13.10.2026 à 18:05
Antisémitisme de Jordan Bardella : le RN stoppé dans sa tentative de séduction des juifs de France ?
Texte intégral (2316 mots)
L’ESSENTIEL
Selon une enquête de Mediapart, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit de nombreux commentaires antisémites par le passé.
En France, plusieurs enquêtes montrent que le vote des juifs autodéclarés s’est déplacé vers la droite et l’extrême droite ces dernières années.
Pour ces électeurs, La France insoumise est perçu comme plus dangereux que le RN, malgré l’histoire de ce parti d’extrême droite, profondément lié à l’antisémitisme.
Le 28 septembre dernier, le journal Mediapart livre les résultats d’une enquête retentissante : Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit dans le passé nombre de commentaires reprenant des poncifs antisémites. L’intéressé dément fermement.
Cette polémique réactive des accusations de longue date d’antisémitisme envers le Front national, que l’évolution en Rassemblement national visait à écarter. La polémique place ainsi ce parti dans une position inconfortable, et met en péril des années d’efforts pour apparaître comme le seul véritable défenseur des juifs de France. L’un des enjeux de cette séquence est ainsi de savoir si ces propos sont de nature à remettre en cause la stratégie souvent commentée de « dédiabolisation ».
Un soutien paradoxal au Rassemblement national
Les accusations d’antisémitisme au sein de l’extrême droite sont connues des juifs de France. L’on pense évidemment aux commentaires de Jean-Marie Le Pen, condamné, entre autres, pour contestation de crimes contre l’humanité et pour des propos antisémites. Mais l’on peut aussi évoquer la présence, dans l’orbite du parti, de personnes négationnistes ou antisémites, comme le démontrent, dans leur enquête, Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun (2019). Les accusations d’antisémitisme à l’encontre d’au moins une partie du personnel politique d’extrême droite n’ont jamais disparu.
Et pourtant, cela n’a pas empêché le Rassemblement national d’engranger le soutien croissant de juifs : longtemps fidèles à la gauche non communiste, ils se sont progressivement tournés, à partir des années 1980, vers la droite et l’extrême droite.
Le tableau suivant établit ce déplacement électoral :
Aucune donnée comparable n’est disponible au-delà de 2012, mais les données de terrain collectées (cf. les Juifs orthodoxes en France, Presses universitaires de Rennes, 2025) signalent que le déplacement vers la droite et l’extrême droite se poursuit. Par exemple, à Sarcelles, lors de l’élection présidentielle de 2022, dans quatre bureaux de vote à forte présence juive, le vote pour Éric Zemmour s’est étendu de plus de 28 % à plus de 39 %, contre une moyenne de 11,55 % pour la ville. Un tel survote s’observe aussi dans les quartiers de Strasbourg à forte présence juive. Ce déplacement se retrouve dans le reste de la population, mais, dans le cas d’électeurs juifs, il est paradoxal au regard de l’histoire du Rassemblement national ex-Front national.
Comprendre l’extrême droitisation électorale des juifs de France
En 2007, Nicolas Sarkozy avait capté une part importante des votes juifs et, à nouveau en 2012 : les électeurs juifs l’ont soutenu à 45 % au premier tour, contre 27 % pour la population générale (cf. tableau ci-dessus). Mais la question migratoire et les attaques terroristes ont en partie disqualifié la droite classique et alimentent des craintes, notamment en matière d’insécurité.
La répétition de meurtres antisémites a, par exemple, fortement marqué les esprits, comme l’indique cette personne interrogée :
« Depuis le meurtre d’Ilan Halimi, on a eu l’hypercacher, on a eu Toulouse, on a eu madame Halimi, Sarah Halimi, on a eu Madame Knoll, ça commencer à chiffrer, ça commence à chiffrer. Sans compter les attaques non fatales qui ont peut-être fait moins de bruit. »
Cet argument de la sécurité va de pair avec un autre argument marqué à droite, celui de la faiblesse de l’État, comme l’exprime un témoin :
« Quand une manifestation pro-palestinienne est interdite et qu’elle a quand même lieu, l’affaiblissement du pouvoir est évident. »
À ces actes antisémites, nombre de juifs ajoutent des attaques terroristes, les associant parfois à l’immigration, qui entraînerait insécurité physique et culturelle. Ainsi, le thème du « grand remplacement » pouvait s’observer sur le terrain dès avant 2022. Des observations participantes nous ont donné accès à des conversations où ce thème étant repris sans discussion.
À ces occasions, Éric Zemmour, pas encore candidat à l’élection présidentielle, bénéficiait d’un soutien non caché. Ce soutien s’observe aussi de manière quantitative, avec toutes les précautions d’usage pour une population aussi réduite : 67 % des juifs interrogés considèrent qu’« Il y a trop d’étrangers dans notre pays ». Or, cette position peut conduire à un vote pour le Rassemblement national : 93 % de ceux qui ont voté Le Pen sont d’accord avec cette proposition, dont 84 % sont tout à fait d’accord. Or, ce sujet est depuis plusieurs années l’un des principaux thèmes de prédilection du Rassemblement national, d’autant plus que Nicolas Sarkozy, qui bénéficiait d’un large soutien (cf. tableau) n’est plus candidat à partir de 2012.
Composer avec l’antisémitisme du Rassemblement national
Ce mécontentement favorise d’autant plus le Rassemblement national que Marine Le Pen se fait fort de défendre la liberté individuelle contre « l’islamisme », y compris le droit des juifs de vivre et de pratiquer librement, sans craindre pour leur sécurité. En outre, le travail de « dédiabolisation » du parti, et d’éloignement des personnes accusées d’antisémitisme l’a rendu plus acceptable pour une partie des juifs interrogés. Une personne interrogée nous a par exemple indiqué :
« Je pense qu’elles [les filles de Jean-Marie Le Pen] ont reçu une éducation fortement antisémite, mais je pense que Marine (…) s’est sortie de ça. (…) je ne pense pas que ce soit une grande motivation chez elle. »
Dans le cadre de leur raisonnement politique, les juifs semblent ainsi, pour une partie d’entre eux tout du moins, prioriser les sujets : la perception d’une menace actuelle continue de l’emporter sur toute autre considération, y compris des accusations d’antisémitisme remontant à une dizaine d’années. Et ce, d’autant plus que, sur le plan politique, c’est La France Insoumise qui est vue comme antisémite, bien plus que le Rassemblement national.
En effet, les études disponibles (cf. la Tentation antisémite : haine des juifs dans la France d’aujourd’hui, Wieviorka, 2005 ; Français comme les autres ?, Tiberj, Brouard, 2005 ; l’An prochain à Jérusalem ? Fourquet, Manternach, 2016), considèrent souvent trois foyers d’antisémitisme : l’extrême droite, l’extrême gauche et les personnes musulmanes. Or, l’on observe un décalage partiel entre les données disponibles et les perceptions des juifs.
Par exemple, le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme indique que la « proximité affichée avec le Rassemblement national et les autres partis d’extrême droite favorise les préjugés envers les juifs », alors que la proximité avec La France insoumise (LFI) n’influe pas sur l’antisémitisme.
