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10.09.2026 à 16:58

Élections législatives en Suède : un vote sur la normalisation de l’extrême droite ?

Marius Perrin, Doctorant en politique comparée, Sciences Po
Saga Oskarson Kindstrand, Doctorante en politique comparée, Sciences Po
L’extrême droite soutient le gouvernement en place depuis quatre ans, qui a mis en œuvre une bonne partie de son programme. Le scrutin du 13 septembre dira si la population suédoise soutient ce cap.
Texte intégral (2401 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis 2022, les Démocrates de Suède (SD, classés à l’extrême droite) soutiennent le gouvernement de droite en place, exerçant une influence majeure sur la politique migratoire, pénale et climatique du gouvernement de coalition.

  • Le virage à droite n’a toutefois pas produit de dynamique électorale durable : les partis de la coalition actuelle sont devancés dans les sondages par ceux de la gauche et du centre.

  • Les élections du 13 septembre pourraient donc ouvrir une période d’incertitude politique, l’opposition étant elle-même profondément divisée.


Le 13 septembre, les Suédois éliront leur Parlement, le Riksdag, ainsi que leurs conseils municipaux et régionaux. Il y a quatre ans, les élections de 2022 avaient semblé marquer un tournant décisif vers la droite de la vie politique du pays. Le long isolement du principal parti d’extrême droite, les Démocrates de Suède, avait alors pris fin à la faveur d’une coopération sans précédent avec la droite traditionnelle : sans participer directement au gouvernement, les SD le soutenaient au sein d’une coalition formalisée.

Au cours des quatre années écoulées, la coalition est restée remarquablement stable et a mis en œuvre une grande partie de son programme. Les élections de 2026 permettront de déterminer si le virage à droite de ces quatre dernières années représente un réalignement politique durable ou si, malgré son impact sur les politiques publiques, il n’a pas permis de gagner un soutien durable des électeurs.

De l’isolement politique à la cheville ouvrière de la droite

Fondés en 1988 au cœur de l’extrême droite suédoise, les Démocrates de Suède (SD) ont longtemps occupé une position marginale, exclus par un cordon sanitaire de toute collaboration politique. Cette trajectoire s’est infléchie avec l’arrivée à leur tête de Jimmie Åkesson en 2005 et le lancement d’une stratégie de normalisation.

Les SD ont franchi le seuil des 4 % nécessaires pour entrer au Parlement en 2010 et ont par la suite progressé à chaque élection nationale, jusqu’en 2022 quand ils sont devenus le deuxième parti de Suède avec 20,5 % des suffrages (derrière le parti social-démocrate, 30,3 %), devançant de peu Les Modérés (Moderata samlingspartiet ou Moderaterna – libéral-conservateur, 19,1 %).

Le système électoral proportionnel rendant les majorités parlementaires dépendantes d’alliances inter-partisanes, la montée des SD a profondément déstabilisé l’équilibre entre les traditionnels blocs de gauche et de droite. L’absence de majorité stable pour chacun des blocs a conduit à la formation d’accords inter-blocs complexes imposant de lourdes concessions, comme l’accord de janvier 2019 (januariavtalet), particulièrement délicat pour le gouvernement social-démocrate au pouvoir de 2014 à 2022 en raison notamment des clauses sur la libéralisation du marché locatif imposées par ses partenaires libéraux.

En 2022, maintenir l’isolement des SD était ainsi devenu de plus en plus difficile pour une droite qui ne pouvait plus envisager de revenir au pouvoir sans leur soutien. À la suite des élections, le Modéré Ulf Kristersson a formé un gouvernement comprenant Modérés, Chrétiens-Démocrates (KD, 5,3 %) et Libéraux (L, 4,6 %), et s’appuyant sur les SD. Cette coalition a été formalisée à travers l’accord programmatique dit de Tidö (Tidöavtalet). Tout en restant en dehors du gouvernement, les SD ont acquis une influence considérable sur son programme et un accès direct à la chancellerie.

