27.07.2026 à 15:20
Indonésie et Asie du Sud-Est : la France a une carte à jouer
Texte intégral (2284 mots)
Pendant que Washington et Pékin se disputent l’Indo-Pacifique, l’Asie du Sud-Est cherche des partenaires qui ne lui imposent pas de choisir un camp. Cette situation constitue une fenêtre d’opportunité que l’Europe et la France ne doivent pas laisser passer.
Il y a quelques mois, nous montrions ici comment la Zone économique exclusive (ZEE) française pouvait devenir, dans le duel Washington-Pékin, un levier de puissance pour Paris.
La maîtrise des espaces maritimes n’est qu’une moitié de l’équation indopacifique. L’autre se joue plus à l’est, dans une région sur laquelle l’attention médiatique occidentale se porte trop peu, alors qu’elle pèse chaque année davantage dans l’économie mondiale : l’Asie du Sud-Est. Or, c’est précisément là, et spécialement en Indonésie, que l’Europe et la France disposent d’une carte à jouer face à la bipolarisation sino-américaine.
Le nouveau centre de gravité de l’économie mondiale
Depuis le début des années 2000, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) affiche une croissance soutenue, de l’ordre de 4 à 5 % par an, portée par l’industrialisation, l’essor des classes moyennes et l’intégration commerciale.
Au centre de cet ensemble, l’Indonésie est, avec environ 280 millions d’habitants, le 4e pays le plus peuplé du monde, derrière l’Inde, la Chine et les États-Unis : sa population dépasse à elle seule celles de l’Allemagne, de la France, du Royaume-Uni et de l’Italie cumulées. Cette réalité démographique se double d’une trajectoire économique remarquable : l’Indonésie devrait intégrer le top 5 des économies mondiales d’ici à 2050, dépassant l’Allemagne.
Ce pays, qui pèsera bientôt plus lourd économiquement que la plupart des pays européens réunis, demeure pourtant quasiment absent des journaux occidentaux. L’Europe regarde encore le monde à travers ses propres priorités, alors que l’Asie génère désormais près de 60 % de la croissance économique mondiale, un basculement que nous documentons dans Le retour de la puissance en géopolitique.
Ce dynamisme s’accompagne d’une intégration commerciale sans équivalent ailleurs : le Partenariat économique régional global (RCEP), entré en vigueur en 2020, réunit 15 pays – les dix membres de l’Asean, plus la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande – pour environ 30 % du PIB mondial et 2,2 milliards de consommateurs, sans qu’aucune puissance occidentale traditionnelle n’y figure.
Cette intégration commerciale se double d’une intégration physique avec l’Asean Power Grid (APG), réseau électrique régional qui doit permettre aux dix pays membres de s’échanger leur production d’électricité, et le Trans-Asean Gas Pipeline (TAGP), réseau de gazoducs reliant les principaux gisements aux centres de consommation.
L’Union européenne contribue déjà à ces deux projets (100 milliards de dollars sur 20 ans) via un fonds d’assistance technique dédié. L’objectif est limpide : permettre à chaque État de ne plus dépendre d’un seul fournisseur d’énergie – qu’il soit chinois, américain, ou même seulement régional.
Jakarta et la politique du « million d’amis, zéro ennemi »
Au cœur de cette dynamique, l’Indonésie occupe une position singulière. Héritière de la conférence de Bandung et du mouvement des non-alignés, Jakarta poursuit une politique étrangère « un million d’amis, zéro ennemi ».
En 2025, l’Indonésie est devenue le premier pays d’Asie du Sud-Est à rejoindre les BRICS, tout en engageant simultanément sa candidature à l’OCDE, le club des économies occidentales développées.
Il n’est pas question pour elle de choisir son camp entre Washington et Pékin. Il s’agit de multiplier les partenariats, comme le font déjà l’Inde – membre à la fois des BRICS et du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) aux côtés des États-Unis, de l’Australie et du Japon –, la Turquie – alliée de l’OTAN qui coopère avec la Russie et achète des missiles S-400 – ou encore le Brésil, qui négocie avec Washington et Bruxelles tout en restant ancré dans les BRICS.
Panama, Ormuz, Malacca : les détroits au cœur du jeu mondial
En Amérique centrale, la Cour suprême a annulé les concessions portuaires du groupe hongkongais CK Hutchison aux deux extrémités du canal de Panama, dans un bras de fer entre Washington et Pékin pour le contrôle d’une voie qui concentre environ 5 % du commerce maritime mondial.
