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06.09.2026 à 19:27

La stratégie de Meta face à la justice américaine : éviter une défaite légale et reprendre le contrôle

Barthélémy Michalon, Professeur au Tec de Monterrey (Mexique) - Docteur en Sciences Politiques, mention Relations Internationales, Sciences Po
L’accord entre Meta et la justice états-unienne met en évidence la capacité des entreprises du numérique à peser sur les efforts visant à réguler leurs activités.
Texte intégral (3288 mots)

L’ESSENTIEL

  • Un accord à l’amiable a été trouvé dans le cadre du procès intenté à Meta par des dizaines de procureurs d’États des États-Unis pour avoir volontairement rendu ses plateformes addictives pour les jeunes.

  • Meta s’est engagée à verser 18 milliards de dollars aux plaignants et à appliquer un ensemble de mesures visant à encadrer l’utilisation de ses plateformes par les mineurs.

  • Ce document permet à Meta de définir ses propres limites, de se présenter comme soucieuse du bien-être de ses jeunes utilisateurs et de conserver une certaine latitude dans la mise en œuvre de ses engagements.


Mi-août, les représentants de Meta se sont une nouvelle fois retrouvés devant la justice états-unienne pour répondre d’accusations provenant de procureurs de plusieurs États concernant les effets de ses plateformes de réseaux sociaux
– Facebook et Instagram – sur la santé mentale de leurs plus jeunes utilisateurs.

Le procès a pris fin de façon prématurée, à la suite de la présentation par l’entreprise d’une proposition d’accord à l’amiable, proposition acceptée par les plaignants.

Des plateformes conçues pour être addictives

Ce processus légal reposait sur un nouvel angle d’attaque contre les pratiques de l’entreprise de Palo Alto, déjà utilisé en début d’année par des plaignants individuels. En l’occurrence, ce ne sont pas ses décisions en matière de modération des contenus présents sur ses espaces numériques qui sont attaquées – une démarche qui a peu de chances d’aboutir dans un pays qui a historiquement défendu une interprétation très large de la liberté d’expression. Il s’agit plutôt de remettre en question ses choix concernant le fonctionnement de ses plateformes, fondé sur une série de techniques visant à rendre leur usage addictif.

Parmi ces mécanismes sont fréquemment mentionnés l’algorithme de recommandation lui-même (qui sélectionne les contenus les plus susceptibles d’attirer l’attention de chaque utilisateur), le démarrage automatique des vidéos dès leur apparition à l’écran (autoplay), le décompte visible des réactions suscitées par chaque publication ou encore l’envoi régulier de notifications, qui sont autant de rappels à interagir une fois encore avec les contenus affichés sur ces espaces virtuels.

Ce procès, de même que les autres relevant de la même logique, a été fréquemment comparé à ceux qui ont été intentés dans les années 1990 contre les grandes compagnies de cigarettes. Comme ces dernières, Meta se retrouve accusée de proposer un produit délibérément conçu pour être addictif et d’avoir minimisé voire nié les risques liés à sa consommation alors même que, grâce à des recherches menées en interne, l’entreprise était consciente de ses effets nocifs sur la santé, en l’occurrence mentale, de ses utilisateurs.

Outre Meta, d’autres compagnies de réseaux sociaux comme TikTok, Snapchat et YouTube font également l’objet de nombreuses plaintes pour les mêmes raisons. Si la pression semble pour l’instant se concentrer sur la firme dirigée par Mark Zuckerberg, c’est du fait non seulement de sa taille mais aussi de l’existence d’éléments à charge particulièrement dommageables pour la défense, comme le témoignage d’anciens employés ou la masse de documents internes, connus sous le nom de « Facebook Papers », publiés en 2021 par la lanceuse d’alerte Frances Haugen.

Bande-annonce de The Social Reckoning, consacré aux révélations de Frances Haugen.