Pourtant, ce n’est pas ce que les juifs interrogés observent : ils citent l’extrême gauche comme acteur politique responsable de l’antisémitisme, bien devant l’extrême droite : 92 % considèrent que LFI contribue à la montée de l’antisémitisme, contre 49 % pour le RN. Une controverse récente peut alimenter cette perception, lorsque Jean-Luc Mélenchon a paru, par sa prononciation, souligner la judéité de certaines personnalités.
Mais c’est de loin la question d’Israël qui est au cœur de la différence de perception de LFI et du RN. Une personne interrogée indique par exemple que :
« Dans le parti de Mélenchon, même si ce n’est pas dit officiellement (…), il y a quand même quelque chose qui [le] perturbe par rapport à [l’antisémitisme], une obsession d’Israël qu’on ne retrouve pas chez Le Pen. »
Certains reprochent à Jean-Luc Mélenchon d’avoir tardé à dénoncer l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et d’avoir condamné la contre-offensive israélienne à Gaza. Mais, plus généralement, c’est le soutien apporté à la cause palestinienne qui est vu, par certains, comme hostile aux juifs. Une personne interrogée est catégorique :
« Ayant la fâcheuse manie de faire passer leur jalousie pour les juifs avant l’amour pour leur patrie, certains de nos concitoyens non juifs, commettent la plus grave erreur historique depuis la collaboration vichyste : celle de soutenir une cause qui ne les regarde en rien, et qui finira par les perdre. La seule différence est qu’à l’époque de Vichy l’extrême droite attisait la haine ouvertement (…), alors que, aujourd’hui, c’est l’extrême gauche qui a pris le dessus par son soutien aveugle et inconditionnel à la cause palestinienne. »
Dans ce contexte, il n’est pas certain que les révélations concernant Jordan Bardella privent le Rassemblement national du vote d’électeurs juifs.
Quoi qu’il en soit, les conséquences électorales ne dépendront pas des juifs. L’on ne rappellera jamais assez, en effet, que la faible taille de la population juive de France (moins de 1 %), qui plus est en déclin (les chiffres sont rares et à manier avec grande précaution, mais des estimations indiquent que la population juive de France serait passée de 600 000 à la fin des années 1990 à environ 450 000 dans les années 2020), lui retire tout poids électoral : même un repositionnement d’ampleur des juifs de France n’aurait qu’un effet négligeable sur le résultat de l’élection présidentielle de 2027. Les juifs figurent, certes, parmi les premiers concernés par cette controverse, mais les éventuelles conséquences électorales seront décidées par le reste de la population française.
Frederic Strack a reçu des financements de l'Université Paris Panthéon-Assas pour ses études doctorales.
12.10.2026 à 15:53
Additifs alimentaires dangereux dans nos assiettes : quand les industriels contournent les règles (du XIXᵉ siècle à nos jours)
Texte intégral (1864 mots)
L’ESSENTIEL
L’emploi d’additifs alimentaires est mentionné dès l’Antiquité, mais les progrès de la chimie au XIXᵉ siècle ont permis de banaliser leur utilisation.
Les dangers de ces additifs sont rapidement connus et des vagues de régulation se succèdent à partir de 1905 avec la loi sur l’alimentation.
Ces dernières décennies, la mondialisation des échanges et la consommation massive d’aliments ultratransformés ont rendu la régulation encore plus difficile.
Les controverses sur les additifs alimentaires occupent régulièrement l’actualité avec leurs scandales : colorants, conservateurs, exhausteurs de goût, sel, aluminium, etc.
L’emploi d’additifs dans l’alimentation est mentionné dès l’Antiquité, mais les progrès de la chimie ont eu pour effet d’élargir leur nombre et de banaliser leur utilisation. Un nombre considérable de nouvelles substances aux usages variés apparaissent pour améliorer les conditions de conservation, contrôler les qualités gustatives ou modifier l’aspect visuel des aliments. En 1800, environ 550 substances chimiques organiques étaient connues et leur nombre a atteint environ 150 000 au tournant du XXᵉ siècle.
Quelles furent les grandes étapes de cette régulation, et quel bilan tirer de cette action, alors que la quantité de substances utilisées n’a cessé de croître depuis le XIXᵉ siècle ?
Conserver sans intoxiquer
Les conservateurs sont les additifs les plus utiles pour prolonger la durée de consommation des aliments dans de bonnes conditions sanitaires. Les premiers usages systématiques des conservateurs de synthèse dans l’industrie sont difficiles à dater faute de sources, mais des exemples permettent de comprendre leur développement.
En 1837, les Allemands Wöhler et Liebig découvrent les propriétés chimiques de l’acide benzoïque (E 210), un conservateur alimentaire présent naturellement dans certaines plantes, dont l’amande amère. Son développement semble rapide et en 1879, les archives rapportent des discussions entre Pasteur et le préfet de la Seine pour l’autoriser. D’autres conservateurs sont utilisés comme l’acide borique, le borate de soude et l’acide salicylique dans les années 1870. L’usage du borax (E285) est aussi ancien, en particulier en métallurgie et marginalement en médecine. Son emploi dans l’alimentation, nouveau au XIXᵉ siècle est largement encouragé par les industriels. Le borax est interdit dans l’Union européenne depuis 2010, mais reste autorisé dans d’autres pays.
Couleurs et arômes artificiels
La découverte de l’aniline à partir de l’indigo, en 1826, a donné naissance à de nombreuses autres couleurs artificielles ou de synthèse. La nomenclature des substances interdites pour la coloration des aliments et de leurs papiers d’emballage témoigne de la riche palette des possibles : substances d’origine minérale comportant des composés de cuivre, de plomb et d’arsenic, le sulfate de mercure – notamment les dérivés du goudron de houille –, et colorants d’origine organique, comme la fuchsine et ses dérivés.
Les arômes suivent le même mouvement tel l’« arôme de beurre » à base d’aldéhyde benzoïque, de nitrobenzène et d’acide butyrique, ou l’arôme « noix de coco ». Ils sont complétés par les exhausteurs de goût. Identifié au XIXe siècle, le glutamate de sodium est isolé au début du XXe siècle dans une algue, son usage se répand largement. Et l’on pourrait poursuivre avec les modificateurs de texture et les émulsifiants – la margarine, en 1869 –, les épaississants, les gélifiants ou encore les phosphates, dont le phosphate d’aluminium sodique, utilisé en boulangerie dès les années 1870 aux États-Unis, la fameuse levure chimique.
La régulation à partir de 1914
Le XIXᵉ siècle n’est donc pas une période où l’on pouvait se nourrir sans danger, loin de là : des pratiques alimentaires frauduleuses et le développement des additifs alimentaires conduisaient à la mise sur le marché d’aliments toxiques.
En réaction, des vagues de régulation se sont succédé dans les pays européens dès avant 1914. En France, la dangerosité des additifs est combattue après la fraude et la falsification des denrées. La régulation est progressive, jusqu’à la loi de 1905 sur l’alimentation.
Les colorants sont encadrés à partir de 1911. Leur approbation est soumise à une double tutelle conjointe des ministres de l’agriculture et de l’intérieur, sur avis conjoint du Conseil supérieur d’hygiène publique de France et de l’Académie de médecine. On peut y voir la main d’Eugène Roux, figure emblématique de la régulation de l’alimentation, directeur du service de répression des fraudes du ministère de l’agriculture.
À partir de 1912, l’usage des additifs alimentaires est interdit, à l’exception des cas déterminés par la loi. Le législateur détaille aussi les types d’emballage et les revêtements apposés à l’intérieur.
