en collision avec d’autres pans du droit international : les droits humains, la santé et le développement.

L’interprétation dominante des conventions a favorisé l’incarcération par rapport au traitement et la criminalisation par rapport à la réduction des risques. Ce n’est pas tant les textes des traités qui sont en cause que leur interprétation trop rigide. Les normes internationales dictent les actions locales, rarement l’inverse.

C’est dans ce contexte que la légalisation du cannabis dans plusieurs pays (Canada, Uruguay) a rendu ces contradictions impossibles à ignorer, en exposant l’écart croissant entre obligations conventionnelles et réalités nationales.


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Cinq voies de réforme, cinq impasses ?

La première option consiste à amender directement les conventions. Procéduralement, une simple majorité à l’Assemblée générale de l’ONU suffirait. Politiquement, la voie est quasi impraticable. Dans le climat multilatéral actuel, ouvrir la porte aux amendements risque d’aboutir à des normes plus, et non moins, restrictives ou à une opportunité de réforme transformée en tribune pour le repli conservateur.

La deuxième option, la révision du système de classification des substances par l’intermédiaire de la Commission des stupéfiants, semble plus technique. Mais déclasser certaines drogues sans toucher aux conventions pourrait créer une confusion mondiale. Cela risquerait aussi de fragiliser l’accès aux médicaments contrôlés à des fins médicales légitimes, aggravant certains des problèmes que toute réforme est censée résoudre.

La troisième voie, le retrait d’une convention suivi d’une réadhésion avec réserve, dispose d’un seul précédent. La Bolivie a réintégré la Convention unique de 1961 en 2013 avec une réserve autorisant la mastication traditionnelle de feuilles de coca. Cette manœuvre illustre la complexité de l’exercice. L’article 49 n’autorise de telles réserves que pour des usages reconnus au 1er janvier 1961, une condition que ne satisfait pas l’usage non médical du cannabis ou des psychédéliques dans la grande majorité des pays.

La quatrième option, le non-respect unilatéral, est celle qu’ont de facto choisie le Canada ou l’Uruguay en légalisant le cannabis tout en professant leur attachement aux objectifs généraux des traités. Cette posture peut parfois jouer un rôle fonctionnel dans des systèmes juridiques sans mécanismes d’application contraignants, voire catalyser une évolution normative. Mais elle reste fondamentalement instable, car elle érode la légitimité du droit international. Comme un barrage fissuré maintenu avec du ruban adhésif, elle tient jusqu’au moment où elle ne tiendra plus.


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La cinquième option, les accords conclus entre deux ou plusieurs parties ayant pour objet de modifier un traité dans leurs relations mutuelles seulement, possible sous l’article 41 de la Convention de Vienne de 1969, permettrait à un groupe d’États de modifier les conventions entre eux sans affecter les autres parties. Des experts reconnus y voient un mécanisme de réforme à « plusieurs vitesses », juridiquement cohérent et susceptible d’ouvrir de nouveaux espaces économiques pour les producteurs traditionnels du Sud. Mais même cette option, la plus rapidement applicable sur le plan juridique, exige coordination, confiance mutuelle et volonté politique soutenue.

Surtout, créer un marché mondial du cannabis non médical ne s’attaque pas aux défaillances structurelles du régime : les crises de santé publique, les violations des droits humains ou l’inaccessibilité aux médicaments essentiels contrôlés (comme la morphine). Légaliser le cannabis peut réduire la pénalisation d’une grande partie des consommateurs. Mais cela risque également de concentrer la répression sur les consommateurs de substances plus dangereuses, renforçant la marginalisation des plus vulnérables.

Les voies sont connues, mais non l’équation géopolitique

Aucune des cinq options n’est juridiquement impossible. Toutes se heurtent au même obstacle : l’absence de conditions politiques pour les actionner. Amender les conventions relève de l’utopie géopolitique. Réviser les classifications risque des effets collatéraux non maîtrisés. Le modèle bolivien de réadhésion avec réserve est d’applicabilité très limitée. Le non-respect unilatéral est insoutenable à long terme. Les accords entre parties sous le traité de 1969 demeurent une construction intellectuellement séduisante mais politiquement hors de portée.

Une réforme sérieuse supposerait une reconfiguration en profondeur des structures de financement, des procédures de décision et des autorités interprétatives du régime. Cela exigerait des coalitions construites autour de leviers institutionnels, et notamment financiers, qui déterminent ce qui devient politique et ce qui reste lettre morte.

Le régime international de contrôle des drogues ne résiste pas au changement parce qu’il est défaillant. Il y résiste parce qu’il fonctionne exactement comme ses participants les plus investis l’ont conçu. En ce sens, le blocage n’est pas accidentel. Il est, en lui-même, une politique.

The Conversation

Khalid Tinasti est membre du Panel d'experts de l'ONU chargé de contribuer à l'examen mondial des politiques en matière de drogues de 2029, établi par la résolution CND 68/6 et qui doit rendre ses recommandations à la 70ème Commission des stupéfiants.

15.04.2026 à 16:59

Promesses et défis de la révolution IA dans les systèmes de santé en transition : l’exemple du Maroc

Oumaima Omari Harake, Doctorante et Enseignante en Sciences de Gestion -Spécialité Outils de Gestion et Sant Publique-, Université de Poitiers
Outils d’aide au diagnostic, télémédecine… L’IA se déploie dans des hôpitaux marocains, mais pose question. Notamment parce qu’elle s’appuie sur des données issues de populations occidentales.
Texte intégral (1593 mots)

L’intelligence artificielle se développe au Maroc dans plusieurs établissements hospitaliers, comme outils d’aide au diagnostic, en télémédecine pour la prise en charge de populations rurales, etc. Les premiers résultats sont prometteurs. Mais ces technologies posent aussi nombre de questions d’ordre éthique, juridique et aussi de fiabilité. Par exemple, le fait que la plupart des systèmes d’IA en santé soient développés sur des données issues de populations occidentales pose question.


Le Maroc a franchi un cap symbolique en 2024 avec le lancement de sa stratégie nationale de développement de l’intelligence artificielle et la feuille de route « Maroc IA 2030 » qui a placé la santé parmi ses secteurs prioritaires.


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Cette ambition intervient alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que l’IA pourrait améliorer significativement l’accès aux soins dans les pays à ressources limitées.

Mais comment cette révolution technologique peut-elle s’adapter aux réalités du système de santé marocain, entre espoirs légitimes et défis considérables ?

Des applications concrètes qui transforment déjà la pratique médicale

L’intelligence artificielle commence à s’implanter dans plusieurs hôpitaux marocains, particulièrement dans les centres hospitaliers universitaires de Casablanca et Rabat. Les algorithmes d’aide au diagnostic médical montrent des résultats prometteurs, notamment en radiologie où ils détectent avec une précision comparable aux radiologues expérimentés certaines anomalies pulmonaires ou osseuses.

Prenons l’exemple concret d’une radiographie thoracique : là où un radiologue peut mettre plusieurs minutes à analyser l’image et rédiger son compte-rendu, un algorithme d’IA peut identifier en quelques secondes les zones suspectes, signalant par exemple une pneumonie ou une tumeur potentielle. Le médecin garde bien sûr le dernier mot, mais dispose d’une aide précieuse, particulièrement dans les services surchargés.

La télémédecine constitue un autre domaine d’application majeur. Dans un pays où les disparités géographiques d’accès aux soins restent importantes, les systèmes d’IA permettent de faire le lien entre patients des zones rurales et spécialistes urbains.

Imaginons une patiente diabétique vivant dans une région reculée de l’Atlas : grâce à une application mobile équipée d’IA, elle peut photographier ses analyses de sang, recevoir une première analyse automatisée et être mise en relation avec un endocrinologue si nécessaire, sans avoir à parcourir des centaines de kilomètres.

La gestion hospitalière bénéficie également de ces technologies. Les algorithmes prédictifs aident à anticiper les besoins en ressources, à optimiser la planification des blocs opératoires et à gérer les stocks de médicaments. Un système d’IA peut par exemple prédire les pics d’affluence aux urgences en fonction de multiples facteurs (épidémies saisonnières, accidents, conditions météorologiques) et permettre d’ajuster les effectifs en conséquence.

Des défis éthiques et juridiques à ne pas sous-estimer

L’enthousiasme technologique ne doit pas occulter des questions fondamentales. La protection des données de santé constitue le premier enjeu. Le Maroc dispose certes d’une loi sur la protection des données personnelles, mais son cadre juridique reste encore incomplet concernant spécifiquement les données de santé et leur utilisation par des algorithmes d’IA.

Concrètement, que se passe-t-il lorsqu’un hôpital collecte les dossiers médicaux de milliers de patients pour entraîner un algorithme ? Qui a accès à ces données ? Comment garantir leur anonymisation ? Peuvent-elles être transférées à l’étranger pour être traitées par des entreprises technologiques internationales ? Ces questions restent largement sans réponse.

L’équité d’accès représente un autre défi majeur. Si l’IA est déployée prioritairement dans les grands centres urbains, elle risque d’accentuer les inégalités territoriales existantes. Un cardiologue de Casablanca pourrait bénéficier d’un électrocardiogramme analysé instantanément par IA, tandis qu’un médecin généraliste isolé dans une commune rurale continuerait à travailler avec des moyens limités.

