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28.04.2026 à 15:48

Une visite historique à Paris : la Papouasie-Nouvelle-Guinée, acteur clé du jeu sécuritaire en Océanie

Elise Barandon, Doctorante en science politique, co-éditrice au Rubicon, Université Paris-Panthéon-Assas
La Papouasie-Nouvelle-Guinée devient une actrice incontournable de sécurité et de défense en Océanie.
Texte intégral (2706 mots)

La visite de James Marape, le premier ministre papouan-néo-guinéen, à Paris en mai 2026, marquée par la signature d’accords de sécurité et l’ouverture d’une ambassade, illustre le rapprochement stratégique, dans un contexte de recomposition géopolitique du Pacifique, de la France et de cet État océanien membre du Commonwealth et troisième territoire insulaire le plus grand du monde.


La visite du premier ministre papouan-néo-guinéen James Marape à Paris, prévue mi-mai 2026, pourrait passer inaperçue. Or, à Port Moresby comme à Paris, cet évènement n’a rien d’anodin : la signature attendue d’un accord de shipriding et l’officialisation de l’ouverture d’une ambassade papouane-néo-guinéenne à Paris comptent en témoigner. Cette visite s’inscrit plus largement dans un contexte de recomposition des équilibres géopolitiques dans le Pacifique insulaire, notamment marqué par la multiplication des accords de sécurité (en particulier avec l’Australie et les États-Unis, notamment face à l’influence chinoise dans le pays), et le renforcement des souverainismes.

À l’aune d’analyses des documents stratégiques et d’entretiens conduits à Port Moresby, plusieurs questions sous-tendent notre analyse : comment deux conceptions différenciées de la sécurité peuvent-elles produire une coopération mutuellement bénéfique ? Comment la France construit-elle une relation de sécurité différenciée avec un État mélanésien aux ambitions sécuritaires régionales ? Il s’agit ici d’appréhender la coopération de sécurité entre les deux États, tout en s’attachant à réinscrire les logiques insulaires au cœur des enjeux régionaux et internationaux qui les sous-tendent, afin que les dynamiques de compétition entre puissances n’occultent pas les voix et formes d’agentivité propres aux États du Pacifique insulaire.

La Papouasie-Nouvelle-Guinée, un géant du Pacifique insulaire

Longtemps reléguée aux marges des analyses en relations internationales, la Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG) est pourtant le premier État insulaire de la région par sa population (environ 80 % des habitants du Pacifique insulaire) et son territoire (462 840 km2), lui permettant ainsi de s’imposer comme un acteur incontournable en Océanie.

La PNG, anciennement sous administration coloniale germano-britannique, puis australienne et indépendante depuis 1975, s’inscrit aujourd’hui dans une dynamique de montée en puissance progressive dans les domaines de la sécurité et de la défense, cherchant à affirmer plus nettement son influence et ses ambitions sur la scène régionale. Si, dans la continuité de l’héritage de ses pères fondateurs, elle s’est longtemps définie comme « amie de tous, ennemie de personne » (doctrine de l’universalisme), cette posture tend désormais à évoluer vers une stratégie plus sélective, fondée sur la consolidation de « partenariats stratégiques ». Dans ce contexte, la stratégie de la PNG est fréquemment interprétée comme relevant d’une logique de hedging.

Parallèlement, Port Moresby exprime sa volonté de s’affirmer à l’échelle régionale ; elle aspire à jouer un rôle plus actif, parfois qualifié de « grand frère », au sein du Pacifique insulaire. Ces inflexions ont mené à une prise de conscience accrue des limites capacitaires nationales, notamment en matière de sécurité intérieure et de défense. Les effectifs des forces armées (Force de défense de Papouasie-Nouvelle-Guinée, ou PNGDF) et de la police (RPNGC) demeurent en effet inférieurs aux standards généralement recommandés à l’échelle internationale. Le paysage sécuritaire national, quant à lui, se caractérise par une forte hybridité : dans les espaces urbains par exemple, les entreprises de sécurité privée jouent un rôle central – l’État n’ayant pas le monopole effectif de la sécurité. La PNGDF fait aussi l’objet d’un processus de transformation visant à accroître ses effectifs (10 000 personnels à l’horizon 2030, contre près de 4 000 aujourd’hui) et à faire évoluer son modèle organisationnel. Il s’agit notamment de passer d’une force historiquement structurée autour d’un « modèle de brigade » – à dominante « cérémonielle » – à une organisation plus « fonctionnelle » articulée autour de trois composantes (aérienne, maritime et terrestre).

