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25.10.2026 à 08:05

Qui peut protéger le royaume saoudien ?

Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Abandonné par Washington, Riyad, plus que jamais dans la ligne de mire de l’Iran et des houthistes du Yémen, doit se chercher de nouveaux parrains.
Texte intégral (2307 mots)

L’ESSENTIEL

  • Très réticent à s’engager aux côtés de l’Arabie saoudite face aux houthistes du Yémen, Donald Trump semble laisser à d’autres acteurs le rôle de protecteurs de Riyad.

  • Une alliance avec Israël serait politiquement trop coûteuse pour les dirigeants saoudiens, et le pacte passé avec le Pakistan et la Turquie est exclusivement défensif.

  • Dès lors, les pays européens, au premier rang desquels la France, pourraient bien devenir les nouveaux « gendarmes du Golfe ».


« Nous le pourrions (intervenir militairement). Nous allons examiner cela. »

C’est en ces termes pour le moins hésitants que Donald Trump résume la réponse américaine aux attaques des houthistes ayant touché l’aéroport de Riyad le 10 octobre. La timidité de la réaction américaine est surprenante si l’on considère les liens militaires étroits qui relient les deux pays.

L’Arabie saoudite abandonnée par Washington

Depuis la signature du pacte du Quincy en 1945, l’Arabie saoudite a construit sa sécurité sur le partenariat militaire avec les États-Unis, qui lui fournissent la grande majorité de son matériel militaire, et disposent dans les pays du Golfe d’un réseau de bases à la fois terrestres, aériennes et maritimes, qui permettent la projection de la puissance américaine et donc la sanctuarisation du territoire saoudien.

Riyad bénéficie également de la présence de la 5ᵉ flotte, déployée au large du golfe Arabo-Persique, censée protéger le royaume saoudien de la menace que fait peser sur lui son rival iranien.

L’apparent abandon de l’allié saoudien par les États-Unis face aux houthistes s’inscrit dans un processus long qui s’est accéléré avec la guerre en Iran. À l’été 2026, Trump avait déjà brillé par ses hésitations à intervenir aux côtés de Riyad contre les houthistes quand ceux-ci avaient attaqué des infrastructures pétrolières du pays.

Le sentiment d’abandon qui en résulte se nourrit également de l’incapacité des forces dépendant du Commandement central des États-Unis (CENTCOM) à protéger les pays du Golfe contre les bombardements iraniens.

En outre, le refus catégorique de l’administration Trump d’apporter une solution politique au conflit israélo-palestinien fragilise les monarchies du Golfe, qui se retrouvent parfois accusées par leurs opinions publiques de « collaborer » avec l’État hébreu, puisqu’elles continuent d’entretenir de bonnes relations avec Washington, principal protecteur du gouvernement Nétanyahou.

Ce contexte ne peut qu’inciter l’Arabie saoudite à sortir de la dépendance américaine pour envisager de nouvelles alliances. Qui peut alors exercer la fonction de « gendarme » laissée de plus en plus vacante par Washington dans la région ? Quels nouveaux alliés pourraient compenser les failles de l’ancien parrain américain ?

Une alliance avec Israël est-elle envisageable ?

En frappant de façon offensive le territoire saoudien en représailles des attaques qu’il a subies lui-même de la part d’Israël, l’Iran fait de facto de l’Arabie saoudite un allié d’Israël, ce qui pourrait inciter l’homme fort du royaume, Mohammed Ben Salmane (dit MBS), à mettre en place un partenariat militaire avec Tel Aviv.

Même si un éventuel bouclier israélien peut faire pâle figure, sur le papier, à côté de celui des États-Unis, il n’en présenterait pas moins plusieurs avantages comparatifs. Contrairement aux États-Unis, Israël n’est pas susceptible de se désengager du Golfe et considère l’ascension de l’Iran et de ses proxys comme une menace existentielle.