Un accord à l’amiable qui sonne la fin anticipée d’un procès très attendu

Lors de la première semaine du procès, Meta avait adopté une posture combative, mettant en avant la complexité du sujet de la santé mentale des jeunes générations et les mesures qu’elle avait déjà adoptées pour les protéger.

Malgré cette entrée en matière, l’entreprise a annoncé, le 26 août, être parvenue à un accord à l’amiable (settlement) avec les procureurs. Cet accord, qui est en fait le fruit de négociations entamées depuis de longs mois, a mis fin au procès en cours avec effet immédiat.

Outre un dédommagement à hauteur de 18 milliards de dollars (15,4 milliards d’euros) qui sera réparti entre les nombreux États impliqués dans la plainte, le document contient une série de concessions qui reviennent sur les aspects des plateformes les plus souvent considérés comme étant directement liés à leurs propriétés addictives.

« Meta paie des milliards et bride les ados pour clore un procès historique », France 24, 27 août 2026.

À première vue, il serait tentant d’y voir une victoire éclatante du camp de l’accusation, et une « capitulation » de la part de l’entreprise dont les services sont utilisés par 3,6 milliards de personnes chaque jour. Mais si cette nouvelle est en effet encourageante dans l’optique de limiter les atteintes à la santé mentale des plus jeunes utilisateurs des plateformes de Meta, il n’en est que plus nécessaire d’examiner la façon dont l’accord proposé par l’entreprise lui permet de défendre rationnellement ses intérêts bien compris.

Dans ce but, j’ai appliqué un modèle d’analyse sur la teneur et le contexte des engagements pris par Meta. Ce modèle, développé dans le cadre de mes recherches sur les rapports de pouvoir autour des contenus en ligne, établit que les acteurs impliqués dans un mécanisme de gouvernance cherchent à peser sur ce dernier par trois moyens : le façonnement (en anglais shaping) consiste à agir sur le contenu des règles applicables ; le cadrage (framing) porte sur la façon dont elles sont présentées et éventuellement perçues ; tandis que la manœuvre (maneuvering) concerne leur mise en application.

L’utilisation de cette grille de lecture pour étudier l’accord en question se révèle d’une grande utilité pour comprendre les intentions de Meta vis-à-vis de cet accord et mettre en évidence les nombreux avantages, à différents niveaux, que ce dénouement apporte à l’entreprise.

Un accord accepté par les procureurs, mais avant tout façonné par Meta

Parvenir à un accord à l’amiable était pour Meta la seule alternative à une issue décidée par la justice au terme des longues semaines qu’aurait duré le procès. Or, celui-ci s’était engagé sur des bases défavorables pour l’entreprise, dont les arguments étaient battus en brèche. Par exemple, les procureurs ont pu présenter des documents internes révélant que Meta avait délibérément privilégié ses objectifs de performance économique au détriment de la santé mentale de ses jeunes utilisateurs, et mis en place des mesures de protection qu’elle savait inefficaces. Pour la firme de Mark Zuckerberg, la perspective d’une condamnation prenait ainsi de la consistance, ce qui aurait signifié non seulement une lourde amende mais aussi l’imposition par la justice d’une série de changements sur ses plateformes.

En proposant un règlement à l’amiable, Meta a repris le contrôle sur les obligations auxquelles elle devra se soumettre. Certes, ce contrôle n’est pas total, puisque ce document a dû recevoir l’aval tant des procureurs que de la juge chargée du procès, mais ce mode de résolution du contentieux a permis à l’entreprise de tracer elle-même les lignes qui encadreront désormais son activité. En d’autres termes, elle est parvenue à mettre en place un mécanisme relevant de l’autorégulation, ou tout au plus de la co-régulation, afin d’échapper à une régulation en bonne et due forme intégralement imposée de l’extérieur. Cette stratégie a déjà été largement éprouvée dans un passé récent par les entreprises du secteur, à commencer par Meta elle-même.

