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21.10.2026 à 12:27

Les frappes de drones ukrainiens contre les centres de données russes pourraient changer notre regard sur la désinformation

Olga Boichak, Senior Lecturer in Digital Cultures, Australian Research Council DECRA fellow, University of Sydney
Les frappes ukrainiennes contre des centres de données russes rappellent que la désinformation repose sur des infrastructures physiques. Elles révèlent aussi les fragilités d’une souveraineté numérique fondée sur l’isolement.
Texte intégral (1643 mots)

L’ESSENTIEL

  • La désinformation russe dépend d’infrastructures physiques, que l’Ukraine a prises pour cibles.

  • L’isolement numérique de la Russie rend ses centres de données plus vulnérables.

  • La souveraineté numérique repose aussi sur la coopération internationale et des infrastructures réparties.


Ces derniers jours, une frappe de drone ukrainienne a touché le plus grand centre de données de Russie, propriété du groupe bancaire et technologique Sberbank. Cette frappe est intervenue après que l’Ukraine a visé trois centres de données appartenant au géant technologique Yandex, souvent surnommé le « Google russe ».

Après ces attaques, le trafic de Yandex a chuté de 94 %. Ses utilisateurs ont subi d’importantes perturbations touchant notamment la messagerie électronique, le moteur de recherche, la navigation GPS, la musique, les services de VTC, la place de marché et les services financiers.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré que ces frappes avaient permis de « mieux respirer sur de nombreux réseaux sociaux », en réduisant la désinformation russe et l’activité des bots spécialisés.

Des articles publiés par la suite ont mis en doute cette affirmation de Zelensky. Quoi qu’il en soit, cet épisode souligne le rôle des infrastructures physiques de communication dans le monde numérique. Il interroge aussi le sens réel de la « souveraineté numérique » et laisse entrevoir une piste pour lutter contre la désinformation.

Les données dans la ligne de mire

Les centres de données sont des cibles militaires inhabituelles. Mais cela pourrait changer à mesure que leur importance grandit. Les attaquer peut perturber les opérations militaires de l’ennemi, ainsi que les services civils du quotidien qui dépendent de ces installations. En Russie, ces perturbations pourraient ralentir durablement l’économie et affaiblir ainsi la capacité du pays à poursuivre la guerre.

Les frappes ukrainiennes sont intervenues après des attaques russes contre des centres de données ukrainiens et des fournisseurs d’accès à Internet. Elles s’inscrivent aussi dans la continuité d’un précédent créé par l’Iran plus tôt cette année, lorsque le pays a frappé des centres de données aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, en réponse à des attaques américaines.

Ces centres de données du Moyen-Orient étaient exploités par Amazon Web Services, le premier fournisseur mondial de services d’informatique en nuage, qui dispose d’installations partout dans le monde.

En général, les centres de données s’appuient sur la duplication des équipements et des sauvegardes pour éviter que la perte d’une seule installation ait des conséquences négatives durables. Malgré ces précautions, les frappes iraniennes ont entraîné une dégradation prolongée des services et la perte irrémédiable de certaines données.

Les centres de données russes disposent peut-être de moins de possibilités de duplication à l’international. Cela tient à la vision particulière de la « souveraineté numérique » que Moscou défend activement depuis une dizaine d’années. L’idée selon laquelle les nations devraient disposer d’une autonomie et d’un contrôle sur leurs propres données et infrastructures numériques est légitime. Mais la quête de « souveraineté » de la Russie lui a aussi permis de censurer l’information en ligne et d’isoler les internautes russes des services Internet mondiaux.

En 2015, la Russie a adopté des lois imposant le stockage de certaines données sur son territoire. À ces obligations se sont ajoutées les sanctions internationales prises après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. En conséquence, les possibilités pour la Russie de conserver des infrastructures de secours à l’étranger se sont considérablement réduites.

