23.10.2026 à 10:43
Pourquoi la multiplication des sondages nuit à l’information des électeurs : les leçons du cas australien
Texte intégral (2123 mots)

L’ESSENTIEL
Quelque 140 sondages ont été publiés en Australie depuis les élections fédérales de 2025, soit environ deux par semaine.
Selon une méta-analyse de 32 études, la couverture « hippique » des sondages accroît le cynisme envers les responsables politiques et les médias.
Des « répondants » créés par l’IA, capables de se faire passer pour des humains, pourraient demain fausser les sondages à bas coût.
En Australie, les sondages d’intentions de vote se succèdent à un rythme soutenu. Selon le Newspoll, l’enquête de référence publiée par le quotidien The Australian le 9 août 2026, les travaillistes, au pouvoir, et One Nation, le parti populiste et anti-immigration de Pauline Hanson, sont désormais à égalité, à 29 %, tous deux en recul d’un point. La Coalition, l’alliance de droite qui réunit libéraux et nationaux, perd elle aussi un point et tombe à 18 %. Comme tous les autres, ce sondage a été largement repris, par le média qui l’a commandé comme par ses concurrents.
Pourtant, la dernière élection fédérale remonte à un peu plus d’un an, et la prochaine n’aura lieu que dans deux ans. Dans ce contexte, et compte tenu de la manière dont la récente progression de One Nation dans les sondages, en particulier, a façonné le débat politique, avons-nous trop de sondages ?
La voix du peuple
« Vox populi, vox Dei » : c’est l’idée – qui donna son titre à un célèbre pamphlet anglais de 1709 – selon laquelle la voix du peuple est la voix de Dieu. Dès lors, les sondages d’opinion – qui mesurent avec précision, de façon scientifique et systématique, la voix du peuple – ne sont-ils pas, à l’évidence, l’un des outils les plus importants de la démocratie ? Ou bien les sondages d’intentions de vote ne sont-ils qu’une mesure superficielle de l’opinion publique – sujette au bruit statistique, et qui nous apprend peu de choses sur les raisons pour lesquelles l’opinion évolue, ou sur ce que les responsables politiques devraient faire ? L’obsession des derniers sondages nous détourne-t-elle des véritables enjeux et des problèmes de long terme auxquels l’Australie est confrontée ?
Selon William Bowe (alias The Poll Bludger), spécialiste reconnu du suivi des sondages, environ 12 sondages ont été publiés en juillet 2026 – soit à peu près trois par semaine. Depuis l’élection de 2025, nous en avons eu environ 140, réalisés par dix instituts différents – soit à peu près deux par semaine.
Si vous avez l’impression que ce n’était pas le cas auparavant, eh bien, vous avez à moitié raison. S’il est difficile de recenser précisément le nombre de sondages d’opinion publiés, l’Australie n’a compté, jusqu’au début des années 1970, qu’un seul grand institut de sondage, Roy Morgan Research, qui réalisait des enquêtes pour The Bulletin.
Selon la base de données des sondages d’opinion de la Bibliothèque du Parlement australien, on comptait dans les années 1990 environ 38 sondages par an – moins d’un par semaine. Ce chiffre a doublé dans les années 2000, avant de bondir à environ 130 par an entre 2010 et 2016.
Cette période a coïncidé avec celle où l’Australie faisait figure de « capitale des putschs du monde démocratique » – plusieurs putschs internes ayant renversé les dirigeants des deux grands partis. Après un recul pendant deux cycles électoraux, nous étions revenus, lors du cycle électoral 2022-2025, à la moyenne actuelle d’environ deux sondages par semaine.
Cette croissance se retrouve ailleurs. Au Royaume-Uni, entre 1992 et 2005, on comptait environ 1,5 sondage d’opinion par semaine. Depuis, ce chiffre a plus que triplé : on en compte environ cinq par semaine depuis les législatives de 2024.
Quel effet sur le débat politique ?