Parmi les contraintes qu’elle s’est fixées figurent en premier lieu les sommes à verser aux États fédérés associés à la plainte : le montant de 18 milliards de dollars est certes élevé dans l’absolu, mais il faut rappeler qu’au début du procès les procureurs demandaient 200 milliards et que l’entreprise a réalisé un bénéfice net de 16 milliards lors du second trimestre 2026. En outre, les paiements seront étalés sur une période de 10 ans, et 30 % de cette somme ne sera versée que si les principaux concurrents de Meta se plient aux mêmes contraintes – une condition sur laquelle je reviendrai plus loin.

Suivant la même logique, Meta garde la main sur la teneur des mesures qu’elle s’engage à mettre en œuvre sur ses plateformes pour les mineurs se trouvant dans les États signataires de l’accord. Par exemple, elle a limité à deux heures par jour l’utilisation de Facebook et Instagram, une durée à répartir entre les deux plateformes. Elle a aussi introduit un mode « nocturne », qui bloquera leur consultation entre minuit et 6 heures, une pause quotidienne forcée bienvenue mais dont la durée ne va guère au-delà du strict minimum. Les « notifications » seront suspendues entre 22 heures et 7 heures ainsi que pendant le temps scolaire, mais celles qui avertissent que des messages directs ont été reçus sur l’une ou l’autre de ces deux plateformes ne sont pas concernées par cette mesure.

Par ailleurs, Meta n’a pas éliminé l’autoplay des vidéos ni le décompte visible des réactions obtenues par chaque publication, mais a plus modestement laissé à ses utilisateurs la possibilité d’activer ou non ces options.

Cet échantillon d’exemples permet de dégager une logique commune : les engagements de Meta vont dans la bonne direction, mais ils semblent avoir été conçus de sorte que la compagnie reste capable d’en minimiser les effets. La portée géographique de l’accord est elle aussi circonscrite : si celui-ci crée des effets dans la quasi-totalité des États-Unis (à l’exception de la Floride et du Nouveau-Mexique, qui ont refusé de le signer, et du Texas qui a négocié un texte séparé), il établit textuellement qu’il ne crée de précédent « dans aucune juridiction internationale ».

Un accord au service du narratif que Meta souhaite diffuser

La formule de l’accord à l’amiable n’a pas seulement permis à l’entreprise d’en contrôler le contenu, mais aussi de l’utiliser à ses propres fins de communication.

D’abord, Meta a tenu à souligner que le document ne constitue pas une reconnaissance de responsabilité et continue à rejeter les accusations concernant l’impact négatif de ses plateformes sur le bien-être de ses jeunes utilisateurs.

Ensuite, comme exposé plus haut, elle a conditionné le versement de près du tiers de la somme à la mise en œuvre par YouTube et TikTok des « mêmes » mesures, ce qui lui permet de souligner que ses principaux concurrents recourent eux aussi à des pratiques accusées de rendre addictifs leurs services en ligne.

Immédiatement après l’annonce de l’accord, Meta a non seulement publié une lettre ouverte appelant ses deux concurrents à lui emboîter le pas, mais a aussi lancé une vaste campagne de communication, sur ses propres plateformes et sous forme d’encarts publicitaires dans les plus grands journaux états-uniens, pour relayer le même message.

Celui-ci éclaire sans ambiguïté l’image que Meta cherche à construire d’elle-même : selon sa lettre ouverte, elle vient d’« ouvrir la voie vers des engagements à l’échelle de l’industrie » des réseaux sociaux et d’établir « de nouveaux standards ». Il s’agit donc à présent pour YouTube et TikTok de la « rejoindre dans la protection des adolescents ».

En d’autres termes, Meta n’hésite pas à présenter un accord auquel elle a dû se résoudre pour éviter une défaite judiciaire, qui s’annonçait coûteuse en termes tant économiques que d’image, comme une initiative vertueuse et pionnière, guidée par le souci de veiller au bien-être des plus jeunes de ses utilisateurs.