Ensuite, Israël dispose d’une abondance de renseignements sur les houthistes et pourrait aider l’armée de l’air saoudienne dans le ciblage des objectifs au sol. Enfin, un rapprochement avec Israël permettrait aux États arabes de bénéficier de l’expertise israélienne en matière d’interception et du système du Dôme de fer, suivant ainsi le modèle des Émirats arabes unis qui accueillent déjà une batterie israélienne depuis le mois d’avril 2026.

D’autres États arabes ont déjà fait un calcul similaire, comme le montre le cas du Koweït, qui envisagerait de rejoindre les accords d’Abraham, selon une déclaration faite le 15 septembre dernier par Yossi Shelley, ambassadeur israélien à Koweit City.

Pour autant, une alliance avec Israël n’irait pas sans poser de problèmes dans l’optique saoudienne. En effet, MBS sait pertinemment que l’idée d’une adhésion aux accords d’Abraham demeure particulièrement impopulaire auprès de son opinion publique. Un tel développement faciliterait la mise en œuvre, par l’Iran, d’une stratégie consistant à utiliser la rue arabe pour déstabiliser les pétromonarchies.

Pour ce faire, l’Iran peut s’appuyer sur la minorité chiite du pays qui s’est déjà révoltée contre le régime en 2011. Fort de ce constat, MBS a choisi de maintenir une certaine ambiguïté stratégique vis-à-vis de l’État hébreu : le prince héritier a officiellement rejeté la proposition israélienne d’intervenir au Yémen contre les houthistes aux côtés des forces saoudiennes.

Les limites du pacte de La Mecque

Par conséquent, il semble difficile pour l’Arabie saoudite de remplacer la protection américaine par un partenariat accru avec Israël. MBS doit donc d’autant plus poursuivre son effort de rapprochement militaire avec deux autres puissances sunnites, le Pakistan ou la Turquie.

Le pacte de La Mecque signé le 7 août 2026 entre les trois pays répond précisément aux problèmes posés par le retrait des Américains et aux impasses qu’implique une alliance durable avec Israël.

Pensé comme « une Otan sunnite », le pacte de La Mecque prétend combler les failles sécuritaires du régime saoudien. L’alliance avec Islamabad place en effet Riyad sous le parapluie nucléaire pakistanais, seule puissance musulmane à disposer de l’arme atomique.

Quant à la Turquie, le troisième pilier de l’alliance, elle dispose précisément de ce qui fait défaut à l’armée saoudienne : un important complexe militaro-industriel parfaitement adapté à la guerre moderne et notamment à la guerre des drones.

La Turquie est, en effet, capable de fournir à Riyad des systèmes de défense anti-drones parmi les plus perfectionnés au monde, comme les systèmes Korkut ou Gürz, qui, parce qu’ils utilisent des munitions beaucoup plus économiques que les défenses antiaériennes occidentales ou américaines, sont plus à même de contrer les raids menés par l’Iran ou ses proxys. De plus, Ankara dispose d’un véritable retour d’expérience sur la guerre des drones moderne à la suite de l’envoi massif de drones Bayraktar en Ukraine, en Arménie, au Haut-Karabakh ou en Syrie contre les Kurdes.

Enfin, le complexe militaro-industriel turc permettrait de limiter la dépendance technologique vis-à-vis du monde occidental en développant des programmes d’armement communs à la Turquie et à l’Arabie saoudite comme le projet d’avion Kaan de Turkish Aerospace Industries, avion furtif de cinquième génération dont la production serait partagée par les deux pays.

Pour autant, cette alliance soulève de nombreuses interrogations sur sa capacité à résoudre à court terme les problèmes sécuritaires saoudiens. En effet, le pacte de La Mecque n’évoque qu’une alliance strictement défensive, ce qui rend impossible toute projection de forces turques ou pakistanaises sur le sol du Yémen et donc tout bombardement contre les houthistes. Or, on voit mal ce qui pourrait affaiblir durablement la menace houthiste si ce n’est la destruction de leur arsenal offensif et de leurs lanceurs de drones et de missiles.

De plus, le Pakistan comme la Turquie restent très attachés à leur statut de pays neutres dans le conflit actuel avec l’Iran, ce qui réduit considérablement la probabilité d’une intervention massive de leur part contre les proxys iraniens dans la région.

