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24.03.2025 à 12:39
Où donner une place à la nature dans les entreprises ?
Texte intégral (1812 mots)

Dans son comité de mission, dans son conseil régénératif ou dans son conseil d’administration, en local ou au siège… La nature a l’embarras du choix pour prendre place dans l’entreprise.
Les évolutions sociétales et les droits de la nature, apparus au Royaume-Uni ou aux États-Unis, lui ont donné une voix. La question concerne désormais la manière d’intégrer au mieux ses porte-paroles dans la vie de l’entreprise.
Les droits de la nature sont aussi appelés parfois droits de la Terre. Ils associent des dispositifs juridiques, issus de la philosophie et du droit des pays occidentaux, dans une perspective biocentrique, et non plus anthropocentrique. Ils supposent de considérer la nature, ou un élément de celle-ci (une mer, une forêt, etc.), comme une personne disposant de droits propres susceptibles d’être défendus.
Dès 2002, le philosophe Thomas Berry mentionnait trois droits fondamentaux du vivant : exister, disposer d’un habitat et jouer son rôle dans ce qu’il appelait « la communauté de la Terre ». Depuis une quinzaine d’années, différentes lois et jurisprudences ont complété les droits de la nature. Progressivement, elle est devenue une partie constituante participant à la gouvernance des projets et des entreprises.
Alors quelles solutions pour les organisations qui souhaitent avancer sur ces pratiques ?
Inscription dans la raison d’être
La nature peut être être intégrée dans la raison d’être ou la mission de l’entreprise. A minima, la loi Pacte, de 2019, a modifié l’article 1833 du Code civil pour qu’une entreprise soit « gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ».
Par exemple, le groupe Rocher a décidé de la mentionner explicitement :
« Convaincue, grâce à l’expérience personnelle de monsieur Yves Rocher, que la nature a un impact positif sur le bien-être des personnes et donc sur leur envie d’agir pour la planète, la société a pour mission de reconnecter ses communautés à la nature. La raison d’être s’incarne dans des expériences, des services et des produits qui procurent du bien-être, grâce aux bienfaits de la .ature. »
À lire aussi : Patagonia, Norsys : qui est légitime pour parler au nom de la nature dans les entreprises ?
Qu’il s’agisse d’œuvrer pour les entités naturelles, ou de la mentionner dans les valeurs, l’inscription de la nature dans la mission d’une entreprise peut donner lieu à des innovations en matière de gouvernance. Par exemple : intégrer des critères RSE dans la rémunération des dirigeants. Yvon Chouinard a, quant à lui, confié son entreprise Patagonia et les profits qu’elle réalise à une fondation chargée de protéger la nature. Sa raison d’être à proprement parler.
Conseil de régénération ou conseil d’administration
Il faut distinguer les cas où nature peut contribuer aux décisions stratégiques en siégeant dans une instance consultative, ou dans une instance décisionnaire. Plusieurs entreprises belges ont créé des conseils de régénération « conseils de régénération ». Il s’agit d’instances composées d’une dizaine de personnes issues de l’entreprise et de l’extérieur. Elles interagissent avec le conseil d’administration, mais s’en distinguent en étant consultatives.
Parmi ces entreprises, Realco et ses produits de nettoyage, Maison Dandoy et ses biscuits, NGroup et ses radios – dont Nostalgie et NRJ –, Danone Belux, les pains et pâtisseries du groupe Copains et les bières de la brasserie Dupont. La Maison Dandoy a ainsi revu totalement son approvisionnement en farine et sa relation avec les activités agricoles. Sa farine est issue à 100 % de l’agriculture régénérative.

L’intégration de la nature dans la vie de l’entreprise de la manière la plus ancrée et, potentiellement la plus efficace, consiste à lui donner un siège dans le conseil d’administration. En France, l’entreprise informatique Norsys fait figure de pionnière. Elle a fait entrer la nature dans son conseil d’administration, mais également dans plusieurs organes internes comme le conseil éthique, le comité de mission et le comité social et économique.
Comités consultatifs et comités de pilotage
La nature peut être invitée autour de la table à l’échelle d’un projet et pas uniquement au sein des organes de gouvernance des organisations… notamment au siège. Il s’agit de représenter la nature de manière ad hoc dans des projets concrets et spécifiques : implantation d’une nouvelle usine, lancement d’une gamme de produits ou mise en place d’une nouvelle politique d’achat et de sourcing.
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Cette approche a été déployée au sein du groupe de travail de l’AFNOR « économie regénérative ». L’objectif : définir l’économie régénérative en permettant aux membres du groupe de prendre la parole au nom du vivant, lors des différentes sessions. Dans une telle approche, nul besoin de recourir à des montages juridiques complexes. La voix de la nature n’est pas sanctuarisée, contrairement aux cas où la nature est déjà intégrée dans les organes de gouvernance.
Quel que soit le niveau retenu pour intégrer la nature – dans la raison d’être, dans les instances de gouvernance ou dans des comités de projets ad hoc –, il convient de s’interroger sur la place effective de la nature dans les dispositifs tels qu’ils sont mis en œuvre.
Temps long et plusieurs lieux
La matérialité de la nature, c’est-à-dire sa présence physique effective, lors des discussions qui lui sont liées, joue un rôle important. Comme l’ont montré Bansal et Knox-Hayes pour le cas des émissions carbone, les processus de décision dans les organisations tendent à comprimer le temps et l’espace. Ils réduisent la prise de conscience quant à la réalité de la nature. Les décideurs ont tendance à sous-estimer l’impact environnemental des décisions de l’organisation sur le temps long et les effets de ces décisions en termes d’échelle lorsqu’il s’agit de l’impact sur la nature.