Il ne s’agit toutefois pas simplement d’une question de volume : ce qui compte, c’est ce qu’il advient de tous ces sondages une fois qu’ils atteignent le public. Que dit donc la recherche des effets de toute cette couverture « hippique », qui raconte la politique comme une course de chevaux ?
L’espace consacré à l’actualité politique étant limité, la multiplication de ce type de journalisme se fait presque certainement au détriment du traitement des questions de fond.
À lire aussi : Fragilités et énigmes d’un sondage électoral
Une étude américaine a montré que seulement 10 % de la couverture médiatique de l’élection présidentielle de 2016 portait sur les enjeux de fond. Tout le reste relevait du journalisme « hippique ». Expliquer les subtilités de l’imposition des trusts et des plus-values – plutôt que de rendre compte de l’effet de ces annonces sur l’opinion publique – est difficile, chronophage, gourmand en ressources, et a peu de chances d’attirer les regards et les clics sur les réseaux sociaux.
Quel effet cette couverture façon course de chevaux a-t-elle sur le public ? Le détourne-t-elle de la politique, le rendant encore plus cynique à l’égard de responsables politiques qui semblent entièrement guidés par les sondages ? L’hypothèse est que cela accroît l’aliénation politique, avec des conséquences négatives pour la démocratie. D’autres ont avancé que ce type de couverture est accessible et favorise l’engagement civique.
Malheureusement, les recherches australiennes sur le sujet sont limitées. Cependant, les travaux menés aux États-Unis et dans une demi-douzaine de pays européens semblent tous aller dans le même sens. Une méta-analyse de 32 études réalisée par Alon Zoizner a montré que la couverture stratégique, qui privilégie la course entre les partis, accroît le cynisme à l’égard des responsables politiques comme des médias qui les couvrent, et dégrade le jugement que porte le public sur la crédibilité de l’information elle-même.
Des résultats similaires ont été observés en Suède, tandis qu’une étude danoise a montré que les journalistes rapportent couramment de faibles variations des sondages, statistiquement non significatives, comme s’il s’agissait de changements réels et substantiels. On fabrique ainsi une impression de mouvement et un intérêt journalistique à partir de pur bruit statistique.
Au total, la multiplication de ce traitement centré sur la course entraîne une méfiance accrue envers les responsables politiques et les médias, ainsi qu’un électorat mal informé – un électorat que l’on nourrit de variations des sondages qui, statistiquement, n’existent souvent pas du tout.
Les journalistes ne sont pas les seuls responsables. Les rédactions se sont considérablement dégarnies, des milliers de postes de journalistes ayant disparu, ce qui a entraîné un appauvrissement de l’expertise sur les dossiers et une diminution du nombre de reporters disposant des bases nécessaires pour interroger une série de chiffres plutôt que de simplement les relayer.
Au-delà des coupes dans les rédactions, toute une série de mutations structurelles du secteur des médias récompensent l’immédiateté et les titres « pièges à clics ». Dans ces conditions, il est plus facile de se saisir du dernier sondage d’opinion clés en main ou d’un communiqué de presse que de commander un reportage original ou de passer une semaine à éplucher les détails d’une mesure fiscale.
Il existe toutefois des mesures concrètes qui pourraient être prises. Les journalistes et les rédacteurs en chef pourraient choisir d’accorder moins de place aux sondages d’opinion et d’en améliorer le traitement. Si l’Australian Press Council (le conseil de la presse australien) dispose de lignes directrices sur le traitement des sondages d’opinion, la couverture médiatique reste souvent en deçà de ces normes et peut être sérieusement trompeuse. Des données montrent également que former les journalistes à mieux dialoguer avec les communautés qu’ils couvrent peut réduire la place accordée à la course électorale.
Les responsables politiques rejettent ou adoptent les sondages selon ce qui les arrange – l’ancien premier ministre Malcolm Turnbull s’est appuyé sur des sondages défavorables pour justifier de défier son prédécesseur Tony Abbott, avant de regretter de les avoir invoqués lorsque ses propres chiffres se sont dégradés.