Or, si l’attention stratégique portée à la Papouasie-Nouvelle-Guinée s’est accrue ces dernières années, et que les jalons des ambitions ont été posés, les priorités sécuritaires du pays restent encore largement sous-analysées. En effet, la PNG se caractérise par une diversité géographique et culturelle exceptionnelle (plus de 1 000 tribus) et une mosaïque de structures sociales organisées autour de clans, dont une grande partie vit dans des régions isolées. Les violences intertribales – parfois qualifiées de « terrorisme local » – côtoient des phénomènes de criminalité (raskoll) plus classiques. La porosité des frontières, tant terrestres que maritimes, favorise les trafics d’armes (notamment via la frontière indonésienne) et de stupéfiants, tandis que la pêche illégale constitue une menace persistante pour les ressources et la souveraineté économique du pays. À ces enjeux s’ajoutent des problématiques structurelles telles que les inégalités de développement, les tensions liées aux industries extractives, ainsi qu’une forte exposition aux catastrophes naturelles. Dans un tel environnement, la sécurité ne saurait être réduite à sa seule dimension militaire : elle s’inscrit dans un ensemble plus large de dynamiques politiques, économiques et sociales, qui appellent des réponses à la fois multidimensionnelles et adaptées aux réalités locales. Les enjeux dits de sécurité non traditionnelle occupent une place centrale dans les priorités exprimées localement et conditionnent, en grande partie, la stabilité à long terme du pays.

Une relation bilatérale revitalisée dans le domaine de la sécurité, et la France comme puissance d’ajustement

Si la coopération de sécurité entre la PNG et la France s’inscrit dans une longue temporalité, elle connaît, depuis le début des années 2020, un regain de dynamisme significatif. La signature d’un accord relatif au statut des forces (SOFA) en 2022 en a constitué une étape structurante. L’année suivante, à la faveur de la visite du président Emmanuel Macron dans la région, la relation entre Port Moresby et Paris a été revitalisée grâce au lancement de l’Académie du Pacifique, une initiative portée par les forces armées en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française. Le livre blanc de politique étrangère de la PNG précité inscrit d’ailleurs la France dans son « voisinage ».

Avec l’aide de la stratégie indopacifique française – réactualisée en 2025 – et de la National Security Policy 2025-2029 de la PNG, la coopération franco-papouane-néo-guinéenne a particulièrement augmenté en l’espace de quelques mois. Les escales, les patrouilles maritimes, et les transferts de capacités ciblées à l’image du don de drones de surveillance maritime DELAIR UX-11, en sont des exemples manifestes. La PNG prend également part à des exercices multilatéraux français (Croix du Sud) qui favorisent l’interopérabilité. En parallèle, des formations sont dispensées – de l’entraînement des forces spéciales au perfectionnement tactique (parachutisme, par exemple) –, contribuant à l’élévation du niveau opérationnel de la PNGDF. Enfin, la coopération s’inscrit également dans des cadres multilatéraux régionaux, tels que le South Pacific Defence Ministers’ Meeting (SPDMM) ou le Pacific Response Group.

Ces éléments opérationnels mettent en lumière une dimension stratégique singulière : celle d’une France perçue et décrite par nos interlocuteurs comme un partenaire de sécurité certes discret, mais crédible et souvent « sous-estimé ». Dans un environnement partenarial dense, la France pourrait être qualifiée de « puissance d’ajustement » pour la PNG. À rebours des approches plus structurantes de l’Australie, des États-Unis ou de la Chine – néanmoins parfois considérées comme « intrusives » voire « condescendantes » –, cette discrétion constitue une ressource. En proposant une approche complémentaire de celles existantes pour ne pas saturer le partenaire, la France contribue à certaines fonctions sécuritaires clés, souvent qualifiées de « niches » par les interlocuteurs, mais dont la plus-value est reconnue.

« Yu harim tok blo mi, bai mi harim tok blo yu » ?**

Les perspectives d’approfondissement de la coopération sécuritaire entre la France et la Papouasie-Nouvelle-Guinée apparaissent nombreuses. La revitalisation en cours de la composante aérienne de la PNGDF, et la rénovation de la base navale de Lombrum en parallèle de l’accord de shipriding (patrouiller dans les eaux territoriales et les zones économiques exclusives d’un État tiers, en embarquant un officier du pays concerné), ouvrent de nouveaux champs de coopération, susceptibles d’élargir le spectre des interactions opérationnelles. Des soutiens dans des secteurs émergents (cybersécurité, renseignement, opérations de maintien de la paix des Nations unies) sont également appelés à occuper une place croissante.