La décision d’installation d’un nouveau site de production ne se déroule pas de la même manière dans un immeuble vitré de la Défense ou sur le site lui-même – avec ses collines, son cours d’eau, ses élevages et ses habitants. Pour intégrer la nature dans la gouvernance, il faut donc accepter de délocaliser parfois les comités sur les sites naturels ou tout au moins de faire entrer la nature dans ces comités. Les promenades en forêt, les discussions dans un parc donnent une matérialité à cette nature.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
20.03.2025 à 16:53
La renaissance de la forêt de Chantilly après une situation de crise
Texte intégral (3076 mots)
La forêt de Chantilly, entre l’Oise et le Val d’Oise, est une figure emblématique de l’Île-de-France. Elle a été l’enjeu de multiples défis forestiers, au cours de son histoire, y compris récente. Au tournant des années 2000, la forêt a connu une crise majeure.
À trente minutes de Paris, à cheval sur l’Oise et le Val-d’Oise, la forêt du Château de Chantilly figure sur le podium des grandes forêts d’Île-de-France avec Fontainebleau et Rambouillet. Il y a 130 ans, son dernier propriétaire, le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe, en fit don à l’Institut de France, charge à celui-ci de la conserver « à la France ».
La forêt du château de Chantilly est une forêt ancienne, qui s’étend sur 6 300 hectares. Les archives conservées au château remontent à plus de 500 ans. L’archéologie nous apprend qu’elle a été défrichée à la période gallo-romaine pour se reconstituer pendant le haut Moyen Âge, il y a 1 500 ans. C’est une forêt mélangée de chênes, de hêtres, et de tilleuls.
Plusieurs sites de ce patrimoine historique et naturel, géré par l’Office national des forêts (ONF) et la Direction forestière du château, appartiennent au réseau Natura 2000. Elle a aussi été le lieu de multiples défis pour la gestion forestière au cours des époques, pour aboutir à une situation critique au tournant des années 2000.
Des usages multiples au cours de l’Histoire
La forêt qui entoure le château fut forêt princière, de prestige et de loisir de chasse, mais aussi outil économique majeur pour la production de bois.
Pendant au moins trois siècles jusqu’en 1950, elle a été conduite selon la méthode du taillis sous futaie : le méthode TSF. Elle aboutit à un peuplement forestier composé de plusieurs étages.
À l’étage inférieur, des feuillus étaient coupés tous les vingt à trente ans et donnaient du bois de chauffage.
Le tilleul, quant à lui, a été favorisé pour son intérêt pour le grand gibier.
Au-dessus, les réserves, une trentaine de grands arbres par hectare dans l’idéal, étaient conservées sur plus d’un siècle pour produire le bois d’œuvre.
Après 1960, le bois des taillis ne trouvait plus de marché. Non exploités, et de faible valeur marchande, ils concurrençaient, en hauteur, les grands arbres. La décision fut donc prise de transformer le TSF en une futaie de chênes et de hêtre, où chaque étage est composé d’arbres du même âge. Elle a donné les grandes futaies de Colbert.

Cette technique, connue depuis 1830, consiste à supprimer le taillis, faire produire des semis aux grands arbres, puis les couper en une seule fois, en coupe définitive une fois la régénération naturelle acquise afin de repartir sur une nouvelle génération d’arbres issus de graines et tous du même âge : c’est la futaie régulière équienne. Ce dont on parle ici est un mode de gestion séculaire, étranger au débat actuel sur les coupes rases de résineux exotiques ou celles pour produire du bois énergie.
Cette conversion prend toutefois du temps : un siècle pour Chantilly, car il ne faut pas convertir et couper toute la forêt en une fois, pour assurer des revenus financiers futurs régulier.
Mais à partir de 1975, il est apparu, au vu des conditions locales de sol et de climat, que le chêne pédonculé – l’espèce dominante du TSF – et le hêtre n’étaient plus adaptés pour créer la nouvelle futaie. La conversion s’est alors orientée vers la plantation de chênes sessiles, accompagnés en complément minoritaire d’autres essences feuillues locales : merisiers, charmes, érables, châtaigniers, frênes…
À lire aussi : Changement climatique : les forêts ont-elles besoin de nous pour s’adapter ?
Une forêt en crise
Jusqu’en 2000, la méthode a fonctionné. Par la suite, la réussite des plantations est devenue de plus en plus difficile avec des problèmes de pullulation de hannetons, dont les larves mangent les racines des plants, tandis que les grands arbres se mettaient de leur côté à dépérir de plus en plus. Seul un millier d’hectares avaient pu être converti avec succès. Il restait encore au moins 5 000 hectares sans avenir.
Sur ces 5 000 hectares, la forêt du château de Chantilly était entrée dans une grave crise de survie. Les cimes contiguës des arbres constituaient un dôme uniforme avec les tilleuls et les chênes, dont la résultante était un sol ombragé sur lequel la végétation poussait avec grande difficulté.
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Face à cette situation dramatique qui s’aggravait année après année, le propriétaire a décidé en 2018 de prendre des mesures à la hauteur des enjeux, conscient de la nécessité absolue de faire évoluer ses techniques de gestion pour s’adapter au nouveau contexte. Ce faisant, il accompagnait un mouvement émergent dans tout le monde forestier, forêt publique comme forêt privée, confronté ailleurs en France aux mêmes problèmes, avec plus ou moins d’intensité et sur d’autres essences que le chêne pédonculé.