La question de la responsabilité médicale soulève également des interrogations inédites. Imaginons qu’un algorithme rate un diagnostic de cancer sur une mammographie et que la patiente ne soit diagnostiquée que des mois plus tard, à un stade avancé. Qui est responsable : le radiologue qui a validé l’analyse automatisée, l’établissement qui a adopté le système, ou la société qui l’a développé ? Le cadre juridique marocain actuel n’apporte pas de réponses claires.

Les biais algorithmiques, un risque invisible mais réel

Un problème plus subtil mais tout aussi crucial concerne les biais des algorithmes. La plupart des systèmes d’IA en santé sont développés sur des données issues de populations occidentales. Leur transposition directe au contexte marocain pose question : les particularités génétiques, épidémiologiques et socioculturelles de la population marocaine sont-elles suffisamment représentées ?

Un exemple parlant : un algorithme de diagnostic dermatologique entraîné principalement sur des peaux claires pourrait avoir des difficultés à détecter correctement un mélanome sur une peau plus foncée. De même, un outil d’évaluation du risque cardiovasculaire calibré sur des populations européennes pourrait sous-estimer ou surestimer les risques pour des patients marocains ayant un profil génétique et des habitudes alimentaires différents.

Des recherches internationales ont démontré que des algorithmes peuvent reproduire voire amplifier des discriminations existantes. Dans le contexte marocain, cela pourrait également se traduire par des performances dégradées pour certaines populations déjà vulnérables.

Vers une adoption responsable et adaptée

Pour que l’intégration de l’IA dans le système de santé marocain soit réellement bénéfique, plusieurs conditions doivent être réunies. D’abord, développer un cadre réglementaire spécifique combinant protection des données, certification des algorithmes médicaux et définition des responsabilités. L’Union européenne a récemment adopté une législation sur l’IA (l’AI Act) dont le Maroc pourrait s’inspirer.

Ensuite, investir massivement dans la formation des professionnels de santé. L’IA ne remplacera pas les médecins mais transformera leurs pratiques. Un jeune médecin marocain doit aujourd’hui apprendre non seulement la sémiologie clinique traditionnelle, mais aussi à interpréter les recommandations d’un algorithme, à identifier ses limites et à conserver son esprit critique.

La recherche locale en IA santé doit également être encouragée. Les universités marocaines doivent développer des algorithmes entraînés sur des données locales, reflétant les spécificités de la population et des pathologies prévalentes au Maroc.

Enfin, une approche inclusive s’impose. Le déploiement de l’IA en santé doit s’accompagner d’investissements dans les infrastructures de base : connectivité Internet dans les zones rurales, équipements médicaux numériques, formation du personnel… L’objectif étant que la technologie serve à réduire les inégalités plutôt qu’à les creuser.

L’intelligence artificielle offre au Maroc une opportunité historique de moderniser son système de santé et d’améliorer l’accès aux soins de millions de citoyens. Mais cette transformation ne réussira que si elle s’accompagne d’une réflexion éthique approfondie, d’un cadre juridique adapté et d’une volonté politique de garantir l’équité.

La technologie n’est qu’un outil : c’est la manière dont nous choisissons de l’utiliser qui déterminera si elle servira réellement l’intérêt général.

The Conversation

Oumaima Omari Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.04.2026 à 16:57

TACO : comment les enchaînements de menaces et de reculades de Trump fragilisent la parole présidentielle

Frédérique Sandretto, Chargée d'enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur
La formule «&nbsp;Trump always chickens out&nbsp;» (TACO), soit «&nbsp;Trump se dégonfle toujours&nbsp;», accompagne désormais chaque commentaire ou presque des annonces du président des États-Unis.
Texte intégral (1739 mots)

L’ultimatum lancé par Donald Trump à l’Iran, suivi d’un recul rapide, a donné lieu à de multiples moqueries. En effet, ce n’est pas la première fois, loin de là, que le président des États-Unis émet des menaces avant de se rétracter au dernier moment. Cette pratique peut relever d’un calcul de négociation fondé sur l’intimidation, mais elle peut aussi être lue comme le signe d’une incohérence devenue consubstantielle au trumpisme. À terme, la répétition de tels épisodes fragilise la crédibilité politique en affaiblissant la portée des déclarations présidentielles.


Mardi 7 avril 2026, le monde entier avait les yeux rivés sur Donald Trump. Dans une séquence de tension maximale, le président des États-Unis avait lancé un ultimatum au gouvernement iranien, affirmant être prêt à « détruire une civilisation entière » si ses exigences n’étaient pas satisfaites. Cette déclaration, d’une violence extrême, s’inscrivait dans une logique d’escalade verbale caractéristique de ses prises de parole en contexte de crise. Pourtant, une heure avant la fin de son ultimatum, il annonçait qu’il allait examiner les dix conditions posées par l’Iran et entérinait un cessez-le-feu de quinze jours.

Si cette désescalade ne peut qu’être saluée au regard des risques encourus, elle a immédiatement suscité une lecture critique désormais synthétisée par un acronyme, TACO, pour « Trump Always Chickens Out », que l’on peut traduire en français par « Trump se dégonfle toujours ».

Une pratique récurrente

Ce concept de « TACO » ne relève pas seulement de la formule médiatique. Il tend à conceptualiser une dynamique récurrente dans la pratique politique de Donald Trump : une initiale montée aux extrêmes, suivie d’un recul stratégique.

L’expression « se dégonfler » renvoie ici à l’idée d’un abandon de la menace initiale, non pas nécessairement par faiblesse, mais dans le cadre d’une séquence de négociation où l’excès verbal constitue un levier. Cette logique s’apparente à une stratégie de maximalisation rhétorique : poser des exigences intenables ou proférer des menaces disproportionnées afin de créer un rapport de force, puis accepter un compromis qui apparaît, par contraste, comme une concession mesurée.

Toutefois, réduire cette pratique à une simple tactique de négociation serait insuffisant. La répétition de ce schéma dans le temps suggère qu’il s’agit d’un habitus politique, au sens d’une disposition durable à agir et à parler selon des modalités constantes. Depuis ses premières campagnes jusqu’à ses prises de position les plus récentes, Trump a systématiquement privilégié une rhétorique de l’excès : insultes, menaces, annonces spectaculaires. Mais cette radicalité discursive ne se traduit pas toujours en actes. Donald Trump a récemment réactivé l’idée d’un contrôle stratégique du Groenland, en insistant sur son importance militaire et énergétique face à la Russie et à la Chine. Il a durci le ton en évoquant la nécessité pour les États-Unis de sécuriser l’île, laissant planer une logique de contrainte plutôt que de simple négociation. Toutefois, aucune initiative diplomatique ou militaire concrète n’a été engagée après ces déclarations.

Le non-passage à l’acte devient, dès lors, un élément structurant de son mode de gouvernement.

Ce décalage entre parole et action appelle plusieurs interprétations. Il peut d’abord être compris comme une rationalité stratégique fondée sur une logique d’intimidation maximale. En énonçant des menaces extrêmes, Trump cherche à remodeler les anticipations de son adversaire en l’obligeant à intégrer un scénario de destruction totale. Cette projection du pire agit comme un levier psychologique puissant. Elle modifie le cadre de la négociation en rendant toute concession ultérieure acceptable, voire rationnelle, du point de vue de l’adversaire. Dans cette optique, la menace n’est pas destinée à être exécutée, mais à produire un effet en amont de l’action. Le recul final ne constitue donc pas un renoncement, mais l’aboutissement d’un processus où la parole remplace l’acte.

Cependant, une telle lecture, que l’on qualifiera de stratégique, se heurte à une seconde interprétation, plus critique, qui met en évidence les limites structurelles de cette pratique. Le décalage répété entre parole et action peut révéler une incapacité à assumer les conséquences concrètes des déclarations initiales. La radicalité du discours engage le président dans une logique dont il ne maîtrise pas nécessairement les implications, notamment face aux contraintes militaires, diplomatiques et institutionnelles. Le passage de la posture à la décision constitue alors un moment de tension, où les coûts potentiels de l’action apparaissent de manière plus tangible. Ce moment produit un réajustement, perçu extérieurement comme un recul, mais qui traduit en réalité une difficulté à transformer la parole en action.

Une crédibilité affaiblie

Ce phénomène met également en lumière une dissociation croissante entre communication et décision. La parole présidentielle tend à fonctionner de manière autonome, comme un instrument de mise en scène du pouvoir, indépendamment de sa traduction opérationnelle. Cette autonomie produit une inflation verbale caractérisée par la répétition de menaces extrêmes, sans articulation systématique avec une stratégie d’action cohérente. L’espace public se trouve ainsi saturé par des annonces spectaculaires qui ne débouchent pas sur les mesures correspondantes.

Dans les deux cas, qu’il s’agisse d’une stratégie maîtrisée ou d’une contrainte subie, le résultat observable demeure identique. La parole politique perd progressivement sa capacité à produire des effets. À force de ne pas être suivie d’actes, elle s’expose à un phénomène d’usure qui affaiblit sa crédibilité. Les adversaires peuvent intégrer ce décalage dans leurs anticipations et ajuster leur comportement en conséquence, réduisant l’efficacité même de la menace. Le discours, initialement conçu comme un instrument de puissance, tend alors à se retourner contre son émetteur en contribuant à fragiliser sa position dans le jeu stratégique international.