Même si le pacte de La Mecque se pense comme « une Otan sunnite », il ne témoigne pas du même degré de partenariat stratégique que celui qui relie les États-Unis aux pays européens au sein de l’Alliance atlantique. Rappelons que le succès de la dissuasion otanienne pendant la guerre froide a, en partie, reposé sur la présence de bases militaires américaines en Europe occidentale et sur le transfert d’armements nucléaires sur le sol européen. Or, pour l’instant, rien n’indique que le Pakistan envisagerait le déploiement d’armes nucléaires sur le territoire de son allié ni même la constitution d’authentiques bases militaires en Arabie saoudite. De ce point de vue, le pacte de La Mecque ne saurait être vu comme une véritable Otan sunnite puisque rien n’oblige dans les faits les pays membres de l’alliance à intervenir en cas d’agression contre le territoire saoudien.

Enfin, ni la Turquie ni le Pakistan ne disposent de forces navales capables de rouvrir le détroit de Bab al-Manded et de sécuriser la mer Rouge contre la piraterie des houthistes, enjeux essentiels pour une économie saoudienne toujours dépendante de ses exportations d’hydrocarbures, notamment en direction de la Chine.

Les puissances européennes : nouveaux protecteurs de l’Arabie saoudite ?

On voit bien à travers les événements récents qu’aucune puissance régionale ne peut apporter à Riyad des garanties de sécurité légitimes (Israël) ou suffisantes (le Pakistan et la Turquie).

La monarchie saoudienne pourrait donc se tourner vers des partenaires extérieurs comme les pays européens, dont la puissance maritime et les capacités de projection suffiraient largement à affaiblir durablement les houthistes. Le déploiement récent de forces françaises pour protéger le terminal pétrolier saoudien de Yanbu témoigne d’un renforcement du partenariat militaire entre les pays européens et l’Arabie saoudite.

Dans le prolongement de l’opération Aspides, lancée par l’Union européenne (UE) en février 2024 pour protéger le trafic maritime en mer Rouge, la France pourrait jouer un rôle décisif dans la sécurisation du détroit de Bab al-Mandeb. La dépendance croissante de l’Europe au pétrole saoudien et l’attachement européen à la liberté de navigation (l’UE reste la principale destination des flux de marchandises qui transitent par Bab al-Mandeb et par Suez) pourraient accélérer le déploiement des forces européennes en Arabie saoudite et inciter MBS à préférer le bouclier européen à celui des États-Unis.

Leur neutralité dans le conflit israélo-palestinien, leur posture plus rationnelle et donc plus prévisible que celle de l’administration Trump font des Européens des candidats sérieux pour assurer la fonction désormais vacante de gendarme du Golfe. Ce faisant, les pays européens pourraient contribuer à l’avènement d’une « Europe puissance » dont les moyens militaires serviraient autant à sauvegarder ses intérêts qu’à défendre un droit international de plus en plus malmené par les États-Unis.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

25.10.2026 à 08:02

Pourquoi l’eau potable manque encore dans l’archipel de Marajó, l’une des régions les plus riches en eau du monde

Monique Medeiros, Socio-Environmental Professor and Researcher , Universidade Federal do Pará (UFPA); Université de Montpellier
Dans l’archipel de Marajó, en Amazonie brésilienne, des milliers de familles restent privées d’eau potable malgré l’abondance de l’eau.
Texte intégral (3137 mots)

L’ESSENTIEL

  • À Marajó en pleine Amazonie, l’abondance de l’eau contraste avec le manque d’infrastructures d’eau potable et d’assainissement.

  • L’expansion de la riziculture irriguée accentue les conflits autour des usages de l’eau.

  • Le changement climatique risque d’aggraver des inégalités façonnées par les choix politiques et les investissements publics.