Ces perspectives prometteuses ne sauraient toutefois occulter un certain nombre de contraintes et de points de vigilance, voire de friction. Les cycles électoraux à venir dans les deux pays en 2027 sont susceptibles d’introduire des incertitudes dans la continuité des engagements, et certaines évolutions politiques internes appellent également à la prudence : la question de l’indépendance de Bougainville pourrait redessiner les équilibres régionaux et ouvrir de nouvelles configurations partenariales, tout en ravivant des tensions héritées d’un passé conflictuel.

Fondamentalement, une connaissance fine des réalités locales demeure indispensable : la PNG, en raison de sa grande diversité, ne peut être appréhendée comme un bloc monolithique, et toute approche standardisée comporte des risques d’inadéquation. Il convient en outre de rappeler que la coopération s’inscrit dans un contexte fragile : budgets serrés, défis en matière de professionnalisation, corruption, fragilités voire scandales institutionnels, et décalages des élites urbaines, constituent autant de facteurs susceptibles d’affecter la mise en œuvre des projets de coopération.

Enfin, la question de la saturation partenariale doit être prise en compte. Dans un pays où les offres de coopération se multiplient et où les ressources – humaines comme financières – sont limitées, l’enjeu n’est pas tant d’accumuler les initiatives que de les rationaliser. Si elle constitue un partenaire utile et apprécié, la France demeure structurellement un acteur secondaire dans l’écosystème sécuritaire de la PNG.

En définitive, la consolidation d’un partenariat durable repose sur des principes fondamentaux de réciprocité, d’écoute et de respect des priorités locales, faisant échos au wantok local. À cet égard, un proverbe en Tok Pisin (pidgin local) résume avec justesse l’esprit dans lequel cette relation peut se déployer : « Yu harim tok blo mi, bai mi harim tok blo yu » (« Si tu m’écoutes, je t’écouterai. »).

The Conversation

Elise Barandon est officier de réserve (Marine nationale) à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) et doctorante associée à l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire (IRSEM).

27.04.2026 à 15:52

Gazprom et les stratégies de l’artwashing et du sportwashing

Oriana Jimenez, Doctorante en études slaves, Université Bordeaux Montaigne
En associant son image à de grandes manifestations sportives et artistiques, Gazprom a cherché à améliorer son image et, surtout, celle du régime de Vladimir Poutine.
Texte intégral (2456 mots)
Publicité de Gazprom mettant en avant son association avec la Ligue des champions de football, 2020. Capture d’écran issue d’un spot publicitaire de Gazprom

L’« artwashing » et le « sportwashing » représentent deux formes contemporaines de soft power. Ces stratégies, dont les dénominations sont inspirées du plus fréquent « greenwashing », consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques controversés. L’entreprise Gazprom, géant russe du gaz, s’est largement impliquée dans ce genre d’activités au cours des vingt dernières années pour tenter de donner à la Russie la réputation d’un État moderne, bienveillant et constructif. Des efforts auxquels l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a mis fin presque partout en Occident, mais qui ont depuis été réorientés vers les pays des BRICS.


Depuis quelques années, les notions d’artwashing et de sportwashing se sont imposées dans le débat public pour désigner de nouvelles stratégies d’influence. Ces pratiques consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques – souvent dans un contexte de controverses politiques ou éthiques. Elles s’inscrivent dans une logique de soft power, en agissant non sur les gouvernements, mais directement sur les opinions publiques.

L’artwashing désigne une utilisation de l’art, de la culture ou du mécénat artistique pour améliorer l’image publique d’un acteur. Le terme apparaît sous la plume de Mel Evans, dans Artwash : Big Oil and the Arts (2015), où il est employé pour dénoncer les liens entre une compagnie pétrolière (BP) et le financement de la culture (le musée Tate de Londres). Le sportwashing, quant à lui, renvoie à l’usage du sport comme outil de communication et de légitimation politique. Il s’agit, pour un État ou une entreprise, d’associer son image aux valeurs positives du sport. Selon Stephen Crossley et Adam Woolf, la première mention du terme daterait de 2012.