Cette dynamique pose inévitablement la question de la crédibilité du discours politique. Qui peut encore croire à des annonces systématiquement démenties par les faits ? La crédibilité, en politique internationale comme en politique intérieure, repose en grande partie sur la prévisibilité et la cohérence entre parole et action. Or, la répétition du schéma « menace puis retrait » affaiblit la portée des déclarations présidentielles. À force d’annoncer des ruptures majeures sans les concrétiser, le discours perd sa capacité à produire des effets.

Cette problématique peut être éclairée par la notion de performativité. Un discours performatif est un énoncé qui produit l’action qu’il énonce : dire, c’est faire. Dans le cas de Trump, le discours se veut explicitement performatif : annoncer une sanction, une attaque ou une rupture doit en principe suffire à modifier le comportement de l’adversaire. Cependant, en l’absence de mise en œuvre effective, ce discours devient paradoxalement anti-performatif. L’écart entre l’énoncé et l’action annule l’effet attendu et peut même produire l’effet inverse : décrédibiliser la parole présidentielle.

Calcul élaboré ou incohérence ?

Enfin, il convient de s’interroger sur la nature de cette stratégie de communication. Est-elle pleinement intentionnelle ou résulte-t-elle des contradictions internes du président américain ? D’un côté, on peut y voir une méthode maîtrisée, fondée sur la théâtralisation du conflit et la recherche d’un avantage maximal dans la négociation. De l’autre, cette oscillation permanente entre radicalité et retrait peut traduire une difficulté à stabiliser une ligne politique cohérente, notamment sous la pression des contraintes institutionnelles, diplomatiques et militaires.

À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, la question de la stratégie TACO se pose avec acuité. Faut-il y voir une méthode délibérée ou le symptôme de contradictions internes ? D’un côté, cette stratégie peut être interprétée comme un outil de gestion de crise fondé sur une montée aux extrêmes, destinée à maximiser les concessions adverses avant un compromis. Elle permettrait d’éviter une escalade militaire tout en donnant l’image d’une fermeté initiale. De l’autre, elle peut traduire une difficulté à maintenir une ligne politique cohérente sous l’effet de contraintes institutionnelles et diplomatiques. Ces deux dimensions contribuent à produire une dynamique instable. À court terme, cette approche peut apparaître efficace en évitant des conflits ouverts. À moyen terme, elle risque d’affaiblir la crédibilité des États-Unis sur la scène internationale.

Dans ce contexte, la séquence iranienne d’avril 2026 pourrait constituer un test politique majeur, révélant si cette stratégie renforce ou fragilise durablement le leadership présidentiel.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.04.2026 à 16:57

Le culte de la férocité, pathologie de la pensée stratégique

Julien Pomarède, Associate professor in International Politics, Promoter of the WEAPONS Project (FNRS - 2025-2028) (Université de Liège) - Research Fellow REPI ULB. Promoter « WEAPONS » Research Project (FNRS - 2025-2028), Université de Liège
La guerre moderne est une dérive vers une violence procédurale, autosuffisante, où la destruction, qui constitue sa fin propre, persiste malgré ses échecs et un affaiblissement des normes éthiques.
Texte intégral (3164 mots)

La guerre moderne est marquée par une dérive où la violence est avant tout un fait procédural et auto-suffisant, détaché de ses finalités politiques ou de fondements éthiques. Depuis la Première Guerre mondiale jusqu’aux conflits actuels, cette logique se traduit par un fétichisme technologique de la destruction, où l’efficacité militaire est mesurée par l’intensité des frappes. Aujourd’hui, malgré des technologies plus « précises », cette dynamique persiste et s’accompagne d’un affaiblissement des normes morales et juridiques, produisant des guerres longues, dévastatrices et souvent stratégiquement inefficaces.


Chacun à sa manière, Hannah Arendt (1906-1975), Günther Anders (1902-1992) et Zygmunt Bauman (1925-2017) ont identifié un danger essentiel propre à la modernité : l’aliénation de la raison humaine par la raison technique. De l’Holocauste aux armes nucléaires, ils ont pointé du doigt ce même danger dans le domaine de la violence organisée : une mise en technique de la violence telle que son exécution ne suivrait plus que le culte de sa propre procéduralité, aux dépens du jugement humain et éthique.

Ce regard permet de cerner une pathologie qui structure et rend possible la conduite dite « stratégique » des guerres actuelles et modernes.

Pathologie de la pensée stratégique

La guerre menée contre l’Iran suscite une critique récurrente : l’incapacité de l’administration Trump comme du gouvernement Nétanyahou à définir un objectif politique au-delà de la démonstration de force.

Des objectifs sont publiquement articulés, certes : en bref, il s’agit d’empêcher l’Iran d’acquérir des capacités nucléaires. Mais, d’une part, ils sont vagues et fort incertains. Plus fondamentalement, l’horizon de la guerre semble ne pas sortir d’une accumulation de destructions massives, illustrée par le discours militariste du secrétaire à la guerre, Pete Hegseth, qui érige la puissance de feu en vertu quasi sacrée, et, en dépit de la fragile trêve actuelle, par la menace du président de renvoyer l’Iran à « l’âge de pierre », l’extension des cibles vers les infrastructures civiles ayant d’ailleurs déjà débuté.

Toutefois, limiter cette dérive à quelques dirigeants serait une erreur. Les administrations Trump et Nétanyahou ont certes poussé cette exaltation de la force particulièrement loin, mais elle s’inscrit dans une histoire plus profonde : celle d’un fétichisme technique et pathologique de la violence qui structure la pensée stratégique moderne, cette manière instrumentale-rationnelle par laquelle les États conçoivent l’usage organisé de la force pour le transformer en résultats politiques. Car, même si ces présentes guerres et leurs motivations peuvent paraître dépourvues de logique sensée, elles n’auraient pas été rendues possibles sans l’existence d’une raison stratégique d’arrière-fond qui rationalise cette violence, en lui donnant sens et légitimité. Sans quoi, par exemple, les militaires ne seraient pas invités à donner des conférences de presse pour commenter les opérations aux côtés des responsables politiques.

À gros traits, ce fétichisme technique se manifeste à travers deux aspects.

D’une part, l’usage des armes répond moins à des stratégies cohérentes d’articulation des moyens et des fins de la guerre qu’à une logique d’optimisation technique ou d’empilement des destructions. Les élites politico-militaires donnent, certes, des objectifs à la guerre — heureusement, dirait-on. Mais ces buts sont largement soumis à une violence qui a pour logique sa propre exécution procédurale et où les succès se résument, par conséquent, à comptabiliser le nombre d’ennemis tués et d’infrastructures détruites. Le niveau de destruction, et de respect du droit international humanitaire, varie, de même que les décisions politiques et militaires peuvent être plus ou moins (dé)mesurées dans ce qu’elles cherchent à détruire ; mais la trame technocentrée demeure.

D’autre part, cette croyance attribue aux armes une capacité quasi magique à résoudre les conflits, ou du moins à en assurer une sortie, produisant un obsurantisme technique de la guerre. Ce phénomène nourrit des guerres prolongées où la vision et l’escalade de violence supplantent la perspective politique et stratégique.

Ce culte technocentré, c’est donc fondamentalement un culte de la férocité qui, sous des airs froids, rationnels et sophistiqués, érige la capacité et le volume de destruction en valeur intrinsèque. En bref, taper plus fort et plus vite que celui d’en face. Et cette férocité technocentrée produit des résultats souvent limités ou des échecs, à des coûts humains et matériels variables mais souvent considérables, et dont les conséquences peuvent s’étaler des années après le conflit.

Ce que l’on voit en Iran, en Ukraine ou à Gaza est la continuité d’une pathologie de la pensée stratégique qui s’avère donc moins stratégique que technocratique dans sa manière d’envisager la guerre. Il convient de penser ce phénomène sur le temps long, dans un moment où les digues éthiques et morales d’encadrement de cette férocité cèdent à grande vitesse.

Le fétichisme technique de la férocité au XXᵉ siècle…

La Première Guerre mondiale constitue une sorte de moment charnière où le gigantisme de la destruction devient une fin en soi. Deux conditions rendent possible cette évolution. D’un côté, l’industrialisation accélérée de la production d’armements depuis la fin du XIXe siècle ; de l’autre, la guerre de positions, qui encourage une escalade technologique destinée à débloquer le front, tout en renforçant paradoxalement son immobilisation.

Ainsi, les tranchées se transforment en laboratoire d’innovations dont l’objectif premier est de tuer, mutiler ou asphyxier les corps à des échelles encore jamais vécues. L’artillerie se diversifie : nouveaux calibres, nouvelles munitions, obus à fragmentation pensés pour maximiser les mutilations des corps, gaz destinés à brûler les chaires et étouffer les poumons. Et cette logique fut poussée loin. L’armée française procéda ainsi à des prélèvements de viscères de soldats intoxiqués pour mesurer les effets des agents chimiques et en optimiser la toxicité. À cette croissance technologique macabre s’ajoutent des débats minutieux sur les rendements létaux des tirs, les commandements militaires donnant instruction à leurs troupes de privilégier les zones de tir confinées pour améliorer l’absorption des gaz et accroître leur létalité.


