20.03.2026 à 15:10
À la base du bonheur finlandais, le « sisu », une philosophie du froid
Texte intégral (1958 mots)
Connaissez-vous le « sisu » ? Ce drôle de mot désigne une philosophie développée en Finlande qui se confond avec le caractère national. Cette forme de sagesse, en résonance avec les exercices spirituels venus d’autres traditions, pourrait expliquer pourquoi, une fois encore, la Finlande est classée comme un des pays les plus heureux du monde. Cette forme de sagesse proposant de se concentrer sur l’essentiel pour mieux en jouir, pourrait-elle inspirer nos manières de concevoir l’avenir ? En particulier, le rapport particulier que le « sisu » entretient avec la Nature pourrait-il nourrir nos attentes en matière de changement climatique ? Découvrez cette philosophie qui invite à « faire avec » plutôt que de s’épuiser à « s’indigner contre »…
Mes travaux ont consisté à repérer la présence d’exercices spirituels dans la société contemporaine. Cette expression désigne toute pratique destinée à transformer, en soi-même ou chez les autres, la manière de vivre et de voir les choses. Elle renvoie à la fois à un discours et à une mise en œuvre : une discipline visant à mieux vivre, à mieux être, sans être soumis à des désirs jamais assouvis. Cette notion s’élabore dans les écoles de l’Antiquité (stoïcisme, épicurisme, cynisme) qui développent des techniques (ascèse, méditation, écriture, examen de conscience, attention au corps) pour atteindre un mieux-être. Toutes placent au centre la recherche de sérénité, dans la conscience de la brièveté de la vie et des épreuves qui la traversent.
Si les exercices spirituels émergent dans la philosophie antique, ils se transforment avec le christianisme avant de réapparaître à la Renaissance, chez Érasme et Montaigne, puis chez Descartes, Rousseau, Kant ou Shaftesbury. À l’époque contemporaine, ils se prolongent chez Emerson, Thoreau, Wittgenstein, Cavell ou Foucault, sans toutefois s’inscrire dans des écoles structurées, laissant place à des formes plus diffuses.
J’ai ainsi étudié des mouvements contemporains et historiques reprenant certains traits de ces traditions : communautés comme Auroville ou Christiania, expériences comme Monte Verità, ou encore pratiques artistiques (dadaïsme, Fluxus) et corporelles (Alexander, Feldenkrais, naturisme). Si les exercices spirituels persistent aujourd’hui, ils demeurent discrets et ne constituent plus véritablement une philosophie comme mode de vie. C’est précisément l’inverse qui se produit dans le Nord européen, plus précisément en Finlande, où s’est établie depuis des temps anciens une philosophie comme art de vivre sous le nom de « sisu ».
À lire aussi : Et si la dette publique servait d’abord à rendre les citoyens plus heureux ?
« Sisu », une philosophie comme art de vivre
Si le « sisu » n’a pas de traduction littérale dans une langue autre que la sienne, il peut s’entendre comme une articulation entre le stoïcisme, l’épicurisme et le cynisme. C’est en effet, à la fois une philosophie de l’assentiment, de la recherche de plaisirs simples et de l’autosuffisance. Le sisu ne se définit pas comme un héroïsme spectaculaire, mais comme une disposition à continuer lorsque nos ressources perçues semblent épuisées. Selon la formule de la chercheuse Emilia Lahti, le sisu « commence là où notre force perçue s’arrête » : il n’est pas l’endurance ordinaire, mais l’énergie qui se manifeste dans les moments où l’abandon paraît rationnel.
Stoïcien, le sisu l’est d’abord par son rapport à l’adversité. Il ne prend ombrage ni de la dureté du climat, ni de l’histoire marquée par la guerre et la pénurie ; il assume que certaines circonstances excèdent notre contrôle et exige une discipline intérieure capable de tenir face à elles. Mais cette fermeté n’est pas une insensibilité.
Absence ou abstention d’émotions ?