Sauver la forêt de Chantilly
C’est ainsi qu’est né le mouvement « Ensemble, sauvons la forêt de Chantilly ». Il a rassemblé, autour du propriétaire, une communauté d’acteurs réunis pour faire en sorte qu’à l’horizon de 2050, la forêt du Château de Chantilly conserve l’essentiel de ses fonctions écologiques, économiques et sociales actuelles.
La forêt du château de Chantilly fait partie des forêts bénéficiant d’une gestion planifiée sur le long terme et documentée depuis plusieurs siècles. La description de son environnement et les inventaires statistiques de quantité et de qualité des arbres, effectués tous les quinze à vingt ans, permettaient jusqu’alors d’avoir une vision « tendancielle » de l’état de la forêt qui évoluait peu avec le temps et de manière assez prévisible.
L’inventaire ordinaire de 2017 a mis en évidence une évolution rapide de la dégradation des arbres, inattendue et inexplicable selon les modèles classiques de comportement et l’état des connaissances sur le sol. En 2017, le seul élément de connaissance solide concernait l’évolution du climat depuis trente ans, avec de plus en plus de conditions estivales chaudes et sèches, très rares localement auparavant, plaçant les arbres dans un contexte limite vis-à-vis de leur tolérance à la sécheresse.
Il n’était, cependant, pas possible d’expliquer un tel dépérissement par ces seules observations météorologiques.
Comprendre le dépérissement des arbres
La nécessité de mieux comprendre ce phénomène de dépérissement s’est imposée comme préalable indispensable à tout projet permettant d’assurer un avenir robuste à la forestier. La première démarche a ainsi consisté à poser un diagnostic solide et partagé sur l’état réel de dépérissement, sa dynamique et ses causes.
De 2018 à 2024, un programme scientifique a été mis en place à cet effet. Cette phase d’analyse, classique de situation de crise, a mobilisé de nombreuses ressources d’expertise technique et scientifique couvrant les diverses hypothèses des causes de dépérissement : physiologique, génétique, biogéochimique, microbienne…
Cette phase a aussi permis de construire des cartes à destination du gestionnaire et du propriétaire pour zoner les actions à réaliser. Une carte de description des sols à haute définition (résolution de 70 m, avec 13 000 points de prélèvement de sols sur l’ensemble de la forêt) a ainsi été construite, ainsi qu’une méthode robuste d’inventaire automatique, complétée de trois campagnes par LiDAR, permettant de recenser tous les arbres présents avec leur hauteur et leur diamètre.
Au final, il s’avère que les types de sol les plus pénalisants pour la production forestière sont ceux où le calcaire est très proche de la surface du sol, et où les faibles réserves en eau de ces sols se cumulent avec la toxicité chimique. Le calcaire actif est ainsi néfaste à certaines essences d’arbre, comme le pin sylvestre.
La méthode de conversion en futaie par coupe rase suivie d’une plantation sur sol mis à nu après broyage complet de la végétation sur plusieurs hectares a été abandonnée.
Ce choix est la conséquence de plusieurs analyses issues du diagnostic :
Les sols sableux sont sensibles à l’ensoleillement direct et placent les jeunes plants en situation de stress avec des températures au sol pouvant dépasser 50 °C.
Les dépérissements en cours sont disséminés sur toute la forêt. La collecte des arbres dépérissant couvre le total de ce qui peut être récoltable chaque année, sans déstabiliser le modèle économique de gestion.
Le recyclage de la matière organique provenant des arbres (feuilles, branches, racines) fonctionne très bien sur une grande majorité des sols de la forêt.
À lire aussi : Couper la forêt pour la sauver du changement climatique, est-ce vraiment une bonne idée ?
Les solutions déployées
La préservation de la bonne santé des sols et l’optimisation de la biodiversité guident désormais la sylviculture dans la forêt de Chantilly.
Sur plus de 4 000 hectares, le renouvellement va désormais se concentrer sur les clairières de quelques centaines à quelques milliers de mètres carrés. Ces dernières ont été ouvertes par les dépérissements et l’idée est de maintenir une ambiance forestière. Autrement dit, de faire en sorte que les jeunes plants bénéficient de l’ombrage de leurs aînés et éviter qu’ils ne soient en plein soleil.
Tous les arbres en bonne santé sont maintenus, assurant un rôle d’« écran » protégeant les régénérations naturelles vis-à-vis du soleil et des vents desséchants. Dans les vides qui subsistent, de nouvelles espèces adaptées sont installées, mais aussi des arbres d’espèces déjà implantées dont les graines viennent du sud, plus chaud et plus sec.

Pour éviter le tassement des sols, la forêt est peu à peu équipée en couloirs de circulation obligatoires de 4 mètres de large, installés tous les 80 mètres, appelés cloisonnements. La circulation des machines dans ces couloirs est évitée lorsque l’état des sols, trop humides, crée un risque de dégradation. Les nouvelles technologies assurent l’enregistrement des tracés de cloisonnement (données GPS embarquées dans les engins), permettant à la nature de reprendre ses droits entre deux interventions.
Les pullulations de hannetons sont combattues grâce au développement d’une végétation ligneuse arbustive abondante au sol, qui empêche les pontes et présente aussi l’avantage de tempérer, par leur ombrage, les températures autour des jeunes arbres. Le maintien volontaire, car historique et culturel, d’une population importante de grands animaux en forêt est assuré, en modifiant les techniques de chasse et en assurant un nourrissage par la végétation ligneuse au sol qui évite les engrillagements, tout en protégeant les jeunes arbres.
Une augmentation des températures de +4 °C d’ici la fin du siècle est désormais probable. Si elle s’était déroulée sur un à deux mille ans, elle aurait transformé la forêt Chantilly en une forêt mélangée de chênes et de pins, proche des forêts méditerranéennes, plus riche en biodiversité, moins productive de bois, moins haute du côté des arbres, mais tout aussi belle aux yeux des hommes.