Au Moyen-Orient, le conflit déclenché en 2026 entre les États-Unis, Israël et l’Iran a entraîné la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz, par lequel transitent ordinairement près de 20 % du pétrole mondial.
Et en Asie du Sud-Est ?
Malacca, qui sépare la Malaisie et l’Indonésie, est le détroit le plus emprunté de la planète. On y a relevé 74 % d’actes de piraterie supplémentaires en 2025, soit le niveau le plus élevé depuis 20 ans.
Et le risque sécuritaire ne se limite pas à la criminalité. Pékin a théorisé son propre « dilemme de Malacca » : en cas de conflit ouvert dans la région, la marine américaine et ses alliés pourraient bloquer ce passage, coupant l’essentiel des importations énergétiques chinoises, japonaises et sud-coréennes. Cette vulnérabilité éclaire l’actualité autour de Taïwan : tenir les premières chaînes d’îles pour la Chine, c’est demain se donner les moyens de desserrer l’étau de Malacca et d’accéder au Pacifique sans dépendre d’un passage sous contrôle extérieur. La question de Taïwan n’est pas seulement idéologique – elle est géostratégique.
Pour s’affranchir de cette dépendance, la Chine a investi des dizaines de milliards de dollars dans des corridors terrestres alternatifs, à commencer par le corridor économique Chine-Pakistan et le port en eau profonde de Gwadar. Les routes alternatives indonésiennes (détroits de la Sonde et de Lombok) restent peu praticables, faute de profondeur suffisante.
Indonésie, Malaisie et Singapour n’ont aucun intérêt à voir leur prospérité dépendre d’un seul point de passage, ni à voir celui-ci sécurisé par une seule puissance extérieure. D’où leur attente de partenaires capables d’apporter infrastructures, technologies et présence navale sans exiger d’allégeance exclusive.
Ces crises – l’une en Amérique centrale hier, l’autre au Moyen-Orient aujourd’hui, la prochaine (peut-être) en Asie du Sud-Est demain – illustrent une réalité que nous détaillons dans Le retour de la puissance en géopolitique : contrôler un détroit, c’est contrôler un flux vital pour des économies entières.
Le nickel indonésien : un avantage géologique menacé de dépendance industrielle
L’Indonésie concentre à elle seule près de la moitié des réserves mondiales de nickel, matière première indispensable aux batteries de véhicules électriques. Mais l’essentiel des fonderies installées sur place reste sous capitaux chinois, ce qui transforme un avantage géologique en nouvelle dépendance industrielle.
Diversifier les partenaires capables de financer le raffinage – et pas seulement l’extraction – devient un enjeu de souveraineté économique aussi structurant que celui des détroits.
Le paradoxe américain et la carte européenne
Ce besoin de diversification est renforcé par un paradoxe assumé de la politique commerciale américaine. En 2025, l’administration Trump a imposé à presque tous les pays d’Asie du Sud-Est des droits de douane de près de 20 %.
Washington pénalise à coups de droits de douane les pays avec lesquels il prétend construire un front face à Pékin. Dans le même temps, la région multiplie les accords de libre-échange : via le RCEP, mais aussi avec l’Union européenne. Washington taxe et sanctionne ; l’Europe, elle, signe.
C’est précisément là que se trouve la carte européenne. L’UE et l’Indonésie ont conclu en 2025 les négociations d’un accord de partenariat économique global (CEPA), créant une zone de libre-échange de plus de 700 millions de consommateurs et faisant économiser environ 600 millions d’euros par an de droits de douane aux exportateurs européens.
L’accord sécurise notamment l’approvisionnement européen en matières premières critiques, nickel et cobalt en tête. L’Indonésie est déjà le premier producteur mondial de nickel et, portée par cette même industrie, elle est devenue en quelques années le deuxième producteur mondial de cobalt, loin derrière la République démocratique du Congo mais devant tous les autres pays – un outil de diversification face à la mainmise chinoise sur le raffinage de ces métaux.
Cet accord nous renvoie à l’autre bout du monde, l’Union européenne ayant également signé début 2026 (après 20 ans de négociations) un accord historique avec le Mercosur, déjà appliqué à plus de 90 % (ratification complète en cours), pour une économie de plus de 4 milliards d’euros par an pour les entreprises européennes.