Résultats des élections législatives en Suède de 2002 à 2022. Fourni par l'auteur

Le gouvernement de Tidö : une rupture majeure dans l’histoire politique suédoise

La caractéristique la plus frappante de l’expérience Tidö est peut-être sa stabilité. Malgré une majorité parlementaire extrêmement faible de seulement trois mandats en comptant ceux des SD (sur 349 sièges au total) et le regroupement de partis aux profondes divergences idéologiques, la coalition a survécu à l’intégralité de la mandature, ce qui a permis au gouvernement de mettre en œuvre une grande partie de son programme. En 2025, ce dernier a ainsi indiqué que les ministères préparaient davantage de propositions législatives pour examen que durant toute autre année depuis 2000.

L’immigration et la justice pénale ont occupé une place centrale dans cette activité législative, ce que de nombreuses voix du monde juridique et universitaire ont dénoncé comme une rupture (par exemple, dans Aftonbladet ou dans Dagens Nyheter). Face à l’inquiétude croissante suscitée par le crime organisé, le gouvernement a renforcé les pouvoirs de la police et durci les sanctions pénales, tout en restreignant considérablement l’immigration et les conditions d’obtention de permis de séjour.

On peut citer comme exemples de telles mesures la prime de « remigration » (återvandringsbidrag) incitant les personnes migrantes résidant légalement sur le territoire à quitter le pays en échange d’une compensation financière, ou encore l’abaissement de la majorité pénale à 14 ans.

Le gouvernement a également largement abandonné les ambitions climatiques du pays, ce qui a conduit à une hausse des émissions de gaz à effet de serre en 2024. Ces réformes reflètent certes l’influence grandissante des SD, mais aussi un glissement plus large, au sein de la droite suédoise, vers des positions autrefois associées principalement à l’extrême droite.

Cependant, ce changement de cap ne se limite pas aux partis de Tidö. Les sociaux-démocrates (Sveriges Socialdemokratiska Arbetareparti ou SAP), dirigés par Magdalena Andersson, ont largement soutenu l’approche du gouvernement en matière d’immigration et de justice pénale, votant en faveur de 65 % de ses propositions sur l’immigration. Cette position nettement plus stricte se reflète dans le programme du parti social-démocrate, refondé en 2025 et notamment inspiré du voisin danois, connu pour sa radicalité en matière de politique migratoire. Ces quatre dernières années ont donc révélé le consensus grandissant entre les trois principaux partis suédois autour de ces questions.

Un virage à droite impopulaire ?

Pourtant, ni la mise en œuvre d’une grande partie du programme, ni ce consensus politique émergent ne semblent trouver d’écho auprès des citoyens, les partis de Tidö se retrouvant devancés par l’opposition dans pratiquement tous les sondages depuis 2023.

Les Libéraux, dont les sièges au Parlement sont essentiels à la coalition actuelle, ont constamment enregistré des intentions de vote inférieures au seuil des 4 % et pourraient donc perdre leur représentation parlementaire pour la première fois depuis leur fondation en 1934. Les Modérés et les Démocrates de Suède enregistrent aussi des intentions de vote légèrement inférieures aux résultats de 2022.

La faiblesse des partis de l’alliance interroge sur le virage à droite amorcé en 2022. Est-il allé plus loin que ce que les électeurs suédois étaient prêts à accepter ? Kristersson s’est désormais engagé, en cas de victoire, à former un gouvernement qui, pour la première fois, inclura les SD. Pourtant, près d’un électeur sur cinq du Parti modéré reste opposé à l’entrée des SD au gouvernement.

Des résistances similaires semblent émerger face à la politique migratoire actuelle. Cela s’est manifesté lors de la controverse sur les « expulsions d’adolescents » (tonårsutvisningar), concernant des jeunes ayant grandi en Suède et menacés d’expulsion à leur majorité. Une vaste campagne d’opposition a suscité une attention considérable et a fini par amener le gouvernement – ainsi que les sociaux-démocrates, qui avaient initialement soutenu cette politique – à faire marche arrière.

La politique étrangère est en revanche pratiquement absente de cette campagne, alors que les trois plus grands partis se sont rangés derrière la proposition d’adhésion du pays à l’Otan lancée, dans un revirement historique, par les sociaux-démocrates en 2022.

Remporter l’élection pourrait s’avérer plus facile que de gouverner

Une défaite de la coalition ne déboucherait pas nécessairement sur une alternative gouvernementale claire.