Nous allons faire en moins d’un siècle ce que la nature aurait fait, car elle n’aura pas la capacité de le faire à la vitesse des changements actuels. L’idée est de passer de la gestion d’une crise à la mise en œuvre d’une renaissance.
L’essentiel est d’ouvrir la voie et de s’inscrire dans le temps long, sans s’épuiser à vouloir tout changer en quelques années.
Le colloque « Nos forêts demain. Comprendre, transmettre, agir » est organisé les 21 et 22 mars 2025 par l’Institut de France, l’Académie des sciences et le Château de Chantilly en partenariat avec The Conversation. Inscription gratuite en ligne.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
20.03.2025 à 10:56
Fonte des glaciers : une diversité biologique invisible menacée
Texte intégral (4129 mots)

Avec la disparition progressive des glaciers sous l’effet du changement climatique, c’est bien plus que de l’eau qui disparaît. En effet, les ruisseaux et autres rivières alimentées par les glaciers abritent une diversité microbienne méconnue. Une mission scientifique unique en son genre s’est attelée à recenser ce microbiome à travers 11 chaînes de montagnes et 170 cours d’eau glaciaires.
Les cimes immaculées recouvertes de neige sont des symboles emblématiques des paysages de montagne, dont ils incarnent à la fois la majesté et la vulnérabilité. L’eau de fonte des glaciers alimente certains des plus grands réseaux fluviaux au monde.
On appelle en anglais glacier-fed streams (GFS) ces ruisseaux qui jouent un rôle si particulier. En effet, ces derniers se situent à l’interface entre atmosphère, cryosphère (ensemble des masses de glace, de neige et de sols gelés) et hydrosphère (ensemble des zones de la planète où il y a de l’eau).
Ces cours d’eau alimentés par les glaciers jouent un rôle essentiel pour l’approvisionnement en eau douce au niveau mondial, pour l’agriculture et pour la production d’électricité. Ils soutiennent aussi des écosystèmes uniques en aval, en contrebas des montagnes.
Malgré les nombreux services écosystémiques qu’ils fournissent, la diversité biologique rencontrée dans ces GFS reste mal comprise. Cette situation est particulièrement préoccupante compte tenu de l’accélération de la fonte des glaciers à travers le monde et des menaces potentielles pour la biodiversité en aval.
Une perte qui concerne bien plus que de l’eau
De quelle diversité biologique parle-t-on ? Il s’agit d’abord de biofilms, des communautés multicellulaires de microorganismes que l’on retrouve le plus souvent en milieu aqueux, qui comprennent des bactéries, des archées, des eucaryotes ainsi que des virus.

Les biologistes les considèrent comme l’une des stratégies d'adaptation les plus performantes sur Terre. Les microorganismes au sein des biofilms se sont adaptés au fil de l’évolution et forment la base des chaînes alimentaires.
De ce fait, ils soutiennent la biodiversité des animaux et des plantes. Ces microorganismes sont souvent considérés comme les « chefs d’orchestre » des cycles géochimiques du carbone, de l’azote et de nombreux autres éléments.
Il y a six ans, avant que débute le projet Vanishing Glaciers, la vie microbienne des océans les plus profonds était bien mieux comprise que celle des cours d’eau qui drainent les toits de notre planète. Sous l’effet du changement climatique, plus de la moitié des glaciers du monde sont amenés à disparaître d’ici la fin du siècle. Et avec eux, une biodiversité invisible et peu étudiée : celle de ces cours d’eau issus des glaciers.
C’est pour mieux comprendre cette diversité microbienne méconnue et les stratégies d’adaptation de ces microorganismes que l’équipe de Vanishing Glaciers s’est lancée dans une vaste expédition scientifique, à travers les principales chaînes de montagnes du monde. L’enjeu : placer enfin sur la carte la diversité microbienne des ruisseaux de montagne, avant que les glaciers ne disparaissent et qu’il ne soit trop tard.

Pendant quatre ans, nous avons ainsi parcouru les chaînes de montagnes de Nouvelle-Zélande, du Caucase russe, de l’Himalaya, du Pamir et du Tien Shan (Asie centrale), des monts Rwenzori (Ouganda), des Alpes européennes, des Alpes scandinaves, de l’Alaska, du sud-est du Groenland, de l’Équateur et du Chili.
Nous avons prélevé des échantillons d’eau douce et de sédiments benthiques (la couche superficielle des cinq premiers centimètres au fond du lit du cours d’eau) dans 170 cours d’eau qui drainent ces massifs. En plus des prélèvements biologiques, des données supplémentaires ont été collectées pour décrire l’environnement de ces cours d’eau et des glaciers qui les alimentent.

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Le projet Vanishing Glaciers, financé par la Fondation NOMIS et basé à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (Suisse), est le fruit d’une vaste collaboration multidisciplinaire et internationale. Il mêle des disciplines scientifiques aussi diverses que l’écologie microbienne, la biologie moléculaire, la biogéochimie, la géologie et la glaciologie, afin de décrire la diversité microbienne de ces cours d’eau et de prédire les effets du changement climatique sur le microbiome qu’ils abritent.
Le premier atlas global des bactéries des cours d’eau glaciaires
Notre étude du microbiome bactérien retrouvé dans les sédiments benthiques des cours d’eau alimentés par les glaciers (GFS) montre qu’il diffère d’autres écosystèmes cryosphériques (par exemple la glace des glaciers, les sols gelés ou les cryoconites – des trous de quelques centimètres situés à la surface d’un glacier, issus de la liquéfaction due au dépôt de poussières sombres). Cela met en évidence le caractère unique de cet écosystème parmi les systèmes glaciaires.