En Amazonie brésilienne, l’eau n’est pas simplement une ressource naturelle. Pour de nombreuses communautés rurales, elle façonne les déplacements, les moyens de subsistance, les systèmes alimentaires et la vie quotidienne. Dans le delta de l’Amazone, au sein de l’archipel de Marajó — le plus grand archipel fluvio-marin du monde —, les fleuves, les plaines inondables et les zones humides sont intimement liés aux manières d’habiter et de vivre le territoire. Pourtant, bien qu’elles vivent dans l’une des régions les plus riches en eau de la planète, des milliers de familles restent privées d’accès à l’eau potable et à des services d’assainissement de base.

Ce paradoxe ne découle pas simplement des conditions environnementales. Il reflète des choix politiques en matière d’infrastructures, d’investissements dans les territoires et de gouvernance de l’eau.

Une eau abondante, des infrastructures insuffisantes

Cette contradiction témoigne d’un problème structurel plus large en Amazonie brésilienne.

Bien que le nord du Brésil concentre une part importante des ressources en eau douce du pays, environ 6,5 millions de personnes dans cette région n’ont toujours pas accès à une eau traitée. Parallèlement, près de 15 millions de personnes vivent sans service de collecte des eaux usées.

Dans le Pará, l’État où se trouve Marajó, les indicateurs d’assainissement figurent parmi les plus mauvais du Brésil. Les données du Système national brésilien d’information sur l’assainissement (SNIS) montrent que moins de 10 % de la population de l’État est raccordée à un réseau de collecte des eaux usées.

Dans de nombreuses communautés rurales de l’archipel, les familles dépendent encore de puits peu profonds, de dispositifs de fortune pour stocker l’eau de pluie ou d’eau de rivière non traitée pour leur consommation quotidienne.

Le problème dépasse largement la rareté de l’eau. Il tient aux inégalités d’accès à l’eau potable, aux déficits chroniques d’assainissement et aux revendications concurrentes concernant l’utilisation et la gouvernance des ressources en eau. Alors que les communautés traditionnelles ont historiquement bénéficié de peu d’investissements publics dans les infrastructures d’eau et d’assainissement, les activités économiques gourmandes en eau, comme l’expansion de la riziculture irriguée dans les prairies de Marajó, continuent de gagner du terrain, accentuant les conflits autour du droit à l’eau.

Assainissement, inégalités territoriales et communautés rurales

En Amazonie, l’insécurité hydrique tient moins à l’absence d’eau qu’au manque d’infrastructures permettant de la capter, de la traiter et de la distribuer en toute sécurité. Ce défi est particulièrement aigu dans les territoires ruraux et riverains, où les systèmes d’assainissement restent limités et où les investissements publics se sont historiquement concentrés dans les centres urbains.

Environ 42,6 % de la population du nord du Brésil n’a pas accès à l’eau potable, alors même que la région concentre l’essentiel des ressources en eau douce du pays. Dans le nord du Brésil, environ 1,53 million de personnes, soit près de 8 % de la population, vivent dans un logement sans salle de bains réservée à leur usage exclusif. Ces indicateurs, issus de l’Instituto Trata Brasil, révèlent certaines des inégalités les plus profondes du pays en matière d’assainissement.

La géographie accentue encore ces vulnérabilités. Les inondations saisonnières peuvent contaminer les puits et les dispositifs domestiques de stockage de l’eau, tandis que les périodes de sécheresse affectent de plus en plus la qualité et la disponibilité de l’eau.

Dans les territoires estuariens comme l’archipel de Marajó, les variations des marées et la salinisation compliquent encore davantage l’accès à une eau potable tout au long de l’année.

Le changement climatique pourrait creuser les inégalités

Le changement climatique risque d’accentuer les inégalités existantes en matière d’eau dans toute l’Amazonie, y compris à Marajó. Ces dernières années, l’Amazonie brésilienne a connu des vagues de chaleur record, des sécheresses prolongées et des cycles hydrologiques de plus en plus imprévisibles. Les sécheresses historiques de 2023 et 2024 ont perturbé les transports fluviaux, isolé des communautés rurales et réduit la disponibilité de l’eau dans tout le nord du Brésil.