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On présente souvent la Seconde Guerre mondiale comme le retour de la mobilité et de la « vraie » stratégie, par contraste avec celle de 14-18. Mais la logique technocentrée reste intacte. L’ultima ratio de la guerre demeure la destruction de masse et son affinement technique, ce que Michael Sherry qualifia de « fanatisme technologique ». Les bombardements stratégiques, dont les recherches ont montré les résultats limités l’illustrent de manière éclatante. Les incendies de Hambourg (1943), Dresde (février 1945) et surtout Tokyo (1945) reposent sur une quête explicite d’annihilation par le feu.


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L’armée américaine va jusqu’à reconstruire sur son site de test dans le désert de l’Utah (Dugway) des îlots urbains japonais et allemands afin d’étudier l’adhérence du gel napalm (substance incendiaire) et la vitesse de propagation des flammes parmi ces différentes structures d’habitation, l’objectif étant de déterminer scientifiquement quels types de bombes seraient les plus efficaces pour incinérer les villes. Une des conclusions qui ressortit de ces tests est que les villes japonaises étaient plus facilement inflammables, le bois et le papier étant largement utilisés dans les habitations. L’apocalypse incendiaire de Tokyo en fut le résultat. Les bombardements atomiques des 6 et 9 août 1945 parachevèrent ce fanatisme technologique.

Les conflits de la guerre froide prolongent ce culte technocentré de la férocité. Dès 1950, la guerre de Corée ouvre la voie. Les États-Unis recourent à un bombardement incendiaire débridé pour contenir la poussée sino-coréenne, utilisant encore plus de napalm que contre le Japon durant la Seconde Guerre mondiale. Des villes nord-coréennes sont quasi entièrement rasées. Des officiers reconnaissent qu’il n’y avait même plus de cibles militairement valables bien avant la fin du conflit, tellement que les bombardements furent intenses, ce qui n’empêcha pas l’US Air Force de continuer à bombarder. Le récit documenté que fait Robert Neer de ces atrocités dans Napalm soulève le cœur. Et ce n’est même pas une victoire qui résulta de cet acharnement.

En Indochine, l’armée française s’appuie sur l’artillerie, le napalm (d’abord obtenu via un appui américain) et les bombardements pour compenser l’impasse face au Viet Minh. Dans l’artillerie, les rapports soulignent systématiquement que la référence reste « la brutalité » de la Grande Guerre. Villages, rizières, stocks de nourriture et bétail sont pilonnés, bombardés et incendiés, dans l’espoir illusoire que le surplus de destruction puisse compenser.

Après Diên Biên Phu, les États-Unis prennent le relais au Vietnam et poussent cette fuite en avant jusqu’à l’absurde, qui tourne là aussi au massacre de masse. Comme l’a minutieusement documenté Nick Turse, le Vietnam fut une litanie d’atrocités appuyée par une croyance inaltérable en la validité stratégique de déploiements de moyens de destruction à peine imaginables et leur analyse statistique.

… et au XXIᵉ siècle

Après la guerre froide, les armées occidentales entrent dans une ère de retenue plus grande dans l’usage de la force, avec un accent mis sur le respect du droit international humanitaire. Les conflits des années 1990-2000 ne présentent plus les traits des destructions massives du XXe siècle. Pour autant, le technocentrisme de la violence persiste, rhabillé par le langage de la précision et le développement de nouvelles technologies (guidage laser, bombes « intelligentes », algorithmisation du ciblage). Même si le niveau physique de dégâts est effectivement moindre, les résultats n’en seront pas meilleurs.

La « guerre contre la terreur » des années 2000-2010 en est l’illustration. En Afghanistan comme en Irak, l’impasse donne lieu à la même réponse : augmenter les moyens d’une guerre high tech. Entre 2009 et 2012, le « surge » en Afghanistan multiplie les opérations, le niveau de violence augmente, de même que les pertes civiles. Des épisodes particulièrement brutaux demeurent, comme des villages rasés à coups d’obus d’artillerie. Pourtant, l’équation politico-stratégique ne se modifie pas. Malgré les dépenses militaires très élevées, ces contre-insurrections débouchèrent sur des guerres civiles et constituèrent des échecs cuisants.

Le recours aux assassinats ciblés à l’échelle globale via les drones, censé réduire la guerre à une série d’opérations ponctuelles, produit une conflictualité à durée indéterminée. Comme s’attelle à le documenter le Cost of War Project, la « guerre contre la terreur » a eu des conséquences néfastes et très larges, allant des pertes humaines aux atteintes aux libertés individuelles, en passant par le déplacement des populations jusqu’à l’érosion du droit international (conception extensive de la légitime défense, tortures, détentions extra-judiciaires) qui s’accélère aujourd’hui.

En Libye, pour éviter de s’enliser comme en Irak ou en Afghanistan, l’Otan choisit en 2011 une campagne aérienne de quelques mois, légalement présentée comme limitée à la protection des civils réprimés par Kadhafi, conformément au mandat du Conseil de sécurité (résolution 1973). Officiellement, il ne s’agit pas d’une opération visant le changement de régime, même si, là aussi, la question se pose de l’outrepassement du mandat de l’ONU par l’Otan vers un changement de régime de facto. Cette stratégie de service minimum fut à nouveau louée sur la base d’un technocentrisme, celui de la supériorité de la guerre aérienne, les officiers de l’Otan défilant en conférence de presse pour dénombrer, images à l’appui, les dégâts causés par les bombardements aux capacités militaires du régime de Tripoli.

Cette approche interventionniste a minima produit pourtant les mêmes catastrophes que les bourbiers que l’on voulait éviter. En affaiblissant brutalement l’appareil d’État, l’intervention fit le lit de la guerre civile qui s’ensuivit et de la déstabilisation régionale qui s’étendit jusqu’au Sahel.

Ce culte technocentré irrigue les conflits actuels. La différence, et non des moindres, étant un affaissement généralisé du respect du droit international et le retour à une férocité qui, un temps contenue, au moins dans les armées de l’Otan, semble retrouver ses affres du XXe siècle. En Ukraine, les deux camps se sont enfoncés dans une guerre d’artillerie et de drones où la mesure du conflit se résume au nombre de missiles tirés, de soldats tués, de drones abattus et d’infrastructures détruites. Du côté russe, l’acharnement dans la férocité inclut le bombardement et le pilonnage des civils.

En réponse aux effroyables attaques du Hamas du 7 octobre 2023, l’extrême intensité des bombardements israéliens à Gaza et l’usage croissant de systèmes d’IA, qui déshumanise encore plus la violence en automatisant la sélection de cibles et en accélérant les frappes, montrent que l’optimisation technologique de la férocité prime sur toute considération humaine ou politique. La fin, c’est la désolation, l’anéantissement généralisé de la vie, aussi bien la destruction physique des populations palestiniennes que des conditions mêmes de la vie à Gaza.

Dans la guerre en Iran, la trajectoire de la violence reste encore à définir. Il faut voir où mènera la fragile trêve actuelle. Mais, au fond, la férocité compense l’impasse et l’absence de vision. L’extension progressive de l’éventail des cibles vers les infrastructures civiles, l’obsession des instances politico-militaires américaines à rendre compte des « progrès » de la guerre à travers le dénombrement quantitatif des destructions, la récente décision du blocus du détroit d’Ormuz, sont la continuité d’une dynamique où la force n’apparaît pas comme autre chose que comme une dynamique qui se nourrit de sa propre logique.

Obscurantisme technique

De la Grande Guerre à l’Iran, en passant par l’Ukraine et Gaza, le fétichisme technique de la violence charrie une conviction institutionnalisée selon laquelle l’acharnement dans la férocité, le fait de frapper plus fort, plus vite, et avec plus de moyens, peut finir par payer. Et ce culte persiste, malgré ses échecs répétés, comme si l’accumulation des désastres ne suffisait jamais à l’invalider. Tout cela sans même parler des conséquences environnementales catastrophiques de cet obscurantisme technique de la guerre, qu’il contribue par ailleurs à invisibiliser.

Ce constat invite à une révision en profondeur de cet obscurantisme technique à partir duquel la force militaire est pensée. Et il y a urgence, dans un monde qui se remilitarise, où la puissance militaire est célébrée comme garante de stabilité (y compris par les Européens) et où les barrières morales tombent à grande vitesse, laissant présager un avenir où la dévastation du vivant ne fera que s’étendre.

The Conversation

Julien Pomarède a reçu des financements de l'ULiiège et de la Fondation nationale pour la recherche scientifique (FNRS) (projet WEAPONS - 2025-2029).

14.04.2026 à 16:34

Le chiisme, facteur majeur de la résilience du régime iranien

Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
La guerre en Iran révèle la force d’une idéologie chiite qui transforme les défaites militaires en victoires symboliques et renforce la résilience du régime face aux États-Unis.
Texte intégral (2023 mots)

Après avoir subi plus d’un mois de bombardements qui ont détruit une grande partie de ses capacités et tué plusieurs de ses leaders de premier plan, le régime iranien, loin de s’effondrer, a affiché une résilience inattendue. Celle-ci est enracinée dans une idéologie puissante : le chiisme voue un culte à ses martyrs tandis que le khomeinisme y ajoute un discours anti-impérialiste porteur auprès d’une partie non négligeable de la population mondiale, y compris dans les pays occidentaux.