Le parallèle est frappant : deux zones de libre-échange de plusieurs centaines de millions de consommateurs, l’un en Amérique du Sud, l’autre en Asie du Sud-Est, que l’Europe négocie patiemment pendant que Washington choisit la taxation. La méthode est lente – c’est aussi son point faible – mais elle construit, accord après accord, un réseau de partenariats que ni la Chine ni les États-Unis n’égalent en diversité géographique.
Paris, de son côté, a fait de l’archipel un partenaire de défense de premier plan : 42 Rafale commandés en 2022, deux sous-marins Scorpène signés avec Naval Group en 2024, et de nouvelles discussions engagées lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron à Jakarta en 2025.
À lire aussi : Emmanuel Macron en Asie du Sud-Est : des ambitions renouvelées dans une région sous tension
Ce déplacement visait à affirmer la France, première puissance européenne dotée d’une stratégie indopacifique depuis 2019, comme une « puissance d’équilibre » entre Chine et États-Unis – une diplomatie facilitée par les quelque 7 000 militaires français déjà stationnés en permanence dans la région, de La Réunion à la Polynésie.
Ni Washington ni Pékin n’offrent cette possibilité : ils demandent un alignement. La France et l’Europe, elles, peuvent vendre de la souveraineté partagée.
La stabilité internationale ne se construit plus par blocs, mais par la multiplication de partenariats à géométrie variable. L’Indonésie n’invente d’ailleurs rien : elle rejoint une famille de puissances – l’Inde, la Turquie et le Brésil dont nous avons évoqué plus haut les diplomaties pluridimensionnelles qui ont fait du multi-alignement leur principale ressource diplomatique. Reste à savoir si l’Europe, souvent plus lente que ses concurrents à transformer un accord commercial en présence stratégique durable, saura tenir le rythme imposé par une région qui, elle, n’a pas attendu pour avancer.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
26.07.2026 à 09:37
Le totalitarisme numérique est-il inéluctable ?
Texte intégral (2494 mots)
L’essor de l’intelligence artificielle, des Big Tech et des technologies de surveillance bouleverse les rapports entre États, entreprises et citoyens. La convergence entre capitalisme de surveillance et dérives autoritaires pourrait conduire à un technofascisme ou à un totalitarisme numérique, comme l’illustrent les exemples de la Chine, des États-Unis et de la Russie. Face à ces risques, un encadrement démocratique des technologies apparaît indispensable pour préserver les libertés publiques et le pluralisme.
L’année 2026 regorge d’actualités sur le renforcement des mesures de contrôle numérique de la population. D’un côté, la Chine continue de moderniser son réseau de vidéosurveillance en intégrant l’IA pour faciliter la recherche et l’analyse des données par la police et développe des systèmes de prédiction du comportement des citoyens afin d’identifier des futurs criminels et opposants au régime, à l’instar du film Minority Report, adaptation d’une nouvelle de Philip K. Dick.
D’un autre côté, l’entreprise américaine Palantir, spécialisée dans le développement de logiciels pour l’armée et la police de certains pays, a publié sur le réseau social X un résumé du livre The Technological Republic : Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, écrit par son PDG Alexander C. Karp. Il s’agit d’une sorte de manifeste de la future société numérique, telle que la conçoit un développeur de logiciels pour structures militaires : utilisation de la « force brute » (hard power) pour maintenir l’ordre dans le pays et dans le monde ; conscription universelle ; développement de robots militaires et d’armements basés sur l’IA par la Silicon Valley pour l’État ; hégémonie des États-Unis sur les autres pays, en particulier sur les civilisations qualifiées de « médiocres, régressives et nuisibles » ; et lutte contre le pluralisme.
S’agit-il d’une description crédible de notre avenir numérique, déjà en train d’être façonné par les grandes corporations technologiques avec le soutien des États, tant à l’Ouest qu’à l’Est ?
Utopisme et capitalisme de surveillance
Un certain nombre de transhumanistes influents, tels que Nick Bostrom et Ray Kurzweil, dépeignent un paradis terrestre futuriste, contribuant ainsi à promouvoir les narratifs des entreprises de la Big Tech. Le philosophe Nick Bostrom, tout en mettant en garde contre les risques existentiels liés au développement des technologies, a déjà imaginé ce qu’il ferait dans un monde futur entièrement résolu (solved world).
