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23.10.2026 à 12:30

Ratés, faux sondages, marchés prédictifs : la mauvaise passe des sondeurs américains avant les midterms

W Joseph Campbell, Professor Emeritus of Communication, American University School of Communication

Ratés à répétition depuis 2016, faux sondages, concurrence des marchés prédictifs et des réponses simulées par l’IA : les instituts américains abordent les élections de mi-mandat du 3 novembre en terrain miné.
Texte intégral (2677 mots)
La maire de Los Angeles, Karen Bass, lors de la parade de la Nisei Week, en août 2025. Un faux sondage la donnant largement en tête pour sa réélection a été relayé par son équipe de campagne en août 2026. 399scout/Wikimedia Commons, CC BY-SA, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les sondages ont sous-estimé Donald Trump à trois présidentielles de suite et se sont encore trompés aux primaires d’août 2026.

  • Faute de répondants, les instituts doivent redresser leurs données brutes, des choix techniques qui peuvent nettement modifier les résultats.

  • Marchés prédictifs et réponses simulées par l’IA leur disputent désormais la prévision électorale, sans avoir prouvé qu’ils étaient plus fiables.


Le 3 novembre 2026, les Américains renouvelleront l’ensemble de la Chambre des représentants et 35 des 100 sièges du Sénat lors des élections de mi-mandat, les midterms. Les instituts de sondage abordent ce scrutin plombés par des ratés retentissants lors des dernières élections, et concurrencés par des rivaux pleins d’aplomb, bien décidés à redessiner le paysage des prévisions électorales.

Rien ne garantit que les difficultés des sondeurs – et la défiance persistante du public à l’égard de la fiabilité des sondages électoraux – se dissiperont de sitôt.

À vrai dire, les sondeurs n’ont guère eu de motifs de se réjouir depuis près de dix ans, depuis que Donald Trump a déjoué les pronostics fondés sur les sondages pour battre Hillary Clinton à la présidentielle de 2016.

En 2020, les sondeurs ont signé leur pire performance collective depuis 40 ans en surestimant l’ampleur de la victoire de Joe Biden sur Trump. J’analyse cet épisode dans Lost in a Gallup, mon livre consacré aux échecs des sondages (non traduit en français, NdT).

Lors des midterms de 2022, les sondages se sont montrés plus inégaux que brillants. En 2024, les sondeurs ont, dans l’ensemble, sous-estimé le soutien électoral à Trump – pour la troisième élection consécutive. Au point que le magazine The Atlantic a jugé les sondages de 2024 « toujours mauvais, mais plus discrètement ».

Des sondages inventés de toutes pièces

La série de déconvenues des sondeurs s’est prolongée en août 2026, lors de deux primaires démocrates très suivies (les primaires désignent les candidats des partis à l’élection générale, NdT) : celle pour le siège de sénateur du Michigan et celle pour le poste de gouverneur du Wisconsin. Dans les deux cas, les sondages annonçaient des avances de plus de dix points, qui se sont révélées illusoires une fois les bulletins dépouillés. (Dans le Michigan, le progressiste Abdul El-Sayed, donné largement en tête, ne l’a emporté que d’un point environ sur la modérée Haley Stevens ; dans le Wisconsin, la socialiste démocrate Francesca Hong, favorite, s’est inclinée de justesse face à David Crowley, NdT.) Ces résultats ont inspiré des titres comme « Faut-il encore faire confiance aux sondages ? »

Le mois d’août a aussi apporté des révélations sur des résultats de sondages fabriqués dans des scrutins disputés dans le Wisconsin, dans le Nevada et à Los Angeles. Ces faux sondages étaient l’œuvre d’un jeune diplômé de 21 ans, qui diffusait ses résultats inventés sur un site baptisé Median Strategies. Il a affirmé avoir voulu démontrer à quel point de fausses données d’enquête peuvent attirer l’attention.

Les résultats de l’un de ces faux sondages, qui donnait la maire démocrate de Los Angeles, Karen Bass, en tête avec plus de dix points d’avance dans sa course à la réélection, ont été relayés sur les réseaux sociaux par son équipe de campagne. Ils ont aussi fait l’objet d’articles de presse et de reportages télévisés avant que la supercherie ne soit révélée.