L’analyse de ces campagnes met en lumière un élément central : elles reposent sur une représentation précise du public visé. Chaque opération suppose une connaissance fine des imaginaires sociaux, culturels ou moraux mobilisables pour susciter l’adhésion. L’artwashing s’adresse principalement à un public plus restreint. Le sportwashing, à l’inverse, s’adresse à un public de masse. Ces deux logiques ne s’opposent pas, elles se complètent. Ensemble, elles forment les deux faces d’un même projet : redéfinir l’image d’une entreprise ou d’un État dans un langage accessible à tous.

C’est dans cette perspective que le cas de Gazprom, leader mondial du gaz naturel, mérite une attention particulière.

Gazprom et le « sportwashing »

L’industrie gazière Gazprom – abréviation de Gazovaïa Promychlennost – est contrôlée par le « clan Poutine » depuis le début des années 2000. L’État russe en détient une participation majoritaire et lui a accordé le monopole de l’exportation de gaz. Dans le domaine sportif, l’entreprise a multiplié les investissements stratégiques. En 2012, elle signe d’abord un contrat avec l’UEFA (Union des associations européennes de football, ndlr) jusqu’en 2015, estimé à 40 millions d’euros annuels, pour sponsoriser la principale compétition continentale de clubs : la Ligue des champions. Cet accord a été renouvelé à plusieurs reprises jusqu’à sa rupture en 2022, au lendemain de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022.

En finale de la Ligue des champions 2017, le Croate Mario Mandžukić marque un but spectaculaire pour la Juventus de Turin contre le Real Madrid, qui sera finalement victorieux 4-1. Derrière le gardien du Real Keylor Navas, les panneaux publicitaires de Gazprom sont parfaitement placés. Uefa.com

L’année suivante, Gazprom conclut un accord avec la Fifa (Fédération internationale de football association, ndlr) pour la période 2015-2018. Ces investissements constituent à la fois un moyen de compenser une image dégradée par l’annexion de la Crimée et un outil de promotion dans la lignée de l’expansionnisme russe du XIXᵉ siècle. En sponsorisant ces compétitions internationales, Gazprom devient une « entreprise-monde », captant une partie de la valeur symbolique des événements sportifs auxquels son nom est accolé. L’un des rapports publics de la compagnie sur son financement de la Coupe du monde 2018 ne laisse pas de doute sur l’efficacité de cette campagne publicitaire. Elle se reflète dans les enquêtes d’opinion menées par Gazprom : plus de la moitié des Européens interrogés perçoivent Gazprom comme un fournisseur de gaz fiable, notamment parmi les amateurs de football.

À l’échelle locale, Gazprom développe dès 2005 un lien étroit avec le Zénith Saint-Pétersbourg – club situé à proximité du point de départ du gazoduc Nord Stream, à Vyborg – dont le stade est d’ailleurs renommé Gazprom Arena. En 2007, elle devient le sponsor principal du club allemand Schalke 04 de Gelsenkirchen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) pour environ 9 millions d’euros par an – un prix bien supérieur à la moyenne du marché. Ainsi, Schalke se place au sixième rang des clubs les mieux financés, juste après des géants comme l’AC Milan, Chelsea ou encore le Real Madrid – ce qui ne correspond pas à son niveau sportif ni à sa notoriété. Ce choix est symbolique : Gelsenkirchen est l’un des centres historiques du marché énergétique allemand.

Depuis 2010, Gazprom sponsorise aussi l’Étoile rouge de Belgrade, sauvant le club de la disparition, à une époque où le gazoduc South Stream – depuis, abandonné – était en négociation. Ce gazoduc devait traverser sept pays européens, dont la Serbie – alliée historique de la Russie. South Stream s’inscrivait dans la stratégie russe de consolidation d’alliances régionales. Un document officiel du gouvernement serbe de 2025 détaille l’intention de Belgrade de renforcer les liens économiques avec la Russie, notamment dans le domaine de l’énergie. Ainsi, la stratégie de Gazprom semble porter ses fruits. L’accord a été maintenu en dépit de l’invasion de l’Ukraine.

Depuis février 2022, après avoir perdu de nombreux contrats, l’entreprise cherche de nouveau à étendre son réseau d’influence sportive, notamment en Hongrie, où le FC Ferencváros était visé. Cependant, l’accord n’a pas été officiellement conclu, et la récente défaite électorale du premier ministre Viktor Orban – l’un des rares dirigeants européens à soutenir ouvertement Vladimir Poutine et sa politique – ne semble pas laisser présager un quelconque rapprochement entre le géant russe et le club de Budapest.