Dans les communautés quilombolas de Salvaterra, l’accès à l’eau dépend souvent d’une organisation locale et d’infrastructures construites par les familles elles-mêmes. La plateforme surélevée en bois équipée d’un robinet s’inscrit dans des pratiques quotidiennes associant plusieurs usages de l’eau. Elle montre que l’abondance de l’eau à Marajó ne garantit pas nécessairement l’accès à une eau salubre. Salvaterra (PA)/2026. Monique Medeiros, Fourni par l'auteur

En 2024, l’Agence nationale brésilienne de l’eau et de l’assainissement de base (ANA) a déclaré des situations de pénurie d’eau dans de grands bassins fluviaux amazoniens, notamment ceux du Tapajós, du Xingu, du Madeira et du Purus. Des sécheresses et des inondations extrêmes ont perturbé les transports, les systèmes d’approvisionnement alimentaire et l’accès local à l’eau dans de nombreuses communautés rurales de la région.

Ces conséquences ont également été ressenties dans tout l’archipel de Marajó. Lors de récents épisodes climatiques extrêmes, des municipalités comme Muaná, Portel, Bagre, Anajás, Ponta de Pedras et Santa Cruz do Arari ont déclaré l’état d’urgence en raison de sécheresses sévères, tandis que Cachoeira do Arari a connu des situations d’urgence liées tant à la sécheresse qu’aux inondations.

Ces événements illustrent la manière dont le changement climatique interagit avec des déficits anciens d’infrastructures et des inégalités territoriales, amplifiant les vulnérabilités existantes dans l’ensemble de l’archipel. L’insécurité hydrique à Marajó tient donc non seulement à la variabilité environnementale, mais aussi aux capacités inégales des communautés et des institutions à faire face aux événements climatiques extrêmes.

Plus qu’une ressource, les multiples façons de vivre avec l’eau à Marajó

À Marajó, l’eau est bien plus qu’une ressource naturelle.

Les fleuves, les plaines inondables et les zones humides sont des sources d’eau potable, des voies de transport, des lieux de pêche, des habitats écologiques et des espaces où se perpétuent les pratiques culturelles, les moyens de subsistance et les relations communautaires. Les différents groupes sociaux entretiennent des rapports distincts avec l’eau, qui reflètent des débats plus larges sur le développement, la gouvernance territoriale et l’avenir de l’Amazonie.

L’élevage a historiquement façonné l’occupation de l’archipel de Marajó. L’élevage de buffles et de bovins, adapté à la dynamique saisonnière des plaines inondables, reste au cœur de l’économie régionale et du paysage lui-même. Les cycles saisonniers de l’eau déterminent les zones de pâturage, les déplacements et l’organisation des systèmes d’élevage extensif dans les îles (Medeiros; Souza e Nelson, 2026)

Plus récemment, la riziculture irriguée s’est rapidement étendue dans les prairies de l’est de Marajó, notamment dans des municipalités comme Cachoeira do Arari et Salvaterra.

Ce modèle repose sur des canaux, des pompes et des systèmes d’irrigation reliés au bassin de l’Arari. Selon les estimations de la FAO, la production d’un kilogramme de riz peut nécessiter entre 1 000 et 3 000 litres d’eau, tandis que des rapports environnementaux de la région indiquent que certains systèmes d’irrigation prélèvent environ 2 000 litres d’eau par seconde dans les cours d’eau locaux pendant les périodes de culture (Medeiros; Souza, 2025).

Un bacurizeiro (Platonia insignis) dans des rizières agro-industrielles empiétant sur un territoire quilombola à Salvaterra, dans l’archipel de Marajó. Pour les familles locales, cet arbre représente la résilience des liens entre nature, mémoire et territoire. Salvaterra (PA)/2025. Monique Medeiros, Fourni par l'auteur

Pour les producteurs et les organisations agricoles, ces activités sont associées à la modernisation, à la productivité et à la croissance économique régionale. Les vastes plaines inondables de Marajó et ses abondantes ressources en eau sont fréquemment présentées comme des conditions favorables à l’expansion de l’agro-industrie dans la région.