Mon analyse des lettres d’information des parlementaires montre plus largement le même réflexe : les sondages sont couramment brandis comme preuve d’une dynamique, ou agités comme un épouvantail pour mobiliser les sympathisants. « Les derniers sondages indiquent que si des élections avaient lieu aujourd’hui, Peter Dutton l’emporterait », avertissait Katy Gallagher en s’adressant à ses sympathisants, en février 2025.
Si vous trouvez que c’est déjà grave…
Alors, y a-t-il trop de sondages ? Probablement – mais le volume, à lui seul, n’est pas vraiment le coupable. Le problème, c’est le volume associé à la manière dont les sondages sont interprétés, et à la facilité avec laquelle les responsables politiques en font une arme, que ce soit en brandissant les chiffres ou en les balayant de façon théâtrale. Aucune de ces deux attitudes ne porte réellement sur les sondages eux-mêmes ; toutes deux sont des mises en scène destinées à un public que la surabondance même des sondages a rendu possible.
Et cette surabondance risque de s’aggraver avant de s’atténuer. Des chercheurs ont déjà conçu des « répondants » créés par intelligence artificielle (IA) suffisamment performants pour se faire passer pour des humains dans une enquête – des électeurs synthétiques dont le sondage coûte quelques centimes plutôt que quelques dollars, et qui peuvent être paramétrés pour produire n’importe quel résultat voulu par leur opérateur.
Aujourd’hui, le problème tient à des sondages coûteux, sujets au bruit statistique et parfois bâclés ; demain, il pourrait tenir à des sondages bon marché, invisibles et fabriqués sur mesure. Le déluge actuel de sondages pourrait bien finir par faire figure de bon vieux temps.
Daniel Casey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.10.2026 à 16:48
La révocation du procureur de la CPI : quand permanence ne rime pas avec prévoyance
Texte intégral (2600 mots)

L’ESSENTIEL
Le 24 juillet 2026, l’Assemblée des États parties a révoqué le procureur de la CPI, le Britannique Karim Khan, par 82 voix, une première dans l’histoire de la Cour, qui vient par ailleurs de recevoir le prix Sakharov.
La procédure disciplinaire, à peine esquissée dans les textes, a dû être inventée en chemin, sans qu’aucune instance judiciaire indépendante n’établisse les faits.
Dès 2006, la probité du premier procureur avait été mise en cause ; vingt ans plus tard, la Cour n’a toujours pas fixé de procédure pour y répondre.
Le 24 juillet 2026, réunie en session extraordinaire à New York, l’Assemblée des États parties au Statut de Rome a révoqué Karim Khan de ses fonctions de procureur de la Cour pénale internationale (CPI). Jamais encore le chef de l’Accusation n’avait été révoqué. Depuis cette date, ses fonctions sont exercées conjointement par ses deux procureurs adjoints, la Fidjienne Nazhat Shameem Khan et le Sénégalais Mame Mandiaye Niang.
Première juridiction pénale internationale permanente, la CPI a été conçue en 1998 pour juger durablement les crimes les plus graves, là où les tribunaux qui l’avaient précédée étaient créés pour un conflit puis dissous. Son procureur, élu par l’Assemblée des États parties, décide de l’ouverture des enquêtes et de l’engagement des poursuites : il est le gardien de l’édifice. Or, cette fois, c’est ce gardien qu’il a fallu juger, et la Cour a dû improviser.
Le déroulé d’une révocation inédite
En mai 2024, deux membres du Bureau du Procureur signalent des faits d’inconduite sexuelle commis par le procureur à l’endroit d’une membre du personnel placée sous son autorité, faits qu’il a toujours contestés.