Gazprom et l’« artwashing »

Parallèlement, Gazprom possède un vaste groupe médiatique, Gazprom-Media, qui contrôle des dizaines de chaînes de télévision, de radios, de plateformes numériques et de salles de cinéma. L’entreprise finance également expositions, festivals et projets artistiques en Russie et à l’étranger.

Gazprom fut notamment mécène, au côté d’Engie, de l’exposition Pierre le Grand, un tsar en France. 1717 au château de Versailles en 2017. Le PDG de Gazprom France déclarait alors que, si les énergies fossiles venaient un jour à disparaître, les grandes institutions culturelles demeureraient et conserveraient le nom de leurs bienfaiteurs. Ce mécénat s’inscrivait dans un contexte diplomatique précis : malgré les sanctions liées à l’annexion de la Crimée, la France et la Russie ont affiché une volonté de rapprochement, incarnée par cette exposition à laquelle Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ont assisté côte à côte.

Depuis 2022 et l’exclusion de la Russie des grandes compétitions sportives internationales, Gazprom semble avoir réorienté ses investissements.

À l’étranger, les projets culturels de Gazprom se concentrent désormais majoritairement sur la Chine, les pays des BRICS et le Sud global – une telle initiative qui traduit une volonté de construire de nouveaux relais symboliques hors du cadre occidental.

En 2025, Gazprom-Media a soutenu le film russe Groupe sanguin, présenté au China Film International Festival. Ce film, consacré à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, participe à une relecture historique valorisant la souffrance soviétique et créant des parallèles avec la mémoire chinoise. Cette démarche s’est inscrite dans une stratégie plus large de rapprochement entre la Russie et la Chine, dans un contexte de recomposition géopolitique et de volonté de dissociation du monde occidental.

Du mécénat au soft power

Ces pratiques illustrent l’émergence d’une nouvelle forme de diplomatie qui ne s’adresse plus seulement aux gouvernements, mais directement aux publics.

Le père fondateur du soft power, Joseph Nye, définit celui-ci comme la « capacité d’influencer par l’attraction plutôt que par la contrainte », tandis que Nicholas Cull évoque une « nouvelle diplomatie publique » impliquant entreprises, institutions culturelles et médias. Cependant, comme le rappelle Maxime Audinet, cette diplomatie reste historiquement liée à des formes de propagande.

L’artwashing et le sportwashing apparaissent ainsi comme des avatars contemporains de cette diplomatie du public. Ils mobilisent les émotions et les valeurs culturelles pour influencer les perceptions internationales, tout comme les nouvelles formes de déstabilisation employées par le Kremlin. Ils sont un moyen innovant de faire basculer l’opinion publique sur certains sujets. Ce fonctionnement n’est pas sans rappeler les récentes stratégies d’influence et d’ingérence employées par le Kremlin après 2022, comme celle des étoiles de David peintes en région parisienne, suggérant une démultiplication des stratégies d’influence.

La frontière entre diplomatie culturelle, soft power et propagande demeure cependant fragile. Derrière la valorisation de l’art ou du sport se cachent souvent des objectifs économiques et politiques, soulevant des enjeux éthiques majeurs.

Gazprom apparaît ainsi comme un acteur innovant en matière d’influence et de diplomatie. Le géant russe a été l’un des premiers acteurs étatiques à financer massivement le football européen moderne, ciblant notamment des zones stratégiques liées aux infrastructures énergétiques. Depuis 2022, l’entreprise semble accorder une certaine importance au mécénat culturel et aux collaborations artistiques pour continuer à façonner l’opinion publique étrangère, établissant des ponts émotionnels et culturels qui échappent aux canaux gouvernementaux traditionnels et s’adressant directement aux populations. L’année 2022 marque ainsi un tournant pour Gazprom et la Russie, avec un réajustement stratégique orienté vers de nouvelles opportunités, en particulier la Chine, les BRICS et leurs rares alliés européens.