Cette stratégie de communication est à relier aux inquiétudes croissantes quant aux effets des réseaux sociaux en général sur la santé mentale des adolescents, qui ont conduit plusieurs pays de la planète à interdire leur usage à ceux qui n’ont pas encore atteint l’âge limite fixé par la loi, et d’autres à réglementer strictement les caractéristiques des plateformes mises à disposition des adolescents. C’est sur cette dernière voie que semblent s’engager l’Union européenne et la France, cette dernière après la censure par le Conseil constitutionnel d’un texte plus ambitieux.

Dans ce contexte défavorable aux réseaux sociaux en général, Meta semble donc tirer profit de cet accord pour se présenter comme une entreprise en phase avec ces préoccupations généralisées.

L’application de l’accord, une étape cruciale… qui sera étroitement contrôlée par Meta

L’entreprise a ainsi déjà su peser lourdement sur le contenu de l’accord (façonnement), et l’utiliser à des fins d’image (cadrage). La mise en œuvre de ses propres engagements est hautement susceptible de représenter une troisième opportunité pour défendre ses intérêts, d’une façon (manœuvre) qui sera sans doute moins facile à déceler que dans les deux premières dimensions examinées.

S’il est trop tôt à ce stade pour établir l’existence de telles pratiques, il demeure possible d’identifier les zones grises que Meta pourrait exploiter. À commencer par l’identification de la population ciblée par cette mesure, en l’occurrence les moins de 18 ans : en Australie, où l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans est interdit depuis décembre 2025, les autorités ont constaté que, dans les faits, les entreprises ont laissé à leurs utilisateurs de nombreux moyens d’enregistrer un âge erroné, et donc de continuer à se connecter à leurs plateformes en dépit du nouveau cadre réglementaire.


À lire aussi : L’Australie interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans : un modèle bientôt suivi par d’autres pays ?


Un autre cas de figure où les conditions de mise en œuvre pourraient être décisives est la possibilité offerte aux jeunes utilisateurs de choisir entre une présentation des contenus proposés sur leur compte soit en fonction d’une sélection algorithmique comme c’est à présent la norme, soit en ordre chronologique. Or, la façon dont Meta présentera ces deux options sera susceptible d’influer sur la décision du plus grand nombre. Cette année, le régulateur irlandais – pays dans lequel Meta a établi son siège européen – a justement ouvert une enquête sur l’utilisation par la plateforme de « dark patterns », conçus pour manipuler les choix des internautes.

Un autre exemple pourrait résider dans l’inactivation, sur Facebook et Instagram, des filtres photographiques imitant un « maquillage extrême », accusés de porter atteinte à l’estime de soi de nombreux jeunes utilisateurs et utilisatrices. Sur quelles bases Meta considèrera-t-elle un maquillage comme « extrême » ? En fonction de la réponse à cette question, l’impact de cette mesure pourrait être réel, ou bien purement cosmétique.

De façon générale, les grandes entreprises de réseaux sociaux ont jusqu’à présent fait la preuve de leur capacité à exploiter leur maîtrise technologique pour réduire l’impact ou la portée des obligations ou des attentes qui reposent sur elles lors de la mise en application de nouvelles règles. Si cette tendance se confirme, les effets concrets de cet accord salué comme historique s’en trouveraient réduits d’autant.

En conclusion, si l’accord annoncé par Meta paraît constituer les prémices d’une gouvernance de la protection de la santé mentale des mineurs états-uniens sur les plateformes de réseaux sociaux, une analyse plus approfondie permet de constater que Meta mène une stratégie visant à peser de tout son poids sur les règles et standards appelés à structurer cette gouvernance.

The Conversation

Barthélémy Michalon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

03.09.2026 à 15:49

Au Népal, le contrôle du Tibet par la Chine complique la prévention des crues

Dibyesh Anand, Professor of International Relations and Deputy Vice-Chancellor, University of Westminster
La crue meurtrière à la frontière sino-népalaise a mis en évidence le manque de coopération et de partage de données entre Pékin et Katmandou.
Texte intégral (2122 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une crue soudaine a ravagé, le 26 août, la zone frontalière entre le Népal et le Tibet, faisant au moins un millier de morts et de nombreux disparus.