Les quatre partis d’opposition, allant du centre à la gauche, sont restés unis dans leur rejet des SD sans pour autant s’accorder sur un programme ou un gouvernement commun. Le Parti du centre, l’un des plus libéraux en matière de politique économique, refuse de soutenir un gouvernement incluant le Parti de gauche (Vänsterpartiet), héritier du parti communiste, tandis que ce dernier a affirmé qu’il n’accepterait plus de soutenir un gouvernement sans y participer lui-même. En outre, le parti a été confronté à une série de polémiques impliquant des candidats accusés d’antisémitisme ou de soutien au terrorisme, entraînant l’exclusion de plusieurs d’entre eux.

Ces controverses récentes ont permis à la droite de présenter une potentielle coalition que dirigerait Magdalena Andersson comme radicale et instable. Le recul des sociaux-démocrates dans les sondages ces derniers jours semble confirmer les difficultés de la gauche – même si l’on observe des divisions de plus en plus flagrantes ces dernières semaines au sein de la droite elle-même.

Une symétrie frappante s’est ainsi installée dans la campagne. Le SAP et ses alliés qualifient la coalition sortante de « gouvernement SD », en insistant sur l’influence de l’extrême droite, tandis que les partis de Tidö cherchent, à l’inverse, à axer le scrutin sur l’influence que le Parti de gauche exercerait sur un éventuel gouvernement Andersson.

Il pourrait donc être très difficile de former un gouvernement cohérent après le 13 septembre, alors que la gauche n’a plus obtenu de majorité en Suède depuis 2006.

Parallèlement, le système traditionnel fondé sur deux blocs se fragmente aussi au niveau local. Depuis 2022, près de la moitié des 290 communes suédoises sont dirigées par des coalitions dépassant les clivages traditionnels, parfois dans le but d’écarter les SD. Toutefois, la politique locale est aussi devenue un terrain de normalisation pour le parti : les SD ont intégré des coalitions dans 39 communes à la suite du scrutin de 2022.

Les élections du 13 septembre ne détermineront donc pas seulement qui gouvernera la Suède ; elles permettront également de mesurer l’ampleur de la transformation du paysage politique national et d’évaluer la pérennité de cette mutation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

09.09.2026 à 16:12

L’interdiction de quitter le territoire : le nouvel outil de la Chine dans la compétition internationale ?

Yohan Briant, Chargé d'enseignement à l'Institut catholique de Paris (ICP), directeur général de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (Iega), Institut catholique de Paris (ICP)
La Chine durcit le contrôle des sorties du territoire pour protéger ses intérêts diplomatiques et technologiques, mais aussi pour renforcer l’emprise intérieure du PCC.
Texte intégral (1871 mots)

L’ESSENTIEL

  • La République populaire renforce son contrôle des sorties du territoire, aussi bien pour ses citoyens que pour certains étrangers, notamment issus de la diaspora chinoise.

  • Ces restrictions visent à limiter les risques de fuite de compétences dans les secteurs stratégiques.

  • Pékin cherche ainsi à préserver ses capacités de contrôle dans une économie mondialisée, où la circulation des personnes et des savoirs constitue à la fois une source de puissance et une vulnérabilité.


Le 31 juillet 2026, le Conseil d’État de la République populaire de Chine a introduit de nouvelles dispositions légales définissant les circonstances dans lesquels des citoyens du pays, mais aussi des étrangers, peuvent se voir interdire d’entrer sur le territoire national ou de le quitter. Le texte entrera en vigueur le 15 septembre prochain.

Ce type de mesure peut sembler anachronique tant la Chine de Xi Jinping tire profit de son intégration à l’espace mondialisé ; mais si le régime n’a aucun intérêt à amorcer un repli économique, le contrôle des flux aux frontières représente également un intérêt de premier ordre. Dans un contexte de compétition internationale marqué par la course aux technologies critiques, la possibilité d’interdire à certaines personnes — spécialistes détenteurs de connaissances de pointe, représentants de la diaspora, éventuellement étrangers susceptibles d’être libérés en échange de certaines contreparties… — de quitter le territoire national constitue un puissant levier d’action pour Pékin.

Un levier de pression diplomatique

Les nouvelles dispositions prévoient un renforcement du contrôle de la RPC sur les déplacements aux frontières des populations chinoise et étrangères à travers la dissuasion, la vérification et l’interdiction formelle — trois niveaux de contrainte dont les fondements légaux sont largement soumis à l’interprétation des autorités, lesquelles vont donc disposer, en la matière, d’une marge de manœuvre étendue.