Pour les communautés quilombolas et riveraines, en revanche, l’eau est aussi indissociable de la pêche, des déplacements, des systèmes alimentaires locaux et des pratiques collectives liées au territoire, façonnées au fil des générations (Medeiros; Souza, 2025). Les cycles saisonniers d’inondation influencent la vie quotidienne, tandis que les fleuves et les cours d’eau relient les communautés sur les plans social, économique et culturel.

Ces différentes perspectives coexistent sur un même territoire, mais elles donnent la priorité à des usages différents de l’eau. Dans ce contexte, l’eau devient plus qu’une ressource naturelle ; elle s’inscrit dans des débats plus larges sur le développement, les infrastructures, la gouvernance territoriale et l’avenir de l’Amazonie.

Dans ce contexte, la gouvernance de l’eau dépasse le seul défi environnemental. Elle reflète aussi des décisions politiques concernant les infrastructures, l’aménagement du territoire et les populations dont les besoins et les moyens de subsistance sont privilégiés dans les réponses au changement climatique.

L’eau s’inscrit dans des relations sociales, économiques et écologiques

L’expérience locale de Marajó révèle que l’insécurité hydrique en Amazonie ne résulte pas simplement d’une pénurie environnementale. Dans l’une des régions les plus riches en eau de la planète, les inégalités d’accès à une eau salubre naissent des interactions entre les infrastructures, la gouvernance territoriale, les priorités de développement et les rapports quotidiens à l’eau. Plutôt qu’un paradoxe de la nature, elles reflètent les processus sociaux et politiques qui déterminent la manière dont l’eau est gouvernée, distribuée et vécue.

L’archipel montre aussi que l’eau s’inscrit dans des relations sociales, économiques et écologiques qui soutiennent les moyens de subsistance, les déplacements et les identités territoriales. Dans le même temps, ces eaux sont de plus en plus intégrées à des projets d’expansion agricole et de développement économique, suscitant des tensions sur la manière dont elles devraient être utilisées, par qui et à quelles fins.

Le changement climatique pourrait bien accentuer ces tensions. Des sécheresses plus fréquentes, des inondations irrégulières et une pression croissante sur des écosystèmes fragiles pourraient creuser les inégalités existantes, en particulier dans les territoires où les infrastructures publiques restent limitées et où les capacités institutionnelles d’adaptation au changement climatique sont faibles. Dans ce contexte, la gouvernance de l’eau devient indissociable de questions plus larges de justice climatique, de droits territoriaux et d’équité sociale.

Ce que vivent les habitants de Marajó montre également que les réponses à l’insécurité hydrique ne peuvent se limiter à des solutions techniques. L’accès à l’eau dépend des manières d’habiter, d’utiliser et de gouverner les territoires, ainsi que des logiques historiques d’investissement et d’exclusion qui déterminent qui bénéficie des infrastructures et des services publics. Comprendre l’insécurité hydrique exige donc de s’intéresser non seulement aux conditions environnementales, mais aussi aux relations sociales, aux rapports de pouvoir et aux choix de développement qui façonnent l’accès à l’eau au quotidien.

Les conflits autour de l’eau à Marajó sont, en définitive, des conflits sur l’avenir même de l’Amazonie. Ils soulèvent plusieurs questions. Quels besoins sont prioritaires ? Quelles façons de vivre avec l’eau sont reconnues et soutenues ? Quelles trajectoires de développement bénéficient de l’attention des responsables politiques et des investissements publics ? Alors que progressent les débats mondiaux sur la justice climatique et la gouvernance environnementale, Marajó rappelle un fait essentiel. Même dans les lieux caractérisés par l’abondance de l’eau, l’accès à une eau salubre et à un approvisionnement sûr reste profondément inégal. Réduire ces inégalités nécessite des approches qui reconnaissent les multiples significations de l’eau et la diversité des réalités des territoires amazoniens, où l’eau n’est pas seulement une ressource à gérer, mais aussi un élément fondamental de la vie sociale, de l’appartenance territoriale et des avenirs collectifs.