L’un des malentendus les plus répandus en Finlande consiste précisément à confondre le sisu avec une absence d’émotion. Or, si la crise impose parfois de suspendre l’expression des affects, ceux-ci doivent être reconnus et élaborés. Le sisu n’est pas un état permanent : « ce n’est pas un lieu où l’on vit, mais un lieu que l’on visite ». En cela, il relève moins d’une dureté continue que d’une capacité à entrer, ponctuellement, dans une zone d’intensité morale.
Épicurien ensuite, le sisu s’enracine dans une forme de sobriété heureuse. Les enquêtes sur le bonheur placent régulièrement la Finlande parmi les premiers pays du monde, mais ce bonheur ne se comprend ni comme accumulation ni comme ostentation. Il se définit par la paix, le silence, l’ordre, l’indépendance, la fonctionnalité et, surtout, le temps passé dans la nature.
La nature comme ressource existentielle
Celle-ci n’est pas un décor, mais une ressource existentielle : elle centre, apaise, restaure. La nature agit comme une sorte d’« antidépresseur naturel » et comme un lieu de reconnexion à une source plus profonde de force. Le sisu se nourrit aussi d’une économie du désir et du langage : parler lorsque l’on a quelque chose à dire, se contenter de peu, privilégier l’authenticité à la performance.
Enfin, cynique au sens ancien du terme, le sisu valorise l’autosuffisance et la cohérence entre les paroles et les actes. Il rejette l’exhibition de la bravoure, l’autopromotion. « Let your actions do the talking » – que les actes parlent. La franchise finlandaise, souvent perçue comme brusquerie, s’inscrit dans cette éthique de la droiture. Être ferme, mais bienveillant ; défendre ses convictions sans écraser autrui ; préférer l’intégrité à la flatterie. Le sisu ne se mesure pas à l’intensité des déclarations, mais à la constance des gestes.
Autonomie et solidarité
Il serait pourtant réducteur d’en faire une vertu strictement individuelle. Si le sisu s’active dans l’épreuve personnelle, il est aussi une énergie collective. L’histoire finlandaise, notamment la guerre d’Hiver de 1939-1940, a élevé le sisu au rang de principe national, mais ce mythe fondateur ne célèbre pas seulement le courage solitaire : il souligne la capacité d’un peuple à tenir ensemble. « Nous sommes plus forts ensemble que seuls » pourrait en être la maxime. L’importance accordée à l’égalité, à la négociation collective et à la coopération sociale, montre que le sisu circule, s’encourage et se renforce mutuellement.
Ainsi compris, le sisu n’est ni une simple résilience ni une austérité morale. Il est une éthique située : une manière d’habiter l’adversité sans se laisser définir par elle, de chercher des plaisirs simples sans renoncer à l’effort, et d’assumer une autonomie qui n’exclut pas la solidarité. Entre retenue et détermination, silence et action, il dessine une forme de force discrète, profondément moderne dans des sociétés saturées de bruit, d’excès et de mise en scène.
Le « sisu » peut-il exister loin de la Finlande ?
Cette philosophie finlandaise pourrait-elle être appropriée dans un contexte français ? La France traverse une période marquée par une tension : d’un côté, une intensité expressive forte (débats permanents, conflictualité médiatique, mise en scène politique continue) et, de l’autre, un sentiment diffus d’impuissance face aux crises écologiques, sociales et institutionnelles.
Là où le sisu valorise l’économie du langage et la primauté de l’acte sur la déclaration, notre culture accorde souvent une place centrale à la parole, à la posture et à la dramatisation. Il ne s’agit pas de dévaluer cette tradition rhétorique, constitutive de notre histoire intellectuelle, mais de se demander si elle ne gagnerait pas à être équilibrée par une éthique de la retenue et de la constance.
Dans le contexte des transitions écologiques notamment, le sisu offre une piste précieuse, puisqu’il propose une manière d’habiter la contrainte sans la vivre uniquement comme frustration. L’histoire finlandaise, marquée par le climat rude et la pénurie, a forgé une disposition à faire avec, plutôt qu’à s’indigner contre. Appliquée à nos propres défis – sobriété énergétique, transformation des modes de vie, réorganisation des systèmes productifs – une telle attitude pourrait nourrir une culture de l’ajustement lucide plutôt que de la résistance nostalgique. Le sisu ne consiste pas à nier la difficulté, mais à accepter qu’elle fasse partie du réel et à mobiliser une énergie orientée vers l’action.