L’article 2 des nouvelles régulations prévoit que les services de l’immigration peuvent désormais signifier aux citoyens chinois en partance pour des destinations considérées comme « à risques » d’être vigilants, voire de les dissuader de quitter le pays. En l’absence de critères transparents, la qualification devient vite politique. Le site du ministère chinois des affaires étrangères comporte deux niveaux d’alertes aux voyageurs : « vigilance normale » (注意安全) et « prudence, voyage déconseillé pour le moment » (谨慎、暂勿前往).

Cette dernière catégorie inclut des pays comme l’Afghanistan, l’Iran et, plus surprenant, les Palaos. La notice concernant le petit archipel micronésien fait état d’une « dégradation de l’environnement sécuritaire et d’un environnement aquatique complexe ». Il est cependant difficile de ne pas voir de lien avec les tensions diplomatiques qui opposent la Chine et les Palaos, lesquelles appellent les États insulaires du Pacifique à former un « front uni » contre Pékin.

Les Palaos sont également l’un des douze derniers États à reconnaître Taïwan. L’économie de l’archipel dépend largement du tourisme, un secteur d’activité où s’exprime la rivalité entre Pékin et Taipei.

Le rôle des individus dans la rivalité technologique sino-américaine

Limiter les déplacements des individus peut s’avérer plus simple, et plus efficace, que de bloquer les savoirs ou les technologies. La Chine a clairement exprimé son objectif de devenir la première puissance technologique au monde. Au-delà des secteurs stratégiques tels que l’IA ou les technologies de défense, l’assise chinoise dans le domaine des véhicules électriques, des télécommunications et des énergies renouvelables, lui permet de s’imposer comme partenaire indispensable, tant auprès des États du Sud dit « global » que des Européens.

Cette montée en gamme technologique, déjà bien visible, expose la Chine à de nouvelles vulnérabilités. Face au risque de fuite des cerveaux, le régime cherche à limiter les voyages vers les pays rivaux, jusqu’à interdire à certains profils de quitter le territoire.

Les tensions apparues autour de Manus, l’agent IA développé par l’entreprise Butterfly Effect, sont représentatives des angoisses de Pékin. Fondée en 2022 en Chine, Butterfly Effect s’était relocalisée à Singapour afin d’avoir plus facilement accès aux marchés internationaux. Cette approche a été vivement critiquée en Chine, où le caractère stratégique de l’IA a pleinement été intégré. En décembre 2025, Manus est en passe d’être racheté par Meta pour plus de deux milliards de dollars. Le ministère chinois du commerce se saisit de l’affaire et une interdiction de quitter le territoire est prononcée à l’encontre de deux des fondateurs de l’entreprise, alors présents en Chine. La transaction est bloquée le 27 avril 2026, mais l’interdiction ne sera levée qu’à partir du mois d’août.

Manus n’a pas de valeur stratégique intrinsèque, mais c’est un succès commercial et une vitrine pour l’entrepreneuriat chinois. La trajectoire de Manus aurait pu apparaître comme le modèle à suivre pour toute une génération d’entrepreneurs chinois, jusqu’à poser de réelles difficultés en matière de transferts de technologie.

Dans un article publié sur Wechat, l’économiste Cui Fan, proche du ministère du commerce, fait le lien entre cette affaire et les difficultés structurelles de l’économie chinoise. Confrontées à une demande intérieure trop faible par rapport à l’offre, les entreprises chinoises doivent se tourner vers les marchés internationaux. Face à l’importance stratégique des enjeux technologiques dans la compétition internationale, indissociable de la compétition économique dans le secteur de la haute technologie, la Chine cherche néanmoins à garder une forme de contrôle sur ses compagnies.

Dans un tel contexte, la longue interdiction de quitter le territoire s’apparente à un avertissement adressé aux acteurs chinois du secteur. Le procédé est similaire à l’affaire de la disparition pendant trois mois, d’octobre 2020 à janvier 2021, du milliardaire Jack Ma, fondateur d’AliBaba, à cela près que, dans le cas de Manus, la contrainte exercée repose sur un risque sécuritaire potentiel pour le pays — un détail significatif qui marque la différence entre l’avertissement et la mise au pas, mais qui illustre surtout les ambivalences du régime vis-à-vis d’un secteur stratégique qu’il ne maîtrise pas autant qu’il le souhaite.