Certaines exceptions demeurent : le plomb et l’arsenic, autorisés dans les alliages, avec des pourcentages précisés. Le cuivre, le zinc et le fer galvanisé sont explicitement exclus des processus de fabrication et de conservation à l’exception de trois secteurs : chocolaterie, confiserie et distillerie.
Mais les industriels et artisans font preuve d’une exceptionnelle inventivité pour contourner la loi : la nécessité d’écouler des stocks, le lobbying auprès des ministères, l’usage non déclaré, l’erreur de manipulation, la minimisation du risque, le financement d’études « scientifiques » manipulées et l’instrumentalisation du doute bien sûr, arme favorite déployée déjà au XIXᵉ siècle.
La régulation de l’entre-deux-guerres et de la fin du XXᵉ siècle
La régulation connaît une accélération dans l’entre-deux-guerres. Parallèlement, la recherche scientifique progresse dans la compréhension des processus de dégradation des denrées et dans leur analyse toxicologique. Les chercheurs œuvrent auprès des pouvoirs publics pour protéger les populations et faire évoluer les lois : Louis Pasteur en France, Friedrich Accum en Allemagne, et Harvey W. Wiley aux États-Unis. Ils contribuent à développer la formation des chimistes en alimentation, dont le travail au sein des administrations et des entreprises participe au renforcement des contrôles sanitaires.
Pourtant, tout au long du XXᵉ siècle, l’usage de substances nouvelles est exponentiel. En outre, l’industrie agroalimentaire rend ces additifs indispensables à l’alimentation, sans en mesurer les effets sur la santé. Les recherches sur la toxicité de ces substances, qui nécessitent des moyens considérables, dépassent alors les possibilités des institutions publiques. Après-guerre, ce sera l’un des moteurs du développement d’organisations internationales comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). De fait, à partir des années 1950, la régulation conduit à une progressive et importante diminution du nombre d’additifs autorisés, tandis qu’est posée la question de l’exposition des consommateurs à ces substances et instaurée la dose journalière admissible.
Reste que ce mouvement est très vite soumis aux coups de boutoir des industriels. Créée en 1955, la Conférence mixte FAO/OMS sur les substances ajoutées aux denrées alimentaires permet la création d’un Comité d’experts des additifs alimentaires. Ce dernier publie un premier rapport très complet sur la nature et l’usage des additifs, les recherches à mener, l’information des consommateurs à assurer, etc. Mais dès le second rapport, en 1958, une personnalité issue de la Dow Chemical Company, l’une des plus grandes entreprises chimique américaine, est nommée au sein de ce comité. Dès lors, les travaux seront teintés d’un certain « pragmatisme » afin que soient préservées les possibilités de développements commerciaux des additifs.
La situation actuelle
Qu’en est-il aujourd’hui ? La mondialisation a renforcé les lobbys industriels. La situation s’est largement complexifiée pour de multiples raisons qui s’entrecroisent :
interactions entre substances dont les mécanismes restent à comprendre mais suspectées dans de nombreuses pathologies ;
consommation d’aliments ultratransformés ;
effets à très long terme comme les perturbateurs endocriniens ;
omniprésence de ces substances, dont les plastiques, dans notre environnement avec des contaminations multiples ;
différences importantes de législation et de contrôle selon les pays dans un espace mondialisé, qui fragilisent les dispositifs normatifs européens.
Les travaux en santé environnementale n’ont de cesse d’alerter sur la dangerosité des intrants agricoles et des additifs alimentaires. L’histoire longue montre, s’il le faut, à quel point la régulation a été et reste indispensable pour protéger les consommateurs et l’environnement, et relève du droit à l’alimentation.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Hachez-Leroy Florence a reçu des financements de l'IUF et de l'ANR.
12.10.2026 à 15:05
« Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole » : le mouvement lycéen et le sentiment de ne pas être écouté
Texte intégral (1444 mots)
L’ESSENTIEL
Le mouvement lycéen entame sa quatrième semaine d’action, avec une grande manifestation prévue mardi 13 octobre.
Parmi les jeunes mobilisés, beaucoup se plaignent de ne pas être écoutés par l’école et les institutions.
Le dispositif d’orientation dans l’enseignement supérieur, Parcoursup, cristallise le sentiment d’incompréhension.
Une chose frappe à la lecture des pancartes des mobilisations lycéennes de ces dernières semaines : au même titre que de voir leurs enseignants remplacés et de ne pas pâtir de plafonds qui tombent dans les classes, les lycéens demandent à être entendus. Comme ils le disent, ils se considèrent « non pas mal éduqués mais mal écoutés ».
Cette revendication exprime le décalage entre les multiples sources de stress qu’ils expriment (manque de professeurs et d’investissements, et insécurité face à l’avenir) et les réponses jugées inadaptées du gouvernement.
La centralité de l’enjeu de l’écoute est d’ailleurs perceptible dans la plateforme de doléances mise en ligne par le ministère (qui ne manque pas d’évoquer les cahiers proposés aux gilets jaunes) ; ainsi que par le temps « banalisé » d’écoute dans l’établissement.
Une socialisation politique par la manifestation
Les travaux d’Annick Percheron sur la socialisation politique ont mis en évidence l’existence d’une double lecture du rapport des jeunes à la politique : d’un côté, les jeunes incarnent une innocence fantasmée et, par définition, apolitique ; de l’autre, leur politisation s’associe souvent pour les acteurs publics à un nécessaire recadrage.
Ce paradoxe est parfaitement illustré par la violence de la répression de la police, et par l’un des mots d’ordre du mouvement :
« Trop jeunes pour être écoutés, mais assez grands pour se faire gazer. »
Les travaux dans ce domaine ont, par ailleurs, montré l’impact personnel et politique de l’engagement précoce dans des mouvements sociaux (par exemple, Mai-68).
La prolifération des slogans qui renvoient à cet héritage (« La génération 6/7 refait Mai-68 ») souligne à quel point ces évènements peuvent produire des récits culturels et intergénérationnels, qui contribueront à une socialisation au politique au-delà des participants eux-mêmes.
À partir de nos enquêtes respectives sur les enfants de 10 ans à 17 ans face aux crises contemporaines pour l’une et sur les pratiques politiques des lycéens et des étudiants avant et après Parcoursup pour l’autre, nous postulons que le rapport à la citoyenneté des jeunes sera affecté par deux éléments concomitants : l’expérience de ne pouvoir exprimer sa frustration dans des espaces légitimés par l’institution, qu’elle soit politique ou scolaire, et celle du sentiment de ne pas être écouté par le pouvoir politique.
Les formes de la non-écoute
Dans le cadre d’une enquête sur le rapport des adolescents aux crises contemporaines et à la démocratie, nous avons mené des entretiens avant et pendant le mouvement lycéen, auprès de manifestants et de non-manifestants.
Avant le mouvement, le sentiment de ne pas être écouté renvoyait surtout à l’institution scolaire : manque d’opportunité de débats, superficialité des instances dites de « démocratie » scolaire, etc.