À l’évidence, l’évolution de la guerre lancée par Donald Trump et Benyamin Nétanyahou en Iran, qui vient – temporairement ? – de s’interrompre à la suite de l’annonce d’un cessez-le-feu le 7 avril, après trente-huit jours de bombardements, n’a pas correspondu aux plans initiaux des états-majors israélien et états-unien. Alors que Wahsington et Tel-Aviv avaient parié sur un effondrement rapide du régime une fois éliminés plusieurs de ses principaux dirigeants, l’intensité de l’effort de guerre iranien et, surtout, sa capacité à durer dans le temps ont surpris.

De nombreux experts ont bien souligné à quel point les États-Unis n’avaient pas anticipé la résilience du Corps des gardiens de la révolution, dont le maillage très étroit et décentralisé s’étend sur l’ensemble du territoire iranien, si bien que les coups portés au sommet du régime n’ont pas semblé affecter sa capacité à lutter dans les 31 provinces qui composent la République islamique d’Iran. De plus, les observateurs ont abondamment mis en avant la maîtrise par Téhéran d’un nouvel art de la guerre asymétrique qui s’est décliné à l’échelle mondiale, l’Iran ayant pris en otage l’économie mondiale en exploitant au maximum sa capacité de nuisance sur le détroit d’Ormuz et en imposant à ses voisins une stratégie du chaos face à laquelle l’administration américaine est apparue démunie.

Toutefois, ces analyses mettent peut-être de côté l’un des aspects les plus évidents de cette résilience du régime iranien, qui tient à son idéologie religieuse, le chiisme duodécimain, et à son extension politique depuis 1979, le khomeinisme.

En effet, par son culte des martyrs, par sa vision eschatologique de l’histoire et par son aspiration révolutionnaire à libérer le Moyen-Orient, voire le monde entier, de l’impérialisme hégémonique des États-Unis, l’idéologie du régime iranien fournit un dogme à la fois parfaitement adapté à la nature asymétrique de la guerre actuelle et capable de rallier à lui une partie non négligeable de la population mondiale, malgré l’incroyable barbarie dont font preuve ses dirigeants.

Le chiisme, une doctrine née d’un combat asymétrique

Parce qu’il repose sur la mémoire des martyrs, le chiisme se nourrit de la guerre asymétrique. Le combat asymétrique du fort au faible élève le martyr au rang de personnage saint et de héros, dont le souvenir garantit la pérennité du chiisme à travers les générations.

À cet égard, la naissance même du chiisme est riche d’enseignements puisque ce courant de l’islam, qui regroupe aujourd’hui environ 20 % des musulmans du monde, apparaît avec le martyre des partisans d’Ali et de ses descendants (« les gens de la Maison de Mahomet », les ahl-al-bayt en arabe) appelés imams. L’événement que les chiites, toutes branches confondues hormis les zaydites, considèrent comme fondateur est le meurtre par les premiers califes omeyyades d’Hussein, fils d’Ali et successeur légitime de Mahomet. Or, dans la tradition chiite, en plus d’être mort en martyr sur ordre des usurpateurs omeyyades, Hussein périt au terme d’un véritable combat asymétrique. La bataille de Kerbala en 680 où il trouve la mort constitue en effet un combat du fort au faible où Hussein, accompagné par quelques dizaines de fidèles, se fait massacrer par une armée de plusieurs milliers de combattants aux ordres du calife omeyyade Yazid.

« Sunnites et chiites : la grande discorde » avec Laurence Louër, Pierre-Jean Luizard, Agnès Levallois, Iremmo, 2017.

La disproportion du rapport de force entre l’armée de Yazid et la poignée de fidèles d’Hussein rend le sacrifice de ce dernier d’autant plus mémorable. Dans cette optique, plus le combat est disproportionné, plus il est asymétrique, plus il est digne d’être commémoré et donc susceptible de résister à l’oubli. La nature asymétrique et donc injuste du martyre d’Hussein légitime la soif de vengeance que les chiites perpétuent au travers des siècles.

Le « syndrome de Kerbala » moteur de la guerre actuelle

De ce point de vue, le syndrome de Kerbala transforme le chiisme en une véritable doctrine asymétrique : le martyre d’Hussein est certes une défaite militaire sur le temps court pour les partisans d’Ali, mais il constitue une victoire sur le temps long puisqu’il constitue un événement mémorable dont les musulmans garderont la mémoire.

À la défaite militaire, les chiites opposent la victoire mémorielle et idéologique sur le temps long, exactement comme le font les stratèges de la guerre asymétrique. En cela, le chiisme est bel et bien une doctrine de combat asymétrique comme le montre son utilisation par la République islamique d’Iran dans sa guerre médiatique dirigée contre les États-Unis et Israël.

Dans une vidéo publiée sur le compte Facebook francophone du défunt Ali Khamenei intitulée « Le martyre est le début… Le martyre de l’imam Khamenei n’est pas la fin, tout comme le martyre de l’imam Hussein ne le fut pas », datée du 6 mars 2026, le régime iranien dresse un parallèle entre le martyre d’Hussein face à Yazid et celui de Khamenei face à Trump.

Conformément à la tradition chiite, la mort de Khamenei suit le modèle du martyr d’Hussein : elle constitue un modèle de résistance à « l’oppression » et nourrit une soif de vengeance dont l’humanité gardera le souvenir, ce qui contribuera à la victoire finale du régime iranien et de la « parole divine ».

La guerre contre l’« oppression universelle » comme moteur du conflit

Dès lors, la martyrologie chiite permet le développement d’un narratif où le martyre de Khamenei comme celui d’Hussein renvoie à la vocation universelle du chiisme à lutter contre l’oppression. Grâce à son martyre, Khamenei devient une figure qui dépasse le cadre strict de la communauté chiite pour devenir le symbole de la lutte contre l’oppression des États-Unis sur le monde.

La vidéo précédemment mentionnée est à cet égard révélatrice : la figure de Khamenei y est présentée comme l’étendard de « ceux qui luttent pour la liberté » et contre « l’impérialisme ». Ce discours à la jonction de la martyrologie chiite et du rejet de la tutelle impérialiste de l’Occident sur le monde musulman, emprunté aux thèses des Frères musulmans, résume assez bien le khomeinisme, qui tente de faire du chiisme iranien une doctrine révolutionnaire décoloniale.

En publiant des vidéos développant ce discours, la République islamique entend fédérer autour d’elle tous ceux qui luttent contre l’hégémonie américaine dans le monde et conférer à sa propagande une dimension universelle destinée à séduire des populations extérieures au monde chiite, y compris occidentales.

Le régime iranien sait que l’issue de la guerre se joue plus dans la bataille de l’opinion que sur le terrain militaire. Les dernières vidéos publiées par le régime montrent à quel point le régime investit les réseaux sociaux en utilisant des codes visuels et une rhétorique clairement à destination des opinions occidentales. Dans une vidéo devenue virale, le régime utilise l’univers des Lego pour représenter Trump et Nétanyahou, assis en compagnie du diable autour des dossiers Epstein.

La vidéo établit alors un lien direct entre le déclenchement de la guerre et les dossiers Epstein, suggérant que Trump a attaqué l’Iran pour détourner l’attention de l’opinion publique du scandale, prisonnier du chantage effectué par un Nétanyahou diabolique. En associant le diable, Israël et l’affaire Epstein, le régime utilise les codes universels de l’antisémitisme et espère mobiliser la partie de la sphère MAGA opposée à Israël qui peut, elle aussi, flirter avec l’antisémitisme. Le régime iranien a parfaitement conscience que l’affaire Epstein divise l’opinion MAGA et qu’elle a réveillé la frange antisémite du mouvement, qui pourrait se mobiliser contre la guerre en jugeant que, dans celle-ci, Washington se montre inféodé aux intérêts israéliens.

Trump, allié malgré lui du khomeinisme

Ainsi, la résilience du régime iranien ne se résume pas à sa capacité de nuisance, mais tient aussi à son idéologie. La martyrologie chiite fait de la guerre asymétrique une source de légitimité et, par la mémoire des martyrs comme celui d’Hussein ou de Khamenei, transforme des défaites militaires sur le court terme, comme celle que subit actuellement l’Iran du point de vue de ses capacités conventionnelles, en de véritables victoires idéologiques sur le temps long.

D’autant que le khomeinisme, en tant qu’idéologie révolutionnaire tournée contre « l’oppression » et le sionisme, peut séduire une partie des opinions occidentales, principalement la franche antisémite du mouvement MAGA et ceux qui, à l’autre extrémité du paysage politique, se réclament de mouvements décoloniaux anti-impérialistes.