Saisi, le mécanisme de contrôle indépendant de la Cour clôt son enquête quelques jours plus tard, la principale intéressée ayant refusé de déposer une plainte formelle. Le 11 novembre 2024, à la suite de révélations dans la presse, la présidente de l’Assemblée des États parties, organe politique de la Cour, annonce qu’une enquête externe indépendante sera menée. Celle-ci est confiée aux services de contrôle interne des Nations unies. Avant la fin de cette seconde enquête, en mai 2025, Karim Khan se met lui-même en retrait de ses fonctions.
L’enquête des Nations unies dure plus d’un an. Saisi du rapport, le Bureau de l’Assemblée (organe d’une vingtaine d’États, élus par l’Assemblée) charge un panel de trois juges de la Cour de qualifier juridiquement les faits. Ceux-ci estiment que les éléments réunis ne permettaient pas d’établir une faute au-delà de tout doute raisonnable. Leur mandat, consultatif, ne les autorisait ni à reprendre l’enquête ni à établir eux-mêmes les faits.
Le 8 juin 2026, le Bureau de l’Assemblée retient pourtant, sur la base des constatations de l’enquête des Nations unies, l’existence d’un manquement grave par Karim Khan à ses devoirs de procureur, suspend ce dernier de ses fonctions et saisit l’Assemblée. Réunie le 24 juillet, celle-ci tranche au scrutin secret, par 82 voix contre 13 et 15 abstentions, et prononce la révocation du procureur sur le fondement de l’article 46 du Statut de Rome.
Cette révocation est donc l’aboutissement d’une procédure longue, mais surtout mal encadrée par les textes. L’article 46 fixe le motif de la révocation — une faute lourde ou un manquement grave aux devoirs du procureur — et la majorité requise, mais il renvoie la marche à suivre au Règlement de procédure et de preuve, lequel s’avère très incomplet pour un tel cas. La présidente de l’Assemblée l’a d’ailleurs admis implicitement dans sa déclaration finale : si l’Assemblée et son Bureau ont dû accorder à Karim Khan des garanties allant au-delà de ce que prévoyait le cadre applicable, c’est bien parce que celui-ci était insuffisant. La difficulté tient donc moins à la décision elle-même qu’à la manière dont elle a été prise.
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Un premier procureur déjà mis en cause
Ce n’est pourtant pas la première fois que la CPI connaît une telle situation. En 2006, un membre du Bureau du Procureur, Christian Palme, accusait le premier procureur de la CPI, l’Argentin Luis Moreno Ocampo (en fonctions de 2003 à 2012) d’avoir agressé sexuellement une journaliste lors d’un déplacement. Un collège de juges avait alors entendu la victime présumée, qui avait démenti, de même que le procureur, et classé la plainte comme manifestement infondée.
Ocampo avait par la suite licencié le fonctionnaire à l’origine du signalement, licenciement finalement jugé abusif par le tribunal administratif de l’Organisation internationale du travail.
Deux accusations de même nature à l’égard de procureurs, deux issues opposées pour ces derniers, mais une même improvisation de la part de la Cour : faute de procédure préétablie, l’institution a dû, chaque fois, inventer sa réponse.
Procédure opaque et imparfaite
Ces improvisations successives tiennent à la place singulière que le statut de Rome réserve au procureur. Qu’un procureur soit plus aisément révocable qu’un juge n’a rien d’un accident. Élu à la majorité absolue des États parties, le premier peut être révoqué à cette seule majorité, quand il faut les deux tiers pour le second.
Si cette différence montre le caractère politique du poste de procureur, il reste que la procédure n’établit pas ce qu’elle sanctionne. Pour les autres responsables de la Cour, ce sont des juges qui constatent les faits ; pour le procureur, l’affaire passe de la présidence au Bureau de l’Assemblée, puis à l’Assemblée elle-même, sans qu’aucune instance judiciaire indépendante n’établisse les faits.