Dans les entretiens récents, cette non-écoute rejaillit sur d’autres institutions, notamment la police, dont la violence constitue pour certains le révélateur de la relation asymétrique qu’ils entretiennent avec le pouvoir :« Dès qu’on s’exprime, on se fait réprimer dans la violence », explique une manifestante de 16 ans (issue d’une famille politisée). On s’insurge aussi contre les propos de certains politiques sur ce point, « “Les jeunes n’ont qu’à s’asseoir et se taire” – ça m’a révoltée ! », note une manifestante de 17 ans (venant d’une famille peu politisée).
Plus largement, cette critique renvoie à l’idée que « normalement l’État est censé écouter directement le peuple » (fille, 17 ans, famille peu politisée) et au sentiment que le voir « dériver, c’est inquiétant pour la démocratie… ça m’a rappelé ce qu’on voit en cours d’histoire » (garçon, 17 ans, famille peu politisée).
Même chez les non-manifestants, voir leurs pairs se faire gazer politise ce constat de non-écoute. Ainsi, ces manifestations semblent nourrir l’appréciation d’un écart entre une idée abstraite d’État démocratique et la réalité constatée : ce qui constitue un apprentissage politique, que l’on soit sur le blocus ou non.
Sur Parcoursup : la sourde oreille
Dans le cadre de notre enquête sur Parcoursup avec Delphine Espagno-Abadie, nous avons identifié un processus qui illustre particulièrement bien la résurgence du sentiment de non-écoute.
La réforme Orientation et réussite des étudiants (ORE) de 2018 (qui crée la plateforme Parcoursup) entraîne non seulement la multiplication des épreuves, mais aussi la reconfiguration des espaces de discussion du jugement scolaire. Cela génère une angoisse qui s’ajoute à la distance créée par la dématérialisation de l’accès dans le supérieur.
Cette mise à distance des lycéens s’incarne par des formes faibles d’explication du jugement scolaire, particulièrement réduites et standardisées en cas de refus. C’est le cas de la mention fréquente « Le niveau scolaire (ou la motivation) apparaît insuffisant pour la formation, au regard de celui d’autres candidats »). Mais comment reconnaître la légitimité d’un jugement aussi succinct ?
Les numéros verts gérés par les rectorats ne proposent pas non plus d’explicitation au jugement des formations, mais des solutions de compensation. Il s’agit moins d’écouter les plaintes des élèves que de les conserver dans les canaux de la plateforme pendant les différentes phases. Alors que la réforme devait valoriser le choix personnel et authentique du lycéen éclairé par un travail d’orientation au long cours, la faiblesse des espaces de négociation et d’écoute fait de Parcoursup un couperet, dont la sélectivité ne se justifie, par ailleurs, pas toujours par le prestige ou la rareté de la formation recherchée.
On voit alors comment un tel système peut non seulement entraîner un fort sentiment d’injustice (« Pourquoi suis-je mal classée dans une formation pour laquelle je suis motivée ? ») qui va nourrir les formes de contestation « à bas bruit » (la plainte sur les terrasses des cafés ou dans les repas de famille) comme les luttes ouvertes dans la rue, ainsi que nous le montre le mouvement actuel.
L’importance de la demande d’écoute dans les revendications lycéennes nous fournit ainsi une illustration des travaux de Laurent Lardeux et de Vincent Tiberj pour qui les revendications des jeunes sont les « révélateurs des apories de nos démocraties ». Elle nous montre aussi à quel point les apories de la démocratie sont aussi la fondation d’une socialisation politique. Comme dit une pancarte : « Si on ne nous écoute pas, on crie. »
Katharine Throssell a reçu des financements européens pour cette recherche en tant que Marie Sklodowska Curie Fellow.
Annabelle Allouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
12.10.2026 à 12:53
Raphaël Glucksmann désigné par les sociaux-démocrates : pourquoi les primaires ne sont pas forcément des machines à perdre
Texte intégral (1424 mots)
L’ESSENTIEL
Raphaël Glucksmann a largement remporté la primaire réunissant les candidats de la gauche sociale-démocrate (Parti socialiste, Place publique, Gauche républicaine et socialiste).
Parfois présentées comme une « machine à perdre », les primaires ont de nombreuses vertus : sélection des candidats, médiatisation, choix démocratique.
Distancé dans les sondages par Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe et Marine Le Pen, Raphaël Glucksmann bénéficiera-t-il d’une nouvelle dynamique ?
L’organisation de primaires pour sélectionner un candidat à la présidentielle est relativement récente. Elle permet de limiter le nombre de candidats de la même tendance et donc faciliter la sélection de l’un des prétendants du même segment de l’électorat pour le tour décisif. Cette procédure est apparemment vertueuse parce qu’elle évite que se renouvelle ce qui était arrivé à Lionel Jospin au premier tour présidentiel de 2002, éliminé de peu par la multiplicité des candidatures de gauche. Elle assure une large publicité – avec un ou plusieurs débats télévisés entre les prétendants – pour faire connaître les orientations d’une tendance. Elle peut être aussi considérée comme un outil de participation démocratique puisqu’elle associe les adhérents dans une primaire interne ou même les simples sympathisants dans une primaire ouverte alors qu’autrefois le candidat était « auto-sélectionné » ou désigné par les instances des partis. Accessoirement elle peut dégager des bénéfices pour le ou les partis organisateurs, lorsque les votants doivent payer leur inscription.
Mais la primaire n’a pas toujours bonne presse. Elle est souvent présentée par ses détracteurs comme une « machine à perdre », car le débat public de la primaire met en évidence les divisions d’un camp, ce qui peut être un handicap pour le tour décisif. Elle est aussi rejetée pour des raisons idéologiques par ceux qui estiment que l’élection présidentielle doit être « la rencontre d’un candidat avec son peuple ».
La première primaire – interne aux adhérents – fut organisée fin 2006 par le Parti socialiste (PS). Celui-ci avait adopté peu avant une modification du tarif de l’adhésion (seulement 20 euros), ce qui avait fait adhérer environ 100 000 personnes, doublant ainsi le nombre d’adhérents au PS. Face à Laurent Fabius et à Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal avait acquis une aura importante, lui permettant de l’emporter. Cela avait été un atout pour sa campagne présidentielle, et on ne peut pas affirmer que c’est la mise en évidence des divisons entre candidats lors de la primaire qui lui aurait fait perdre l’élection présidentielle (avec 46,9 % au second tour, face à Nicolas Sarkozy).
Fin 2011, les socialistes innovent avec une primaire ouverte aux sympathisants du PS et des radicaux de gauche. C’est un succès de participation : 2,7 millions de votants au premier tour et près de 2,9 millions au second. Là aussi, la primaire aura été un tremplin important pour la victoire de François Hollande à la présidentielle. Au même moment, les écologistes ont organisé une primaire interne (33 000 inscrits). Le Parti communiste français (PCF) avait aussi organisé un vote de ses adhérents pour choisir entre un soutien à Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche) et la désignation d’André Chassaigne (député communiste du Puy-de-Dôme).
Une nouvelle primaire socialiste, organisée tardivement en janvier 2017, réunit environ 2 millions de votants dans un contexte de grande division du parti entre les soutiens du président Hollande et les « frondeurs ». C’est un frondeur, Benoît Hamon, qui sort des urnes. La primaire l’a beaucoup fait monter dans les sondages présidentiels, mais il régresse au fil de la campagne et finit à 6,4 %. Une primaire écologiste a aussi lieu, mais l’élue se retirera de la présidentielle au vu de ses faibles scores dans les sondages.