Récits stratégiques et compétition internationale

Dans la rivalité systémique qui oppose Pékin à Washington, la Chine cherche à apparaître comme une alternative crédible à un Occident présenté comme décadent. L’idée selon laquelle « l’Orient s’élève et l’Occident décline » (东升西降) est désormais largement diffusée par le monde académique et les médias chinois. Outre un recul en matière d’économie et d’innovation, l’une des causes de ce déclin occidental serait l’instabilité politique, largement causée par la multiplication des crises culturelles, sociétales et identitaires. La RPC, dès lors, souhaite particulièrement affirmer son unité, d’où sa politique vis-à-vis de Taïwan et la répression qu’elle met en œuvre au Tibet, à Hongkong ou encore au Xinjiang. Toute interprétation divergente de ce qu’est la nation chinoise et, par extension, du rôle, inscrit dans la Constitution, que doit jouer le PCC vis-à-vis de cette nation, apparaît comme une menace.

Le PCC défend l’idée d’une nation chinoise incarnée par l’idée de sinité, qui recoupe à la fois des critères ethniques, l’adhésion à un récit historique, à un ensemble de valeurs et de représentations partagées, au-delà de critères administratifs tels que la citoyenneté. D’après le régime, la diversité inhérente à la diaspora chinoise pourrait être exploitée consciemment par des rivaux, ou indirectement servir à illustrer les limites effectives du contrôle que le PCC peut exercer. D’où des pressions exercées à l’encontre de la diaspora chinoise, y compris à travers l’interdiction de quitter le territoire. Ainsi, en 2025, Mao Chenyue, une banquière d’origine chinoise naturalisée aux États-Unis, a été empêchée de quitter le territoire chinois pendant plusieurs mois, prétendument en raison de son implication dans une affaire criminelle dont les détails demeurent inconnus. L’autorisation de quitter le territoire est intervenue en marge de la finalisation d’un accord sino-américain au sujet de TikTok.

La place de la Chine parmi les flux mondiaux est incontestablement son principal levier de puissance ; en même temps, elle contribue directement à affaiblir le contrôle que le PCC exerce sur la société.

Les mesures de contrôle telles que l’interdiction de quitter le territoire doivent donc être perçues dans ce contexte.

The Conversation

Yohan Briant est directeur général de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (Iega)

09.09.2026 à 12:46

Vingt-cinq ans après le 11-Septembre : l’unité des États-Unis à l’épreuve des fractures

Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po
Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, la préparation de la commémoration aux États-Unis révèle les fractures persistantes autour de l’islam, de l’identité et de la mémoire nationales.
Texte intégral (3721 mots)

L’ESSENTIEL

  • Vingt-cinq ans après les attentats du 11-Septembre, l’organisation des cérémonies de commémoration est marquée par plusieurs controverses.

  • L’absence à New York du président des États-Unis et la contestation de la présence du maire Zohran Mamdani, en raison de son appartenance religieuse, cristallisent les tensions.

  • Ce qui devrait, dans l’absolu, être un jour de recueillement et d’unité donne donc lieu, une fois de plus, à des polémiques révélatrices des profondes divisions du pays.


Les cérémonies commémoratives visent à réaffirmer des valeurs communes et à mettre en scène l’unité nationale. Pour le 25e anniversaire des attentats du 11-Septembre, les quatre anciens présidents encore en vie, trois démocrates (Bill Clinton, Barack Obama et Joe Biden) et un républicain (George W. Bush), sont annoncés à New York au côté de Zohran Mamdani, le maire de la ville élu en novembre 2025.

Donald Trump, lui, participera à la commémoration qui se tiendra au même instant au Pentagone, à Washington.

Cette absence annoncée de Trump, new-yorkais de naissance, et la contestation de la présence de Mamdani, musulman accusé par certains de ne pas condamner avec suffisamment de fermeté l’islamisme radical, suscitent déjà la polémique. Le rituel d’unité semble surtout devoir révéler les fractures du pays.