De ce point de vue, la propagande du régime iranien se trouve paradoxalement renforcée par les dérives du trumpisme, qui, en substituant partout la force brutale au droit, donne un surcroît de visibilité à la propagande anti-impérialiste du régime des mollahs.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.04.2026 à 16:33

De la dépendance à la refondation : l’aide internationale à l’heure du basculement

Pierre Micheletti, Responsable du diplôme «Santé -- Solidarité -- Précarité» à la Faculté de médecine de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)
Les organisations internationales dépendent du soutien financier de nombreux États, dont les États-Unis, pour venir en aide aux plus démunis. Mais depuis le retour de Trump, l’aide humanitaire est déstabilisée.
Texte intégral (1531 mots)

Depuis la réélection de Donald Trump, plus de 200 millions de personnes dans le monde se trouvent en situation de vulnérabilité. Les États-Unis étaient jusqu’alors les principaux contributeurs financiers d’organisations internationales. Mais, dès son retour à la Maison-Blanche, le président a opéré un retrait financier massif, laissant de nombreuses ONG, agences humanitaires des Nations unies ou encore la Croix-Rouge en grande difficulté.

Dans son ouvrage Action humanitaire : le crépuscule des dieux ?, qui vient de paraître aux éditions Un monde nouveau, Pierre Micheletti, membre du Conseil d’administration de SOS Méditerranée et président d’honneur d’Action contre la faim, analyse les mécanismes qui ont conduit à cette situation et propose une nouvelle organisation de l’aide humanitaire.


L’interruption brusque des financements octroyés par le gouvernement des États-Unis d’Amérique aux acteurs humanitaires sidère l’ensemble des organisations effectrices de cette forme de solidarité internationale. Le mouvement international de la Croix-Rouge, les organisations onusiennes, les organisations non gouvernementales internationales (ONGI) calculent déjà comment les restrictions annoncées vont impacter leurs actions sur le terrain. Avec les conséquences sociales que tous les dirigeants ont en tête.

Il s’est aussitôt engagé un sauve-qui-peut entre ces trois grandes familles d’acteurs humanitaires pour protéger leurs programmes et les personnes qu’elles soutiennent, en même temps que l’avenir de leurs employés dans les sièges des différentes organisations comme dans les pays où elles interviennent.

Ce séisme est la conséquence extrême d’un système de financement qui concentrait sur quelques pays occidentaux le versement de la quasi-totalité des sommes engagées chaque année. Les États-Unis constituant, avant leur retrait, et devant l’Union européenne, le premier financeur mondial de l’aide d’urgence. Le désengagement du premier contributeur est pourtant survenu sur un modèle économique de l’aide humanitaire dont on constatait les imperfections et les faiblesses depuis plusieurs années. Le « Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial » avait ainsi été l’occasion d’une prise de parole conjointe des dirigeants de différentes familles d’acteurs humanitaires, pour pointer les incontournables évolutions nécessaires. Une étape supplémentaire a été franchie en 2025 qui constitue un point de rupture.

Dénoncer les conséquences humaines de l’effondrement financier du modèle qui prévalait jusqu’à début 2025, analyser les mécanismes qui se cumulent de longue date et ont rendu possibles les désastreuses conséquences à venir, et imaginer comment résister et refonder un dispositif d’aide internationale d’urgence, pointent d’emblée un « inconscient collectif » qu’il convient de remettre en cause : l’Occident ne peut ni revendiquer ni assumer le monopole de la compassion à l’égard des malheurs du monde.

La capacité financière pour alimenter la solidarité internationale, comme les stratégies et acteurs pouvant apporter un soutien vital à des populations confrontées à des crises majeures, ne peuvent relever du mandat d’une partie réduite de l’humanité dans un monde aujourd’hui globalisé.

Le concept d’Occident – qui fait débat – est parfois l’objet de manipulations de ceux qui veulent réaffirmer la primauté du fait culturel sur toute autre considération, pour décrire les espaces composites qui structurent la société internationale mondiale. Le terme « Occident » est utilisé dans le présent ouvrage non pas comme une construction identitaire, mais comme une aire géographique évolutive, fruit d’une coopération politique, économique, juridique et militaire de différents pays, dans les suites de la Deuxième Guerre mondiale.

Dans le cas des États-Unis, cette distinction est d’autant plus cruciale que l’abandon de l’aide humanitaire s’accompagne précisément, de la part des nouveaux dirigeants de ce pays, d’un discours qui réaffirme (entre autres) la dimension d’une « culture » partagée comme nécessaire carburant de la solidarité. Ce dont témoigne l’émergence du concept de « diplomatie chrétienne » dans l’administration du président Trump. Pour éviter tout débat ou polémique le nécessaire « décentrement » évoqué par l’historienne et politiste Sophie Bessis fait, dans les pages à suivre une référence au pas de côté, désormais impératif, pour répondre aux urgences humanitaires. Un décentrement par rapport au groupe restreint des 20 gouvernements donateurs primordiaux qui composaient jusqu’ici le club restreint des financeurs.

Le parti-pris développé, et qui sert pour une large part aux analyses et propositions qui en découlent, est que le modèle économique met en chiffres la réalité tangible des logiques politiques que l’on peut attribuer au mode de financement. Ses pays sources, ses modalités de répartition et de mise en œuvre, les choix d’attribution par les donateurs, sont porteurs de sens et d’intérêts géopolitiques de la part des financeurs.

L’effondrement des budgets de début 2025, via le retrait des États-Unis comme premier financeur de l’aide humanitaire mondiale, constitue l’une des composantes (minoritaire en volume) d’un dispositif plus large d’aide publique au développement (APD) également impacté par le retrait des États-Unis via la disparition de son agence de développement, l’US Aid (United States Agency for International Development).

La dynamique ayant présidé à l’émergence du concept d’APD obéit à des logiques historiques dont la connaissance est indispensable à la compréhension du modèle dominant de la solidarité internationale. Dominant au sens non d’une dictature imposée, mais de l’imprégnation par les logiques qui ont présidé à la construction de cette aire que constitue les pays occidentaux depuis 1945.

La structuration du multilatéralisme propre à l’action humanitaire vient de se fracturer. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, on a assisté à l’évolution d’un ordre international en mutation permanente, sans que cela ne débouche sur de significatives évolutions du modèle économique de la solidarité internationale. Les années 2020 ont donné lieu à des moments de rupture dont le séisme financier de début 2025 constitue le dernier symptôme en date, esquissant les contours d’une dépression aux multiples facettes.

C’est dans l’analyse des facteurs de causalité de la crise financière, avec les conséquences désastreuses de la situation actuelle pour les populations abandonnées à leur sort, que l’on peut dégager des pistes pour rebondir et relancer un système que l’on peut espérer améliorer.

Un système mieux protégé des enjeux de rivalités politiques qui structurent et pénalisent le mode de solidarité internationale qui prévalait jusqu’au désengagement de son mentor historique.

Il s’agit à la fois de résoudre l’équation financière, mais aussi d’imaginer et de mettre en place la gouvernance d’un modèle pérenne à inventer. Autrement dit, de rebattre les cartes des rivalités politiques et des rapports de force qui réémergent entre pays, pour réaffirmer une volonté partagée d’agir de concert, face aux urgences humanitaires majeures d’aujourd’hui et de demain.

C’est ainsi l’émergence d’une nouvelle forme du multilatéralisme, y compris des sociétés civiles, qui se pose. Un multilatéralisme qui devra tenir compte du large refus d’un schéma de solidarité internationale calqué sur les objectifs et modalités de l’entraide mutuelle mise en place, par une partie des vainqueurs, après la victoire sur le nazisme.

Il s’agit, chemin faisant, de prendre acte de l’évolution du concept de « frontières » dont s’affranchissent des phénomènes mondiaux tels que les dégradations environnementales ou l’émergence de nouvelles pathologies infectieuses. De réaffirmer, comme ciment du vivre-ensemble, l’impérative commune volonté de protéger de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « biens publics mondiaux », dont la paix. Dans cette nouvelle conception des relations internationales, la solidarité ne relève pas d’une compassion basée sur une asymétrie de moyens, mais sur la conscience d’un destin partagé de la communauté humaine.

The Conversation

Pierre Micheletti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.04.2026 à 16:43

Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone

Thierry Viale, Professeur associé en management, ESSCA School of Management
Yves Gendron, Professeur titulaire, Université Laval
Au Canada, les Wendats, peuple autochtone des Premières Nations du Québec, cherche à faire de l’estime de soi un levier d’émancipation.
Texte intégral (2440 mots)

Depuis des siècles, les communautés autochtones à travers le monde subissent marginalisation, spoliation de leurs terres, assimilation forcée et exclusion politique. Pourtant, au Canada, la nation Wendat transforme ces obstacles en force, faisant de l’estime de soi un levier d’émancipation.


Comment une communauté autochtone transforme-t-elle l’estime de soi en moteur d’émancipation ? À Wendake, en périphérie de la ville de Québec, les Wendats prouvent qu’il est possible de concilier réussite économique et résurgence culturelle. Malgré une histoire marquée par la colonisation et la perte de repères identitaires, les Wendats ont su développer des stratégies originales pour panser les plaies du passé, restaurer leur identité et renforcer leur autonomie.

Leur parcours illustre une lutte pacifique pour affirmer une identité forte qui contraste avec la fragilité endémique de bien des Premières Nations au Canada. Ce parcours montre comment, à partir de l’estime de soi, le développement économique peut devenir un levier pour restaurer la fierté collective et repenser les rapports entre culture ancestrale et modernité.