The Conversation

Oriana Jimenez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

26.04.2026 à 09:16

Le nouveau Code du statut personnel en Irak : menaces pour les droits des femmes

Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble Alpes. Chercheur au Centre d’études et de recherche sur la diplomatie, l’administration publique et le politique (CERDAP²). Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins., Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
En Irak, depuis l’adoption du nouveau Code du statut personnel en 2025, la condition des femmes se détériore. L’assassinat de Yanar Mohammed en mars 2026 ravive les tensions.
Texte intégral (2644 mots)

En Irak, depuis l’adoption du nouveau Code du statut personnel en 2025, la condition des femmes se détériore. Entre mariages précoces et transferts automatiques de la garde de l’enfant au père, les effets de la réforme sont de plus en plus visibles dans la société irakienne. La mort de Yanar Mohammed, militante pour les droits des femmes, en mars 2026, symbolise cette répression de la voix des femmes.


La militante irakienne et présidente de l’Organization of Women’s Freedom in Iraq (OWFI), Yanar Mohammed, a été abattue le 2 mars 2026 devant son domicile à Bagdad. Cet assassinat s’inscrit dans un climat de tensions accrues, marqué par des tentatives de réduction au silence des voix engagées en faveur des droits des femmes.

Un an après son adoption par le Parlement irakien, le 21 janvier 2025, et son entrée en vigueur le 17 avril suivant, le nouveau Code du statut personnel commence à produire ses effets, tout en suscitant d’importantes controverses. Ce texte, qui rompt avec l’équilibre juridique instauré par la loi de 1959, encadre des dimensions essentielles de la vie privée – mariage, divorce, filiation, garde des enfants ou encore successions – dans un contexte politique particulièrement sensible. Depuis les années 2000, l’Irak connaît une recomposition progressive de ses institutions, marquée par le renforcement des logiques confessionnelles et par un rôle accru des autorités religieuses dans l’organisation de la vie sociale. Dans cet environnement, les droits des femmes, déjà fragilisés par des structures patriarcales persistantes, se trouvent d’autant plus exposés.

La réforme adoptée en 2025 dépasse largement le cadre d’un simple ajustement du droit de la famille. Elle traduit une inflexion plus profonde dans la manière dont l’État articule ses relations avec le fait religieux et la diversité de la société irakienne. Si ses partisans y voient une reconnaissance des identités confessionnelles, ses détracteurs soulignent les risques qu’elle fait peser sur la cohérence du système juridique et, plus encore, sur la protection des droits des femmes.

Une transformation profonde du droit familial : vers une pluralisation confessionnelle du système juridique

Pour mesurer l’impact de cette réforme, il est essentiel de rappeler que le droit du statut personnel en Irak reposait historiquement sur la loi n° 188 de 1959. À l’époque, ce texte fut considéré comme l’un des cadres juridiques les plus progressistes du monde arabe, malgré certaines dispositions inégalitaires. Son objectif principal fut d’unifier les règles relatives au mariage, au divorce, à la garde des enfants et aux successions, indépendamment des distinctions confessionnelles.

S’inspirant à la fois de la charia islamique et du droit civil moderne, il introduisait certaines protections pour les femmes, tout en maintenant des dispositions discriminatoires. La polygamie, par exemple, restait possible mais soumise à l’autorisation d’un juge (article 3). La répudiation n’était pas totalement abolie, même si l’article 40 permettait à la femme de demander le divorce pour préjudice. L’article 7 fixait par ailleurs un âge minimum de 18 ans pour le mariage, sous contrôle judiciaire. Malgré ces avancées, des inégalités structurelles subsistaient, notamment en matière d’héritage, où les règles de la charia continuaient de s’appliquer.

La réforme de 1990 a introduit certains ajustements procéduraux – notamment en matière de divorce et de reconnaissance du consentement des époux – sans remettre en cause les fondements patriarcaux du système. À partir de 2003, dans un contexte de recomposition politique consécutive à la chute du régime de Saddam Hussein, des projets plus ambitieux ont cherché à instaurer des régimes juridiques distincts selon les appartenances religieuses.

La résolution n° 137 du 29 décembre 2003, adoptée par le Conseil de gouvernement irakien, proposait de confier à chaque communauté la gestion de son propre droit familial. Elle fut toutefois rapidement suspendue, puis abandonnée. La société civile, les organisations de défense des droits des femmes et la communauté internationale s’y opposèrent, dénonçant les risques de fragmentation juridique et les atteintes possibles aux droits des femmes, notamment à travers la reconnaissance de pratiques comme le mariage précoce ou la garde unilatérale des enfants (la garde accordée exclusivement au père).