  • Le manque de coopération et le faible partage de données entre le Népal et la Chine (très réticente à communiquer des informations, quelles qu’elles soient, sur le Tibet) empêchent d’alerter efficacement les populations en aval.

  • Les constructions népalaises dans une vallée instable expliquent aussi en partie le lourd bilan humain.


Ce 26 août, en à peine quelques minutes, le poste-frontière entre le Népal et la Chine – Rasuwagadhi du côté népalais et Gyirong du côté chinois – a été détruit par une crue soudaine provoquée par l’effondrement d’un glacier. Des villages, des ponts et des routes des deux côtés de la frontière ont été emportés.

On dénombre au moins 1 000 morts et de nombreux disparus, parmi lesquels des touristes et des pèlerins. Le bilan définitif ne sera pas connu avant plusieurs jours, car les zones les plus touchées sont difficiles d’accès. En ce qui concerne le Tibet, compte tenu de du contrôle draconien de l’information exercé par la Chine, le bilan réel pourrait ne jamais être connu.

Une fois les opérations de secours terminées, le Népal, pays pauvre, devra s’atteler au difficile défi de la reconstruction. Il s’agira du premier véritable test pour le gouvernement qui a pris le pouvoir en mars, après qu’une révolution largement portée par la génération Z a balayé les partis traditionnels.

Le gouvernement du premier ministre Balen Shah cherche à éviter de dépendre de l’un ou l’autre de ses grands voisins, la Chine et l’Inde, ou de se retrouver pris au piège de leur rivalité. Il tente d’affirmer une certaine autonomie stratégique en traitant avec New Delhi, avec Pékin, mais aussi avec Washington sur un pied d’égalité.

Le fait que le Népal soit frontalier du Tibet, une région autrefois autonome que la Chine a annexée par la force entre 1950 et 1951 et qu’elle administre depuis lors, rend plus difficile la préparation aux inondations dans cette région frontalière.

Le bâtiment des services d’immigration et des douanes chinoises vu depuis la frontière népalaise
Les infrastructures du poste-frontière chinois situé au Tibet, à la frontière du Népal, ont été détruites. Pacceka/Shutterstock (no reuse)

Une frontière militarisée

Même si le gouvernement népalais entretient des relations cordiales avec Pékin, adhère au principe « d’une seule Chine » et n’accorde aucun soutien aux Tibétains, le contrôle strict exercé par la Chine sur le Tibet engendre des complications pour Katmandou.

La région frontalière, côté tibétain, est administrée comme une zone militarisée. Elle est étroitement surveillée par la police et l’armée, l’accès y est soumis à des permis et des autorisations, et les étrangers — journalistes, chercheurs indépendants, parfois même diplomates — en sont systématiquement tenus à l’écart. Le Tibet est un trou noir en matière d’information.

Le Népal constitue depuis longtemps la principale voie de fuite hors du Tibet et accueille aujourd’hui plus de 10 000 réfugiés tibétains. La Chine cherche à contraindre Katmandou de réprimer le militantisme tibétain, de fermer les points de passage et d’intégrer la gestion de la frontière dans un partenariat de sécurité visant à isoler le plateau tibétain du reste du monde.

Les données glaciaires et hydrologiques du plateau tibétain, indispensables pour anticiper les inondations, sont également considérées comme stratégiquement sensibles par la Chine et sont gardées secrètes. Le Népal ne dispose d’aucun mécanisme pour recevoir en temps réel des données sur les lacs glaciaires et les cours d’eau de la part de la Chine, et ses responsables ont parfois accusé Pékin de ne pas partager ces informations pourtant vitales.

Lorsqu’une catastrophe survient dans cette région frontalière, la transmission d’alertes et l’acheminement des secours sont freinés par un système conçu avant tout pour le contrôle, et non pour la rapidité et l’efficacité.