La puissance des engagements ordinaires
La France pourrait également trouver dans le sisu un correctif à une conception parfois héroïque et individualisée de la réussite. La tradition française valorise la figure du grand homme, du leader charismatique, du moment spectaculaire. Or le sisu, tel qu’il se manifeste dans la culture finlandaise, privilégie une force moins visible : celle qui se déploie sans ego excessif, sans recherche de reconnaissance immédiate. Il rappelle que la solidité d’une société ne repose pas uniquement sur des figures exceptionnelles, mais sur une multitude d’engagements ordinaires, tenus dans la durée.
Ce que la France peut attendre d’une telle philosophie n’est donc pas une conversion culturelle, mais l’adoption d’un nouveau point de vue. Le sisu invite à penser la force autrement, comme une endurance silencieuse, comme une capacité à entrer, lorsque les circonstances l’exigent, dans un état d’effort lucide. C’est une manière de « tenir » sans se durcir, de persévérer sans se glorifier.
Dans un moment historique où les crises semblent s’enchaîner et où la tentation du découragement ou de la radicalisation est forte, cette philosophie comme mode de vie pourrait constituer une ressource. Elle suggère que la transformation ne passe pas uniquement par des ruptures spectaculaires, mais aussi par une multitude de gestes constants, sobres et cohérents. À ce titre, le sisu n’est pas tant un exotisme nordique qu’un miroir critique pour nos propres habitudes morales et politiques.
Xavier Pavie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.03.2026 à 17:10
Du cowboy au croisé : comment Trump dévoie les vieux mythes américains dans la guerre contre l’Iran
Texte intégral (2551 mots)
Le récit national des États-Unis repose sur de nombreux mythes que le président actuel recycle sans cesse dans ses discours en les centrant sur sa propre personne. C’était notable durant son premier mandat ; c’est devenu frappant depuis le début du second et, particulièrement flagrant, depuis le 28 février dernier. Face à l’Iran, Trump se présente comme un cowboy intrépide qui combat des « sauvages » le long d’une « nouvelle frontière », certain que sa violence est justifiée car la Providence l’a choisi.
La guerre contre l’Iran ne révèle pas seulement une escalade militaire. Elle éclaire la manière dont Donald Trump réactive de vieux mythes américains comme la « frontière » (The Frontier, en anglais, le récit mythique de la conquête de l’Ouest), le cowboy, la violence régénératrice et la Providence, en les vidant de leur part civique pour les convertir en récits de domination.
C’est là ce qui le distingue de ses prédécesseurs : il ne mobilise pas ces mythes pour exalter l’effort collectif ou l’idéal démocratique, mais pour mettre en scène la domination, l’épuration et la toute-puissance personnelle.
Une guerre nourrie par les mythes
Depuis le début de la guerre contre l’Iran, Trump parle moins comme un président que comme un conquérant. Il exige la « reddition sans condition » de Téhéran, promet que « des bombes tomberont partout » et évoque le choix de dirigeants « grands et acceptables » pour l’après-guerre. Ce langage ne décrit pas seulement une opération militaire : il réactive une vieille grammaire de la puissance américaine, sous une forme brutalement durcie.
Dans Republics of Myth (2022), Hussein Banai, Malcolm Byrne et John Tirman montrent que le conflit avec l’Iran n’est pas seulement alimenté par des intérêts stratégiques, mais par deux récits nationaux incompatibles qui transforment chaque crise en confirmation des humiliations, peurs et hostilités déjà présentes.
Du côté américain, le récit national reste structuré par le mythe de la « frontière » : un espace à dompter, des « sauvages » à vaincre, une mission à accomplir. Appliqué au Moyen-Orient, ce schème transforme l’Iran en frontière extérieure à discipliner. Trump ne crée pas ce récit ; il le radicalise.