Il s’agit de conditions environnementales difficiles. En fondant, les glaciers produisent des eaux de fonte qui sont très froides et pauvres en ressources nutritionnelles. En hiver, les cours d’eau sont partiellement recouverts de neige et de glace, présentant des défis pour la vie microbienne. En été, l’intensité du rayonnement UV est élevée, et le lit du cours d’eau très instable à cause du débit élevé de l’eau de fonte.

Malgré ces conditions inhospitalières, nous avons noté un niveau remarquable de diversité bactérienne dans les GFS. Il est comparable à ce que l’on retrouve dans des sols et des sédiments marins profonds.
La répartition spatiale de ce microbiome d’une chaîne de montagnes à l’autre, analogue aux variations biogéographiques observées pour des plantes et des animaux, s’est également révélée source de surprises. Plus de 60 % des taxons bactériens ont été identifiés comme « endémiques » (c’est-à-dire, on ne retrouvait cette biodiversité que dans une chaîne de montagnes donnée), les zones les plus riches en taxons endémiques étant situées en Nouvelle-Zélande (55 %) et dans les volcans andins (plus de 40 %).
Ces résultats font écho à l’endémisme des plantes et des animaux que l’on retrouve dans les systèmes insulaires.
Des stratégies d’adaptation remarquables…
Ici, c’est avant tout l’isolement géographique des cours d’eau glaciaires qui s’écoulent des sommets qui est responsable de cette distribution spatiale du microbiome. Les microorganismes ont, en effet, une capacité limitée à se disperser d’un cours d’eau à l’autre souvent distants de centaines voire de milliers de kilomètres.
De plus, les conditions de vie exigeantes (pH, température, luminosité, ressources nutritionnelles, régimes de précipitation…), augmentent la pression sélective réalisée par l’environnement sur la faune microbienne. Tous ces facteurs participent à façonner la biodiversité des microorganismes dans les cours d’eau glaciaires.
Une autre étude produite par l’équipe de Vanishing Glacier s’est appuyée sur le séquençage de milliers de génomes de bactéries, d’algues, de virus et de champignons. Elle montre l’adaptabilité de ce microbiome unique, notamment en termes de nutrition. Les microbes peuvent ainsi utiliser de nombreux substrats : carbone organique, minéraux, voire certains gaz présents dans l’atmosphère (monoxyde de carbone par exemple). Ces éléments, combinés au rayonnement solaire, leur permettent de répondre à leurs besoins énergétiques.
D’autres stratégies d’adaptation remarquables ont été identifiées, comme la biosynthèse de molécules protectrices contre le stress oxydatif et contre le rayonnement UV (par exemple des rhodopsines), ou encore comme la capacité à s’adapter aux fluctuations de la température des cours d’eau, qui peut varier considérablement du jour à la nuit ou entre les saisons.
Les interactions entre les bactéries et les algues contribuent également au recyclage des nutriments, ce qui est clairement avantageux dans cet écosystème où ces derniers sont, de façon intrinsèque, peu abondants.
… et un avenir incertain
Reste à savoir à quel avenir sont promis ces écosystèmes uniques que l’on commence tout juste à découvrir. Entre 2000 et 2023, les géants de glace de notre planète ont perdu 5 % de leur volume. Dans les Alpes, là où les effets du réchauffement climatique sont particulièrement marqués, les glaciers ont perdu plus des deux tiers de leur surface depuis 1850. Les scénarios les plus pessimistes envisagent la fonte de 95 % de ces derniers d’ici 2100.
Le rythme rapide auquel les glaciers reculent dans les régions de haute montagne risque de perturber l’approvisionnement en eau douce dans les zones densément peuplées et d’occasionner des changements profonds dans les écosystèmes des ruisseaux glaciaires. Ce sont des communautés écologiques entières qui sont menacées.
À lire aussi : Fonte des glaciers : sous la glace, une mécanique invisible mais implacable
En combinant plus de 2 000 génomes bactériens et des données environnementales, climatiques et glaciologiques, nos modèles ont permis de prédire le devenir du microbiome des GFS en fonction de différents scénarios climatiques.
À mesure que les contraintes environnementales diminuent, et que les cours d’eau deviennent plus chauds, plus calmes et plus clairs, nos modèles prévoient une augmentation de la production primaire (production de matière organique) ainsi que de la diversité microbienne. Nos prévisions incluent notamment une augmentation de l’abondance des cyanobactéries et d’algues comme les diatomées.

Ces tendances ont pu être observées lors de l’échantillonnage du GFS issu du glacier du mont Stanley en Ouganda. En raison de conditions environnementales plus stables dans la région afrotropicale, nous avons noté une abondance plus élevée de producteurs primaires (notamment les photoautotrophes – organismes qui utilisent la lumière comme source d’énergie et le CO2 comme source de carbone –, tels que des diatomées, des chlorophytes et des cyanobactéries). Ce cours d’eau tropical offre ainsi un aperçu de l’avenir des GFS de régions tempérées.
Nos modèles indiquent également des changements radicaux dans le métabolisme des microbes et leurs interactions, notamment une plus grande dépendance à l’égard de l’énergie solaire et de l’hétérotrophie pour les bactéries (c’est-à-dire, qui se nourrissent de matières organiques pour produire de l’énergie), et donc d’avantage d’interactions algues-bactéries.
On peut par conséquent s’attendre à ce que la chaîne alimentaire dans les GFS devienne plus « verte » à mesure que la production primaire augmente. Ce changement profond n’est pas sans conséquence : des groupes entiers de bactéries partageant la niche écologique des GFS pourraient être menacés. De plus, les bactéries endémiques sont particulièrement vulnérables du fait de leur répartition géographique restreinte.