Désinformation et influence

La désinformation est souvent définie comme la diffusion stratégique de contrevérités délibérées. Les gouvernements ont fréquemment tenté de la combattre en faisant supprimer ces fausses informations ou en les réfutant sur les plates-formes où elles circulent.

Mais les opérations d’influence prennent des formes très diverses. Toutes ne diffusent pas de fausses informations. La plupart visent à saper la confiance du public et à délégitimer les processus et les institutions démocratiques.

Lors du référendum organisé en Australie en 2023 sur la création d’un organe consultatif représentant les peuples autochtones auprès du Parlement, par exemple, des militants ont produit des récits concurrents et plausibles pour exacerber la polarisation politique. En Nouvelle-Zélande, des opérations d’influence ont pris la forme de déferlements d’injures misogynes, destinés à saper le soutien du public à des initiatives politiques.

La Russie est connue pour ses ingérences orchestrées dans la vie démocratique à travers le monde. Ces interventions ont souvent pour objectif de semer la discorde, la méfiance et le désarroi. Soutenir des candidats aux positions prorusses peut également être un objectif.

La société civile et les collectifs militants ont développé des approches inventives pour s’attaquer à ce problème. Ils ont notamment cherché à réfuter les fausses informations, à les contrer avant même leur diffusion, à signaler les contenus trompeurs aux plates-formes ou encore à utiliser de manière stratégique l’humour et les mèmes.

La souveraineté numérique peut créer des points de faiblesse

Les attaques contre les centres de données en Russie rappellent que les services Internet russes, y compris les opérations d’influence, dépendent d’infrastructures physiques. Que ces frappes aient ou non entraîné, cette fois-ci, une baisse significative de l’activité des bots de désinformation, cibler les infrastructures à l’origine de cette désinformation pourrait constituer un moyen efficace de l’endiguer.

La Russie compte plus de 100 centres de données en activité sur son territoire. Peu disposent de systèmes de sauvegarde et de plans de continuité d’activité.

Concentrer l’ensemble des activités numériques sur un nombre relativement restreint de sites physiques crée une vulnérabilité. Lorsque ces infrastructures sont touchées, leur reconstruction peut être longue et difficile, d’autant que la Russie dépend de la Chine pour son approvisionnement en semi-conducteurs de pointe.

Quelles leçons pour les démocraties ?

Quels enseignements en tirer pour la lutte contre la désinformation russe et, plus largement, contre les opérations d’influence de Moscou ?

Une première série de réponses pourrait consister à imposer des restrictions physiques ou réglementaires, notamment des sanctions, aux plates-formes et services basés en Russie, comme Telegram. D’autres solutions nécessiteraient une coopération internationale pour réduire la capacité de nuisance de la Russie dans l’espace numérique. Cela pourrait notamment passer par un soutien aux efforts de l’Ukraine sur le front, dans le cadre d’accords bilatéraux de sécurité.

Quoi qu’il en soit, les événements récents ont montré que l’influence numérique de la Russie repose largement sur des infrastructures physiques, sur des matériaux rares nécessaires à la fabrication des semi-conducteurs et sur un écosystème national de plates-formes coupé du Web mondial.

En continuant à s’isoler au nom de la souveraineté, le Kremlin se rend aussi plus vulnérable aux attaques et aux perturbations.

Les démocraties peuvent en tirer des enseignements. La souveraineté numérique ne s’acquiert pas par l’isolement et le contrôle vertical des infrastructures numériques. Elle se construit et se renégocie en permanence grâce à des systèmes de sauvegarde répartis dans différentes régions du monde, à des cadres de gestion des risques et de gouvernance, ainsi qu’à des alliances stratégiques qui assurent le fonctionnement des systèmes essentiels et leur résistance aux attaques.

The Conversation

Olga Boichak a reçu des financements de l'Australian Research Council et du Westpac Scholars Trust.