Dans ce monde, l’intelligence artificielle surpasserait l’homme dans tous les domaines, tant physiques qu’intellectuels, et les robots, la réalité virtuelle ainsi que d’autres technologies atteindraient un tel niveau de développement que l’être humain n’aurait plus du tout besoin de travailler pour produire les objets du quotidien. Un monde semblable à celui des vieux contes de fées, où la nourriture vous saute presque directement dans la bouche et où les cochons se promènent déjà tout cuits. Ce fameux Âge d’or de l’humanité, dont Hésiode parlait dans l’Antiquité : « Les humains vivaient alors comme les dieux, le cœur libre de soucis, loin du travail et de la douleur ».
Pendant que Nick Bostrom dresse la liste de ce que l’on peut faire quand il n’y a plus rien à faire, d’autres philosophes s’inquiètent vivement qu’un tel avenir nous mène vers un panoptique numérique, transformant cette utopie post-travail en une dystopie de contrôle et de surveillance totale
Nous ne nous séparons plus de nos portables, ordinateurs et tablettes. Certains vont plus loin en se créant une maison connectée truffée d’objets connectés : des ampoules, des bouilloires, des télés, des aspirateurs, des climatiseurs, et bien plus encore. Сes données sont collectées et traitées par quelques grandes corporations technologiques, ce qui rend les propriétaires de celles-ci fabuleusement riches. Ils peuvent nous surveiller, analyser les données et même influencer notre comportement, qu’il s’agisse de nos choix de consommation ou de nos votes.
Google, Facebook, Amazon, Apple, Microsoft et d’autres géants transforment une multitude de clics et de requêtes d’utilisateurs en argent. Depuis mai 2026, le grand réseau social Instagram (Meta) a désactivé le chiffrement de bout en bout de la correspondance privée, ce qui la rend accessible à la multinationale elle-même et aux services secrets. Les informations personnelles des utilisateurs pourraient à l’avenir être utilisées « à des fins publicitaires et pour l’entraînement des chatbots ». C’est ce que la philosophe américaine Shoshana Zuboff a appelé « le capitalisme de surveillance ». Un tel système soumet les individus par le biais du confort, des divertissements et de services utiles, et non par la peur et l’intimidation, comme le faisaient les dictateurs du passé pour prendre le contrôle de leur population.
Entre les mains d’un petit groupe de multinationales se trouvent concentrés le contrôle de la production et de la diffusion de l’information, ainsi que des sommes d’argent colossales, ce qui permet d’influencer le pouvoir politique et la démocratie, de faire du lobbying, d’exercer une influence à travers les médias et de soutenir financièrement les politiciens souhaités. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’UE modifie progressivement sa législation, en introduisant certaines restrictions à l’aide des règlements sur les marchés numériques (DMA), sur les services numériques (DSA) et de l’AI Act.
Piège du confort et technofascisme
La situation s’aggrave lorsque les technologies numériques convergent avec des tendances autoritaires, détruisant le pluralisme et rétrécissant l’espace de liberté. Le culte de l’efficacité et de la commodité peut supplanter les « longs » débats démocratiques et normaliser la surveillance de la population sous couvert de services pratiques.
Depuis le début de son second mandat présidentiel, Donald Trump a montré comment les capacités technologiques d’Elon Musk peuvent être utilisées pour diffuser des discours favorables au pouvoir. Cela a également révélé à quel point les entreprises technologiques sont faibles face au pouvoir réel de l’État, même dans les pays occidentaux. En effet, après l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021, Trump avait été banni de Facebook, Instagram, Twitter et YouTube ; mais après sa victoire électorale de 2024, les « capitalistes de surveillance », terrifiés par la menace de représailles, lui ont apporté leur argent et leur loyauté.
Mark Zuckerberg (Meta), Sam Altman (OpenAI), Tim Cook (Apple) et Jeff Bezos (Amazon) ont versé chacun 1 million de dollars au fonds d’investiture de Trump, sans compter une diffusion gratuite de la cérémonie d’investiture du 20 janvier 2025 sur Amazon Prime (équivalant à 1 million de dollars supplémentaire), sans oublier des contributions de Google, Microsoft et Adobe. Au total, Trump a levé la somme record de 239 millions de dollars à l’occasion de cette investiture.