La « frontière », de l’expansion à la prédation
Dans son discours d’investiture du 20 janvier 2025, Trump présente la « frontière » comme l’un des grands mythes fondateurs de la nation. Les États-Unis doivent redevenir « une nation qui accroît sa richesse, étend son territoire » et poursuit sa « destinée manifeste ». Il ajoute que « l’esprit de la “frontière” est gravé dans nos cœurs ». La « frontière » n’est plus ici une métaphore du progrès collectif : elle redevient un langage de puissance et d’appropriation.
Cette rhétorique n’est d’ailleurs pas restée théorique : dès les premières semaines du second mandat, Trump répète que le Canada devrait devenir le 51ᵉ État et affirme à propos du Groenland :
« Je pense que nous allons l’avoir, d’une manière ou d’une autre. »
Ce récit est enraciné dans un imaginaire puritain de mission dans les contrées sauvages (wilderness), de « Nouvelle Jérusalem » et de conquête violente d’un territoire peuplé de figures traitées comme des « barbares ». Republics of Myth montre aussi comment cette grammaire a été projetée vers l’extérieur, de l’Amérique latine au Moyen-Orient. Trump ne reprend donc pas une vieille image américaine ; il en réactive la version la plus expansionniste.
Le même mécanisme vaut à l’intérieur – à la frontière sud, Trump parle d’« invasion », d’« occupation migrante » et de « sauvages », là encore – comme à l’extérieur, puisque l’Iran est décrit en termes apocalyptiques comme une « force du mal » à abattre qui représentait un danger existentiel imminent.
Dans les deux cas, il s’agit moins de protéger une frontière que de théâtraliser une reconquête à travers un récit moral de lutte du Bien contre le Mal.
Le cowboy devenu culte du chef
Le deuxième mythe est celui du cowboy, tel que l’analyse l’historienne Heather Cox Richardson qui incarne l’idéal d’un « vrai » Américain, toujours blanc, qui agit seul, n’attend rien du gouvernement, protège les siens et impose sa volonté en dominant les autres. Richardson montre que ce mythe, recyclé depuis Barry Goldwater et surtout Ronald Reagan, est devenu central dans la culture politique du Parti républicain. Sous Trump, il passe à l’extrême.
Cette phrase prononcée lors de l’annonce du début des frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, résume cette logique :
« Aucun président n’a été prêt à faire ce que moi, je suis prêt à faire ce soir. »
Le cowboy n’est plus une figure d’autonomie populaire ; il devient l’homme d’exception, celui qui ose seul, au-dessus des prudences institutionnelles. Trump absorbe le mythe dans sa propre personne. Ayant en tête le possible complot iranien visant à l’assassiner pendant la campagne de 2024, il présente même la mort de l’ayatollah Ali Khamenei comme un duel à OK Corral (dont l’un des protagonistes historiques, Wyatt Earp, est souvent érigé en héros par Donald Trump) :
« Je l’ai eu avant qu’il ne m’ait. »
Là où d’autres présidents pouvaient mobiliser des images pionnières pour raconter un effort national, Trump transforme le cowboy en matrice du chef charismatique et transgressif. Le héros ne représente plus un ordre collectif ; il externalise le conflit, polarise le monde en Bien et Mal, et ne se justifie plus que par sa capacité à vaincre.
Ce schéma n’est pas sans précédent : de l’« empire du Mal » dénoncé par Ronald Reagan à l’« axe du Mal » que George W. Bush disait combattre, la tradition présidentielle états-unienne a souvent opposé un « nous » vertueux à un « eux » menaçant, mais chez le président Trump, le récit moral ne sert plus seulement à défendre des valeurs ou le « monde libre », mais à magnifier un chef qui se légitime par sa seule capacité à vaincre.
La violence comme promesse de régénération
Le troisième mythe est celui de la violence régénératrice, identifié depuis longtemps par l’historien Richard Slotkin. Il montre combien l’idée selon laquelle la violence peut purger le désordre et restaurer l’ordre perdu se trouve au cœur du récit national dans l’histoire politique moderne des États-Unis. Cette violence n’est pas un accident de la « frontière » ; elle en est le moteur symbolique. Elle détruit l’obstacle, répare l’humiliation – par exemple, celle laissée par la crise des otages de 1979 que Trump rappelle dans son allocution du 28 février 2026 –, purifie l’espace et régénère la communauté.