20.10.2026 à 15:57

Pourquoi il est erroné de ne voir les houthistes que comme des supplétifs de l’Iran

Laurent Bonnefoy, CNRS research fellow, Center for International Studies, Sciences Po
Les houthistes, qui contrôlent un tiers du Yémen, s’en prennent à l’Arabie saoudite qui soutient le gouvernement internationalement reconnu installé à Aden.
Texte intégral (2491 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les houthistes ont développé leur capacité militaire et visent directement l’Arabie saoudite, y compris ses infrastructures civiles.

  • Désireux de ne pas apparaître comme des pantins de Téhéran, ils ont attendu le moment propice pour passer à l’action, plusieurs mois après le début de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran.

  • Leurs attaques menacent d’aggraver les tensions régionales et de perturber le commerce mondial, tandis que les civils yéménites, éternels oubliés, continuent de subir les conséquences de la guerre.


Ce 10 octobre, une attaque meurtrière des houthistes contre l’aéroport international de Riyad a mis en lumière la manière dont le mouvement yéménite redéfinit son rôle, souvent réduit à celui de « supplétif de l’Iran », et recentre son attention régionale sur son affrontement de longue date avec l’Arabie saoudite.

La frappe, qui a fait 13 morts et des centaines de blessés, constitue l’épisode le plus meurtrier sur le sol saoudien depuis le début de la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, en février. Elle a été suivie, dans les jours qui ont suivi, de nouvelles salves de missiles, certes moins meurtrières.

Ces attaques, qui surviennent en outre au moment où le royaume accueille le World Petroleum Council, un important congrès international réunissant les pays producteurs de pétrole, constituent une nouvelle illustration de l’impasse régionale dans laquelle se retrouve aujourd’hui le Moyen-Orient. Il est d’autant plus important de comprendre comment la guerre qui ravage le Yémen depuis douze ans produit des effets bien au-delà des frontières de ce seul pays.

Comment les houthistes veulent être perçus

Le mouvement houthiste, apparu en 2004 comme un acteur politique militarisé, est engagé depuis des années dans une guerre civile contre le gouvernement central yéménite internationalement reconnu et soutenu par l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, les houthistes contrôlent environ un tiers du territoire du pays, où résident les deux tiers de la population. Ils constituent sans conteste la force armée la plus puissante du Yémen. S’ils ne disposent pas d’avions de combat, ils possèdent un arsenal de missiles à longue portée et de drones.

Depuis leur apparition, leurs adversaires et de nombreux observateurs étrangers les ont régulièrement présentés comme des supplétifs de l’Iran, principal rival régional de l’Arabie saoudite.

Il est vrai que le mouvement est depuis longtemps globalement aligné sur Téhéran et qu’il partage fréquemment ses positions sur les enjeux régionaux, même si cette relation est complexe et variable. Dans le même temps, l’évolution du mouvement houthiste demeure étroitement liée au contexte politique intérieur du Yémen et à une rivalité historique propre au pays — un sujet que de nombreux chercheurs, dont l’auteur de ces lignes, ont étudié.

Ce qui est particulièrement significatif dans l’escalade actuelle avec l’Arabie saoudite, c’est la manière dont la direction houthiste a cherché, tout au long de l’année 2026, à redéfinir le sens de son engagement militaire afin de ne pas donner l’impression d’agir sur ordre de l’Iran. Cette évolution révèle comment les dirigeants houthistes appréhendent l’efficacité politique de certains récits et comment ils cherchent à légitimer leurs actions.

Une implication dans la guerre plus tardive qu’attendu

Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé leur attaque contre l’Iran, le 28 février, de nombreux observateurs s’attendaient à ce que les houthistes entrent rapidement dans le conflit. L’expérience de leurs frappes contre des navires en mer Rouge, entre novembre 2023 et mai 2025, en soutien aux Palestiniens après le déclenchement de la guerre à Gaza, avait dans une certaine mesure fourni au régime iranien un modèle dont celui-ci a pu s’inspirer pour perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.