Plus tard, en septembre 2025, les dirigeants des Big Tech ont assisté à un dîner avec Trump, au cours duquel ce dernier a demandé à chacun combien ils comptaient investir aux États-Unis. Résultat de l’accord entre la Maison-Blanche et la Big Tech : désormais, les autorités américaines déploient une surveillance de masse, ciblant non seulement les extrémistes numériques réels qui menacent de violences physiques les dirigeants des entreprises informatiques, mais également des partisans d’un développement technologique prudent. Ainsi, des centres régionaux de renseignement américains surveillent des manifestations portant un regard critique sur les technologies, de simples réunions budgétaires municipales et même des conseils scolaires de district, afin d’identifier les opposants à la construction de centres de données.
Progressivement, l’ordre libéral démocratique pourrait être menacé par l’instauration d’un technofascisme, un danger contre lequel met en garde le philosophe et spécialiste de l’IA Mark Coeckelbergh. Une pensée agressive contre certains « autres » — comme les migrants ou tout autre groupe — pourrait de nouveau dominer, s’accompagnant de contrôle de l’information, de mensonges, de surveillance et de l’imposition d’un cadre idéologique.
Les systèmes d’IA peuvent s’adapter au style de chaque individu, exploitant ses faiblesses et ses malheurs pour lui imposer des idées précises, façonner ses opinions et l’appeler à des actions concrètes. Les fonctionnaires et les structures étatiques intègrent de plus en plus l’IA — il existe même déjà, en Albanie, un premier cas de « ministre-IA », ce qui réduit progressivement l’espace accordé à l’esprit critique.
Dans une telle société, on n’effraie pas les citoyens, on les attrape plutôt dans le piège du confort : assistant personnel IA, publicités sur mesure, sélections personnalisées sur les plates-formes de streaming… et voilà que l’homme se retrouve partout entouré d’algorithmes qui le maintiennent enchaîné. Pour paraphraser Rousseau, « l’homme moderne est né libre, mais partout il est dans les fers algorithmiques », des fers dont un pouvoir autoritaire peut se saisir à tout moment pour asservir définitivement la société.
La dystopie du totalitarisme numérique
À cette gouvernance algorithmique cachée peuvent s’ajouter la violence étatique ouverte et la répression. L’exemple de la Russie a montré la vitesse avec laquelle un régime autoritaire peut, grâce à un système de surveillance étendu, passer d’un contrôle discret à une répression ouverte des opinions et à l’intimidation de la population.
Auparavant, le pouvoir russe réprimait les libertés dans la sphère politique tout en tolérant une certaine liberté d’expression dans le domaine culturel, ce qui correspondait tout à fait à la définition d’un régime autoritaire doté d’un certain niveau de pluralisme sociétal en dehors de la politique, donnée au XXe siècle par le politologue Juan Linz.
Cependant, après le début de la guerre à grande échelle en Ukraine en 2022, l’autoritarisme numérique a progressivement envahi de plus en plus de domaines, avançant sur la voie du totalitarisme numérique. Des chanteurs, des acteurs, des scientifiques et même des philosophes traduisant Aristote auxquels le pouvoir ne touchait pas auparavant, ont été pris pour cibles.
L’État poutinien s’appuie à présent sur une infrastructure technologique de contrôle numérique. Celle-ci prend la forme d’un système d’interception et d’enregistrement continus du trafic (y compris l’enregistrement des appels et des messages) avec un accès à distance direct du FSB aux bases de données des opérateurs (SORM). Elle repose également sur des équipements spéciaux installés sur les réseaux des fournisseurs d’accès, qui permettent au Service de supervision des communications (Roskomnadzor) de bloquer de manière centralisée les ressources Internet (TSPU) ; sur la collecte de données biométriques ; et sur diverses bases de données électroniques, sous prétexte de protéger la sécurité nationale et la souveraineté technologique. Toutes les grandes entreprises technologiques et les créateurs d’IA se sont retrouvés sous le contrôle total du pouvoir. Ils aident à instaurer un monopole d’État sur les médias et, plus largement, sur l’interprétation des événements contemporains et historiques.