À lire aussi : Pollution, climat… pourquoi nos lacs de montagne verdissent
Une biobanque pour conserver les microbes
Nos travaux soulignent la nécessité de mener davantage d’études sur l’écologie microbienne et la biogéochimie dans les écosystèmes cryosphériques. C’est essentiel non seulement pour mieux comprendre le fonctionnement de ces écosystèmes, mais aussi pour affiner les prévisions sur l’évolution des réseaux trophiques et les impacts associés sur la biodiversité.
L’année 2025 ayant été déclarée par les Nations unies « Année internationale de la préservation des glaciers », il est urgent de sensibiliser le public à la disparition de la cryosphère et à ses conséquences sur l’approvisionnement en eau, sur la sécurité alimentaire et surla biodiversité.
Contrairement aux microbiomes terrestres, le microbiome des cours d’eau glaciaires ne peut pas être restauré. C’est pourquoi nous souhaiterions maintenant sauvegarder ces microorganismes dans une chambre forte en Suisse, une « biobanque », comparable à une arche de Noé. Cela permettrait non seulement de préserver les microbiomes uniques des cours d’eau glaciaires, mais aussi d’offrir aux futures générations de scientifiques la possibilité d’explorer tout le potentiel de ces microorganismes.

Le projet Vanishing Glaciers a reçu des financements de la fondation NOMIS.
19.03.2025 à 16:23
Les élèves des lycées agricoles sont-ils hostiles à l’agroécologie ?
Texte intégral (1506 mots)
De nouveaux modes de production agricole, plus respectueux de l’environnement, se développent. Comment les élèves y sont-ils formés et quelle attitude adoptent-ils face aux transformations de leur métier ?
Les grandes manifestations agricoles sont souvent l’occasion de communiquer sur les actions s’inscrivant dans le cadre de la dynamique de la « transition agroécologique ». D’ailleurs, lors du dernier Salon de l’agriculture à Paris, Oupette, égérie de l’édition de 2025, et son propriétaire, Alexandre Humeau, n’ont pas été choisis par hasard : l’exploitation de ce dernier est engagée dans une démarche d’agriculture de conservation consistant à réduire l’usage des produits phytosanitaires grâce à une couverture végétale du sol et par l’action des vers de terre.
Au-delà des stratégies de communication, les formations qui préparent au métier d’agriculteur intègrent-elles réellement davantage de savoirs agroécologiques ? Et comment ces évolutions sont-elles perçues par les jeunes ?
Enseigner à produire autrement : une injonction politique
Depuis les années 1960, l’enseignement agricole a été soumis aux objectifs imposés par le ministère de l’agriculture, en matière de politique agricole et sur le plan environnemental. Mais c’est surtout à la suite du Grenelle de l’environnement, en 2007, que le ministère de l’agriculture a développé des programmes d’apprentissage visant à « produire autrement ».
Cela conduit essentiellement à intégrer dans les enseignements pratiques en lycée agricole des modes de production et des techniques de culture dites alternatives, qui relèvent de l’agriculture de conservation, mais également l’agriculture biologique par l’intermédiaire des exploitations agricoles des lycées agricoles publics (l’équivalent des ateliers technologiques des lycées professionnels). Toute exploitation agricole doit désormais s’orienter vers ces pratiques permettant de réduire l’usage des intrants chimiques.
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La plupart des lycées agricoles publics ont donc désormais un atelier en agriculture biologique permettant à leurs élèves d’expérimenter de nouvelles pratiques culturales. Ainsi, le discours ministériel est décliné par la démonstration des pratiques concrètes dans ces exploitations. Cela ne conduit cependant pas à la création d’un enseignement théorique, ce qui est critiqué par les promoteurs de l’agriculture biologique.
Développées ces dernières années, les formations professionnelles spécialisées en agriculture biologique restent plutôt rares. Elles ne concernent qu’une dizaine d’établissements sur les 800 établissements que compte l’enseignement agricole.
Historiquement, l’agriculture biologique était surtout présente dans les formations pour adultes, tout comme l’enseignement de pratiques qui s’inscrivent dans l’agroécologie paysanne, portée par la Confédération paysanne car ces formations accueillent souvent des populations en reconversion professionnelle qui ont un projet d’installation dans le bio, projet qui s’inscrit dans un changement plus global de style de vie.
La place du bio reste donc encore marginale dans les formations initiales et réduite dans des espaces bien délimités.
Des rapports hétérogènes à l’agroécologie chez les élèves
Les différentes enquêtes réalisées auprès des publics des baccalauréats professionnels agricoles montrent que les jeunes formés sont réticents vis-à-vis des pratiques agroécologiques qui remettent en question le modèle de l’agriculture productiviste. Ainsi, bien qu’ils soient prêts à transformer les pratiques en réduisant l’usage des pesticides et en limitant les gaspillages d’eau, ils restent défavorables au modèle de l’agriculture biologique pourtant enseigné en lycée agricole.
Ils privilégient le modèle de l’agriculture raisonnée, qui passe, par exemple, par l’utilisation de machines agricoles plus performantes, qui, grâce aux capteurs numériques, permettent de réduire les gaspillages. Ils associent aussi l’agroécologie à une agriculture de proximité, celle des circuits courts, qui permet de réduire les coûts liés aux transports.