Les bénéfices symboliques de leur campagne avaient été considérables. D’une part, celle-ci avait montré au monde entier qu’ils étaient prêts à agir concrètement en soutien à Gaza, à un moment où la plupart des États arabes étaient accusés d’abandonner les Palestiniens à leur sort. D’autre part, elle avait révélé la capacité du mouvement à perturber les chaînes d’approvisionnement mondiales et à affecter le commerce international bien au-delà du Yémen.

Pourtant, après les premières frappes américano-israéliennes contre l’Iran, les houthistes sont restés en retrait pendant plusieurs mois. Il a été rapporté que, en juillet 2026, des responsables iraniens leur auraient demandé de fermer le détroit de Bab el-Mandeb à la navigation commerciale ; si ce fut bien le cas, alors les houthistes avaient décidé d’ignorer ces demandes.

C’est mal interpréter l’histoire du Yémen et les marqueurs identitaires qui fondent la légitimité politique du mouvement houthiste que de croire que celui-ci agirait automatiquement sur ordre de Téhéran. Une intervention en soutien aux Palestiniens pouvait être présentée, auprès des opinions publiques yéménite et régionale, comme une expression de solidarité arabe. En revanche, agir pour le compte de l’Iran, un pays perse non arabe dont la population est presque entièrement composée de chiites duodécimains, était beaucoup plus difficile à justifier dans un Yémen arabe où les chiites duodécimains sont absents et où les sunnites sont majoritaires.

Le retour des houthistes dans le conflit régional, en août, s’est accompagné d’une évolution de leur discours politique, qui s’est de plus en plus centré sur leur adversaire de longue date : l’Arabie saoudite.

Même si les conséquences stratégiques de leurs actions peuvent, en définitive, servir les intérêts de l’Iran dans ses propres affrontements régionaux et internationaux, les houthistes considèrent avant tout leur campagne militaire contre l’Arabie saoudite comme un acte de défense nationale.

Avant le bombardement de l’aéroport de Riyad, il y a eu celui de Sanaa

Au cours de l’été 2026, un épisode important est passé largement inaperçu dans les médias occidentaux : la tentative des houthistes d’obtenir la réouverture de l’aéroport international de Sanaa en organisant le départ surprise d’un vol à destination de Téhéran, puis son retour.

Situé dans la capitale contrôlée par les houthistes, l’aéroport était fermé depuis la fin de l’année 2024, à la suite de frappes israéliennes. Cette fermeture prolongée signifiait que les déplacements vers et depuis les territoires contrôlés par le mouvement restaient soumis aux restrictions imposées par ses adversaires, au premier rang desquels les autorités qui contrôlent Aden, capitale provisoire du gouvernement internationalement reconnu.

Du point de vue des houthistes, leur souveraineté demeurait donc incomplète. La fermeture de l’aéroport (après une ouverture longue d’environ deux années) limitait les déplacements des civils et, surtout, entravait leur capacité à envoyer des partisans à l’étranger pour y suivre des formations et, potentiellement, à recevoir du matériel militaire. Le 13 juillet, le bombardement de la piste d’atterrissage de Sanaa par l’armée saoudienne, alors que l’avion en provenance de Téhéran approchait, a offert au mouvement l’occasion de relancer son affrontement avec Riyad.

Après plus de trois ans de cessez-le-feu de facto et de négociations difficiles, l’Arabie saoudite semblait désireuse de se dégager des interminables conflits régionaux qui l’opposaient aussi bien à l’Iran qu’aux houthistes. Sentant que le moment était propice, la direction houthiste est passée à l’attaque en invoquant une logique de représailles.

La stratégie actuelle des houthistes fait en quelque sorte écho aux opérations lancées à leur encontre en 2015 par l’Arabie saoudite et ses alliés : une campagne de bombardements et un blocus des territoires du Yémen contrôlés par les houthistes avaient entraîné plusieurs années de guerre civile. Aujourd’hui, les houthistes revendiquent le droit de s’en prendre à l’Arabie saoudite de façon équivalente, notamment en ciblant ses ports et ses infrastructures d’exportation pétrolière.