Les primaires sont déjà bien assez compliquées pour les sondeurs sans les perturbations qu’entraînent des résultats inventés. La participation y est généralement faible, ce qui complique la tâche des instituts lorsqu’ils tentent d’estimer qui ira effectivement voter.

Parier sur les élections, une vieille pratique

Dans le même temps, les sondeurs subissent la pression des marchés prédictifs comme Kalshi et Polymarket, une plateforme fondée sur les cryptomonnaies, qui permettent tous deux de parier sur l’issue des élections. (Ces plateformes sont illégales en France, où l’Autorité nationale des jeux les assimile à des sites de jeux d’argent non autorisés, NdT.)

Les paris sur les élections américaines ont une longue histoire, quoique méconnue. En 1924, le Wall Street Journal rapportait depuis New York qu’« une demi-douzaine de maisons, ici, font commerce de recevoir et de placer des paris », en relevant qu’une règle empirique s’était imposée : « Quand la cote dépasse deux contre un dans une campagne, le candidat favori est pratiquement certain de l’emporter. »

À partir des années 1930, les paris ont cédé la place, comme outil de prévision électorale, aux techniques de sondage quasi scientifiques (PDF) mises au point par des pionniers des enquêtes d’opinion comme George Gallup et Elmo Roper. Les sondages offraient alors ce que les chercheurs Paul W. Rhode et Koleman S. Strumpf ont appelé « un substitut tout trouvé aux cotes des paris, qui n’était pas exposé aux objections morales visant les jeux d’argent ».

Ces dernières années, à mesure que les difficultés des sondages se sont aggravées, les marchés prédictifs sont sortis de l’ombre pour devenir des acteurs incontournables de la prévision électorale.

À lire aussi : Marchés prédictifs en ligne : miser sur un résultat sportif… ou sur la guerre en Ukraine

Leur volume de transactions, leur influence politique et leur notoriété ont progressé – tout comme leurs prétentions.

Le fondateur de Polymarket, Shayne Coplan, 28 ans, a qualifié les marchés prédictifs de « chose la plus précise dont dispose l’humanité à l’heure actuelle ». Il a aussi raillé les enquêtes traditionnelles, réalisées auprès de personnes interrogées, en déclarant en 2024 : « Plus personne ne prend les sondages au sérieux. »

Les marchés prédictifs fournissent des probabilités en temps réel, avec une souplesse dont les sondages électoraux sont incapables. Mais la question de savoir s’ils menacent l’existence même des sondages traditionnels reste ouverte.

Le journaliste de données Nate Silver (fondateur du site de prévisions électorales FiveThirtyEight et, depuis juillet 2024, conseiller de Polymarket, NdT) a dit douter que « les marchés prédictifs puissent constituer un bon substitut aux sondages ». Une des raisons de ce scepticisme : les parieurs de ces plateformes s’appuient souvent sur les résultats des sondages préélectoraux et sur les prévisions fondées sur ces sondages, et y réagissent.

Pourtant, les marchés prédictifs n’ont guère semblé dépendre des sondages lors de la présidentielle de 2024. Polymarket et Kalshi ont tous deux prédit la victoire de Trump, alors que les sondages, en moyenne, tendaient à donner une légère avance à la vice-présidente Kamala Harris.

« Faites confiance aux marchés, pas aux sondages », a lancé Coplan sur le réseau social X peu après l’élection. Kalshi, de son côté, a proclamé que ses projections favorables à Trump avaient « montré que les marchés prédictifs peuvent nettement surpasser les sondages et les médias traditionnels ».

La récente primaire démocrate pour le poste de gouverneur du Wisconsin a toutefois été une douche froide pour les marchés prédictifs. Les cotes de Kalshi et de Polymarket donnaient respectivement à Francesca Hong 95 % et 96 % de chances de l’emporter. Elle a perdu, de justesse.

L’épineuse question du redressement

Au-delà de la concurrence des marchés prédictifs, les sondeurs se heurtent au problème tenace des faibles taux de réponse. Beaucoup de gens refusent de répondre aux sollicitations des instituts, ce qui rend presque impossible la constitution d’échantillons représentatifs à partir des seules enquêtes. Les sondeurs sont donc contraints d’appliquer des ajustements statistiques à leurs données brutes, une opération appelée « pondération » ou « redressement ».