De plus en plus d’éléments indiquent que, le 26 août, l’effondrement du glacier s’est produit du côté népalais de la frontière, près du sommet du Langtang Lirung. Mais, quel que soit le lieu d’origine de la crue, aucun avertissement n’est parvenu aux personnes se trouvant sur son passage.

Les autorités du district népalais de Rasuwa, au Népal, ont déclaré n’avoir eu « aucune idée » de ce qui allait se passer. Cela s’explique en partie par la rapidité de l’inondation provoquée par l’avalanche de glace, qui n’a sans doute laissé que peu de temps pour donner l’alerte. Les stations de surveillance népalaises situées en amont ont été emportées avant d’avoir pu envoyer un signal d’alerte.

Mais comme je l’ai souligné dans mes recherches, un problème plus profond et plus structurel doit être mis en évidence : il n’existe aucun système permanent et obligatoire permettant de transmettre des alertes en temps réel dans cette région frontalière. La plupart des données susceptibles de véhiculer une telle alerte se trouvent dans une région que la Chine gère avant tout comme une question de sécurité nationale.

Une coopération limitée

Déjà en 2016, quand la rupture de la digue morainique d’un lac glaciaire au Tibet a provoqué une crue de la rivière Bhote Koshi au Népal, aucun avertissement n’avait été donné. Les responsables népalais de l’hydrologie ont déclaré par la suite que la Chine avait, pendant des années, omis de partager des données « essentielles » sur les lacs glaciaires situés de son côté de la frontière.

La coopération entre les deux pays n’est pas totalement inexistante, mais elle reste limitée et réactive. La Chine et le Népal surveillent conjointement un seul lac glaciaire transfrontalier dangereux, le Cirenmaco. Ce dispositif permet de superviser des lacs qui se forment progressivement, mais pas de détecter une avalanche soudaine dans une vallée non surveillée.

De part et d’autre de la frontière, l’information ne circule que dans la mesure où les préoccupations sécuritaires l’autorisent. Mais la vulnérabilité du Népal ne tient pas seulement à ce manque de coopération. Le développement imprudent du pays – construction de routes et de barrages, urbanisation de vallées fragiles –, conjugué à une administration corrompue et à des capacités d’alerte précoce insuffisantes, a alourdi le bilan des inondations.

Partout dans le monde, les zones frontalières sont souvent considérées avant tout comme des espaces relevant de la sécurité nationale, au détriment de la prévention et de la gestion des catastrophes. En 2025, à la suite d’un attentat terroriste au Cachemire, l’Inde a suspendu le traité sur les eaux de l’Indus et a interrompu la transmission des données hydrologiques au Pakistan. Lorsque les inondations dues à la mousson sont survenues quelques mois plus tard, Islamabad a déclaré que cette suspension les avait aggravées.

Le changement climatique accroît les risques liés au plateau tibétain pour les populations vivant en aval, du Népal au Bangladesh en passant par l’Inde. Face à ces risques, il faut considérer l’Himalaya comme un espace écologique partagé, une zone de contact plutôt qu’une zone de conflit.

Le renforcement du partage transfrontalier des données et des systèmes d’alerte précoce permettrait de réduire le nombre de victimes des tremblements de terre, des glissements de terrain et des inondations. Pour le gouvernement népalais, c’est là que son autonomie stratégique sera véritablement mise à l’épreuve : il ne s’agira pas tant de choisir entre Pékin et Delhi que de faire en sorte que la sécurité de sa population ne soit pas subordonnée aux préoccupations sécuritaires d’un État étranger.

Les inondations, les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles continueront de se produire. La question est de savoir si les États de la région seront capables d’améliorer leur coopération et de faire passer la sécurité des populations avant celle des frontières.