Pour autant, des variations importantes dans leur rapport à l’agroécologie existent en fonction de leur milieu d’origine mais aussi des filières dans lesquelles ils sont formés. Par exemple, dans la filière viticole, les élèves ont pour référence la Haute Valeur Environnementale (HVE), une certification moins exigeante que celle de l’Agriculture biologique (AB). En élevage, des stratégies visant à diversifier les parcelles végétales et les troupeaux en fonction des conditions locales sont mises en avant par les élèves comme des solutions opérantes pour réduire l’impact des activités agricoles sur la biodiversité et notamment limiter l’usage des médicaments sur les animaux.
Toutefois, l’agriculture biologique reste très largement rejetée par les élèves dans les différentes filières agricoles, notamment en polyculture-élevage. Plusieurs facteurs expliquent ce rejet. Les jeunes de l’enseignement agricole sont d’abord le réceptacle des débats syndicaux et politiques qui traversent les mondes agricoles dont leurs acteurs ont des positions hétérogènes vis-à-vis des savoirs agroécologiques.
Dans les représentations des jeunes, les rendements en agriculture biologique sont considérés comme plus faibles. Les modes de production alternatifs tels que l’agriculture biologique sont perçus comme un retour en arrière : l’utilisation de la chimie est pensée comme un élément résultant du progrès technique.
Il existe également des critères de jugement esthétiques qui influencent les représentations des jeunes : pour beaucoup, le bio « c’est sale ». En effet, ces représentations esthétiques sont importantes pour comprendre leur rapport à l’agroécologique car les agriculteurs ne se donnent pas uniquement pour mission de nourrir la population, ils participent aussi à l’entretien des paysages.
Le poids des socialisations familiales
Même s’ils ne le sont pas tous, (10 % des élèves de l’enseignement agricole sont des enfants d’agriculteurs). Lorsqu’ils sont en formation agricole, ils appartiennent au monde agricole au sens large et travaillent dans les exploitations agricoles durant leurs week-ends et pendant les vacances. Ces socialisations familiales influencent leurs représentations. Ainsi, ceux qui sont les plus favorables à l’introduction de pratiques agroécologiques plus radicales sont issus de familles plus sensibilisées à ces questions.
Pour la majorité des élèves qui entrent dans les formations en ayant une connaissance quasi professionnelle de l’agriculture, les exploitations des lycées agricoles ne sont pas des modèles de référence. Ces élèves s’identifient plus facilement à leurs parents agriculteurs et aux maîtres de stage qui sont leurs véritables référents professionnels. C’est pourquoi les exploitations en agriculture biologique des lycées sont plutôt rejetées par les élèves.
Cette référence au modèle familial peut avoir un effet bénéfique dans le cas où les parents des élèves sont eux-mêmes engagés dans une volonté de changement des pratiques agricoles. Les élèves plus éloignés par leurs origines du milieu agricole sont aussi ceux qui rejettent le moins les savoirs agroécologiques délivrés par les enseignants en lycée agricole. Mais pour eux, l’accès aux métiers agricoles (qui restent à forte reproduction sociale) sera plus compliqué car marqué par de nombreux obstacles, notamment celui de l’accès au capital foncier.

Joachim Benet Rivière ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.03.2025 à 16:21
Qualité de l’air : comment lutter contre les inégalités mondiales ?
Texte intégral (1972 mots)
La pollution de l’air est inégalement répartie dans le monde : les niveaux de pollution les plus dangereux touchent principalement les pays en développement, pour lesquels ils constituent une double peine. Il serait pourtant possible d’améliorer les choses, en s’inspirant de ce qui a fonctionné non seulement en Europe, mais également en Chine.
En France, la pollution de l’air est responsable de 40 000 décès et de dizaines de milliers de cas d’asthme, d’AVC ou de diabète, selon des estimations récentes de Santé publique France. Ce rapport évalue le coût total de la pollution de l’air en France à 12,9 milliards d’euros par an, ce qui est probablement encore sous-estimé.
Au cours des deux dernières décennies, la recherche a découvert de nombreuses façons dont la pollution atmosphérique nous rend non seulement malades, mais aussi moins heureux, plus agressifs – ce que suggère la corrélation observée entre pollution de l’air et criminalité au Royaume-Uni – et moins productifs. Cela montre qu’il reste beaucoup à faire pour améliorer la qualité de l’air, en France et ailleurs, mais qu’il existe, à la clé, des bénéfices non seulement sanitaires, mais également psychologiques et économiques.
Il peut être utile d’adopter une vue globale de la pollution atmosphérique dans le monde, afin d’identifier là où les plus grands progrès ont été réalisés, et inversement là où l’urgence est la plus grande.
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Dans une recherche récente, je me suis intéressé aux inégalités en matière de qualité de l’air dans le monde, et en particulier aux particules fines, l’une des formes de pollution qui cause la mortalité la plus élevée. Le constat que je fais est le suivant : il existe de plus en plus d’inégalités dans le monde en matière de qualité de l’air.
Si l’on applique l’indice de Gini – indicateur qui mesure les inégalités économiques – à la qualité de l’air globale, on note que cet indice passe de 0,30 en 2000 à 0,35 en 2020. Cette augmentation est substantielle : elle correspond approximativement à la différence entre la France (0,31) et la Russie (0,36) en termes d’inégalités économiques.
Cette augmentation de l’indice de Gini reflète un écart croissant entre les extrêmes. Les 10 % de la population mondiale qui respirent l’air le plus pollué sont exposés à plus de sept fois plus de particules fines de diamètre inférieur ou égal à 2,5 micromètres (PM2,5) que les 10 % les moins pollués, ce qui correspond à plus de 10 fois le seuil de danger fixés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Un grave problème pour les pays pauvres
Chaque année, les particules fines tuent environ 4 millions de personnes dans le monde, des suites d’accidents vasculaires cérébraux, des maladies cardiaques et des maladies respiratoires. Or, la charge sanitaire se répartit dans le monde de façon encore plus inégale que la pollution elle-même.