Cet article s’appuie sur les recherches en cours de Monique Medeiros sur la gouvernance de l’eau et les inégalités territoriales dans l’archipel de Marajó. Il se nourrit également de son travail au sein du volet socio-environnemental d’AmazonFACE, un programme de recherche interdisciplinaire de grande ampleur qui étudie les effets du changement climatique sur les écosystèmes amazoniens et les communautés qui en dépendent.


The Conversation

Monique Medeiros est membre d'AmazonFace.

24.10.2026 à 10:33

Après une guerre, quelle éducation pour construire la paix ?

Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Enseignant-Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers
Après un conflit, reconstruire l’éducation ne consiste pas seulement à rouvrir les écoles. Les programmes, les manuels et leur gouvernance pèsent aussi sur la mémoire collective.
Texte intégral (1900 mots)
En 2002, la fin de la guerre civile au Sierra Leone a marqué le début d’une refonte des manuels scolaires, transformant l’école en un outil de réconciliation nationale. Annie Spratt/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Dans les sociétés sorties de guerre, l’école doit composer avec des mémoires et des appartenances parfois antagonistes.

  • Programmes, manuels et formations des enseignants dépendent de décisions politiques autant que pédagogiques.

  • De la Bosnie au Liban, les choix éducatifs peuvent entretenir les séparations ou, au contraire, ouvrir des espaces de dialogue.


Qu’il s’agisse de conflits encore en cours ou de sociétés engagées dans l’après-guerre, la reconstruction des infrastructures et des services essentiels constitue un enjeu majeur. De l’Ukraine à Gaza, en passant par la Syrie ou le Soudan, les destructions rappellent l’ampleur des besoins matériels. Mais au-delà des routes à reconstruire, des hôpitaux à remettre en service et des écoles à réparer ou à rebâtir, une question demeure : que va-t-on enseigner lorsque les élèves retrouveront le chemin de la classe ?

La reconstruction éducative est souvent pensée comme un chantier matériel. Rouvrir les écoles ne suffit pas à reconstruire l’éducation : il faut également repenser les programmes, former les enseignants et réorganiser les institutions éducatives. L’école ne transmet pas seulement des connaissances ; elle forme des citoyens, construit une mémoire collective et prépare les générations appelées à reconstruire le pays.

Les recherches sur les États post-conflit montrent que l’éducation peut contribuer à restaurer la confiance, renforcer les institutions et consolider la paix. Mais, selon les choix politiques qui président à sa reconstruction, elle peut aussi prolonger les divisions héritées du conflit.

La véritable question n’est donc pas seulement quelle éducation reconstruire, mais qui la reconstruit : qui décide des programmes, des institutions, de la formation des enseignants et des universités ?

Les écoles ne sont jamais des espaces neutres

Dans une étude publiée en 2000, les chercheurs Kenneth Bush et Diana Saltarelli ont montré que l’éducation pouvait aussi bien contribuer à la paix que renforcer les tensions entre communautés.

Les systèmes éducatifs ne transmettent pas seulement des connaissances. Ils façonnent aussi une certaine vision de l’histoire, de la citoyenneté et du vivre-ensemble.

Cette dimension devient particulièrement sensible après un conflit. Les autorités doivent alors décider quels événements enseigner, quelles mémoires transmettre aux nouvelles générations et quelles valeurs promouvoir. Ces choix dépassent la pédagogie : ils participent directement à la reconstruction politique et institutionnelle du pays.

L’histoire montre cette ambivalence. Dans l’Allemagne nazie, écoles et universités ont été soumises à une forte mise au pas idéologique. Après 1945, leur réforme et leur dénazification ont au contraire participé au processus de démocratisation de l’Allemagne. En France également, l’école a joué un rôle central dans la construction nationale sous la IIIᵉ République. Ces exemples montrent que l’éducation n’est jamais un simple service public.

Lorsque l’école reflète les divisions de la société

Mais la reconstruction éducative ne favorise pas toujours le rapprochement entre les communautés. En Bosnie-Herzégovine, certaines formes de ségrégation scolaire persistent plusieurs décennies après la guerre selon le modèle des « deux écoles sous un même toit ».