Une confrontation avec Riyad appelée à durer ?

La nouvelle tactique des houthistes répond à deux objectifs. Premièrement, elle leur permet d’attribuer la responsabilité de la crise économique et humanitaire qui frappe Sanaa et ses environs au blocus imposé par l’Arabie saoudite, plutôt qu’à leurs propres défaillances en matière de gouvernance, leur mauvaise gestion et la corruption de leur régime. Deuxièmement, elle leur fournit une justification pour intensifier le conflit à l’échelle régionale.

En octobre 2025, la direction militaire houthiste avait suspendu ses attaques contre les navires liés à Israël en mer Rouge après le cessez-le-feu officiel à Gaza, malgré les bombardements répétés dont elle avait fait l’objet. Quelques mois plus tôt, en mai, elle avait conclu un accord avec l’administration Trump aux termes duquel elle avait accepté d’interrompre ses attaques contre les navires américains en contrepartie d’une cessation des frappes américaines contre ses positions au Yémen.

Ces décisions témoignaient d’un certain pragmatisme derrière la rhétorique du mouvement. Ce pragmatisme semble avoir perduré même lorsque les houthistes ont repris leur engagement militaire dans la région : en septembre 2026, des diplomates américains auraient ainsi rencontré des représentants houthistes en Oman.

Face à Riyad, en revanche, les houthistes ont fait preuve de moins de scrupules. L’Arabie saoudite était déjà confrontée à des salves répétées de missiles iraniens, conséquence de son alliance avec les États-Unis, ainsi qu’à une pression croissante sur ses exportations énergétiques. Avec l’attaque contre l’aéroport de sa capitale, la direction houthiste a donc piégé le royaume, avec des conséquences susceptibles de s’étendre à l’économie mondiale.

Cette stratégie de représailles a été renforcée par les succès qu’ont remportés les houthistes au début du mois de septembre, lorsqu’ils sont parvenus à établir un certain contrôle sur le détroit de Bab el-Mandeb, l’un des points de passage maritimes stratégiques les plus importants au monde. Ils disposent ainsi d’un moyen de pression sur le trafic maritime en mer Rouge, essentiel pour l’Arabie saoudite.

Les drones et les missiles balistiques donnent également au mouvement la capacité de frapper des cibles dans une grande partie de l’Arabie saoudite, comme l’illustre le bombardement de l’aéroport de Riyad.

Les attaques contre les infrastructures civiles saoudiennes, en particulier les aéroports, illustrent cette logique de représailles que les houthistes invoquent pour justifier leurs actions. Les conséquences de la campagne houthiste de plus en plus agressive restent toutefois très incertaines. La région semble s’engager dans une nouvelle période de tensions durables ; reste à savoir si cette escalade entraînera le retour d’acteurs comme les États-Unis, qui se sont montrés réticents à s’engager de nouveau dans un conflit régional à grande échelle. Les détails de l’engagement de l’armée française sur le terrain saoudien, annoncé par Emmanuel Macron fin septembre 2026, restent encore à préciser.

Rien de tout cela ne doit cependant occulter le sort des civils yéménites. Cette situation doit au contraire nous rappeler les souffrances d’une population épuisée par une guerre qui dure depuis plus de dix ans et qui a dévasté les infrastructures déjà très limitées d’un pays qui était déjà le plus pauvre du Moyen-Orient avant même le début du conflit.

The Conversation

Laurent Bonnefoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.10.2026 à 15:52

De la dénonciation du soviétisme à une série glorifiant Staline : l’itinéraire emblématique de Vladimir Bortko en Russie

Cécile Vaissié, Professeure des universités en études russes et soviétiques, Université de Rennes 2, chercheuse au CERCLE (Université de Lorraine), Université Rennes 2
Vladimir Bortko, détracteur du soviétisme pendant la perestroïka, célèbre désormais Staline et souhaite que la Russie frappe l’Ukraine avec ses armes nucléaires.
Texte intégral (2914 mots)
Une scène de la série *Staline* (2026) de Vladimir Bortko. Kinopoisk.ru

L’ESSENTIEL

  • Pendant la perestroïka, le réalisateur Vladimir Bortko a adapté Cœur de chien de Boulgakov, une satire féroce des premières années de l’URSS.