L’indice de Gini lié au risque de cancer du poumon causé par l’exposition aux particules fines s’élevait en 2020 à 0,55 en 2020, ce qui représente une inégalité comparable à celle des revenus en Colombie – l’un des pays les plus inégalitaires au monde.
La pollution atmosphérique aggrave aussi d’autres inégalités préexistantes. Les niveaux de pollution les plus graves touchent les habitants des pays les plus pauvres, qui ne peuvent souvent pas rester chez eux les jours de pollution ou porter des masques lorsqu’ils sortent.
Plus important encore, les pauvres n’ont généralement pas accès à des soins de santé de qualité lorsqu’ils tombent malades. Cela explique pourquoi la plupart des inégalités en matière de qualité de l’air au niveau mondial sont dues à des différences entre les pays, plutôt qu’entre les régions d’un même pays.
En d’autres termes, on peut prédire la probabilité de mourir des suites de l’exposition à la pollution atmosphérique en fonction du pays de naissance d’une personne.
Sans surprise, ce sont les écarts dans les niveaux de pollution de l’air entre les régions riches et pauvres qui sont en cause derrière cette augmentation des inégalités en matière de qualité de l’air. Dans de nombreux pays en développement en Asie et en Afrique, la pollution de l’air a fortement augmenté au cours des dernières années, car la croissance économique a été alimentée par la combustion de charbon, de pétrole, de bois et d’autres énergies polluantes.
Les niveaux de pollution les plus préoccupants se concentrent sur une poignée de lieux sensibles, en particulier en Asie du Sud. Sur le milliard de personnes confrontées aux niveaux de pollution atmosphérique les plus élevés en 2020, près de la moitié (479 millions) vivaient en Inde. Et 213 millions de personnes vivent dans les pays voisins du Bangladesh et du Pakistan. Un autre point chaud se trouve en Afrique de l’Ouest.
À lire aussi : Crises cardiaques et hypertension artérielle en augmentation en Afrique : quel rapport avec la pollution de l'air ?
S’inspirer des pays qui ont réussi à réduire la pollution
Ces niveaux extrêmes de pollution de l’air retrouvés dans une poignée de pays pauvres constituent un véritable désastre pour la justice environnementale au niveau global. Mais d’une certaine manière, ils peuvent aussi constituer une opportunité.
Car l’augmentation des inégalités en matière de qualité de l’air au niveau mondial est également due à la réduction de la pollution dans les pays développés. L’exposition aux particules fines d’un résident français moyen a diminué de plus de 20 % depuis 2000 – de 13,3 microgrammes par mètre cube en 2000 à 10,5 en 2022. Des améliorations similaires ont été observées aux États-Unis, en Allemagne, en Espagne et dans une grande partie de l’Europe.
Cette réduction de la pollution de l’air est souvent obtenue grâce à la transition vers des sources d’énergie propre et renouvelable qui n’impliquent pas de brûler du charbon ou d’autres énergies fossiles. Des mesures politiques efficaces ont réussi à encourager de tels progrès, même si cette efficacité n’est pas toujours reconnue par les critiques de ces politiques.
Aux États-Unis, la loi sur la qualité de l’air (Clean Air Act) adoptée en 2005 a permis de réduire considérablement la pollution aux particules fines.
En Europe, plusieurs politiques contribuent à améliorer la qualité de l’air, comme le marché européen du carbone qui cible les centrales électriques et les usines polluantes et les zones à faibles émissions qui interdisent l’accès des villes aux véhicules les plus polluants.
À lire aussi : Les zones à faibles émissions sont-elles inéquitables ?
Tout cela ne signifie pas que la France et les autres pays développés ont résolu le problème de la pollution de l’air pour autant. Plus de 98 % de la population mondiale, dont une grande partie en Europe, est toujours confrontée à des niveaux de pollution supérieurs à la valeur cible fixée par l’OMS.
Mais plusieurs progrès récents montrent qu’il est possible de lutter contre des niveaux extrêmes de pollution de l’air, et que ces possibilités n’existent pas seulement dans les pays développés.
Jusqu’à récemment, la Chine affichait parmi les pires niveaux de pollution atmosphérique. Alors que de nombreuses villes chinoises restent encore trop polluées, la Chine a réduit la pollution aux particules de plus de 30 % depuis qu’elle en a fait une priorité politique en 2013. Il n’y a aucune raison pour que ce succès ne puisse pas être reproduit ailleurs.
Un défi pour l’avenir
Si on veut que tous les êtres humains aient accès à de l’air pur, nous devons tirer les leçons des progrès réalisés en Chine, en Europe et en Amérique du Nord, et nous en inspirer. La communauté internationale doit s’attaquer aux niveaux extrêmes de pollution atmosphérique rencontrés dans les pays pauvres. Les agences de développement, telles que l’Agence française de développement (AFD), pourraient faire de la réduction de la pollution une priorité, du moins lorsqu’elle n’entre pas en conflit avec d’autres objectifs tels que la réduction de la pauvreté.
Toutes les nations devraient renouveler leur engagement envers les initiatives mondiales en matière de santé telles que l’OMS, en particulier à l’heure où quelques gouvernements, comme l’administration Trump aux États-Unis, désinvestissent les programmes d’aide internationale ainsi que la protection de l’environnement.
Fournir de l’air pur à tous est une étape clé pour atteindre les Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU. Les quelques expériences que j’ai énumérées ici montrent qu’il est possible d’y parvenir… à condition d’essayer vraiment.

Lutz Sager ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.