Le récit d’une Amérique unie

Les attentats du 11-Septembre, diffusés en direct dans le monde entier, ont provoqué un profond traumatisme aux États-Unis. Face à la sidération et au sentiment d’impuissance, un récit politique s’est rapidement construit pour donner du sens à l’événement.

Le jour même, George W. Bush déclare que « la liberté elle-même » a été attaquée. Des élus républicains et démocrates entonnent ensemble « God Bless America » sur les marches du Capitole. Trois jours plus tard, un service à la cathédrale nationale réunit des responsables chrétiens, juifs et musulmans. Les pompiers new-yorkais et les passagers du vol 93 sont érigés en héros.

Le 14 septembre 2001, George W. Bush s’adresse aux sauveteurs à Ground Zero, sur les décombres du World Trade Center. À un pompier ayant crié qu’il l’entendait mal, il a répondu : « Je vous entends. Le reste du monde vous entend. Et ceux qui ont fait tomber ces bâtiments nous entendront bientôt. », annonçant la « guerre contre la terreur » qui allait débuter peu après. georgewbushlibrary.gov

Un grand récit national se met en place : celui d’une Amérique innocente, blessée mais unie pour défendre la liberté, portée par ses héros et appelée à se relever au nom d’une mission presque divine.

Cette narration patriotique se veut unanime. Mais elle a réduit l’espace disponible pour l’analyse géopolitique, la critique des failles sécuritaires et le débat sur les réponses militaires. Elle a aussi occulté l’expérience des musulmans américains (environ 1 % de la population adulte du pays), inclus dans le « nous » national tout en restant soumis au soupçon. Un soupçon encore plus radical s'installe envers l'État dès 2002. Une partie du pays pense que le gouvernement a favorisé ou sciemment laissé faire les attentats. En 2023, un citoyen des États-Unis sur cinq adhère encore à cette théorie du complot.

L’inclusion à l’épreuve du soupçon

Dès le 17 septembre, George W. Bush exprime sa volonté de dissocier l’islam du terrorisme. À l’Islamic Center de Washington, il affirme que « l’islam, c’est la paix » et que « le visage de la terreur ne reflète pas la véritable foi de l’islam ». Cette inclusion rhétorique présidentielle coexiste pourtant avec l’expérience inverse de nombreux musulmans.

Pendant plus de dix ans, le département de la police de New York (NYPD) surveille des quartiers, des associations et des commerces musulmans de New York, et infiltre des informateurs dans les mosquées. En 2012, un responsable reconnaît que l’unité concernée n’a produit, durant les six années examinées, aucune piste ayant abouti à l’ouverture d’une enquête pour terrorisme.

À l’échelle fédérale, les directives adoptées par le FBI en 2008 autorisent la collecte de renseignements sans soupçon préalable et la cartographie de communautés ethniques. Ce dispositif sert notamment à surveiller des communautés musulmanes, considérées comme des terrains possibles de radicalisation. Les sources publiques ne permettent toutefois pas d’en établir l’efficacité.

Parallèlement, une rhétorique islamophobe est devenue de plus en plus acceptable au fil du temps.

Reportage de France 24, 14 septembre 2021.

En 2002, le télévangéliste baptiste Jerry Falwell, grande figure de la droite chrétienne états-unienne, qualifie Mahomet de « terroriste ». La réaction est telle qu’il doit finalement faire des excuses publiques dans les jours suivants.

Mais, au cours des années, la donne change. En 2010, l’ancien président de la Chambre des représentants Newt Gingrich assimile le projet d’implantation d’un centre islamique à deux rues de Ground Zero à l’installation d’un panneau nazi près du musée de l’Holocauste de Washington. Au lieu de revenir sur ses propos, il campe sur ses positions et multiplie, dans la foulée, les analogies du même genre. Barack Obama, alors président, défend le droit constitutionnel de construire un lieu de culte musulman « y compris à Manhattan », ce qui suscite une vive polémique politique et l’amène à nuancer sa position dès le lendemain.

En 2011, le représentant républicain Peter King organise à la Chambre des auditions sur la « radicalisation de la communauté musulmane américaine », déplaçant, par son intitulé, le soupçon de l’individu vers une communauté religieuse entière. Cette procédure officielle ne donne lieu à aucune excuse.