Ces ajustements visent à améliorer la précision en alignant les données brutes sur des caractéristiques démographiques ou politiques : niveau d’études, origine ethnique, genre, affiliation partisane déclarée lors de l’inscription sur les listes électorales ou encore vote passé déclaré par les personnes interrogées. Mais les choix de redressement varient d’un institut à l’autre et ne garantissent en rien l’exactitude des résultats.

Josh Clinton, politiste à l’université Vanderbilt, a souligné que même des « choix raisonnables » de redressement peuvent faire nettement varier les résultats d’un sondage.

Autre source de tracas pour les enquêtes d’opinion aujourd’hui : une pratique appelée « silicon sampling » (« échantillon silicium »), dans laquelle des agents d’intelligence artificielle simulent des réponses semblables à celles d’êtres humains.

Le silicon sampling, qui a gagné en visibilité ces derniers mois, est bien plus rapide et nettement moins coûteux que les sondages classiques. Et il a pris pied dans le secteur des enquêtes d’opinion.

L’institut Gallup, pionnier américain des sondages, a ainsi annoncé qu’il « explore le potentiel des réponses simulées » pour déterminer « si les systèmes d’IA et les méthodes émergentes peuvent aider à mieux comprendre comment les humains pensent et se comportent ».

Le silicon sampling inquiète certains tenants des méthodes traditionnelles, que les implications éthiques, entre autres, de la simulation de réponses humaines mettent mal à l’aise.

À lire aussi : Les sondages générés par IA séduisent des instituts, mais peuvent-ils vraiment refléter ce que pensent les gens ?

La présidentielle de 2024 a offert un modeste exemple de silicon sampling en action. Les agents d’IA de la start-up Aaru avaient prédit que Harris remporterait quatre des sept États pivots du pays (les swing states, susceptibles de basculer d’un camp à l’autre et qui décident de l’élection, NdT). Un tel résultat lui aurait assuré suffisamment de grands électeurs pour être élue présidente.

Ces résultats n’étaient cependant pas meilleurs que ceux des sondages traditionnels réalisés dans les États pivots par CNN et le New York Times. Les deux médias donnaient Harris en tête dans quatre États – de quoi l’emporter si le scrutin avait suivi leurs sondages.

Harris a perdu dans les sept États pivots.

The Conversation

W Joseph Campbell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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23.10.2026 à 12:05

Les sondages sont des instantanés, pas des prédictions : ce que montre la campagne électorale néo-zélandaise

Grant Duncan, Research Associate, Public Policy Institute, University of Auckland, Waipapa Taumata Rau

En Nouvelle-Zélande, où les législatives ont lieu le 7 novembre 2026, les sondages se multiplient. Mais chacun n’est qu’une photographie floue de l’opinion à un instant passé : il ne permet pas de prédire le résultat du scrutin.
Texte intégral (1820 mots)
Le Beehive, l’aile du Parlement néo-zélandais qui abrite les bureaux du gouvernement, à Wellington, en mai 2015. Les Néo-Zélandais renouvelleront leur Parlement le 7 novembre 2026. Michal Klajban/Wikimedia Commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Chaque sondage n’est qu’une estimation : un écart d’un ou deux points entre deux enquêtes relève du bruit statistique, pas d’un signal.

  • Une participation inattendue peut fausser les sondages, comme en 2020 en Nouvelle-Zélande, quand ils ont sous-estimé les travaillistes et surestimé le Parti national.

  • Les sondages peuvent aussi influencer le vote, au détriment des petits partis menacés par le seuil de 5 % des voix.


Les Néo-Zélandais renouvelleront leur Parlement lors des élections législatives du 7 novembre 2026. À neuf mois du scrutin (cet article a été publié en anglais le 3 février 2026, NdT), que peuvent nous apprendre les sondages d’opinion sur leur issue ? Pas grand-chose, à vrai dire.

Sur la seule foi des sondages, personne n’aurait pu prédire, aussi tôt dans l’année, l’issue des trois derniers scrutins. Les tendances ont évolué au cours des mois suivants, et des événements – au premier rang desquels le Covid, en 2020 – sont venus rebattre les cartes.