Pour la même élection présidentielle, la droite et le centre décident également de sélectionner leur candidat dans une primaire ouverte. C’est un grand succès populaire : 4,4 millions de votes au second tour. François Fillon crée la surprise : il est élu avec 66,5 % des voix alors que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, qui passaient pour les favoris, ont été éliminés. C’est probablement une caractéristique des primaires – surtout ouvertes – de faire mentir les pronostics journalistiques. À la sortie de ces primaires, François Fillon semblait avoir de bonnes chances de devenir le prochain président de la République. Mais la révélation d’une « affaire » portant sur l’emploi fictif de son épouse, suivie d’une mise en examen en mars 2017 pour détournement de fonds publics, lui font perdre plusieurs points dans les sondages. Son élimination au premier tour de l’élection présidentielle n’est pas due à la primaire, mais bien aux conséquences de sa mise en accusation.
En 2022, alors que la droite a perdu beaucoup d’électeurs depuis 2017, Les Républicains (LR) décident – après avoir tenté de désigner leur candidat en fonction des résultats des sondages – d’organiser une primaire limitée aux adhérents (près de 149 000 personnes à la veille du scrutin). Valérie Pécresse en sort vainqueur, mais cela ne lance pas une dynamique de campagne, vu le caractère limité de cette primaire interne. La même histoire se déroule au PS, avec une primaire interne (seulement 22 150 votants, du fait du fort déclin du parti) gagnée par Anne Hidalgo. Les écologistes ont aussi organisé une primaire ouverte (près de 123 000 inscrits). Ces primaires de 2022 ne peuvent, pour autant, être considérées comme des « machines à perdre » : elles montrent surtout la faiblesse des forces politiques concernées.
Pour l’élection présidentielle de 2027, une première primaire vient d’être remportée dès le premier tour par Raphaël Glucksmann, avec 66,2 % des suffrages, loin derrière les autres candidats (Olivier Faure devant se contenter de 14,5 %). C’est l’indication du rejet de l’union avec Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI) par la gauche sociale-démocrate. C’est aussi l’illustration de la méfiance d’une large partie de l’opinion pour les profils partisans. C’est probablement enfin la marque d’un « vote utile » en faveur du candidat de gauche non mélenchoniste qui semble le mieux placé en vue de la présidentielle.
Finalement, nombre des primaires évoquées ont créé une dynamique importante pour les candidats en position de l’emporter à la présidentielle. Une nouvelle étape commence donc pour Raphaël Glucksmann qui était plutôt ce dernier mois à la baisse dans les sondages, passant de 11,5 % à 9,6 % entre début septembre et le 12 octobre.
Il faudra observer les prochains sondages pour voir si les résultats de la primaire lui permettent de progresser de façon significative. Il est, pour l’instant, largement dominé par Marine Le Pen (23,8 %), Jean-Luc Mélenchon (16,6 %) et Édouard Philippe (16 %). Le fossé est large pour espérer une qualification de Raphaël Glucksmann en vue du second tour. Mais toutes les élections présidentielles réservent des surprises qui peuvent redistribuer les cartes !
Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.10.2026 à 08:52
Grand âge : comment les Ehpad repensent leurs liens avec la vie locale
Texte intégral (2144 mots)
L’ESSENTIEL
Longtemps conçus comme des lieux autonomes de vie et de soins, les Ehpad cherchent à mieux s’ancrer dans leurs territoires.
Tiers-lieux et services ouverts aux habitants transforment progressivement leur relation à l’extérieur.
Cette ouverture oblige aussi à repenser l’architecture et les usages des établissements.
Aujourd’hui, en France, l’accompagnement des personnes âgées les plus dépendantes repose en majorité sur les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Loin de faire l’unanimité, ces structures sont souvent considérées comme des solutions par dépit lorsque le maintien à domicile, solution d’accompagnement largement privilégiée par les personnes âgées elles-mêmes et par les politiques publiques, n’est plus envisageable.
Cette image négative s’est renforcée au cours des dernières années sous l’effet d’une médiatisation importante des difficultés rencontrées par les établissements, notamment lors de la crise du Covid-19, mais aussi avec la parution de l’ouvrage les Fossoyeurs, de Victor Castanet (2022), qui dénonce les conditions de vie et de prise en charge au sein d’un groupe d’établissements privés lucratif. Dans ce contexte, la question de l’avenir des Ehpad fait l’objet de débats nourris.
Des établissements historiquement conçus pour favoriser l’autarcie résidentielle
Héritiers des hospices du XXᵉ siècle, les Ehpad ont connu, au cours des quarante dernières années, de profondes transformations visant à améliorer les conditions de vie des personnes âgées accueillies. Ces évolutions cherchaient notamment à faire de ces structures des lieux de vie, et non plus uniquement des lieux de soins.
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Dans cette perspective, les établissements se sont peu à peu efforcés de recréer, autant que possible, les conditions de vie que les résidents connaissaient à leur domicile en cherchant à leur offrir l’ensemble des services, qu’ils soient médicaux ou sociaux, dont ils ont besoin pour vivre. Ainsi, des services habituellement accessibles à l’extérieur ont été intégrés au sein même des établissements (coiffeur, restaurant, lieu de culte, espace bien-être, etc.) afin d’en faciliter l’accès aux résidents.
Si cette logique répond à des objectifs légitimes d’amélioration de la qualité de vie des résidents, elle produit également des effets ambivalents.
D’un point de vue architectural, elle implique une diversification et une augmentation des surfaces à intégrer au programme : aux chambres et espaces de vie des résidents s’ajoutent de nombreux espaces collectifs, médicaux, techniques et logistiques dédiés à l’accompagnement de la vie quotidienne des résidents.
De même, la concentration au sein d’un même espace de l’ensemble des services nécessaires à la vie quotidienne favorise les logiques d’entre-soi et limite les occasions d’interactions avec l’extérieur.
L’amélioration de la qualité de vie peut alors s’accompagner d’un sentiment de mise à l’écart du reste de la société vécus par les résidents, comme perçu par le reste de la société.
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Surtout, cette logique d’autarcie tend à limiter les liens entre l’établissement et son environnement d’implantation. L’Ehpad est alors pensé comme un modèle largement reproductible, relativement indépendant des spécificités locales et territoriales. Cette standardisation contribue à rendre ces établissements facilement identifiables, mais aussi à les distinguer du tissu social et urbain dans lequel ils s’inscrivent, participant à une forme de stigmatisation des personnes qui y sont hébergées.
Des établissements qui s’ouvrent progressivement sur l’extérieur
En avril dernier, Camille Galliard-Minier, ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes en situation de handicap, a annoncé un projet de transformation des Ehpad à travers la labellisation de l’ensemble des établissements en « Maisons France Autonomie » d’ici 2027. L’objectif est d’« accompagner la transformation des établissements en des maisons ouvertes sur l’extérieur, en lieux de vie ».
Présentée comme une des six priorités du plan France Autonomie, cette proposition s’inscrit dans la continuité du « virage domiciliaire » engagé par les différents gouvernements depuis une dizaine d’années. Il désigne la réorientation des politiques publiques vers le maintien à domicile, afin de permettre aux personnes âgées de rester autant que possible dans leur environnement de vie. Il repose sur le développement et la coordination des services d’aide et de soins à domicile, l’adaptation des logements, le développement de solutions d’habitat intermédiaires (habitat inclusif, résidences autonomie, etc.) et le soutien aux proches aidants.