La réforme de 2025 s’inscrit dans le prolongement de ces évolutions, tout en opérant un changement d’ampleur. Elle rompt totalement avec la logique d’unification en instaurant une pluralité de régimes juridiques et en plaçant les juridictions religieuses au cœur du système. Les rites jafarites chiites sont désormais explicitement admis comme référentiel juridique en matière de statut personnel, aux côtés d’autres traditions confessionnelles. Les citoyens peuvent ainsi choisir le système applicable à leur situation, introduisant une diversification sans précédent du droit familial.

« Mariages forcés en Irak : la parole des jeunes filles se libère », Paris Match, 23 novembre 2025.

Ce choix s’opère lors de l’enregistrement du mariage ou à l’occasion d’un litige devant la juridiction compétente. Les parties peuvent déterminer le référentiel religieux applicable, soit d’un commun accord, soit à l’initiative de l’une d’elles. Dans la pratique, ce choix peut également dépendre de l’appartenance confessionnelle déclarée ou de la juridiction saisie. Une fois le référentiel retenu, toutes les règles (mariage, divorce, garde des enfants) sont appliquées selon l’interprétation religieuse correspondante, entraînant des différences notables dans les droits et obligations des individus.

Cette réforme traduit une décentralisation normative majeure. Dès lors, l’État n’impose plus un cadre unique, mais organise la coexistence de plusieurs systèmes parallèles, dans lesquels les conditions du mariage, du divorce, les droits des époux, la garde des enfants et les successions peuvent varier selon la tradition religieuse choisie. Présentée comme une reconnaissance de la diversité et une extension de la liberté de choix, cette flexibilité crée en réalité une incertitude juridique accrue, complexifie l’accès au droit, rend les décisions judiciaires moins prévisibles et fragilise le principe d’égalité devant la loi.

Plus largement, le nouveau Code marque une évolution vers un modèle pluraliste et confessionnel du droit familial, où la religion devient un critère central de régulation sociale. Les conséquences sont profondes : complexification du système juridique, affaiblissement des garanties offertes aux individus – surtout aux femmes et aux enfants – et renforcement des dynamiques de fragmentation sociale. Loin de se limiter à un simple ajustement législatif, cette réforme constitue une recomposition structurelle du rapport entre l’État, le droit et le religieux en Irak.

Une réforme controversée : risques de fragmentation et régressions pour les droits des femmes

Les critiques du nouveau Code du statut personnel se concentrent principalement sur les droits fondamentaux, et plus particulièrement sur les droits des femmes. De nombreuses ONG, ainsi que des juristes et acteurs de la société civile mettent en garde contre un recul notable, et des exemples récents montrent concrètement ces dangers.

En octobre 2025, Human Rights Watch rapporte le cas de Ghazal H., une femme assignée en justice après que son ex-mari a demandé l’application rétroactive à leur mariage du nouveau code jafarite, sans son accord, afin de lui retirer la garde de leur fils de 10 ans. Cette affaire illustre comment la réforme peut devenir un instrument de contrôle sur la vie des femmes et des enfants.

Sous la loi de 1959, la garde des enfants, en cas de divorce, était en principe confiée à la mère, dans une logique de protection de l’intérêt de l’enfant, avec un contrôle judiciaire pour apprécier les conditions concrètes de prise en charge. Ce système permettait, au moins en théorie, de maintenir la garde maternelle au-delà d’un certain âge, si cela correspondait au bien-être de l’enfant.

Avec le nouveau Code, certaines interprétations autorisent désormais un transfert automatique de la garde au père à partir d’un âge fixé (généralement autour de 7 ans), sans examen judiciaire individualisé de la situation. Ainsi, une mère qui assurait jusque-là la garde quotidienne peut la perdre au profit du père, même si les conditions de vie de ce dernier sont moins favorables. Ce changement réduit le rôle du juge et relègue au second plan le critère de l’intérêt supérieur de l’enfant, au profit de normes rigides basées sur l’autorité paternelle.