Contexte historique et enjeux identitaires

Les Wendats reçurent de la part des Français le surnom de « Hurons » vers 1609, au moment de la colonisation du Saint-Laurent par Samuel de Champlain. Ce nom fait référence à leur coiffure traditionnelle, censée rappeler la hure d’un sanglier. Le roman le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826), adapté par la suite à de multiples reprises au cinéma, a bien sûr contribué à leur renommée. Mais loin des histoires romancées, la réalité est plus tragique. Après avoir aidé les premiers colons français dans leurs luttes face aux Anglais, ils ont progressivement perdu leurs terres et leurs droits, notamment sous le régime britannique avec l’Indian Act de 1876, qui a imposé des restrictions sévères à la propriété et à la gouvernance autochtones.

Groupe de Wendats de Wendake à Spencer Wood, Québec, 1880. Jules-Ernest Livernois/Wikipedia

À cela s’ajoutent les politiques d’assimilation, qui ont tenté d’effacer les langues et les pratiques culturelles des peuples autochtones. Ces traumatismes ont fragilisé de nombreuses Premières Nations, entraînant honte de soi, chômage, suicides, dépendances et isolement. Mais la communauté Wendat s’illustre par une étonnante résilience. En dépit des vicissitudes, elle a préservé une forte estime de soi en s’appuyant sur des traditions transmises de génération en génération.

Une étude de terrain au cœur de Wendake

Notre étude intitulée « “Taking Wendake Beyond Wendake:” Economic Development and Legal Tenacity in the Wendat Community » repose sur une observation participante menée de 2012 à 2019 au sein de la communauté Wendat, qui rassemble environ 2 200 habitants sur le territoire de Wendake. Cette étude combine ethnographie, entretiens semi-directifs, analyse de données socio-démographiques et historiques. Les résultats montrent que les Wendats n’ont jamais renoncé à leurs marqueurs culturels en s’adaptant au capitalisme. Au contraire, leurs savoir-faire pluriséculaires en matière d’organisation politique et d’échanges économiques ont été réinvestis dans l’économie de marché contemporaine, elle-même transformée en un levier d’affirmation et de reconnaissance identitaire.

Cette stratégie peut être analysée à la lumière des trois sphères définies par la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth (1992) :

  • la reconnaissance affective nourrit l’estime de soi, la fierté culturelle et la transmission des savoirs traditionnels ;

  • la reconnaissance juridique résulte de la lutte pour la reconnaissance des traités, des droits territoriaux et, plus largement, de la reconnaissance politique des peuples autochtones ;

  • la reconnaissance sociale se traduit par la capacité à prendre part à l’activité économique d’une société donnée, notamment à travers une meilleure intégration au sein de la société québécoise environnante, y compris en créant des emplois profitant aux non-Autochtones.

L’économie comme « outil » de reconnaissance

À rebours de l’idée qui associe la réussite économique à une perte d’identité ou à une soumission culturelle, les Wendats démontrent qu’elle peut constituer un vecteur de résurgence culturelle. La communauté a ainsi choisi de soutenir des projets porteurs de sens, tels que la création de l’hôtel-musée des Premières Nations, consacré à la préservation et à la valorisation des civilisations autochtones, plutôt que la construction d’un casino pourtant plus lucratif.

Le musée des Premières Nations à Wendake. T. Viale, Fourni par l'auteur

Avec une remarquable subtilité, les Wendats ont également fait preuve d’innovation en 1992 en fondant la Société de crédit autochtone (SOCCA), un dispositif bancaire alors unique au Canada. Cette initiative leur a permis de contourner les contraintes juridiques et financières résultant de l’Indian Act de 1876. Ces choix témoignent de la volonté des Wendats de libérer leurs forces économiques pour s’affranchir de la dépendance des financements du gouvernement fédéral sans sacrifier la dimension culturelle.

Agence de la banque royale canadienne à Wendake. T. Viale, Fourni par l'auteur

Résilience et affirmation culturelle

La réussite des Wendats ne doit rien au hasard. Elle repose avant tout sur l’estime de soi, nourrie par des valeurs et des pratiques profondément enracinées dans leur histoire.

Chez eux, un travail collectif important est mené pour reconnaître et partager ces sources de fierté, là où d’autres communautés peuvent encore percevoir leur singularité culturelle comme un anachronisme voire un stigmate. Ainsi, le programme d’apprentissage de la langue Wendat, conçu pour en éviter la disparition, illustre cette volonté de revitalisation culturelle.

Par ailleurs, le Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre huron-wendat (CDFM) a pour mandat explicite de « veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de la culture ainsi qu’à l’affirmation identitaire ». Les ateliers de savoir‑faire enseignent des techniques traditionnelles comme la fabrication de paniers de frêne, la broderie au poil d’orignal ou la fabrication de mocassins, ce qui actualise des pratiques anciennes. Loin de toute soumission aux diktats de l’histoire, cette dynamique représente une lutte pacifique pour la reconnaissance.

Leur approche invite à dépasser la vision manichéenne qui réduit souvent les peuples autochtones à deux positions antagoniques : d’un côté, une réconciliation parfois teintée de rapports néocoloniaux ; de l’autre, une rupture totale avec l’État au nom de l’autodétermination. Les Wendats esquissent en quelque sorte une voie intermédiaire : une émancipation à la fois discrète et déterminée, fondée sur l’art d’allier tradition et modernité au service de la résurgence culturelle et de la souveraineté pas à pas reconquise.

L’enjeu de la reconnaissance

Ce cas met en lumière un enjeu fondamental : le droit des peuples autochtones à reprendre la maîtrise de leur destin. Depuis l’Europe, on perçoit souvent « les Amériques » comme de « jeunes nations », une vision qui suppose que leur histoire commence avec l’arrivée des colons. Or, les recherches archéologiques et génétiques révèlent une présence humaine bien plus ancienne – entre 15 000 et 20 000 ans – précédant largement les vagues de peuplement venues d’Europe. On comprend alors le profond désarroi ressenti par les Premières Nations lorsqu’on réalise que, sur leur propre terre, elles ne sont plus tout à fait chez elles.

Alors que les discussions autour de la réconciliation entre les descendants des colons et les peuples autochtones s’intensifient au Canada, le cas particulier de la communauté Wendat offre des perspectives. Il démontre qu’il est possible d’allier développement et enracinement culturel au service de l’émancipation – une démarche qui consiste, en définitive, à reprendre la maîtrise de son destin, de son mode de vie, de son territoire et de sa culture.

Ce modèle pourrait inspirer d’autres communautés autochtones au Canada, voire au-delà, notamment celles que l’histoire a laissées dans une profonde souffrance. Toute nation autochtone porte en elle des marqueurs culturels parfois refoulés et enfouis. Il s’agit dès lors de remonter le fil de l’histoire longue – celle d’avant le « premier contact » avec les colons – et d’en exhumer les sources de fierté au service de leur résurgence culturelle. Il existe d’ailleurs, à Wendake même, une instance de représentation de Premières Nations du Québec qui pourrait promouvoir cette approche : l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

13.04.2026 à 16:43

La révolution soudanaise sept ans après : mise à mal, mais non vaincue

Robert Kluijver, Visiting researcher at Leiden University’s Institute of Political Science, Leiden University
Retour sur la longue histoire de la résistance civile au Soudan et sur la manière dont les réseaux communautaires et les mouvements de jeunesse jettent les bases d’un retour à l’ordre pacifique dans un pays marqué par une profonde fragmentation politique.
Texte intégral (2638 mots)

Sept ans après le renversement du régime d’Omar el-Béchir, le Soudan traverse l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années. Alors que le pays est déchiré entre deux factions – les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) –, les comités de résistance, à l’origine de la chute d’el-Béchir en 2019, tentent de maintenir une vie civile.


En 2019, un soulèvement populaire au Soudan a mis fin à trente ans de dictature militaire islamiste sous Omar el-Béchir. Les manifestants ont renversé le régime et imposé un retour au pouvoir civil. Alors qu’un accord politique était négocié à l’échelle nationale, les communautés locales tentaient de s’administrer elles-mêmes. Mais les forces armées ont repris le pouvoir, avant de plonger le pays dans la guerre, provoquant l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’élan révolutionnaire ? Et quelles sont les perspectives d’un retour au pouvoir civil ?

Malgré la poursuite des combats dans le pays, les civils soudanais rentrent aujourd’hui chez eux, fuyant les conditions désastreuses des camps de déplacés ou refoulés par les pays voisins, qui leur sont hostiles. En Égypte, par exemple, les autorités expulsent les réfugiés soudanais, qu’ils soient en règle ou non.

Randa Hamid, entrepreneuse et militante pour l’émancipation des femmes, décrit ce que vivent ces rapatriés au quotidien : arrivés à Port-Soudan – seul aéroport international encore en activité dans le pays –, ils prennent la route jusqu’à Khartoum – ville désormais déserte et réduite à un champ de ruines –, puis découvrent leur domicile et leur lieu de travail pillés, et se retrouvent face à des responsables locaux bien plus intéressés par leur enrichissement personnel que par la reconstruction de la ville. Malgré ce sombre tableau, la situation est désormais plus sûre qu’elle ne l’a été ces dernières années.

Depuis que les Forces armées soudanaises (FAS) ont reconquis Khartoum en mars 2025, une certaine stabilité s’est installée dans des régions du pays. Les FAS contrôlent désormais le centre, le nord et l’est du pays. Les Forces de soutien rapide (FSR) tiennent l’ouest. Le Sud reste disputé.