  • À 80 ans aujourd’hui, ce fils d’une Ukrainienne présente fièrement aux Russes une série à la gloire de Staline.

  • Son parcours personnel en dit long sur l’évolution d’une partie du monde de la culture russe durant ces dernières décennies.


La série télévisée Staline, quatre épisodes que le metteur en scène Vladimir Bortko a tournés en Russie au printemps et qui devraient y être diffusés dans les mois à venir, fait déjà beaucoup parler d’elle. Elle est consacrée aux dernières années de la vie du dirigeant (au pouvoir de 1924 à sa mort en 1953), et la rumeur court qu’il s’agira d’une étape supplémentaire dans la réhabilitation de celui-ci.

Ce n’est pas la première série consacrée au « Guide » dans la Russie poutinienne. Ainsi, dès 2006-2007, Stalin Live, un gros projet (40 épisodes de quarante-cinq minutes) mené par quatre metteurs en scène, avait déjà scandalisé l’intelligentsia russe par l’image positive qu’elle donnait de Staline. Le dictateur est, aujourd’hui en Russie, honoré par plus de 120 statues le représentant – alors qu’elles avaient toutes été démontées après le XXIIᵉ Congrès du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS), en 1961 – et leur rythme de construction s’accélère depuis 2014. Le processus de réhabilitation du « Guide », y compris grâce à la télévision, apparaît donc clairement, tout comme le lien entre cette réhabilitation et l’agressivité croissante de la Russie.

Vladimir Bortko joue un rôle dans ces processus, et son évolution, créative et politique, reflète en partie celles d’autres personnalités de la culture russe postsoviétique. Dans son cas, deux problématiques au moins se recoupent : d’une part, son rapport à Staline, au communisme et à l’URSS ; d’autre part, son rapport à l’Ukraine.

Le réalisateur de « Cœur de chien »

Vladimir Bortko, 80 ans, a réalisé, en URSS et en Russie, des films de cinéma et de nombreuses séries télévisées, dont des policiers, mais aussi l’Idiot d’après Dostoïevski en dix épisodes (2003) et une adaptation, en dix épisodes également, du Maître et Marguerite de Boulgakov (2005).

Son œuvre télévisée la plus connue reste toutefois son écranisation de Cœur de chien, le récit de Mikhaïl Boulgakov : diffusée pour la première fois en novembre 1988, elle demeure une référence constante, jusque dans les mèmes sur les réseaux sociaux comme ici où l’on voit Charikov, le chien changé en homme, ânonner, non pas les quelques mots répétitifs qu’il prononce dans le téléfilm, mais « Russie, Poutine, Victoire ».

En 1988, la perestroïka s’amorçait à peine. Le récit de Boulgakov, confisqué en 1926, venait d’être publié en URSS dans la revue Znamia (n° 6 de 1987), et un air de liberté commençait à souffler, en premier lieu dans la littérature et la culture. Ce film de deux heures et seize minutes, en deux parties, paraissait incarner ces changements et il a été alors perçu, « par la majorité des spectateurs, comme un chef-d’œuvre anticommuniste » – souligne aujourd’hui la critique Ekatérina Barabach, qui a dû être exfiltrée de Russie en 2025 parce qu’elle risquait dix ans de détention pour avoir publié des messages anti-guerre sur Facebook.