Chaque sondage est une photographie de l’opinion publique à un moment déjà passé – et cette photographie est floue, en raison de l’erreur d’échantillonnage, statistiquement inévitable. Un échantillon de 1 000 personnes ne ressemble jamais exactement à l’ensemble du corps électoral, et la proportion d’électeurs « indécis » n’est souvent pas communiquée.

Les instituts de sondage ont tout intérêt à produire des résultats aussi exacts que possible, mais les aléas statistiques sont inévitables. Chaque sondage n’est qu’une estimation. Et un léger écart d’un ou deux points entre deux sondages relève du « bruit », non du « signal ».

C’est en observant les tendances sur un ensemble de sondages que l’on se fait une idée de l’évolution des préférences partisanes. Mais les tendances passées ne permettent pas de prévoir de façon fiable les tendances futures.

Que nous disent les sondages récents ?

Le code de déontologie des sondages politiques de la Research Association New Zealand (RANZ), l’organisation professionnelle des métiers des études et sondages, impose que toute projection du nombre de sièges de chaque parti « précise que les sondages ne prédisent pas – ils mesurent un moment donné ».

J’ajouterais que personne ne peut « mesurer » les opinions avec la précision dont on fait preuve pour mesurer des distances ou des durées. Une opinion n’est pas un objet dans l’espace.

Alors, que peut-on dire de ce que les sondages récents indiquent, plutôt que de ce qu’ils mesurent ?

Ils semblent montrer que si des élections avaient eu lieu récemment, le Parti national, la formation de centre droit du premier ministre Christopher Luxon, aurait recueilli moins de voix de liste – celles qui déterminent la répartition des sièges – qu’aux élections de 2023. Le Parti travailliste (centre gauche), dans l’opposition, aurait peut-être fait mieux que lui, mais aurait été desservi par ses partenaires potentiels de coalition, les Verts (écologistes de gauche) et Te Pāti Māori (le parti de défense des droits des Maoris).

Il est difficile de dire si ce scrutin hypothétique aurait pu conduire à un changement de gouvernement. Les sondages réalisés dans les semaines qui précèdent immédiatement une élection sont en général assez proches des résultats. Mais la participation peut tout bouleverser.

Un échantillon représentatif du corps électoral ne correspond pas forcément, sur le plan démographique, à la population qui se rend effectivement aux urnes.

En 2020, par exemple, une participation d’une ampleur inattendue a conduit les sondages du mois précédant le scrutin à sous-estimer les travaillistes et à surestimer le Parti national.

Les observateurs de la vie politique peuvent néanmoins se servir des sondages comme d’indicateurs de la direction prise. À l’heure où j’écris ces lignes, seul New Zealand First (NZ First), le parti populiste et nationaliste de Winston Peters, membre de la coalition de droite au pouvoir, aurait de quoi se réjouir de ses résultats moyens dans les sondages récents.

NZ First a obtenu des scores de 9 % ou plus, en progression par rapport à son résultat aux dernières élections (6,1 %). La lente remontée des travaillistes au cours de l’année 2025 semble toutefois s’être faite au détriment des deux plus petits partis de gauche.

Les sondages influencent-ils le résultat des élections ?

Les sondages d’opinion peuvent avoir sur le comportement électoral des effets autoréalisateurs ou d’« entraînement » (l’effet bandwagon). Mais aucune théorie de cause à effet ne permet de prédire si cela se produira, ni dans quelle mesure. Ces effets peuvent jouer en sens opposé selon les individus.

Si les sondages donnent un candidat largement en tête, cela peut m’inciter à voter pour lui (pour monter dans le train en marche). Ou bien je peux voter pour un autre candidat (pour soutenir l’outsider). Ou ne pas voter du tout (puisque les jeux sont faits).

Dans un scrutin mixte à finalité proportionnelle (MMP, pour Mixed Member Proportional) comme celui de la Nouvelle-Zélande, où chaque électeur vote à la fois pour un député de circonscription et pour une liste nationale, seuls les partis qui obtiennent 5 % des voix de liste ou remportent au moins une circonscription entrent au Parlement. Un parti crédité de moins de 5 % dans les sondages, et qui a peu de chances de remporter une circonscription, peut se retrouver pris au piège d’une prophétie autoréalisatrice.