L’indépendance du procureur a son revers. Les rédacteurs du Statut de Rome l’ont voulu élu pour neuf ans, sans renouvellement possible, afin qu’il n’ait pas à redouter de déplaire. Or la même règle prive la Cour de presque toute prise sur lui en cours de mandat. Face à une faute grave, l’institution se retrouve devant un choix binaire : tolérer ou destituer.
Encore faut-il pouvoir qualifier les faits, ce qui ne va pas de soi. Le Statut vise la faute lourde ou le manquement grave aux devoirs, mais ces catégories, taillées pour des défaillances professionnelles, saisissent mal une inconduite à caractère sexuel visant une subordonnée, à la fois affaire de conduite personnelle et abus d’un rapport d’autorité. Le texte ne précise pas dans quelle catégorie une telle faute doit être rangée.
À ces manques s’ajoute une confidentialité de la procédure qui n’a pas été pleinement préservée comme en témoignent les différents rapports qui ont circulé dans la presse. L’opacité demeure toutefois entière sur la question de savoir comment, et par qui, les faits ont été établis. Pour enquêter sur son propre procureur, la Cour, qui dispose pourtant depuis 2009 d’un mécanisme de contrôle indépendant compétent à son égard, s’en est remise à l’ONU. La CPI ne dépend pas de l’ONU, mais le recours à cette dernière pouvait se comprendre : la plaignante ne souhaitait pas être entendue par le mécanisme interne. Ce recours s’est néanmoins fait hors de tout cadre clairement défini, ce qui n’a pas manqué de nourrir le soupçon, porté par Karim Khan et ses soutiens, d’une procédure politisée (la procédure ayant débuté au moment où Karim Khan s’apprêtait à requérir des mandats d’arrêt contre Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, ainsi que contre des dirigeants du Hamas).
Et maintenant ?
Karim Khan a annoncé qu’il porterait sa révocation devant le Tribunal administratif de l’Organisation internationale du travail, juridiction où le personnel de la Cour conteste les décisions en matière d’emploi.
Même ce recours est incertain. Le procureur est un élu, non un agent ordinaire de la Cour, et ce tribunal n’a encore jamais eu à se prononcer sur une telle révocation. Abdul Koroma, ancien juge de la Cour internationale de justice, considère qu’un tel recours est prometteur : il pourrait selon lui aboutir à une indemnisation, voire à une réintégration. Cette dernière n’est toutefois presque jamais ordonnée par ce tribunal ; l’issue la plus probable serait donc une condamnation pécuniaire — qui serait la seconde, après l’affaire Ocampo, consécutive à une situation mettant en cause un procureur de la CPI. Elle attesterait surtout que l’Assemblée n’avait le choix qu’entre deux maux : le discrédit d’une Cour défaillante dans la protection de son personnel, ou la lourde charge d’élire un nouveau procureur.
Or une nouvelle élection ne suffira pas. Ce qui a manqué ne se situe pas en amont, dans la sélection du procureur, dont le Statut garantit déjà la moralité, mais en aval : une procédure disciplinaire claire, indépendante et menée à son terme, ouvrant sur des suites satisfaisantes pour toutes les personnes concernées, institution comprise.
Enfin, le prix de cette improvisation n’est pas seulement institutionnel. Il est humain. Faute de procédure sûre, aucun dispositif n’a organisé la protection de la plaignante, restée en poste au sein de l’institution et suspendue à des recommandations sans force obligatoire puis à un vote politique. Le procureur n’a pas été davantage protégé : eût-il été mis hors de cause, rien n’était prévu pour réparer l’atteinte portée à sa réputation. Ce n’est pas l’action de la Cour qui a vacillé, mais le sort des deux personnes qu’elle a laissées sans filet. L’un et l’autre ont traversé une épreuve de plus de deux années, qui n’est peut-être pas achevée pour elle et ne l’est assurément pas pour lui.