Bien entendu, nous parlons aujourd’hui du totalitarisme numérique comme d’une variante négative et hypothétique de l’évolution d’une société numérique. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut en parler dès à présent. Le totalitarisme numérique ou le technofascisme ne sont pas des résultats inéluctables du progrès technique. Il est nécessaire de travailler au maintien et à la protection des droits et libertés des citoyens, par opposition au renforcement de la souveraineté numérique de l’État au détriment de la population (comme on le voit en Russie et en Chine). Il faut contrôler le développement des technologies, minimiser les dommages potentiels, interdire des technologies nocives — par exemple, les systèmes de crédit social, les armes autonomes qui tuent sans supervision humaine, l’interception de l’ensemble des messages audio, vidéo et texte des utilisateurs, l’emploi de l’IA pour la création de deepfakes, etc. — et réduire l’influence de l’IA sur les domaines socialement importants que nous voulons préserver, tels que la prise de décision politique, la censure des livres, l’éducation et bien d’autres.
Iurii Trusov ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.07.2026 à 10:47
Coupe du Monde 2026 : le football a-t-il gagné ?
Texte intégral (2851 mots)
L’ESSENTIEL
La Coupe du monde a été décevante en termes purement footballistiques, avec de nombreux matches de bas niveau et d’innombrables problèmes d’arbitrage.
Au-delà du terrain de jeu, le prix exorbitant des places, les décisions de l’administration américaine à l’égard de l’arbitre somalien et de l’équipe iranienne, et les ingérences directes de Trump laissent un goût amer.
L’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices : le patron de la FIFA Gianni Infantino sera reconduit à son poste l’année prochaine et poursuivra la course vers la gigantomanie de la compétition.
Au lendemain de la victoire de l’équipe d’Espagne de football, unanimement qualifiée de méritée dans la presse internationale, certains titres célébraient « la victoire du football ». Par cette expression, les médias du monde entier se réjouissent du triomphe de l’équipe ayant produit le jeu le plus séduisant, au détriment de celles — dont l’Argentine parvenue en finale est le parangon — qui se sont acharnées à refuser de jouer, à souscrire à des stratégies extrêmement défensives, doublées souvent de méthodes d’intimidation de l’adversaire allant bien au-delà du tolérable.
Pour autant, le football a-t-il vraiment gagné à l’issue de cette compétition 2026 ?
Côté terrain : matches décevants, arbitrage contesté, « pauses fraîcheur » douteuses
Le football ne se résume pas au jeu. Ses dimensions économiques, sociales, culturelles, politiques… sont largement étudiées depuis les années 1990 et suscitent toujours débats, analyses, polémiques, mais également études académiques.
De ce fait, il paraît judicieux de distinguer ce qui est de l’ordre du terrain de ce qui ne l’est pas, même si ces deux aspects sont interdépendants l’un de l’autre. Pour ce qui est du jeu proprement dit, que penser du contenu des matches ? Cette Coupe du monde, malgré une finale qui compte parmi les plus décevantes de l’histoire récente, a livré quelques rencontres à l’issue incertaine jusqu’au bout, qui ont ravi les amateurs de suspense : Belgique-Sénégal, Pays-Bas-Maroc, Portugal-Croatie, Allemagne-Paraguay, sans oublier tout le parcours de l’Argentine, dont les affrontements contre le Cap-Vert, l’Égypte, la Suisse, l’Angleterre et enfin l’Espagne ont tous été acharnés.
En revanche, les tours préliminaires ont donné lieu à bon nombre de matches dont l’intérêt sportif laissait à désirer. La faute sans doute à ce nouveau système qui consacre la présence, pour la première fois, de 48 équipes, ce qui permettait non seulement aux deux premiers de chacune des seize poules de quatre équipes, mais également aux huit meilleurs troisièmes, de se qualifier pour les seizièmes de finale. Autant dire qu’il y eut peu de surprises notables.
Ce choix de rassembler 48 équipes lors de la phase finale incombe principalement à Giovanni Infantino, l’omnipotent président de la FIFA, même si cette mesure a été votée à l’unanimité par le Conseil d’administration de l’institution. Avec l’augmentation substantielle du nombre de rencontres, passé de 64 lors des éditions précédentes à 104, la manne financière supplémentaire est indéniable pour l’instance dirigeante du football.
La FIFA se glorifie d’une Coupe du Monde lors de laquelle plus de buts ont été marqués en moyenne (2,85) que lors de l’édition 2022 au Qatar (2,5) et d’un jeu plus « propre », en raison d’un nombre de fautes sifflées en diminution par rapport à l’édition 2022.