The Conversation

Dibyesh Anand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.09.2026 à 16:04

Le Maghreb, un territoire à géométrie variable

Benjamin Badier, Enseignant en histoire contemporaine, Université Bretagne Sud (UBS)
Anne-Adélaïde Lascaux, Maîtresse de conférences en géographie rattachée au laboratoire ESO (Espaces et sociétés), UMR 6590, Université de Caen Normandie
Que recouvre la notion de Maghreb ? Selon qui la définit, l’époque ou le point de vue, la réponse varie.
Texte intégral (1555 mots)

Si, en France, le terme « Maghreb » désigne communément l’ensemble formé par la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, les délimitations et la dénomination même de cette région n’ont rien de défini. Les circulations et les différents peuplements qui se sont succédé au fil de son histoire invitent à la concevoir comme un espace à géographie variable.

Dans leur Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, qui vient de paraître aux éditions Autrement, l'historien Benjamin Badier et la géographe Anne-Adélaïde Lascaux, assistés du cartographe Guillaume Balavoine, reviennent sur la définition géographique et les fondements historiques de la région afin d’en appréhender les enjeux actuels. Extraits.


Le Maghreb est une construction régionale ancienne dont les limites ne font pas consensus. Il n’existe pas de définition qui fasse l’unanimité pour cette vaste portion de territoire qui s’étend entre la Méditerranée et le Sahara. Si le terme « Maghreb » renvoie couramment en français à l’ensemble formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, la notion de « Grand Maghreb » inclut pour sa part la Mauritanie et la Libye. Ces découpages variables résultent de constructions géohistoriques distinguant le Maghreb de ses espaces voisins, alors que cette région peut aussi être pensée au croisement de différents ensembles géographiques.

Un Maghreb, des Maghreb

En France, le Maghreb renvoie couramment à l’ensemble régional formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Les Maghrébins seraient les habitants de ces pays, mais aussi les populations immigrées qui en sont originaires et leurs descendants en Europe. Cette définition restrictive du Maghreb vaut surtout pour le contexte français. Il existe également un « Grand Maghreb », non à trois mais à cinq pays — plus le Sahara occidental —, intégrant tout ou partie de la Libye et de la Mauritanie.

Ce double Maghreb est le fruit d’une longue construction géohistorique, qui entremêle représentations externes et internes à la région. Pour les Grecs anciens, l’Afrique du Nord à l’ouest de l’Égypte était la Libye. Les Romains parlaient de Maurétanie (le pays des Maures) pour la partie ouest, mais aussi d’Africa, centrée sur l’actuelle Tunisie — mot qui a fini par désigner le continent tout entier. Les populations locales ne parlant pas latin, elles ont été qualifiées de « Barbares », ce qui a donné barbar en arabe et Berbères en français. Les Européens nomment la région Berbérie à l’époque moderne.

Dans la géographie arabe médiévale, le Maghrib renvoie à tout ce qui est à l’ouest, par rapport au Machriq, l’est : le Maghreb est le couchant du monde arabo-musulman, pensé relativement à son centre en Orient. En son sein, plusieurs sous-ensembles étaient distingués : le Maghrib al-Aqsa (le Maghreb lointain, qui équivaut au Maroc actuel), le Maghrib al-Awsat (Maghreb central) et le Maghrib al-Adnâ (Maghreb proche), plus souvent nommé Ifriqiya (dérivé d’Africa) et qui correspond peu ou prou à la Tunisie actuelle.

Une construction coloniale ?

La réduction du Maghreb au Maroc, à l’Algérie et à la Tunisie est parfois considérée comme un héritage colonial : « l’invention du Maghreb » (Abdelmajid Hannoum) serait le processus par lequel les trois territoires ont été réunis dans un même ensemble jugé cohérent et distinct des zones géographiques voisines. L’exclusion de la Libye sous domination italienne permettait de dessiner un pré carré français, tandis que l’éviction de la future Mauritanie, intégrée à l’Afrique-Occidentale française, traçait une frontière politique et raciale entre une Afrique « blanche » et une Afrique « noire ».