Dès 2017, lors de son discours d’investiture, Trump parle de « carnage américain » et peint le portrait d’un pays ravagé qu’il faudrait restaurer par la rupture – un récit emprunté à la tradition rhétorique de la Jérémiade. En 2025-2026, cette logique s’étend à la politique étrangère. À West Point, s’adressant aux jeunes diplômés de l’Académie militaire des États-Unis, il exprime sa détermination à « tuer les ennemis de l’Amérique », à « écraser tout adversaire » et à « anéantir toute menace ».
Depuis le commencement de son second mandat, ce mythe est encore plus théâtralisé par une fusion assumée entre divertissement et réalité, comme en témoigne une vidéo publiée par la Maison-Blanche mêlant des images des frappes contre l’Iran à des scènes de films hollywoodiens et de jeux vidéo sous le slogan « Justice à l’américaine ». À ses ennemis, Trump promet la « mort certaine » et relie la destruction à une prétendue libération politique.
La violence n’est donc plus seulement un moyen ; elle devient la condition du renouveau. C’est ici que Trump s’écarte le plus visiblement d’un usage présidentiel plus classique de la puissance.
Là où ses prédécesseurs associaient la force à un projet explicite de transformation politique – démocratisation, state-building, refonte régionale –, Trump exprime une croyance bien plus radicale : la puissance y devient une vertu en tant que telle, et l’écrasement de l’ennemi sa preuve la plus éclatante. La violence ne prépare pas un ordre nouveau ; elle devient un objectif, comme si la seule démonstration de puissance suffisait à produire une solution politique.
Chez Trump, le vieux mythe américain de la violence est donc débarrassé de ses habillages universalistes : il ne reste que la destruction comme preuve de puissance.
La Providence réduite à la mission du leader
Le quatrième mythe est religieux, puisque la « frontière » américaine est, dès l’origine, liée à un imaginaire providentialiste : mission dans les contrées sauvages, peuple élu, rapport protestant direct à Dieu. Trump reprend cette tradition, mais en la déplaçant vers sa propre personne. Dans son discours d’investiture de 2025, il affirme que Dieu l’a sauvé pour une raison : rendre sa grandeur à l’Amérique.
Au National Prayer Breakfast, il déclare encore que Dieu a « un plan spécial et une mission glorieuse pour l’Amérique ».
Là encore, le mythe d’origine est perverti. La Providence n’est plus mobilisée pour rappeler une vocation collective de la nation, mais pour sacraliser la personne du président dans un rôle quasi messianique. Les soutiens de Trump aggravent cette dérive : une partie du trumpisme évangélique lit son rôle à travers l’onction, la prophétie ou la guerre du Bien contre le Mal. Le religieux sacralise la force.
Pete Hegseth, le ministre de la guerre, en est l’incarnation parfaite. Figure du croisé moderne, il associe christianisme nationaliste, virilité martiale et légitimation sacrale de la force.
Ce que révèle vraiment la guerre en Iran
Le récit que sous-tend la guerre contre l’Iran agit comme un révélateur. Il se fonde sur de vieux mythes américains qui ne sont pas seulement réutilisés par Trump, mais durcis et dévoyés. La « frontière » se mue en prédation, le cowboy en culte du chef, la violence en écrasement rédempteur et la religion en sacralisation du leader.
Trump ne s’inscrit pas simplement dans la tradition présidentielle états-unienne : il en radicalise les ressorts les plus sombres, en vidant ces récits de leur part civique, morale ou universaliste pour n’en garder que le noyau le plus brutal – conquête, force, droit divin, annihilation de l’ennemi –, ce qui semble séduire une majorité de sympathisants républicains.
Pourtant, Trump sape lui-même la vision manichéenne qu’il met en avant : même après avoir qualifié un adversaire de « maléfique », il peut faire volte-face dès le lendemain et se montrer ouvert à l’idée d’un accord avec l’ennemi. Son discours n’est donc pas seulement plus virulent qu’auparavant ; il est aussi plus instable, plus opportuniste et plus théâtral.