Le virage domiciliaire interroge aussi la place de l’Ehpad. S’il ne conduit pas nécessairement à sa disparition, il implique la redéfinition de sa fonction et de son rôle dans les parcours des individus. Ainsi, les réflexions sur l’« Ehpad du futur », portées par les acteurs du champ et les politiques publiques, ne se limitent pas à l’évolution de l’organisation et de modes d’accompagnement des établissements, jugés trop rigides, médicalisés et ne respectant pas toujours les volontés et libertés des personnes. Elles interrogent aussi l’inscription de l’Ehpad dans des dynamiques territoriales à travers l’ouverture des établissements.
En ce sens, une première approche vise à ouvrir davantage les Ehpad sur leur territoire en étendant leurs interventions au-delà du périmètre des établissements.
Dans un premier temps, les expérimentations de dispositifs d’ « Ehpad hors les murs » ont ainsi permis de développer des services externalisés et une prise en charge renforcée afin de favoriser le maintien à domicile des personnes âgées : accès à des professionnels spécialisés dans le champ de la gérontologie, solutions de répit, téléassistance, transport, activités sociales, etc.
Plus récemment, les centres de ressources territoriaux (CRT), financés par appels à projets des Agences Régionales de Santé, ont prolongé et élargi cette dynamique. À l’accompagnement renforcé des personnes âgées à domicile s’ajoute à présent un appui aux professionnels libéraux du territoire intervenant à domicile, à travers par exemple des actions de formation, la mise à disposition d’équipements ou encore le partage d’expertise.
Dans une approche davantage centrée sur la dimension sociale que sanitaire, le développement de tiers-lieux au sein des établissements, largement soutenu et financé par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) est pensé dans l’optique de créer :
« Un lieu, dans l’enceinte de l’établissement, qui soit librement accessible aux résidents comme aux habitants des environs, et qui permette les échanges, les rencontres, les animations entre personnes de tous âges. »
Restaurant, épicerie, jardin partagé, médiathèque ou même bistrot, sont autant d’espaces, qui voient le jour au sein des établissements.
Si elle peut paraître très institutionnalisée, l’ouverture des établissements sur leur environnement est aussi pensée par les acteurs de terrain et s’appuie sur une multitude d’initiatives plus informelles, développées localement par les établissements, les associations ou les habitants eux-mêmes afin de favoriser la rencontre et l’échange.
À Bordeaux, par exemple, l’Ehpad Village Terre-Nègre a ouvert un café associatif destiné à accueillir à la fois les résidents et les habitants du quartier, faisant entrer des activités ordinaires de la vie locale au sein de l’établissement. À Brest, c’est le restaurant de l’Ehpad qui accueille une clientèle nouvelle et élargie.
Repenser l’architecture des Ehpad pour les ouvrir sur leur territoire
Dans la conception même des établissements, l’ouverture implique un changement profond. Celui-ci repose à la fois sur une meilleure prise en compte du contexte local d’implantation (services disponibles à proximité, desserte des établissements, offre manquante sur le territoire) et sur l’organisation des espaces au sein des établissements. L’ouverture ne peut être envisagée comme une simple caractéristique fonctionnelle ; elle constitue un principe structurant de production de l’espace institutionnel.
Elle influence non seulement la relation de l’établissement à son environnement immédiat et le traitement de ses interfaces avec l’extérieur, mais également l’organisation des espaces intérieurs et les usages qui s’y déploient entre accès au public et intimité. Une logique d’autant plus importante, que l’analyse des établissements, tels qu’ils sont construits aujourd’hui, souligne déjà des incohérences obligeant par exemple les résidents à passer par les espaces collectifs pour se rendre aux douches communes, ou encore les visiteurs à traverser l’ensemble du couloir desservant les chambres pour se rendre dans un lieu collectif.
L’ouverture des établissements poursuit donc un objectif commun : renforcer les interactions entre l’Ehpad et son environnement de proximité. Il s’agit de faire de l’établissement non plus seulement un lieu d’hébergement et de soins, mais également un lieu inscrit dans une dynamique sociale et d’offre de proximité du territoire.
Dans cette perspective, il est nécessaire de ne pas oublier qu’ouvrir l’Ehpad sur son environnement ne consiste pas seulement à proposer de nouveaux services ou à faire entrer des acteurs extérieurs dans l’établissement. Il s’agit aussi de permettre aux résidents de bénéficier davantage des ressources déjà présentes sur le territoire : activités culturelles et sportives, commerces, services publics, associations ou lieux de sociabilité.
Le projet COMPAC sur lequel s'appuie cet article est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Manon Labarchède a reçu des financements de la Fondation Médéric Alzheimer pour sa thèse de doctorat en sociologie "Les espaces de la maladie d'Alzheimer: conditions de vie, hébergement et hospitalité" (Université de Bordeaux, 2021)
11.10.2026 à 08:50
Programmes « sérieux » ou « intenables » : rendre les hypothèses économiques discutables est un enjeu démocratique pour 2027
Texte intégral (1750 mots)
L’ESSENTIEL
En 2027, les programmes économiques des candidates et candidats à la présidentielle seront chiffrés et comparés à l’aide de modèles macroéconomiques.
Ces modèles peuvent aboutir à des conclusions très différentes, sans que leurs hypothèses soient discutées publiquement.
L’enjeu est démocratique : avant même le débat politique, ces hypothèses déterminent ce qui paraîtra « sérieux » ou « intenable ».
En 2022 puis en 2024, deux modèles macroéconomiques appliqués à des programmes de gauche très proches concluaient, l’un à une hausse de la dette publique de plus de cinq points de PIB, l’autre à une baisse de dix points. L’écart tenait en grande partie aux modèles eux-mêmes et à leurs hypothèses, restées hors du débat. En 2027, les programmes présidentiels passeront à leur tour au crible de modèles macroéconomiques, et leurs hypothèses pèseront sur ce qui paraîtra « sérieux » ou « intenable ».
Concrètement, un modèle macroéconomique est une représentation de la réalité mettant en cohérence des informations telles que l’emploi, le produit intérieur brut ou l’inflation. Il peut servir à estimer les effets d’une réforme avant sa mise en œuvre, mais également à mieux comprendre les mécanismes économiques, à arbitrer entre objectifs contraires et à évaluer les incertitudes.
En France, ces outils sont mobilisés par les ministères, l’Insee, la Banque de France ou les laboratoires de recherche. Ces modèles macroéconomiques ne sont pas neutres. Des choix techniques orientent la manière dont les problèmes économiques sont appréhendés ; ils contribuent à définir le champ des politiques jugées possibles.
Nous avons consacré à ces outils un chapitre de la feuille de route remise au Conseil des droits de l’homme en juin 2026. Nous y montrons que les hypothèses retenues pour construire un modèle influencent ses résultats, alors même qu’elles restent largement absentes du débat public.
L’enjeu est démocratique : en amont des choix politiques, ces hypothèses décident déjà de ce qui paraîtra réaliste ou impossible.