Le 21 novembre 2015, Donald Trump affirme avoir vu « des milliers et des milliers » de personnes à Jersey City acclamer la chute des tours le 11 septembre. Le lendemain, il situe ces scènes « là où vivent d’importantes communautés arabes », une affirmation démentie point par point, y compris par le procureur général du New Jersey de l’époque. Il ne se rétracte jamais.

En 2016, candidat à la présidentielle, il va encore plus loin et déclare sur CNN : « Je pense que l’islam nous hait. » L’année précédente, il avait promis « l’interdiction totale et complète de l’entrée des musulmans aux États-Unis ».

Une fois élu, Trump donne à cette rhétorique une traduction institutionnelle. Dès janvier 2017, il suspend l’entrée aux États-Unis des ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane. Cette mesure, communément appelée « Muslim ban », ne vise pas directement les citoyens musulmans américains. Mais elle inscrit au cœur de l’action présidentielle l’association entre appartenance musulmane et risque sécuritaire.

Le seuil de l’inacceptable s’est déplacé. En 2002, des propos islamophobes contraignaient Falwell à présenter des excuses publiques. Les propos de Trump en 2016 ne l’ont empêché ni d’être élu cette année-là ni d’être réélu en 2024.

Ground Zero comme test d’appartenance

Malgré ce contexte pesant, un musulman est élu maire de New York en 2025, avec une avance confortable, et conserve au cours de l’année écoulée depuis une popularité élevée. Au-delà de New York, le Council on American-Islamic Relations (CAIR) dénombre aujourd’hui 255 élus musulmans, répartis dans 26 États, un nombre sans précédent, mais qui, selon certaines estimations, ne représente qu’environ 0,05 % de l’ensemble des élus du pays.

Dans le même temps, en mars 2026, le représentant républicain Andy Ogles déclare que « les musulmans n’ont pas leur place dans la société américaine ». Ces propos ne sont pas isolés. En août 2026, après la victoire d’Abdul El-Sayed à une primaire démocrate dans le Michigan, Trump affirme que des « djihadistes » se font élire « partout ». Dans le même temps, son décret d’interdiction de voyage a été étendu à 39 pays depuis janvier 2026, dont bon nombre sont à majorité musulmane.

La controverse remonte à la campagne municipale de 2025, dans laquelle s’invite la situation à Gaza. Interrogé à plusieurs reprises, Mamdani explique ne pas employer l’expression « Globalize the Intifada » (« Mondialiser l’intifada »), mais refuse de la condamner, estimant qu’un maire n’a pas à contrôler le langage politique et que certains militants y voient un appel à l’égalité des droits des Palestiniens, et non à la violence.

Cette position donne lieu à des raccourcis : la sénatrice démocrate Kirsten Gillibrand lui attribue à tort une référence au « djihad mondial », avant de reconnaître son erreur et de lui présenter ses excuses. En juillet, Mamdani annonce qu’il découragera l’usage de cette expression, sans la condamner explicitement. Lors de la cérémonie du 11 septembre 2025, le proche d’un pompier tué dans les attentats l’interpelle encore indirectement à ce sujet.

Une pétition demande aujourd’hui qu’il n’assiste pas à la commémoration, au motif que ses prises de position et ses liens supposés avec des personnalités présentées comme proches de l’extrémisme islamiste rendraient sa présence offensante pour les familles des victimes.

Toute critique visant Mamdani n’est pas islamophobe et ses positions sur Israël ou sur Gaza, par exemple, peuvent légitimement être discutées. Critiquer une déclaration relève du débat politique ; mais la pétition, qui approche les 100 000 signatures, va au-delà.

Elle cite un passage publié en 2004 par Mahmood Mamdani, le père du maire, qui voit dans les auteurs d’attentats-suicides une « catégorie de soldats » relevant de la violence politique moderne, sans mentionner spécifiquement le 11-Septembre. Elle présente aussi comme suspecte la nomination de Ramzi Kassem à la tête des services juridiques de la ville, parce qu’il a été l’avocat d’Ahmed al-Darbi, qui a plaidé coupable dans une affaire liée à un attentat d’Al-Qaida. Elle invoque également une rencontre de Mamdani avec l’imam Siraj Wahhaj dont le nom figurait en 1995 sur une liste fédérale de possibles coconspirateurs non inculpés liés à l’attentat de 1993, bien qu’il n’ait jamais été poursuivi.