Pete Hegseth, le ministre de la guerre, en est l’incarnation parfaite. Figure du croisé moderne, il associe christianisme nationaliste, virilité martiale et légitimation sacrale de la force à une conception de la violence largement dénuée de toute retenue. Devant ses troupes, il invoque la volonté divine pour justifier la guerre.
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.03.2026 à 17:09
Les coopérations entre services de renseignement européens et américains à l’épreuve de Trump
Texte intégral (2046 mots)
Les services de renseignement des États-Unis et des pays membres de l’Union européenne entretiennent depuis longtemps des coopérations internationales denses, fondées sur des échanges d’informations et des intérêts communs. Malgré les tensions politiques entre les deux rives de l’Atlantique sous l’administration Trump, ces relations se poursuivent à ce jour.
Les menaces répétées d’annexion du Groenland, les sorties diplomatiques controversées et, plus généralement, la posture ouvertement antagoniste de l’exécutif américain à l’égard des Européens témoignent d’un climat de défiance inédit entre alliés transatlantiques dont le dernier forum de Davos a fourni un exemple révélateur. Mais qu’en est-il des alliances entre services de renseignement ?
Souvent perçus comme des acteurs domestiques au service du pouvoir politique, les services de renseignement sont en réalité largement internationalisés et disposent, dans leurs rapports avec leurs homologues étrangers, d’une autonomie significative… même si celle-ci peut parfois être perturbée par des interférences politiques.
Des collaborations de longue date
Les collaborations entre services de renseignement sont anciennes, certaines remontant au moins à la Première Guerre mondiale, et résultent davantage d’accords entre services que de décisions de leurs gouvernements respectifs. Qu’elles soient bilatérales ou multilatérales, ces alliances cimentent de nombreuses activités : présence d’officiers de liaison auprès de pays partenaires, stations d’écoute, participation à des conférences internationales et, plus simplement, échanges routiniers d’informations.
Plusieurs études en sciences sociales ont ainsi montré comment s’est constitué, au fil du temps, un réseau de relations très étroit autour d’intérêts communs. La lutte contre le terrorisme, contre la prolifération nucléaire et contre d’autres menaces jugées imminentes a ainsi permis aux services de justifier la nécessité de travailler ensemble et d’échanger des données sur des individus, organisations ou États perçus comme « dangereux ». L’idée, largement admise, que le partage d’informations permettrait de prévenir des attentats et autres incidents a favorisé l’essor de dispositifs de surveillance, au détriment d’un contrôle démocratique contraignant.
Un exemple de ces dynamiques est celui des partenariats noués par la National Security Agency (NSA) avec plusieurs homologues européens, qui ont permis de mettre en commun des technologies de pointe — comme l’intelligence artificielle ou encore l’analyse algorithmique — pour collecter et analyser massivement des communications privées. Le recours à ces technologies repose aussi sur des alliances étroites des agences de renseignement avec les géants du numérique, devenus des intermédiaires incontournables qui mettent, bon gré mal gré, les données de leurs consommateurs à la disposition des services de renseignement.
La solidarité et la confiance affichées ne doivent pas faire oublier que les collaborations internationales restent un univers marqué par de fortes rivalités. Les services y sont en concurrence pour accéder à l’information, pour imposer les problèmes qu’ils jugent prioritaires et, plus largement, pour occuper une position avantageuse dans des relations où tous ne disposent pas des mêmes moyens financiers, humains ou techniques. Dans ce contexte, l’espionnage entre services et autres manœuvres déloyales font aussi partie du jeu.
Ces éléments suggèrent que les alliances en matière de renseignement obéissent à leurs propres logiques plutôt qu’à une loyauté indéfectible envers l’autorité politique. C’est dans ce contexte que le renseignement militaire danois a surveillé les communications de plusieurs dirigeants politiques européens pour le compte de la NSA. Mais surtout, parce qu’ils possèdent un savoir approfondi sur les dangers qui menacent le monde, les services de renseignement s’imposent au cœur des décisions en matière de sécurité, rendant les dirigeants politiques dépendants de leur expertise.