En réalité, l’attitude de certaines équipes pose de nombreuses questions relatives à cette baisse des fautes, dans la mesure où toutes les infractions n’ont sans doute pas été réellement sanctionnées. En effet, pour ne citer que ces exemples, plusieurs joueurs argentins (contre l’Angleterre ou l’Espagne) et paraguayens (contre l’Allemagne ou la France) ont pu échapper à des sanctions alors qu’ils se sont livrés tout au long des matches à de véritables agressions délibérées envers leurs adversaires.
Certes, les consignes envers le corps arbitral étaient de « laisser jouer » un maximum, ce qui est bénéfique pour le spectacle autant que l’esprit du jeu… à condition que la faute commise ne soit pas dangereuse et ne profite pas à son auteur.
Or, en oubliant de sanctionner ce bellicisme exacerbé, l’arbitrage a pu donner à certaines équipes l’impression qu’elles pouvaient exercer « leurs talents » en toute impunité. Ce constat vaut par ailleurs pour l’ensemble des équipes sur certaines phases de jeu. Ainsi, lors de chaque corner, on a assisté à une véritable foire d’empoigne, avec tirages de maillots, ceinturages, luttes au corps à corps, projections à terre de l’adversaire.
L’arbitrage a donné lieu à un autre rendez-vous manqué, malgré des évolutions positives destinées à accélérer le jeu, comme lors des changements de joueurs, des expulsions, malgré les avertissements adressés aux joueurs coupables d’avoir masqué avec leur main des propos tenus envers l’adversaire.
Ce rendez-vous manqué, c’est celui des contestations de chaque décision arbitrale. Lors de chaque faute, y compris les plus évidentes, non seulement son auteur, mais également ses coéquipiers se précipitaient vers l’arbitre pour vociférer, parfois à quelques centimètres de son visage. Les adversaires les plus proches n’étaient pas en reste et venaient systématiquement exiger des sanctions plus fermes, à grand renforts de gestes. Ces images insupportables pour les amoureux du beau jeu sont évidemment suivies par les footballeurs amateurs, dont de nombreux jeunes, et ne manquent pas d’interpeler quant à l’exemplarité fournie par les footballeurs de haut niveau. On a l’impression qu’à l’instar de ce qui se passe au hockey sur glace, où des joueurs spécialistes jouent le rôle d’intimidateur, la FIFA tolère ce genre de comportement parce que cela fait partie du folklore. Pourtant, en la matière, la plupart des autres sports collectifs, y compris ceux au sein desquels l’impact physique est le pus important, ont réglé ce problème de respect de l’arbitrage avec beaucoup de réussite.
Enfin, un exemple significatif d’évolution du jeu a été mis en évidence par l’adoption systématique des « pauses fraîcheur », systématiquement sifflées par les spectateurs présents dans les stades, et pas seulement ceux qui étaient climatisés.
Institutionnalisées au milieu de chaque mi-temps, elles ont eu pour conséquence de diviser les rencontres en quatre quarts-temps, à l’instar de ce qui se passe dans les sports vedettes aux États-Unis tels que le basket-ball et le football américain.
Les effets de ces pauses supplémentaires sont indéniablement économiques. En effet, les diffuseurs, et bien évidemment la FIFA, profitent des deux minutes trente supplémentaires pour enchaîner des spots publicitaires particulièrement rémunérateurs, alors même que les températures ressenties lors de nombreux matches ne justifient pas cette interruption.
Hors terrain : prix délirants, atteintes aux droits, ingérence de Trump
Il y a aussi, voire surtout, énormément à redire sur les à-côtés de la compétition.
D’abord, le prix des billets, à plusieurs centaines d’euros l’unité en moyenne, a tenu à l’écart une partie des fans de base habitués des éditions précédentes, évidemment les moins nantis financièrement.
Surtout, les atteintes liberticides de l’administration Trump ont été mises en évidence dans un rapport d’Amnesty International qui témoigne des exactions alarmantes de la police fédérale de l’immigration américaine (ICE) envers des dizaines de milliers d’étrangers et, à l’instar de ce qui avait été reproché au pouvoir qatari en 2022, d’atteintes cruciales aux droits des femmes et des personnes LBGTI+. Même si l’apolitisme revendiqué par les dirigeants de la FIFA tient du mythe depuis longtemps, l’interventionnisme du président des États-Unis a cette fois révélé au grand jour les compromissions des dirigeants de l’instance.