L’adaptation télévisée est assez proche du récit de Boulgakov, qui raconte comment, dans les premières années du pouvoir soviétique, un chercheur transforme un chien des rues en un être humain vulgaire et agressif, semblable à ces « prolétaires » qui insupportent le scientifique. Boulgakov tentait ainsi de montrer à quoi, selon lui, menaient à la fois la fascination de l’intelligentsia russe pour les expériences sociales et le projet bolchevik de « créer un homme nouveau ».

Bortko a repris la trame générale, ainsi que les phrases devenues cultes sur l’inopportunité de lire les journaux soviétiques, l’inefficacité de la terreur et la détestation du prolétariat. Son film semblait indiquer que, désormais, il était permis de se moquer de l’Homo sovieticus : une démarche thérapeutique collective s’engageait, où démocratisation, libération de la parole, révélations sur les crimes staliniens – amorcées sous le dégel (1953-1964), puis réduites au silence – et examen critique, même encore limité et contrôlé, du système soviétique se conjugueraient.

C’était il y a moins de quarante ans. Aujourd’hui, Bortko défend Staline.

Bortko, Staline, le communisme et l’URSS

Bortko a été membre du PCUS de 1983 à 1991, condition alors presque indispensable pour réussir une carrière. Mais qu’il entre au Parti communiste de Russie (KPRF) en 2007 – la période de Stalin Live… – puis chante les louanges de Staline a surpris. Élu en 2011 député à la Douma d’État (la Chambre basse du Parlement russe, équivalent de l’Assemblée nationale française), il a été réélu en 2016 et a abandonné son siège en 2021, à 75 ans.

En février 2013, dans une interview à l’hebdomadaire populaire Argumenty i Fakty, le réalisateur a lancé une phrase, souvent répétée aujourd’hui : « Staline est la personnalité sur laquelle on a le plus menti au cours du XXᵉ siècle. »

Or Bortko liait ces « mensonges » au discours prononcé par Khrouchtchev au XXᵉ Congrès du PCUS en 1956, le discours qui, en dénonçant certains des crimes de Staline, a lancé officiellement la déstalinisation. Le cinéaste contestait donc la source même de tous les processus de déstalinisation ultérieurs, et poursuivait :

« Qui est Staline ? C’est l’homme qui, en trente ans, a fait de notre pays celui qui lisait le plus. (…) Sous Staline, la science, dans le pays, était à l’avant-garde et elle a notamment élaboré la bombe atomique et une fusée pour envoyer l’homme dans l’espace. (…) Et l’art ? À l’époque, il y avait Stanislavski dont le monde théâtral encense toujours le système. La musique de Chostakovitch, de Khatchatourian… (…) Et la littérature ! Ce que nous lisions tous et continuons de lire : Cholokhov, Alexeï Tolstoï, Boulgakov… »

Quant aux répressions qui ont frappé aussi de nombreux artistes et scientifiques sous Staline, « oui, il y en avait », mais, à en croire le cinéaste, c’est Khrouchtchev qui aurait demandé d’augmenter le nombre de personnes à fusiller.

Vladimir Bortko, alors député du KPRF à la Douma, prend la parole durant un meeting à Saint-Pétersbourg, le 1ᵉʳ mai 2019. Derrière lui, un grand drapeau représente Joseph Staline. Site officiel du Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF)

Deux ans plus tard, Bortko a clamé, lors d’une séance plénière de la Douma : Staline, c’est « le symbole de notre pays (…) c’est notre industrialisation, nos victoires dans la guerre (…) nos succès dans l’espace ». Pour lui, ceux qui mentionnaient « Staline » évoquaient en fait « l’Union soviétique » :

« Quand l’Union soviétique s’est-elle effondrée ? En 1991 ? Non. Elle s’est effondrée au XXᵉ Congrès, voilà ! »

URSS, répressions et succès du pays seraient donc inexorablement liés.

Bortko assurera en 2026 avoir écrit en 2011 le scénario de sa série sur Staline, mais, ajoutera-t-il, « ce n’était alors pas le meilleur moment » pour le tourner. En revanche, quinze ans plus tard, « l’époque a complètement changé ». Comme l’annonçaient, voire le préparaient, les discours du cinéaste.