Ne voulant pas « gâcher » leur voix en la donnant à ce parti, les électeurs peuvent en choisir un autre – ce qui complique encore la tâche de ce parti.

Les électeurs se demandent aussi : qui gouvernera avec qui ? Ils peuvent se dire que voter pour un parti revient en fait à aider un autre parti à entrer au gouvernement – ce qui peut leur sembler souhaitable ou non.

Parce que les sondages risquent de guider l’opinion publique plutôt que de la suivre, la Nouvelle-Zélande interdit leur publication le jour même du scrutin, mais pas pendant les deux semaines de vote anticipé. (En France, la loi interdit la publication et le commentaire de tout sondage électoral la veille et le jour du scrutin, NdT.)

Les périodes d’interdiction sont pourtant courantes en Europe et en Amérique latine, et peuvent durer jusqu’à deux semaines, comme en Italie.

Il existe aussi un risque qu’un acteur peu scrupuleux publie un faux résultat de sondage pour infléchir les choix des électeurs ou les dissuader de voter. C’est l’une des raisons pour lesquelles la profession s’est dotée d’un code de conduite (dont elle assure elle-même le respect).

Tendances passées ou résultats futurs ?

Dans une société libre, l’État ne devrait toutefois pas interdire aux instituts de réaliser des sondages, ni aux médias d’en publier les résultats.

Les sondages peuvent informer les électeurs et jouer un rôle utile dans le processus démocratique. Ils offrent aussi aux partis, entre deux élections, un retour sur leur action (ou sur la façon dont elle est perçue).

Mais ils peuvent desservir le débat lorsque les médias les présentent de manière sensationnaliste ou partiale.

À lire aussi : Pourquoi la multiplication des sondages nuit à l’information des électeurs : les leçons du cas australien

Il faudrait laisser les électeurs se faire leur propre idée du candidat ou du parti qui les représente le mieux, plutôt que de les amener à voir l’élection comme une compétition racontée à coups de « qui monte, qui descend ».

En définitive, il faut lire les sondages – et les médias – d’un œil critique, sans rien prendre pour argent comptant. Il est toujours utile de vérifier, par exemple, qui a réalisé l’enquête, qui l’a commandée et selon quelle méthode. (En France, ces informations doivent obligatoirement accompagner la première publication d’un sondage, NdT.)

Surtout, n’oublions pas que les sondages d’opinion ne font qu’indiquer des tendances passées ; ils ne prédisent pas les résultats à venir.

The Conversation

Grant Duncan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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23.10.2026 à 10:43

Pourquoi la multiplication des sondages nuit à l’information des électeurs : les leçons du cas australien

Daniel Casey, Lecturer, Politics and International Relations, Australian Catholic University

En Australie, quelque 140 sondages ont été publiés depuis les élections fédérales de 2025, sur fond de poussée de One Nation. Des études montrent que leur couverture façon « journalisme hippique » nourrit le cynisme.
Texte intégral (2121 mots)
Le Parlement australien, à Canberra. Depuis les élections fédérales de 2025, quelque 140 sondages ont été publiés, soit environ deux par semaine. Thennicke/Wikimedia Commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Quelque 140 sondages ont été publiés en Australie depuis les élections fédérales de 2025, soit environ deux par semaine.

  • Selon une méta-analyse de 32 études, la couverture « hippique » des sondages accroît le cynisme envers les responsables politiques et les médias.

  • Des « répondants » créés par l’IA, capables de se faire passer pour des humains, pourraient demain fausser les sondages à bas coût.


En Australie, les sondages d’intentions de vote se succèdent à un rythme soutenu. Selon le Newspoll, l’enquête de référence publiée par le quotidien The Australian le 9 août 2026, les travaillistes, au pouvoir, et One Nation, le parti populiste et anti-immigration de Pauline Hanson, sont désormais à égalité, à 29 %, tous deux en recul d’un point. La Coalition, l’alliance de droite qui réunit libéraux et nationaux, perd elle aussi un point et tombe à 18 %. Comme tous les autres, ce sondage a été largement repris, par le média qui l’a commandé comme par ses concurrents.