En somme, l’affaire Khan pose une question simple : la Cour s’est-elle dotée, à l’égard de son propre procureur, des règles qu’exige une institution permanente ? La pérennité d’une juridiction suppose la sécurité juridique : des règles arrêtées d’avance, dont le procureur mis en cause, la personne qui le dénonce et les États appelés à trancher peuvent prévoir l’application. Ce besoin est d’autant plus pressant que la Cour fait face, dans le même temps, aux sanctions américaines, qui visent depuis 2025 son procureur, plusieurs de ses juges et jusqu’aux deux adjoints qui assurent aujourd’hui l’intérim. Ces pressions extérieures, la Cour les subit depuis sa création et les subira sans doute longtemps encore, même si elles n’ont jamais atteint une telle intensité. Les crises internes, en revanche, peuvent être évitées. Dès lors, l’enjeu est désormais d’achever le dessin : codifier ce qui a été improvisé, confier l’établissement des faits à une instance indépendante, garantir la transparence. C’est à ce prix que la permanence rimera, enfin, avec prévoyance.
Aude Brejon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.10.2026 à 15:46
Parler de religion quand on est un démocrate dans un État républicain : le pari de James Talarico pour remporter l’élection sénatoriale au Texas
Texte intégral (2678 mots)
L’ESSENTIEL
James Talarico, 37 ans, siège depuis déjà huit ans au sénat du Texas. Il vise cette fois l’un des deux sièges de sénateur de l’État au Congrès fédéral.
Sa particularité : il fait de sa foi un élément central de ses discours de campagne alors que, généralement, ce sont les candidats républicains qui affichent le plus ostensiblement leurs convictions religieuses.
Le Texas n’a plus été représenté par un démocrate au Congrès fédéral depuis plus de trente ans ; une victoire de Talarico serait donc un séisme au Texas, et pourrait aussi contribuer à renverser l’équilibre au Congrès au profit de son parti.
Depuis quelques mois, un démocrate, le séminariste James Talarico, en pleine campagne sénatoriale, sillonne le Texas en martelant un aspect clé de son engagement politique : sa foi chrétienne.
D’ordinaire, ce sont les républicains qui parlent ouvertement de leur foi, les démocrates étant beaucoup plus discrets. Or, ce candidat multiplie les références à l’Évangile, dans ses meetings comme lors de ses interventions à la chambre basse du Texas où il siège depuis 2018, en faveur tant d’un accueil respectueux des immigrants et réfugiés, que des personnes trans ou concernées par un avortement.
À quelques jours de l’élection, cette stratégie de campagne dans un deep red state, où les deux tiers de la population se déclarent chrétiens, a de quoi susciter l’intérêt.
Parler de religion en démocrate
Petit-fils d’un pasteur baptiste du sud du Texas, James Talarico a suivi des études de théologie avant d’intégrer un séminaire théologique presbytérien, à Austin. En 2018, il devient l’un des 150 représentants à la Chambre des représentants du Texas, après l’avoir emporté dans une circonscription jusque-là tenue par les républicains. Il a ensuite été réélu en 2020, 2022 et 2024.
En septembre 2025, il annonce son intention de concourir à l’un des deux sièges du Texas au Sénat fédéral aux midterms du 3 novembre 2026. Quelques mois plus tard, aux primaires démocrates en vue de ce scrutin, il bat Jasmine Crockett, qui bénéficiait pourtant d’une meilleure notoriété nationale : elle représente le Texas à la Chambre des représentants de Washington depuis 2023, et avait été invitée à prendre la parole lors de la convention démocrate de 2024.
Un épisode marquant, dont l’effet est difficile à mesurer, est celui d’une interview de James Talarico au célèbre animateur Stephen Colbert, interdite de diffusion sur la chaîne CBS, suite à des pressions semble-t-il de Donald Trump, puis mise en ligne par Colbert sur sa chaîne YouTube. James Talarico est alors apparu en opposant crédible et dangereux pour les républicains, et sa notoriété a explosé, ce qui a probablement contribué dans une certaine mesure à sa victoire face à Jasmine Crockett.