Le rapport à l’Ukraine

Le rapport de Bortko à l’Ukraine aussi a évolué. Celui-ci a, en effet, passé son enfance et sa jeunesse à Kyiv. Son père, metteur en scène de théâtre, a travaillé en Ukraine et en Russie, et sa mère, l’actrice de théâtre Marina Zakharenko, était ukrainienne, fille, semble-t-il, de paysans.

Le père de cette comédienne est mort en 1946 dans les camps de la Kolyma ou, d’après Bortko, a été fusillé pendant les purges, à l’époque de ce Staline que loue désormais le cinéaste, de ce Staline qui a fait mourir de faim des millions de paysans, notamment ukrainiens, pendant la collectivisation des campagnes.

En 1964, Marina Zakharenko, divorcée, s’est remariée avec le dramaturge Alexandre Korneïtchouk (1905-1972), l’une des personnalités les plus importantes de la culture officielle ukrainienne et soviétique. Un auteur tout dévoué à Staline et couronné de cinq prix Staline. Né dans une famille très modeste, il devait ses premiers succès institutionnels à l’écrasement, par le pouvoir soviétique, des auteurs de la « Renaissance » ukrainienne, exécutés ou déportés au début des années 1930. Korneïtchouk incarnait, lui, le modèle prôné par Moscou : il écrivait en ukrainien, mais reprenait les thématiques soviétiques et affichait une pleine loyauté envers le Kremlin. Ainsi, il dénonçait « les traîtres liens entre les nationalistes ukrainiens bourgeois et le capital d’Europe occidentale », et, dans ses comédies kolkhoziennes, se gardait bien d’effleurer le thème de la Grande Famine.

Puis, pendant la guerre, il a été chargé de clamer que l’Ukraine et les territoires polonais annexés en 1939 étaient bien soviétiques, et il a rempli son rôle à merveille. La littérature était en URSS un outil politique et géopolitique. Or, les liens de Bortko à Staline et à l’Ukraine passent aussi par ce beau-père à la carrière éblouissante.

Dès 2009, le film de Bortko Tarass Boulba, d’après Gogol, a suscité la colère de certains Ukrainiens : il donnait de ce roman une « interprétation impérialiste », estime Barabach. En outre, le réalisateur a signé, en mars 2014, une lettre à Poutine dans laquelle des personnalités de la culture russe soutenaient l’annexion de la Crimée. Il a approuvé, en 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie et a qualifié de « traîtres » ceux qui prenaient position contre la guerre.

En mai 2026, il va jusqu’à appeler la Russie à utiliser des armes nucléaires contre l’Ukraine, pour gagner la guerre en deux semaines. Quant à sa série sur Staline, elle semble devoir, en louant le « Guide », annihiler ce qu’a représenté et impulsé la perestroïka.

Ultraflexibilité et haine de soi

Au cœur du rapport actuel de Bortko – et d’autres… – à Staline, au communisme et à l’Ukraine, il y a le non-respect des droits fondamentaux des individus (à commencer par le droit à la vie), face à un dirigeant se voulant tout-puissant. Le tout au nom des soi-disant succès de l’URSS et de la Russie.

L’ultraflexibilité de personnalités de la culture, dressées à s’aligner sur les positions du pouvoir suprême, a contribué aux évolutions constatées en Russie et à la catastrophe actuelle. Bortko a d’ailleurs été félicité, pour son 80ᵉ anniversaire, par Vladimir Poutine et par Sergueï Narychkine, chef des services secrets extérieurs russes (SVR).

Mais quelle haine de soi faut-il à un petit-fils de paysan ukrainien, mort dans les camps de Staline, pour chanter les louanges de ce même Staline et appeler, en se définissant comme Russe, à détruire l’Ukraine ? L’essence et le drame de la Russie actuelle sont dans cette double question.

The Conversation

Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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