Sur le plan politique, le principal allié des FAS sont les Frères musulmans, dont les réseaux fournissent à l’armée des forces combattantes et un réseau administratif. Les postes civils sont confiés à des figures de l’ancien régime. L’oligarchie corrompue, à l’origine même de la révolution, reprend ainsi le pouvoir sans rencontrer de résistance.

En décembre dernier, les célébrations de l’anniversaire du soulèvement ont été suivies de l’arrestation de leurs organisateurs — tandis que les militants pro-démocratie sont par ailleurs activement traqués par les Forces armées soudanaises.

Les perspectives de paix restent sombres. Les FAS visent une victoire militaire totale sur les FSR plutôt qu’un accord négocié, ce qui laisse présager de nombreux mois, voire des années, de conflit. Si un accord venait malgré tout à être conclu, il déboucherait probablement sur une partition du Soudan. Mais compte tenu de la nature fragmentée des deux factions et des combats qui se poursuivent dans des régions comme le Kordofan du Sud et le Nil bleu, même ce scénario demeure incertain.

De la résistance à l’intervention d’urgence

Les comités de résistance (CR) qui ont mené la révolution étaient à l’origine des groupes de solidarité de quartier, constitués au fil des années précédentes.

Les politiques néolibérales imposées par le FMI sous le régime d’Omar el-Béchir avaient conduit l’État à se désengager de ses fonctions sociales, obligeant les communautés à s’organiser entre elles. Aux côtés des syndicats et des organisations professionnelles, les comités de résistance ont organisé des sit-in de masse qui ont finalement renversé le régime.

Les comités de résistance ont cependant refusé d’intégrer la coalition civilo-militaire de transition — les Forces de la liberté et du changement – qui a brièvement gouverné sous la direction de l’ancien fonctionnaire de l’ONU Abdullah Hamdok. Leurs craintes d’être cooptés se sont avérées fondées lorsque l’armée a perpétré un coup d’État en octobre 2021.

Au contraire, les comités ont conservé leur fonctionnement horizontal et participatif, rédigé une charte nationale et sont devenus des pépinières de créativité culturelle, d’entrepreneuriat chez les jeunes et de vie publique. Rétrospectivement, la révolution soudanaise apparaît comme l’un des premiers exemples de la mobilisation de la génération Z que l’on observe aujourd’hui à l’échelle mondiale. Elle s’est distinguée par la pleine participation des femmes et l’absence d’un racisme historiquement ancré dans la vie publique soudanaise.

En avril 2023, lorsque les combats ont éclaté entre les FAS et les FSR à Khartoum, les comités de résistance sont devenus la cible des deux factions. Leurs membres ont fui à l’étranger dès que possible, afin de poursuivre leur action en faveur des civils. Ceux qui sont restés se sont consacrés à la mise en œuvre de « salles d’intervention d’urgence » (ERR) – des espaces virtuels, généralement des groupes de messagerie, permettant aux communautés de partager des informations, leurs besoins et leurs ressources.

Jasour Abu Algasim, engagé dans le mouvement révolutionnaire depuis ses débuts, a participé à la création d’une ERR à Khartoum. Il note que l’effondrement de l’État a paradoxalement offert aux comités de résistance un rôle public central : avec la guerre, leur mission est passée de la construction de la société à la lutte pour la survie.

Mohamed Younis, directeur au Soudan du Center for Civilians in Conflict, souligne que des initiatives de solidarité dépourvues de tout agenda politique – les cuisines collectives, les brigades de bénévoles réparant les infrastructures, les évacuations communautaires – ont émergé dans presque toutes les zones touchées par le conflit.

Alors que les agences internationales étaient confrontées à des obstacles sécuritaires et logistiques, ces groupes de solidarité locaux sont devenus le principal filet de survie collectif. L’attention internationale s’est toutefois concentrée sur les ERR, qui ont été nominées à deux reprises pour le prix Nobel de la paix.

Le dilemme de l’aide

Frustrés par la difficulté à joindre les plus démunis, les donateurs ont commencé à exiger que les ONG acheminent les fonds directement par l’intermédiaire des ERR, les considérant comme les forces les plus authentiquement démocratiques sur le terrain. Si la logique est séduisante, Younis en identifie les effets pervers.

Les exigences de redevabilité des donateurs – documentation des bénéficiaires, données biographiques, capacités administratives spécifiques – mobilisent les ressources mêmes dont les ERR ont besoin. Ces dossiers exposent par ailleurs les bénévoles et les communautés à un certain risque s’ils tombent entre des mains ennemies. Le rôle de l’ERR passe ainsi d’acteur communautaire autonome à prestataire de services pour les donateurs étrangers, généralement via des chaînes d’ONG internationales et locales qui ajoutent chacune leurs propres exigences et mobilisent une part du budget.

Il ne reste alors aucune place pour une contribution stratégique locale. Les communautés sont reléguées au statut de « bénéficiaires » de programmes conçus ailleurs. Les mécanismes de contrôle verticaux imposés par les bailleurs de fonds et les ONG partenaires faussent le processus décisionnel horizontal qui caractérise les instances autonomes. La responsabilité interne envers les bénévoles et les membres de la communauté est remplacée par une responsabilité externe envers les bailleurs de fonds. Enfin, cette chaîne de commandement fait que les centres de coordination sont perçus – par les factions combattantes et, potentiellement, par les populations locales – comme des instruments au service d’agendas politiques étrangers.

Il en résulte, note Younis, une taxonomie perverse des « bonnes » et « mauvaises » ERR, qui se distinguent les unes des autres non pas par la qualité de leur service aux communautés, mais par leur conformité aux critères des bailleurs. Pendant ce temps, le vaste paysage des activités de solidarité locales en dehors du label ERR reste méconnu. La « décolonisation de l’aide » est ainsi devenue une priorité pour la société civile soudanaise. Pourtant, la tendance à un contrôle croissant des bailleurs de fonds sur des flux d’aide en baisse risque de s’intensifier plutôt que de s’atténuer.

Facteurs externes

Tout comme les printemps arabes, huit ans plus tôt, la révolution soudanaise a alarmé les régimes autocratiques de la région. Contenir la contagion démocratique reste une priorité pour l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres puissances régionales plus éloignées. Ces derniers soutiennent également le régime autoritaire afin de faciliter le contrôle des richesses minérales du Soudan – en particulier l’or – et ses riches terres agricoles.

Le soutien occidental à la démocratisation s’est quant à lui affaibli. Les organismes multilatéraux tels que l’Union africaine, l’ONU et l’UE, incapables d’entrer en contact avec les forces civiles à l’intérieur du Soudan, s’appuient sur des politiciens en exil et des dirigeants de la société civile. La coalition actuelle des forces civiles en exil, Sumoud (« fermeté »), succède à son prédécesseur Tagadum, qui s’est divisé autour de la question d’un gouvernement en exil.

Sarra Majdoub, membre du Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, a été témoin de plusieurs initiatives de paix civiles successives. Elle note que les dirigeants en exil peinent à renouer avec les civils à l’intérieur du pays : les autorités leur sont hostiles, les communications défaillantes et les populations souvent dispersées.

Les communautés de la diaspora, en revanche, se mobilisent facilement en ligne et finissent par incarner l’ensemble de la « société civile soudanaise ». Mais dans quelle mesure sont-elles représentatives, et peuvent-elles réellement influencer les événements sur le terrain ?

Gouvernance civile contre gouvernance verticale

L’avenir du Soudan sera déterminé par l’affrontement entre deux forces colossales. D’un côté, le bloc militaro-foncier – soutenu par les puissances régionales – qui détient le monopole de la violence et dirige le pays sans interruption (ou presque) depuis l’indépendance en 1956. De l’autre, une population majoritairement jeune qui a entrevu – le temps d’une révolution – à la possibilité d’un autre Soudan.

Hadia Hasaballah, professeure d’université à Omdurman qui a participé à la première vague du soulèvement, dirige aujourd’hui la section féminine de Sumoud. Plutôt que de s’appuyer sur les formations politiques existantes, elle appelle à la reconnaissance du mouvement de masse mené par la jeunesse au Soudan, qui incarne les valeurs de la révolution : liberté, paix et justice. Elle est convaincue que le retour à un régime islamiste – qui se manifeste sous les FAS avec notamment la récente condamnation à mort de deux femmes par lapidation en février 2026 – n’est plus acceptable pour les femmes, les jeunes et les minorités soudanaises. Ayant goûté aux libertés de la période révolutionnaire, ils ne les abandonneront pas sans résistance.

La crise soudanaise reflète une tension plus large dans la politique démocratique entre les modèles représentatifs et participatifs. Les comités de résistance et les cellules d’urgence incarnent une politique participative émergente qui est activement réprimée par des acteurs ayant intérêt à un contrôle vertical.

Pourtant, les militants et analystes soudanais, sur lesquels s’appuie cet article s’accordent sur un point : le mouvement de fond qui unit les jeunes de tous horizons autour de la liberté, de la paix et de la justice constitue un socle remarquable et durable pour un véritable régime civil. La façon dont ils parviendront à arracher le pouvoir à l’armée reste, pour l’heure, difficile à imaginer – mais ils y parviendront, tôt ou tard.

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Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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