Le mot « Maghreb » est cependant rare à l’époque coloniale : il est plutôt question d’« Afrique du Nord française » et de « Nord-Africains » — un gentilé aux connotations négatives, surtout en métropole. En arabe ou en français, c’est surtout lors de la décolonisation que le terme « Maghreb » a progressivement remplacé « Afrique du Nord », par le biais des revendications politiques.

Pour éviter la confusion avec le Maroc, qui se dit Maghrib en arabe, l’expression la plus courante est toutefois « Maghreb arabe » (al-Maghrib al-’arabi), elle reflète la force du nationalisme arabe à l’époque. L’expression renvoie aussi aux projets panmaghrébins nés dans les luttes communes des années 1940-1960. En 1989 une Union du Maghreb arabe (UMA) a été créée, mais cette institution réunissant les cinq pays du Grand Maghreb n’a jamais joué un grand rôle en faveur de l’unité régionale.

Quelles limites pour le Maghreb ?

Les délimitations du Maghreb ne vont donc pas de soi. Au nord, la Méditerranée fait office de frontière, bien qu’un géographe arabe comme Al-Idrissi (XIIe siècle) ait pu intégrer Al-Andalus au Maghreb. L’Atlantique est la limite ouest, même si la proximité et le passé berbère des Canaries espagnoles rapprochent cet archipel du Maghreb. À l’est, la séparation entre Maghreb et Machreq passe soit entre la Libye et l’Égypte, soit entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, voire exclut toute la Libye.

La limite sud est encore plus difficile à placer, sauf si l’on s’en tient aux seules frontières étatiques. Il est possible d’inclure la Mauritanie jusqu’au fleuve Sénégal, même si les différences sont grandes entre le nord et le sud du pays, ce dernier étant plus tourné vers l’Afrique subsaharienne. Le Sahara ne peut être considéré comme un obstacle aux circulations, tant les continuités transsahariennes sont nombreuses. Si l’on considère la présence de populations berbères comme un critère, alors le nord du Mali et du Niger pourraient être rattachés au Maghreb. Toute cette zone sud est souvent qualifiée de Sahel — ou de bande sahélo-saharienne — et pensée comme un espace de contact et de transition entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.

La difficile délimitation du Maghreb invite donc à renoncer à toute définition fermée de cette région, et à privilégier une vision souple du territoire, selon l’époque ou la thématique, tout comme l’envisageait déjà l’intellectuel marocain Abdallah Laroui dans son Histoire du Maghreb (1970).

Les circulations régionales, anciennes comme plus récentes, offrent un miroir de l’aire d’influence du Maghreb sur les espaces voisins, brouillant les frontières. Un exemple en est la diffusion du couscous depuis le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie — conjointement inscrits sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2020 au titre de leurs savoirs, savoir-faire et pratiques liés à sa production et à sa consommation — et sa réinterprétation via des recettes locales en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

Un espace carrefour

Il est difficile de définir le Maghreb avec des critères intrinsèques, qu’ils soient environnementaux ou culturels. La région ne se singularise ni par l’importance de l’islam ni par l’usage de la langue arabe. Seule l’importance de l’amazighité — berbérité — en tant que peuple, langue et culture la distingue vraiment ; d’où l’usage par les militants berbères du mot « Tamazgha » pour faire de la région le « territoire amazigh », en opposition au « Maghreb arabe ». Dans les deux cas, cela revient à ignorer les nombreuses hybridations qu’a connues ce territoire à travers l’histoire, du fait des peuplements berbères, puniques, romains, juifs, arabes et européens.

La géographie arabe traditionnelle aimait à penser la région comme une île enclavée — djazirat al-Maghrib. Les débats sur la dénomination et la délimitation du Maghreb montrent pourtant que tout se joue dans la question de son rapport au reste du monde : le monde arabe et le monde musulman, mais aussi l’Europe, l’aire méditerranéenne, ou encore le continent africain, ce qui permet de réfléchir au Maghreb dans une africanité souvent occultée.

The Conversation

Anne-Adélaïde Lascaux a reçu des financements du Centre Jacques Berque (Rabat).

Benjamin Badier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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