Les élèves fréquentent le même bâtiment mais suivent des programmes distincts selon leur appartenance ethnique. L’école devient ainsi le reflet des divisions politiques et communautaires qui continuent de structurer la société.

Au Liban, la coexistence d’établissements publics, privés et confessionnels s’accompagne d’une fragmentation des récits historiques et de la gouvernance éducative. L’absence d’un manuel d’histoire commun illustre les difficultés à construire une mémoire nationale partagée.

En Israël et dans les territoires palestiniens, l’analyse des programmes et des manuels scolaires révèle également des débats autour des récits historiques, des valeurs civiques et de la représentation de l’autre.

En Afrique du Sud, la réforme des programmes après l’apartheid a cherché à promouvoir une citoyenneté commune et une plus grande reconnaissance de la pluralité des expériences historiques.

La véritable question est celle de la gouvernance

Ces exemples montrent qu’il n’existe pas de modèle universel de reconstruction éducative. Ils rappellent aussi que l’éducation peut favoriser la réconciliation ou, au contraire, prolonger les divisions lorsqu’elle devient le lieu de mémoires concurrentes et de projets politiques opposés. La question est donc aussi celle de la gouvernance.


À lire aussi : Pédagogies nouvelles, échanges scolaires… Après la Seconde Guerre mondiale, comment les enfants sont devenus acteurs de la paix


Après une guerre, le défi ne consiste pas seulement à reconstruire des écoles ou à former des enseignants, mais à déterminer qui décide des contenus enseignés. Qui définit les programmes, choisit les manuels, forme les enseignants ou finance les établissements ? Ces choix, loin d’être uniquement techniques, influencent les savoirs transmis et la vision de la société portés par l’école.

En Bosnie-Herzégovine, la répartition des compétences éducatives entre différentes autorités territoriales contribue à la coexistence de programmes distincts, notamment dans l’enseignement de l’histoire. Leur harmonisation demeure un sujet de controverses politiques et identitaires. Au Liban, le ministère de l’éducation et les établissements confessionnels interviennent dans un système marqué par la diversité des acteurs. Les désaccords sur l’enseignement de l’histoire illustrent les difficultés à élaborer un récit commun.

Ainsi, ministères, collectivités, universités, organisations internationales, bailleurs de fonds, autorités religieuses ou partis politiques peuvent tous intervenir dans la définition des politiques éducatives, sans toujours poursuivre les mêmes objectifs.

Mais les politiques éducatives ne se traduisent pas mécaniquement dans les salles de classe. Les enseignants disposent d’une certaine marge d’interprétation. Dans leur pratique quotidienne, ils peuvent encourager le dialogue, confronter différentes perspectives historiques ou, au contraire, reproduire les divisions existantes. Cette autonomie reste néanmoins variable selon les systèmes éducatifs et les contraintes politiques.

Les universités préparent l’après-guerre

Les enjeux de gouvernance éducative ne s’arrêtent pas aux portes des écoles. Ils concernent également les universités, dont l’autonomie et les orientations institutionnelles peuvent influencer leur contribution à la reconstruction du pays.

Ces établissements occupent une position particulière dans les sociétés post-conflit. Ils forment de futurs responsables publics et produisent des connaissances susceptibles d’éclairer l’élaboration des politiques publiques, même si leur influence réelle dépend du contexte institutionnel et politique.

Lorsqu’elles disposent d’une autonomie suffisante, les universités peuvent organiser des débats sur le passé, encourager des recherches indépendantes et créer des espaces de rencontre entre étudiants issus de communautés divisées.

En Colombie, des étudiants ont ainsi mené des projets avec des associations et des communautés touchées par le conflit armé, dans le cadre du service-learning (ou apprentissage par le service), une démarche qui relie engagement de terrain et formation universitaire. Mémoire, développement local, dialogue communautaire : ces initiatives visaient à renouer des liens entre étudiants, institutions et habitants.

Reconstruire une école est un chantier d’ingénierie ; reconstruire un système éducatif est un choix de société. Après une guerre, la question n’est pas seulement de savoir combien d’écoles seront rebâties, mais quel avenir elles construiront.

The Conversation

Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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