Choix des modèles
« Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles », résumait le statisticien George Box. Un modèle isole certains mécanismes et écarte les autres. Ce qui importe est de comprendre ce que le modèle macroéconomique choisit de représenter et comment il le fait. Trois choix sont à prendre en compte :
Ce que le modèle représente
Un modèle ne produit de résultat que sur ce qu’il représente.
Par exemple, de nombreux modèles d’équilibre général utilisés en France réduisent l’ensemble des ménages et des entreprises à un agent représentatif, un « Français moyen ». Une réforme peut ainsi, à première vue, sembler bénéfique pour Monsieur ou Madame Tout-le-Monde, alors que ses effets sont en réalité très inégalement répartis entre les ménages riches et pauvres.
Comportement des Français et des Françaises
Les modèles macroéconomiques font des hypothèses sur la manière dont les ménages et les entreprises adaptent leurs comportements lorsque leur situation économique change.
De nombreux modèles utilisés pour la transition écologique supposent par exemple que la hausse du prix des énergies fossiles conduit les entreprises à leur substituer des énergies décarbonées. Cette réponse à l’évolution des prix dépend d’un paramètre fixé à l’avance appelé élasticité de substitution ; plus il est élevé, plus la transition paraît simple et bon marché.
Qui s’ajuste à qui ?
Les équations comptables ne suffisent pas à elles seules à déterminer l’ensemble des variables. Il faut décider quelles variables sont fixées et lesquelles doivent s’ajuster. C’est ce qu’on appelle la « clôture du modèle ».
Deux exemples : est-ce l’épargne disponible qui limite l’investissement, ou l’investissement qui crée ensuite l’épargne ? Les salaires s’ajustent-ils pour préserver l’emploi, ou sont-ils rigides ?
Ces règles déterminent qui supporte les effets d’un choc. Face à la même crise, un modèle fera baisser les salaires, un autre supprimera des emplois.
Le cas de la transition écologique
Prenons un exemple pour illustrer l’enjeu de ces hypothèses. Pour construire sa stratégie de neutralité carbone 2050, la Commission européenne évalue les mêmes scénarios – mêmes objectifs climatiques et mêmes montants d’investissement – avec plusieurs modèles :
L’un d’eux, GEM-E3, suppose par construction une économie sans ressource inemployée, où l’investissement dans la rénovation empêche l’investissement productif ailleurs. L’économie tourne déjà à plein régime : mobiliser des travailleurs et de l’argent pour la transition revient donc à les retirer à d’autres secteurs.
Un autre, E3ME, suppose au contraire l’existence de moyens inutilisés – chômeurs, et usines au ralenti – et que l’investissement peut être financé sans qu’une épargne préalable soit nécessaire. Dans ce cas, la même dépense permet de faire travailler des personnes qui étaient sans emploi ou d’utiliser des capacités de production qui restaient disponibles. Elle contribue à relancer l’activité sans réduire celle des autres secteurs.
En 2050, le PIB est inférieur de 1,3 % au scénario de référence avec le premier modèle, et supérieur de 2,2 % avec le second. Même scénario, deux verdicts opposés.
Aucun modèle n’est parfait
Il n’existe pas de modèle parfait. Chacun est plus ou moins adapté à la question posée. L’enjeu est de rendre explicites les hypothèses retenues et de permettre la confrontation des résultats obtenus.
Alors, comment rendre leur usage plus démocratique ?
Besoin de transparence
Les institutions tiendraient un inventaire public des modèles qu’elles emploient et indiqueraient lesquels ont servi à chaque évaluation. Chaque modèle serait documenté par une fiche standardisée précisant son type, son usage prévu, ses conditions de calibration, ses hypothèses structurantes et ses limites connues.
Besoin de pluralisme
L’évaluation gagnerait à s’appuyer sur au moins deux traditions de modélisation distinctes. Si le recours à un modèle unique peut se justifier par la comparabilité qu’il assure au cours du temps, cet avantage ne doit pas empêcher la confrontation à des modèles différents.
Ce type d’exercice existe déjà. C’est le cas des travaux de la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) mobilisant treize modèles de nature très différente – modèles de processus écologiques, approches statistiques, évaluation des services écosystémiques – pour l’évaluation des tendances en matière de biodiversité et de services écosystémiques.
Décrypter la fabrique de l’expertise économique
Comme on l’a vu, un modèle n’informe que sur ce qu’il représente. Tout comme les modèles d’équilibre utilisés avant 2008 n’ont pas vu venir la crise, faute de représenter en détail le fonctionnement du secteur financier et la possibilité d’un défaut de paiement, un modèle où ne figurent ni la santé ni les inégalités ni l’état des écosystèmes ne peut pas dire si une politique les améliore ou les dégrade.
C’est au regard de ces dimensions qu’il faudrait évaluer la viabilité de la transition.
Documenter et confronter les modèles ne les rendra pas neutres ; ils ne peuvent pas l’être. Cela rendra leurs hypothèses lisibles et discutables. Derrière les chiffres se trouve toujours une certaine représentation de l’économie : la finance est-elle un simple intermédiaire ? Les inégalités freinent-elles la croissance ? Les limites écologiques transforment-elles le fonctionnement même de l’économie ?
Décrypter la fabrique de l’expertise économique, c’est lever le brouillard technique au profit du débat démocratique.
Matthieu Bordenave est membre de Ecohésion France.
Kilian Rouge ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.10.2026 à 09:50
L’économie selon l’extrême droite : des positions fluctuantes, une préférence nationale immuable
Texte intégral (1960 mots)
L’ESSENTIEL
Une enquête comparative sur les programmes des partis d’extrême droite européens montre de fortes variations dans le rapport à l’État et au marché.
Derrière cette apparente incohérence, un principe demeure : l’appartenance nationale définit qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.
De nombreux gouvernements sociaux-démocrates au pouvoir depuis 1980 ont eu tendance à restreindre les droits sociaux des immigrés, légitimant indirectement une approche économique chauviniste.
Devant le Medef, fin août 2026, Marine Le Pen a défendu la baisse des impôts. Quelques années auparavant, le Front national (FN) mettait davantage l’accent sur la protection sociale. Alors, le Rassemblement national (RN) est-il « de gauche » ou « de droite » sur l’économie ?
Notre recherche, fondée sur l’analyse de plus de quarante ans de documents de campagne et de communication du FN/RN, de la Lega italienne, du Vlaams Belang belge et du PVV néerlandais montre que leurs positions économiques évoluent fortement dans le temps. Elles ne se situent donc pas de manière stable sur l’axe gauche-droite, traditionnellement défini par le rapport à l’État et au marché.
Faut-il pour autant y voir de l’incohérence ? Pas forcément. Les positions peuvent changer, sans que change pour autant la logique qui les relie. Les cadrages – c’est-à-dire les manières de définir et d’interpréter un enjeu – restent relativement stables. Ce qui demeure n’est donc pas nécessairement la mesure défendue, mais une même manière de définir le problème, d’en désigner les responsables et d’identifier ceux qui doivent bénéficier de la solution.
Pour les partis d’extrême droite ces cadrages ont toutefois un point commun : ils définissent les ressources économiques à partir d’une conception particulière de la communauté politique, de la contribution et de la responsabilité. L’appartenance nationale constitue notamment un principe central pour déterminer qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.