Dans les trois cas, le même procédé est à l’œuvre : une forme classique de culpabilité par association et de citations sélectives. La pétition ne cite aucune déclaration dans laquelle Mamdani lui-même approuverait les attentats du 11-Septembre ou l’extrémisme islamiste.

Le 25 juillet 2026, le New York Post, quotidien de New York très marqué à droite, appelle Mamdani à « rester à l’écart » des cérémonies du 11-Septembre. New York Post

Certains médias, notamment le New York Post, ont présenté cette pétition ouverte à tous comme l’expression de la volonté de milliers de familles des victimes du 11-Septembre. Ses organisateurs ont pourtant reconnu qu’ils ne disposaient d’aucune liste permettant de l’établir. CBS a ensuite corrigé sa présentation. À l’inverse, l’association September 11th Families for Peaceful Tomorrows, qui réunit des proches de victimes, défend publiquement le droit du maire à participer à la cérémonie.

Ce que cette pétition suggère, Rudy Giuliani, ancien maire de New York, tombé en disgrâce, le dit sans détour à la chaîne pro-Trump Newsmax : ce « maire musulman, complaisant envers les extrémistes, et communiste, ne devrait pas se trouver [à Ground Zero], ne serait-ce que par simple bon sens. »

Cette mise en cause est relayée par des élus au plus haut niveau. Ainsi, le sénateur républicain Tim Sheehy affirme que les familles devraient décider qui peut assister à la cérémonie et qualifie Mamdani de « honte pour le pays ». Interrogé sur la pétition, le chef de la majorité du groupe républicain au Sénat John Thune déclare, en parlant du maire, « ne rien trouver à défendre dans ce que dit ou fait ce type ».

Quand la politique instrumentalise le sacré

Donald Trump, lui, a choisi de commémorer l’anniversaire du 11-Septembre au Pentagone. Selon le New York Times, cette décision aurait été prise après qu’il lui a été rappelé que les responsables politiques ne prononcent pas de discours lors de la cérémonie de Ground Zero. Une version qu’il conteste vigoureusement.

Depuis 2012, aucun responsable politique ne peut prononcer de discours à cette cérémonie. Seule la lecture des noms des victimes par leurs proches est autorisée. Mamdani y assistera donc sans prendre la parole, tandis que Trump choisit un autre lieu où il peut prononcer un discours. Ce contraste illustre deux manières différentes d’occuper l’espace commémoratif.

Trump entretient depuis toujours un rapport ambigu au 11-Septembre. Dès 2001, il se place en acteur plutôt qu’en témoin, un rôle que les faits ont démenti point par point. Il affirme, par exemple, avoir participé au déblaiement de Ground Zero, ou avoir effectué un don au fonds destiné aux victimes, dont aucune trace n’a jamais été retrouvée.

Pourtant, en tant que président, Trump n’assiste jamais à la cérémonie de Ground Zero. Les seules fois où il s’y est rendu le 11 septembre, en 2024 et en 2016, c’était en tant que candidat, jamais comme président.

Ces éléments dessinent, depuis vingt-cinq ans, un rapport à la fois revendiqué et fuyant à l’événement. Il se dit présent quand il n’y était pas, et est absent quand il pourrait y être. Tout cela pose une question plus large : qui peut s’approprier les lieux et les rites sacrés de la nation ?

En août 2024, au cimetière national d’Arlington (Washington), Donald Trump avait déjà franchi cette frontière. Sa campagne avait utilisé une cérémonie d’hommage aux 13 militaires tués lors de l’attentat de l’aéroport de Kaboul pour produire des images électorales, malgré l’interdiction des activités partisanes dans les cimetières militaires.

La contestation visant Mamdani et le choix de Trump ne sont pas équivalents. La première cherche à exclure un élu musulman d’un rituel civique et de la communauté endeuillée. L’autre cherche à occuper tout l’espace mémoriel, comme cela avait été le cas à Arlington en 2024, en détournant un lieu de deuil à des fins partisanes.

Ensemble, ces épisodes font du sacré national un territoire dont on dispute l’accès, la parole et l’usage. Le rituel censé réaffirmer l’unité du pays finit ainsi par révéler une fracture fondamentale : qui peut être reconnu comme membre à part entière de la communauté nationale, et qui peut légitimement en incarner la mémoire ?

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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