La vassalisation de Giovanni Infantino aux injonctions de Donald Trump s’est traduite par le refoulement de l’arbitre somalien Abdulkadir Artan, déclaré indésirable sur le territoire américain pour des liens supposés, et fermement contestés par l’intéressé, avec l’organisation terroriste Al-Shebab, de même que par le traitement totalement inéquitable infligé à l’équipe nationale d’Iran, contrainte d’effectuer des heures de voyage supplémentaires avant et après ses rencontres pour se rendre à son camp de base au Mexique, en raison de son interdiction de résider aux États-Unis.
Cette inféodation de la FIFA a atteint des sommets inégalés avec l’épisode de l’annulation de la suspension de l’attaquant états-unien Folarin Balogun avant le huitième de finale contre la Belgique. Balogun ayant reçu un carton rouge direct en seizièmes de finale contre la Bosnie, il était automatiquement suspendu pour le match suivant. Mais après que Trump a personnellement contacté Infantino, celui-ci a annulé la suspension au mépris de toutes les règles en vigueur et faisant fi des réactions indignées de nombreuses fédérations, à commencer par celle de la Belgique.
Comment s’étonner de cet exercice décomplexé du pouvoir, alors que le dirigeant suisse de la FIFA voue à Trump une admiration sans borne, au point de lui avoir décerné au prix d’une flagornerie extrême, un « prix spécial de la paix » lors du tirage au sort de la Coupe du Monde 2026 ?
L’Infantinisation du football
Infantino, qui a su étouffer dans l’œuf toute velléité d’opposition au sein de la vénérable institution du football, au prix de manœuvres électorales habiles, notamment auprès des fédérations africaines, sud-américaines et celles du Moyen-Orient, est quasiment assuré d’être réélu lors des prochaines élections de 2027.
Et dans ce cas, rien ne pourra s’opposer à ses projets d’extension de la compétition, pourtant jugés totalement néfastes par bon nombre d’experts. En effet, en 2030, la compétition à 64 équipes (!) se tiendra dans trois pays (Maroc, Espagne, Portugal), avec l’adjonction de trois matches supplémentaires dans chacun des états que sont le Paraguay, l’Uruguay et l’Argentine, ce qui aura pour effet de faire rivaliser l’impact carbone de la future édition avec celui de 2026, de loin le plus élevé de l’histoire des Coupes du monde. De surcroît, l’intérêt sportif de nombreuses rencontres sera encore moindre que lors de l’édition 2026, et la santé des joueurs encore plus menacée avec l’allongement de la durée de la compétition.
Et que dire du choix de l’Arabie saoudite et de son sponsor la Saudi Arabian Oil Company (Aramco, entreprise la plus émettrice de CO2 au monde) pour organiser la Coupe du monde 2034 ? Cette désignation a été prononcée par acclamation (!) à l’issue d’un simulacre de fonctionnement démocratique, après que l’omnipotent Giovanni Infantino ait pris soin de modifier les règles du jeu afin de décourager toute velléité de concurrence. Bref, les problématiques environnementales surgies en 2022 ne sont pas près de disparaître, bien au contraire.
Le football a perdu
En résumé, lorsque certains médias prétendent que lors de cette Coupe du Monde 2026 « le football a gagné », ils se trompent lourdement. Certes, l’équipe qui pratiquait l’un des jeux les plus séduisants a gagné, et c’est tant mieux pour le ballon rond. En revanche, sur le terrain, la politique d’arbitrage laxiste envers les équipes les plus agressives, dans le mauvais sens du terme, n’a pas envoyé de message positif envers les amateurs du beau jeu. Et les sempiternels actes d’intimidation et de contestation perpétrés par les joueurs au moindre coup de sifflet de l’arbitre ternissent toujours davantage l’image du football, alors que la Coupe du monde 2026 aurait pu constituer un terrain d’expérimentation idéal pour réfréner ce type de comportement agressif.
Et hors du terrain, en raison des ingérences politiques totalement désinhibées de la part de Donald Trump et de la dénaturation de la compétition par Giovanni Infantino et ses sbires, le football a perdu, contredisant les déclarations tapageuses du locataire de la Maison Blanche sur la portée humaine, culturelle et sociale de l’évènement.
Et malheureusement, cet échec n’est pas prêt à être remis en question, surtout pas lors des éditions de 2030 et 2034.
Laurent Grün est membre du comité de rédaction de la revue Football(s).