Cette conception se distingue des traditions de gauche, qui ont davantage fondé la redistribution sur les inégalités sociales et les rapports de classe, en accordant un rôle important à l’État dans la redistribution et en défendant plus souvent une conception universaliste des droits sociaux. Elle se distingue également de la droite libérale, qui privilégie davantage le marché et la responsabilité individuelle comme principes d’allocation des ressources.
Des positions qui changent
Depuis plusieurs décennies, les politistes cherchent à situer les programmes économiques des partis d’extrême droite. Longtemps associés au libéralisme économique ces partis ont, au fil du temps et selon les périodes, adopté des positions plus interventionnistes et défendu un welfare chauvinism, qui réserve la protection sociale aux nationaux.
Certains travaux soulignent également le caractère volontairement flou de leurs positions économiques, qui leur permettrait d’élargir leur électorat.
Les données issues des programmes partisans montrent que le FN/RN s’est éloigné depuis les années 2000 du laissez-faire qui dominait dans les années 1980-1990. Faut-il pour autant le considérer comme « de gauche » ? Pas nécessairement.
Figure 1. Soutien des partis à l’intervention de l’État et à la planification économique mesuré par rapport au libéralisme de marché
La Figure 1 présente l’indice PlanEco, qui mesure le soutien à l’intervention de l’État et à la planification économique par rapport au libéralisme de marché. Des scores élevés correspondent à davantage d’intervention et de régulation de l’économie ; des scores faibles, à davantage de soutien au marché et de retenue budgétaire.
Trois logiques se dégagent :
premièrement, le FN/RN reste proche de zéro dans les années 1980-1990, puis grimpe après la Grande Récession de 2008 (pic vers 2012) : régulation de la finance, nationalisation de secteurs stratégiques, soutien aux petites et moyennes entreprises (PME).
deuxièmement, il redescend ensuite (baisses d’impôts, réduction de la dépense publique), sans retrouver son niveau initial.
troisièmement, le même schéma s’observe ailleurs, à d’autres dates : la Lega abandonne son libéralisme dès les années 1990 avant un nouveau pic après 2010, le PVV culmine en 2017, le Vlaams Belang monte plus tardivement.
Ces mouvements traduisent moins une bascule vers la gauche ou la droite que la combinaison, propre à ces partis, d’engagements pro-marché (baisses d’impôts, réduction de la dépense publique) et d’éléments nationalistes-protectionnistes (contrôle des secteurs stratégiques, protection des entreprises et des travailleurs nationaux) : selon le contexte, l’un ou l’autre registre prend le dessus.
Or, si cet indice permet de montrer les variations des positions des partis dans le temps, il ne dit rien de la manière dont ils leur donnent sens. C’est précisément cette limite qui nous intéresse. Notre recherche part donc de ces positions pour identifier les cadrages qui les relient.
Nos résultats montrent un principe stable : les ressources économiques et la protection sociale doivent d’abord bénéficier aux membres « légitimes » de la communauté nationale. Ce principe permet d’inscrire des positions différentes, voire apparemment contradictoires, dans des cadrages récurrents. Les politiques changent. Les frontières de la solidarité, elles, restent.
Une économie pour qui ?
L’analyse comparative des programmes et documents de communication partisane de quatre partis d’extrême droite européens fait ressortir trois cadrages qui, ensemble, définissent qui doit bénéficier des ressources collectives et qui est tenu pour responsable des difficultés économiques.
Le chauvinisme économique trace les frontières de la solidarité : les ressources collectives doivent d’abord protéger les membres de la communauté nationale.
Le producérisme valorise ceux qui travaillent, produisent et cotisent par opposition à ceux qui sont présentés comme bénéficiant indûment du système.
Le populisme, enfin, désigne les responsables des difficultés économiques : des élites politiques ou administratives accusées d’avoir confisqué ou gaspillé les ressources produites par les « gens ordinaires ».
Ces trois cadrages répondent à trois questions différentes : qui doit être protégé ? Qui mérite de l’être ? Qui est responsable des difficultés économiques ?
Cette grille permet de comprendre des positions qui, vues uniquement à travers l’axe marché-État, peuvent sembler contradictoires. Un impôt plus faible peut être présenté comme une récompense du travail des Français ; une baisse des dépenses publiques comme une sanction d’une bureaucratie gaspilleuse ; une augmentation des droits des douanes comme la défense des entreprises et des travailleurs français ; une restriction de l’immigration, comme la protection de l’emploi et des salaires français. Les politiques changent ; la logique qui les relie demeure.
Après 2008, le FN/RN a proposé de réguler davantage la banque et la finance, de nationaliser des secteurs stratégiques, de faciliter l’accès des PME au crédit et d’augmenter certaines dépenses pour aider les Français en difficulté, tandis que le PVV néerlandais, lors de la pandémie, promettait de stimuler l’économie et accepte une hausse de la dette publique. Dans les deux cas, ces inflexions restent présentées comme la protection des entreprises et des travailleurs « nationaux » face à la mondialisation et à « Bruxelles ».
La contribution économique ne suffit toutefois pas à déterminer qui est considéré comme un bénéficiaire légitime. Même lorsqu’ils travaillent, paient des impôts et cotisent, les immigrés peuvent être présentés comme des concurrents sur le marché du travail ou comme des bénéficiaires indus de la protection sociale. Lorsque contribution et appartenance nationale entrent en tension, le chauvinisme économique prime alors sur le producérisme.
Ces résultats permettent d’éviter deux raccourcis. Le FN/RN n’est pas simplement un parti économiquement libéral : des baisses d’impôts et de dépenses peuvent coexister avec un protectionnisme fondé sur la préférence nationale. Mais ses inflexions sociales n’en font pas pour autant un parti de gauche : l’intervention de l’État est subordonnée à une définition particulière de ceux qu’elle doit protéger.
Des idées à la mise en pratique
Notre recherche porte sur les discours des partis et non sur les politiques qu’ils mettent en œuvre une fois au gouvernement. La littérature récente montre toutefois que, au gouvernement, les partis d’extrême droite peuvent combiner politiques néolibérales et interventions de l’État, notamment en matière de protection sociale).
Les expériences de Giorgia Meloni et de Donald Trump en offrent des illustrations : baisses d’impôts, restrictions de certaines prestations et protectionnisme commercial peuvent ainsi coexister au sein d’un même agenda économique. Ces politiques, parfois contradictoires au regard de l’opposition classique entre État et marché, ont toutefois un point commun dans les cadrages qui les justifient : la protection prioritaire des membres « natifs » de la communauté nationale, et notamment de ceux considérés comme méritants ou contributeurs.
Comprendre les discours économiques est aussi essentiel pour saisir les mécanismes de normalisation de l’extrême droite. Lorsque des partis de gouvernement reprennent certains de ses cadrages, notamment l’idée que les prestations sociales doivent être réservées aux « nationaux méritants », ils ne neutralisent pas nécessairement ces partis.
Une étude portant sur 14 pays européens entre 1980 et 2018 montre ainsi que les sociaux-démocrates au pouvoir adoptent des réformes tantôt qui restreignent, tantôt qui étendent les droits sociaux des immigrés, avec en moyenne une association négative avec ces droits, et qu’ils les réduisent plus volontiers lorsque le chômage augmente.
Les questions économiques, souvent présentées comme secondaires dans le discours de l’extrême droite, peuvent ainsi devenir un puissant vecteur de sa légitimation dans le débat public.
Caterina Froio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.