À ce sujet, Sarah Sanbar, chercheuse sur l’Irak pour Human Rights Watch, affirme :

« Le nouveau Code du statut personnel institutionnalise davantage la discrimination à l’égard des femmes, les reléguant légalement au rang de citoyennes de seconde classe. Il prive les femmes et les filles de leur capacité à décider de leur vie et transfère ce pouvoir aux hommes. Il devrait être abrogé immédiatement. »

Plusieurs organisations féministes ont réclamé l’abrogation de ces dispositions, dénonçant leur impact délétère sur les droits des femmes et la protection des enfants. La World March of Women (organisation féministe internationale) a publié le 27 janvier 2025 (peu après l’adoption du nouveau Code), une déclaration condamnant ces modifications et alertant sur les menaces qu’elles font peser sur les droits humains fondamentaux. De son côté, Amnesty International avait déjà exhorté en 2024 le Parlement irakien à rejeter ces amendements avant même leur adoption.

Malgré ces alertes, en septembre 2025, la Cour suprême fédérale d’Irak a rejeté une action intentée par des organisations de défense des droits des femmes et des droits humains contestant la validité des amendements adoptés par le Parlement. La Cour suprême a estimé que la procédure législative était conforme à la Constitution irakienne, garantissant aux citoyens la liberté de choisir la loi religieuse applicable à leur statut personnel. Elle a validé les amendements, y compris ceux reconnaissant l’application de la jurisprudence jafarite, consolidant ainsi leur mise en œuvre et mettant fin aux principaux recours judiciaires. Cette décision renforce la position du Parlement et des partisans de cette réforme, montrant que, malgré les critiques, elle reste dans les limites constitutionnelles.

Les premiers effets concrets de la réforme se sont manifestés dès février 2026. Un tribunal de Bagdad avait validé le mariage d’une fille de 17 ans avec un homme de 20 ans, sans examiner le consentement ni le bien-être de la mariée. Si le nouveau Code maintient en principe 18 ans comme âge minimal pour le mariage, il ménage la possibilité d’y déroger selon le référentiel religieux choisi. Ainsi, dans le cadre des rites jafarites, l’âge légal du mariage peut être inférieur à 18 ans et descendre jusqu’à 9 ans pour les filles (alors qu’il est fixé à 14 ans pour les garçons). Ces situations montrent comment une réforme d’apparence neutre peut en réalité engendrer des régressions sociales significatives.

Yanar Mohammed, jusqu’à son assassinat, se trouvaient au premier rang des mobilisations contre ces changements législatifs. Avocats, médecins et experts de la société civile ont également exprimé leur opposition, estimant que la loi amendée « victimise » les enfants et « sape les droits des femmes ». Certains juristes ont averti que l’attribution automatique de la garde au père et la restriction de l’accès des femmes à la propriété ou à l’héritage risquent de déstabiliser profondément les familles. Des experts des Nations unies ont dénoncé les amendements. En critiquant l’absence de débat transparent et inclusif avant l’adoption, ils ont affirmé qu’ils pouvaient « ébranler les droits des femmes et des enfants ».

Au-delà des effets individuels, la réforme soulève une question structurelle : en instituant des régimes différenciés selon les appartenances confessionnelles, elle accentue la fragmentation juridique et politique de l’Irak. Ce passage progressif d’un modèle unifié encadré par l’État à une organisation fragmentée et confessionnelle du droit fragilise la cohésion nationale et complique l’accès au droit pour les citoyens.

Les partisans de la réforme mettent en avant la reconnaissance des identités religieuses et la liberté de choix qu’elle offre. Cependant, les cas concrets de mariages précoces, de changements unilatéraux du droit et de transferts automatiques de garde montrent que ces arguments peinent à convaincre. Les risques pour l’égalité des droits et la protection des femmes et des enfants sont aujourd’hui évidents.

Un débat qui reflète les interrogations de la société irakienne

L’adoption du nouveau Code du statut personnel en Irak marque une étape majeure dans l’évolution juridique et institutionnelle du pays. Si elle reflète une volonté de reconnaître les identités confessionnelles, elle soulève de graves questions en matière d’égalité, de cohésion nationale et de respect des droits fondamentaux.

Les risques de fragmentation juridique et de recul pour les droits des femmes constituent les principales sources de tension. Ils illustrent les dilemmes auxquels l’Irak est confronté aujourd’hui dans la construction de son ordre juridique moderne. Dans un contexte régional en mutation, marqué par les guerres, cette évolution interroge la capacité de l’État irakien à concilier pluralisme religieux et protection effective des libertés individuelles, en particulier celles des femmes.

Comme dans l’ensemble du monde arabe, les femmes irakiennes avancent sur un chemin semé d’obstacles, où chaque droit conquis résulte d’une lutte incessante…

The Conversation

Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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