Une continuité malgré des interférences politiques
Cela étant dit, les alliances entre services de renseignement ne sont pas étanches et peuvent faire l’objet d’interférences politiques. Si les disputes entre les services de renseignement et les professionnels de la politique ont toujours existé, l’attitude ouvertement hostile de l’internationale réactionnaire incarnée par l’administration Trump et ses partisans MAGA a fait craindre une rupture ou, du moins, une fragilisation significative de la coopération. Seulement, les discours alarmistes font souvent l’impasse sur les capacités d’adaptation et de résilience des services de renseignement.
Confrontés à un contexte politique défavorable, ils parviennent le plus souvent à retourner la situation à leur avantage et à se réorganiser habilement. Ainsi, plusieurs services de renseignement européens ont renforcé leurs échanges, évoquant même la possibilité de créer un Five Eyes européen (en référence à l’alliance réunissant les services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis, et coopérant régulièrement avec plusieurs autres pays, essentiellement européens et asiatiques).
D’autres ont développé des cellules de veille pour mieux anticiper l’imprévisibilité de l’exécutif américain, avec des bénéfices concrets : le personnel de l’unité en charge des États-Unis à la DGSE a été augmenté, et le budget de plusieurs services européens est prévu à la hausse, tirant parti des retombées de l’augmentation des dépenses de défense.
Plus largement, l’histoire montre que les liens entre services restent solides même lorsque les gouvernements ont des positions divergentes. Au début de ce siècle, les échanges entre la DGSE et la CIA se sont poursuivis malgré les désaccords sur la guerre en Irak. Un exemple plus récent est celui du Brexit, qui n’a pas entraîné de rupture majeure dans les relations entre la police britannique et ses homologues européens, lesquels continuent d’assurer le transit d’une grande partie du renseignement.
Comme dans toute relation, il peut se manifester des signes de prudence, de méfiance, ou encore d’ambivalence. Ainsi, les services britanniques et danois ont indiqué freiner, sans pour autant interrompre complètement, leurs échanges avec leurs homologues américains, s’inquiétant des implications légales et plus largement de la politisation du renseignement américain. Irrité par les provocations répétées envers le Groenland, le service du renseignement militaire danois n’a, quant à lui, pas hésité à désigner les États-Unis comme une menace à la sécurité du pays, au même titre que la Chine et la Russie.
Pour autant, il serait faux de croire que, dans un climat apaisé, l’échange de renseignements se ferait sans restriction. Les services ne partagent pas tous leurs secrets, tout le temps et avec tout le monde. Au contraire, la retenue observée chez certains traduit plutôt une asymétrie habituelle dans les échanges qui perdure et peut être accentuée en période de turbulences.
Les signes de continuité sont bien là et rappellent une réalité essentielle : le renseignement relève avant tout des professionnels du métier, et non des politiques. Le forum de Davos a ainsi accueilli un autre rendez-vous important, celui des chefs des services de renseignement européens et anglo-saxons, dont la CIA, soucieuse de préserver ses liens avec le Vieux continent.
Trump et le « deep state » : je t’aime, moi non plus
Les réticences exprimées par plusieurs services européens s’expliquent, en partie, par la volonté de Donald Trump de démanteler le « deep state » et par ses conséquences. S’il a mis à exécution certaines de ses menaces en procédant à une vague de licenciements au sein des services de renseignement, il n’en demeure pas moins qu’ils n’ont ni disparu ni cessé de fonctionner. Dans les faits, le pouvoir exécutif reste dépendant d’eux. Les nominations de figures controversées à la tête de plusieurs agences, au détriment de fonctionnaires de carrière, répondent à une volonté d’aligner la direction sur l’agenda politique et idéologique.
Par ailleurs, l’actualité internationale montre que les services de renseignement restent essentiels à la mise en œuvre de la politique étrangère. Longtemps décriée, la CIA semble désormais être revenue dans les bonnes grâces de la Maison-Blanche, tirant profit des opportunités offertes par la lutte contre le narcotrafic et la guerre en Iran pour réaffirmer sa pertinence et utilité auprès du pouvoir politique. Autant d’éléments qui illustrent la complexité des relations entre les services de renseignement et le pouvoir politique, faites à la fois de distance et de proximité.
Hager Ben Jaffel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.