Pourtant, la dernière élection fédérale remonte à un peu plus d’un an, et la prochaine n’aura lieu que dans deux ans. Dans ce contexte, et compte tenu de la manière dont la récente progression de One Nation dans les sondages, en particulier, a façonné le débat politique, avons-nous trop de sondages ?

La voix du peuple

« Vox populi, vox Dei » : c’est l’idée – qui donna son titre à un célèbre pamphlet anglais de 1709 – selon laquelle la voix du peuple est la voix de Dieu. Dès lors, les sondages d’opinion – qui mesurent avec précision, de façon scientifique et systématique, la voix du peuple – ne sont-ils pas, à l’évidence, l’un des outils les plus importants de la démocratie ? Ou bien les sondages d’intentions de vote ne sont-ils qu’une mesure superficielle de l’opinion publique – sujette au bruit statistique, et qui nous apprend peu de choses sur les raisons pour lesquelles l’opinion évolue, ou sur ce que les responsables politiques devraient faire ? L’obsession des derniers sondages nous détourne-t-elle des véritables enjeux et des problèmes de long terme auxquels l’Australie est confrontée ?

Selon William Bowe (alias The Poll Bludger), spécialiste reconnu du suivi des sondages, environ 12 sondages ont été publiés en juillet 2026 – soit à peu près trois par semaine. Depuis l’élection de 2025, nous en avons eu environ 140, réalisés par dix instituts différents – soit à peu près deux par semaine.

Si vous avez l’impression que ce n’était pas le cas auparavant, eh bien, vous avez à moitié raison. S’il est difficile de recenser précisément le nombre de sondages d’opinion publiés, l’Australie n’a compté, jusqu’au début des années 1970, qu’un seul grand institut de sondage, Roy Morgan Research, qui réalisait des enquêtes pour The Bulletin.

Selon la base de données des sondages d’opinion de la Bibliothèque du Parlement australien, on comptait dans les années 1990 environ 38 sondages par an – moins d’un par semaine. Ce chiffre a doublé dans les années 2000, avant de bondir à environ 130 par an entre 2010 et 2016.

Cette période a coïncidé avec celle où l’Australie faisait figure de « capitale des putschs du monde démocratique » – plusieurs putschs internes ayant renversé les dirigeants des deux grands partis. Après un recul pendant deux cycles électoraux, nous étions revenus, lors du cycle électoral 2022-2025, à la moyenne actuelle d’environ deux sondages par semaine.

Cette croissance se retrouve ailleurs. Au Royaume-Uni, entre 1992 et 2005, on comptait environ 1,5 sondage d’opinion par semaine. Depuis, ce chiffre a plus que triplé : on en compte environ cinq par semaine depuis les législatives de 2024.

Quel effet sur le débat politique ?

Il ne s’agit toutefois pas simplement d’une question de volume : ce qui compte, c’est ce qu’il advient de tous ces sondages une fois qu’ils atteignent le public. Que dit donc la recherche des effets de toute cette couverture « hippique », qui raconte la politique comme une course de chevaux ?

L’espace consacré à l’actualité politique étant limité, la multiplication de ce type de journalisme se fait presque certainement au détriment du traitement des questions de fond.

À lire aussi : Fragilités et énigmes d’un sondage électoral

Une étude américaine a montré que seulement 10 % de la couverture médiatique de l’élection présidentielle de 2016 portait sur les enjeux de fond. Tout le reste relevait du journalisme « hippique ». Expliquer les subtilités de l’imposition des trusts et des plus-values – plutôt que de rendre compte de l’effet de ces annonces sur l’opinion publique – est difficile, chronophage, gourmand en ressources, et a peu de chances d’attirer les regards et les clics sur les réseaux sociaux.

Quel effet cette couverture façon course de chevaux a-t-elle sur le public ? Le détourne-t-elle de la politique, le rendant encore plus cynique à l’égard de responsables politiques qui semblent entièrement guidés par les sondages ? L’hypothèse est que cela accroît l’aliénation politique, avec des conséquences négatives pour la démocratie. D’autres ont avancé que ce type de couverture est accessible et favorise l’engagement civique.