L’une des explications de ce succès inattendu tient certainement à la façon originale, pour un démocrate, dont Talarico se présente devant les électeurs. Tout au long de sa carrière politique, il a fait de l’évocation de sa foi sa marque de fabrique. S’il reprend à son compte une conception libérale et inclusive de la religion, il se distingue d’autres démocrates par l’articulation de sa foi avec ses idées politiques.
Quand ils mobilisent des références religieuses, les démocrates se montrent bien plus inclusifs que les républicains, en assurant une représentation de diverses minorités religieuses. En cela, James Talarico ne fait pas exception au sein de son parti. Pour n’en donner qu’un exemple, dans une interview à la chaîne de télévision MSN Now le 16 avril, il déclare : « Ne me dis pas ce que tu crois. Montre-moi comment tu traites les autres et je te dirai ce que tu crois. » Difficile d’être plus consensuel.
Toutefois, chez la plupart des démocrates, la religion apparaît comme un principe motivationnel, qui alimente et régule leur engagement politique. L’ancien président Joe Biden et l’ancienne présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi ont pu, en quelques occasions, évoquer leur foi catholique, mais sans l’intégrer à leur argumentaire politique. Quand ils la mentionnent dans leurs discours, les démocrates reprennent le thème de la religion civile – une religion qui définit quelques principes moraux dans lesquels chacun peut se reconnaître, plutôt que par son ancrage dans un héritage culturel ou théologique particulier.
Chez James Talarico, sa foi occupe une autre place : elle justifie sa position sur des enjeux actuels de la vie politique états-unienne, mais le place aussi en opposition au repli identitaire propre à une partie de la population du Texas contemporain.
Invoquer Jésus pour défendre la liberté religieuse
La théologie chrétienne le conduit à insister, dans son discours, sur Jésus et sur l’importance d’être fidèle à son message. Il n’a de cesse de rappeler l’impératif d’aimer son prochain comme soi-même, principe christique s’il en est.
Il le fait tout d’abord sur des sujets de politique générale, des coupes budgétaires dans les programmes de santé, aux raids de la police de l’immigration (ICE), en passant par la guerre en Iran et l’affaire Epstein. Ainsi, lors d’un meeting le 18 mars 2026, dans une église, il déclare :
« Le président des États-Unis vient de dire que j’ai insulté Jésus. Vous voulez savoir ce qui insulte Jésus ? Priver les malades de leur assurance santé tout en coupant les impôts des milliardaires. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Déporter les étrangers et séparer les bébés de leurs mères. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Bombarder des enfants innocents en Iran, et envoyer nos hommes et femmes courageux mourir dans une autre guerre sans fin. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Étouffer l’affaire Epstein puis refuser de poursuivre la moindre personne citée. Je ne suis pas un chrétien parfait, et je ne prétends pas l’être. Il n’y a eu qu’un seul chrétien parfait, et il a été crucifié il y a 2000 ans. Jésus nous l’a dit, et il nous a dit d’aimer nos prochains comme nous-mêmes. »
Mais c’est surtout au sujet de la liberté religieuse qu’il mobilise sa foi. Ainsi, le 20 février 2026, invité au talk-show « Real Time with Bill Maher », il déclare :
« En tant que chrétiens, on nous dit de suivre les deux commandements de Jésus : aimer Dieu et aimer notre prochain, et il n’y a pas d’exception à ce second commandement — aimer son prochain, quel que soit son origine, son genre, son orientation sexuelle, son statut migratoire ou son appartenance religieuse. Au Texas, je lutte constamment contre le nationalisme chrétien […] et je prends toujours la parole au nom de mes voisins juifs, musulmans, bouddhistes, sikhs et agnostiques athées parce que, en tant que chrétiens, nous sommes appelés à les aimer comme nous-mêmes, et leur imposer ma religion n’est pas de l’amour. »
C’est notamment cette défense de la diversité religieuse qui l’amène à rejeter des initiatives locales visant à renforcer la place du christianisme dans la vie publique. Il dénonce à ce titre l’adoption par le Congrès texan en 2023, d’une loi autorisant des aumôniers non certifiés et sans formation universitaire à assumer les fonctions de conseillers scolaires ; d’une autre, en 2025, imposant l’affichage des 10 commandements dans les écoles publiques ; ou encore l’adoption en 2026 par le conseil de l’éducation du Texas d’un programme de lecture obligatoire depuis la maternelle, incluant la Bible chrétienne.
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En plus de critiquer ces mesures pour leur violence envers les personnes qui ne se reconnaissent pas dans le christianisme (et qui représentent tout de même un tiers de la population texane), il les voit comme un aveu de faiblesse : procéder par imposition signale, à ses yeux, que le christianisme serait une « religion morte », alors qu’il faut s’efforcer d’alimenter une « foi vivante », qui se vit au quotidien plus qu’elle ne se clame.
C’est dans cette même logique qu’il rappelle l’importance de la séparation de l’Église et de l’État, au nom de la clause de non-établissement de religion (Non-Establishment Clause) et de la clause de libre exercice de la religion (Free Exercise Clause), qui figurent dans le premier amendement de la Constitution américaine.
Le défi de la campagne sénatoriale
La religion est un thème important de mobilisation pour le parti républicain. L’appui massif des évangéliques à cette formation fait l’objet de nombreux commentaires et études.
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En reprenant à son tour ouvertement ce thème, James Talarico entend combattre les républicains sur leur propre terrain. Et cela, au moment où Donald Trump s’engage dans un duel à distance avec le Pape et où le secrétaire à la défense, Pete Hegseth, justifie la guerre en Iran par des motifs religieux et estime que les journalistes critiquant l’intervention ressemblent aux ennemis bibliques de Jésus.
En donnant à entendre un autre langage religieux, James Talarico a peut-être trouvé une manière de battre son adversaire républicain, l’attorney general du Texas (équivalent du ministre de la justice) Ken Paxton, accusé notamment de corruption, de favoritisme et d’obstruction à la justice dans plusieurs affaires (il a été visé par une procédure de destitution en 2023, mais acquitté par le Sénat du Texas). Les sondages lui donnent en tout cas, depuis plusieurs semaines, une légère avance.
La bataille n’est cependant pas aisée. Tout d’abord, le Texas n’a plus eu de sénateur démocrate depuis 1993 et les démocrates n’ont pas gagné d’élection à l’échelle de l’État depuis 1994. En 2018, une autre campagne avait suscité l’espoir des démocrates texans, celle de Beto O’Rourke, candidat au poste de sénateur face à Ted Cruz, un poids lourd du parti républicain. Malgré un cycle de midterms défavorable à l’administration Trump, il avait finalement dû concéder la défaite.
Ensuite, aussi controversé soit-il, Ken Paxton a réussi, lors de la primaire républicaine, à défaire John Cornyn qui avait pourtant été sénateur du Texas pendant 24 ans et avait réussi à lever deux fois plus d’argent (60 millions de dollars contre environ 30).
Une éventuelle victoire de Talarico aurait des conséquences bien au-delà de l’État, puisqu’elle représenterait un camouflet pour Donald Trump, qui s’est personnellement impliqué dans la campagne au Texas aux côtés de Paxton, multipliant les insultes à l’égard du candidat démocrate, qu’il n’appelle pas autrement que « Talafreako », jeu de mots douteux entre son nom et le mot « freak » (« monstre », « individu bizarre ») ; surtout, elle pourrait participer à faire basculer le Sénat du côté démocrate, les sondages indiquant à ce stade que le contrôle de la Chambre haute est encore incertain (alors qu’il y a encore quelques mois, les républicains étaient donnés largement favoris).
Frédéric Strack a reçu des financements l'Université de Sherbrooke dans le cadre d'un postdoctorat.