Malheureusement, les recherches australiennes sur le sujet sont limitées. Cependant, les travaux menés aux États-Unis et dans une demi-douzaine de pays européens semblent tous aller dans le même sens. Une méta-analyse de 32 études réalisée par Alon Zoizner a montré que la couverture stratégique, qui privilégie la course entre les partis, accroît le cynisme à l’égard des responsables politiques comme des médias qui les couvrent, et dégrade le jugement que porte le public sur la crédibilité de l’information elle-même.

Des résultats similaires ont été observés en Suède, tandis qu’une étude danoise a montré que les journalistes rapportent couramment de faibles variations des sondages, statistiquement non significatives, comme s’il s’agissait de changements réels et substantiels. On fabrique ainsi une impression de mouvement et un intérêt journalistique à partir de pur bruit statistique.

Au total, la multiplication de ce traitement centré sur la course entraîne une méfiance accrue envers les responsables politiques et les médias, ainsi qu’un électorat mal informé – un électorat que l’on nourrit de variations des sondages qui, statistiquement, n’existent souvent pas du tout.

Les journalistes ne sont pas les seuls responsables. Les rédactions se sont considérablement dégarnies, des milliers de postes de journalistes ayant disparu, ce qui a entraîné un appauvrissement de l’expertise sur les dossiers et une diminution du nombre de reporters disposant des bases nécessaires pour interroger une série de chiffres plutôt que de simplement les relayer.

Au-delà des coupes dans les rédactions, toute une série de mutations structurelles du secteur des médias récompensent l’immédiateté et les titres « pièges à clics ». Dans ces conditions, il est plus facile de se saisir du dernier sondage d’opinion clés en main ou d’un communiqué de presse que de commander un reportage original ou de passer une semaine à éplucher les détails d’une mesure fiscale.

Il existe toutefois des mesures concrètes qui pourraient être prises. Les journalistes et les rédacteurs en chef pourraient choisir d’accorder moins de place aux sondages d’opinion et d’en améliorer le traitement. Si l’Australian Press Council (le conseil de la presse australien) dispose de lignes directrices sur le traitement des sondages d’opinion, la couverture médiatique reste souvent en deçà de ces normes et peut être sérieusement trompeuse. Des données montrent également que former les journalistes à mieux dialoguer avec les communautés qu’ils couvrent peut réduire la place accordée à la course électorale.

Les responsables politiques rejettent ou adoptent les sondages selon ce qui les arrange – l’ancien premier ministre Malcolm Turnbull s’est appuyé sur des sondages défavorables pour justifier de défier son prédécesseur Tony Abbott, avant de regretter de les avoir invoqués lorsque ses propres chiffres se sont dégradés.

Mon analyse des lettres d’information des parlementaires montre plus largement le même réflexe : les sondages sont couramment brandis comme preuve d’une dynamique, ou agités comme un épouvantail pour mobiliser les sympathisants. « Les derniers sondages indiquent que si des élections avaient lieu aujourd’hui, Peter Dutton l’emporterait », avertissait Katy Gallagher en s’adressant à ses sympathisants, en février 2025.

Si vous trouvez que c’est déjà grave…

Alors, y a-t-il trop de sondages ? Probablement – mais le volume, à lui seul, n’est pas vraiment le coupable. Le problème, c’est le volume associé à la manière dont les sondages sont interprétés, et à la facilité avec laquelle les responsables politiques en font une arme, que ce soit en brandissant les chiffres ou en les balayant de façon théâtrale. Aucune de ces deux attitudes ne porte réellement sur les sondages eux-mêmes ; toutes deux sont des mises en scène destinées à un public que la surabondance même des sondages a rendu possible.

Et cette surabondance risque de s’aggraver avant de s’atténuer. Des chercheurs ont déjà conçu des « répondants » créés par intelligence artificielle (IA) suffisamment performants pour se faire passer pour des humains dans une enquête – des électeurs synthétiques dont le sondage coûte quelques centimes plutôt que quelques dollars, et qui peuvent être paramétrés pour produire n’importe quel résultat voulu par leur opérateur.

Aujourd’hui, le problème tient à des sondages coûteux, sujets au bruit statistique et parfois bâclés ; demain, il pourrait tenir à des sondages bon marché, invisibles et fabriqués sur mesure. Le déluge actuel de sondages pourrait bien finir par faire figure de bon vieux temps.

The Conversation

Daniel Casey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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